‹ Le chateau de BrandisChapitre 1 sur 7 · IMPRIMERIE DE CE. GRUAZ · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE DE CE. GRUAZ

Rue du Puits- Saint-Pierre.

LE

®hâU«tt h$ %vaniit^^

Yully, canton de Vaud, le 3 juin liJOS.

Les souvenirs sont tristes ; heureux , on pense à l'avenir, on forme des plans, on v en avant; mais lorsqu'on regarde derrière soi, c'est qu'on est découragé, c'est que le présent mécontente et que l'avenii* offre peu d'espérances. Depuis quelques jours je suis livré à l'empire des souvenirs ; comment pourrait-il en être autrement en revenant après quatre ans d'absence habiter la campagne où j'ai passé une grande partie de ma vie, où j'ai été entouré de parents, d'amis, et où je me trouve seul ?

Les premiers jours de mon arrivée j'ai été occupé d'arrangements et de comptes , maintenant tout est fini. Délivré d'affaires qui m'étaient pénibles, j'ai été revoir seul les environs, j'ai traversé de belles prairies, où la verdure, l'odeur des fleurs, le bourdonnement des insectes, peignent si vivement l'été ; je me suis rappelé les joies de mon enfance, et les émotions d'un âge moins éloigné. Certainement le sentiment de la vie qui s'écoule, qu'elle ait été heureuse ou non, a quelque chose de mélancolique. Ils sont passés ces jours d'autrefois, et ils ne reviendront plus ; on ne peut plus dire : Je ferai ceci ; je suivrai cette carrière ; iJ est trop tard maintenant, et si on se surprend encore à imaginer des plans , on se rappelle bientôt que ce ne sont que des rêves : il faut les reporter sur ceux que nous aimons et qui nous suivent. Puissent-ils être plus sages que nous et mieux profiter des années qui passent si vite !

Au détour d'un chemin, j*ai vu de loin venir le pasteur de Vully sur son cheval Isabelle^ se

promenant, comme il y a quatre ans, comme il y a six ans, sur le même cheval; celte régularité dans les habitudes , celte fixité dans sa vie, tandis que tout a cliangé pour moi, m'ont fait envie. Isabelle était connue de toute la paroisse, et les amis de la maison, après avoir demandé au ministre des nouvelles de sa lemme et de son fils, ajoutaient souvent : Et Isabelle? Cette vieille amie de la maison m\i paru seulement avoir la tête un peu plus basse et le trot encore plus lent qu'avant mon départ pour Paris. Je me suis arrêté, le cheval comprenant mon intention s'est arrêté aussi : C'est M. Jenhars, s'est écrié le Pasteur abandonnant les rênes; il est descendu, il m'a embrassé, il a voulu absolument me conduire chez lui, marchant à pied à côté de moi. Depuis mon arrivée, un sentiment irréfléchi m'a^ vait porté à éviter les gens que j'avais connus, mais l'accueil de M. Guirand a été si amical, que je me suis reproché ce sentiment. Je Tat retrouvé le même que je l'avais laissé, avec sa j(danière franche et bienveillante ; sa femme

m'a parlé d^Adélaïde avec un ialérét qui m'a touché ; ils m^ont relenu à passer la soirée, et m'ont engagé à venir souvent les voir ; ils sont seuls aussi, leur fils les a quittés pour achever ses études à Lausanne. M. Guirand a tant de calme et de piété , qu'on se fait du bien avec lui. Certainement on gagne à ne pas rester enfermé dans le cercle étroit de ses pensées. Il ne faut pas vivre toujours seul. L'homme a besoin de distraction , de conversation ; il a besoin d'entendre la voix de ses semblables.

4' juin.

J'ai passé la journée à mettre en ordre d'aticiens papiers. J'ai trouvé une grande masse de lettres de dififérentes époques, je me suis enfoncé dans cette correspondance et j'ai vécu pendant quelques heures à cinquante ans en arrière. Que de récits, d'explications, de grandes et importantes affaires dont la trace est perdue ; avec quelle vivacité on en parle cependant ! Mon grand-père se décide à quitter

le service militaire ; on pense à mettre un enfant au collège; cet enfant, c'est mon père.

