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REINE DE SUÈDE

Christine, reine de Suède, fille de Gustave-Adolphe, roi de Suède, et de Marie-Eléonore de Brandebourg, naquit le 18 décembre 1626, et succéda, en i63a, à son père, mort au milieu de ses triomphes.

Le grand acte de sa vie, c'est son abdication. Elle préféra l'amour des lettres et les charmes de la liberté au fastueux éclat de la couronne, et, après avoir présidé par ses ambassadeurs aux traités de Westphalie qui pacifièrent l'Allemagne, elle descendit du trône pour y faire monter Charles-Gustave, son cousin-germain , le i6juin i654- Christine était à la fleur de son âge. « On lui attribuait alors » toutes les vertus héroïques. On la mettait au rang » des plus illustres femmes de l'antiquité; on disait

» que les plus hautes sciences étaient pour elle ce » que l'aiguille et la quenouille sont pour notre » sexe. La renommée est une grande causeuse.... » Quelque temps après, on connut que les vertus » de cette reine gothique étaient médiocres; mais » elle était savante à l'égal des hommes les plus sa- » vans; et jusque là elle avait conservé une haute » réputation dans sa cour, parmi ses peuples et » dans toute l'Europe (i). »

Tout-à-coup, par un caprice sublime aux yeux des uns, seulement bizarre aux yeux des autres, elle fait frapper une médaille dont la légende était que le laurier du Pinde vaut mieux que le sceptre des rois; et, s'arrachant aux brillans embarras de la puissance, elle quitte le ciel du Nord pour aller vivre libre sous le beau ciel d'Italie.. La cour de France, à son passage, lui rendit de grands honneurs. « La réception qu'on fit à la reine de Suède, » dit mademoiselle de Montpensier, était pareille à » celle que l'on fit à l'empereur Charles-Quint, lors- » qu'il était accompagné de plus d'hommes que de » femmes : elle n'en avait aucune ; elle fit son en- » trée à cheval. Elle avait une jupe grise avec de la » dentelle d'or et d'argent, un juste-au-corps de

(1) Mémoires do madame de Molterille.

» camelot couleur de feu: au cou, un mouchoir de » point de Gènes était noué avec un ruban couleur » de feu; une perruque blonde, et derrière un rond » comme les femmes en portent, et un chapeau » avec des plumes noires, qu'elle tenait. Elle est » blanche, a les yeux bleus : dans des momens elle » les a doux, et dans d'autres fort rudes. La bouche » assez agréable quoique grande ; les dents belles ; » le nez grand et aquilin : elle est fort petite; son » juste-au-corps cache sa mauvaise taille : à tout » prendre, elle me parut un fort joli petit garçon... » Après le ballet nous allâmes à la comédie. Elle » jurait Dieu, se couchait dans sa chaise, jetait ses « jambes d'un côté et de l'autre, les passait sur les » bras de sa chaise; elle faisait des postures que je » n'ai jamais yu faire qu'à Trivelin et à Jodelet, qui » sont deux bouffons, l'un italien, l'autre français. » Elle répétait les vers qui lui plaisaient. Elle parla » sur beaucoup de matières, et ce qu'elle dit, elle » le dit assez agréablement; il lui prenait des rêve- » ries profondes; elle faisait.de grands soupirs; «c'est une personne tout-à-fait extraordinaire... » Pendant qu'elle fut à Paris, elle visita toutes » les belles maisons et les bibliothèques; tous les » gens savans l'allèrent visiter. Elle alla communier

» à Notre-Dame, où ceux qui la virent furent mal » édifiés de sa dévotion pour une nouvelle catho- » lique (i). De Paris, elle s'en alla à Compiègne. » Elle coucha à Chantilly, où le cardinal Mazarin » l'alla visiter : il mena avec lui le roi et Monsieur; » ils avaient ôté tous deux leur ordre. Le cardinal » lui dit : « Voilà deux gentilshommes de qualité » que je vous présente. » Ils lui baisèrent la robe ; » elle les releva, les baisa et dit : « Ils sont de bonne » maison. » Le lendemain, la reine (Anne d'Autri- » che) reçut la reine de Suède au Fayel, maison du » maréchal de La Mothe-Houdancourt; après cela, » cette princesse alla à Compiègne, où l'on tâcha » de lui donner tous les divertissemens possibles : » elle eut les comédiens français et italiens, et les » vingt-quatre violons du roi; elle ne voulut pas » danser. Elle eut aussi toutes sortes de musiques » et de chasses. Il se rencontra que les jésuites de

