DUCHESSE DE BOURGOGNE
Marie-Adélaïde de Savoie , fille aînée de Victor- Amédée II, duc de Savoie, et d’Anne-Marie d’Orléans, née le 9 décembre i685, épousa, le 7 décembre 1697 , Louis de France, duc de Bourgogne. Louis XIV déploya la plus brillante magnificence dans les fêtes qui furent données à Versailles pour ce mariage. « La galerie du château fut éclairée de » quatre mille bougies pour un bal où les dames » parurent toutes en velours noir, étincelantes de » pierreries. Les hommes étaient également char- » gés de diamans. Le bal fut suivi d’une collation » aussi somptueuse qu’élégante. Elle offrait en plein » hiver tous les agrémens du printemps réunis aux » richesses de l’automne. Une infinité de tables » ambulantes présentaient des parterres émaillés » de fleurs. Ce service étonna tous les convives.
» Le roi et les jeunes époux en firent les honneurs. » Des filous trouvèrent le moyen de se glisser parmi » cette riche assemblée; ils y volèrent beaucoup » de pierreries; ils allèrent jusqu’à couper un raor- » ceau de la robe de la duchesse de Bourgogne pour » enlever une agrafe de diamans. Le chevalier de » Sully surprit sur le fait un de ces voleurs. C’était » un homme de la première qualité. On jugea qu’il » avait voulu se procurer de quoi payer son habit, » et le roi lui fit grâce (i). »
La duchesse de Bourgogne était gracieuse , spirituelle, douce et gaie, et infiniment aimable quand elle voulait. Elle paraissait se soucier fort peu de sa figure. Sa toilette était faite en un moment; le peu de soin qu’elle y donnait n’était que pour la
(1) Ce trait paraîtrait incroyable si l’on ne se rappelait les confidences des Mémoires de Grammont et les aveux de Saint-Simon sur les infidélités que se permettaient au jeu les plus grands seigneurs de la cour. « Des » bandits que nous ferions chasses de nos antichambres jouissaient d’hono- » râbles familiarités. Les Pomcnars (*) , les Charnacé, les Falaris , pour- » suivis pour des crimes ignominieux , tels que le vol et la fausse monnaie, > étaient, à la faveur d’un nom connu et d’un cynisme amusant, admis et » fôtés dans les compagnies les plus hautes et les plus précieuses. On sou- » riait aux bons mots de ces enfans perdus de la Grève qui se jouaient » avec une grâce effrontée de leur tête et de leur honneur. •
(Lemontey, Monarchie de Louis XJV.)
(*; Pomenars , passaut à Laval , trouva une grande assemblée de peuple : il demanda ce que c'était. « C’est , lui dit-on , que l’on pend en effigie un gentilhomme qui avait enlevé la hile e » M. le comte de Créance. » Cet homme-là , c'était lui-même, il approcha, il trouva que le peintre l’avait mal habillé, il s'en plaignit ; il alla souper et coucher chez le Juge qui l’avait condamné, et le lendemain il alla aux Rochçrs raconter son aventure à madame de Sévigné.
c$u£ f ,EUé n’ajrmdt la parqreque jxom lesbals et le$ fe^s ? ef çe jnétait encore que, par complaisance pour le roi. Madame de Ma i p^pp^n ; çjmi$h#i $ ■
tç^jours l’occasion d’amuser les . vieqx, jours^de kpuisXLV, vit dans cette jeune princesse un instrument à ses vues; elle l’entoura de caresses pour la captiver, lui laissa faire toutes les folies qui lui passaient par la tête, plaça auprès d’elle des femmes évaporées qui ne songeaient qu’au plaisir, et lui apprit si bien à plaire au monarque, qui gémissait de végéter entre les cardinaux et les membres du conseil , que Louis chérissait la duchesse de Bourgogne par-dessus tout au monde. Il s’amusait de ses vivacités et de ses étourderies. Elle aimait les hommages. Elle se faisait un jeu de s’environner d’adorateurs; mais elle était plus coquette que galante. Toutefois l’originalité de sa conduite avait porté quelque préjudice à sa réputation. Quelques seigneurs prirent sa familiarité pour un autre sentiment; ils se montrèrent hardis dans leurs vœux. On s’était plu à répandre à la cour qu’elle avait eu du goût pour M. de Nangis; « mais, dit madame » de Caylus, c’était plutôt une galanterie inno- » cente qu’une passion. » Elle avait montré assez imprudemment que le jeune duc de Fronsac (de-
puis maréchal de Richelieu) n’était pas éloigné de lui plaire, et ce premier succès n’avait pas peu servi à la réputation galante du jeune duc.
