‹ Le Château d'Eu (volume 5)Chapitre 21 sur 90 · AGNÈS SOREL · texte numérisé non relu

AGNÈS SOREL

( D'après un portrait du temps qui est au Musée Royal.)

Agnès Sorel fille du seigneur de Sorel Saint-Géran, gentilhomme de Touraine, naquit au village de Fromenteau, Tan 1409.

Elevée dans la maison d'Isabelle de Lorraine, duchesse d'Anjou, elle accompagna cette princesse à la cour de France en ifôi. Elle était alors dans tout l'éclat de sa beauté. Charles VII ne put la voir sans en devenir amoureux : pour la fixer à sa cour il la plaça parmi les dames de la reine; et, par une flatteuse et délicate allusion, il lui fit présent du château de Beauté près Paris. On ne l'appela plus que la Dame de Beauté.

Les grâces de son esprit ne le cédaient en rien aux grâces de sa personne, et cette réunion d'avantages ne tarda pas à lui donner de l'ascendant sur l'esprit du roi. Il faut dire à son éloge qu'elle ne s'en

servit que pour ranimer le courage de Charles VII , pour réveiller en lui le besoin de la gloire, et lui faire comprendre que son premier devoir était de reconquérir son royaume. Si ses exhortations ou ses caresses ne suffisaient pas pour le persuader, elle employait la ruse. Ainsi l'on raconte qu'un jour elle fit venir un astrologue à la cour; le roi le consulta devant Agnès, qui voulut aussi connaître sa destinée. Le devin, qui était dans le secret, lui prédit qu'elle devait fixer long-temps le cœur d'un grand roi. A ce mot, Agnès se lève, fait une profonde révérence à Charles VII, et lui demande la permission de se retirer à la cour du roi d'Angleterre : » Car, dit-elle, c'est lui sans doute que regarde la » prédiction , puisque vous allez perdre votre cou- » ronne, et que Henri va la réunir à la sienne. »

« Ces paroles, dit Brantôme, piquèrent si fort le » cœur du roi, qu'il se prit à pleurer, et de là, quit- » tant la chasse et ses jardins, il fit si bien, par son » bonheur et sa vaillance, qu'il chassa les An- » glais. »

Elle usait aussi de son crédit pour faire rendre justice aux bons serviteurs du roi; elle appelait sa faveur sur les plus braves chevaliers; aussi , dans les tournois, qui étaient alors fort à la mode, foule la

jeunesse rivalisait de valeur et de magnificence, et le roi lui-même ne dédaignait pas de paraître dans la lice pour briguer les applaudissemens de la dame de Beauté.

Cependant les habitans de la ville de Paris, qui aimaient la reine, ne rendaient pas justice aux aimables qualités d'Agnès; ils ne voyaient en elle qu'une favorite usurpant des droits sacrés. Ils l'accusaient d'enchaîner le roi dans la mollesse et les plaisirs, lui reprochaient son luxe, la magnificence de ses habits; ils allèrent un jour jusqu'à la saluer à son passage de cris injurieux. Aussi disait-elle à son tour : « Il n'y a que des vilains à Paris, et je » suis bien fâchée d'y être venue. »

Le dauphin (depuis Louis XI) s'était mis à la tête de ses ennemis : jaloux de tout gouverner à la cour de son père, il ne pouvait pardonner aux influences qui l'éloignaient du pouvoir : aussi fut-il soupçonné d'avoir hâté les jours d'Agnès. Le caractère de Louis XI a fait accueillir cette accusation par quelques historiens; mais il serait peut-être plus juste de dire que sa mort fut causée par les suites d'une couche malheureuse. Quand elle se sentit atteinte de la maladie qui l'entraînait au tombeau, elle montra beaueoupde repentir, de dévotion

et de douleur ; elle récitait avec ferveur des vers de saint Bernard qu'elle avait copiés de sa main. Elle laissa beaucoup aux pauvres et à ses serviteurs.

Elle mourut à Jumiége , le 9 février i/j5o? et son corps fut déposé dans le chœur de l'église de Loches.

Agnès était belle , elle était toute-puissante; tous les poêles du temps célébrèrent à l'envi ses louanges. Depuis elle a compté des rois parmi ses flatteurs : François Ier n'a-t-il pas dit?

« Gentille Agnès, plus d'honueur tu mérite, » La cause étant de France recouvrer , » Que ce que peut dedans un cloître ouvrer » Close nonnain ou bien dévot ermite. »

Et le roi de la poésie légère n'a-t-il pas écrit ?

« Jamais l'Amour ne forma rien de tel

» Que la beauté nommée Agnès Sorel.

» Imaginez de Flore la jeunesse ,

» La taille et l'air de la nymphe des bois ,

» Et de Vénus la grâce enchanteresse ,

» Et de l'Amour le séduisant minois;

» L'art d'Arachné , le doux chant des syrènes ,

» Elle avait tout : elle aurait dans ses chaînes

» Mis les héros , les pages et les rois. »

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