DUCHESSE DE LA TUÉ MOUILLE
Marie de La Tour, duchesse de La Trémouille et
de Thouars, princesse de Tarente et de Talmond, deuxième fille de Henri de La Tour, vicomte de Turenne, duc de Bouillon, prince de Sédan, et d'Elisabeth de Nassau, sa seconde femme; née vers 1600; mariée, le 19 janvier 161 9, à Henri, duc de La Trémouille et de Thouars, prince de Tarente et de Talmond, fils ainé de Claude de La Trémouille, duc de Thouars, et de Charlotte Brabantine de Nassau ; morte à Thouars, le 24 mars i665.
Voici son portrait tel qu'il a été tracé par ellemême (1) :
(1) On trouve ce portrait dans les Mémoires de mademoiselle de Montpensier. On sait que c'était une manie de bel-esprit dans la petite cour de la grande Mademoiselle que de tracer ainsi son portrait pour l'envoyer à ses amis , parmi lesquels sans doute on cherchait plutôt des flatteurs que des juges.
a Comme il n'y a personne qui ne soit accusé de | l'amour de soi-même, quoique les uns plus et les «autres moins, et qu'il nous porte d'ordinaire à » nous considérer avec des yeux préoccupés, qui se » trouvent toujours plus disposés à nous faire grâce «qu'à nous rendre justice, je veux espérer au ju- » gement favorable de mes amis ( car celui de ceux » qui ne le sont pas m'est indifférent), si je tombe » en la même faute en oubliant quelques-unes des » miennes, ou si je m'attribue quelque bien que je » n'ai pas dans le portrait que je vais faire > beau- «coup plutôt pour ne pas paraître bizarre que » pour espérer aucun avantage de la connaissance » que je leur donnerai de moi-même; et, quand ils » m'auront promis qu'ils ne m'en aimeront pas » moins, je leur dirai que je suis grande % la taille » ni des mieux ni des plus mal faites, ni fort libre, » ni extrêmement contrainte. Je parais plus déliée » que je ne le suis en effet, parce que j'ai le corps » rond, le dos fort droit, les épaules plates, quoi- » qu'un peu hautes; le port d'une personne de con- «dition, la démarche assez raisonnable, la tête «grosse, le visage trop long et d'un désagréable » ovale, le teint gros et fort brun, le front beau- » coup trop haut et trop avancé, les yeux noirs,
» peu ouverts, ni grands ni petits, ni beaux ni laids, » maisassez doux; le nez grand, maisaquilin; la bou^j » che, quoique pasdesplusgrandes,néanmoinslaide » et trop plate; les lèvres rouges, les dents pas des » mieux arrangées et point assez blanches, mais » saines et nettes; le visage presque point coupé; » les cheveux extrêmement fins et d'un fort beau » cendré; la gorge pleine, assez bien formée, sans » plis; peu de sein; le bras et la main qui n'ont que » les doigts de bien faits, trop maigres , encore que » j'aie beaucoup d'embonpoint; la jambe et le pied » bien faits, surtout quand je prends soin de me bien » chausser. Je crois n'avoir ni bonne mine ni mau- » vaise grâce, et l'un et l'autre se peuvent souffrir. » J'ai trop peu de dévot ion, dont je demande souvent » pardon à Dieu, et qu'il me fasse la grâce de mieux » vivre afin de bien mourir. Je ne manque pas tout- » à-fait do connaissances; mais je suis si peu satisfaite » de mon peu d'esprit, que je trouve que celui que » j'ai n'en mérite pas le nom; nulle solidité, et en- » core moins de vivacité; plus de jugement que de » prudence. J'ai beaucoup de tendresse pour mes vé- » ri tables amis, mais cette qualité leur sera toujours » plus facile à perdre qu'à gagner auprès de moi, » étant extrêmement délicate en gens , et plus qu'il
» ne parait, parce que j'ai affecté toute ma vie une » civilité si générale, et elle m'est si ordinaire, que » cetix qui ne me connaissent pas la prendraient » bien souvent pour une bienveillance particulière. » L'amitié que j'ai pour mes parens en général est » moins forte que celle que j'ai pour mes amis, et » leurs intérêts me sont si chers que je les préfère » aux miens propres ; je les sers avec plaisir, et leur » perte me touche sensiblement : mais, comme je » suis naturellement beaucoup méfiante de moi- » même aussi bien que d'autrui, me connaissant » comme je fais, il ne leur faut pas moins de temps » que d'adresse pour me bien persuader qu'ils en » sont: carje ne le crois pas aisément, quelque mine » que j'en fasse. Je sais aussi bien haïr qu'aimer, et » suis plus curieuse que patiente, quoique je ca- » che assez bien tous les deux. Je suis trop bonne, » et pardonne quelquefois avec trop de facilité. J ? ai » beaucoup de mémoire, et par conséquent je » n'oublie point : mais elle ne me sert qu'à me » rendre malheureuse, puisqu'elle me représente » continuellement tous les fâcheux accidens de » ma vie, qui se trouvent en beaucoup plus grand » nombre que les bons. Je me résous fort difïiciie- » ment, mais j'exécute fort promptement. J'ai une
» timidité si importune qu'elle ne se contente pas » de me faire rougira tous momens, mais elle me » rend si interdite parfois que j'en parais stupide; » la gravité et le sérieux me siéent incomparable-
» ment moins mal que l'enjouement , qui n'est nul-
» lement mon personnage. Mon premier abord est » assez engageant, et promet plus que je ne sau- » rais effectuer. Je me pique tout-à-fait d'être corn- » plaisante, mais non pas jusqu'à la flatterie. Je ne » suis pas ingrate, et la reconnaissance trouve toujours lieu chez moi; et j'aime sans contredit » mieux que l'on m'ait de l'obligation que d'en » avoir aux autres : ce n'est pourtant pas par gloire, » n'en étant pas du tout capable. Je hais si mortel- » lement la moquerie et ses auteurs, que je n'ap- » préhende point de tomber dans ce vice. Je déteste » la menterie et maudis la médisance, quelque » spirituelle qu'elle puisse être; je n'y prends poiut » de plaisir, fût-elle de mes plus mortels ennemis, » auxquels je rends toujours le plus de justice » qu'il m'est possible, en ne célant point les bonnes » qualités dont je les crois en possession, et cela » pour l'amour de moi-même seulement. Je me » sais contraindre sans être politique : encore » n'est-ce point en toutes sortes de rencontres.