C'est un immense secret qu'il faut cacher trèslong-temps. Le mariage d'une jeune fille...

puis-je l'avouer, maintenant que celte jeune personne est morte depuis trente ans? Et nous aussi, nous passerons avec nos grandes occupations, nos soucis et nos peines. La feuille que j'écris, si le hasard la conserve, sera un papier antique, qtsi amusera celui entre leâ mains de qui elle tombera.

J'ai retrouvé dans les écrits plus récents, un journal que j'écrivais avec beaucoup de détails sur les développements el le caractère do ma fille. C'était après le terrible événement qui bouleversa ma vîe. Alors je me consacrai entièrement à Adélaïde, elle devint l'unique intérêt de mon existence : que d'inquiétudes je me faisais sur sa santé, je parle de ses leçons, de ses progrès, de son affection pour moi; je n'oublie pas de raconter ses mots remarquables. Ce journal m'a tour à tour touché et amusé ; je veux le continuer puisque j'en ai le

temps, n y a dans la relation d^un père avec sa fille 9 une nuance qui n'existe pas entre un père et son fils ; plus d'égards et moins de familiarité. Il y a dans les manières d'une petite fille une certaine adresse , une douceur , quelque chose d'insinuant. Son babil, ses caresses, les moyens qu'elle mettait en œuvre pour plaire et séduire .avaient un grand pouvoir sur moi , et je m'étends longuement sur ce sujet dans mon journal. Elle connaissait déjà le moyen d'obtenir ce qu'elle désirait; elle prenait trop d'empire sur moi. Quelquefois cependant, honteux de ma faiblesse, je m'armais de sévérité, je cuirassais mon cœur; je me refusais à ses fantaisies , je la grondais ; je la punissais même à son grand étonnement, à sa grande indignation, mais ensuite, j'étais si malheureux de sou chagrin, que je cherchais à me faire pardonner moi-même.

Ma réputation fut bien vile faite dans les environs; on parla d*abord de cette grande indulgence à la bonne : — Que voulez-vous, répondait-elle; monsieur veut qu'on ne la

If

contrarie en rien? Ensuite ce fut mon tour. Il y a peu de parents qui n'aient éprouvé ce genre d'épreuve, d'avoir des conseils à recevoir de tout venant, sans que ceux-ci fassent attention aux circonstances particulières et au caractère de rélève. Des dames qui n'avaient jamais eu d'enfants , voulaient me communiquer leurs principes d'éducation. Il est clair , disaientelles, que c'était moi qui obéissais et la petite qui commandait, la chose sautait aux yeux; tout le monde en faisait la remarque. Des pa> rents, dont la famille avait assez médiocrement réussi , venaient me dire en confidence comment ils s'y étaient pris pour corriger tel défaut, pour combattre telle disposition dont ils avaient cru voir les germes chez Adélaïde. Ces observations me piquaient d'autant plus qu'elles étaient fondées. Il fallait prendre un parti, je sentais moi-même que les choses ne pouvaient rester telles qu'elles étaient ; après beaucoup de réflexions , je me décidai à mettre ma pauvre fille en pension. Le ciel m'a dirigé dans le choix de la maîtresse ; il m'en a fait-

trouver une telle que j^aurais pu la désirer- Le caractère d'Adélaïde s'est assoupli et s'est formé ; elle a fait quelques progrès dans ses études. Lors de mon dernier passage à Genève, j'ai jugé que je n'avais rien de mieux à faire que de la laisser chez une personne qui mérite toute ma confiance.

3 jum.

Après le dépari de ma fille , je me trouvai bien isolé, je voulus me livrer à un nouveau genre de vie ; j'essayai de l'agriculturej de l'étude 9 de la société. Las de tout cela , je pris enfin le parti de voyager; l'isolement, l'inoccupation, le manque d'intérêt, me conduisirent là où tant de gens oisifs se jettent : à Paris. Je ne sais quel triste concours de circonstances me poussa peu à peu dans les spéculations d'argent, moi qui n'en avais nullement le goût. J'étais entouré de gens dont c'était la principale affaire ; j'entendais parler de gains considérables, je résolus d'essayer ; d'abord ce fut ti-

midement ; on riait de ma pradence. Malhea^ reusement, le succès me fit regretter de n'avoir pas été plus hardi , et je me crus un grand financier. Je possédais une fortune sufiisanle et je n'avais nul besoin de faugmenter ; mais une fois lancé dans cette carrière où je n'avais vu qu'une distraction , je ne sus pas m'arrêter.

