‹ Le Château d'Eu (volume 5)Chapitre 46 sur 90 · BAYARD · texte numérisé non relu

BAYARD

( Peint d'après un portrait qui est au Musée Royal.)

Bayard (Pierre du Terrail de) , sorti d'une noble famille de Dauphiné, était fils d'Aymond du Terrail et d'Hélène Aleman , fille de Henri , seigneur de Laval. Il naquit en 1^6 , au château de Bayard, situé à quelques lieues de Grenoble, au fond de la vallée de Graisivaudan. Quelques jours avant sa mort, son père l'appela près de lui avec ses frères , et lui demanda ce qu'il voulait faire : — « Suivre les » armes comme mes aïeux (i), » répondit Bayard. Il fut décidé en famille qu'il serait présenté par son oncle , l'évêque de Grenoble, au duc Charles de Savoie. Après de touchans conseils de sa mère, il partit pour Chambéry, où le duc Charles l'admit

(1) La-valeur était héréditaire dans celte noble famille. Le trisaïeul de Bayard mourut l'an 1356 à la bataille de Poitiers ; son bisaïeul fut lue à celle d'Azincourt en 1415, son aïeul périt à «elle de Monllbéri en 1565; cl son père lui dangereusement blessé à la journée des Éperons.

parmi ses pages. Il avait alors treize ans. 11 accompagna ce prince lorsqu'il alla voir le roi de France à Lyon. Charles VIII, enchanté de la grâce et de la hardiesse avec lesquelles le jeune Bayard maniait un cheval , le demanda au duc de Savoie, et le confia au comte de Ligny, fils du connétable de Saint-Pol, auprès duquel il resta pendant trois ans. Dès qu'il eut atteint l'âge de dixsept ans, le connétable le fit entrer dans sa compagnie d'hommes d'armes. Ce fut dans des tournois en l'honneur des dames que Bayard révéla d'abord cette vaillance extraordinaire, qui devait être la gloire de son pays. Bientôt une arène plus sanglante s'ouvrit devant lui : Charles VIII forma le projet de conquérir le royaume de Naples ; Bayard l'accompagna, et, à peine âgé de dix-huit ans, donna des marques du plus brillant courage à la bataille de Fornoue; il eut deux chevaux tués sous lui, et enleva à l'ennemi un drapeau qu'il présenta lui-même au roi.

Louis XII, étant monté sur le trône, résolut de recouvrer, sur Ludovic Sforce, le duché de Milan, au nom des droits qu'il tenait du chef de sa grandmère Valenline. Bayard, après l'affaire de Binaz, poursuivit les fuyards avec tant d'intrépidité qu'il

entra clans Milan avec eux; emporté par sa valeur, il se trouva tout-à-coup devant le palais de Ludovic, et fut fait prisonnier. Ludovic Sforce se le fit amener, fut enchanté de son courage, et le renvoya sans rançon , après lui avoir fait rendre son cheval et ses armes. Bientôt Bayard accompagna le seigneur d'Aubigny , envoyé par Louis XII à la conquête du royaume de Naples. Dans une rencontre avec des chevaliers espagnols qu'il mit en déroute, il fit luimême prisonnier leur capitaine, don Alonzo de Soto-Mayor, qui, manquant à la foi donnée, s'échappa de Monervyne, et calomnia la conduite de Bayard. Bayard, indigné, lui demanda un combat à mort; Alcnzo accepta et y fut tué, malgré son habileté et sa bravoure. Bayard défendit seul un pont, sur le Garillan, contre l'attaque de deux cents chevaliers espagnols. Ce fut cet acte extraordinaire de courage qui lui valut du roi une devise , ayant pour emblème un porc-épic avec ces mots : — « Vires agrninis unus habet. » — Bayard marcha ensuite avec Louis XII contre les Génois. Plus tard , envové pour combattre les Vénitiens, en i5o7, il fit des prodiges de valeur devant Padoue. Dans une sortie de Vérone, où il était en garnison, il fut pris deux fois, et deux fois sauvé. 11 faillit faire prisonnier le

