‹ Le Château d'Eu (volume 5)Chapitre 19 sur 90 · ISABEAU DE BAVIERE · texte numérisé non relu

ISABEAU DE BAVIERE

REINE DE FRANCE

( Peint d'après un original qui est au Musée royal. )

Isabeau ou Isabelle de Bavière f reine de France , née en t 371 ? était fille d'Etienne II , dit le Jeune , duc de Bavière, et de Thadée Visconti, dite de Milan.

Sa réputation de beauté , l'avantage qu'une alliance en Allemagne offrait à la France, la firent rechercher en mariage par Charles VI. Conduite à Amiens par son oncle le duc Frédéric . sous le prétexte d'un pèlerinage, elle vit le jeune roi, qui n'avait alors que dix-sept ans, et qui fut émerveillé de ses charmes. Il la contemplait avec tant d'amour, que le connétable deClisson ne put s'empêcher de s'écrier : « Par ma foi , cette dame nous » demeurera, le roi n'en peut ôter ses yeux. »

En effet, Charles dit au duc de Bourgogne: «Je » ne pourrai dormir que je ne l'aie épousée. » Des

le lendemain le mariage eut lieu dans la cathédrale d'Amiens, lsabeau fit son entrée solennelle dans Paris, le 17 juillet 1 385, au milieu d'une fête dont les détails sont curieux. A l'instant où elle passait sur le pont au Change, qui était tendu d'un taffetas bleu à fleurs de lis d'or, un jeune homme, sous la forme d'un ange , descendit sur une corde du haut des tours de Notre-Dame, et y remonta après lui avoir mis une couronne sur la tête. Charles VI assista incognito dans la foule à cette fête animée par la joie publique. On était loin de penser qu'elle était le prélude de tous les malheurs qui menaçaient la France !

La jeune reine introduisit à la cour de France un goût passionné pour le luxe. On ne songea plus qu'aux plaisirs, à la galanterie , et la licence n'eut plus de bornes. Les chroniques du temps parlent d'un bal masqué, donné à la suite d'un tournoi, où les désordres furent encouragés par l'exemple de la reine elle-même, qui laissa éclater sans pudeur son amour pour le duc d'Orléans (1).

Tandis que la cour se livrait à ces scandaleuses

(1) Une chronique dit en parlant de cette fête: Lubrlca facta sunt.

voluptés, l'État était déchiré par la lutte de deux factions rivales. Le duc de Bourgogne et le duc d'Orléans se disputaient le pouvoir. La reine par son caractère violent ne faisait qu'irriter la querelle. La tête de Charles VI s'affaiblissait de jour en jour ; enfin sa démence déclarée porta le trouble au dernier point. On confia le soin de sa personne à Isabeau. On chargea le duc de Bourgogne ( Jean-sans-Peur ) du gouvernement de l'état. Le duc d'Orléans , comme frère du roi , réclama cette prérogative; Isabeau appuya ses prétentions, et le duc de Bourgogne fut forcé de céder. La haine qui régnait entre les deux princes n'en devint que plus implacable. Le duc de Bourgogne, à la tête d'une armée , marcha contre Paris ; le duc d'Orléans et Isabeau se retirèrent à Melun. Bientôt il v eut une réconciliation ; mais elle fut entièrement politique. Les deux ennemis se jurèrent amitié et communièrent ensemble dans l'église des Augustins,le dimanche 20 novembre 1407.... Trois jours après le duc d'Orléans était le soir chez la reine, qui relevait de couches; à huit heures on. vint lui dire que le roi le demandait; il sortit, monté sur une mule, suivi de deux écuyers et précédé de quatre valets qui portaient des flambeaux. Arrivé rue

Barbet devant l'hôtel Notre-Dame, acheté récemment par le duc de Bourgogne, il fut assailli par dix-huit assassins qui le massacrèrent.

Ce crime rouvrit la source des calamités publiques. Isabeau, qui aimait le duc d'Orléans, et qui perdait en lui un soutien, fit tenir un lit de justice où l'on déclara que, le roi mort, la reine seule serait à la tête du gouvernement.

