‹ Le chateau d'euChapitre 28 sur 87 · RÉGENT DE FRANGE · texte numérisé non relu

RÉGENT DE FRANGE

( En pied , peint d’après un portrait original qui est au Palais-Royal. )

Philippe, duc d’Orléans, fils de Philippe, duc d’Orléans ( Monsieur ), frère de Louis XIV, et de • Charlotte-Élisabeth de Bavière , naquit à Saint- Cloud, le 2 août 1674*

« Ce prince semblait être né pour être, en se li- » vrant à son naturel, ce que le duc de Bourgogne » avait eu tant de peine à devenir en réprimant le » sien. En lui brillaient tous les agrémens de l’es- » prit et tous les charmes du langage : une justesse, » une précision, une clarté dans les idées, un don » de les développer qui lui rendaient tout facile et » tout simple; une force de conception , une sûreté

» de mémoire à laquelle rien n’échappait , et de là » une multitude de connaissances. acquises sans » travail et comme en se jouant; une éloquence na- » turelle et une grâce plus séduisante , plus persua- » sive que l’éloquence même; une sagacité dans les » détails, une rapidité de vue dans l’ensemble le » plus compliqué des affaires, qui les saisissait du » premier coup d’œil; une valeur franche et mo- » deste , digne du sang de Henri IV, auquel il se » flattait de ressembler dans ses vertus comme dans » ses faiblesses, et dont il avait réellement la bonté, » l’affabilité populaire, la gaîté vive, la douceur, » l’excessive facilité à oublier l’injure, et singuliè- » rement les talens de la guerre, pour laquelle il se » sentait né ; enfin, toutes les qualités de l’homme » aimable et tous les germes du grand homme. Il » avait eu dans son enfance un précepteur digne » de lui , le bon et sage Saint-Laurent : il le perdit, » et de ses mains son âme, encore neuve et flexi- » ble , tomba dans celles de Dubois , qui s’efforça »> de détruire les heureux fruits de sa première édu- » cation. Mais, n’ayant trouvé dans Philippe ni la » vigueur ni le ressort que les atrocités demandent,

» Dubois ne parvint qu’à inspirer le goût du vice » et des voluptés à ce jeune prince, qui, naturelle-

» ment indolent et léger, nonchalamment livré à

» des passion^ douces, se jouant de l’opinion, était » aussi éloigné des grands crimes que des gran- » des vertus; bon sans estime pour, la bonté, » incapable de se venger, n’aimant de sa grandi deur que la facilité de vivre au gré de ses capri- » ces, et si ennemi de la gêne qu’une couronne » même l’aurait importuné • s’il en avait senti le » poids (i). »

Il fit ses premières armes dans la campagne de Flandre; on admira sa valeur à Mons, à Namur, à Nerwinde, où il commandait la cavalerie , le 7 juillet 1693. Louis XIV, qui lui avait donné en mariage une de ses filles, Françoise-Marie de Bourbon,

charmé de ses premiers exploits militaires (2), et

voulant le placer sur un plus grand théâtre, lui confia, en 1708, le commandement de l’armée d’Italie, que venait de quitter le duc de Vendôme. C’est à

(1) Régence du duc d’Orléans. (Marmontel.)

(2) Le roi, par suite de cette jalousie des branches aînées contre les branches cadettes , s’était long-temps refusé à donner un commandement militaire au duc d’Orléans , et , malgré les vices de son éducation , c’est peut-être à ce refus qu’il faut attribuer les premiers désordres de la conduite de ce prince, qui cherchait à amuser et à .étourdir son oisiveté au milieu d’une cour galante et dans la société des seigneurs les plus libertins. Monsieur se fâcha même avec son frère, Louis XIV , au sujet de ce refus.

(Voir les Mémoires de Saint-Simon , tome v.)

cette occasion que furent publiées ces lettres-patentes : « Ayant jugé à propos de choisir un chef » pour prendre le commandement général de nos » armées d’Italie , nous avons résolu d’envoyer no- » tre très-amé neveu le duc d’Orléans, tant pour » répondre à Tardent désir qu’il témoigne depuis » long-temps de se voir à la tête de nos troupes , » et de pouvoir, en signalant sa valeur, se rendre » utile à notre gloire et au bien général de l’État, » que parce que nous reconnaissons qu’outre l’é- » lévation d’esprit et les sentimens qu’il a, dignes » de la grandeur de sa naissance, il a, par ses soins » et son application, acquis de bonne heure l’expé- » rience et les talens nécessaires pour le comman- » dementxie^roupes , ainsi qu’il a fait assez paraî- » tre dans celui de notre cavalerie, qu’il a exercé » avec toute l’habileté d’un grand capitaine. » Jeune, amoureux de la gloire, et fier d’avoir à se mesurer avec le prince Eugène et le duc de Savoie, le duc d’Orléans brûlait de donner la bataille sous les murs de Turin. Le conseil de guerre partageait son impatience, lorsque le maréchal de Marsin, qui était d’un avis contraire, exhiba l’ordre secret du roi , qui défendait de tenter le combat. Le moment favorable au succès était passé : le lendemain le

