‹ Le Château d'Eu (volume 5)Chapitre 24 sur 90 · DIT LE BON, DUC DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

DIT LE BON, DUC DE BOURGOGNE

(Peint par Van Eyck , dit Jean de Bruges.)

Philippe III du nom, duc de Bourgogne , de Bra» bant, comte de Flandre et d'Artois, né à Dijon le 3o juin i3o,6, marié en premières noces à Michelle de France fille de Charles IV; en secondes noces à Bonne d'Artois, veuve de Philippe de Bourgogne, comte de Nevers ; en troisièmes noces à Isabelle de Portugal, fille de Jean I, roi de Portugal.

Le crime commis sur la personne de Jean-sans- Peur plaçait le jeune duc de Bourgogne , alors âgé de vingt-trois ans , dans la position où s'était trouvé le fils du duc d'Orléans assassiné dans la vieille rue du Temple. Son premier désir fut de se venger du dauphin et de ses serviteurs. L'attentat de Montereau

avait excité dans Paris la plus vive indignation :

cette ville envoya des députés au duc Philippe, qui les reçut avec reconnaissance, et leur promit d'employer tous ses soins à leur faire avoir une trêve avec les Anglais, qui désolaient les environs de la capitale. Cette trêve fut bientôt cimentée par un traité, dont les conditions étaient honteuses pour la France : il y était stipulé que Henri V, roi d'Angleterre, prendrait le titre de régent du royaume de France tant que vivrait Charles VI, et qu'après la mort de ce monarque la couronne serait à jamais dévolue au roi Henri et à ses héritiers !

La politique et la vengeance pouvaient, jusqu'à un certain point, servir d'excuses au duc de Bourgogne ; mais ce qui attache au front d'Isabeau de Bavière une flétrissure ineffaçable , c'est que cette femme, mauvaise épouse , mauvaise mère , mauvaise reine , abusa de l'état de démence où était le roi pour lui faire signer la honte du royaume et la spoliation de ses enfans. Ce qui est plus inexplicable encore, c'est que, dans Paris, il ne s'éleva pas une seule voix généreuse contre cette infâme transaction (i).

(1) Ce traité fut signé à Troyes le 21 niai 1420, et le 2 j uin suivanUe roj d'Angleterre épousa dans celle ville madame Catherine. Ce fut Henri de Savoisy, archevêque de Sens , qui officia et bénit le lit des mariés.

Assuré de l'appui des Anglais , Philippe se disposa à faire bonne guerre aux partisans du dauphin , que l'on représentait comme le seul chef et l'unique cause de la guerre civile. Avec le roi d'Angleterre , il s'empara de Sens, avec lui il prit Montereau , fit déterrer le corps de son père, le fit transporter à Dijon, où il fut placé auprès du tombeau dePhilippele-Hardi; avec lui enfin il entra en il^io dans Paris, où telle était la misère publique, que les habitans reçurent le roi d'Angleterre comme une providence. Ils devaient payer cher cette confiance aveugle ! car le premier acte qui signala l'arrivée de ce monarque étranger fut une nouvelle demande d'impôts.

C'est à Mons-en-Vimeu que le duc de Bourgogne rencontra , pour la première fois , en bataille rangée, les troupes du dauphin; il les attaqua avec vigueur, les battit et fit prisonniers Xaintrailles et plusieurs nobles chevaliers.

Après cette victoire , il se rendit dans ses états de Bourgogne, régla divers points d'administration; mais, lorsqu'il voulut faire solennellement jurer le traité de Troyes à la ville de Dijon, il faut s'empresser de dire , à l'honneur de cette ville , qu'elle s'y refusa.

L'année \l\ii avait vu mourir successivement Henri V, roi d'Angleterre, et Charles VI, roi de

France. Charles VII était en Berri, à Mehun-sur-Jèvre, lorsqu'il reçut cette nouvelle, et c'est clans cette pauvre chapelle qu'il fut salué par quelques serviteurs du cri de vive le roi! Les Anglais, par dérision , l'appelaient le petit roi de Bourges. Il devait un jour se venger noblement de leurs railleries ! Mais, tant que l'alliance du duc de Bourgogne avec les Anglais subsistait, il était bien difficile à ce prince de reconquérir son royaume. Aussi tous ceux qui avaient conservé quelques sentimens français s'efforçaientils d'opérer ce rapprochement : de ce nombre était le comte de Richemont, connétable de France. Une circonstance, légère en apparence, le servit dans ses projets; le duc Philippe était galant, jaloux de plaire aux femmes ; il y eut des fêtes pour le mariage de sire Jean de la Trémouille ; la comtesse de Salisbury , la plus belle des nobles dames d'Angleterre qui fussent venues à Paris, attira ses regards et ses vœux, il s'efforça de gagner ses bonnes grâces. Ce fut un sujet de jalousie pour le comte de Salisbury , et un motif de faire naître de la malveillance entre le duc et les Anglais. Néanmoins le temps de la réconciliation avec le roi de France n'était pas encore venu.