Le duc de Bourgogne, jaloux de ressaisir le pouvoir, s'avança vers Paris avec une armée et y entra, attira à lui tous les mécontens,et poussa l'audace jusqu'à se justifier et même se vanter en public du meurtre du duc d'Orléans. La reine, outragée par lui, implora le secours du duc de Bretagne, et, protégée par ses troupes , se réfugia à Melun, emmenant avec elle le dauphin. Le duc de Bourgogne, resté à Paris , maître de l'état et du roi , fit tout plier sous sa volonté.

Cependant Isabeau, le duc de Bretagne et \ alentine, veuve du duc d'Orléans, rassemblaient des forces pour marcher sur la capitale; leur parti se grossissait. Le duc de Bourgogne ne jugea pas à propos de les attendre, et il quitta Paris pour aller soumettre les Liégeois révoltés. Isabeau et Valentine rentrèrent à Paris; celle-ci fit condamner le

duc de Bourgogne comme assassin de son mari ; et la reine réunit un grand conseil où l'on déclara le pouvoir remis à elle et au dauphin. Mais le duc de Bourgogne revenait vainqueur des Liégeois, le peuple de Paris le rappelait. Isabeau, voyant le danger de sa position , fit conduire secrètement le roi à Tours, où elle le suivit. Le traité de Chartres, conclu au commencement de 1409, réconcilia tout en apparence. Le roi revint à Paris. Isabeau , sentant qu'il n'y avait plus là d'autorité pour elle , se retira de nouveau à Melun. Pendant qu'elle y vivait dans le luxe et dans les plaisirs, la majorité du dauphin arriva , et le duc de Bourgogne l'eut alors sous sa main avec le roi. Mais le duc de Berri et le duc de Bourbon quittèrent Paris et se rapprochèrent. Le duc de Bretagne donna bientôt le signal de la guerre civile. Les comtes d'Alençon, d'Armagnac prirent vivement son parti, et ce dernier devint le chef de la confédération. De là vint la lutte sanglante des Bourguignons et des Jrmagnacs. Isabeau, qui avait voulu en vain chercher du crédit dans les deux partis , et qui était alors près de Charles VI , à Paris, vit avec colère \esJrmagnacs, en perdant le poste de Saint-Denis, lui enlever son trésor déposé dans l'abbaye, et commença à se rapprocher

des Bourguignons. Les excès de ce dernier parti l'affaiblirent. Celui du dauphin l'emporta. Les goûts efféminés de ce jeune prince détruisirent bientôt son influence, et les Armagnacs devinrent maîtres des affaires ; il essaya vainement d'en ressaisir les rênes; c'est alors, le 28 octobre i4i5, que fut livrée la funeste bataille d'Azincourt.

Après la mort subite du dauphin , d'Armagnac, devenu connétable et premier ministre, exerça la puissance souveraine. La reine, haïe du seul fils qui lui restât , se voyant désormais sans crédit, se retira dans le château de Vincennes, où elle s'abandonna, au milieu d'une cour brillante, à tous les excès du faste et de la volupté. Juvénal des Ursins décrit le luxe qui régnait dans ce royal asile. Le connétable n'avait laissé la reine vivre ainsi que pour avoir ces scandales à révéler au roi. Il lui découvrit les amours d'Isabeau et de Bois-Bourdon. On arrêta ce jeune homme à l'instant où il sortait de la chambre de la reine, on l'appliqua à la torture, il avoua tout, et la nuit suivante on le jeta dans la Seine, cousu dans un sac sur lequel étaient ces mots : « finissez passer la justice du roi. »

La reine fut reléguée à Tours, et partit indignée contre son fils, qui avait permis cet outrage à sa

personne. Altérée de vengeance , oubliant le meurtre du duc d'Orléans dont le temps avait affaibli le souvenir, elle fit alliance avec le duc de Bourgogne, qui , pour se donner plus de force, la délivra et la fit régente. Quelques historiens assurent même que, manquant à sa rigidité de mœurs, le duc de Bourgogne succéda dans son intimité à Louis de Bois-Bourdon.

