‹ Le chateau de BrandisChapitre 2 sur 7 · aoùl · texte numérisé non relu

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Quand j'étais seul ici, chaque soir je récapitulais les impressions de la journée, je trouvais du plaisir à passer en revue les pensées mélancoliques qui m'avaient occupé ; à présent que j'ai moins besoin de me replier sur moimême, je néglige ce journal. Ce serait une ingratitude cependant de ne pas reconnaître combien je suis heureux. Adélaïde a répandu la gatlé dans la maison : elle a cent projets d'amélioration intérieure et rurale ; elle séduit par son entrain^ Dès le premier jour, elle a sa prendre une bonn<e manière d'être avec les

domestiques, qui Paiment beaucoup ; «le soin de la maison, du jardin, de la basse-cour, prend tout son temps ; c^est une bonne petite fermière. Il ne m'a pas paru qu'elle ait encore donné suite aux vastes projets d'étude dont elle parlait en quittant la pension. Ses livres sont fort bien rangés dans sa chambre, mais elle les déplace peu; la saison est si belle, la journée est toujours si bien remplie, que je ne me sens pas le courage de Tarracber à ses amusements. J'attendrai l'automne et les longues soirées, pour commencer des lectures avec elle.

5 septembre.

Voici une lettre de mon correspondant de Paris qui m'a procuré une agréable surprise.

<c Occupé de la liquidation des affaires que » vous m'avez confiées , je viens vous rendre » compte de tout ce que j'ai fait depuis votre » départ. Je me félicite de pouvoir vous an-

» noncer un résultai plus avaniâgeux que nous ?> ne Tavions espéré.

w J'ai reçu une troisième et probablement » une dernière répartition de la manufacture » Grosbert et C*. Il faut pour apprécier ce ré-* » sultat , considérer non la somme pour la- » quelle vous étiez intéressé dans celle mal- » heureuse affaire , mais ce qu'elle était dans )) votre dernier bilan. La masse Lanlier a fait )) un paiement de deux pour cent.

)) L'homme d'affaires qui avait si étrange- » ment abusé de votre confiance est venu me » chercher , il m'a proposé iin arrangement ; » il me paraît que las de se tenir à l'écart, il » veut recommencer , et il m'a offert une -» somme ronde contre une quittance définitive, y> disant que par un refus vous vous exposiez y> à n'avoir rien du tout. Au premier moment^ » j'ai été indigné de l'impudence de ce person- » nage ; ensuite j'ai réfléchi que comme vous )) n'aviez aucune garantie, il fallait en passer )> par où il voulait, et j'ai donné quittance en » vertu de votre procuration.

» Tout celd et quelques arrérages forment •>y une somme de dix-neuf mille cent soixante- » six francs, que je vous transmets en papier »sur Paris; il, n'y a pas à espérer de sitôt » de nouvelles rentrées. Comptez cependant » toujours sur mon zèle à soigner vos.in- » téréts. »

Notre genre de vie s'accordant avec nos revenus , J'avais le désir d'employer une portion de cette somme inattendue à quelque chose qui pât faire plaisir à Adélaïde; après y avoir réfléchi, j'avais pensé qu'un voyage serait un complément d'éducation pour elle, qui ne connaît que la route de Genève à Yully. J'ai été presque désappointé lorsqu'elle m'a répondu que si je la consultais, elle aimerait autant rester à la maison où elle avait tant d'objets d'intérêt ; et comme je ne proposais cette course que pour elle , il n'en a plus été question.

Nous partons demain ; notre projet est d^ai- 1er voir Neuchâlel et Tancien évêché de Bâle ; peut-élre irons-nous un peu plus loin , nous nous laisserons diriger par les circonstances; la saison n^est pas assez avancée que nous ne puissions espérer de beaux jours.

Adélaïde est enc&antée ; la pauvre petite , c'^est uniquement par un sentiment de discrétion qu^elIe avait refusé, craignant que je lisse pour elle une dépense qui ne lui paraissait pas nécessaire. Je n^y pensais plus , un mot m'a laissé voir que c'était un sacrifice; j'ai bien vite repris mon projet.

20 octobre.

Nous voici de retour après une absence de cinq semaines, notre voyage s'est prolongé plus que nous ne le pensions. Nous sommes allés jusqu'à Besançon, et c'est près de là qu'a eu lieu l'incident le plus piquant de notre course. J'avais le projet de transcrire ici les notes que

j'ai prises en roule; mais cet épisode, qui a fini par nous occuper enlièrement ^ réclame la première place.

