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DUC DE BOURGOGNE

(En pied.)

Louis de France, duc de Bourgogne, fils de

. Louis, le grand dauphin, et de Ma rie- Anne-Chris-

tine-Victoire de Bavière, naquit le 6 août 1682. Sa naissance fit éclater une allégresse universelle. Louis XIV s’étant montré en public, la foule le porta depuis la surintendance, où la dauphine était accouchée, jusqu’à ses appartemens (1). On faisait des feux de joie dans les cours du château : on y jeta les parquets et lambris destinés pour la grande galerie de Versailles. On vint le dire au roi, qui répondit en riant : « Qu’on les laisse se réjouir, nous

(1) Le roi donnait sa main à baiser à tout le monde. Spinola, dans la chaleur de sou zèle , lui mordit le doigt. Sa majesté se mit à crier : « Je » demande pardon à Votre Majesté, lui dit Spinola; mais , si je ne l'avais » mordue , elle n’aurait pas pris garde à moi. •

» aurons d’autres parquets. » A Paris, les boutiques furent fermées pendant trois jours : les rues étaient pleines de tables où les passans étaient invités à boire et à manger sans payer. Ce fut à cette occasion que Louis XIV fit ouvrir au public ses appartemens, à certains jours de la semaine. On y donnait à jouer, on y servait des rafraîchissemens de toute espèce, et le monarque oubliait son orgueil pour venir goûter dans ces assemblées le bonheur d’être aimé de ses sujets: elles furent interrompues à la mort de la reine.

Le duc de Bourgogne eut pour gouverneur le duc de Beauvilliers, et Fénelon pour précepteur. Ils prodiguèrent à leur illustre élève les soins les plus tendres et les plus sages instructions. Le caractère du jeune prince n’était pas facile à manier (i). Ennemi de toute résistance, fougueux,

(1) Voici le portrait que Saint-Simon a laissé de ce prince : *

« La nécessité de le laisser courbé en dessinant , à quoi il avait beaucoup » de goût et d’adresse, a peut-être beaucoup nui à sa taille. 11 était plutôt » petit que grand; sou visage était long et brun , le haut parfait , avec les » plus beaux yeux du monde ; il avait un regard vif, 'touchant , frappant , » admirable, assez ordinairement doux, toujours perçant, et une phy- « sionomie agréable , liante, fine, spirituelle jusqu’à inspirer de l’esprit ; » le bas du visage assez pointu , et le nez long, élevé , mais point beau. » Ses cheveux étaient châtains, et si crépus et en telle quantité qu’ils bouffaient à l’excès; les lèvres et la bouche agréables quand il ne par- » lait pas; quoique ses dents ne fussent pas vilaines, le râtelier supév rieur s’avançait trop. 11 avait les plus belles jambes plus beaux

emporté, on dit qu’il allait jusqu’à briser ses pendules lorsqu’elles sonnaient l’heure qui l’avertissait de se rendre là où il ne voulait pas aller; que souvent il lui est arrivé de s’impatienter contre la pluie quand elle dérangeait ses promenades. Il aimait avec ardeur tout ce qui était plaisir, et se défendit mal contre l’attrait des passions. L’auteur de Télémaque ne parvint à triompher de ses emportemens que par sa douceur et les innocens artifices qu’il employait. Un jour que le duc de Bourgogne s’arrêtait à considérer les outils d’un menuisier qui travaillait dans son appartement, l’ouvrier, à qui Fénelon avait fait sa leçon , lui dit du ton le plus absolu de passer son chemin. « Retirez-vous, » mon prince , s’écria-t-il : quand je suis en fureur,

» pieds qu’après le roi j’aie jamais vus à personne ; cependant ses jambes r étaient trop longues , aussi bien que ses cuisses , pour la proportion du » corps. »

« Ce prince naquit terrible , et sa jeunesse fit trembler. 11 était dur » et colère, impétueux avec fureur, passionné pour toute espèce de vo- » luptés; aimant les femmes, le vin, la bonne chère, la chasse, la mu- » sique avec une sorte de ravissement, et le jeu, où il ne pouvait suppor- » ter d’être vaincu; farouche, barbare en railleries, saisissant les ridicules

» avec une justesse qui assommait; il était de la hauteur des cieux

» Mais Dieu , qui est le maître des cœurs , fit de ce prince un ouvrage de » sa droite; et, entre dix-huit à vingt ans, il accomplit son œuvre; et » d’un abîme de vices sortit un prince affable , doux , humain , modéré , » patient , modeste , pénitent , humble et austère pour soi , et tout appliu qué à ses devoirs. »

m ( Mémoires de Saint-Simon.)

