LE MARÉCHAL DE TESSE
( Peint par Hyacinthe Rigaut. )
René Froulay, comte de Tessé, Fils de René de Froulay et de Madeleine de Beaumanoir, se distingua dans les camps et dans les ambassades. Il remplaça, en 1694, non sans distinction, Catinat dans le Piémont. Il fut moins heureux en 1704, en Espagne, et n’honora point à Gibraltar et à Barce-
lone le bâton de maréchal de France qu’il venait de recevoir; mais, l’année 1707, il chassa les Piémontais du Dauphiné, et rétablit sa réputation. Quelques années après, le dégoût du monde lui inspira le dessein de se retirer aux Camaldules; il quitta un moment cette retraite pour se charger des affaires de France en Espagne. Après avoir rempli cette mission avec esprit et succès, il rentra daps sa solitude en 171*5, et y mourut le 10 mai de la même année, à l’âge de soixante-quatorze ans,
laissant la réputation d’un bon capitaine, d’un adroit courtisan, d’un habile négociateur. Ce fut
lui qui fut chargé d’aller au-devant du czar Pierre
lorsque ce monarque vint à Paris, au mois de mai 1717.
« C’était un homme grand, bien fait, d’une fi- » gure fort noble et fort agréable, doux, liant, » poli, flatteur, voulant plaire à tout le monde. Il » devint bientôt, comme d’Huxelles, mais dans un » genre différent, l’homme à tout faire de M. de » Louvois, et celui qui de partout l’informait de » toutes choses. Aussi en fut-il promptement et » raidement récompensé. Il acheta pour rien la 9 charge de colonel-général des carabins, qui le » porta à celle de mestre-de-camp-général en iC84- » U venait d’être fait maréchal-de-camp en 1688, » quand Louvois le fit faire chevalier de l’ordre ; * trois ans après, il eut le meilleur gouvernement de » Flandre, qui est Ypres;et, en 169a, il fut tout à » la fois lieutenant-général et colonel des dragons.
» C’était un Manceau digne de son pays, fin , adroit » à merveille, fourbe et artificieux de même. Il » avait le jargon des femmes, assez celui de courti- » san, tout-à-fait l’air d’un seigneur et du grand y monde, sans pourtant dépenser. Au fond, ignô-.
» rantà la guerre, qu’il n’avait jamais faite que par » un hasard d’avoir été partout, et de s’être trouvé » toujours à côté des actions et de presque tous les » sièges. Avec un air de modestie , hardi à se faire » valoir, à insinuer tout ce qui lui était utile. Tou- » jours au mieux avec tout ce qui fut en crédit et » dans le ministère, surtout avec les puissans va- » lets. Sa douceur et son accortise le firent aimer : sa » fadeur et le tuf qui se trouvait bientôt , pour peu » qu’il fût recherché, le firent mépriser. Conteur, » quelquefois assez amusant, bientôt après plat et » ennuyeux, et toujours plein de vues et de mané- » ges. Il sut profiler de ses bassesses et de l’amitié » que madame la duchesse de Bourgogne se piqua » d’avoir pour lui, comme ayant été l’instrument » de son bonheur, et parce qu’elle sentait que cela » plaisait au roi et à madame de Main tenon et à » M. le duc de Bourgogne (i). »
Le maréchal de Tessé avait pour gendre Maulevrier, célèbre par sa folle galanterie pour la duchesse de Bourgogne et pour la reine d’Espagne sa sœur. Instruit de l’embarras que son imprudente passion causait à la duchesse de Bourgogne, il lui persuada de le suivre en Espagne, où il venait (t) Mémoires de Saint-Simon.
d’être nommé pour succéder à Berwick. il parla à Fagon, qui, du fond de sa chambre et du cabinet du roi, dont il était le premier médecin, voyait tout et savait tout. Fagon fut d’avis qu’il n’y avait que l’air des pays chauds qui pût être favorable à Maulevrier. Le roi , madame de Maintenon , toute la cour, trouvèrent ce raisonnement sans réplique; le maréchal de Tessé n’eut rien de plus pressé que de faire cesser les frayeurs de la duchesse de Bourgogne; il partit avec son gendre dans les premiers jours d’octobre de l’année 1705, et, le lendemain de son arrivée à Madrid, il fut fait grand d’Espagne de la première classe.
11 avait épousé, le 10 juin 1674, Marie-Françoise Aubez d’Annay, dont il eut le comte de Tessé, qui fut premier écuyer de la reine Marie Leczinska. « Cette princesse, dit madame Campan dans ses » Mémoires, estimait ses vertus, mais s’amusaitquel- » quefoisdela simplicité de son esprit. Un jour qu’il » avait été question des hauts faits militaires qui » illustraient la noblesse française, la reine dit au » comte: « Et vous, monsieur de Tessé, toutë votre » maison s’est aussi bien distinguée dans la carrière » des armes? — Ah ! Madame, nous avons tous été » tués au service de nos maîtres. — Que je suis
» heureuse, reprit la reine, que vous soyez resté » pour me le dire ! » Ce bon M. deTessé avait marié » son fils à l’aimable , à la spirituelle fille du duc » d’Ayen, depuis maréchal de Noailles. Il aimait » éperdument sa belle-fille, et n’en parlait jamais
» qu’avec attendrissement. La reine, qui cherchait
» à l’obliger, l’entretenait souvent de la jeune com- » tesse, et lui demanda un jour quelle qualité il » remarquait essentiellement en elle. « Sa bonté, » madame, sa bonté, répondit- il les yeux pleins de » larmes : elle est douce.... douce comme une ber- » line. — Voilà bien , dit la reine , une comparai- » son d’un premier écuyer. »