OLIVIER CROMWELL
^ Peint d'après un portrait qui est au Palais-Royal.)
Les ancêtres d'Olivier Cromwell, connus sous le nom de Williams, formaient une branche d'une illustre famille du pays de Galles. Son père, Robert Cromwell , était le second fds de sir Henri Cromwell , qui avait été nommé chevalier par la reine Élisabeth, et qui, par une circonstance particulière, avait changé son nom de Williams en celui de Cromwell. 11 possédait dans le comté de Hun tin gton des biens et une brasserie. C'est là que naquit Olivier, le a5 avril 1599. Sa première éducatiou ne fut pas négligée. Il étudia à l'école de Huntington sous un docteur puritain , qui, malgré l'austérité de sa secte, composait des pièces de théâtre et les faisait jouer à ses élèves. Dans l'un de ces drames allégoriques et pédantesques, intitulé le Combat de la langue et des cinq sens, Cromwell enfant fut
chargé d'un rôle principal, et représenta le Toucher, auquel le Mensonge venait offrir une couronne. A seize ans, il entra dans le collège de Sidney, à Cambridge. Après la mort de son père, sa mère l'envoya à Londres suivre une école de jurisprudence. Une certaine impétuosité de caractère et de tempérament ne lui laissa pas de temps pour l'étude, et le précipita dans les plus honteux écarts. A son retour de Londres, après avoir scandalisé la petite ville de Huntington par ses excès , il changea tout-à-coup, rompit avec ses sociétés de débauche, fréquenta les églises, se rapprocha des personnes de piété. Sa fortune s'étant augmentée de six cents livres sterling, léguées par un de ses oncles, il épousa Élisabeth Bouchier, héritière d'une famille estimée dans le comté, et se retira à la campagne, pour y vivre d'une manière simple et religieuse.
L'Angleterre, au commencement du règne de Charles I, arrivait à cette époque où les nations fermentent et mûrissent : à côté du puritanisme s'élevait un esprit de liberté inspiré par le souvenir de plusieurs règnes tyranniques, et surtout par la nécessité de défendre laconstitution anglaise. Crom-
well fut élu membre du Parlement de 1628, le der-
mier des trois Parlemens que Charles ait convoqués. Cromwell ne parut dans cette chambre que pour y déclamer contre le papisme. Ce Parlement ayant été dissous au bout de trois mois , et Charles 1 ayant laissé écouler douze ans avant d'en convoquer un nouveau, la vie de Cromwell ne fournit rien à l'histoire pendant celte époque. Trop obscur alors pour s'attirer une persécution personnelle, il fut seulement compris dans les rigueurs odieuses que le gouvernement exerçait généralement à l'égard des sectaires. Ces mesures, excitées par le zèle de Laud, archevêque de Cantorbéry, furent poussées si loin , que beaucoup de puritains aimèrent mieux renoncer à leur patrie. Cromwell s'embarquait lui-même pour l'Amérique septentrionale, . lorsque, par une bizarre fatalité , un ordre arbitraire du conseil du roi interdit ces émigrations, et fit descendre Cromwell du vaisseau qui, pour toujours peut-être, allait l'éloigner de l'Angleterre.
Élu de nouveau membre de la chambre des communes, en 1640, lorsque le pouvoir absolu de Charles 1 fut contraint de rétrograder et de s'adresser à la nation pour en obtenir des subsides, Cromwell ne présenta d'abord à ses collègues qu'un extérieur vulgaire, un débit inculte, un langage pénible
et fastidieux. Cependant Hampden, le montrant un jour à quelques-uns d'entre eux, leur dit : « Ou » je me trompe, ou cet homme si mal vêtu et si » pauvre sera l'un des grands hommes de l'Angle- » terre. » La guerre civile devait se charger de vérifier cette prédiction. Bientôt ce nouveau Parlement, ayant été dissous de nouveau, fut remplacé par un troisième, qui se montra plus audacieux encore envers la cour, ce long Parlement qui envoya Charles I à l'échafaud, et fut enfin dissous par Cromwell, un de ses propres membres. Un des premiers actes de cette nouvelle chambre des communes fut le sacrifice du comte de Strafford, que Charles l abandonna au bourreau. Un autre fut de se déclarer assemblée permanente, ce que Charles sanctionna encore. Mais ces concessions partielles , toujours accompagnées de réticences, ne servaient qu'à enhardir l'esprit de faction, qu'irritèrent encore les effroyables massacres de l'Irlande , commis par les catholiques. En vain le roi crut-il le réprimer en se rendant en personne à la chambre des communes, et y faisant arrêter lui-même cinq de ses orateurs les plus marquans, parmi lesquels ne se trouvait pas Cromwell. La ville de Londres prit le parti du Parlement; le roi se retira à INottingham?
