DUCHESSE DE SAXE-JÉNA
Marie-Charlotte de La Trémouille, duchesse de Saxe-Jéna, seconde fille de Henri, duc de LaTrémouille et de Thouars, pair de France, prince de Tarente et de Talmond,et de Marie de La Tour; née ; mariée à Paris, le 18 juillet 1662 , à Bernard de Saxe-Weimar, duc de Saxe-Jéna, sixième fils de Guillaume de Saxe, duc de Saxe-Weimar, et d'Éléonore- Dorothée d'Anhalt.
Voilà son portrait tel qu'il a été tracé par ellemême (1):
« Bien que je sois persuadée que j'ai beau- » coup plus de défauts que de bonnes qualités, je » ne laisserai pas d'exécuter le dessein que j'ai pris
Cl) Mémoires de mademoiselle de Montpensier (ancienne édition).
» de faire mon portrait, afin de me faire connaître
» à mes amis le plus particulièrement qu'il me sera
» possible; car je ne veux point les tromper dans la
» bonne opinion qu'ils pourraient avoir de moi, ni
» leur donner sujet de se repentir de m'avoirtrop
v légèrement promis leur amitié. Je leur dirai donc
» que j'ai la taille moyenne et assez grossière , la
» mine nullement relevée, la physionomie ni spiri-
» tuelle ni stupide, la grâce ni bonne ni mauvaise, » peu de dispositions pour la danse ; la gorge blan-
» che, mais fort mal faite; les mains passablement
» belles et fort maladroites; les bras fort laids, et
» beaucoup trop courts; le tour du visage trop long,
» et assez bien fait par le bas; les yeux sans aucune
» vivacité, mais du reste assez raisonnables, s'ils n'é-
» taient pas extraordinairement battus; la bouche
» ni belle ni laide, ni fort pâle ni fort rouge; la
» lèvre de dessus un peu trop avancée ; le menton
» fourchu; le nez gros, sans être choquant; le teint
» ni beau ni laid; les dents mal arrangées et nulle-
» ment blanches ; les cheveux châtain clair. Je n'ai
» l'esprit ni vif ni plein d'expédiens ; je suis autant
d ignorante qu'on le saurait être; ma mauvaise mé-
» moire en est la cause, qui ne m'a jamais pu per-
> mettre d'apprendre que fort peu de choses, et qui
a ma toujours fait oublier le peu même que j'avais » appris. Pour ce qui est du jugement, je n'en man- » que pas : je me gouverne fort par la raison , et je » puis dire qu'il n'y a personne au monde qui soit » plus aise qu'on lui dise ses défauts, et qui témoi- » gne plus le souhaiter. Mon humeur est sincère et » franche, et je puis dire, qu'elle l'est jusqu'à l'excès, » car j'avoue qu'il serait nécessaire que je fusse quel- » quefois plus dissimulée que je ne suis; mais c'est » une chose de laquelle je ne puis venir à bout, et » pour quoi j'ai une furieuse aversion , aussi bien » que pour la flatterie, dont je ne me saurais aider ; » et la peur que j'ai qu'on ne /n'en accuse me fait » souvent être moins complaisante que je ne devrais » l'être. Je suis si éloignée de la promptitude , qu'il » ne m'est jamais arrivée de m'emporter contre qui » que ce soit; et, quand on m'a donné un juste sujet » de me fâcher, je témoigne si peu ma colère, que » personne ne la saurait remarquer que par mon si- » lence. Mais, pour ce qui est de cette sorte de dépit » qui ne s'attàque à personne, et qui n'est qu'une » certaine impatience vive et prompte de voir que » les choses se font ou se disent autrement qu'il ne » faut, je la cache avec plus de peine, et n'en suis » pas si maîtresse que je devrais, .le parais moins
» tendre que personne, et cependant on ne peut » pas aimer plus sincèrement que je fais ceux qui » ont de la bonté pour moi, ni les servir avec plus » de joie, et ce m'est un sensible déplaisir d'en en- » tendre dire du mal et de n'oser prendre leur parti. » Je fais fort difficilement connaissance, etjem'ima- » gine que ce qui en est cause en^partie est l'indif- » fér^nce que j'ai pour la plupart des personnes; ce » qui fait que je m'ennuie quasi partout, et que, ) quand je me trouve dans une compagnie où je ne » me plais pas, je suis insupportable à tous ceux » qui la composent, tant je deviens chagrine et dis- » traite, ce qui se peut aussitôt connaître à mon vi- » sage, qui change à vue d'œil. Mon tempérament » penche beaucoup plutèt du côté de la mélancolie » que de la joie, à laquelle je suis moins sensible » qu'à la douleur, que je supporte pourtant avec » assez de modération. Il n'y a personne au monde » qui soit si ferme dans ses résolutions que moi : » aussi est-il vrai que je ne les prends jamais légè- » rement et sans y avoir bien pensé. Je ne suis nul- » lement bizarre ni aisée à fâcher, mais assez vin- » dicative et incapable de me laisser gouverner. Je » parais plus méprisante que je ne la suis en effet, » parce que j'ai l'abord extraordinairemenl froid et
» peu cherchant; mais ce n'est ni par gloire ni par » inimitié, qui sont des défauts dont je suis tout-à-fait j> éloignée, aussi bien que de celte ambition incom- » mode qui consiste en un désir immodéré de s'a- » grandir. Je ne me contente pas de n'être pas » vaine, je passe dans l'autre extrémité; et j'ai tant » de défiance de moi-même, que cela augmente >? beaucoup ma timidité naturelle, bien qu'elle soit » si grande qu'on me peut faire rougir quand on » veut. Je ne suis pas soupçonneuse , mais je ne sau- » rais me défendre d'être un peu curieuse; je ne le » témoigne pourtant pas , parce que j'enrage quand » on refuse de me dire les choses que je voudrais » savoir. Je ne me fais point de fête et j'affecte sou- » vent d'ignorer des intrigues et des chose^jque je » sais. J'aime extrêmement à dormir. Le mensonge » est un vice que j'ai tout-à-fait en horreur, aussi » bien que l'ingratitude : à mon opinion , l'un et h l'autre ne peuvent loger que dans une âme basse » et indigne de l'estime des honnêtes gens. J'ai » trop peu de dévotion, et je reconnais fort bien » que je ne fais pas mon capital du service de Dieu , » et que je ne prie pas avec assez de soin. Je n'ai » point ce brillant et ce vif qui divertit les compa- » gnies : il n'y a rien qui me choque plus que les