. J'obtins d'abord ce que je désirais el j'augmentai ma fortune ; la pensée de voir ma fille une riche héritière, la plus riche peut-être de son pays, me flattait, mais il était presque impossible que les revers- n'arrivassent pas aussi : ils fondirent sur moi d'une manière inopinée. Il y eut une crise financière ; je fis de grandes pertes, j'avais des craintes encore plus grandes et on me félicitait de mes succès que j'aurais beaucoup donné pour n'avoir jamais entrepris de spéculer. Malheureusement, je n'avais pas une idée nette de ma position , ]e craignais de meure mes affaires en règle et je vivais dans une pénible incertitude. Une perte nouvelle, des engagements à remplir, me firent sentir

Purgente^ nécessité d^arracher le bandeau dont je voulais me couvrir.

Je me rappelle Témotion avec laquelle je commençai ce travail ; elle augmentait à mesure que j'approchais du résultat; avec quelle terreur je découvris que je devais plus que je ne possédais; je cherchai à me rassurer, je voulus recommencer mon compte, mais envain, mon trouble ne me le permit pas.

Quelle nuit que celle qui suivit celle horrible découverte; je me voyais déconsidéré et> implorant de la pitié de mes créanciers quelques secours pour ma pauvre fille dont je ve> nais de détruire Tavenir; pour moi je m'éloignais, je partais pour l'Amérique, je consacrais le reste de ma vie à un travail pénible afin de gagner la. subsistance de mon enfant ainsi que la mienne. Quel avenir !

Je me décidai à aller avouer ma position à la personne qui m'inspirait le plus de confiance, c'était un homme qui entendait les affaires et qui y avait eu des succès. Il jouissait de la réputation d'une grande probité; d'abord je

Tavais consulié, eosuile je m^étais éloigné de^ lui parce que je savais qu'il blâmerait mes entreprises. Dans tout autre moment, aller confier mes folies à un étranger m'aurait beaucoup coûté, mais alors j'étais trop heureux de trouver quelqu'un qui voulût bien me donner des* conseils. L'instant oit je me présentai devant cet homme froid et flegmatique, lui faisant l'aveu de mes craintes avec trouble et presque de l'égarement, ne sortira jamais de ma pensée : il m'écoutait sans m'interrompre , sans me donner de ces consolations banales dont j'aurais eu un si grand besoin : J'espère, me ditil enfin, que vous vous exagérez votre position ; au reste , je ne puis rien décider dans ce moment, remettez-moi vos livres, je vous promets de m'en occuper dans la journée; revenez demain à cette heure- ci.

On comprend avec quel sentiment j'arrivai le lendemain ; je n'étais pas encore entré que mes yeux cherchaient à lire mon sort dans les siens , il me sembla qu'une heure s'écoulait avant qu'il prît la parole. — Vous vous êtes

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trompé dans vos calculs, monsieur, me dit-il ; loin que le passif Pemporie, il y a un excédant. II continua , mais je n'en entendis pas davan^ tage. Je ne serai pas déshonoré, pensai-je, et ma iille ne sera pas dans la misère ; une montagne cessa de peser sur mon cœur. — Comme je le disais 9 répéia-t-il, comprenant que je n'avais pas suivi ses paroles, vous ne feriez perdre à personne si vous arrêtiez vos comptes aujourd'hui même. J'aurais voulu me jeter à sou cou, le couvrir de mes larmes , lui dire : Vous êtes mon sauveur , je vous dois plus que la vie; cependant je me contins.

Malheureusement , ajouta-t-il , cet excédant est peu considérable ; cependant , outre les propriétés que vous avez en Suisse et dont je ne connais pas la valeur, il vous restera quel-^ que chose. — Tenez, voyez le compte que j'ai dressé en mettant les choses au pis. Votre erreur vient de deux causes; d'abord vous avez donné un prix trop faible à quelques valeurs, ensuite vous avez fait, à la fin surtout, plusieurs erreurs de calcul. — Etes-vous bien

sûr, monsieur? — Très-sûr, j'ai fait deiix fois tous les comptes , et je suis arrivé au même résultat; j'ai passé une partie de la nuit à m'occuper de vous. Maintenant que je vous ai tiré dMnquiétude, YOuiez*-vous un conseil? — Ah ! donnez , je le suivrai aveuglément. — Si vous étiez un homme plus accoutumé aux spéculations, vous ne vous effraieriez pas de cette bordée ; combien il y en a qui, plus mai placés que vous, conservent leur sang-froid.