pape Julien; mais, en cœur loyal et généreux, il prit bientôt sa défense dans le conseil contre le duc de Ferrare , qui voulait s'en défaire par le poison. A la prise de Bresse, il fut blessé d'un coup de pique , et mis hors de combat. Porté chez l'un des plus riches habitans de la ville , il préserva la maison du pillage, et sauva du déshonneur sa femme et ses deux filles. Guéri, et sur le point de partir, son hôtesse voulait le forcer à accepter 2,5oo ducats, comme un gage de sa reconnaissance; il fit venir ses deux fdles, et donna à chacune d'elles 1,000 ducats, confiant les 5oo autres à la mère, pour les distribuer aux maisons religieuses de la ville. Il fut reçu au camp des Français avec des transports de joie, et se battit encore comme un lion à la bataille de Ravenne, où Gaston périt pour n'avoir pas suivi son conseil. A la retraite de Pavie , il fut grièvement blessé sur le pont qu'il gardait. De là il vint à Grenoble visiter son vieil oncle l'évêque. Une fièvre violente, qui lui dura dix-sept jours, y mit sa vie en danger. Il se désespérait de mourir ainsi dans son lit, quand tout-à-coup il se rétablit. C'est peu après qu'il fit ce noble acte de vertu tant vanté par les historiens. 11 avait vu dans la ville une trèsjeune personne d'une grande beauté; son valel de

chambre surborna la mère, que la misère avait dégradée, et amena, une nuit, au chevalier, l'objet de ses désirs. La pauvre enfant, au désespoir, se jeta tout en larmes aux pieds de Bayard, et le supplia de ne pas la déshonorer. Touché des pleurs de cette jeune vierge et de sa noble prière, il la releva avec bonté, la rassura, la conduisit chez une de ses parentes, et la mit sous sa garde. Le lendemain, il envoya chercha la mère, lui fit d'amers reproches , et lui donna 600 livres pour marier sa fille à un honnête homme, qui n'avait désiré que cette dot pour l'épouser; puis il ajouta 100 écus pour les habits de noces : il avait alors vingt-six ans !

Quand le roi de France fit la guerre en Navarre, Bayard y fut envoyé joindre la Palisse. Il s'y montra, comme toujours, le plus brave des héros. En i5i3, Henri VIII et l'empereur Maximilien assiégeaient Térouane; l'armée française s'avança con-

O 'Sa

Ire eux jusqu'à Guinegaste, mais elle prit bientôt lâchement la fuite. Dans cette triste journée, dite journée des éperons y Bayard fut fait prisonnier, après avoir défendu un pont avec sa hardiesse accoutumée. L'empereur et le roi d'Angleterre l'accueillirent avec les plus grands égards, et lui ren-

dirent, sans rançon, la liberté. En i5i5, François I, qui avait succédé à Louis XII, vit combattre à ses côtés Bayard, contre les Suisses, à la bataille de Marignan. Enthousiasmé de sa valeur, et rappelant les anciens usages, il voulut être fait chevalier de sa main , et le pria de lui donner l'accolade (i).

En 1 5s i , Bayard défendit Mézières contre l'armée de Charles-Quint, forte de quarante mille fantassins et de quatre mille chevaux. La place était mal fortifiée , et le conseil du roi avait été d'avis de la brûler, mais Bayard dit à François I : a II n'y a » point de place faible où il y a des gens de cœur » pour la défendre. » En vain le comte de Nassau le somma de se rendre , Bayard répondit : « Je ne sor- » tirai jamais d'une place que mon roi m'a confiée, » que sur un pont fait du corps de ses ennemis. » Et il soutint le siège trois semaines, contre cent dix pièces de canons , qui battaient les murailles. Le roi de France eut le temps, ainsi, de rassembler une armée assez forte pour combattre l'ennemi. Le siège levé, Bayard vint le rejoindre dans son camp, et reçut de lui le plus honorable

(1) Chanmier nous donne la conversation qui précéda ce solennel spectacle.

20y accueil. Le roi le fit chevalier de ses ordres, et lui donna cent de ses hommes d'armes à commander. Bayard fut bientôt envoyé à Gènes. Il combattit en Italie sous l'amiral Bonnivet, et se montra toujours le même dans plusieurs affaires périlleuses. Chargé par Bonnivet de défendre Rébec avec une trop faible garnison , il en fut délogé par les Espagnols, et eut, avec l'amiral, un démêlé qui devait finir par un duel entre eux si Bayard eût vécu plus long-temps. Mais, à la retraite de Romagnano, il reçut un coup d'arquebuse, dont la pierre le frappa aux reins et lui brisa l'épine du dos. Aussitôt il chancela, et s'écria : « Jésus! hélas! mon Dieu ! je suis mort! » Il prit son épée par la poignée , en baisa la croix , et dit tout haut : « Miserere mei , Deus , secundum mag- » nam misericordiam tuam. » Il se fit descendre de

cheval et mettre sous un arbre, le visage tourné vers l'ennemi , « parce que , dit-il , n'ayant jamais