prince Eugène attaqua l’armée française, qui fut mise en déroute ; le maréchal de Marsin fut tué ; le duc d’Orléans courut lui-même danger de la vie; on déplora l’impérieuse nécessité qui avait enchaîné sa vaillance ; et, lorsque, après avoir mis le reste de ses troupes en quartier d’hiver, il reparut à la cour, Louis XIV, écoutant l’opinion publique, fit un gracieux accueil au guerrier qu’il avait empêché de vaincre, et lui donna le commandement de l’armée qu’il envoyait en Espagne pour soutenir les droits de Philippe V. Lérida et Tortose le vengèrent de Turin; mais le bruit de sa gloire effraya l’envie, tant à Versailles qu’à Madrid. La princesse des Ursins, dévouée à madame de Maintenon, qui n’aimait pas le duc d’Orléans ^p^suada au trop crédule Philippe V que ce prince voulait Uonseulement s’emparer de sa couronne, mais même attenter à ses jours (i). Le vainqueur de Lérida ne recueillit donc pour prix de ses services que d’odieux soupçons, et à son retour il ne trouva à la cour que des accusateurs. Le grand dauphin osa

(1) On avait imaginé use fable aussi absurde qu’atroce pour prêter un motif à ce crime supposé. On prétendait qu’il avait promis à la reine douairière d’Espagne , Marie- Anne de Neubourg , de l’épouser, et à mademoiselle de Séry, depuis comtesse d’Argenton , qu’il aimait, de la faire monter sur le trône d’Espagne après la mort de cette reine.

pour la première fois ouvrir un avis en présence du roi, et ce fut pour provoquer sa sévérité contre un prince de son sang. Une voix généreuse s’éleva en faveur du duc d’Orléans, ce fut celle du duc de Bourgogne. Il se rappelait que, dans ses démêlés avec le duc de Vendôme, pendant la campagne de Flandre, le duc d’Orléans avait pris sa défense, et qu’il s’était déclaré pour Fénelon, lors de la disgrâce de ce grand homme : la reconnaissance, l’é-

quité, et l’élévation de son âme, ne lui permirent pas de se taire, et il justifia son ami du crime de trahison. Mais le premier pas vers la calomnie était fait : ce fut le signal de toutes les intrigues que les ennemis du duc d’Orléans mirent en jeu pour perdre un prince dont l’éclat et la popularité faisaient ombrage... La duchesse d’Orléans éprouve , dans l’une de ses couches, de violentes coliques qui font craindre pour ses jours : on répand qu’elle a été empoisonnée par son époux! Les trois dauphins meurent d’une rougeole pourprée ( i), et les mêmes

(1) Ce mal fit périr à Paris , en moins d’un mois, plus de cinq cents personnes. M. le duc de Bourbon , petit-fils du grand prince de Condé, le duc de La Trémouille, madame de La Vallière, madame deLislenai, en furent attaqués à la coui\ Le marquis de Gondrin , fils du duc d’Antin, en mourut en deux jours ; sa femme, depuis comtesse de Toulouse , fut à l’agonie. Celle maladie parcourut toute la France ; elle fit périr en Lor-

rumeurs s’élèvent contre le duc d’Orléans , et le parti de madame de Maintenon le signale au peuple comme l’empoisonneur de la famille royale! Louis XIV, entouré de tombeaux, et prêt à y descendre lui -même, est en proie aux plus douloureuses perplexités; les courtisans, dans le lâche désir de complaire à la vieille favorite, cherchent à fortifier des soupçons que le cœur du monarque n’ose accepter contre un prince qu’il appelle un fanfaron de vices , mais qu’il ne croit pas capable de commettre un crime. Un seul homme, le premier chirurgien , Maréchal , étranger à toutes ces intrigues de cour, prenait hautement Je parti du duc d’Orléans. Il disait au roi : « Après s’être » montré si jaloux de soutenir la gloire de sa fa- » mille , le duc d’Orléans a-t-il pu concevoir le pro- » jet d’en être l’empoisonneur? Celui qui eût mé- » dité de tels attentats eût-il été assez stupide pour » prendre publiquement des leçons d’un prétendu » art d’empoisonner (i)? Un prince capable d’as-

raine les aînés de ce duc de Lorraine ( François) destiné à être un jour empereur et à relever la maison d’Autriche.

(Voltaire, Siècle de Louis XIV.)

(1) Le duc d’Orléans avait beaucoup de goût pour la chimie , et s’était formé un laboratoire où il passait avec Homberg, son maître, plusieurs heures de la journée.

