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LE GRAND CONDE

( Peint par Mignard. )

Louis II de Bourbon , prince de Coudé , fils de Henri de Bourbon II, prince de Condé, et de Charlotte-Marguerite de Montmorency, naquit à Paris le 8 septembre 1621.

Il n’était encore que duc d’Enghien lorsqu’à l’âge de vingt-deux ans il gagna, contre les Anglais et les Espagnols réunis, la bataille de Rocroy, où il fallut réveiller cet autre Alexandre , et qui fut le premier rayon de cette gloire dont l’éclat se répandit bientôt dans toute l’Europe. La victoire se retrouva fidèle à ses armes à Lens, à Nortlingue , à Fribourg, et lui décerna le nom de Grand , qui a été confirmé par la postérité.

Sa conduite politique offre des variations qui la

rendent moins imposante que sa conduite miliiv. 2

taire. Lié d’abord à la cabale des importuns par l’amour qu’il avait pour madame de Montbazon, il s’en détacha par un juste orgueil pour la réputation de la duchesse de Longueville sa sœur, que madame de Montbazon accusa publiquement d’une intrigue galante avec Coligny. La Fronde le vit ensuite tantôt ami et défenseur de la cour, tantôt son adversaire et son ennemi. Son caractère altier s’indignait de voir à la tête des affaires un prêtre que par dérision il appelait le dieu Mars; et son ambition ne pouvait se condamner à jouer le second rôle. Il semblait avoir pris pour modèle l’audace des Guises; mais, d’un caractère moins souple et moins populaire que le Balafré , il marchait à son but avec plus d’imprudence : il portait dans les affaires cette impétuosité qui le distinguait sur les champs de bataille; et, croyant que tout devait s’abaisser devant son nom, il prétendait soumettre le trône même à ses volontés. On n’irrite pas impunément ceux qui gouvernent , surtout lorsqu’on a de quoi s’en faire craindre; et Anne d’Autriche se vengea de ses hauteurs et de ses railleries en le faisant arrêter avec le prince de Conti et le duc de Longueville, et conduire prisonnier à Vincennes, où, pour charmer les ennuis de sa captivité, il s’amu-

sait à cultiver les fleurs (i). Mazarin, instruit des efforts que l’on tentait pour le délivrer, le fit transférer d’abord à Marcoussy, de là au Havre. C’est dans cette dernière prison que le cardinal, inquiet de l’orage amassé sur sa tête, se rendit pour briser lui-même les fers de son illustre prisonnier. Après ce sacrifice à la nécessité, le ministre avait quitté la France; le coadjuteur de Paris (cardinal de Retz) paraissait alors dédaigner les affaires : il vivait retiré dans son palais épiscopal, où il feignait de ne s’occuper que d’une volière, ce qui faisait dire aux plaisans qii’il sifflait les linottes ; la reine laissait croire au prince de Condé qu’elle remettait entre ses mains les destinées de la couronne; son triomphe était complet; mais son orgueil s’exaltait en proportion de sa faveur; et Anne d’Autriche, qui ne l’aimait pas, effrayée d’ailleurs de son ambition, s’occupait sourdement avec Gondi des moyens de la déjouer. Instruit que, dans un de ces accès de colère que la reine savait si peu réprimer, elle avait dit de lui : Ou il périra , ou je périrai , le prince crut prudent de quitter Paris ; et , après avoir fait à Chantilly les plus tendres adieux à la duchesse de Châtillon, dont il était fort épris, il se dirigea sur la

(1) Tout le monde sait par coeur le quatrain de mademoiselle de Scudéry.

Guienne en i65i. Ses amis le pressaient de faire la guerre. « Vous la voulez, leur dit-il : eh bien! je » la ferai : mais souvenez-vous que c’est malgré moi » que je tire l’épée , et que je serai peut-être le der- » nier à la remettre dans le fourreau. » Ses premiers exploits dans la guerre civile furent la prise de Montargis, le combat de Bleneau et la défaite du maréchal d’Hocquencourt. Il vint à Paris jouir de ce succès ; mais, si le peuple et les salons applaudirent, le Parlement se montra plus sévère : Bailleul, qui le présidait en l’absence de Molé, lui dit « qu’il » s’étonnait de voir sur les fleurs de lis un prince » qui venait de se liguer avec les ennemis des fleurs » de lis, et qui, les mains encore teintes du sang

» des Français, venait faire trophée de ses victoires

» dans le sanctuaire de la justice. » Ce fut à cette époque qu’il eut pour adversaire, dans le célèbre combat de la porte Saint-Antoine, Turenne, qui combattait pour le roi(i). Condé, resserré entre l’ennemi et les murailles de Paris, était perdu si mademoiselle de Montpensier ne venait à son secours. « A l’instant ou il arriva près de moi, dit-elle, il » était tout couvert de poussière et de sang, quoi-

(1) Voir le beau parallèle de Coudé et de Turenne par Bossuet, dans son oraison funèbre du prince de Condé.