Nous courions la poste sur la route de France, près de la frontière suisse. Je faisais remarquer à ma compagne le paysage ; devant nous le Jura , dépouillé de verdure , bornait rhorizon; cependant, en approchant de la moniikgne, l'aspect du pays jdevint moins monotone, le ciel s'éclaircit; au coucher du soleil, les effets du soir et la- variété du feuillage d^aulomne embellissaient quelques collines détachées de la grande chaine. Je remarquai sur une de ces éminences, au-dessus de la route, un château gothique dont les tours grises s'élevaient du milieu d'un massif d'arbres. Je baissai la glace et je demandai au postillon le nom de cette demeure et celui du propriétaire. — a C'est le château de Brandis. » me

répondit-il, toul en continuant de trotter sur son cheval ; « quant au propriétaire, c'est un homme qui a de singulières idées; il vit làhaut tout seul, sans amis, sans femme, ni maîtresse; il ne sort qu^avec les hiboux. Les uns disent que c'est un brave homme qui fait du bien aux pauvres ; d'autres prétendent qu'il se met en rapport avec les esprits, qu'il sait fabriquer l'or ; que sais-je ? et d'autres bêtises. »

Pressé par ma fille, que ce récit amusait, j'adressai de nouvelles questions au postillon, qui tantôt répondait, tantôt se contentait de hausser les épaules, indiquant qu'il n'en savait pas davantage, et qu'il était, ainsi que moi, réduit aux conjectures. Malheureusement nous oubliâmes que notre conducteur n'était pus là pour faire la conversation, et qu'en s'occupant de nous il perdait de vue ses chevaux. La route dans cet endroit était étroite et enfoncée; une des roues sortant de l'ornière fut dirigée sur une grosse racine qui partait du champ voisin : la voiture pencha tout à coup; le postillon crut

emporter l^obsiacle par un {^and coup de fouet, mais Téquilibre était rompu, et après une ou deux violentes secousses , la voiture tomba lourdement sur le flanc ; les chevaux, effrayés par le bruit et les malédictions du conducteur , nous traînèrent quelques pas avant qu'on pût les arrêter. Ma seule crainte dans ce moment fut pour ma chère enfant ; mais en la voyant sortir saine et sauve, quoi* que fort pâle, je rendis grâce à Dieu du fond de mon cœur. Nous nous estimâmes heureux de nous retrouver tous deux debout; je consolai même le postillon qui se désespérait, jurant que depuis vingt ans qu'il faisait son métier, pareille chose ne lui était jamais arrivée; je lui promis une attestation qui rejetterait sur nous-mêmes la cause de Taccident* Mon premier mouvement avait été de calmer Adélaïde, «i en effet, je ne me sentais d'abord aucun mal ; mais à la suite d'un mouvement un peu fort, pour m'assurer de l'état de mes membres, j'éprouvai une douleur trèsvive à l'épaule; cette douleur devint si vio-

as

bien quMIs se réveillent à la fin, dit le poslillott en ébranlant la cloche avec grande force* Mêmes cris, suivis du même silence. Enfin nous vîmes une lumière venir à nous, et nous entendîmes crier : — « Qui est-ce? » — Nous priâmes la personne d^approcher ; ma fille lui fit notre histoire d'une manière très-touchante, et la supplia de nous accorder Thospiialité pour une nuit seulement. — a On n'entre pas ici, )> fut la seule réponse. — a Attendez donc, mon ami , » lui dis-je, et je recommençai le tableau de; nos malheurs, réservant pour la fiin l'argument que je jugeai le plus convaincant, un écu que je glissai dans sa main. Cet homme le considéra à la clarté de sa lanterne et fit enfin entendre ces paroles consolantes : — tt Attendez, je vais voir, w — Une demi-heure se passa , que Pair froid et Tattente firent paraître bien longue ; enfio nous entendîmes des voix et nous vîmes deux hommes qui nous apprirent que nous étions admis. On ouvrit, non sans peine, la pesante porte de fer, qui roub en grondant sur ses gonds, et la voilure

fut concluile devant le chàleau. Nous cniràmes dans un veslîbule éclairé par une lampe suspendue à un plafond fort élevé, qui ne répandait dans cette vaste pièce qu^une faible clarté ; à droite, un grand escalier conduisait dans réiage supérieur. Un homme, d'une figure sérieuse, mais dont les manières indiquaient un domestique de bonne maison, nous introduisit dans un salon dont Tatmosphère froide annonçait quil était rarement habité ; il nous pria d'attendre un instant que nos chambres fassent prêtes. Je le chargeai de témoigner au maître de la maison mon regret du dérangement que nous causions chez lui , m'excusant sur la position dans laquelle nous nous trouvions; il salua profondément sans répondre.

Peu de temps après, il vint nous conduire à notre appartement; nous traversâmes le vestibule et montâmes Tescalier. — « Monsieur le baron de Brandis, mon maître, dit-il en nous introduisant, est fâché de ne pouvoir recevoir lui-même monsieur et madame ; mais il m'a ordonné de leur fournir ce dont ils

pourront avoir besoin ; je suis ici pour aiten^ dre leurs ordres. Il est bien tard maintenant dans ce pays reculé pour appeler un chirurgien ; mais s^il est possible d'attendre quelques heures, j'enverrai demain, à la pointe du jour, un domestique à cheval, à la ville voisine ; le docteur sera ici de bonne heure, w — Je l'assurai que mon état n'exigeait point sitôt un chirurgien, et que pour le reste tous nos désirs étaient satisfaits.

Resté seul avec ma fille , nous examinâmes notre appartement; c'était une vaste pièce meublée à l'antique, ornée de glaces, de moulures dorées et de massives girandoles ; les murs étaient couverts de tentures représentant les aventures de Télémaque chez Calypso. Un bon feu brûlait dans la cheminée, il faisait froid et nous nous en approchâmes avec plaisir.

