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Le chateau d'eu

tembre 1611, était le second fils de Henri de La Tour d’Auvergne, duc de Bouillon, prince souverain de Sédan (le lieutenant, le compagnon, l’ami de Henri IV), et d’Élisabeth de Nassau, priucesse

d’Orange.

Son penchant pour le métier des armes se manifesta dès sa plus tendre enfance. On rapporte iv. 1

qu’à dix ans, pour prouver que la faiblesse de sa complexion ne le rendait pas incapable de supporter les fatigues de la guerre, il trompa la vigilance de son gouverneur, et passa une nuit entière sur les remparts de Sedan, où on le trouva endormi sur un canon. Il appela quelque temps après en duel un officier qui , dans le dessein de le piquer, soutenait que l’histoire de Quinte-Curce n’était qu’un roman : Alexandre était alors soi^ |^ros.

Lorsqu’il fut fait maréchal de France, et qu’il prit le commandement d’une armée, en i644> le vicomte de Turenne avait dix-sept ans de service : un an en qualité de volontaire, quatre ans comme capitaine, quatre ans en qualité de colonel, trois ans comme marécbal-dè-camp , et cinq ans comme lieutenant-général. Il se plaisait à reconnaître pour ses maîtres les quatre généraux en chef sous lesquels il avait servi, et disait lui-même qu'il avait appris du prince Henri d’Orange* son onde) « à » bien camper, à attaquer régulièrement les places; » à former de loin ses projets , à les unir et à ne les » faire connaître qu’à l’instant de Inexécution; à » être modeste dans le succès, et à combattre pour » la patrie plutôt que pour sa propre gloire* » que le duc de Weimar lui avait enseigné « à se créer

» des ressources; à se faire aimer au lieu de se faire » craindre du soldat; à supporter une accusation,

» même injuste, plutôt que d’accuser les autres; à » réparer ses fautes ou celles du sort, au lieu de » perdre un temps précieux à se plaindre ou à » s’excuser: » qu’il avait remarqué, sous le cardinal La Valette, « que, pour plaire à l’armée, il fallait » vivre avec les officiers sans façon, sans affecta- » tion , et renoncer aux fausses délicatesses de la » cour , à la galanterie et aux amusemens du bel-es- » prit: /> qu’enfm, sous le comte d’Harcourt, il avait appris que « la diligence et l’expédition sont, de » toutes les vertus militaires, celles qui contri- » buent le plus au succès quand elles sont accom- » pagnées de la prudence et de la circonspection. » Dans le rapide développement de son génie et de ses talens, il pratiqua ces maximes : il apprit la guerre en la faisant; il agrandit ses idées par l’observation ; il étudia sans cesse ce grand art si difficile. Ses progrès furent remarquables; les brillantes campagnes qui accélérèrent la paix des Pyrénées firent voir en lui plus de science et des combinaisons plus profondes qu’il n’en avait montré dans celles qui précédèrent le traité de Weslphalie; et il

semble qu’il se surpassa dans ses trois dernières

campagnes. « Celle de 1675, dit le chevalier de » Folard, est le chef-d’œuvre du vicomte de Tu- » renne. Il n’y en a point de si belle dans l’anti- » quité; il n’y a que les experts dans le métier qui » puissent en bien juger. Combien d’obstacles à » surmonter! combien de chicanes, de marches, » de contre-marches, de manœuvres profondes!

» C’est par là qu’on reconnaît les grands hommes, » et nullement par la facilité de vaincre et par le » nombre prodigieux de troupes. »

Le vicomte de Turenne disait qu’il ne savait pas comment on peut commander et faire mouvoir une armée de plus de cinquante mille hommes; il n’en avait que sept mille quand il passa le Rhin , en i 644 ? pour marcher à la défense de Fribourg. Vingt ans après, il repassa ce fleuve avec dix mille hommes, pour faire cette campagne célèbre qui serait au-dessus de tout éloge sans le ravage du Palatinat.

Ces excès, que l’histoire a jugés sévèrement, 11e s’accordaient pas avec le caractère du vicomte de Turenne : il exprima ses regrets d’avoir dû exercer de si terribles représailles dans la réponse qu’il fit au défi du duc de Bavière , son oncle. Ce prince, voyant du haut de son château de Manheim l’in-

cendie de sept villes et de vingt-cinq villages, voulut seul venger ses sujets, et envoya à son neveu un cartel que le roi lui défendit d’accepter.

Tous les actes de la vie publique et privée du vicomte de Turenne portent l’empreinte de cette noble modération qui, dans les relations domestiques, est la véritable philosophie, la possession de soi-même et le signe le plus certain d’une belle âme.

