REINE D’ESPAGNE
Louise -Élisabeth d’Orléans (mademoiselle de Montpensier), fille de Philippe d’Orléans (régent) et de Françoise-Marie de Bourbon , naquit le 1 1 décembre 1709.
Pour cimenter en 1721 la paix entre la France et l’Espagne, on songea à marier Louis XV avec l’infante et mademoiselle de Montpensier avec le prince des Asturies (depuis Louis I, roi d’Espagne). Le duc de Saint-Simon fut chargé de cette double mission. La manière originale dont il la raconte dans ses Mémoires nous a engagé à en mettre un extrait sous les yeux de nos lecteurs :
« J’avais l’ordre de précéder tout le monde à la
» cérémonie de ce mariage, qui eut lieu le 20 jan- » vier 1722. Pour y réussir, je me rendis de bonne
» heure à la chapelle, qui était vide de courtisans.
» Je me mis à côté du carreau du roi , à droite ,
» tout au bord, en dehors du tapis, et je ra’amu- » sai là mieux que je ne m’y étais attendu. Le car- » dinal Borgia, pontificaleraent vêtu, était au aÉin » de l’épître, le visage tourné vers moi, apprenant » sa leçon de deux aumôniers en surplis qui lui » tenaient un grand livre ouvert devant lui, où » le bon prélat ne savait lire. 11 s’efforçait , lisait » tout haut et de travers; les aumôniers le repre- » naient; il se fâchait et les grondait : je riais tant » que je pouvais, car il ne s’apercevait de rien, tant » il était occupé et empêtré de sa leçon.
» Les mariages se font en Espagne après dîner ,
» et le commencement de la cérémonie a lieu à la
» porte de l’église, comme les baptêmes. Le roi , la » reine , le prince , la princesse , y arrivèrent avec » toute la cour, et furent annoncés tout haut. Qu’ils » attendent! s’écria le cardinal en colèref je ne suis » pas prêt. Ils s’arrêtèrent en effet, et le cardinal » continua sa leçon plus rouge que sa calotte , et » toujours furibond de ne savoir pas line : il s’en » alla à la porte, où la cérémonie dura assez long- » temps. * .
» Parmi ce divertissement que le pauvre cardia
» nal. donnait à tout ce qui le voyait , je reifrarquais » un contentement extrême dans le roi et la reine
» de voir accomplir ce mariage. Les deux mariés se » levèrent, et se parlèrent bas* peut-être l’espace » d’un bon Credo ; après quoi le roi vint à moi. Il » me fit l’honneur de me dire : « Monsieur, je suis » si content de vous et de votre ambassade, que » je vous fais^ grand d’Espagne de la première classe, » vous et celui de vos deux fils que vous choisirez » pour être- grand d’Espagne et en jouir en même » temps- que vous, et je fais votre fils aine chevallier de la Toigornd’Or. »
Mademoiselle de Monlpensier avait été malade en arrivant à Madrid; et, comme si c’était une disposition naturelle à toutes les princesses françaises de ne point se plaire dans une cour étrangère, la nouvelle princesse des Asturies s’ ennuyait en Espagne, comme sa tante à Florence et comme sa sœur à Modène; elle ne voulait ni aller chez la reine , ni sortir de sa chambre , ni prendre part aux réjouissances données à l’occasion de son mariage. En vain l’ambassadeur français, en vain toutes ses dames la suppliaient d’assister aux fêtes où l’on attendait sa présence ; rien ne pouvait triompher de l’opiniâtreté de ses refus. Un jour que M. de Saint-
Simon redoublait ses instances : « Non, monsieur, » lui dit-elle; je n'irai point au bal, je ne l’aime » point. Ils aiment à se lever ou coucher tard : moi, » j’aime à me coucher de bonne heure. Ils feront » ce qui est de leur goût : moi, je suivrai les miens.» Elle tint parole, et donna un libre cours à ses fantaisies et à ses caprices.
Devenue veuve, après quelques mois de mariage, elle revint en France, et mourut à l’âge de trentetrois ans (174^)? au palais du Luxembourg. Princesse infortunée, qui, montée sur le trône à quinze ans, et obligée d’en descendre presque subitement, n’en conservait plus que la triste étiquette. Elle résidait en ce palais , naguère le théâtre des grandeurs, des fêtes et des plaisirs de la duchesse de Berri , sa sœur , mais en même temps témoin de sa fin douloureuse et prématurée; et ce dernier souvenir avait contribué à jeter la reine d’Espagne dans la plus profonde dévotion.