ROI DE SUEDE
( Peint d’après l’original qui est au Musée Royal )
Charles XII, fils de Charles XI, roi de Suède, et d’Ulrique - Eléonore de Danemarck , naquit à Stockholm, le 27 juin 1682.
Charles XII, par la mort de son père, était resté, à l’âge de quinze ans, maître de la couronne de Suède. Frédéric IV, roi de Danemarck, Frédéric- Auguste, roi de Pologne, et Pierre-le-Grand, czar de Moscovie, se prévalant de son extrême jeunesse, se liguent contre lui. Charles, instruit que le Danois assiège Tonningue, dans le duché de Holstein , marche sur Copenhague, sa ville capitale. Le roi de Danemarck lève le siège de Tonningue. Le roi de Pologne, effrayé, abandonne Riga, capitale de la Livonie, qu’il assiège avec huit mille hommes; le jeune prince bat à Nerva quatre-vingt mille Russes,
fait trente mille prisonniers, qu’il renvoie , ne gardant que les officiers-généraux. Sur les bords de la Riga, il défait les Saxons commandés par Stenau , se rend maître de Varsovie, bat le roi Auguste près de Clissau et à Pultesk, le détrône, donne le sceptre de Pologne à Stanislas Leczinski; met en fuite le général Schulembourg, qui combattait pour Au- • guste, domine en Saxe, force le roi Auguste à signer son abdication; met les Russes en fuite près de Smolensko, est vaincu à Pultava par Pierre-le- Grand, s’enfuit chez les Turcs, séjourne à Bender, tâche, parles intrigues de Poniatowski, d’engager le sultan à déclarer la guerre à la Russie; ne veut point partir malgré les ordres de la Porte, se défend avec quarante domestiques contre dix mille hommes, qui avaient reçu du sultan l’ordre de s’emparer de sa personne; tombe prisonnier entre les mains des janissaires , apprend le mauvais état de ses affaires dans le Nord ; reçoit à Démotica une lettre de sa sœur, part pour ses États avec une escorte magnifique, renvoie sa suite, se- rend seul avec un de ses officiers à Stralsund, arrive déguisé dans cette ville, fait des prodiges de valeur infructueux, et revoit la Suède. Bravant les dangers comme les plaisirs , prodigue de son sang comme
de ses trésors, fier d’avoir conquis et donné des États, égal dans la prospérité, inflexible dans le malheur, toujours magnanime et au-dessus de sa fortune, vaincu et maître d’un royaume épuisé, mais redoutable encore, il passe en Norwège, conçoit avec son ministre Gortz le projet de bouleverser l’Europe , attaque Frédérickshall, reçoit enfin, le 3o novembre 1718, une balle qui le tue au moment où, avec Siquier, son aide-de-camp, il allait reconnaître les fortifications de cette place.
O11 a dit de Charles XII, comme de Gustave- Adolphe, qu’il avait péri de la main des siens, et non de celle de l’ennemi. On croit en trouver un fort indice dans la forme de sa blessure, qui est constatée par le moule en plâtre de sa tête, et par l’état de son chapeau et des vêtemens qu’il portait ^lorsqu’il fut tué. Tout cela est conservé dans l'arsenal de Frédérickshof, près Stokholm : ses habits sont d’un drap très-grossier, et ressemblent à ceux que nos paysans portent le dimanche ; mais sa chemise est d’une finesse remarquable. Ses gants sont de peau de renne, à grands bords, et trèsbien faits. Le gant droit est teint de sang, et il y en a aussi sur le baudrier, parce que, dès qu’il se sentit frappé, il porta la main droite sur le pommeau
de son épée, on prétend même que, quoique frappé à la tète, il vécut assez long-temps pour tirer son épée à moitié. On conclut de ce mouvement qu’il avait senti que le coup venait de l’intérieur de la tranchée, et non pas de la place. On assure, et l’état des gants et du baudrier confirme cette opinion, qu’au moment de sa mort Charles XII était occupé à considérer les Ouvrages de Frédéricksball, qu’il avait la tête appuyée sur la main droite, et que son coude droit était lui-même appuyé sur le parapet de la tranchée. Le chapeau (qui au reste ressemble à un chapeau de curé, et n’a d’autre ornement qu’un gros bouton de cuivre doré), est percé d’un trou de balle au-dessus de l’œil gauche. La tête en plâtre indique deux trous de balle dont l’un correspond à celui du chapeau, et l’autre est derrière l’oreille droite. Si le trou derrière l’oreille était réellement plus petit que celui au-dessus de l’œil , ainsi qu’on l’affirme , et que la tête en plâtre semble l’indiquer, il serait certain que le coup qui a frappé Charles XII aurait été tiré de l’intérieur de la tranchée , et d’un point où sa position l’empêchait absolument de voir qu’on l’ajustait.