où il arbora l'étendard royal , le 24 aoû 1 1 64 1 • Cromwell reçut des communes un brevet de capitaine. Son premier coup de main fut la prise de Cambridge. La chambre lui vota des remercîmens, et le désigna pour colonel. Il leva mille cavaliers, et mit plus que jamais en usage ses principes de discipline militaire et religieuse. Il accoutumait ses soldats à l'entretien le plus soigneux de leurs chevaux et de leurs armes, à Tordre, à la vigilance, à la prière.
Le Parlement le créa lieutenant-général et gouverneur de l'île d'Ély. On lui attribua le succès de la journée de Marstôn-Moor, où le prince Robert, comte palatin, combattait pour le roi. Il décida aussi, le 14 juin i645, la victoire de Naseby, qui fut la plus influente pour la chute du trône; mais, modeste dans sa gloire, il la reporta tout entière vers Dieu dans la célèbre relation qu'il envoya au Parlement sur cette bataille (1). Cromwell poursuivit avec Fairfax le cours de ses exploits, qui étaient autant de coups mortels portés à la fortune de Charles I. Ce monarque avait été enlevé de Hol-
(I) C'est dans celte relation qu'il traite ses soldats û'hvmmes bien pensons , à'honnétes gens; dénominations flexibles dans la langue des factions.
denby par l'ordre secret de Cromwell, et placé au milieu de l'armée, où sa crédulité se laissait follement abuser par les caresses hypocrites de celui qui déjà méditait sa perte. De là il fut conduit près de Londres, dans la demeure royale de Hamptoncourt, d'où il s'échappa pour se rendre à l'île de Wight.
Les Écossais, touchés des malheurs de Charles, prirent les armes pour le rétablir sur son trône; mais Cromwell les défit dans le comté de Lancastre, près de Preston , le 1 7 août 1 648 , et se hâta d'adresser à la chambre les détails de cette grande victoire, et cent drapeaux enlevés à l'ennemi. Le roi fut tiré de l'île de Wight, et conduit dans un château près de Windsor; et Cromwell, après avoir fait arrêter trente-neuf membres du Parlement, soupçonnés d'avoir voulu faire déclarer le chef de l'armée traître à la patrie , vint prendre séance à la chambre, et fut solennellement remercié de ses grands services. 11 logeait à White-Hall, dans les appartemens du roi. Le conseil de guerre, assemblé sous ses yeux, fit rédiger, par la plume d'1 re ton , gendre de Cromwell , une déclaration de la souveraineté du peuple; et la chambre des communes choisit un comité de trentehuit personnes pour dresser l'acte d'accusation contre le roi. Cromwell mit dans le procès une
affreuse activité. On raconte qu'un de ses paï ens , sir John Cromwell , le lendemain de la sentence de mort, retraça vivement à ses yeux l'horreur du crime qui se préparait. Cromwell, alléguant le vœu de l'armée, la volonté visible de la Providence, et ayant ajouté qu'il avait lui-même prié et jeûné en faveur du roi, mais que le ciel n'avait pas répondu, le colonel alors lui montra une lettre de créance des États de Hollande, de Charles et du prince son fils, et le pressa fortement de mettre à la vie du roi toutes les conditions qu'il voudrait. Cromwell, frappé de ces paroles, fit retirer son parent avec promesse d'une réponse décisive; et dans la nuit il lui envoya dire que le conseil des officiers, ayant cherché le Seigneur, avait résolu unanimement l'exécution de la sentence. Un comité, choisi par la haute cour, avait tout disposé pour le supplice du roi. L'échafaud, tendu de noir, était élevé en face de White- Hall. L'ordre particulier adressé à l'exécuteur fut écrit de la main de Cromwell. Un homme masqué trancha la tête à Charles I. Un autre homme , également masqué, montra cette tête sanglante au peuple, en criant : Voici la téte d'un traître!
