CHARLES LE TEMERAIRE
DUC DE BOURGOGNE
( Peint sur bois par Decaisne. )
Charles, fils de Philippe III, duc de Bourgogne, né à Dijon, le 10 novembre i433, marié en premières noces à Catherine de France, fille de Charles VII; en secondes noces à Isabelle, fille du duc de Bourbon; en troisièmes noces à Marguerite d'Yorck, sœur d'Edouard IV, roi d'Angleterre.
Charles n'étant encore que comte de Charolois, se montrait impatient de régner; il trouvait quelquefois la vie du duc Philippe bien longue; il se plaignait de ses conseillers, qui le laissaient sans pouvoir; mais pourtant il respectait son père et n'osait lever contre lui l'étendard de la révolte. Il céda, au contraire, à ses prières, vint implorer son pardon, et le vieux duc de Bourgogne n'eut plus d'autre volonté que celle de son fils, et mit à sa
disposition ses troupes et ses trésors. Le comte de Charolois, qui n'avait encore signalé sa vaillance que dans les tournois, se hâta d'en profiter pour faire la guerre à Louis XL Lorsque ce prince , alors dauphin , avait cherché un refuge auprès de Philippe-le-Bon, Charles s'était d'abord lié d'amitié avec lui; mais bientôt il s'éleva entre ces deux caractères difficiles quelques rivalités qui devinrent une véritable haine ; et les haines de souverains éclatent par des combats. La bataille de Montlhéri fut la première lutte où ils se mesurèrent. Ils s'y conduisirent tous deux en hommes décourage. Le bruit avait couru que le roi avait été tué. « Non, mes amis, » dit-il aux siens en ôtant son casque, non, je ne » suis pas mort : voici votre roi , défendez-le de bon » cœur! il ne vous manquera pas! »
De son côté, le comte, blessé au milieu de la mêlée, criait aux Bourguignons : « Mes amis, défen- » dez votre prince , ne le laissez pas en danger. Pour » moi, je ne vous quitterai qu'à la mort. Je suis ici » pour vivre et mourir avec vous. » Le sort du combat fut tellement indécis, que chacun des deux chefs s'en attribua les honneurs; mais, comme Louis XI crut prudent de se replier sur Paris, pendant la nuit, le champ de bataille était resté au
comte de Charolois, qui fit sonner bien haut cet avantage , dont il fit une victoire.
La mort de Philippe III, en rendant le comte de Charolois duc de Bourgogne et maître d'une vaste puissance, en 1467, ne fit que donner un nouvel élan à son ambition. Son premier soin fut de s'assurer des dispositions de ses sujets de Flandre. La ville de Gand, jalouse de reconquérir ses privilèges, l'invita elle-même à venir dans ses murs; mais c'était un piège qu'on lui tendait pour obtenir, par violence, le rétablissement des anciennes bannières des métiers. Force fut au duc , pour apaiser la sédition , de tout accorder. Cet exemple enhardit la ville de Liège à réclamer aussi pour ses franchises. Le duc marcha contre elle, et ne tarda pas à la soumettre.
Tranquille de ce côté, il songea à se fortifier contre Louis XI par l'alliance de l'Angleterre. Déjà veuf deux fois, il demanda en mariage la sœur d'Edouard IV , la princesse Marguerite. Le mariage fut célébré à Bruges le 1 juillet 1468. Les chroniques du temps ne tarissent pas sur la magnificence des habits du duc et de la duchesse , sur les pierreries et les diamans dont ils étaient couverts; il n'est pas d'éloge qu'elles ne prodiguent à la beauté des 1. 8
tapisseries dont les rues étaient ornées, à l'éclat des tournois, où brillait la fleur des chevaliers, et au touchant spectacle des mystères qui furent joués sur les places publiques, où l'on voyait tour à tour Adam recevant Eve des mains de Dieu et Vénus recevant la pomme du berger Paris.
