‹ Le Château d'Eu (volume 5)Chapitre 68 sur 90 · MICHEL DE L'HOPITAL · texte numérisé non relu

MICHEL DE L'HOPITAL

(Peint d'après un portrait qui est au Musée Royal. )

Michel de L'Hôpital naquit à Aigue-Perse, en Auvergne, l'année i5o3.

Destiné au barreau, vers lequel sa vocation le portait , il se livra de bonne heure à l'étude du droit , et y fit de tels progrès, que sa réputation, soutenue du crédit de son père> qui était médecin du cardinal de Bourbon , lui ouvrit facilement la carrière de la haute magistrature, et bientôt celle de la politique.

En 1 56o , il succéda , dans la charge de chancelier de France, à Olivier de Leuville , qui n'avait pu survivre à la condamnation d'Anne du Bourg. La conjuration d'Amboise venait à peine d'être étouffée ; les Guises voulaient profiter de la stupeur des calvinistes pour leur porter un dernier coup, et, de concert avec l'Espagne, il s préparaient dans l'ombre

l'établissement de l'inquisition en France. L'Hôpital les prévint, et son début dans les affaires fut l'œuvre d'un maître. Comme il était bien convaincu que les Guises ne manqueraient pas d'user tous les moyens de répression ordinaire, et de prouver en quelque sorte aux yeux de la nation l'insuffisance des parlemens et des cours de justice pour mettre un frein à l'hérésie, il n'attendit pas qu'on leur eût laissé le pouvoir d'implanter en France les tribunaux de dominicains et de cordeliers, que Rome et l'Espagne avaient déjà organisés. Il savait que le clergé national était aussi jaloux de ses franchises que le parlement de ses droits; et, en attribuant aux évêques la connaissance du crime d'hérésie, il éleva pour toujours une barrière insurmontable devant les prétentions de Rome et de Madrid, en même temps qu'il assura aux nouveaux religionnaires des juges que le caractère national et l'esprit d'indépendance éloignaient du fanatisme et des rigueurs de l'inquisition. Cet acte de profonde politique ne fut compris que par ceux dont il déconcerta les projets; les parlemens méconnurent eux-mêmes la pensée qui l'avait conçu, ou bien ne s'élevèrent pas à sa hauteur, et ils regardèrent la juridiction des évêques comme attentatoire à celle

des magistrats laïques. Aussi eut-on beaucoup de peine à faire enregistrer Fédit de Romorantin,donl plusieurs articles reçurent des modifications de la part des tribunaux séculiers.

L'Hôpital venait de préserver la France du coup terrible qu'on lui portait du dehors , mais il fallait aussi lui arracher des mains l'épée dont elle se déchirait elle-même. La guerre civile était loin d'être finie, nulle part on ne posait les armes; les catholiques ne cessaient de crier au scandale, les protestans à la persécution. Afin d'éviter un éclat décisif entre les deux partis, on assembla à Fontainebleau un conseil extraordinaire, composé des principaux ordres du royaume, et présidé par le roi et la reine mère. Les Guises, qui parlèrent les premiers, firent un tableau pompeux de leur administration ; l'amiral de Coligny plaida chaudement les droits et la liberté de la réforme; le chancelier vint à son tour ; d'une main ferme et hardie il souleva le voile qui cachait les plaies de la France; il montra le désordre et la corruption envahissant tous les ordres de la société. Il ne se fit le champion ni l'antagoniste d'aucun état, d'aucune secte, d'aucun parti; mais il les appela tous à sa barre; il prit les hommes en bloc, les fil voir tous préoccupés de

leurs intérêts, de leurs ambitions, de leurs haines, et tous indignes de ce nom de chrétien qu'ils osaient se disputer. Sa vertueuse indignation en alluma quelques autres, et de généreux évêques ne voulurent pas assumer tous les torts de l'époque sur une secte réprouvée. Mais tout se passa en manifestes et en professions de foi, et l'assemblée se sépara sans avoir rien décidé autre chose que la convocation des états à Orléans.

Sur ces entrefaites, François II mourut, et Charles IX, à peine âgé de dix ans, hérita de tous les fermens de discordes qui s'étaient amassés dans les faibles mains de son frère et devaient éclater entre les siennes. Les religions étaient moins inconciliables que les partis, et autour du trône il y avait trop d'ambitions capables de s'y asseoir ou de le renverser pour qu'il ne fût pas sans cesse ébranlé. Il y avait une telle fièvre de pouvoir dans tous ces princes de Lorraine et de Bourbon, que jamais la lutte ne recommençait plus forte que lorsque ces grands rivaux s'étaient embrassés sur le champ de bataille. Le chancelier, qui avait été chargé de l'éducation du jeune roi , redoublait d'efforts et de zèle pour concilier les croyances et les intérêts de chacun. Plus il y avait d'irritation dans

les partis , plus il apportait de calme au sein des débats. Il tentait par tous les moyens possibles de reculer les mesures extrêmes; plus d'une fois il parvint à son but, et suspendit les persécutions; mais il fallut sans cesse convoquer de nouvelles assemblées, et rendre de nouveaux édits, qui restaient sans efficacité, parce qu'ils étaient sans conclusion. Ce fut ainsi que ni les états d'Orléans, ni les divers édits de pacification rendus à Saint-Germain, ni le colloque de Poissy, où l'église réformée se défendit par l'organe de ses ministres, ne purent éteindre la guerre civile. A force de tolérance, L'Hôpital était devenu suspect aux catholiques ; on l'accusait sourdement de pencher vers les nouvelles doctrines ; bientôt il fut exclu du conseil. Se voyant désormais impuissant à retenir la France sur le bord de l'abîme, et convaincu que la raison du fer était celle du siècle, il ne voulut pas que les sceaux du royaume fussent compromis entre ses mains, et il les rendit l'année 1 568, en disant que les affaires du monde étaient trop corrompues pour qu'il lui fut possible de s'en mêler.