On ajoute à ces indices des circonstances dont l’authenticité n’est point établie, mais auxquelles
beaucoup de Suédois paraissent croire. On dit que, long-temps après la mort de Charles XII, un colonel Tronstedt avait avoué sur son lit de mort que c’était lui qui l’avait tué. Il est certain qu’il était alors ingénieur, qu’il se trouvait ce jour-là dans la tranchée devant Frédérickshall, et que le roi n’avait auprès de lui qu’un autre officier nommé Siquier , qui a été soupçonné lui-méme d’avokaété dans le complot. Siquier était dans le parti du prince de Hesse, que l’ordre de succession appelait au trône dans le cas où Charles XII mourrait sans enfans. Ce parti redoutait l’esprit aventureux de Charles XII , et ne voyait que sa mort qui pût mettre un terme aux guerres continuelles dans lesquelles il entraînait son pays. On présume en outre qu’il existait un traité secret entre ce parti et les Danois, et ce qui porte à admettre cette conjecture c’est que, après la mort de Charles XII, le prince de Hesse, devenu Frédéric I, au lieu de soutenir la guerre avec avantage comme il le pouvait facilement, au lieu de prendre Frédérickshall, que les Danois eux-mèmes reconnaissent avoir été sur le point de succomber, au lieu enfin défaire en. suite une paix honorable et avantageuse, se hâta de conclure un traité honteux pour la Suède, dan s lequel il consentit au rétablissement du péage du Sund ,
dont Jes Suédois s’étaient affranchis depuis 1660^1).
Charles Xll était d’une taille avantageuse; il avait un très-beau front, de grands yeux bleus remplis de douceur; mais le bas du visage désagréable , trop souvent défiguré par un rire qui ne partait que des lèvres. Intrépide jusqu’à la témérité, ferme jusqu’à l’opiniâtreté, libéral jusqu’à la profusion, juste quelquefois jusqu’à la cruauté, il a porté à l’excès toutes les vertus des héros.
Il montait à cheval trois fois par jour, se levait à quatre heures du malin , s’habillait seul , ne buvait point devin , ne restait à table qu’un quart d’heure, exerçait ses troupes tous les jours, n’avait d’autre maîtresse que la gloire, ne connaissait d’autre plaisir que celui de faire trembler l’Europe.
Charles avait de l’aversion pour le latin: on lui dit que le roi de Pologne et le roi de Danemarck l’entendaient; il l’apprit sur-le-champ. Il étudia aussi la langue française, mais ne voulut jamais la parler, même avec des ambassadeurs français.
Un jour il s’amusait à regarder deux plans, l’un d’une ville de Hongrie conquise par les Turcs, l’autre de Riga conquise par les Suédois. Au bas de
(1) Ces renscignemcns ont été recueillis sur les lieux mêmes par un illustre voyageur qui a daigné nous en donner communication.
la première étaient écrites ces paroles de Job : Dieu meta donnée , que le Seigneur soit béni! Le prince, encore enfant, écrivit au bas de l’autre : Dieu me ta donnée , le diable ne me t ôtera pas .