» L'intérêt n'a nul pouvoir sur moi : je suis extrais ordinairement sensible, mais sans comparaison )> plus à la douleur qu'à la joie. Je crains plus le » mépris que la mort; et je pardonnerai sans con- » treditle dernier plutôt que le premier, dontj'au- » rais peine à revenir jamais si j'en étais bien per- » suadée. J'ai passé toute ma vie pour intrépide : » mais à présent je connais mieux le péril, quoique »je ne manque point de courage, et je m'en » trouve suffisamment pour entreprendre des cho- » ses non-seulement difficiles, mais qui rebuteraient » une infinité d'autres. J'ai une aversion horrible » pour tout ce qui est poltron, ayant le cœur si « bien placé, qu'il ne démentira jamais ma nais- » sauce. Je suis incapable de toutes sortes de la- » chetés et de bassesses, principalement de celles » qui sont suivies de quelque trahison; et, en ce » rencontre, comme en plusieurs autres, je ne » ferais à autrui que ce que je voudrais nTëtre fait » à moi-même. L'inclination a beaucoup de pou- » voir sur moi, et l'emporte bien souvent par- » dessus. la raison, qui ne laisse pourtant pas de » reprendre sa place à son tour. Je suis ferme en » mes résolutions jusqu'à l'opiniâtreté. Je n'aime » point à être contredite des personnes qui me
» sont suspectes, encore moins corrigée *de ceux » qui ne sont pas de mes amis: car je trouve tout » bon de ceux qui le sont, je prends les correc- » lions et les avis des. autres pour autant d'insultes » et de reproches, et je ne le leur puis dissimu- » 1er, ayant trop de sincérité. J'aime les généreux » et tâcherai toujours de les imiter. Je ne m'atta- » che pas trop à mon opinion , et je m'en rapporte » volontiers à ceux dont je l'ai fort bonne. On » m'accuse d'être un peu prompte; mais, comme » j'ai déjà avoué que je suis sensible au dernier » point, ce nom ici m'appartiendrait avec plus de » justicequele premier. Je ne suis point ambitieuse, » et craindrais fort de le devenir, puisque l'ambi- » tion n'est point sans inquiétude, et que j'aime le » repos sans être paresseuse. J'enrage d'être igno- » rante, et n'ai que cette consolation qu'il n'a pas » tenu à moi que je ne fusse plus habile. Mon hu- » meur est inégale, et j'en accuse mon tempéra- » ment, lequel, quoique naturellement gai, s'est » néanmoins si fort laissé corrompre par divers » fâcheux accidens, que je puis passer .présen- » tement avec 'vérité pour une des plus mélan- »> coliques personnes du monde. Je suis triste, » beaucoup plus rêveuse, et la plupart du temps
» distraite à ne savoir que dire. Je n'aime pas tant » la parure que j'ai fait, quoique je ne la baisse » pas encore. Je préfère la propreté en habits à la » somptuosité, et je me plais à me mettre
» fort proprement : en quoi je réussis moins mal » qu'au dessein de réparer par l'art et l'adresse ce » que la nature m'a refusé. Les grandes fêtes ne » m'embarrassent point; et, si je ne suis pas faite » pour elles, elles le sont pour moi, puisqu'elles » me divertissent. La cour, le grand monde, et sur- » tout la comédie, me plaisent fort; mais je n'y » voudrais pas paraître pour augmenter simple- » ment le nombre. J'écris mieux que je ne parle, » et on ne peut pas s'acquitter plus médiocrement » du dernier que je ne fais; cela n'empêche pas » pourtant qu'une conversation jolie et spirituelle » ne me touche extrêmement, pourvu que toute » raillerie piquante en soit bannie, et qu'elle n ? in- » téresse point ma réputation, de laquelle je serai » toujours si soigneuse que je me priverai de tou- » tes choses pour la conserver. On ne m'accuse » pas d'être trop maladroite. Je n'ai jamais sou. » haité du bien et des richesses que pour satisfaire » mon humeur libérale, ne prenant en rien tant » de plaisir qu'à en faire, et à donner. Je ne puis
» jamais me fier en ceux qui m'ont trompée une » fois en ma vie , et je ne me défends pas absolu- » ment d'être un peu vindicative en certaines ren- » contres. Je trouverais même la vengeance fort » douce, mais je n'y voudrais pas contribuer moi- » même. Tous les changemens du monde m'in- » quiètent, et une vie solitaire a autant de charmes » pour moi , pourvu que j'y sois accoutumée, que » le grand monde. Je m'occupe avec plaisir aux ou- » vrages des personnes de mon sexe, et ne hais » nullement la chasse. Enfin je trouve que peu de » choses me sont véritablement indifférentes, au » moins en certains temps; et je suis si peu hypo- » cri te, que mon visage découvre presque tou- » jours les sentimens de mon cœur, sans que ma » bouche s'en mêle. Je ne dis point ce dernier, y) croyant me louer par là; mais je ferais conscience » de céler quoi que ce soit, de tout ce dont je me » sens coupable, et me soumets ensuite à votre » censure. »