(1) Après son abdication , elle avait abjuré le luthéranisme à Inspruck. Le soir même, comme elle était au spectacle, les protestans, qui ne croyaient pas à la sincérité de ce changement de religion, disaient : « Il est » bien juste que les catholiques lui donnent le soir la comédie, puisqu'elle » la leur a donnée ce matin. » Elle parlait quelquefois avec irrévérence des choses sacrées; elle paraissait aussi douter de l'infaillibilité du pape; et, lorsque les jésuites de Louvain lui promettaient une place auprès de sainte Brigitte de Suède, elle leur répondit : « J'aime bien mieux qu'on me place » parmi les sages... » Tout cela fait présumer que les protestans d lnspruck ne s'étaient pas entièrement trompés.

» Compiègne firent jouer une tragédie par leurs » écoliers : on la convia d'y aller, ce qu'elle fit et » leurs majestés aussi; elle se moqua fort de ces » pauvres pères... Elle avait entendu parler de l'a- » mour du roi pour mademoiselle de Mancini : elle » répétait sans cesse au jeune monarque : « Si j'étais » à votre place, j'épouserais une personne que j'ai- » nierais. » Je crois que ces discours ne plurent ni » à la reine, ni à M. le cardinal , et qu'ils contribuè- » rent à hâter son départ. »

On a recueilli, dans un volume imprimé à Paris en 1 660 , les harangues faites à la reine de Suède en toutes les principales villes du royaume. Ces harangues sont toutes parfumées de cet encens héréditaire que l'adulation, dans tous les temps, brûle devant le pouvoir. La plus galante est celle des chanoines de Mâcon , qui se plaisent à dire « que Dieu » a toujours si avantageusement considéré le beau » sexe, qu'il s'en est servi dans les plus grandes ciry constances pour faire éclater sa puissance et son » amour. »

Ce même ouvrage renferme plusieurs portraits de la reine de Suède, parmi lesquels on remarque ces mots : « Elle affecte fort de faire l'amazone ; elle » a pour le moins autant de gloire et de fierté qu'en

» pouvait avoir son père le grand Gustave. Elle est » fort civile et fort caressante, parle huit sortes de » langues, et principalement la française, comme » si elle était née dans Paris. Elle sait plus que notre » Académie jointe h la Sorbonne. »

Christine fit, en i658, un second voyage en France, qui fut moins brillant et moins agréable pour elle, par l'ordre qu' elle reçut de s'arrêter à Fontainebleau , où elle s'ennuya beaucoup. C'est là que, par un reste du sanglant despotisme du Nord, qu'elle n'avait pas entièrement dépouillé en quittant la couronne, elle fit massacrer dans la galerie des Cerfs, Monaldeschi, son écuyer, selon d'autres, son amant, qu'elle accusait de trahison (i).

Cet acte de barbarie indisposa contre elle toute la cour; on ne voulut pas refuser à ses instances la

(1) « Monaldeschi refusa long-temps de se confesser au père Mathurin,

• que la reine de Suède avait envoyé quérir, demanda pardon à son bour- » reau Sentinelli, et le pria d'aller de sa part implorer la miséricorde de la » reine ; ce qu'il fil ; mais il ne put rien obtenir. Elle se moqua du criminel, > de ce qu'il avait peur de la mort , l'appela poltron , et dit à son capitaine » des gardes : ■ Allez, il faut qu'il meure; et afin de l'ôbliger à se confesser, » blessez-le. • Sentinelli revint annoncer à ce misérable l'arrôl définitif de » sa mort, et en m£me temps lui voulut donner quelques coups d'épée. 11