Depuis notre accident j'admirais la contenance de ma fille; si jeune, si peu accoutumée aux' contre-temps, elle montrait dans cette occasion un sang-froid et une présence d'es-

prit qui me charmaient; point de plaintes, point de timidité déplacée; toutes ses inquiétudes portaient sur moi. — « Ma chère Adélaïde, lui dis-je, voilà une aventure qui ressemble à celles que nous avons lues quelquefois dans les romans , et telle que tu Pas désirée peut-être ; elle commence à prendre une bonne tournure, et je crois que dans la suite de notre vie, nous parlerons avec plaisir de notre arrivée dans le château de Brandis. )> — «. Mon père , dit Adélaïde, tout ira bien quand vous serez rétabli, w — «. Tout annonce, ajoûlai-je, que cette demeure a eu des jours plus brillants qu^aujourd'hui. Les anciens meubles me font encore plus d^impression que les anciens édifices, parce quMIs peignent les détails de la vie intérieure et des temps plus rapprochés. Celte chambre qui paraît inhabitée depuis longtemps, a vu probablement des fêtes; elle a brillé de Féclat de cent bougies ; je suis sûr que notre arrivée a fait plaisir à tous ces personnages qui nous entourent. Vois celte nymphe qui guette les petits oiseaux qu^elle veut

auircr dans ses filets el qui nous regarde d^uo air mystérieux, mettant le doigt sur la bouche comme pour réclamer le silence. Vois cette dame dont le portrait occupe le fond de la chambre; c'est probablement la grand'mère du propriétaire actuel ; elle aimait le mouvement et la société, si j'en juge par l'élégance de sa toilette, ces boucles poudrées qui lonibeat le long de son cou, son corset rose; 3aus doute elle désapprouve les manies de .son petii-fils et se plaint du cliangemant des temps. »

Tous mes discours ne parvenaient à exciter qu'un demi-sourire chez Adélaïde. En la voyant paie et en pensant tout à coup que nous avions couru le jour entier sans prendre de nourriture, je regrettai de n'avoir pas profilé des offres obligeantes du domestique pour demander quelque chose à souper. J'étais sur le point de sonner, malgré les instances de m»

iiile, lorsqu'il entra, une serviette sous le bras, et s'arrêtant au milieu de la chambre, il dit, pvec toute la dignité d'un mailre d'hôtel :

-^cc Monsieur el madame sont servis, w — Adélaïde me regarda avec hésiiaiion ; je me levai ^ans faire de réflexions, et nous suivîmes notre conducteur, qui marchait devant nous en portant les bougies.

Nous trouvâmes dans la salle à manger un souper très-bien servi et meilleur qu'on ne devait l'attendre, Vu Theure de notre arrivée et le peu de temps qui s'était écoulé. Je cherchai à faire bonne mine à table et à manger.

quoique je ne m'en sentisse guère le désir, pour y engager Adélaïde ; je vis avec plaisir que le repas lui donna des forces et de la gaîté.

Au moment où nous quittions la chambre, une dame âgée et véiue à l'ancienne mode se présenta pour conduire ma fille dans son logement et pour l'aider dans sa toilette ; mais Adélaïde, qui n'était pas encore à son aise dans cette maison, et toujours inquiète sur mon compte, fne demanda avec instances de ne pas passer la nuit séparée de moi et de coucher près de niion lit habillée. Je compris sa répugnance; la

dame resta près d^elIe, tandis que le domestique m'aidait à ôter mes habits, ce qui ne fut pas chose facile ; mon bras était enflé et je souffrais plus que je ne le laissais voir à ma fille.

La moirée s'était écoulée, et les pendules de la maison sonnèrent minuit avant que notre éiablissemenl de la nuit fût fait. J'étais fort bien couché dans un lit antique entouré de pesantes draperies ; à côté de moi , Adélaïde était sur un fauteuil, enveloppée dans une couverture. Les charbons brûlaient encore dansla cheminée, et une lampe de nuit ajoutait sa clarté à leur lumière vacillante. Nous nous entretînmes quelque temps de tous les événements de la journée ; mais ensuite, voulant qu'Adélaïde reposât, je feignis de m'endormir. Je la vis alors se soulever doucement, s'approcher d^ moi , écouter mon souffle, se replacer satisfaite dans son fauteuil et bientôt ensuite s'endormir profondément. A mon âge on ne trouve pas si vile le sommeil ; je repassai long-temps les aventures de la soirée*

Quelquefois je crojais rêver en voyant les grandes figures de la tapisserie , auxquelles Tagitation de la flamme semblait donner du mouvement , et que le sentiment de la fièvre, qui se développait chez moi , animait d^une expression particulière. Passociais, je ne sais comment , ces personnages au souvenir de notre chute ; ils me paraissaient les maîtres de ce château* mystérieux. Je cherchais ensuite à sortir de ce demi-sommeil qui éiuit pénible; la vue de mon Adélaïde dormant si paisiblement à côté de moi, ramenait ma sérénité. Enfin, je cédai moi-même h Tinfluence de la fatigue et je m'endormis.