» qu’il n’eût pas été blessé. Sa cuisse était pleine de » coups, et il tenait son épée nue à la main, en » ayant perdu le fourreau. En entrant , il se jeta sur » un siège, fondant en larmes, a Pardonnez, medit- » il, pardonnez la douleur où je suis : vous voyez un » homme au désespoir, j’ai perdu tous mes amis. » — Non, répondis-je, iis ne sont que blessés, et » encore ne le sont-ils pas dangereusement. — Eh » bien! reprit-il, je pars, et je ne rentrerai qu’à la » dernière extrémité, et il ne me sera jamais repro- » ché que j’aie fui en plein jour devant les Maza- » rins. » Gaston fit ouvrir les portes aux débris de l’armée du prince : Mademoiselle fit tirer le canon de la Bastille sur les troupes du roi; Gondé fut sauvé, mais l’anarchie devint plus violente, et le massacre de l’Hôtel-de-Ville ajouta au deuil que le combat de Saint-Antoine avait déjà jeté dans les plus nobles familles.

Cependant les Espagnols n’étaient pas restés muets spectateurs de cette lutte sanglante; Fuensaldagne avait paru à la tête d’une armée ; Charles, duc de Lorraine, avait aussi amené des troupes. Turenne, qui leur était opposé, les joua par une adroite manœuvre à l’instant où ils croyaient le saisir; et Condé, désespéré de n’avoir pu en venir

aux mains, et fatigué des inconséquences du Parlement, de l’importance des bourgeois, de l’insolence de la populace, et surtout de la lenteur des négociations avec la cour, s’abandonna entre les mains de ces mêmes Espagnols qu’il avait si glorieusement vaincus; et, le 18 octobre *i 65 a, il prit avec le duc de Lorraine le chemin de la Flandre. Les troubles s’apaisèrent; Mazarin rentra en France et au ministère; et Condé absent fut déclaré criminel de lèse-majesté.

Le traité des Pyrénées , conclu en 1659, entre la France et l’Espagne, pour le mariage de Louis XIV, imposa des conditions sévères à l’orgueil du prince de Condé; mais en même temps il permit à ce prince de reparaître à la cour. On le vit au passage du Rhin , en 1672 , combattre à côté du roi, et recevoir un coup de feu à l’instant même où son neveu , le jeune duc de Longueville , périssait victime de son imprudence. Lorsque Turenne fut tué d’un coup de canon , Condé seul pouvait remplir le vide que laissait ce grand homme. Aussi fut-il désigné par le roi pour achever la campagne de 1675 (1). Ce fut son dernier exploit. La goutte, dont il était

(1) Ce fut alors que Condé s’écria : « Que ne puis-je converser un » quart d’heure avec l’ombre de M. de Turenne! t

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tourmenté, le força de renoncera la guerre, et il vint terminer ses jours dans la délicieuse retraite de Chantilly. Il y mourut le 1 1 décembre 1686.

Il avait épousé , le 1 1 février 1641, Marie-Clémence de Maillé, nièce de Richelieu, qui, dans les dangers où se trouva son époux, lui donna plus d’une fois des preuves de courage et d’attachement (1).

Le prince de Condé avait les yeux vifs, le nez aquilin, les joues creuses, la forme du visage longue , la physionomie d’un aigle, les cheveux frisés, les dents mal rangées , le rire désagréable, l’air négligé, peu de soin de sa personne, la taille belle. 11 dansait avec grâce et figurait avec éclat dans les ballets de la cour. Il avait un génie admirable pour la guerre : son coup d’œil était rapide et sûr , son courage infatigable. Il aimait les dangers et les actions d’éclat, et justifiait ce refrain d’une chanson

que ses soldats se plaisaient à répéter :

« Plus capitaine que César,

» Et non moins soldat qu’Alexandre. > %

(t) Richelieu négocia le mariage de ce prince avec sa nièce, Claire-Clémence de Maillé , fille du maréchal de Brézé. 11 réussit dans ce projet , et célébra ceLte alliance avec une pompe extraordinaire. On donna , le 17 février, jour des fiançailles , un ballet allégorique , qui fut pour le ministre une espèce de triomphe. Ce ballet représentait la prospérité des armes de la France. (Jay, tome 11 , page 143.) •

Son véritable triomphe était sur un champ de bataille. Son âme était haute et dédaigneuse; son caractère était trop raide pour se plier aux intrigues de la cour. L’habitude du commandement et de la victoire, jointe à sa haute naissance et au sentiment de son mérite, lui faisait mépriser le nom de chef de parti; mais il était persuadé que seul il devait être la gloire et l’appui du trône. Cet orgueil l’égara dans des fautes qu’il était de la dignité du vainqueur de Rocroy de s’épargner. Il était fort instruit et parlait plusieurs langues : il avait beaucoup d’esprit et aimait à en faire parade : il se plaisait, avec les beaux-esprits du temps, dans ces thèses amoureuses auxquelles Richelieu ne dédaignait pas non plus de «prendre part; et la Palatine raconte avec complaisance « que le duc » d’Enghien était aussi flatté de ses triomphes à » l’hôtel Rambouillet que de sa plus brillante vic- » toire (i). » Mais Condé abusait parfois des avantages de son esprit; il aimait à railler : comme rien •