Je vous dirais : attendez que cette crise soit passée ; mais dans l'état où je vous vois je ne saurais vous le conseiller; on devine facilement, monsieur, permettez-moi de vous le dire, que vous êtes novice en affaires; on pourrait aussi s'en douter par la nature de celles qu'on vous a engagé à faire. La position d'un homme délicat, dans un pareil tripot, est toujours fâcheuse ; croyez-moi , sortez au plus vite de tout ceci. — Quelque peu qui me reste, lui dis-je, je me trouve maintenant très-riche, je vais tout de suite — TJn moment cependant, il ne faut pas non plus céder à un moa-

tement (Tépoavante irréfléchi. Voulez- vous me confier la lîquidalion de tout ceci, je vous promets d'agir comme pour moi-même , j^y mettrai plus de sang-froid que vous et je ne hasarderai rien; les choses peuvent s'améliorer; calmez-vous et laissez-moi le soin de tout. Je ne pus que faiblement exprimer ma reconnaissance à celui qui me tendait Ja main pour me retirer du précipice.

. J'étais impatient d'être seul, je rentrai précipitamment chez moi , je me jetai à genoux pour remercier Dieu. Quel calme après tant d'émotions! Ma bonne Adé^taïde , ton sort ne sera pas changé. Ah ! tout ce qui me restera sera pour toi, je ne te quitterai point. Ma joie surtout fui extrême quand je vis que je pouvais garder Yully qu'elle aimait tant. Je brûlfjiis d'envie de me retrouver dans ce séjour de paix, loin des agitations , des idées fatigantes de gain et d'ambition, des jours sans calme, des nuits sans sommeil. Je me transportais sous cette allée de chênes oii j'avais vu mon père, où ma fille avait été élevée. Après tant d'orages^

quel repos déncieux ! Cependant je pensai que eelte campagne était trop considérable, qu'elle était une propriété de luxe , menée pendant mon absence avec assez de négligence* Je ré< soins de la diminuer ; j^écrivis dans ce sens à mon gérant, et en arrivant ici j^ai terminé la vente d^une partie du domaine. Il me reste

maintenant quatre mille francs de rente dont plus de la moitié est absorbée par les dép^ises pour ma fille; avec le reste, je puis faeî* tement..—

J^ai été interrompu hier par M. Guirand«>

— Puisque vous ne voulez pas absolument venir chez moi, m^a-t-il dit, il faut bien que je vienne vous chercher. Toujours seul, mon cher monsieur? avez-vous donc oublié vos amis ?

— Je m'excusai sur mes occupations. — Je sais, en effet, dit-il, que vous avez eu beaucojap dWaires ; puis il resta un moment sans parler» Je veux franchement, ajouta-t-il , vous dire le motif qui m'amène : ma femme et moi nous

âVoDS remarqué que vous éliez sérieux, bien plus sérieux qu'autrefois ; ce peut être l'effet de Page, ce peut être aussi le résultat de quelque peine que vous ne voulez confier à personne ; dans ce cas-là, oubliez ce que je viens de dire, mais la pensée m'est venue que si vous aviez quelques chagrins, cela vous soulagerait de les confier à un homme qui vous est attaché. -^ Mon cher monsieur Guirand, je suis touché de votre amitié. Je ne veux point vous faire un mystère de ce qui me préoccupe et qui doit être connu tôt ou tard, qui Test déjà peut-être; vous me mettez à l'aise en m'engageant à en causer avec vous. J'ai fait de grandes pertes, mais ce ne sont que des pertes d'argent et que l'on doit oublier. Je lui racontai alors ce que j'écrivis hier. Après de si vives inquiétudes, je devrais m'eslimer heureux. Cependant, quand je me suis vu obligé de morceler celte campagne, que j'ai entendu tout le monde s'étonner d'une mesure dont seul je puis juger la nécessité, lorsque j'ai été obligé de me soumettre à tantde réductions, mon orgueilaélé