» souvir son ambition par de tels moyens n’eût-il j > pas frappé ses victimes à de plus longs interval- » les ? Qui le mettait à l’abri de la vengeance du roi? » Ah ! Sire, votre neveu est innocent! » Louis XIV, qui avait besoin de retrouver sa propre opinion dans le cœur d’un honnête homme, écoutait Maréchal avec plaisir ; mais , assiégé par toute sa cour , il n’osait ni absoudre ni condamner le duc d’Orléans, lorsque ce prince désespéré vint lui demander lui-même un jugement et la Bastille. « Sire, » dit-il au roi, je viens vous demander ce que le » maréchal de Luxembourg, accusé, obtint de la » justice de Votre Majesté (i), la Bastille, des juge? w et des accusateurs qui se nomment. Je suis soup-

(t) Le duc de Luxembourg avait été compromis dans la fameuse affaire des poisons, en 1680 , où figurait aussi un grand nombre de personnages marquans de la cour, tels que la comtesse de Soissons , la duchesse de Bouillon , madame de Polignac , le duc de Vendôme. 11 s’agissait simplement de nécromancie. Parmi les imputations qui faisaient la base du procès, on disait que le maréchal de Luxembourg avait fait un pacte avec le diable , afin de pouvoir marier son fils à la fille du marquis de Louvois. L’accusé , qui unissait le nom de Montmorency à celui de la maison impériale de Luxembourg , répondit : « Quand Mathieu de Montmorency » épousa la veuve de Louis-le-Gros , il ne s’adressa point au diable, mais » aux états-gcnéraux , qui déclarèrent que , pour acquérir au roi mineur » l’appui de Montmorency, il fallait faire ce mariage.» Le roi lui dit de se rendre en prison , et que, s’il n’était pas coupable, les juges qu’il avait désignés ne tarderaient pas à faire éclater son innocence. 11 resta quatorze mois à la Bastille, en sortit sans jugement, reparut à la cour, où il fut aussi bien traité que par le passé , et ne se vengea de Louvois et de la calomnie qu’en remportant de nouvelles victoires.

» çonné de crimes qui font frémir : Sire, c’est un » tourment qu’il faut faire cesser pour vous et pour » moi. Je ne crains ni la prison, ni l’appareil d’un » jugement, pour vous en délivrer, et pour mon- » trer à l’univers que le sang de Henri IV a con- » serve en moi toute sa pureté. » Le duc d’Orléans, avec une éloquence qui lui était naturelle , et qu’exaltaient à la fois le sentiment de son innocence et son indignation, peignit son caractère tout entier, ce qu’il avait de faible et de bon ; il rappela l’amitié qui l’unissait au duc de Bourgogne, et au nom de ce prince il versa un torrent de larmes. Louis XIV, ému, mais dissimulant son trouble, ne voulut point accéder à la demande de son neveu, qui le conjura du moins d’ordonner que la Bastille fût ouverte à Homberg , son maître de chimie : ce que le roi ne lui refusa pas d’abord; mais la lettre de cachet ne fut pas expédiée.

La démarche franche et hardie du duc d’Orléans jeta la terreur parmi ses ennemis : madame de Maintenon, l’âme secrète de toutes ces machinations, cessa de troubler et d’égarer la conscience du roi. « Jamais peut-être, dit le cardinal de Beaus- » set, Louis XIV n’a mieux montré la grandeur de » son caractère que dans ces affreux momens. Seul,

» il opposa la conviction de son âme vertueuse » aux injustes clameurs de la calomnie; il ne chan- » gea rien à son accueil et à ses bontés pour son » neveu en présence de sa cour, ni dans l’inté- » rieur de sa société. Son exemple avertit la cour » de se taire, et détrompa la prévention popu- » laire. La postérité équitable a confirmé le juge- » ment de Louis XIV. » On pourrait ajouter que c’est Louis XV qui a fait le jugement de la poslé- » rité, lorsqu’il a dit : « Ce qui prouve le mieux » l’innocence du duc d’Orléans, c’est que j’existe. » Cependant Louis XIV touchait à ses derniers momens , et il ne restait de la branche aînée de la famille royale qu’un faible rejeton pour supporter Je poids de son vaste héritage. Les courtisans qui s’étaient éloignés du duc d’Orléans, lorsqu’il était en butte aux intrigues qu’ils avaient eux -mêmes favorisées, se rapprochèrent insensiblement du prince que sa naissance allait sans doute appeler à la régence du royaume : et lui, rendu à la tranquillité et à ses douces habitudes, riait des oscillations de la cour, et de ce flux et reflux d’hommages et d’adulations (i). La même haine qui l’a-

(1) Trois jours avant la mort du roi, un cordial qu’on lui avait fait prendre ayant un peu rappelé ses forces, l’appartement de son neveu , qui

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