(1) Voir les Mémoires d’Anne de Gonzague. Dans les dernières années de sa vie, il rassemblait souvent des gens de lettres à Chantilly, et s’entretenait avec eux de leurs ouvrages. 11 aimait à avoir raison ; c’est assez un goût de prince. Un jour qu’il s’emportait dans une discussion avec Boileau, ce poète fut tellement effrayé du feu de ses regards, qu’il céda en disant tout bas à sou voisin : • Dorénavant je serai toujours de l’avis de M. le » prince quand il aura tort. »

n’était sacre pour ses épigrammes, la reine et Mazarin lui firent payer cher ses chansonnettes et ses bons mots; et il se fit beaucoup d’ennemis parmi les autres personnes de la cour qui n’avaient pas à leur disposition , pour se venger, les donjons de Vincennes et les prisons du Havre (i).

Lorsque le prince de Conti voulut épouser mademoiselle de Chevreuse, à qui l’on donnait pour amans le coadjuteur, et MM. de Noirmoutiers et Caumarlin, Condé dit à son frère : « Votre mariage » va mettre dans votre parti le clergé, la noblesse » et le tiers-état. »

On avait suspendu les représentations du Tartufe pour jouer une farce intitulée Scaramouche ermite . « Je voudrais bien savoir, dit Louis XIV, » pourquoi les gens qui se scandalisaient si fort » de la comédie de Molière ne disent rien de celle » de Scaramouche. — C’est, répondit le prince de » Condé, que les comédiens italiens n’ont offensé » que Dieu, tandis que les français ont offensé les » dévots. »

Comme tous les railleurs de profession, il n’aimait que les railleries qu’il dirigeait contre les au-

(1) Voir le portrait de ce prince par Bussy-Rabulin , mademoiselle de Montpensicr, Anne de Gonzague, le cardinal de Ketz.

très, et pardonnait mal aisément celles dont il était l’objet : c’est ainsi qu’il ôta la lieutenance de ses gardes à Saint-Évremont, qui s’était moqué de sa manie du bel-esprit. Cependant, lorsque le coadjuteur publia son écrit du vrai et du faux prince de Condé , et du cardinal de Retz , ce prince dit tout haut : « Cette lecture m’intéresse infiniment , car » elle me fait connaître mes fautes que personne » n’ose me dire. »

Le père Bourdaloue devait prêcher le carême à Saint-Sulpiee : comme il se faisait attendre, tout le monde causait librement dans l’église. Le prédicateur enfin arriva; dès qu’il parut : « Silence, s’é- » cria Condé , voici l’ennemi ! »

Le duc de Candale , qui aspirait au titre de prince à cause de sa mère, qui était fille naturelle de Henri IV, parlant un jour de ses parens devant le prince de Condé, disait : Monsieur mon père , madame ma mère .... Le prince, que ce ridicule ennuyait, se mit à crier aussitôt : « Monsieur mon écuyer, allez dire » à monsieur mon cocher qu’il mette messieurs mes » chevaux à mon carrosse. »

Il aimait à embarrasser les personnes qui venaient le complimenter dans ses voyages. L’abbé Boileau (frère du poète), doyen delà cathédrale de Sens,

qui connaissait cette manie du prince, commença ainsi son discours avec une crainte affectée : « Mon- » seigneur, votre altesse ne doit pas être surprise » de me voir trembler en paraissant devant elle à » la tête d’une compagnie d’ecclésiastiques; car, » si j’étais à la tête d’une armée de trente mille » hommes , je tremblerais bien davantage. » Charmé de ce début, le prince embrassa l’orateur, le retint à dîner et le combla de caresses.

Lorsque le fils du grand Condé voulut faire peindre l’histoire de son père dans la galerie de Chantilly, il fut embarrassé à cause des exploits du héros contre la France et les armées du roi. Pour ne point taire ces événemens, le prince Jules fit dessiner la muse de l’histoire tenant un livre sur lequel était écrit : Vie du prince de Condé. Cette muse arrachait des feuillets du livre, qu’elle jetait parterre, et on lisait sur ces feuillets : Secours de Cambrai ; secours

de Valenciennes ; retraite devant Arras (i) Il

semble qu’il eût été plus convenable au fils du grand Condé de se récuser dans cette cause, et de ne se souvenir que de Rocroy, de Lens et de Fribourg.

(1) Ce tableau est encore dans la galerie de Chantilly.

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