Le jour pénétrait par les volets lorsque je me réveillai ; à sa lumière, mes compagnons de la nuit, Mentor et Télémaque, avaient une expression moins sévère , et les aventures de la veille me parurent beaucoup moins fâcheuses. J'attendis doucement le réveil d'Adélaïde ; son sommeil avait été si profond qu'elle avait oublié oii elle était; elle se le rappela peu à peu, et éprouva un désappointement

irès-vif en se souvenant qu'elle avait eu rinteotion de veiller toute la nuit auprès de moi.

L'arrivée du chirurgien ne tarda pas à la tirer de peine ; il trouva cependant que j'avais l'os de l'épaule déboîté; je souffris beaucoup lorsqu'il fallut le replacer ; mais je fus content d'apprendre qu'il n'y avait point de fracture et que je ne serais pas retenu long-temps.

Nous ouvrîmes les fenêtres, et les récits d'Adélaïde me donnèrent une idée plus nette de lu situation du château. La façade en était très-étendue ; elle était ornée, au centre, d'un grand balcon, et percée d'un grand nombre de fenêtres dont tous les contrevents étaient fermés. Du côté de la montagne, on voyait plusieurs terrasses les unes au-dessus des autres, des jardins daps l'ancien goût, des charmilles, des ifs taillés, des statues, des jets-d'eau ; de l'autre côté la vue était moins bornée et plus champêtre; elle s'étendait sur des collines, des prairies et des champs, et se terminait aux vastes plaines de la Franche-Comté.

Le domestique vint demander des nouvelles

de notre santé de la part de son maître, et nous porter Tinvitation de prolonger notre séjour chez lui autant que cela pourrait nous convenir. M"® Marie, comme on appelait dans la maison la dame qui avait soigné ma tille, vint au milieu du jour l'inviter à faire une promenade. Je l'engageai à accepter, pensant que le grand air lui convenait et qu'elle pourrait apprendre quelque chose sur ce mystérieux baron qui recevait si bien ses hôtes sans se laisser apercevoir.

Deux heures après, Adélaïde revint; elle était contente de sa promenade et surtout de l'exlrême politesse de sa conductrice, qui n'avait rien négligé pour Famuser ei lui être agréable. Elle lui avait beaucoup parlé de l'illustration de la famille à laquelle elle était attachée ; mais ma fille n'avait rien pu obtenir sur le point qui excitait notre curiosité ; on avait éludé ses questions quand le sujet lui permettait d'en hasarder , et elle n'avait osé insister.

Le soir, Adélaïde voyant dans sa chambre

un piano, l'ouvrit et essaya quelques noies ; il élail dans un état déplorable d'abatidon, un grand nombre de cordes étaient rompues; cependant elle put y achever un air, et elle continua de s'en amuser quelque temps. Les longs corridors du château, inaccoutumés à ces sons gais et animés, retentirent, et le bruit en parvint jusque dans les cuisines ; les domestiques montèrent précipitamment Tescalier et vinrent se grouper à la porte de la chambre. Au premier moment je frémis de l'imprudence d'Adélaïde, et je ne doutai pas que ce ne fût une ambassade du maître de la maison, qui, irrité qu'on osât troubler son repos de tant de manières , nous faisait signifier de cesser à l'instant. Je fus fort surpris quand je vis le domestique qui nous soignait si bien, s'avancer et dire à ma fille qu'il y avait en bas, dans le grand salon, un instrument en moins mauvais état que celui dont elle se servait, et que, pour peu qu'elle en eût envie, on trouverait facilement le moyen de le mettre d'accord. Elle n'accepta pas son offre ; mais nous profitâmes

de sa bonne volonté pour former un établis^ sèment (inoccupations dans une maison où il était nécessaire de rester encore quelques jours; le lendemain nous eûmes des livres, ma fille se mit à dessiner; elle se lia avec M"* Marie. Dans l'après-midi , étant resté seul, j'entendis du bruit et des rires dans le bas de la maison, ce qui me semblait peu d'accord avec le 'ton qui y régnait ordinairement. Bientôt je vis paraître Adélaïde, riant elle-même de tout son cœur; elle me raconta que son amie, M"* Marie, l'avait priée d'essayer le piano du salon et que tous les domestiques ayant été attirés par le bruit de la musique, elle avait proposé à une jeune servante et à un valei de la ferme de danser; entraîné par l'exemple , le vieux domestique n'avait pas pu résister au désir de montrer ses beaux pas d'autrefois : il avait engagé la cuisinière; malheureusement, au moment où on était le plus en train, la coiffe de celle-ci était tombée, et elle avait paru avec sa chevelure grise, ce qui avait excité de tels accès de rire

que le bal en avait été interrompu, et qu'Adélaïde était montée en toute hâte pour me le raconier. Je la grondai du trouble qu'elle causait dans la maison; mais elle m'assura qu'on lui avait dit que M. de Brandis en serait irès-eonleni, ce que j'avais quelque peine à croire.

On nous avait annoncé que le lendemain, qui était le jour anniversaire de la mort de la dernière baronne de Brandis, on devait célébrer une grande messe dans la chapelle. £n effet, nous remarquâmes de bonne heure un mouvement inaccoutumé ; les domestiques étaient habillés de noir ; il arriva deux voitures remplies d'ecclésiastiques. C'étaient le grandvicaire de l'archevêque de Besançon avec ses assistants. Ces prêtres, l'aspect de la maison, les chants d'église qui parvenaient jusqu'à nous, donnaient à ce chûleau quelque chose de monacal ; il v eut des distributions de vivres et d'argent aux pauvres des environ^ ; le tout se passa avec gravité. La petite troupe ecclésiastique dina avec le maître de la maisoi».