L'affaire du Hainault, dont le duc de Glocester

voulait s'emparer, ajouta à son mécontentement contre l'Angleterre. Il lui envoya un cartel, et fit marcher une armée au secours de son cousin, le duc de Brabant. Cette armée rencontra les Anglais près de Brawhersauven en Zélande. La victoire paraissait pencher pour ces derniers, lorsque le duc de Bourgogne, qui, du haut de son vaisseau, voyait fuir ses soldats, s'élança sur le rivage , s'écriant à haute voix : « Qui m aime me suive ! » Son exemple rendit le courage aux Bourguignons, qui restèrent maîtres du champ de bataille.

Quelques propos répétés à Philippe semblaient les avant-coureurs de sa rupture avec l'Angleterre. C'est ainsi qu'en i/pÇj? lorsque la ville d'Orléans (assiégée par les Anglais) voulut se remettre entre les mains du duc de Bourgogne, jusqu'à la délivrance du duc d'Orléans , alors prisonnier en Angleterre : « Nous ne sommes pas venus ici, disaient » les Anglais, pour mâcher les morceaux au duc de » Bourgogne pour qu'il les avale. — Oui, ajou- » tait le duc de Bedford , nous aurons Orléans à » notre volonté, et nous nous ferons payer ce que » nous a coûté le siège. J'aurais trop de regrets d'à- » voir battu les buissons pour qu'un autre prît les » oiseaux. »

Plus tard, en i433,une question d'étiquette renouvela ces germes de mésintelligence. Le duc de Bedford et le duc de Bourgogne devaient avoir une entrevue à Saint-Ouen ; c'était à qui ne viendrait pas le premier chez l'autre. Le cardinal de Winchester disait à Philippe : « Eh quoi ! ne vou- » drez-vous point aller seulement de votre logis » au sien pour lui faire honneur? — Eh quoi! ré- » pondit le duc de Bourgogne, ai-je motif pour lui » céder le pas ? Il est de la maison de Lancastre, fils » d'un roi d'Angleterre, et moi suis-je pas de la mai- » son de France qui est la plus noble du monde ? » Le père de mon aïeul n'est-il pas roi de France ? Il » est grand seigneur, dit-il, mais a-t-il seulement la » moitié autant de terres et de domaines que moi ? » Il est régent de France, il y est tout-puissant, mais » cette puissance, qui la lui a donnée, si ce n'est » moi ? S'il ne le sait pas, il l'apprendra quand je » lui aurai retiré ma faveur. » Et il resta inébranlable dans sa volonté.

On retrouve avec plaisir le prince français dans cette noble réponse, qui fut le prélude du traité d'Arras, signé, en i435, entre le roi Charles VII et le duc de Bourgogne; traité qui ramena la paix entre deux bannières qui auraient dû rester toujours

unies pour combattre l'étranger, et qui facilita au roi de France les moyens de chasser les Anglais de son royaume.

Les Anglais, furieux de la conduite du duc de Bourgogne, cherchèrent à lui susciter mille embarras, et dans ses états de Bourgogne , et dans ses états de Flandre. Philippe, à son tour, brûlant de se venger , vint mettre le siège sous Calais : son armée était nombreuse, animée du meilleur esprit; mais les lenteurs du siège, les pluies, les privations, lassèrent la patience des Gantois; ils se révoltèrent, désertèrent, et, à son grand regret, le duc fut obligé de lever le camp.

Cette fuite tenait aussi à l'esprit turbulent de la ville de Gand, alors gouvernée par des hommes qui, sous le prétexte de nouvelles franchises pour la cité, ne cherchaient qu'à mieux cimenter leur despotime.Ils s'étaient emparés, par surprise, de la place de Gavre. Le duc vint en faire le siège en i453, et les Gantois accoururent au secours des assiégés. Le combat fut terrible : Philippe, voyant son avant-garde pousser vigoureusement l'ennemi, fit crier : Notre-Dame de Bourgogne. Aussitôt il partit avec son fils, le comte de Charolois, arriva au bord de l'Escaut, et, entraîné par son impa-

tience, il s'élança au milieu de deux mille Gantois, courut les plus grands dangers ? remporta une sanglante victoire, et, lorsqu'il parcourut le champ de bataille jonché de morts, il dit à ceux qui l'entouraient : « Je ne sais à qui profite ma victoire : voyez » ce que j'y perds, car ce sont mes sujets. » Il fit son entrée dans la ville de Gand sur le cheval qui avait été blessé pendant la bataille de Gavre; le peuple cria miséricorde, les bannières de la révolte furent abattues, et le duc de Bourgogne pardonna et s'entendit appeler le Bon.