Turenne commandait l’armée en Allemagne , lorsqu’on vit éclater les premiers troubles qui mirent la cour en fuite et constituèrent le Parlement en révolte. Il reçut l’ordre de rentrer en France. Depuis les dernières guerres civiles, les partis étaient plus fatigués de combattre que de se haïr. L’ambition séditieuse des grands , contenue par la vigueur et la vigilance de Henri IV, avilie par la corruption plutôt qu’anéantie parla terreur qu’avait répandue Richelieu, se réveilla dans les premiers instans d’une minorité mal soutenue, où l’on crut qu’il suffirait de menacer pour se faire craindre, et de se faire craindre pour se faire acheter. Le pouvoir résidait entre les mains d’un prêtre étranger, qui avait moins d’arrogance mais plus de ruse que son prédécesseur, et qui, sous les dehors

d’une trompeuse circonspection , cachait une constance inébranlable, des vues profondes, et la politique la plus tortueuse et la plus raffinée. Mazarin régnait sous une femme qui du moins, dans les circonstances les plus critiques, n’employa jamais le secours des alliances extérieures, mais qui cependant avait perdu l’amour et la vénération des peuples. Partout de honteux complots , de honteuses espérances, desmécontens sans nombre, mais sans accord, sans résolution, sans énergie; des conspirateurs sans audace, des factieux sans plan et toujours divisés. Des guerriers français ouvraient les portes du royaume aux armées étrangères ; ils invoquaient ce funeste appui , au lieu de ne compter que sur leurs propres forces et leur courage pour soutenir la cause qu’ils croyaient juste. Des magistrats essayaient de faire une révolution avec des

formes judiciaires : ils protestaient de leur fidélité au roi, lorsqu’ils s’alliaient avec ses ennemis, et qu’ils s’armaien t contre un ministre qui exerçait la

toute-puissance royale. Au milieu de ces agitations, de ces basses intrigues, le peuple était compté pour rien. Jamais la France et la monarchie ne furent plus près de leur ruine; jamais gouvernement plus, méprisé n’eut d’ennemis si méprisables.

Turenne aperçut fort bien que l’intérêt de la patrie n’était ni du côté du ministre, qui abusait du pouvoir, ni du côté du Parlement, qui n’en eût pas fait un meilleur usage. Il comptait sur le dé-* vouement de ses soldats , et voulut se porter médiateur; s’exposant ainsi, avec autant de générosité que d’imprévoyance, à tous les dangers de semblables entreprises, sans aucune chance de succès.

Il était à peine sur les terres de France, que l’argent de la cour détacha de lui son armée? il dut abandonner quelques régimens qui lui étaient restés fidèles , et se retirer en Hollande, avec un petit nombre d’amis. Turenne, dont le caractère et les talens étaient d’un si grand poids, n’était pas propre à conduire une faction. Après le traité de Ruel, il revint en France; le ministre l’accueillit, et, se bornant à des promesses , ne fit que de légers efforts pour le séparer du prince de Gondé : il se jeta ouvertement dans ce parti lorsque le prince fut arrêté ; il s’allia avec l’Espagne pour obtenir par les armes la liberté de ses amis, et cessa de faire la guerre dès que le prince fut sorti de prison. Depuis lors il resta fidèle à la cour, qui le ménageait sans le craindre.

Le vicomte de Turenne ne fut jamais entraîné

par des vues ambitieuses, ni aveuglé par la vanité; les intérêts de famille, les influences de la société ne déterminèrent point sa conduite politique. La cause qu’il servait était toujours la plus juste selon sa conscience, et, selon ses lumières, la plus utile au bien de son pays et au soutien de la couronne; rien ne pouvait le faire dévier de son but unique, celui de remplir tous ses devoirs. Sa patience était inaltérable; aucune disgrâce, aucun dégoût ne refroidissaient son zèle. Lorsque, après la mort du cardinal de La Valette, le comte d’Harcourt lui fut préféré pour le commandement de l’armée d’Italie, il n’en servit pas moins sous ses ordres avec un entier dévouement, et ne souffrit pas qu’on lui attribuât des succès qu’il avait seul préparés, et auxquels il avait eu la plus grande part. Sa sincérité et sa modestie inspiraient une telle confiance, que jamais il ne fut soupçonné d’infidélité à ses promesses. On l’opposa à Condé, quoiqu’il eût une fois partagé sa rébellion ; on ne cessa pas de l’employer, alors que son frère, le duc de Bouillon, auquel il était tendrement attaché, réunissait à Sédan d’illustres séditieux. Ceux-ci fuyaient la vengeance du cardinal de Richelieu, et le duc de Bouillon épousait la cause du comte de Soissons,

mêlait ses étendards à ceux des Espagnols, conspirait avec Cinq-Mars, et, justement accusé avec de Thou , était près de subir la même condamnation ; et cependant Turenne ne fut pas même soupçonné de connivence avec son frère.