Nous ne fûmes point cependant oubliés , et les domestiques, quoique très-affairés, firent notre service avec la même régularité et le même empressement qu'à Fordinaire. M"* Marie , en entrant dans notre chambre , portait un gros bouquet de fleurs blanches qu'elle allait déposer sur le tombeau de sa maîtresse, dont elle nous parla dans les termes les plus touchants et en versant des torrents de larmes. On comprend l'impatience que j'avais de partir de cette maison, où nous nous étions logés presque de force , où l'on nous servait avec beaucoup de soins, mais dont le maître persistait à ne pas se montrer. Etait-ce impolitesse de sa part? Rien ne semblait le prouver. Peut-être , en prolongeant notre séjour, nous contrarions cruellement les goûts et les habitudes d'un homme qui fuyait la société. J'arrachai enfin à mon chirurgien la permission de me mettre en route dans quelques jours ; dès que j'eus sa décision , je dictai à ma fille une lettre au baron pour l'en informer; je témoignais m^ regret de ne pouvoir lui ex-

primer de bouche ma reconnaissance de Fhospitalilé qu'il avait accordée à des inconnus. Un moment après avoir envoyé le billet, on vint me dire que M. le baron aurait Tbonneur de nous voir dans Taprès-midi, si ma sanié me permettait de le recevoir.

Nous allions enfin le connaître; la curiosité d'Adélaïde fut vivement excitée; les différentes peintures qu'elle se faisait de notre hôte, de son caractère, de ses manières, occupèrent la matinée. Ce ne pouvait être un homme ordinaire. D'après le ton un peu solennel qui régnait dans la maison, et d'après les prétentions des domestiques sur le rang de leur maître , nous nous attendions que cette présentation se ferait avec quelque apparat ; ce fut le contraire. Nous étions assis au coin du feu, il faisait déjà obscur, lorsque nous vîmes entrer un homme de petite taille et d'un extérieur , autant qu'on pouvait en juger , peu avantageux; il se fit tout de suite connaître po»r le maître de la maison. Je me hâtai de lui parler de notre reconnaissance ; il m'inter-

rompit brusquement en me demandant des nouvelles de ma santé. Pendant quelque temps la conversation fut un peu difficile , comme cela doit être entre gens qui ne savent pas qui ils sont. Il y avait dans son ton quelque chose de sec et d^épigrammatique ; mais il avait une voix agréable et les manières d'un homme comme il faut; il s^exprimait avec facilité.

Peu à peu i^enlretien s^anima; nous parlâmes de son château. Il est peu de ces anciens manoirs sur le compte desquels il n'y ait quelque vieille histoire à raconter , quelques anecdotes , quelques traditions de famille ; le baron le fit avec intérêt et esprit, et sourit lorsque ma fille lui répéta ce que sa compagne lui avait dit sur Tilluslration de la maison de Brandis ; il demanda de Findulgence pour les prétentions d'un ancien domestique. Le temps de sa visite nous parut court , mais le mystérieux de rhistoire s'était évanoui avec la présence du héros ; c'était probablement un homme aimant la solitude, un peu singulier, ti dont la voix populaire , comme il arrive

(oujours, exagérait les caprices. Il s'était excusé de ne pas nous avoir reçus lui-même sur une légère indisposition qui Tavait retenu.

Quant à sa figure, nous n'avions pas pu eiï juger, il faisait complètement nuit lorsque!

se retira, et comme il ne demanda pas de lumière , je pensai qu'il préférait l'obscurité.

Le lendemain il revint à la même heure et la visite se passa de la même manière, mais elle se prolongea davantage ; nous étions affranchis Tun vis-à-vis de l'autre , et sa conversation nous intéressa fort. Il parla de Paris et de presque toutes les capitales qu'il connaissait , des hommes marquants qu'il avait vus. Nos idées étaient complètement déroutées ; il n'avait donc pas toujours vécu dans la retraite , il avait joué un rôle peut-être ; peut- être était-il victime d'une révolution; c'étaient les mécomptes de l'ambition qui l'avaient relégué ici. Je repassais dans mon esprit Jes noms des gens fameux de Pépoque, sans en trouver un qui pût lui convenir.

Quand il se leva, je lui dis que d'après

raulorisaiioD du docteur, qui me permetlart de me meltre en route à petites journées, je n^abuserais pas plus long-temps de sa bonté, et que je complais partir le surlendemain.

M. de Brandis, sans faire aucune objection , sans même ces formules de politesse, ces apparences de tentatives pour retenir un hôte, fût-il même importun, dit : — a Vous partez après-demain, » et il s'arrêta un instant : « vous partez; permettez-moi donc de passer avec •vous la dernière journée. Je vous conduirai, si vous le voulez, à une grotte assez curieuse, qui est à une lieue d^ici ; il est bon, monsieur, que vous vous accoutumiez graduellement au mouvement de la voiture. Mademoiselle votre fille ne sera peut-être pas fâchée de passer la journée un peu moins tristement qu'elle ne Ta fait depuis qu'elle est ici. Je m'invite moimême, si vous le permettez, à déjeuner avec vous. — A demain donc, m ajouta-il en me touchant amicalement la main, et il se retira.