Saint-Simon raconte aussi que Maulevrier, fils d’un frère de Colbert, mort de douleur de n’être pas maréchal de France à la promotion où l’avait été le maréchal de Villeroy, osa porter ses vues jusqu’à cette princesse, et qu’un jour, emporté par sa fougue et sa témérité, il lui reprocha Nangis, la menaça de tout faire savoir au roi, à madame de Maintenon, lui serra les doigts à les lui écraser, et, furieux, la conduisit de la sorte chez elle, éperdue et prête à s’évanouir. Soit que cette circonstance lui eût ouvert les yeux et l’eût ramenée au sentiment de sa dignité, soit qu’elle eût enfin été plus touchée de l’amour excessif que son époux avait pour elle, la duchesse de Bourgogne abjura ses erreurs et sou étourderie, et devint tendre et attentive pour le duc de Bourgogne. « Les deux ou trois » dernières années de sa vie (dit la princesse Char- » lotte, duchesse d’Orléans), ont offert en elle un » changement total; on n’eut plus qu’à se louer de » sa raison, de sa politesse. Elle représentait convena- » blement, parlait aux gens et parlait très-bien (i).»
(1) On lit, dans les mêmes souvenirs , « que souvent , dans le cabinet
La duchesse de Bourgogne dominait absolument son mari; il n’aimait que ce qu’elle aimait; mais l’amour tenait, dit-on, entre eux, du partage de Montgomery, tout d'un côté , rien de ï autre (i). Ce-
» même du roi, étant devant le feu de la cheminée, debout derrière un » écran , elle se faisait donner un remède , et trouvait fort plaisant que la » femme chargée de cette fonction le lui donnât à genoux. » Saint-Simon rapporte le même trait, et ajoute que Louis XIV et madame de Maintenon en rirent beaucoup.
(1) Elle prenait pourtant l’intérêt le plus vif à la grandeur personnelle et à la gloire du duc de Bourgogne. Pendant que ce prince faisait la campagne de Lille, on la pressait un soir de jouer, dans le salon de Marly. * Eh! répondit-elle, avec qui voulez-vous que je joue? avec des femmes » qui tremblent pour leurs maris, leurs enfans , leurs frères, et moi qui » tremble pour l’État ? » *
Cette princesse avait laissé échapper quelques larmes au récit de l’affaire de Nimègue, où le duc de Bourgogne se conduisit d’une manière brillante. Le mouchoir qui servit à essuyer ces douces larmes fut envoyé au duc de Bourgogne, avec ces vers allégoriques de J. -B. Rousseau :
* Amour, voulant lever un régiment,
» Battait la caisse autour de ses domaines.
» Soins et soupirs étaient ses capitaines ,
« Dards et brandons faisaient son ornement;
» Un étendard lui manquait seulement.
» 11 le cherchait, quand notre jeune Alcide ,
» Victorieux du Batave timide ,
» Lui dit : Amour, obéis à mes lois. :
* Va de ma part trouver Adélaïde,
» Entretiens-la de mes premiers exploits ;
» Cours à ses pieds en remettre l’hommage ,
» Vole et reviens. Le dieu fait son message.
» Eu lui parlant , il voit couler soudain » Des pleurs mêlés de tendresse et de joie ;
* Prix du vainqueur, qu’une soigneuse main » Va recueillir dans un drapeau de soie.
» Amour sourit , et, le mettant à part :
» Bon ! bon , dit-il , voilà mon étendard.
