LE GRAND DAUPHIN
Louis , Dauphin , dit le grand Dauphin , fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche, naquit le i er novembre 1661. Sa naissance donna lieu à des réjouissances publiques , où le roi fit éclater une magnificence égale à sa joie. Il eut pour gouverneur M. de Montausier (i), et Bossuet pour précepteur^).
Ce prince avait l’air grand , quoique sa taille ne fût pas des plus grandes; il devint fort gros, et particulièrement par l’estomac, qu’il avait fort élevé, et les épaules, qu’il avait fort larges. Il était
(1) « L’humeur trop austère de M. de Montausier ne convenait pas à » un enfant né doux , paresseux et opiniâtre. La manière un peu rude » avec laquelle on le forçait d’étudier lui donna un si grand dégoût pour » les livres, qu’il prit la résolution de n’en jamais ouvrir un quand il serait » son maître. 11 a tenu parole. »
{Souvenirs de madame de Caymjs.)
(2) C’est à lui que Bossuet adresse la parole dans son Discours sur V Histoire universelle .
extrêmement blond, avait la peau fort blanche, les yeux bleus, l’ovale du visage un peu long, le nez grand et aquilin. Avec les plus belles jambes du monde, il tâtonnait toujours en marchant, et mettait le pied à deux fois. Il avait toujours peur de tomber, et il se faisait aider pour peu que le chemin ne fût point parfaitement droit et uni. Il était fort bien à cheval. Louis XIV avait coutume de dire : « Monseigneur a la bonne mine d’un » prince allemand. »
« Il était naturellement gai ; mais sa paresse était » si grande , qu’elle l’empêchait même de se livrer » à sa gaîté. Il aurait préféré sa chère paresse à tous » les royaumes du monde. Il ne craignait rien tant » que d’être roi, d’abord par tendresse et par vénéra- » tionpour son père, et pour le moins autant par la » crainte de régner. L’exercice du pouvoir suprême » n’avait pas pour lui les charmes du repos. Il pas- » sait des journées entières couché sur un lit, ou » traîné dans une chaise, tenant une canne à la » main, et frappant ses souliers sans dire un seul » mot. Jamais il ne disait son sentiment sur rien; » mais, quand une fois par an il lui venait en tête » d'en parler, il s’exprimait très-noblement. Quel- » quefois, en l’écoutant parler, on se demandait à
» soi-même : ce prince manquerait-il d’idées? Un » autre jour on était charmé de l’entendre raison- » ner avec beaucoup d’esprit. Tantôt on le croyait » le meilleur prince du monde, tantôt il faisait son » possible pour tourmenter quelqu’un. Sa haine, » comme son amitié, avait peu de consistance. Il .» avait de singulières opinions religieuses. Le plus » grand péché, selon lui, était de manger de la » viande un jour maigre.
» Si M. le Dauphin avait voulu , il aurait eu le » plus grand crédit auprès du roi son père. S. M. » lui avait dit que, s’il désirait faire du bien à quel- » qu’un, il pouvait envoyer au trésor royal : mais » le Dauphin n’a jamais profité de cette offre ; il di- » sait qu’il serait assailli de trop de sollicitations. » Il refusait aussi de se mêler des affaires de l’État, » pour n’être pas obligé d’assister au conseil. Ja- » mais il ne prit la peine de soutenir ou de desser- » vir, d’aimer ou de haïr aucun ministre.
» Lorsque le roi d’Espagne partit d’ici, le roi et
» M. le Dauphin pleurèrent amèrement. Avant ce » temps-là, le Dauphin n’avait jamais donné au- » cune marque de tendresse à son fils : on ne le » voyait jamais dans son appartement. Il vivait » avec ses enfans comme avec des étrangers , ne
» nommant aucun d’eux mon fils , mais monsieur » le duc de Bourgogne (i), monsieur le duc d Anjou,
» monsieur le duc de Berri ; et eux l’appelaient tou- » jours Monseigneur .
» Le Dauphin a fort bien vécu avec sa femme » les trois premières années de son mariage ( 2 ); » mais on les mit mal ensemble. On disait au » Dauphin que sa femme ne l’aimait pas, qu’elle le » prenait pour un sot, qu’elle avait des amans, et » que, pour se venger, il devait prendre des mai- » tresses (3).
(1) Le grand Dauphin était jaloux des qualités de son fils le duc de Bourgogne. 11 croyait y trouver la censure de rinulililé de sa vie , et les conseils des courtisans qui l’entouraient ne furent pas étrangers au choix du duc de Vendôme pour le commandement de l’armée de Flandre concurremment avec le duc de Bourgogne. On espérait, comme cela arriva, que l’esprit hasardeux et brusque de Vendôme contrarierait les vues du jeune prince et diminuerait sa gloire.