• en reçut un à la tête, et, comme il sévit baigné dans son sang, alors il se » confessa à ce père Mathurin qui était aussi effrayé que son pénitent. Enfin » Sentinelli lui passa son épéeau travers de la gorge, et la lui coupa à force » de la chicoter. Cette barbare princesse, après une action aussi cruelle , » demeura dans sa chambre à rire et à causer tranquillement. •

(Mémoires de matkune de Motleville.) -

permission de venir voir danser le ballet du carnaval de i658, où figurait Louis XIV; mais tout fut concerté pour lui faire sentir qu'elle ne devait pas faire au Louvre un long séjour. « Malgré toutes ces » précautions, dit madame de Molteville, elle passa » à Paris les jours gras, qu'elle employa le mieux » qu'elle put. Rien ne parut en elle de contraire à » l'honneur, je veux dire à cet honneur qui dépend » de la chasteté; mais, en tout le reste, elle montra » peu de sagesse, peu de conduite, et beaucoup » d'emportement pour le plaisir... »

On voit que la liberté originale des manières de cette reine du Nord n'obtint pas un grand succès à notre cour, déjà si polie. Christine voulut passer en Angleterre; mais, Cromwell n'ayant pas approuvé ce voyage, elle repartit pour Home, où elle se livra tout entière à son goût pour les arts et pour les

sciences.

Elle mourut dans cette ville le 19 avril 1689. Elle ordonna de ne mettre sur son tombeau que ces mots : Chrisùna vixiV annis LXJJ. D'Àlembert , qui la juge sévèrement, dit a que cette reine a justifié » plus qu'elle ne l'a cru la brièveté de son épitaphe. » Il est vrai que les inégalités de sa conduite, de son humeur et de ses goûts, le peu d'avantage qu'elle

tira de ses connaissances et de son esprit pour le bonheur des hommes qu'elle était appelée à gouverner, cette vie errante qu'elle mena dans les cours étrangères, où elle était plutôt un objet de curiosité qu'un objet de respect, son caractère entaché d'orgueil et de cruauté, le peu de charme enfin attaché à une personne qui ne sut avoir ni les grâces et les vertus d'une reine, ni la noble constance d'un souverain, il est vrai, dis-je, que tout cela peut faire voir Christine sous un jour peu favorable; mais, si l'on considère l'étendue et la variété de ses connaissances, l'élévation de son esprit, son courage à supporter toutes les fatigues, et ce mépris du rang suprême qui ne peut jamais appartenir à une âme commune, on n'hésitera pas sans doute à la placer haut dans la pensée publique.

Christine ne voulut pas se marier. Lorsque les états de Suède la pressaient de former une union : « Que me demandez- vous ? leur répondit-elle. Il ». pourrait aussi facilement naître de moi un Néron » qu'un Auguste. «Lorsqu'elle était à Paris, elle proposa , dit mademoiselle de Montpensier, à madame de Thianges, qu'elle avait prise en grande affection, « de s'en aller à Rome avec elle, et que c'était une » sottise de s'amuser à son mari ; que le meilleur ne

» valait rien, et qu'il était fort à propos de le quit- » ter. Elle pesta fort contre le mariage, et me con- » seilla de ne jamais me marier : elle trouvait abo- » minable d'avoir des enfans (i). »

Les poètes du temps ne restèrent pas muets devant l'éclat de Christine. Voici l'un des nombreux sonnets qui furent adressés à cette reine :

Cessez , peuples du Nord , de contempler la gloire De Gustave indompté, qui, d'une brave ardeur, À ses fiers ennemis donnant de la terreur, Borna son dernier jour d une insigne victoire.

Christine vous présente une plus rare histoire : Le mépris étonnant qu'elle a pour la grandeur De tous les conquérans efface la splendeur, Et de son père même obscurcit la mémoire.

Si Gustave a rangé des peuples sous ses lois, Des peuples ses sujets Christine a fait des rois; S'il a pris des états , Christine les redonne,

S'U a conquis un sceptre, elle donne le sien , Et montre à l'univers, en laissant sa couronne, Qu'on peut régner partout , et ne posséder rien.

(1) Mémoires de mademoiselle de Montpensier.

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