pendant iLétâit un poiiVt sur lequel le duc (le Éourgoghe kië lùi cédait 1 pas : é’était sur les secrets de dont elle sollicitait quelquefois la connais- Sânce avec une impatiente curiosité. Dans une oc-
casion où elle redoublait ses instances, le duc lui répondit en chantant ces vers :
* , « . < -jr.il , ni
« Jamais mon coeur n’est qu’à ma femme , » Parce qu’il est. toujours à moi ;
» Elle a le secret de mon âme,
» Quand il n’est pas secret du rei ? »
La dauphine avait fait tirer son horoscope en Italie; on y prédisait qu’elle mourrait à l’âge de vingtsept ans. Elle parlait très -souvent de cette prédiction. Un jour, elle dit au dauphin : « Voici le » temps' qui approche , je dois bientôt mourir. » Comme vous ne pouvez demeurer sans femme, » tant à cause de votre rang que suivant vos prin- » cipes de dévotion, dites-moi, je vous prie, qui » vous épouserez. » Il lui répondit : « J’espère que » Dieu ne me punira pas assez sévèrement pour » que je vous voie mourir; mais, si ce malheur m’arri- » vait, je ne me remarierais sûrement pas, car je ne
» Sous ce drapeau , caporaux ni gendarmes ,
» Tours ni remparts, rien ne m’arrêtera ,
» Et, par hasard, quand il me manquera ,
» J’ai ma ressource en ces yeux pleins de charmes ; » Notre héros souvent leur donnera » Sujets nouveaux à de pareilles larmes! »
» pourrais soutenir votre mort, et je vous suivrais «avant que huit jours fussent passés. » Il tint parole, puisqu’il cessa de vivre le septième jour après la mort de sa femme, qui arriva le 12 février 171a. Pour la dauphine, elle disait souvent : « Il » faut bien que je me réjouisse, car je ne me réjoui- » rai pas long-temps : je dois mourir cette année. » On s’efforcait de lui ôter ces idées; on les tournait en ridicule ; mais, quand elle tomba malade, elle dit au premier instant : « Je 11’en reviendrai pas. » Et elle ne devina malheureusement que trop juste. La funeste prédiction de l’Italie était sans cesse présente à son imagination; et telle est la faiblesse humaine, qu’il n’est pas impossible que cet horoscope ait influé sur sa santé et sur sa vie.
« Avec elle, dit une lettre du temps, s’éclipsè- » rent joie, plaisirs, amusemens, et toute espèce » de grâces. Les ténèbres couvrirent toute la sur- » face de la cour ; elle l’animait tout entière. Si » la cour subsista après elle , ce ne fut plus que » pour languir. Le roi fut profondément affligé de » sa perte. » Et comment ne pas croire à tant de regrets lorsqu’on lit dans Saint-Simon le séduisant portrait qu’il a tracé de cette aimable princesse?
« La dauphine, dit-il, n’avait pas la figure régu-
» lièrement jolie; mais elle avait le plus beau teint » et la plus belle peau, peu de gorge, mais admi- » rable,un port de tête galant, gracieux, majes- » tueux , et le regard de même ; le sourire le plus » expressif, une taille longue, ronde, même aisée , » parfaitement coupée, une marche de déesse sur » les nues; elle plaisait au dernier point. Les grâces » naissaient de tous ses pas, de toutes ses manières » et de ses discours les plus communs; un air » simple et naturel, toujours naïf, un langage as- » saisonné d’esprit charmaient avec cette aisance » qui était en elle jusqu’à la communiquer à tout » ce qui l’approchait. Sa gaîté jeune, vive et ac- » tive, l’attachait à tout, et sa légèreté de nymphe » la portait partout. Elle aimait tous les spectacles, » était l’âme des fêtes, des plaisirs, des bals, et y » ravissait par les grâces, la justesse et la perfec- » tion de sa danse. Elle aimait le jeu , s’amusait au » petit jeu , crtr tout l’amusait; elle préférait le gros » jeu, y était nette, exacte, la plus belle joueuse » du monde. Également gaie et amusée à faire » les après-dînées des lectures sérieuses, à conver- » ser sur elles, et à travailler avec ses dames serieu - » ses , car on appelait ainsi ses dames du palais les » plus âgées. • ' '
» Elle n’épargna rien pour gagner madame de » Main tenon , qu’elle appelait ma tante , et par elle » le roi. En particulier, causant, sautant et volti- » géant autour d’eux, tantôt perchée sur le bras » d’un fauteuil de l’un ou de l’autre , tantôt se » jouant sur leurs genoux , elle leur sautait au cou , » les embrassait, les baisait, les caressait, les chif- » fonnait, leur tirait le dessous du menton, les » tourmentait, fouillait leurs poches, leurs papiers, » leurs lettres, les décachetait, les lisait quelque- » fois malgré eux. Admise à tout, à la réception » des courriers qui apportaient les nouvelles les » plus importantes, entrant chez le roi à toute » heure, même pendant le conseil, utile et fatale » aux ministres mêmes, mais toujours portée à » obliger, à servir, à excuser, à bien faire. Elle était » si libre qu’entendant un soir le roi et madame » de Maintenon parler avec effusion de la cour » d’Angleterre, dans les commencemens qu’on es- » péra la paix par la reine Anne : « Ma tante, se » mit-elle à dire, il faut convenir qu’en Angle- » terre les reines gouvernent mieux que les rois; » et savez-vous bien pourquoi, ma tante?» toujours courant et gambadant : « C’est que, sous le » règne des rois, ce sont les femmes qui gou-
» vernent, et que, sous celui des reines, ce sont » les hommes. »
( Mémoires ^Saint-Simon, tome iv.)
29S bis .
LA MEME
- CHARLES DE FRANCE