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LE CARDINAL DE RETZ

Jean-François-Paul de Gondi, cardinal de Retz, fils de Philippe-Emmanuel de Gondi, général des galères de France, et de Françoise-Marguerite de Silly, dame de Commercy, naquit à Montmirail, en Brie, au mois d'octobre 1614, et eut pour précepteur le fameux saint Vincent de Paul.

Destiné dès l'enfance à l'état ecclésiastique, il fut pourvu , en 1627, d'un canonicat de Notre-Dame par J.-F. de Gondi, son oncle, qui était alors archevêque de Paris ; et, après avoir achevé le cours de ses études , il prit le bonnet de docteur de Sorbonne. Cependant il se sentait peu de vocation pour l'Église, il disait lui-même qu'il avait l'âme la moins ecclésiastique qui fût dans l'univers; et il est assez plaisant de l'entendre raconter ses premiers pas dans la vie avec sa soutane et ses duels (j).

(1) Ses duels avec Bassompierre et le comte d'Harcourt, racontés dan> ses Mémoires, tome 1 , pages 3, 4, 5.

Après avoir vainement sollicité la renommée de parler de lui bien haut et de lui ouvrir avec fracas la porte des honneurs, les troubles de la minorité de Louis XIV lui présentèrent trop aisément l'occasion de satisfaire ce besoin de scandale et de célébrité. Nommé coadjuteur de l'archevêché de Paris en i643, il s'appliqua d'abord à se faire une popularité : il affecta une grande piété : il se montra souvent dans les chaires; il parlait bien : le peuple ne tarda pas à le mettre au rang de ses plus dignes pasteurs. Ce zèle apparent n'était que le voile de son ambition : c'était vers les affaires de l'État qu'il élevait tous ses vœux. Doué au plus haut degré du génie de l'intrigue, tout à la fois souple et audacieux, habile à se faire un masque des vertus qu'il méprisait; d'un caractère haut et redoutable, d'une mémoire prodigieuse, d'un esprit vif, pénétrant, inépuisable en ressources (i), il mesura de son coup d'œil d'aigle l'espace que livraient à son ambition les diverses factions qui

(1) Il était aussi doué d'une rare présence d'esprit. Un jour que, dans une émeute , un artisan avait le bras levé sur lui pour l'assassiner, il s'écria : Malheureux y si ton père te voyait/ L'artisan crut qu'il était le meilleur ami de sa famille, et il le protégea à son tour contre la fureur populaire. Depuis ce jour, Gondi portait assez habituellement un poignard dans sa poche : quelqu'un qui s'en aperçut s'écria un jour : « Voilà le • bréviaire de notre archevêque. »

agitaient et la cour et la ville; et il s'empara fièrement de toutes les avenues qui pouvaient le mener à la puissance. Véritable Protée de la Fronde, on le voit se mêler à toutes les cabales; figurer dans tous les mouvemens; s'armer de sa popularité tantôt comme d'une menace contre la cour, tantôt comme d'un moyen de réconciliation. Un jour il est dévoué à Anne d' Autriche, il accepte avec orgueil les rendez-vous nocturnes que la politique force cette princesse à lui donner à l'oratoire : il feint même d'en être amoureux (i), et le lendemain il la tourne en ridicule (a), et dirige contre elle tous les moyens de crédit et de faveur que, la veille, il avait mis à ses pieds. Ici c'est l'adversaire de Condé et l'un des auteurs de sa captivité ; là il traite avec ce prince pour le faire sortir de prison , et lui offre ses services pour perdre Mazarin. Ce ministre est le seul qui le trouve toujours.

(1) Madame de.Carigtian disait un jour devant la reine que lecoadjuteur était fort laid. La reine lui répondit : // a les dents fort belles, et un homme n'est jamais laid avec cela. Madame de Chevreuse, ayant appris ce mot , conçut pour Retz le projet de supplanter Mazarin dans le cœur d'Anne d'Autriche. Elle lui fit sa leçon , le coadjutcur la suivit docilement; mais ce manège de coquetterie ne détrôna pas le premier ministre. (Voir les Mémoires du cardinal db Retz , tome iii , page 521 .)

(2) « Je dis à mademoiselle de Chevreuse, qui affectait quelque jalousie » pour la reine , que je ne concevais pas comme Von eût pu être » amoureux de cette Suissesse. La reine ne me l'a jamais pardonné. »

( Retz , dans ses Mémoires, tome m, page 159.)

en tous lieux , fidèle à sa haine , dont la source première était la jalousie. C'était peu d'avoir été comme lui nommé cardinal , on prétend qu'il aspirait à le remplacer et dans le gouvernement et dans la faveur d'Anne d'Autriche; l'impossibilité d'y réussir s'exhala contre son rival en clameurs, en libelles (i), en railleries, en persécutions; mais Mazarin, à son retour, prit bien sa revanche; et les donjons de Vincennes furent chargés de le venger (a). Sur les sollicitations du clergé de Paris , on

(1) Le nombre de satires et de libelles que Retz composa ou fit répandre pendant les troubles de la Fronde est prodigieux. 11 appelait cela la provision des bons bourgeois de Pcuïs. Les écrits et les journaux du temps en font foi. On distingue dans ce nombre le Bon Frondeur, le Solitaire, les Intérêts du temps , le Frai et le Faux de M. le Prince et de M. le cardinal de Retz , etc. , etc.