Cependant Louis XI, qui redoutait cette alliance, sollicita du duc de Bourgogne une entrevue pour discuter plusieurs points qui touchaient à la tranquillité du royaume. Charles lui écrivit de sa main , le 8 octobre 1468, une lettre d'assurance, et le roi vint à Péronne. Il faillit à payer cher cette imprudence si éloignée de son caractère défiant. Le duc de Bourgogne, conseillé par les anciens ennemis du dauphin et par sa vieille haine, le constitua prisonnier dans le château de Péronne, et, lorsqu'il apprit la nouvelle révolte des Liégeois, soupçonnant Louis XI d'en être l'instigateur, il roula dans sa tête le projet de le déposséder de la couronne, peut-être de la vie, et de mettre sur le trône Charles, frère du roi. Cette colère fit place à des résolutions moins violentes; il alla voir le roi. « Mon frère, » lui dit LouisiXI, avec émotion, ne suis-je pas en » sûreté dans votre maison et dans votre pays ? — » Oui, monsieur, répondit le duc, et si sûr que, si
» je voyais un trait d'arbalète venir sur vous, je me » mettrais devant pour vous garantir. Mais ne » voulez-vous point jurer la paix avec moi? — » Oui, dit le roi, et je vous remercie de votre bon » vouloir. — Et ne voulez-vous pas venir avec » moi à Liège, pour m'aider à punir la trahison » que m'ont faite ces Liégeois à cause de vous et » de votre voyage ici? — Oui, Pasques Dieu! ré- » pliqua le roi; et je me suis fort émerveillé de leur » méchanceté. Mais commençons parjurer le traité ; » puis je partirai avec autant ou aussi peu de gens » que vous le voudrez. »
Et tous deux, après s'être juré amitié sur la croix de saint Laud, marchèrent sous la même bannière contre la ville de Liège qui fut prise et livrée au pillage.
Louis XI, redevenu libre et rentré dans ses états, n'avait qu'une pensée, c'était d'environner le duc de Bourgogne de périls et d'embarras, pour se venger de la captivité qu'il lui avait imposée et de la frayeur qu'il lui avait faite. Aussi accueillit-il avec faveur le comte de Warwick, lorsque ce seigneur anglais, après avoir détrôné Henri VI au profit d'Edouard IV, se préparait à détrôner Edouard pour
rétablir Henri. Charles sentit vivement l'injure faite
no à son beau-frère; il pressait Edouard de se préparer à une forte résistance ; il lui envoya même des vaisseaux; mais la tempête les dispersa. Warwick descendit en Angleterre en i49°? Edouard fut obligé de fuir en Hollande sur un vaisseau marchand, et la rose blanche d'Yorck fit place pour le moment à la rose rouge de Lancastre.
En même temps le roi assemblait les notables à Tours pour leur expliquer ses griefs contre le duc de Bourgogne, qu'il accusait avant tout de n'avoir point prêté fidélité comme il en avait fait le serment à Péronne sur la vraie croix. La guerre lui fut déclarée. On s'empara de Saint-Quentin, de Montdidier, d'Amiens. Surpris de cette brusque attaque, le duc négocia une trêve, mais en même temps il se ligua avec le duc de Bretagne et le roi d'Aragon, dans l'espoir de reprendre sa revanche; il était même parvenu à faire entrer dans cette ligue le duc de Guienne, frère du roi; mais ce jeune prince fut enlevé par une mort à laquelle le poison ne fut pas étranger, et, comme on savait que pour Louis XI tous les moyens étaient bons pour se tirer d'embarras, l'opinion publique lui imputa ce crime.
Le duc de Bourgogne, dans la colère que lui don-
nait la perte de cet allié, ne fut pas le dernier à accréditer les soupçons qui planaient sur le roi, et, à la tête d'une nombreuse armée, il entra dans le royaume. Le massacre et le pillage de Nesle furent les premiers actes de sa fureur. Il était tellement animé qu'il entra à cheval dans l'église; et, lorsqu'il la vit couverte de cadavres et inondée de sang, il fit le signe de la croix, et s'écria avec une joie féroce : « J'ai de bons bouchers avec moi , et voilà » une belle vue ! » Il n'eut pas cette triste satisfaction au siège de Beauvais : les habitans et la garnison se conduisirent avec tant de courage, qu'il fut obligé de lever le siège après avoir perdu bon nombre de soldats.
