L'AMIRAL DE BONNIVET
(Peint d'après un portrait qui est au Musée Royal. )
Guillaume Goufïier, seigneur de Bonnivet, amiral de France, était fils de Guillaume Gouffier, chambellan de Charles VIII, et de Philippine de Montmorency. Après s'être fait remarquer par son courage dans plusieurs circonstances, il fut envoyé, par François I, en Angleterre, comme ambassadeur extraordinaire ; il y capta , par ses manières agréables, le monarque et son ministre Wolsey, et obtint la restitution de Tournay. Le succès qu'il avait eu à Londres revint au souvenir de François I, l'année suivante, lorsque ce roi se mit sur les rangs pour être élu empereur, et Bonnivet fut dépêché secrètement par lui à Francfort, avec des sommes considérables qui devaient acheter les suffrages
des électeurs. Sa prodigalité et son indiscrétion servirent mal les intérêts du roi de France, et le roi d'Espagne Charles-Quint fut élu, le 28 juin 1 519. Bonnivet de retour à Paris trouva néanmoins la même amitié dans François I; et, dès que son frère Boisy fut mort, il devint son favori. La mère du roi lui portait aussi une grande affection, parce qu'il obéissait en esclave à toutes ses volontés Lorsqu'en i52i la cour de France crut facile la conquête de la Navarre sur l'Espagne, en révolte contre son gouvernement, l'amiral fut chargé du commandement de l'armée. Il enleva le château de Poignant, celui de Béhauhie, et se rendit maître de Fontarabie. La paix fut sur le point d'être conclue alors avec Charles-Quint; mais Bonnivet, emporté par sa vanité, étourdi des avantages qu'il avait remportés, s'opposa vivement à ce qu'on rendît Fontarabie , et la guerre continua.
La duchesse d'Angoulême avait, comme on sait, une haine profonde contre le connétable de Bourbon; Bonnivet ne fit qu'envenimer cette haine par jalousie du connétable. Quand Bourbon, irrité par les injustices de François 1 , par la suppression de ses pensions et par le séquestre mis sur l'héritage de sa femme, traita en secret avec Charles-
Quint et en vint à trahir son pays, Bonnivet commandait l'armée française, destinée à reconquérir le Milanais. Il obtint d'abord des succès, et mit le blocus devant Milan; mais son armée fut bientôt décimée parla famine et les maladies; sans secours, pressé par le connétable de Bourbon et le marquis de Pescaire, il se vit obligé de songer à la retraite. Poursuivi avec fureur par les impériaux, il fut blessé d'un coup d'arquebuse au bras, sur les bords de la Sésia; la violence de la douleur le força à quitter le combat , et il confia la retraite à Bayard, qui soutint la charge ennemie, mais qui fut frappé à mort. Après cette campagne, Bonnivet revint à la cour, où la défaite qu'il venait d'essuyer ne changea rien au bienveillant accueil du roi et de sa mère. Il conseilla bientôt à François I d'aller lui-même en Italie. Ce fut encore lui dont l'avis l'emporta au camp devant Pavie , et qui fit accepter la bataille malgré La Trémouille , La Palice et tous les anciens capitaines. On trouve dans Brantôme le discours qu'il prononça pour persuader le roi. La bataille se donna; il y combattit avec le plus grand courage; voyant enfin que la victoire tournait du côté de l'ennemi , après d'inutiles efforts pour rallier les fuyards, il dit : « Non, je ne sçaurois sur-
» vivre à celte grand' desadventure ni destruction » pour tout le bien du monde; il faut aller mourir » dans la meslée. » Et, haussant la visière de son casque, il se précipita au milieu des ennemis. Son corps fut trouvé, percé de coups, parmi les morts. Le connétable de Bourbon , qui le détestait, et qui voulait l'avilir par quelque affront, avait recommandé aux siens de tâcher de le prendre vif; il s'écria en regardant son cadavre : « Ah! malheu- » reux , tu es cause de la perte de la France et de la » mienne ! »
Bonnivet, malgré son manque de jugement, son entêtement et son amour-propre, avait de nobles qualités : il était extrêmement brave , courtisan plein de charmes dans l'esprit et d'agrémens dans les manières; sa galanterie le faisait bien venir de toutes les femmes de la cour. Il paraîtrait, si ce que dit Brantôme est vrai, qu'il ne conseilla à François I de passer en Italie que pour y revoir une Milanaise renommée par sa beauté , dont il était tendrement aimé. La faveur dont il jouissait à la cour, son élégance et son amabilité le rendaient présomptueux jusqu'à l'audace : on raconte qu'amoureux de Marguerite de Valois, sœur de François I, il ne craignit pas d'entrer la nuit par une trappe secrète
dans la chambre de cette princesse, qui se réveilla fort à propos pour appeler ses dames d'honneur. François I avait tant de faible pour ces sortes d'aventures et tant d'affection pour Bonnivet, qu'il ne fit que rire quand sa sœur vint se plaindre à lui de tant de présomption.
Bonnivet était splendide jusqu'à la prodigalité. Lorsqu'il alla en ambassade en Angleterre, sa suite était magnifique. « Il avoit vingt-cinq mulets de » coffres harnachez très-superbement, et les cou- » vertes toutes de velours cramoisy, avecques ses » armes toutes en broderies d'or et d'argent. » (Brantôme.) Il avait fait bâtir à trois lieues de Poitiers un des plus superbes châteaux qui fussent en France; ce château dominait la maison du connétable de Bourbon , qui ne semblait qu'un petit nid auprès. On rapporte que le roi , allant avec la cour à Bonnivet, y conduisit Bourbon pour le mortifier, et lui demanda son avis sur ce bel édifice. « Je » n'y connais qu'un défaut, répondit le conné- » table : la cage me paraît beaucoup trop grande » pour l'oiseau. — C'est apparemment la jalousie » qui vous fait parler de la sorte , reprit le roi. — » Moi jaloux ! répondit Bourbon; je ne puis jamais » le devenir d'un homme dont les pères tenoieni
» à honneur d'être éeuyers dans ma maison. » Comme on le pense, eette aventure n'avait fait qu'irriter la haine que se portaient Bonnivet et Bourbon.