La plus grande union continuait à régner entre le roi de France et le duc de Bourgogne, lorsque le dauphin , depuis Louis XI, faillit à la compromettre en se retirant auprès du duc à la suite de quelques démêlés avec son père.cc Mon cousin de Bourgogne, » disait Charles VII à cette occasion , ne sait ce qu'il » fait, de nourrir un renard qui mangera ses pou- » les. » Puis , il avait eu la pensée de déclarer la guerre à Philippe; mais, d'une part, le duc s'était hautement engagé à ne jamais servir les inimitiés du dauphin contre le roi, et, de l'autre, Charles se ressouvenait de ce qu'avaient coûté au royaume ces terribles discordes des maisons de France et de Bourgogne. La guerre n'eut point lieu , et tout se

passa en courtoisies entre le duc et le dauphin. C'est ainsi qu'en i^5gy lorsque la dauphine accoucha à Jemmapes, ce fut le duc lui-même qui rapporta l'enfant sur ses bras. « Le dauphin, dit » une chronique, en remerciant le duc, ôta tout-à- » fait son chapeau ; le duc confus mit un genou en » terre, et ne voulut pas se relever que le dauphin » ne se fût couvert. « Mon très-cher oncle , lui dit » alors le dauphin, je ne saurais reconnaître cet » honneur qu'en vous donnant mon corps , le corps » de ma femme et le corps de mon enfant. » Et tout )> le monde pleurait de joie. »

Après la mort de Charles VII , la politique ombrageuse de Louis XI ne tarda pas à rembrunir cette mutuelle affection, et le comte de Charolois, qui n'aimait pas le roi, se montra impatient de lui faire la guerre. Le duc Philippe s'y opposa d'abord; mais, affaibli par une longue maladie, il finit pas laisser prendre à son fils un ascendant souverain; et, lorsqu'en i465 le comte rassembla une armée pour marcher contre le roi : « Va , lui dit le vieux » duc, maintiens bien ton honneur; et, s'il te faut » cent mille hommes de plus pour te tirer de peine, » je veux moi-même te les conduire. » Il reparut pour la dernière fois dans les camps lors de la ré-

volte de ville de Dinant, en 1466. Cette guerre fut affreuse des deux côtés; et, malgré les actes de barbarie qu'on pouvait reprocher aux assiégés, le duc, on peut le dire, parut perdre dans la victoire sa vieille réputation de bonté; car la ville fut livrée au pillage et à l'incendie avec une impitoyable cruauté. Le pays de Liège se soumit, et le comte de Charolois se disposait à une nouvelle expédition contre Louis XI, lorsqu'il apprit à Gand que son père était à la mort. En effet, le vieux prince, qui était à Bruges, avait déjà perdu la parole et la connaissance lorsque son fils arriva. Le comte se jette à genoux en pleurant. « Mon père, disait-il, donnez- » moi votre bénédiction, et, si je vous ai offensé, » pardonnez-moi. — Monseigneur, ajouta l'évê- » que de Bethléem, son confesseur , si vous nous » entendez, témoignez-le par quelques signes. » Le duc tourna les yeux vers son fils, et sa main, que le comte tenait dans les siennes, fit un léger mouvement ; il rendit le dernier soupir entre neuf et dix heures du soir, le i5 juin i465.

Tous les habitans de la ville de Bruges et des pays voisins suivirent le convoi de ce prince, qui fut honoré de larmes véritables. Cet hommage était dû à Philippe III, duc de Bourgogne, car, pendant

un règne de cinquante ans, il avait élevé les états de Flandre et de Bourgogne au plus haut degré de gloire , d'éclat et de prospérité. Si le désir bien naturel de venger le meurtre de son père ne servait pas à expliquer son adhésion à l'humiliant traité de Troyes , ce serait une tache ineffaçable pour un prince de la maison de France d'avoir consenti à l'aliénation de la couronne sur un front étranger. Du reste, brave chevalier, politique habile, homme bon et généreux, souverain magnifique, Philippe mérite un rang distingué parmi les princes dont on aime à garder la mémoire.

C'est lui qui créa l'ordre de la Toison-d'Or, à l'occasion de son mariage avec Isabelle de Portugal en i43o (i).

Sa taille était élevée , sa démarche noble , sa physionomie imposante , quoique les traits de son visage ne fussent point beaux , et que ses yeux bleus fussent très-petits. Une longue maladie lui ayant fait tomber les cheveux , il couvrit sa tête d'une chevelure artificielle, et, par une flatterie qui rappelle

(1) L'ordre devait se composer de trente-un chevaliers gentilshommes de nom et d'armes et sans reproches ; leur chef suprême devait être le duc Philippe sa vie durant, et après lui ses successeurs ducs de Bourgogne. Le grand manteau de Tordre était écarlale.

celle des courtisans d'Alexandre, cinq cents gentilshommes du prince portèrent perruque.

Son corps fut déposé aux Chartreux de Dijon.

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