SI

humilié, j'ai craint les propos qui se liendraieoC à celte occasion, ainsi que les questions qu'on pourrait me faire; ne. croyez pas que je vous mette dans le nombre de ceux que je redoute, je vois le sentiment qui vous anime ; mais je pense trop souvent que par ma propre faute j'ai perdu les deux tiers de ma fortune, gâté mon avenir 'et celui -de ma fille; je me reproche d'avoir si vile oublié mes angoisses. Vous allez me gronder, monsieur le Pasteur, vous aurez raison. — Je ne vous {[ronderai . point , monsieur Jenhars, dit-il avec son indulgence ordinaire, je ne suis nullement étonné de ce que vous éprouvez, c'est une snilede fatigues et de toutes vos émotions; à noire flge il faut uq peu de^empç pour s'habituer à un genre de vie différent de celui que l'on a mené long-temps ; l'ait* pur et la vie de la campagne vous remeltroat bientôt. Je ne vous dirai pas que dans l'état de médiocrité, où vous vous trouvez, vous possédez un revenu double du mien , moi qui ai toujours eu le nécessaire et qui n'ai jamais désiré davantage; ce rapprochement ne serait pas

faste , parce que ayant été aoconiomé à beaucoup plus d^aisance que moi, vous devez la regretter. — Ah ! ne dois*je pas porter la peine de mon imprudence ! — Considérez combien Dieu vous a laissé de biens ; voiis l'avez senti vous-même, ce qui vous est resté de votre fortune vaut dix fois , cent fois ce que vous avez perdu, puisque c^est poui' vous le nécessaire. Vous avez une fille que vous chérissez, une enfont qui fera la joie de votre vie, si une maladie..... — • Arrêtez, monsieur le Paëleur, n'en dites pas davanta^ , pardonnez-^noi une faiblesse que je vous ai confiée et qui ne peut résister à la plus simple réflexion. — C'est bien, et pour commencer, v^ei demain passer la journée à la Cure, vous savez (jat nous dînons de bonne heur«, nous aurons lé loisir de parler de Pancien temps. V(ms me le promettez? — Avec qui puis-je être mieux qu'avec vous? — Adieu donc : Je vous remercie de votre confiance «t je vods quitte souhÈgé.

20 juio.

Voici deux lettres qui m'ont fort occupé.

La première est de ma fille.

Mon cher Père y

D y a long-temps que fAi le projet de rovai écrire- poor vous commnniqaer une demandé à laqndle je pense beaucoup, et surtout de^ puis voure dernière visite, fl y a quatre ans que je suis en pension ; j^ai seize ans M demi paf*^ ses; ne serait-ce pas le moment de me. faire revenir à la maison? A la bonne heure, qoaud vous viviez à Paris; mais à présent que vous êtes sent à YuUy, pourquoi mé laisser ici?

N'ai'je été éloignée de vous assez long-temps ?

Autrefois,' j'avais des amies chez mademoi-^ seH6 Desgranges. Elles sont toutes parties maintenant, et je reste avec des petites qui ont deux ou trois ans de moins que moi. J'ai appris uni peu de musique, un peu de dessin; un peu d'anglais. Tout cela, je pourrais le com tinuer auprès de vous. Je lis l'histoire ancienne

de Rollin pour la seconde fois, j'en sais déjà à. la troisième guerre punique. Je sais par cœur les rois de France de la troisième race ; les autres sont si anciens qu'on ne s'en occupe guère. Je sens que je n'apprendrai plus rien ici, tandis qu'en lisant le soir avec < vous, je ferai de rapides progrès. Je transporterai aussi le piano que vous m'avez envoyé de P^ris et je vous ferai de la musique. Mon cher père, cela ne vous amusera4-il pas ? Car, le peu que je sais, à qui doit-il servir, si ce n'est à vous? Il m'a semblé, la dernière fois que je vous ai vu , que vous étiez triste ; cette idée me tourmente; je vous aime tant, que je vous égaierai. Je pense continuellement à la. fie que nous mènerions dans notre jolie campagne ,. nous serions si heureux ensemble , je n'aurais jplus rien à désirer dans ce monde. Ce bonheur serait si grand que je ne sais ce que je ferai si vous m'ôtez cette espérance. Ah ! mon père, vous avez toujours été si bon pour moi , je vous en, conjure, ne me refusez pas.

Deux jours après j^ai reçu la lettre suivante de la dame chez laquelle elle est en pension.

Monsieur !

Adélaïde m^a dit qu'elle vous écrivait; elle ne m'a pas caché le but de sa lettre, elle m'a offert de me la laisser lire : il n est pas dans son caractère de rien faire sans qu'elle en paisse dire le molif. Pensant, monsieur, d'après la conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous il n'y a pas deux mois, que cette lettre pourrait contrarier vos plans, j'ai voulu vous en parler avant que vous ayez pris une détermination.