Nous étions traités avec tant de politesse dans la maison que nous avions l'air d'en être

les mahres ; c^élait nous qui recevions notre hôte ; ma fille était assise devant la table da déjeûner lorsqu'il parut.

Heureusement, nous avions pu nous faire une idée, fort imparfaite sans doute, de sa figure; ce que j^avais vu de sa manière d'être, m'avait fait soupçonner qu'il y avait dans sa personne quelque chose d'extraordinaire quMl cherchait à cacher, et Adélaïde m'avait confié qu'en la regardant à la dérobée à la clarté du feu, elle avait cru découvrir une physionomia très-singulière; mais la réalité dépassait toutes nos conjectures. La téie du baron était, par sa grosseur et sa largeur, hors de proportion avec le reste du corps ; peut-être . placée sur un autre buste , eût-elle pu paraître belle , mais ainsi associée, elle avait un caractère pénible : de grands yeux noirs d'une expression inquisilive et sérieuse, des traits exirémement prononcés, un teint jaune, donnaient à sa physionomie quelque chose de sinistre; sa taille même ne paraissait pas très-régulière; enfin, comme si le porteur d'une figure si

fâcheuse eût dédaigné d'en adoucir les irrégularités, ou plutôt comme s'il eût désespérer d'y parvenir , sa mise était peu soignée.

Nous restâmes muets de surprise ; Adélaïde baissa les yeux, et n'osant plus les relever, se mit à faire le thé avec une grande activité ; pour moi , il semblait que fixer mes regards sur celui qui avait une semblable figure, c'était l'embarrasser , et bientôt ensuite je pensai qu'éviter, d'une manière marquée, de le regarder, c'était avouer la répugnance qu'il causait. Lui-même, comme s'il se fût attendu et résigné au sentiment qu'il faisait éprouver et qu'il eût voulu s'immoler à notre observation , restait silencieux et semblait dire : regardez-moi à votre aise. Au reste, ce moment fut très-court, je me hâiai de prendre la parole et d'entamer un sujet insignifiant.

Après le déjeûner , nous montâmes en calèche et nous allâmes visiter la grotte; on alluma des flambeaux, et nous nous enfonçâmes dans ses ramifications qui s'étendent fort avant dans la montagne. Adélaïde en fit une

cfsquisse et recueillit des stalactites; M. de Brandis paria en homme instruit de ces formations minéraiogiques , des diflërences qui existent entre le Jura etjes Âipes, des rapports de la France et de la Suisse. Je lui avais raconté les détails de notre vie habituelle, qui avaient paru Tintéresser, quoiqu'il éloignât tout ce qui pouvait le mettre sur la voie d'en faire autant. La coursé pittoresque que nous venions de faire, et le plaisir de la promenade, ne pouvaient diistraire ma pensée de la figure que j'avais sous les yeux ; lorsque je les détournais , elle restait toujours présente ; je devinais la cause des bizarreries d'un homme qui sentait sans doute vivement les torts de la nature vis-'à-vis de lui; j'éprouvais de la pitié pour un être bi^n doué sous dé certains rapports, si maltraité sous d'autres.

Lorsque nous descendîmes de voilure , M"^ Marie s'approcha mystérieusement de moi, et me supplia de lui accorder un entretien particulier. Elfe vint quelque temps après, comme nous en étions convenus, frapper à ma

porte, et elle me conduisit dans sa chambre à Tautre extrémité du château.

— a Monsieur , me dil-elle , je n'ai pas voulu vous laisser partir, vous et votre aimable fille, sans vous remercier de tout ce que vous avez fait pour notre excellent maître. On se souviendra long-temps de votre si,éjour dan$ cette maison. »

— ce Mais, madame, lui répondis-je très-surpris, comment ai-je pu le faire? C'est à nous à être reconnaissants. Nous avons sans doute causé beaucoup de peine et d'embarras. »

— Ci Plût à Dieu que ce que vous appelez de la peine pût durer long-temps ! Personne dans le château ne s'en plaindrait. M. le baron a fait pour vous ce qu'il n'a pas fait depuis longtemps ; au reste, personne ne vient le lui demander. »

— a Mais n'a-t-il pas la visite de ses parents, de ses amis ? »

— ce II n'en a plus ; les uns, il les a perdus ; 4es autres l'ont abandonné, mécontents peutjêtre de ses manières ua peu singulières. Ab !

monsieur, il faut le bien connaître, pour savoir ce qu^il est; on le croit ennemi des autres hommes, envieux ; non , il est bon , bon pour ses domestiques, pour les pauvres, yj

— a Mais je vous en conjure , vous qui le connaissez si bien, expliquez-moi donc la cause. ••• »