Sans enthousiasme et sans emportement , impassible dans la bonne et la mauvaise fortune, il fit admirer sa conduite envers Louvois, qui traversait ses projets; envers les généraux qui lui refusaient de marcher à son appui; envers les officiers qui s’éloignaient de l’armée pour se venger à la cour de l’obéissance qu’il exigeait d’eux et de la discipline sévère qu’il maintenait dans les camps. Dans les situations les plus critiques, comme dans les affaires les plus épineuses, son premier aperçu était presque toujours le jugement le plus juste, la meilleure solution de la difficulté : sa sagesse^empérait les caractères les plus ardens , conciliait les intérêts les plus opposés.

Il montrait la même présence d’esprit et la même douceur dans les moindres circonstances de la vie privée. Entre les anecdotes qui en ont été recueillies, celle-ci est l’une des plus caractéristiques : inconnu et se promenant seul, il fut pris pour juge d’un coup douteux par des ouvriers qui jouaient à

la boule; il mesura avec soin les distances, prononça et répondit au joueur condamné, qui le traitait fort grossièrement : « Vous avez tort , mon ami ,

» de croire que le maréchal de Turenne veuille vous » tromper. »

Cette noble simplicité, cette inaltérable franchise, se font admirer dans ses rapports, dans sa correspondance, dans ses mémoires. Sa modestie lui faisait un besoin de l'aveu public de ses fautes. Après l'affaire de Gergeau, quand la reine le félicitait d'avoir sauvé l'État, il écrivait à sa soeur : « 11 s'est » passé quelque chose à Gergeau qui n'est pas de * » grande considération. » On lui demandait comment il avait été battu à Merendal et à Rhetel : « Par » ma faute, répôndit-il, » en ajoutant : « Et ceux » qui n’en ont point commis n'ont pas fait long- » temps guerre. » Dans ses entretiens familiers , quand il parlait de quelques revers, il se servait toujours de cette expression : « Je perdis ; » et, quand il parlait de ses victoires , il disait : « Nous gagnâmes. » Cependant cet homme si modeste, si conciliant, *' était capable de la plus tenace obstination; il le prouva par sa résistance aux ordres de Louvois pendant les mémorables campagnes de 1674 et

Qu oique exempt des fortes passions qui en trainen t

la plupart des hommes , et dont les effets sont plus remarquables et plus funestes chez les grands capitaines, son stoïcisme n’alla pas jusqu’à l’in sensibilité. On croit que, dans sa jeunesse, les charmes de la duchesse de Longueville contribuèrent à lui faire embrasser le parti du prince deCondé; et, vers la fin de sa carrière, sa prudence s’égara dans une liaison avec une jeune dame de la cour d’Orléans, jusqu’à lui révéler un projet que Louis XIV lui avait confié , et dont la coquette fit aussitôt part à un plus jeune confident. Turenne rougissait de cette indiscrétion; le chevalier de Lorraine ayant voulu la lui rappeler, il l’arrêta en lui disant : « Avant d’en par- » 1er, éteignons les bougies. »

Né dans ce siècle si fécond en grands capitaines, sa réputation l’éleva au-dessus de tous les autres. Plusieurs de ses rivaux ont obtenu des succès plus brillans, aucun ne s’est acquis une gloire plus solide; c’est, de tous les guerriers, celui qui livra le plus grand nombre de batailles, conduisit plus de sièges et engagea plus de combats; aucun autre n’a si bien connu ni si prudemment dirigé les diverses opérations de guerre. Quand on lit attentivement l’histoire de ses campagnes, on reconnaît que ses

combinaisons, profondément méditées, ne laissaient que la moindre part a la fortune ; toutefois il ne manqua jamais de profiter de ses faveurs. Dans presque toutes les actions où il se trouva , il donna de grands exemples d’audace et de fermeté. Quelle marche plus hardie que celle qu’il fit à travers l’Allemagne pour se joindre aux Suédois? Quelle détermination plus prompte que celle de l’attaque du pont de Gien? Quelle impétuosité mieux calculée que celle qui ouvrit la campagne de Hollande, et celle qui suivit la bataille des Dunes?

Les caractères les plus héroïques ont payé, par quelque faiblesse, leur tribut à l’imperfection de l’humaine nature : Turenne croyait aux revenans , et n’était pas très-sûr de ne pas en avoir peur. On lit dans les Mémoires du cardinal de Retz qu’il se félicitait avec le coadjuteur de n’avoir point éprouvé d’effroi lorsque l’un et l’autre, au milieu de la nuit, fondirent, l’épée nue a la main , sur une procession silencieuse de moines vêtus de blanc, que l’un et l’autre prirent pour des esprits.