Il tourna alors ses espérances d'agrandissement du côté de l'Allemagne. Il voulait devenir maître des bords du Rhin, il voulait que ce fleuve ne coulât plus que sous sa domination; et, impatient de réunir tant d'états en un grand royaume , il ambitionnait le titre de roi. A cet effet, il sollicita de l'empereur Frédéric III une entrevue qui eut lieu à Trêves en 1^3. Jamais le duc de Bourgogne n'avait déployé tant de faste. Parmi les trésors qu'il avait étalés aux regards des Allemands pour paraître plus digne du titre pompeux auquel il
aspirait, on distingua surtout sa chapelle. « On y » voyait les douze apôtres en argent doré; dix au- » très figures de saints en or massif; de grands cru- » cifix d'or ou d'argent enrichis de diamans; une » châsse d'or couverte de diamans, contenant les » reliques de saint Pierre et de saint Paul; un ta- » bernacle d'or tout sculpté. Le plus précieux était » un lis en diamant renfermant un clou de la vraie » croix; un des diamans était long de deux doigts ! » Mais cette magnificence excita la jalousie de l'empereur, esprit étroit, qui fut en outre effrayé d'un allié plus puissant que lui; et, tandis que Charles essayait déjà sur son front la couronne de roi, Frédéric disparut la nuit , sans même lui dire adieu. On répandit que les secrètes insinuations de Louis XI n'avaient pas été étrangères à ce brusque départ. Aussi, pressé de s'en venger, Charles passa un traité avec Edouard, roi d'Angleterre, qui ne pardonnait pas non plus au roi de France l'accueil qu'il avait fait à Warwick. Louis XI, de son côté ne restait pas oisif : plus confiant dans la diplomatie que dans le sort des armes, il amena l'empereur, le duc de Lorraine et les Suisses, à se liguer avec lui contre le duc de Bourgogne , et décida le roi d'Angleterre à se détacher de lui par le traité
de Pecquigny. Charles, se voyant abandonne de tous côtés, négocia lui-même une trêve avec le roi de France, et, tranquille sur ce point, il marcha contre les Suisses; il alla mettre le siège devant Grandson, dont il s'empara. Il fit pendre une partie de la garnison ; l'autre fut noyée dans le lac. Un cri d'indignation se répandit dans tous les cantons, les Suisses arrivèrent en bataille rangée, et la journée de Grandson ne tarda pas à punir Charles-le-Téméraire de son orgueil et de sa cruauté. Accablé de fatigues, épuisé de douleur et de rage, resté presque le dernier, lui-même prit enfin la fuite, n'ayant plus ni camp ni armée, et s'en alla à l'aventure avec cinq serviteurs jusqu'à Jougne, dans le passage du Jura. « Ah! monseigneur, lui disait son fou » pendant cette retraite, nous voilà bien anni- » baies! » Le butin fut immense; et ces richesses qui avaient fait l'admiration de l'Allemagne lors de l'entrevue de Trêves, ces diamans, ces pierreries, cette chapelle toute d'or et de rubis furent partagés et vendus à vil prix (i). Après quinze jours passés
(1) Le plus beau diamant fut acheté pour un écu par le curé de Montagny, qui le revendit pour trois écus à un homme de Berne. Plus tard Jules II l'acheta pour 20,000 ducals. Il orne aujourd'hui la tiare du pape. De ce nombre était aussi le fameux diamant connu sous le nom de Sancy , qui de la maison de Bragancc avait passe à la maison de France,
dans la plus profonde douleur, Charles ne songea plus qu'à venger sa défaite ; et il se trouva bientôt à la tête d'une armée aussi puissante que celle qu'il avait perdue; mais la bataille de Morat, livrée le 11 juin 1476, ne lui fut pas plus favorable que celle de Grandson , et, battu de nouveau par les Suisses, ce ne fut qu'à grande peine qu'il gagna Elborges de toute la vitesse de son cheval, laissant derrière lui ses malheureux soldats, dont les vainqueurs firent un horrible carnage. « Cruel comme » à Morat, » fut long-temps un dicton populaire. Trois jours après, on creusa près de cette ville une immense fosse, où l'on jeta les cadavres en les recouvrant de chaux vive, et une chapelle, qu'on appelait Y ossuaire des Bourguignons, y fut élevée et respectée jusqu'en 1798, époque où l'armée française, passant par Morat pour soumettre la Suisse , détruisit cette chapelle et dispersa les ossemens.