Adélaïde a en général une grande persistance dans son opinion lorsqu'elle la croit fondée, et c'est déjà un motif de céder à sa demande; j'ajoute que dans ce casK^i elle a raison. Mademoiselle votre Glie a dépassé r|ige des jeunes personnes auxquelles je donne des soins, ce qui peut nuire à ses progrès; un motif beaucoup plus fort chez elle, c'est qu'elle croit que maintenaùt sa place est auprès de vous.

Elle m^a dit souvent qu^elIe vous avait trouvé changé et sérieux, elle aurait un vif désir de vous soigner; avec Textréme dévouement qu'elle a pour ceux qu'elle aime et pour vous, monsieur, qui à juste titre êtes à une si grande dislance auHlessus de tous les autres dans ses affections, la retenir ici, ce ne serait pas bien peut-être.

Quant à moi personnellement , je désirerais que la chose eût lieu comme le désire Adélaïde. Elle a un caractère charmant malgré ce que j'ai pu vous dire de la fixité de ses idées dans de certaines occasions. A son début dans ma maison , elle m'a donné beaucoup de peine, ensuite ma tâche est devenue toujours plus facile ; depuis . long-temps elle n'était plus qu'agréable pour moi. Mais je suis sûre que si on prolongeait le séjour de mademoiselle Jenhars ici ^contre son vœu, Tharmonie et la confiance qui régnent entre nous s'altéreraient. Il me serait pénible de voir porter atteinte à des sentiments que je liens à conserver.

J'ai cru de mon devoir, monsieur, de vous

présenter ces réflexions ; si tos convenances ne vous permettent pas encore de rappeler mademoiselle votre fille, je crois qu'il faudrait choisir une maison consacrée à de jeunes personnes plus avancées ; si cette idée était celle à laquelle vous vous arrêtiez, je me ferais un devoir de vous aider à trouver rétablissement qui répondrait à vos vues.

Recevez, etc.

Félicité Des Granges.

Que je suis heureux d'avoir auprès de moi un homme d'aussi bon conseil que M. Guirand; dons la perplexité où ces deux lettres me je* latent, je suis all% le chercher. — Il ne s'a^t plus , mon cher Pasteur , de ma fortune, lui ai-je dit; voici bien une autre affaire! Made-i moiselle Adélaïde s'est mis dans la télé de revenir ici, et je ne sais quel parti prendre; sa' maîtresse eller-méme me conseille de la retirer de chez elle. Je vous apporte ces deux lettres ; lisez-les, je vous prie, avec attention, vous me direz ensuite ce que je dois faire.

— Eh bien ! me dit M. Guirand après avoir fini sa lecture , qu'y a-t-il donc qui vous embarrasse si fort^ je ne vois rien là que de trèsnaturel et de très-convenable. — C'était une grande sécurité pour I^oi de savoir ma fille chez mademoiselle Des Granges , qui avait toute ma confiance ; il parait que cela ne peut continuer ainsi. Il 'faut chercher une autre maison : qui sait si je serai aussi heureux?-— Cette maison sera facile à trouver, puisque ce sera celle de son père. — Croyez -vous que je puisse penser à faire revenir Adélaïde? — Il n'y a pas un mot dans la lettre qui ne soit judicieux et bien pensé. — Mais rappelezvous toutes les clameurs, Cous les brocards que mes tentatives d'éducalion ont fait pleuvoir sur moi. — Mademoiselle Adélaïde a maintenant dix-sept ans ; ce n'est plus une petite fille à élever, c'est une jeune personne à diriger; l'important pour elle n'^est plus de faire des leçons, mais d'avoir des devoirs à remplir. Voyez avec quelle instance elle demande la place qui doit être la sienne. — Mais ici, dans

celle solilude, sans amie; celle vie sérieuse^ bonne pour un homme de cinquanle ans , et non pour une jeune ^lle qui commence sa carrière. — Il ne parait pas qu'elle la redouie, relisez sa lellre. Allez chercher mademoiselle votre fille ; dans an mois vous me direz si vous vous trouvez bien de mon conseil. — Mon cher Pasleur , je ne demande pas mieux que d^étre convaincu ; je me combaltais moi-même, j^avais besoin de voire asseniiment avanl de me laisser aller à celle idée; mais vous me Fordonnez, il faut obéir.

