COMPLIMENT AU ROY
Knfin donc je vous tiens, Sire, et je vous attrappe :
Depuis lonj^temps je ris sous cape l']n préparant ce lour à \'otre Majesté: VAle comptait encore aujourd'hui me siu'prendre, Mai j'avais des espions cpu m'ont beaucoup Conté, Us m'ont instruit du jour cpi'on devait vous attendre.
Sire, avouez de bonne foi Que j'aurai du talent pour la supercherie ; Et pour mon coup d'essai je crois sans flatterie Que c'est bien débuter que d'attraper un roi,
xMaître célèbre en tromperie.
Je sais vos malices par cceur Et j'ai tout le détail de leur chronologie.
Dans le printemps de votre vie, On prétend qu'en amour vous étiez fort trompeur.
Ce sont de ces tours sans excuse ; Mars vous a couronné des plus brillants lauriers Et vous étiez au ran<;- de nos héros g-uerriers, \^ous scavcz allier le courag^e à la ruse ; J'ai grande opinion de votre probité.
Mais vous avez au jeu bien de l'haliileté : Peut-être rendez-vous la fortune inéLiale, Cela n'empêche pas d'être un grand saint, dit on, Je n'en veux pour témoin que Saint-Franrois de Sales Que l'on a taxé d'être un tant soit peu fripon. Votre savoir magique amoureux du prodige Paraît aux élcmcns donner un cours nouveau ;
68 iiisToiUK i)i: ciiATKAi' 1)1-: w.m.miaaa:
A nos re^Jirds Ironipés vous nirrc*/ un cliâlcau : Vcut-oii aj)|)rorondir le charme du prestige On esl surpris de voir que ce n'est rjue de l'eau.
Va\ des édifices immenses.
Votre Majesté semble épuiser son trésor, Mais vous en résume/, pour soutenir encor Le pauvre, l'orphelin, les arts et les sciences.
Avec vous les adulateurs Sont bien embarrassés ; vous les attrapez, sire ; Et pour vous garantir de tous les traits llalteurs. Vous en laites cent fois plus qu'ils n'en peuvent dire En un mot vous mettez tout le monde en défaut Excepté moi pourtant qui suis encor plus line :
Dussiez-vous m'en faire la mine
Gela ne me fait rien, il faut De nos amusemens écouter les mélanges ; A Votre Majesté le tout est adressé ; Et nous la forcerons d'entendre ses louanges
Pour la punir des tours de l'an passé.
Aussitôt après les charlatans chantèrent^ :
On ne voit plus que charlatans.
A tromper tout le monde s'occupe ; C'est un jeu, c'est un passe-temps.
Tour à tour l'un de l'autre on est dupe, Chacun prend pour devise aujourd'hui A trompeur trompeur et demi.
Grand roi, dieu du monde entier, Vous êtes expert en tricherie.
Pour l'honneur de notre métier Exercez la charlatanerie.
C'est à nous de chanter aujourd'hui De trompeur trompeur et demi.
Nous vous avons vu tour à tour Héros chez les guerriers et les belles ; Vous leur avez joué maint tour ; Beaucoup nous en diraient des nouvelles. Si vous trompez nous trompons aussi.
A trompeur trompeur et demi.
1. Une mHsi({iic maniKscrifc lut luilc exprès puur ees eouplcls.
NOUVELLES FfcTES DONNÉES A ItAflATEr.LE 69
L'envie en aif^uisant ses traits l'jspérait vainement vous surprendre.
Vous la trompe/, clans tous vos faits.
Nul ne peut y trouver à reprendre :
Esprits jaloux, venez, vene/.-y.
A trompeur, trompeur et demi.
Contre le poison des flatteurs
Vos vertus sont le vrai spécifique.
En dépit de ces séducteurs
Pour vous leur élof^e est véridicpie.
Adulateur, venez, venez-y.
A trompeur trompeur et demi.
Tel qui n'attend que des rij^ueurs De sa fortune trop indif^^ente Se voit comblé de vos faveurs.
\'ous aimez à tromper son attente ; l'it toujours en agissant ainsi.
Vous ne trompez pas à demi.
Cent fois l'amour voulut, dit-on.
Vous soumettre à son pouvoir suprême ;
Cent fois malf^ré sa trahison
Sous vos lois il fut ranj^é lui même.
Fripon d'amour, \cnez, venez-y.
A trompeui', trompeur et demi.
Si jamais ce petit lilou
Voulait me ranger sous son empire,
Comme lui on verra l^ijou
Lui jouer plusieurs tours et lui dire :
Fripon d'amour, venez, venez-y.
A trompeur trompeur et demi.
Des doux regards, des mots flatteurs (]omme vous nul ne sait la rubrique; De lart qui i^agne tous les cœurs.
C'est vous qui m'apprenez la pratique.
Fripon d'amour, venez, venez-v.
A trompeur trompeur et demi.
L'an passé, vous en souvient-il ?
Nous comptions vous donner une fête ; X'^otre esprit espièp^le et subtil
70 iiisTOii'.i: i)i: ciiatkat di; i'.a(;a'h;m,k
l^a (lércin^e au momeiil (ju^jii 1 apprc'le. Si vous trompe/, nous trompons aussi.
A Irompeur, trompeur et demi.