Dès que l'on eut vu crouler cette haute puissance du duc de Bourgogne, c'était à qui se détacherait de son alliance ou chercherait à reconquérir ce dont il s'était emparé. C'est ainsi que le duc René ressaisit la Lorraine. Charles vint aussitôt mettre le siège devant Nancy; mais ce n'était plus une de ces armées qui rappelaient le faste de Xerxès; il
n'avait autour de lui qu'un petit nombre de troupes mécontentes, mal payées, indignées de la hauteur de leur chef et des rigueurs de l'hiver : « Ah ! » disait un capitaine, puisque notre maître aime » tant la guerre, je voudrais l'avoir en mon arque- » buse, je le tirerais dans Nancy, et j'espère qu'il en » aurait assez. »
Le duc de Bourgogne devait retrouver sous les murs de Nancy les Suisses et avec eux la déroute et la mort. Le duc avait disparu au milieu de la bataille, on ne savait ce qu'il était devenu , lorsqu'une pauvre blanchisseuse de sa maison, qui s'était mise à cette triste recherche, vit briller, sur le bord d'un étang, un anneau attaché au doigt d'un cadavre dont on ne voyait pas la face ; elle retourna le corps et s'écria : « Ah ! mon prince ! » On y courut. Les loups et les chiens avaient déjà commencé à dévorer une de ses joues; une grande blessure avait fendu la tête depuis l'oreille jusqu'à la bouche; il était, en outre, percé de deux coups de pique. Son corps, reconnu à des marques certaines par ses serviteurs, fut transporté en grande pompe dans l'église Saint-Georges, à Nancy (i). Le duc de Lor-
(1) Son corps resta enseveli dans celte église jusqu'en 1550, où Tempereur Charles-Quint , son petit-fils, le redemanda à la duchesse douairière de Lorraine pour lui ériger un tombeau à Bruges.
îaine, en jetant sur lui de l'eau bénite, s'écria les larmes aux yeux : « Dieu veuille avoir votre âme : » vous nous avez fait bien des maux et des dou- » leurs ! »
Charles de Bourgogne était de moyenne taille, d'une complexion robuste; il avait les cheveux noirs, le teint brun, l'œil noir, le regard vif; il portait les ongles très-longs. Son désir de gloire et de puissance ne connaissait aucunes bornes. Impérieux , inflexible dans sa volonté , il la mettait à la place du devoir, de la raison, de la justice, de l'honneur même; il voulait, avec l'opiniâtreté d'un enfant tout ce que son ambition avait rêvé; mais cet enfant était prince souverain, il avait des trésors, des armes, des soldats pour soutenir ses caprices, et, pendant les dix années qu'il régna, il accabla ses peuples d'impôts , sa noblesse de fatigues , et tourmenta de ses orgueilleux projets l'Europe, dont il voulait faire un vaste champ de bataille.
La postérité lui a donné, à bon droit, le surnom de Téméraire. Les massacres de Nesle et de Liège lui avaient fait donner, de son vivant, celui de Terrible. Cependant il serait injuste de ne point reconnaître en lui, du moins avant ses malheurs, un esprit d'ordre dans le règlement de sa maison,
dans la discipline de ses armées, dans le gouvernement de ses états. Sa vaillance mériterait aussi de grands éloges, si trop souvent elle n'avait pris le caractère de l'audace, et s'il n'avait pas montré dans les combats plutôt la fougue d'un soldat que le courage réfléchi d'un capitaine.
Avec lui tomba cette grande existence de la maison de Bourgogne, qui avait balancé et quelquefois mis en péril la puissance des rois de France.