Dans la première bataille où il se trouva, n’ayant jamais entendu de mousqueterie chargée à balles, il demanda au major-général Stuart ce que c’était que ce petit sifflement qu’il entendait à ses oreilles. « Le bruit des balles que l’on vous tire, lui dit lema- » jor. — Bon, répondit le roi, ce sera là dorénavant » ma musique. » A la bataille de Nerva, il reçut une balle morte dans sa cravate noire; son cheval fut tué sous lui; le roi sauta légèrement sur un autre cheval en disant : « Ces gens-ci me font faire » mes exercices. » 11 s’était avancé fort près sous les murs deThorn,avec un de ses généraux: craignant que ce général, qui était vêtu d’un habit bleu galonné d’or, ne fût trop aperçu, il le prend par le bras, se met devant lui et le couvre. Au même instant une volée de canon, qui venait en flanc, renverse le général mort sur la place même que le roi quittait à peine.
Un Livonien, nommé Pekail ou Paikel, venait d’être jugé à mort à Stockholm. Après sa condamnation, il fit proposer au sénat de donner au roi
le secret de faire de l’or si on voulait lui pardonner. On fit l’expérience devant les magistrats de la ville ; on porta à la Monnaie l’or qui se trouva dans le creuset, à la fin de l’expérience. Le roi, néanmoins, dit qu’il n’accorderait jamais à l’intérêt ce qu’il avait refusé à l’amitié. Le roi Auguste, informé de cette inflexibilité, s’écria : « Je ne m’é- » tonne pas que le roi de Suède ait tant d’indiffé-
» rence pour la pierre philosophale , il l’a trouvée
» en Saxe. » Charles en effet y avait puisé des sommes immenses. Passant près de Dresde , il rendit une visite au roi Auguste , qu’il avait détrôné. Après avoir déjeuné avec ce prince, il l’embrassa et retourna vers son armée, fort inquiète de son absence. Sur la nouvelle que le roi Auguste tenait conseil extraordinaire à Dresde : « Vous verrez, dit » Charles XII, qu’ils délibèrent sur ce qu’ils de- » vaient faire hier. »
La veille de la bataille de Pultava, il reçut une balle au talon : Travaillez, dit-il au chirurgien,
» taillez hardiment, ne craignez rien. » Il tenait lui-même sa jambe avec ses deux mains, regardant les. incisions qu’on lui faisait, comme si l’opération eût été faite sur un autre. Le jour de la bataille il était à la tête de l’infanterie , porté sur un
brancard; les deux chevaux qui le traînaient furent enlevés par le canon ennemi. Le roi ne dut son salut qu’à Poniatowski, général de la garde suédoise de Stanislas. Chez les Turcs, le baron Fabrice qui, par son amabilité, avait gagné la confiance du roi, lui fit lire les tragédies de Corneille et de Racine, et les ouvrages de Boileau. Mithridate était la tragédie qui lui plaisait le plus (sans doute à cause du rapport qu’il y avait entre lui et ce roi vaincu et respirant la vengeance). Quand on lui lut le trait de la huitième satire de Boileau, où l’auteur traite Alexandre de fou , il déchira le feuillet. Le lendemain du fameux combat de Bender : « On prétend, » lui dit Fabrice, que Votre Majesté a tué de sa » main vingt janissaires. — Bon , dit le roi en sou- » riant, on augmente toujours les choses de moitié. » Charles, sorti de la Turquie, marchait'seul avec un officier nommé During : Ce jeune homme, accablé de fatigue, tombe évanoui. Charles veut partir seul : During dit au maître de poste de donner à son cousin , qui ne voulait pas l’attendre, son plus mauvais cheval. Le roi , sur un cheval rétif et boiteux, ne put avancer. During, après avoir dormi trois heures, monte dans un chariot, et ne tarde pas à atteindre le roi.
Charles XII dictait des lettres à un secrétaire, dans Stralsund assiégé. Une bombe perce le toit et
éclate près de la chambre même du roi; la plume échappe des mains du secrétaire. « Qu’y a-t-il donc ? » dit le roi d’un air tranquille. Celui-ci ne put répondre que ces mots : « Eh! Sire, la bombe! — Eh » bien! reprit le roi, qu’a de commun la bombe » avec la lettre que je vous dicte ? Continuez. »
On voit encore dans l’arsenal de Frédérickshof un étendard que Charles XII prit en Pologne, de sa propre main, et l’épée dont il se servait habituellement : elle est grande, mais elle n’est pas lourde.