(2) « J'allai au Louvre le 19 décembre 1652, et je fus arrêté dans l'anti- » chambre de la reine par M. de Villequier, qui était capitaine des gardes » de quartier. 11 me conduisit d'abord dans un appartement où les officiers » de la bouche m'apportèrent à dîner. On trouva très-mauvais à la cour » que j'eusse bien mangé ; on m'emmena ensuite à Vincennes , où l'on me

* mit dans une grande chambre où il n'y avait ni tapisserie, ni lit , ni feu. ■ J'étais gardé par un exempt qui me volait mon habit, mon linge, mes » souliers... Le soulèvement du clergé en ma faveur obligea la cour à me » traiter un peu mieux; on me donna des livres et un médecin. Je ni'occu- » pai fort à l'étude dans tout le temps.de ma captivité à Vincennes, qui » dura quinze mois. J'offris ma démission de l'archevêché de Paris pour » obtenir ma liberté ; on me transféra provisoirement au château de Nan- » tes, sous la garde de M. le maréchal de La Meilleraye, en attendant la » réponse du pape , qui ne voulut point agréer ma démission. On resserra » mes fers. Montrésor me fit donner un petit billet ainsi conçu : Fous de- » vez être conduit à Brest dans la fin du mois, si vous ne vous sau-

• vez. Je résolus de penser tout de bon à me sauver; et, le 8 août 1653, à » cinq heures du soir, je descendis du bastion, qui avait quarante pieds de

consentit à mettre un terme à la captivité de Retz, pourvu qu'il donnât sa démission de son archevêché. Il s'y soumit , mais il ne fit que changer de prison : on le transféra dans le château de Nantes. Il fut assez heureux pour s'échapper, et, dès qu'il se vit en liberté, il révoqua sa démission* et sortit du royaume. Il passa en Espagne, se rendit ensuite à Rome, où il assista au conclave d'Alexandre VII; quitta l'Italie pour se rendre en Franche-Comté ; erra long-temps en Hollande, en Flandre, en Angleterre, et ne reparut en France qu'après la mort du cardinal Mazarin (i). Ce fut alors que le roi lui donna l'abbaye de Saint-Denis : devenu ami de la

• haut, une corde entre les jambes. Mon valet de chambre amusa mes

• gardes en les faisant boire. Je fus à cheval avant qu'il y eût la moindre

• alarme ; mais ce cheval prit peur de la réverbération du soleil ; il fit un

• grand sursaut et retomba des quatre pieds. J'en fus quitte pour l'épaule

• gauche qui se rompit contre la borne d'une porte. J'arrivai pourtant au » lieu du rendez-vous, où m'attendaient M. de Brissac et le chevalier de » Sévigné avec un bateau. Je m'évanouis en y entrant. Je voulus remon-

• ter à cheval quand nous eûmes passé la rivière ; mais les forces me man-

• quèrent, et M. de Brissac fut obligé de me faire mettre dans une grosse » meule de foin, où il me laissa avec un de mes gentilshommes qui me tc-

• nait entre ses bras. La nuit, M. le duc de Brissac vint me prendre avec

• vingt cavaliers, et me transporta à Machecoul. Je m'embarquai au port

• de La Roche. »

(Retz, dans ses Mémoires, tome m, pages 376-384-414-424-440.) (1) Lorsqu'il revint se jeter aux pieds de Louis XIV, ce monarque lui dit : * Monsieur le cardinal, vous avez bien des cheveux blancs. — Sire , » lui répondit le cardinal de Retz , on blanchit aisément lorsqu'on a le . malheur d'être dans la disgrâce de Votre Majesté. .

relraite autant qu'il avait été partisan du tourbillon des affaires, aussi tranquille et simple qu'il avait

été turbulent et fastueux (i), aussi dédaigneux

des grandeurs humaines et des plaisirs du monde,

qu'il s'en était montré jaloux (2), le cardinal de

Retz termina, le 24 août 1679, dans un repos

pieux, la destinée la plus active, la plus variée, la

plus dramatique qu'il soit peut-être donné à un

homme d'accomplir.

(1) 11 était magnifique dans ses dépenses. Dans son voyage à Compiègne auprès de la cour, en 1652, il tenait sept tables servies en même temps, et il y dépensait huit cents écus par jour. « Ce qui est nécessaire, » disail-il , n'est jamais ridicule : je rentrai dans Paris avec un applau- » dissement incroyable. »

Lorsqu'on lui reprochait l'énormité de ses dettes : t J'ai bien supputé , » répondait-il : César à mon âge devait six fois plus que moi. - La vente de ses bénéfices et les économies qu'il s'imposa sur la fin de sa carrière le mirent à portée de payer tous ses créanciers avec la plus scrupuleuse exactitude,

(2) Le cardinal de Retz était fort galant, et ses mémoires, qui sont entre les mains de tout le monde , laissent entrevoir quelques aventures qu'il raconte avec une complaisance coquette. On dit qu'il avait encore été beaucoup plus indiscret , mais que quelques religieuses de Commercy , auxquelles il confia son manuscrit , retranchèrent en le copiant tous les traits qui paraissaient offenser la sévérité des mœurs.

iu.

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