Vous pensiez encore en ce jour Eluder nos transports d'alléj^resse ; Mais je vous tiens et noire amour Pourra l'aire éclater sa tendresse ; C'est à nous à chanter aujourd'hui :
A trompeur, trompeur et demi.
Gela fut suivi d'un chant bizarre ayant pour refrain,
Sada ballare Sada cantar
pour annoncer l'orchestre, et l'arrivée des comédiens du Mans.
Ils arrivèrent dans Tordre suivant : un trompette, un tambour, la Rancune, le Destin, Frontin, l'Olive, Léandre, les symphonistes ; la charrette de la comédie charg^ée des décorations, avant au-dessus une nourrice avec un enfant ; et le carrosse des comédiennes dans lequel étaient :
M*' la Caverne Desglands.
L'Etoile Favart.
Angélique Chanville.
Rag-otin à cheval.
Les comédiennes descendirent de carrosse et s'arrangèrent en cercle sous le balcon du Roi, avec les comédiens et leur suite ; puis La Rancune s'approcha pour faire sa harangue :
Sire,
La comédie étant un divertissement
Qu'un prince comme vous prend ordinairement,
Nous venons vous l'offrir avec son plus beau lustre ;
Des grands acteurs du Mans voici la troupe illustre
La Rancune d'abord (il fait une révérence], TEtoile, le Destin,
Madame la Caverne et monsieur Ragotin,
Frontin avec Léandre, Angélique et l'Olive,
Tous enfin animés de l'ardeur la plus vive.
Nous quittons sans rej^ret le pays des chapons ;
Aux applaudissements, sire, nous échappons
Pour chercher en ces lieux un hameau plus solide.
Si TeireL répondait au /.èle cpii nous g-uide.
Autant que les héros du théâtre français
Nous serions couronnés des plus brillants succès
l*]l nos rivaux jaloux céderaient la \'ictoire :
De plaire à Stanislas dépendra notre j^loire.
Informés par les cris de la Nimphe à cent voix
Que Ton verrait ici le plus sa^e des rois
D'un théâtre ambulant nous char<^eons nos charrettes.
Et nous accourons tous en piquant nos ma/ettes
Pour préparer des jeux moins que pour admirer.
Un roi que ses bienfaits partout font adorer;
h^t qui doit aux vertus Téclat cjui Tenvironne ;
Mais je sens qu'en ce jour l'austère vérité
M'oblige à vous donner son encens mérité :
Je réserve mes traits pour mes chers camarades :
S'il faut parler sans fard, ils sont assez maussades ;
Mais pour vous amuser, ils feront leurs efforts;
Déjà votre présence anime leurs transports.
Le désir de vous plaire enfante des miracles,
De notre insufîlsance il vaincra les obstacles.
Vous faites d'un regard éclore les talens
Et si nous vous plaisons, nous serons excellens.
Gela fut suivi de la comédie V Assemblée des comédiens du Mans.
Après la comédie, des couplets furent chantés par Angélique, l'Etoile, l'Olive et la Rancune^ puis il y eut un deuxième divertissement de Bohémiens.
L'amour bohémienne s'approcha du roi et lui fit le compliment suivant :
Sire, Sous cet habit vous devez me connaître,
Je vous accompagne toujours.
Mon bonheur dépend de vos jours,
l^L c'est vous qui me faites naître.
Je suis lamour, non ce dieu dont les traits
Portent le trouble et le délire,
Mais cet amour qui suit l'empire
D'un roi c(ui répend les bienfaits.
72 iiisioiitK Dr f;FiATi:\r di: wscvvfaaa:
,I()iiil-oii (le \'f)lr(' présfMice?
()m éprouve tous mes iittrails ; Dans votre coaii" mon em[)ii-e commence \'oLis me laites passeï* dans ceux de vos sujets ;
Vos actions l'ornienl mon existence.
Mais il l'aut s'il vous plaît me prêter votre main. Pour le bonheur du monde elle est toujours ouverte.
J'y i'erai tpiehpie découverte.
Je j)rédis l'avenir, mon savoir est certain.
Oh ! oh I la chose est étonnante :
VjVX voyant votre main, je lis dans votre co'ur. Ah ! sire, le beau livre ! et qu'il vous fait honneur!
Quelle est cette étoile éclatante?
Vers elle l'indigent élève ses rejj^ards. Sa bénii^ne iniluence adoucit la misère ; Favorable aux vertus, aux talens, aux beaux-arts, l^lle donne la vie à tout ce qu'elle éclaire :
On penserait que c'est votre portrait.
Sire, il n'est point étranj^er à la France,
On y connaît la reine à chaque trait.
Sa perfection vient de votre ressemblance. Mais de cette autre ligne observons bien les traits : Sans aucune traverse elle paraît suivie. Qu'elle est longue ! vraiment c'est celle des bienfaits, Et c'est en même temps celle de votre vie.
Dans votre main lorsqu'on lit comme moi. C'est un joli métier celui de Bohémienne Vous vivrez plus d'un siècle, en bon père, en grand roi,
Sire, voilà de bonne foi Votre bonne aventure et plus encore la mienne.
Puis les Bohémiens chantèrent:
Air : La Bonne Aventurr nu f/ué.
En ces lieux nous arrivons l^e Bohême en droiture ; L'avenir nous prédisons.
Nous cherchons et nous disons La bonne aventure au gué, La bonne aventure.