» tourné le dos , il ne voulait pas commencer à la

» fin de sa vie. » N'ayant point là de prêtre , il se

confessa à son écuyer. Il pria le seigneur d'Alègre

de dire au roi « qu'il regrettait bien de ne pas lui

y) faire plus longuement service, car il en avait bonne

» volonté. » Bientôt les Espagnols arrivèrent à l'eni. 14

droit où était Bayard, et le connétable Charles de Bourbon, le trouvant dans cet état, lui dit : — « Monsieur de Bayard, vraymentj'ay grand'pitié » de vous. — Ah! monseigneur, répondit Bayard, » pour Dieu, n'en ayez point de pitié, mais ayez-la » plustôt de vous, qui combattez contre vostre foy » et vostre roy ; et moy, je meurs pour mon roy et » pour ma foy (i). »

Bayard expira deux ou trois heures après, le 3o avril i524- H avait quarante-huit ans. Le marquis de Pescaire et les Espagnols lui rendirent les plus grands honneurs; un service solennel eut lieu pendant deux jours. La douleur fut si grande parmi l'armée française, que plusieurs officiers et beaucoup de soldats allèrent se rendre aux ennemis pour pouvoir regarder encore une fois le chevalier. On embauma son corps , et il fut porté en Dauphiné et enterré dans l'église des pères Minimes-de-la-Plaine, fondée par son oncle Laurent Aleman , évêque de Grenoble. Le duc de Savoie lui avait fait rendre , à son passage sur ses terres , les honneurs qu'on rend aux cercueils des princes.

Bayard, dans son temps, où la bravoure person-

(1) Dubellay.

nelle était si ordinaire, eut une réputation de courage au-dessus de toutes les autres, et mérita, par ses exploits héroïques et par ses nobles vertus, le surnom de Chevalier sans peur et sans reproche. Les plus grandes qualités du cœur rehaussaient en lui l'éclat de la vaillance. Nul n'avait jamais porté si loin le désintéressement; aussi mourut-il pauvre. Il distribuait toujours à ses soldats la rançon de ses prisonniers; il faisait beaucoup d'aumônes; il aidait de tous ses moyens les gentilshommes que le sort avait réduits à la misère ; il soulageait les veuves malheureuses, et maria, en sa vie, de ses deniers, plus de cent filles pauvres. Il refusa , dans maintes circonstances, les plus riches présens, les offres les plus considérables. Vainement Jules II lui proposa d'être généralissime de ses troupes; vainement aussi Henri VIII crut, à force de promesses, l'attirer à son service: « Son cueur estoil du tout françois . » Bayard, malgré sa grande renommée militaire , n'eut jamais de commandement en chef d'armée; ce fut une faute des rois sous lesquels il vécut : quant à lui, il n'avait aucune ambition; il préférait rester capitaine et soldat d'aventure, se battant quand il lui plaisait. Sa franchise ne fléchissait point devant les grands ni devant les prin-

ces; il mettait la vertu au-dessus de tout. Il était très-religieux , et priait Dieu avec ferveur soir et matin ; avant de se battre en duel ? il avait habitude de faire dire une messe. Sa modestie était sans égale; il ne parlait de ses victoires que pour en laisser l'honneur à quelque autre. Bayard passait aussi pour le modèle des galans chevaliers ; il avait pour les femmes un respect et un dévouement sans bornes. Mais ce n était pas un saint , comme le remarquent les Mémoires du loyal serviteur. Il eut plusieurs enfans naturels, entre autres une fille, qui fut mère de Chas telard, ce jeune poète, élève et admirateur passionné de Ronsard, qui, condamné à mort pour avoir osé parler d'amour à Marie Stuart, récitait, en marchant au supplice, les vers de son maître.

« Bayard, dit Brantôme, estoit de moyenne taille, » mais très-belle et fort droite et fort dispote. »

Voici comment Symphorien Champier dépeint son caractère : « Le noble Bayard, en sa jeunesse, » fut honteulx , doulx et gracieulx , humble , cour- » tois à un chascun. Nul oncques le vit en fureur » ni en ire grande. Il estoit sobre sur tous les aul- » très pages. Oncques ne fut abusé de femmes , » que pour elles il délaissai ses affaires , ni choses » licites. Il tenait quelque peu de la nature mélan-

» colique. Si estoit-il à toutes gens joyeulx, aymant » compagnies, esbattemens et choses plaisantes. » Quant à sa gravité, elle estoit toujours meslée de » doulceur et affabilité, et en tout gardoit ordre. Il » estoit bénin, humain et charitable. »

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