Je suis revenu irès-conlent chez moi. La pauvre Adélaïde , quelle joie ! Combien il m'aurait été pénible de résister aux expressions si tendres de sa lettre ! Je n^ai cependant rien dit à M. Guirand qui pût lui faire entrevoir ce qui était au fond de mon cœur. Pour ne pas agir à la légère, je n'ai point écrit à Adélaïde mon asseniiment complet ; je lui ai dit que je réfléchirais à ce qu'elle me demandait, et que dans quelques jours j'irais en causer avec elle. J'ai été plus franc avec M''' Des Granges en la

so

remerciant du conseil désintéressé qu^eile me donne.

9 jaillet.

Je ne sais pourquoi les parents se croient obligés de faire des mystères à leurs enfants; je suppose que je n^avais retardé de dire ma résolution à Adélaïde que pour avoir le plaisir de la lui annoncer moi-même et de jouir de sa surprise, mais je nVi pas été le plus fin. La petite espiègle m^avait deviné ; dès qu^elle m^a aperçu, elle s^est jetée à mon cou en s^écriant : Mon père, vous m^emmènerez , je le sais fort bien; je Pat vu à la mine de mademoiselle Des Granges, je suis sure que vous le lui avez écrit; dites-moi vile que oui, mon père! c'est décidé , n'est-ce pas ? c'est décidé. J'ai été surpris que mon secret eût été découvert et ma diplomatie mise en défaut. — Parlez donc, pourquoi me le cacher , si vous voulez bien me faire ce plaisir, mon père ? Oh ! vous riez , je le vois , vous m'emmènerez avec vous. —

Qae peDse2-vous que je doive faire? dis-je en me tournant vers M"' Des Granges. Croyezvous, mademoiselle, qu^Âdélaïde soit assez avancée pour se passer de maîtresse? — Je crains , dit la dame , que Textréme vivacité qu'elle montre dans ce moment, vous fasse penser, monsieur, que le temps n'est pas encore venu; je dois vous dire cependant, que dans d'autres occasions elle se montre plus raisonnable. D'ailleurs , mademoiselle votre fille est décidée à vous accompagner; depuis deux jours elle a fait tous ses paquets; elle ne prend plus de leçons, tant elle a envie de me quitter. — Ah ! ma bionne demoiselle Des Granges, je vous aimerai tant quand je ne serai plus chez vous ! Ce mot nous fit rire et amena la déclaration officielle qu'elle attendait. La joie si vive d'Adélaïde me fit venir les larmes aux yeux ; c'était une exilée qui rentrait dans son pays oit, suivant le cours ordinaire des choses , elle eût dû passer son -enfance» Pauvre fille, pensai-je , quel est le motif d'un si grand bonheur? Revenir dans une maison

OÙ lu ne trouveras plus de mère , point de frère, point de soeur, point de compagnes de ton âge, à côté d^un père âgé et sérieux, avec une fortune au-dessous de la médiocrité.

Ah ! puisse ce sentiment de joie durer longtemps !

Nous sommes partis ce matin de Genève ; il faisait très-chaud ; quand nous sommes rentrés dans la voiture , après le dîner, Adélaïde s^est endormie. Tandis que nous montions la colline, je considérais la figure de cette enfant que je conduisais dans une maison étrangère , il y a quatre ans , incertain du succès de cette grande détermination , et que Dieu a bénie. Quatre années à cet âge amènent bien des changements. Ce n^est plus une petite fille quelquefois capricieuse et mutine, c^est une jeune personne sachant causer et exprimant ses impressions avec vivacité ; c'était la compagne de ma vieillesse que je ramenais auprès de moi. Le séjour à la pension ne lui a pas ôté son naturel ; elle a de la grâce dans ce qu'elle &it et dans ce qu'elle dit ; ses yeux ont beau-