» je casse bras et jambes à tous ceux qui se ren- » contrent sous ma main. » Le duc courut se plaindre à son précepteur. « C’est un bien bon ouvrier,

» lui dit Fénelon; son unique défaut est de se » livrera la colère. — C’est le plus méchant des » hommes, reprit le jeune prince. — Et quel nom » donneriez- vous donc à un prince qui battrait son » valet de chambre dans le temps même que celui-ci » lui rendrait des services? »

Une auti;e fois tous ses officiers eurent ordre de lui demander en l’abordant s’il n’était point malade. Il se le persuada lui-même. Le médecin Fagon fut appelé , lui tâta le pouls , et finit par lui dire : cé' Monseigneur , ne vous seriez-vous pas livré à » quelque emportement? — Vous l’avez deviné, » répondit le duc de Bourgogne : est-ce que cela » peut rendre malade? » Le docteur alors fit des dangers de la colère une peinture effrayante, qui produisit une impression salutaire sur l’esprit du prince. Ces défauts disparurent sous l’influence de la sagesse et de la religion , et l’élève de l’archevêque de Cambrai devint un modèle de vertu. Il faut plaindre la France de n’avoir pas été gouvernée par un prince qui, dès l’âge de sept ans, répondit à M. le duc deMontausier,qui lui demandait lequel ilchoi-

sirait de tous les titres des rois de France : Celui de père du peuple ! par un prince qui avait pour maxime que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois ; et qui, lorsqu’on découvrit la statue équestre de Louis-le-Grand sur la place Vendôme, refusa d’assister à la fête donnée au milieu des misères publiques, en s’écriant : « Comment oser se réjouir quand le peuple souf-

» fre? » Mais la santé du duc de Bourgogne

était chancelante; sa complexion déliçate annonçait qu’il ne vivrait pas long-temps, et la mort vint justifier cette triste appréhension le 1 8 février 171a. Dans sa dernière maladie, il témoigna un grand désir de voirie duc de Bretagne, son fils aîné; mais, faisant réflexion que sa maladie était du nombre de celles qui se communiquent. « 11 faut, dit-il, le » laisser à Meudon : je le reverrai bientôt. » Sur ce propos, un officier courut, plein de joie, annoncer à madame de Main tenon que l’auguste malade concevait l’espoir de sa guérison. — « Vous ne » voyez pas que c’est dans l'éternité qu’il compte » revoir son fils? il dit bientôt, parce qu’aux yeux » de sa foi la plus longue vie n’est qu’un songe. » On rappela comme une prédiction ce qu’avait dit le duc de Bourgogne lorsque, quinze jours après

sa mort, le duc de Bretagne le suivit dans le tombeau.

Ce prince était charitable , bienfaisant sans ostentation; il avait une grande piété, beaucoup d’esprit , le goût de la musique et de la poésie. Il aimait à protéger les gens de lettres, et La Fontaine eut part à sa générosité. Informé que ce poète était malade et dans le besoin , il le fit visiter par un de ses gentilshommes, qui lui porta cinquante louis avec un brevet de pension sur la cas- * \

sette du prince.

Il avait lame mélancolique, mais de la gaîté dans l’esprit. En 1689, il avait sept ans, le roi lui avait demandé s’il voulait être mousquetaire noir ou gris; il répondit qu’il voulait être tous les deux, et que pour cela sa majesté n’avait qu’à lui dondér un de ses chevaux pies. — Un jour qu’il soupait chez le maréchal de Bouflers, ce seigneur sortit précb pitamment de table, s’excusant sur un accès de goutte. En rentrant, il fut accueilli par un rire général; les convives lui dirent que personne ne s’était mépris sur la véritable cause de son départ , et le duc de Bourgogne lui chanta ce couplet im-i promptu :

« Dans ie temple (lu dieu Ripaille»

• N’est-on pas tous de même taille?

» Que chez Louis , chez le dauphin (i),

» On craigne les vapeurs du vin;

• Mais, près d’un duc de Bourgogne ,

• Profane qui n’est point ivrogne ! »

« 11 aimait excessivement les. femmes, comme » presque tous les bossus ; mais , sa dévotion ne lui » permettant pas d’autre amour que celui de sa » femme, il en était excessivement amoureux (a). » Il avait tellement peur de plaire à toute autre, » qu’un jour, une jeune dame lui ayant dit qu’il » avait de beaux yeux, il se mit à loucher tout de » suite pour ne pas faire trop d’impression sur le » cœur de cette dame (3). »

Il était brave de sa personne, et il servit avec distinction. Il commanda, en 1702 , l’armée de Flandre. U profita de cette campagne pour écrire d’abord à Fénelon une lettre affectueuse, et lui faire ensuite une visite à Cambrai, où il lui dit en présence de toute sa suite : « Je sais ce que je vous » dois; vous savez ce que je vous suis. » Il avait en tête Marlborough; et, selon le témoignage du marquis de Quincey, qui servait dans cette armée, « le

<1) Le grand dauphin , père du duc de Bourgogne, qui ne devint dauphin à son tour qu’en 1711 , année de la mort du (ils de Louis XIV.

(2) Le duc de Bourgogne avait épousé , le 7 décembre 1697, Marie-Adélaïde de Savoie.

(3) Souvenirs de la princesse Charlotte de Bavière , duchesse d’Orléans.