Après deux ans de retraite passés au sein de sa famille, après quelques jours paisibles partagés entre l'éducation de ses enfans et le culte de la

poésie latine, L'Hôpital vit arriver la Saint-Barthélémy, qu'il avait en quelque sorte pressentie, et luimême fut sur le point d'être enveloppé dans cette horrible exécution. Il avait osé prêcher la tolérance en face des Guises, on n'oublia pas ce crime, et les bourreaux de Coligny prirent le chemin de sa maison. On lui conseillait de barricader ses portes : « Non, non, répondit- il; mais, si la petite n'est bat- » tante, que l'on ouvre la grande. » Les égorgeurs allaient entrer, lorsqu'ils furent atteints par d'autres cavaliers qui leur annoncèrent que L'Hôpital n'avait pas été compris dans la proscription. « On lui pardonnait, disaient-ils, ses anciennes » oppositions dans le conseil. — J'ignorais, re- » partit le chancelier sans changer de visage, que » j'eusse jamais mérité et la mort et le pardon. »

Peu de temps après , il mourut à Vignac, près d'Étampes(i), encore sous l'impression delà Saint- Barthélémy, et il répétait à ses derniers instans ce mot fameux qui est devenu le jugement de la postérité : « llla (lies excidat œvo. »

Tout adonné qu'il était aux affaires de l'adminis-

(1) En 1836 , M. Dupïn , président de la Chambre des Députés , a ouvert une souscription pour relever le tombeau de ce grand homme , et la munilicence du roi s'est empressée de s'associer à celte bonne pensée.

tration politique, ce grand homme de bien ne perdit pas un seul instant de vue la justice particulière. Tantôt il donnait des louanges publiques au président Christophe de Harlay, parce qu'étant conseiller au parlement ce magistrat avait accommodé à l'amiable toutes les affaires dont il avait été rapporteur; tantôt il s'élevait contre les mœurs du siècle. « Tous les ordres, disait-il, sont corrompus; » le peuple est mal instruit, on ne lui parle que de » dîmes et d'offrandes, rien des bonnes mœurs; » chacun veut voir sa religion approuvée, celle des » autres persécutée : voilà en quoi consiste aujour- » d'hui la piété. »

Il n'avait qu'à paraître dans les conseils de guerre pour que toutes les délibérations cruelles prises contre les protestans y fussent suspendues. Le connétable de Montmorency osa lui déclarer un jour que les gens de robe n'avaient pas à se mêler du fait des armes. « Monsieur, répliqua vive- » ment le chancelier, nous autres magistrats nous » avons autre chose à faire de mieux que de con- » duire les armées, nous savons quand et comment » il faut s'en servir pour le bien de l'État. »

Il ne fallait rien moins que la vertu courageuse de L'Hôpital pour porter dans un temps de troubles

et de guerre civile la responsabilité dont il se chargea. Un magistrat faible et corrompu qui eût biaise entre le despotisme des Guises et la politique de la reine mère , et qui , faisant abjuration de ses devoirs et de son caractère , eût récusé la loi en présence des partis, était pour la France un aussi grand fléau que les princes ambitieux qui se la déchiraient en se la disputant.

Quoique Michel de L'Hôpital sentît intérieurement combien il serait difficile de prendre pied au milieu d'un chaos d'ambitions et de haines, combien il aurait à combattre ou à défendre entre le crime et la faiblesse , il ne voulut pas faillir à sa mission. Il vint pur de tout excès religieux ou politique, sans autre parti que la France et l'humanité, sans autre arme que la vertu : il vint, aussi calme, aussi majestueux que la justice qu'il représentait, se poser sur la cime la plus haute et la plus orageuse, ne regardant pas si c'était là la place où l'on était le plus exposé. Si les fils de Henri II eussent été assez hommes d'âge ou de cœur pour mettre la royauté au-dessus des partis comme L'Hôpital y avait mis la loi, la France n'aurait pas connu la guerre civile.

Michel de L'Hôpital estl'un des hommes qui prou-

vèrent, de la manière la plus éclatante, l'empire de la vertu, non-seulement sur les passions individuelles, mais encore sur les passions politiques; et ce fut au milieu d'un siècle et d'un pays où il n'y avait d'autres armes que l'intrigue, la force et quelquefois l'assassinat ! Seul avec ses pieuses convictions , il se présenta en face d'hommes ambitieux et fanatiques; il invoqua les lois divines et humaines, le droit sacré des gens, la clémence et la majesté royales; et, sa parole étant soutenue d'ailleurs par des prêtres et des magistrats, vrais apôtres de la charité chrétienne , vrais défenseurs des libertés publiques, il repoussa l'influence étrangère, déconcerta les ambitieux, rappela les turbulens à l'ordre, et contraignit le faux zèle religieux et politique à se mettre aux pieds de la loi , ou à jeter le masque. Ce n'est pas à dire pour cela qu'il ait accompli cette tâche sans peine et sans obstacles. Il devait être effrayé de son triomphe, car il n'avait autour de lui que des ennemis. Quand il parlait de tolérance et de charité, les catholiques disaient: « Dieu nous » garde de la messe du chancelier! » Quand, pour mettre un frein à la réforme, il proposait les conciles nationaux, les protestans criaient à l'inquisition.

Mais L'Hôpital était insensible aux murmures des i. 19

partis comme il l'avait été à leurs caresses. Il ne craignait plus rien d'eux ; il leur avait d'avance voué sa tête, et son dernier soupir, comme tous ses jours , ne fut que pour la patrie.

Page 1