Cromwell fut alors nommé membre d'un conseil d'Etat dont la chambre fit choix. Quelque temps
après, rirlande, séjour de toutes les factions et de toutes les fortunes, s'étant réunie à la cause royale, Cromwell fut désigné pour le commandement de cette île. 11 déclara que, par résignation à la providence de Dieu y il acceptait ce difficile emploi : sous le titre de lord-gouverneur, il fut investi de tous les pouvoirs civils et militaires, et il partit de Londres dans une voiture à six chevaux, entourée de quatrevingts hommes de garde. Un grand nombre de membres du Parlement et du conseil lui formèrent un cortège d'honneur. A la manière dont il quittait l'Angleterre, on pouvait présumer qu'il en serait le maître à son retour.
Cromwell fut reçu dans Dublin avec beaucoup de pompe et d'enthousiasme. A la prise de Trédagh , il ordonna de tout massacrer. Aussi brave que féroce, il franchit le premier la brèche, et donna l'exemple du carnage qui se continua dans les rues et dans les églises (i). Ivre de succès et de sang, Cromwell quitta l'Irlande, laissant le commandement à son gendre Ireton , et revint à Londres. On raconte que quelqu'un lui disant : « Voyez
(1) Les soldats de Cromwell s'étaient persuadés qu'Asthon, le gouverneur de Trédagh, depuis long-temps mutilé par le canon , avait unejambo artificielle en or. Dans cette croyance ils se dispulèreut sa mort, et quand il fut tué on lui trouva une jambe de bois ordinaire.
» quelle foule immense est venue pour voir votre » triomphe, » il répondit en souriant : « Il en vien- » drait encore davantage pour me voir pendre. »
L'Ecosse tenait pour le jeune roi : Cromwell se mit à la tête de l'armée , pour soumettre ce royaume; il courut de grands dangers (i); mais la victoire de Dunbar, remportée le 3 septembre i65o, ranima l'espoir de ses troupes et raffermit sa fortune chancelante. Cependant Charles II s'était fait couronner à Scone le I er janvier i65x ; il avait arboré l'étendard royal à Aberdeen, et de là il avait secrètement pénétré sur le territoire de l'Angleterre , par Carlisle, avec une armée de seize mille hommes.
Cromwell le joignit à Worcester avec quarante mille hommes de troupes, et le 3 septembre, jour anniversaire de la victoire de Dunbar, il défit l'armée du jeune prince, et se hâta de revenir à Londres, où le Parlement lui prodigua tout ce que la flatterie peut offrir à un vainqueur.
Charles, après avoir échappé miraculeusement à la poursuite des soldats du Parlement, s'était embarqué pour la France, et Cromwell ne voyait plus
(1) Un soldat ennemi qui le reconnut ayant fait feu sur lui sans l'atteindre, Cromwell fit dire à ce maladroit : « Si tu étais un de mes soldats, » je te ferais punir pour m'avoir manqué en tirant de si près. »
personne entre le trône et lui. Déjà il exerçait de fait la souveraineté ; et ce n'est pas un de ses actes les moins remarquables que d'avoir chassé le long Parlement, et de l'avoir remplacé par une assemblée .toute de son choix. Mais il se lassa bientôt de son ouvrage : il signifia à cette assemblée avilie (i) Tordre de se dissoudre; la plupart de ses membres obéirent; ceux qui opposèrent quelque résistance furent chassés de la salle par une compagnie de soldats. En même temps un conseil de personnes pieuses et discrètes s'assembla, le j 6 décembre i653, à la chancellerie de Westminster; elle pria Cromwell d'accepter le titre de protecteur; Cromwell, après une feinte résistance, se laissa revêtir de cette dignité, qui mettait dans ses mains l'administration, la guerre, les traités, le droit de faire grâce, enfin tous les privilèges du trône, et fut installé à White-Hall, dans le palais des rois. Depuis cette époque , il gouverna l'Angleterre avec sagesse et fermeté. Dans l'intérieur, il tint tête avec vigueur aux orages, aux conspirations que les dissensions civiles et religieuses faisaient sans cesse renaître; à l'extérieur, sa politique prit une attitude respectable. Dans le concours de tou-
(1) Elle avait été surnommée the Rump (le Croupion).