(2) Le grand Dauphin avait épousé, le 7 mars 1680 , Marie-Anne-Victoire de Bavière. Ce prince avait été élevé dans une singulière innocence de mœurs. Lorsqu’il fut sur le point d’aller à Châlons , où il se maria , le roi, qui craignait qu’il ne fût bien neuf, dit à M. de Montausier de l’instruire. M. de Montausier n’eut aucun succès dans cette mission ; Louis XIV y échoua lui-même. « Cependant, dit le roi , il ne faut pas avoir un afTront. » On le mit entre les mains du duc d’Uzès. Ce galant seigneur se flattait d’avoir merveilleusement instruit le jeune prince-, mais on prétend qu’à Châlons il avait tout oublié. Ce fut la maréchale de *** qui lui rendit la mémoire.
(3) Le Dauphin n’avait point les goûts voluptueux de son père ; cependant il (U plus d’une fois de sa maison de Choisy l’asile mystérieux de ses plaisirs. La comtesse D****, dont Bussy-Rabutin trace un séduisant portrait, avait la plus grande part à ses hommages. Après la mort de la dauphine, il devint éperdument amoureux de mademoiselle de Choin,
» Le Dauphin était extrêmement aimé du peu- » pie. »
La princesse Charlotte de Bavière, duchesse d’Orléans, qui a tracé les détails que l’on vient de lire, raconte aussi que, lorsque le Dauphiq eut la petitevérole, elle alla trouver le roi, et que S. M. lui dit en riant : « Eh bien ! Madame, vous nous avez tant » menacés des affreuses douleurs que souffrirait le » Dauphin à la suppuration! il ne souffre point du » tout, et ses grains commencent déjà à sécher. » La princesse, effrayée, répondit au roi : « Tant pis » s’il ne souffre pas; il doit souffrir horriblement
» dans la suppuration, et je voudrais entendre
une des filles d’honneur de la princesse de Conti. Cette demoiselle avait un embonpoint excessif , un teint fort brun, une démarche singulière; mais de beaux yeux , de belles mains , de l’esprit , de l’âme et un charme indéfinissable. Elle repoussa long-temps les vœux du prince ; elle se déguisait, changeait sans cesse de domicile ; mais , toujours observée , toujours poursuivie , elle finit par dire à l’héritier du trône , qu’elle voyait à ses genoux : « Si vous m’aimez, vous n’avez qu’un mot à me dire; mais, ce mot, je » ne puis l’entendre sans la permission du roi. » Le Dauphin lui répondit à tout hasard qu’il avait le consentement de son père. Mademoiselle de Choin le crut, ou feignit de le croire, et leur mariage fut, dit-on, secrètement béni. Mademoiselle de Choin habitait le château de Meudon : lorsque le roi y venait , elle préparait les fêtes , les plaisirs, mais elle ne paraissait pas ; non que Louis XIV l’eût défendu , mais parce que tel était son goût. Les courtisans du Dauphin étaient devenus les siens ; de ce nombre était le maréchal d’Huxelles. Mademoiselle de Choin avait une chienne dont elle était folle ; le maréchal lui envoyait tous les jours des têtes de lapin rôties. Le lendemain de la mort de Monseigneur, l’envoi des têtes de lapin cessa , et la petite chienne de la favorite perdit les bonnes grâces du maréchal.
» qu’il souffrît beaucoup : cela vaudrait infiniment » mieux. » Le roi répliqua : « Oui, vous en savez » plus que tous les médecins. » Et la duchesse : « Je sais ce que c’est que la petite-vérole par ma » propre expérience, plus sûre que la science : je » souhaite de tout mon cœur me tromper. » Le lendemain, vers minuit, le Dauphin n’existait plus ! c’était le i 4 avril 1711. On a dit de lui qu’il avait été fils de roi, père de roi, et jamais roi.