-^ « Des malheurs, monsieur, des chagrins, peut-être aussi une trop grande susceptibilité, une vie si retirée ; l'histoire en est trop longue, ce n'est pas à moi à la faire; mais, quoique privé de bien des genres de bonheur, il n'envie pas celui des autres. Si vous saviez comment il me parlait de vous, de votre charmante fille, de la manière dont elle vous soigne, de votre union ! Il jouissait de votre bonheur. La présence de mademoiselle l'égaie ; il aime à l'entendre chanter , à la voir courir dans le jardin. Il est vrai que depuis long-temps nous n'avons eu ici l'apparence de la gaieté. »

— a Ce que vous me dites, madame, me donnerait du regret de partir demain. Si je croyais qu'en restant un ou deux jours je pusse

être agréable à quelqu'un qui nous a reçus avec tant de bonté, je le ferais volontiers. »

— c( Ah ! monsieur, s^écria li^arie avec une grande vivacité, je n'aurais pa3 osé vous le demander; sans doute vous êtes pressé de retourner chez vous, mais si vous pouviez... )>

— a Et cependant quand j'ai parlé à votre maître de nos projets, il n'a rien dit, il n'a pas fait le moindre effort pour nous retenir. »

-n- a II ne vous le demandera pas, non jamais. Quel avenir, quel triste avenir, si tout le monde l'abandonne ! Mon maître est jeune encore, on ne le dirait pas; je l'ai vu enfant; alors il était entouré de sa famille , aimé de tout le monde ; on croyait qu'il aurait une vie heureuse. Ah! que sa destinée a été différente! »

Je ne me séparai pas sans émotion de cette femme dévouée, qui, les larmes aux yeux, me remerciait de l'avoir écouté. Je dis un mot de cette conversation à ma fille, qui fut aussi de l'avis de prolonger un peu notre séjour.

A la fin du dtner , je dis à notre hôte que

Pexpcrience que je venais de faire me forçait à lui demander de passer encore quelques jours sous son toit, a Apparemment, monsieur , me répondit-il avec un sourire forcé , vous voulez payer Thospitalité dont vous vous croyez redevable en restant chez moi plus que cela ne serait nécessaire ; mais le sacrifice , je le sens , serait trop pénible ; je ne Taccepte point : personne ne peut s^y soumetlre sans y être contraint. » — a Allons , dis-je en me tournant vers ma fille, ma ch^re Adélaïde, voilâtes projets renversés; tu avais le désir de faire encore quelques courses ; il n'y faut plus penser. Adieu, monsieur, vous nous renvoyez; mais nous conserverons toujours un souvenir agréable du temps que nous avons passé près de vous. » — « Parlez-vous sérieusement, monsieur, me répondit-il avec émotion et en me prenant la main. Que je le voudrais! Oui, j'accepte votre offre; croyez que vous n^obligez pas un ingrat. )>

Le reste du joiy* , il fut d^une amabilité remarquable. Nous passâmes la soirée ensem-

lu

ble. Ma fille fit de la musique ; le piauo avait été accordé. Le grand salon, long -temps abandonné , avait presque un aspect de fêle ; je n'avais jamais vu au maître de la maison un air aussi content; il applaudissait et parlait de la musique et des grands maîtres en connaisseur. Lorsque Adélaïde ayant chanté un air ancien que j'aimais et que je lui demandais souvent, je vis tout à coup la physionomie du baron devenir sérieuse ; il s'éloigna et alla s'asseoir pensif à l'autre extrémité de la chambre* Nous le remarquâmes ; le piano fut fermé et nous nous approchâmes d'une table sur laquelle étaient des gravures. « C'est une chose frappante , dit M. de Brandis après être resté quelque temps silencieux , avec quelle force la musique rappelle d'anciens souvenirs; les 4ionées, les changements survenus dans notre position disparaissent, les sons qui peignent Pentrain et le plaisir causent une sensation extraordinaire, lorsqu'on les entend longtemps après, dans une situation différente.

L'air que vient de chanter mademoiselle votre

fille , je Tai enlendu souvent dans ma jennesse, à celte même place , de la bouche d'une personne bien chère , ma sœur ; tout a changé pour moi; je n'ai pu me défendre d'une vive émotion. »

J'espérais que ce mouvement amènerait M. de Brandis à laisser échapper quelques mois sur l'histoire de sa vie ; le moment semblait favorable à la confiance ; il n'en fut rien ; H se hâla de changer de sujet de conversation, et il nous expliqua les gravures qu'il avait réunies pour nous.

Nous passâmes encore quatre jours au château de Brandis , pendant lesquels notre société se borna au maître de la maison; mais rien ne fut négligé pour varier nos plaisirs. Le baron possédait une belle bibliothèque ; il recevait les papiers et les ouvrages nouveaux; il avait formé une petite collection d'objets d'histoire naturelle; il avait une galerie de tableaux. Tout cela était pour Adélaïde une source d'amusement et d'instruction. Le malin , nous faisions une course

en calèche , et nous apprenions à connaître le pays. Par une belle journée , nous visitâmes une des vallées du Jura; nous y vtmes des forges et une verrerie. Le tableau de Findustrie dans cette contrée sauvage, presque dépourvue de végétation , au milieu des rochers et des torrents, ces fournaises ardentes, ces ouvriers toujours en mouvement, à la figure brûlée et rébarbative , vivant à côté des flammes , frappèrent beaucoup Adélaïde ; elle les comparait aux bergers que nous allâmes visiter dans leurs chalets sur la montagne , et qui , passant une grande partie de Tannée dans la solitude et de paisibles occupations , conservent Texpression d'un calme inaltérable.