, Turenne fut religieux et tolérant au milieu de l’impiété et du fanatisme; il ne fut ni courtisan ni’ frondeur dans un temps où l’on ne parvenait que par la révolte ou la servitude. Entouré de gens

qui ne voulaient que des places et de l’argent, qui ne servaient que pour s’enrichir, il vendait ses biens pour soulager les soldats, soutenir ses officiers, entretenir son armée. Il poussa si loin le désintéressement et la générosité, qu’après avoir commandé les armées pendant plus de trente ans, après avoir conquis la Flandre, une partie de l’Alsace et de la Lorraine, traversé plusieurs fois l’Allemagne en vainqueur, et après avoir sauvé la monarchie, il ne laissa à ses héritiers que dix mille livres de rente.

Le grand Turenne mourut à l’apogée de sa gloire , le 27 juillet 1675; ayant voulu reconnaître de près la forte position qu’avait prise devant lui Montécuculli, au moment où, plein d’espoir de la victoire, il arrêtait ses dernières dispositions pour combattre et déposter le plus digne adversaire qui lui eût été opposé, un boulet tiré au hasard emporta le bras du général d’artillerie Saint-Hilaire, et vint frapper le maréchal au milieu de la poitrine. Il était alors âgé de soixante-quatre ans. Il expira sur ses trophées, et comme enseveli dans son triomphe , selon la belle expression de l’un de ses éloquens panégyristes.

Depuis sept ans, le maréchal de Turenne avait

quitté la religion de ses pères pour embrasser celle de ses maîtres. On a beaucoup raisonné sur cette conversion. Gondi l'avait autrefois entreprise, lorsque, coadjuteur de Paris, et se parant d’un zèle dont on pouvait soupçonner la sincérité, il entretenait les salons des épîtres de saint Paul , et faisait servir la religion à ses projets politiques. L’évêque de Lisieux, qui le secondait, voulut lui faire l’honneur de la conversion de Turenne. Mais cette victoire était réservée, à un prélat qui en était plus digne que le cardinal de Retz. On attribue l’abjuration du maréchal au livre de Y Exposition de la doctrine de ? Église, qui parut en effet en 1668,

et que Bossuet composa, dit-on, pour cet impor- • , tant objet.

Le cardinal Maury, dans son Essai sur Véloquence de la chaire , a combattu .l’opinion de Voltaire, qui a cru découvrir dans l’abjuration de Turenne des vues ambitieuses et politiques; il rapporte

que Mazarin et Louis XIV lui avaient fait entendre qu’on rétablirait, en sa faveur, la dignité de connétable si sa religion n’y mettait obstacle. Mais , si Turenne avait réellement sacrifié sa conscience à son ambition, il est probable qu’il eût suivi bien avant cette époque l’exemple de son frère; il aurait

abjuré quand Richelieu et.Mazarin lui offraient , l’an sa sœur, et l’autre sa nièce. Il refusa ces deux alliances par la seule considération de la différence de religion, et épousa la fille du duc de La Force. Peut-être aussi ne suivit-il en cela que le sentiment de l’indépendance, l’un des principaux traits de ce noble caractère^ Quand on examine l’ensemble de sa conduite, on voit que les habitudes de la cour de France n’avaient point étouffé le germe des vertus civiques, qui , dans sa jeunesse, et sous les yeux de ses illustres tuteurs, s’étaient développées au sein de la république naissante des Provinces-Unies.

Quoi qu’il en soit, dans l’une et l’autre croyance, il donna jusqu’à sa mort des marques d’une entière conviction, d’une foi vive et d’une piété sincère.

Cette mort fut un coup de foudre qui frappa la

France au cœur. Elle excita des regrets universels.

L’armée pleurait un père, la patrie un héros citoyen, la dynastie son fidèle appui. Les paysans de l’Alsace demandaient à résilier leurs baux , n’espérant plus d’être protégés contre l’invasion de l’étranger. Par respect pour sa mémoire , on laissa en friche la terre arrosée d’un sang si précieux; et Louis XIV reconnaissant plaça sa tombe auprès de celle des rois.

IG

Le 16 août 1799, ses restes, sauvés de la barbare profanation des tombeaux, furent déposés dans uii magnifique sarcophage, au Musée des monumens français; et, le a 3 septembre 1800, ils furent solennellement transférés, ainsi que le monument autrefois érigé dans la basilique de Saint-Denis, au dôme des Invalides, sans autre épitaphe et sans autre éloge que son nom , qui , dans ce sanctuaire de la valeur, recevra Téternel hommage des braves de tous les temps et de tous les pays(i).

(1) Celte notice a été rédigée parM. le lieutenant-général comte Mathieu Dumas.

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