Malgré sa chère paresse, ce prince faisait la guerre avec courage et non sans succès. C’est en 1674, au siège de Dole, qu’il fit ses premières armes. En 1688, nommé généralissime de l’armée que Louis XIV envoyait pour prévenir les entreprises de la ligue d’Augsbourg, il prit Philisbourg (1), Heidelberg, Manheim, et revint à Versailles, vainqueur du Palatinat. En 1693, il se mita la tête des troupes sur le Rhin, et obligea le prince Louis de Bade à re-
(1) C’est au siège de Philisbourg que les soldats le surnommèrent Louis-le- Hardi. « 11 fallut tenir monseigneur à quatre, dit madame de
• Sévigné; il voulait être à la tranchée. Vauban le prit par le corps et le » repoussa avec M. de Beauvilliers. •
« A son retour, le roi lui fit une infinité de caresses et l’accabla de dou-
• ceurs. On représenta à Trianou un opéra auquel le roi et la reine d’An- » gleterre assistèrent. La princesse de Conti , madame la duchesse , et ma-
• dame de Blois y dansaient et en étaient le principal ornement , car du » reste les vers en étaient très-mauvais et la musique des plus médiocres. •
; Madame de La Fayette.)
passer le Necker avec l’armée impériale; dans la campagne de 1694 , il commandait en Flandre.
La passion favorite du grand Dauphin était la chasse. 11 lui arriva un jour une aventure qu’on sera peut-être bien aise de retrouver ici. Ce prince avait fait une partie de chasse au loup, qui l’entraîna à dix ou douze lieues de Versailles. Il s’égara dans un bois, seul avec le grand-prieur. La nuit les ayant surpris, ils résolurent de la passer à la première maison qu’ils rencontreraient. Le sort voulut que ce fût une église , avec une maisonnette d’un curé de village. Ils frappent à la porte. Le prêtre ouvre, croyant qu’on venait l’appeler pour quelque malade. Il fut étonné de voir deux personnes à cheval lui demandant un asile pour la nuit, et cependant il leur donna l’hospitalité. La faim les tourmentait ÿ le curé mit à la^hroche un gigot de mouton. Les hôtes demandèrent du vin : il n’y en avait pas au logis. Le curé va en chercher au village voisin, et le grand-prieur se met à tourner la broche. a Et nos chevaux, dit le Dauphin; il faudrait chercher un peu de foin ou de paille au grenier pour donner à ces pauvres bêtes. — Mais, lui dit le grandprieur, je ne puis pas faire tout à la fois les fonctions de palefrenier et de cuisinier. Choisissez,
Monseigneur. » Comme le prince avait ses grosses bottes, il aima mieux se mettre à la place du grandprieur, et celui-ci monta au grenier. Dans l’intervalle , le curé arriva avec des provisions. Le souper, assaisonné par l’appétit, parut délicieux. Le bon prêtre, qui n’avait pour tout ornement de chambre qu’un lit , le leur céda, et alla coucher au prochain village , chez un paysan de ses amis. A la pointe du jour, la suite de Monseigneur, qui le cherchait partout , étant venue près de cette maison, donna du cor. Le Dauphin fut bientôt levé ; il remonta à cheval et regagna Versailles. Quelque temps après leur départ, survint le curé avec quel-
ques bouteilles de vin pour le déjeûner de ses hôtes ; mais , voyant les portes ouvertes et ne trouvant plus personne , il crut avoir logé des voleurs.
Cependant , le Dauphin, ayant raconté son aventure à son père, le roi fit àire au curé de venir lui parler. « Je suis étonné, dit le monarque, qu’étant » pasteur, honoré par votre piété, votre probité, » vous donniez retraite la nuit à des larrons. » Le curé protesta qu’il ne les connaissait pas lorsqu’il les avait accueillis. « Mais* les reconnaîtriez-vous » bien maintenant si vous les voyiez?» Il répondit qu’il croyait qu’oui. Le roi donna ordre tout
bas d’appeler Monseigneur et le grand-prieur, et, comme ce dernier vint le premier, le curé l’apercevant se mit à crier : « Sire, en voilà un! » et, le Dauphin venant ensuite : « Sire, voilà l’autre!» Le roi lui dit : « Je vous ferai bonne justice : ne » vous mettez pas en peine. » Mais, comme le curé vit que toute la cour portait un grand respect à Monseigneur, il revint à lui, et, se doutant de sa méprise , il lui demanda pardon de l’avoir pris pour un voleur. Le roi lui fit donner une pension de cinq cents écus par an , pour passer la vie à son aise, et se ressouvenir qu’il avait logé le Dauphin de France. « Allez', ajouta-t-il, logez toujours dans » votre maison de tels larrons, et ressouvenez-vous » de moi dans vos prières. » On peut croire que le curé ne regretta pas son gigot de mouton.-
264 bis .
LE MÊME
( Enfant et en pied, tirant un coup de pistolet. )
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264 ter .
LE MÊME
(Jeune, d’après l’original qui est au Palais-Royal.)
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LE MÊME
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264 quint0 .
LE MEME
( D’après Hyacinthe Rigaut. )
26A seit0 .
LE MÊME