ss

eoap d'expression el de gatté, cependant sofi regard est fort doux ; sans être très-joiie , sa figure doit plaire : je sais bien qu'un père n'est pas difficile. La chaleur donnait à son teint de l'animation, ses cheveux se déployaient d'une manière gracieuse. Les inégalités de la rente la dérangeaient dans son sommeil , un eahot la rejeta près de moi ; sans ouvrir les yeux, elle appuya sa tête sur mon épaule, elle passa son bras autour de mon cou et elle continua à dormir, sûre de l'appui qu'elle avait trouvé. J'avais un grand plaisir à veiller sur elle ; j'écartai son chapeau qui la gênait, je la eouvris de mon ombre, je repoussai doucement les boucles qui flottaient sur son visage. Quelques moments après elle se réveilla. — Quel long sommeil je viens de faire, s'écria-t-elle ; mon pauvre père , combien je vous gênais , il fallait vous débarrasser de moi; mais où sommes-nous? ajouta-t-elle en regardant de tous côtés. Nousf voilà bien loin du lac; regardez la charmante vue : cette eau bleue, ces barques, les Alpes dsms le fond; ah ! le beaa

pays que le nôtre. Peu à peu elle reconnut la route, les maisons, les villages, les arbres; sa joie augmentait à chaque instant : Voilà la prairie, voilà le petit bois ; voilà le toit de la maison!

Le jardinier vint ouvrir la porte de la voiture. Marguerite , .qui avait connu Adélaïde autrefois, était devant la porte. Adélaïde l'embrassa et s'élança dans la maison. Dirai-je que ma joie fut un peu troublée par des souvenirs, des comparaisons, des regrets ? Il me sembla que notre habitation avâit quelque chose de solitaire et de sérieux ; c'était un beau jour, mais ce n'était pas un jour de fête ; personne pour célébrer le retour de ma fille après une longue absence : deux vieux domestiques seulement pour la recevoir. Il y a seize ans, aa momeoL de sa naissance, tout était différent.

J'ai cru que je devais avoir une conversation avec Adélaïde sur la position dans laquelle je me trouve; je voulais lui dire franchement les

causes de la diminution de notre fortune. JV vais sans doute en commençant un air grave, car j^ai vu tout h coup sa figure prendre une expression sérieuse. — Vous m^avez fait peur, mon père; j'ai cru qu'il était question de choses importantes et je vois qu'il ne s'agit que d'argent. — Ce n'est pas à ton âge , ma chère enfant , qu'on comprend l'importance des pertes de ce genre ; je te le répèle , c'est en pensant à toi qu'elles me sont pénibles, tu soufiriras de mon imprudence. — Je vous en conjure, ne me dites pas cela; qu'est-ce que cela me fait, à moi , j'ai été accoutumée à un genre de vie fort simple. — Et cependant, quand tu verras autour de toi des gens riches comme tu aurais dû l'être toi-même, quand tu auras des fantaisies que je ne pourrai t'accorder? — Oh ! je vous promets de ne rien demander. — Cette promesse de ma fille m'attrista* Tout à coup sa physionomie s'anima : — Il me vient une idée; puisque nous sommes si pauvres, je pourrai travailler, je donnerai des leçons de musique et de dessin; je gagnerai

au moins l'argent que vous avez dépensé poar moi, et cela m'encouragera à apprendre davan* tage. -^ Non, ce n'est point ce que je te demande. «-^ Oui, des leçons ! continua Adélaïde entraînée par sa pensée; il est bien juste que je rende aux autres tout Tennui qu'elles m'ont donné. Àh ! si je l'avais prévu, combien je me serais plus appliquée. Quel bonheur de pouvoir faire quelque chose pour vous, mon bon père I — - Si tu parles toujours, je ne pourrai achever ma phrase. Je te le répète, Adélaïde, il n'est pas questiofi de tout cela. Yotlà Thabiialion de ma famille qui nous a éié conservée ; je ne pense point à renvoyer les domesticpies que tuas vus ici. Nous avons abondamment de quoi fournir à tous les besoins de -la vie. ^— Et alors , mon père , que nous manque-t-il ? — Tu pourras voir aux jeunes personnes de ton âge des parures plus élégantes que les tiennes ; nous n'avons point d'équipage , il faudra en louer un quand nous aurons l'envie de faire quelque course. Deux domestiques seulement:

Jaques le jardinier et Marguerite ; c'est elle

qni le servira de femme de chambre. — A Genève 9 je n'en avais point, je m'habillais seule, j'arrangeais ma chambre; toutes les^ pensionnaires faisaient de même : mon père, nous sommes fort riches. En vérité , je suis presque fâchée d'être obligée de renoncer à mon pian ; cela m'aurait fort amusée de travailler pom* gagner ma vie et la vôire.

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