Isabeau établit bientôt un parlement à Troyes , et il y eut deux gouvernemens au-sein de la France. Paris fut assiégé ; le connétable d'Armagnac pour s'y maintenir régnait parla terreur. Perrinet-le-Clerc introduisit dans Paris les Bourguignons, qui y firent un effroyable massacre des Armagnacs. Le dauphin (depuis Charles VII) ne dut son salut qu'à la bravoure et au dévouement de Tanneguy- Duchâtel. La reine fit son entrée dans la capitale sur un char, et traversa des rues dont les pavés encore sanglans avaient été recouverts de fleurs. Elle ne jouit pas long-temps des fruits de son horrible triomphe. Henri V et les Anglais, habiles à profiter de ces dissensions, s'étendaient en France et la ravageaient. A leur approche Isabeau et le duc de Bourgogne se retirèrent avec Charles VI à Troyes. Le duc hésitait entre les Anglais et le parti du dauphin ,

lorsqu'à l'entrevue de Montereau il fut assassiné, le 10 septembre i4*9? Par Tanneguy-Duchâtel assisté de quelques autres seigneurs de la suite du dauphin.

Cet événement jeta le trouble dans Paris : l'implacable Isabeau lança un manifeste contre son fils, et traita, ainsi que le jeune duc de Bourgogne, avec le roi d'Angleterre. Elle fit épouser à Henri V, Catherine de France , sœur du dauphin, stipula qu'après la mort de Charles VI , c'est lui , le roi d'Angleterre, qui succéderait à la couronne de France, et le déclara jusqu'à cette époque régent du royaume. Les deux rois, sa fille Catherine et le jeune duc de Bourgogne entrèrent solennellement dans Paris. Bientôt Henri V écrasa tout de son pouvoir, et Isabeau, à qui l'on devait l'infâme traité de Troyes, devint un objet d'exécration pour tout ce qui sentait battre en soi un cœur français.

Cependant le dauphin disputait avec courage sa couronne. Henri V mourut , Isabeau voulut en vain alors partager le pouvoir avec le duc de Bedford ; détestée des Anglais même qui lui disaient que son fils Charles était un bâtard , elle se vit reléguée, sans officiers, sans argent, près de son époux qui allait expirer, et qu'elle eut l'indignité de ne pas assister à ses derniers momens.

Charles VI mort, le dauphin prit le titre de roi et le nom de Charles VII. A force de bravoure et de fermeté il finit par conclure, avec le jeune duc de Bourgogne , un traité à Arras , qui lui assurait la couronne de France.

Isabeau , qui n'avait cessé d'abhorrer son fils , réduite au désespoir par ce traité, mourut dix jours après, le 3o septembre i435, à l'hôtel Saint- Paul, âgée de 64 ans, couverte de mépris et réduite à la misère. Son corps fut transporté la nuit à Saint-Denis, sur la rivière dans un batelet. Quatre serviteurs formaient tout le cortège , et le prieur de Saint-Denis dit comme à regret les dernières prières pour une âme qui avait à rendre à Dieu un compte si honteux de l'emploi de sa vie de reine et d'épouse. Aucun prélat n'avait voulu assister à la cérémonie (1).

On lui éleva plus tard, près de son époux, un tombeau et une statue de marbre dans l'église de Saint-Denis.

Isabeau était d'une beauté remarquable, d'une grande vivacité d'esprit; mais, galante, ambitieuse, vindicative , elle ne sut jamais résister à ces trois passions.

(1) Mézeray.

Malgré la difficulté des temps où elle vécut, on ne peut lui pardonner son odieuse politique , son luxe ruineux, le scandale de ses voluptés; et la postérité surtout a justement flétri son abaissement devant le roi d'Angleterre, et l'oubli de la dignité de la couronne de France.

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