tes les puissances de l'Europe, pour reconnaître le nouveau gouvernement de l'Angleterre , la France et l'Espagne briguaient chacune auprès du protecteur une alliance exclusive. Cromwell se décida pour la France , et résolut de saper les fondemens de la vieille monarchie de Charles-Quint; il envoya une flotte dans l'Inde, tandis que Blake (i) et Montagûe promenaient en vainqueurs le pavillon anglais sur la Méditerranée, et s'emparaient des trésors que le vice-roi de Lima apportait du Pérou en Espagne. Cromwell était au faîte de sa gloire et de sa puissance. Un colonel Jephson, croyant que son ambition désirait encore plus, proposa tout-àcoup de le faire roi. a Tais-toi , fou que tu es, » lui dit en souriant le protecteur; mais le Parlement, ne croyant pas à la sincérité de cette saillie, vint solennellement proposer la couronne à Cromwell, qui crut devoir la refuser. Ses prospérités et son ascendant s'affermissaient de jour en jour. Après la prise de Dunkerque, continuant d'associer ses troupes à l'armée française, il pouvait prélever encore sur les conquêtes de Turenne le prix de son
(1) Ce brave amiral était un zélé républicain , et à ce titre ennemi personnel de Cromwell ; mais il voulait servir son pays, et non l'usurpateur. « Notre devoir, disail-il à ses marins , est de combattre pour la patrie, en » quelques mains que soit le gouvernement.»
alliance, ou vendre chèrement aux Espagnols son changement et son appui. La supériorité de ses flottes et la terreur de ses victoires lui assuraient le respect de la Hollande ; et tel était son empire sur les états-généraux, qu'il obligeait cette république, alors le refuge de tous les bannis et de tous les cultes religieux, à défendre que le nom de Charles fût mêlé dans aucun temple aux prières publiques. Par une influence appliquée à de plus graves objets, il se rendait médiateur entre la Hollande et le Portugal , et il intervenait par ses ambassadeurs pour apaiser les différends de la Suède, son ancienne alliée, et de l'électeur de Brandebourg, qui avait reconnu avec empressement son élévation au protectorat. L'Italie le regardait avec terreur, comme le fléau du catholicisme , et c'était le bruit de l'Europe qu'il porterait bientôt la guerre jusqu'à Rome.
Dans ce rapide progrès des armes britanniques, les arts de la paix furent cultivés en Angleterre avec plus d'éclat que ne semblaient le permettre l'âpre violence du gouvernement militaire et la * tristesse de l'esprit puritain. Cromwell, sans connaître les lettres autrement que par l'étude contentieuse de la théologie , les favorisa de ses bienfaits.
L'université de Cambridge, dont il était chancelier, reçut de lui des manuscrits précieux. Parmi les écrivains qu'il accueillit avec faveur, la postérité distingue Milton,Hobbes, Bacon, Waller et Dryden.
Cromwell fut atteint en i658 d'une maladie de langueur qui le conduisit au tombeau, le 3 septembre de cette même année , jour anniversaire de ses grandes victoires de Worcester et de Dunbar. « On ne peut exprimer l'affliction de l'armée et du » peuple (écrivait Turloc à Henri Cromwell, le » second fils du protecteur) : son nom est déjà » consacré. Jamais homme n'a été l'objet d'autant » de prières qu'on en a fait pendant sa maladie. » Desassemblées solennelles se réunissaient chaque » jour pour demander à Dieu la continuation de » sa vie : de sorte qu'il est monté au ciel , embaumé » dans les larmes de son peuple, et porté sur les » ailes de la prière des saints. » La fortune extraordinaire de Cromwell justifiait cette grande illusion qui fut le caractère principal de son autorité. Cet homme, qui domina par les armes et la parole, n'avai t point fait la guerre jusqu'à l'âge de quarante-deux ans, et semblait incapable de séduire et dépourvu de tout moyen d'éloquence. Mais, comme s'il eût caché en lui des forces et des idées pour toutes les
chances de sa fortune, il parut successivement théologien, capitaine, politique, législateur, souverain. Son langage et ses sentimens grandirent avec sa fortune. La bassesse habituelle de ses manières fut remplacée par la hauteur et la gravité d'un maître. Ses plus amers censeurs ne lui ont pas refusé un esprit profond, une admirable prudence, la plus intrépide fermeté; mais, après Taudace, le plus puissant ressort de son élévation fut la connaissance des hommes et de l'esprit de son temps. Cette pénétration, qui lui apprit ce qu'il pouvait espérer du fanatisme, explique son hypocrisie. L'ambition seule lui inspira des crimes. La supériorité de sa raison lui permit rarement d'être persécuteur. Sa courte domination porta l'Angleterre au plus haut point de grandeur où elle soit parvenue avant de jouir de toute sa constitution , et il n'y a que la liberté qui lui ait été plus favorable que le despotisme de Cromwell (i).
(1) Cette notice a été tracée d'après la vie de Cromwell par M. Villemam, membre de l'Académie Française.