» duc de Bourgogne fit voir dans cette première » campagne toute la valeur, la fermeté et l’habileté » qu’on n’acquiert d’ordinaire que par l’expérience » d’un grand nombre d’années. 11 charma les offi- » ciers et les soldats par ses attentions pour eux, » et par des manières gracieuses accompagnées de » toutes sortes de bontés. »

« Nommé, en 1703, généralissime de l’armée » d’Allemagne , il prit Vieux-Brisack. C’est là que » les officiers qui l’entouraient l’engageaient à faire » périr par le dernier supplice un espion ennemi » qui s’était introduit dans son camp. Le prince » voulait lui faire grâce. On chercha à le détourner » de cet acte de clémence en lui faisant observer » que l’espion était huguenot. C’est pour cela, ré- » pondit en souriant l’élève de Fénelon, qu’il a » besoin de temps pour s’instruire et se convertir.»

Généralissime de l’armée de Flandre en 1708, il eut à lutter contre l’opiniâtreté du duc de Vendôme, que le roi lui avait associé dans le commandement. A la suite du combat malheureux d’Oudenarde, le duc de Vendôme, enivré de son autorité et de colère , osa dire d’un ton impérieux au duc de Bourgogne , qui faisait quelques observations : a Souvenez -vous, prince, que vous n’êtes venu

» qu’à condition de m’obéir. » Le duc de Bourgogne remporta sur lui-même une victoire difficile à l’homme qui sent qu’il va bientôt exercer le pouvoir suprême; il garda le silence plutôt que d’exposer par une querelle terrible le sort de l’armée française, déjà compromis par l’insousiance de Vendôme , et menacé par les armes d’Eugène et de Marlbôrougli. Il savait supporter les privations et les fatigues de la guerre. Au combat d’Eclilet , où le duc de Bourgogne avait en tête Marlborough, les deux armées se canonnèrent long-temps sans s’approcher. La soif et la faim avaient obligé le prince de descendre.de cheval. Ses officiers se disposaient à lui servir un repas. « Non, dit le duc » de Bourgogne, ce n’est pas ici le temps ni le lieu » de tenir table ; » et, se contentant d’un léger rafraîchissement , il reprit ses armes. Au même instant, un boulet de canon renverse la table qu’il quittait, brise son siège et emporte la tête d’un valet de chambre. L’admirable conduite du duc de Bourgogne porta Louis XIV à déroger à l’inflexibilité de ses maximes politiques, à cette jalousie du pouvoir absolu continuée par une habitude de cinquante ans. « Toute la cour fut étrangement » surprise, dit Saint-Simon, lorsque le roi, ayant

» retenu un matin le nouveau dauphin seul dans » son cabinet, ordonna le même jour à ses minis» » très d’aller travailler chez le jeune prince toutes » les fois qu’il les manderait. »

Voltaire avait dit : « Nous avons cent volumes

» contre Louis XIV , et pas un qui fasse connaître » les vertus du duc de Bourgogne, qui aurait mê- » rite d’être célébré s’il n’eût été que particulier. » Ce regret a été entendu par M. Lemontey , qui, dans son Essai sur la monarchie de Louis XIV, a rendu un noble hommage à ce prince , que le ciel ne fit que montrer à la terre.

« Le duc de Bourgogne, dit cet écrivain, qui » avait reçu des passions violentes et une éduca- » lion sainte, épuisa tour à tour les excès que peu- » vent produire des causes si contraires ; mais il » était revenu par ce double égarement à une sa- » gesse solide, qui promettait à la France un mo-

» narque accompli et un législateur doué précisé- » ment des qualités les plus propres à corriger les » imperfections du gouvernement de son aïeul. » Déjà il avait fait remarquer beaucoup de lumières » dans sa piété, beaucoup d’humanité dans son » amour de la gloire, et de modestie dans ses con- » naissances. Son esprit, qu’on jugeait vâste par

» ses vues et modéré par ses projets, ne portait » aux hommes ni assez de mépris pour négliger » leur bonheur ni assez d’estime pour ne pas en- • » chaîner leurs passions. Il avait l’espoir de tendre » la main à la liberté publique, qui palpitait en- » core sous ses décombres, et d’unir le prince, le » peuple et l’armée par un faisceau d’institutions » généreuses. Il eût fait à peu de frais la part de la » liberté , dans un siècle où les sujets, froissés par » l’excessive énergie du pouvoir, eussent adoré » comme des bienfaits les simples précautions d’un » roi prudent; car, d’ailleurs, le Français, plus avide » des libertés qu’on lui refuse que pressé de jouir » de celles qu’on lui accorde , préfère des conces- » sions modiques , faites de bonne foi , à des libé- » ralités captieuses. L’âme du dauphin, droite et » forte, toute de génie et de candeur, se perpétua » par le souvenir de ses nobles pensées. Ce fut un » ruisseau qui, sortant d’une source haute et pure, » a porté aux générations la tradition d’utiles ré- » formes, et fait germer les premières semences » d’un esprit public (i). »

(1) Voir aussi l’Histoire du duc de Bourgogne par l’abbé Proyart , et éloge de ce prince par Duclos , dans ses Mémoires sur Louis XIV et sur Louis XV.

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