Lorsque nous eûmes dit adieu à notre hôte, lorsque nous eûmes perdu de* vue le château , ses tours , les arbres qui Pombragent , nous restâmes quelque temps dans le silence , livrés aux réflexions que faisait naître le souvenir de ces jours passés d'une manière inattendue. Les impressions sont plus vives en voyage que dans la vie habituelle; Adélaïde,

suriolU, que sa jeunesse rendait accessible à de semblables sentiments, fut fort touchée au moment du départ ; je vis couler des larmes de ses yeux. « Ab ! mon père, s'écria-t-elle , Je pauvre homme ! Il est là tout seul ! Qu^il a été bon pour nous ! Il était ému quand nous sommes partis ; je Tai vu , quoiqu^il ne voulût pas le montrer. » Et le baron , M"^ Marie et une foule de conjectures l'occupèrent/ a Mais croyez-vous , mon père , que ce soit sa figure qui rengage à vivre d'une manière si triste?

Quand je le vis la première fois, je crus que je ne m^y accoutumerais jamais; ensuite je m'y suis si bien habituée quMl ne me frappait plus. î> — ce On ne peut pas savoir précisément , répondis-je, quels ont été ses motifs ; cependant, il est probable que des échecs dV mour-propre, peut-être des peines encore plus sensibles, Tonl écarté du monde. Un moment, ep voyant cet homme , bien placé par sa famille et sa fortune , réduit à une retraite si complète , j'ai craint qu'il n'existât contre lui ^e graves motifs de réprobation. J'aurais été

désolé dé Savoir conduite dans cette maison ; celle idée ne m'a pas occupé long-temps. Au reste , il est inutile de nous fatiguer de conjectures ; voici un portefeuille que M. de Brandis m'a remis un peu avant le départ , et qui contient probablement ce qu'il n'a pas cru devoir nous dire de bouche. » — a Vous le lirez , m'a-t-il dit , quand vous serez arrivés ; €^t lorsque, dans vos heureuses réunions, vos pensées se reporteront vers celui qui a eu le bonheur de vous recevoir quelques jours chez lui , vous ne lui refuserez pas un peu d'intérêt, w — « Ah ! donnez, mon père, s'écria Adélaïde; je saurai bientôt » — « Impossible , mon enfant ; j'ai engagé ma parole de ne lire le cahier que lorsque nous serons arrivés à la maison. >3 — « Ah ! quel dommage! » s'écria-t-elle en soupirant. Et elle tournait le portefeuille dans tous les sens , comme si elle eût pu découvrir quelque chose au travers de la couverture.

Cependant, les petits incidents du voyage et le plaisir de revoir son pays , donnèrent

peu à peu un aulre cours à ses pensées. On est heureux de ne quiller qu^avec regret son chez soi. Lorsque nous avions arrêté notre plan de voyage, ma fille, transportée de joie, s'y était préparée en faisant des notes et en consultant les cartes de géographie ; puis, la veille du départ , l'idée de quitter ses occupations lui avait donné quelques regrets. Dès qu'elle fût rentrée en Suisse , qu'elle eût revu notre beau lac, la pensée de retrouver tout ce qu'elle avait laissé lui fit autant de plaisir qu'elle s'en était promis du voyage. Ses oiseaux, son jardin, son cabinet de travail, nos lectures; que de choses! J'avais redouté que l'absence de mouvement ne lui donnât un peu d'ennui , et je fus ravi de voir qu'elle craignait que le temps ne lui manquât pour rentrer ses vases dans la serre , et pour terminer les croquis qu'elle avait tracés en courant.

Le lendemain de notre arrivée , nous eûmes bien des choses à mettre en ordre ; nous reçûmes la visite de nos voisins ; ce ne fut que

lé second jour, qu'assurés d'une parfaite iranquîllilé, nous ouvrîmes le portefeuille. Les réflexions que cette lecture fit naître, la longue conversation qui la suivit , nous retinrent une partie de la nuit.

« J'ai plus d'une fois regretté, pendant lès jours que j'ai eu le bonheur de passer avec vous, monsieur , de paraître répondre si mal à la confiance que vous témoigniez à un homme dont l'histoire vous est inconnue et dont le genre de vie a dû vous étonner. Il est des positions heureuses où Ton n'a rien à cacher; il en est d'autres où il n'est pas si facile de dire les motifs qui nous ont dirigés. Déterminé à vous faire une confidence complète, je me décide à l'écrire ; elle me sera moins pénible, j'aurai le temps de m'explîquer, vous aurez celui de me comprendre.

7) Il y a trente ans, cette maison n'avait point l'aspect sérieux qui a dû vous frapper ; elle était habitée par une femme et un enfant ; cet

enfant , seul rejeton maintenant d'une famille considérée, héritier d'une belle fortune, était Tobjet des attentions, non-seulement des nombreux domestiques du château, mais encore des habitants des environs. Cette femme, c'était ma mère; cet enfant, c'était moi. On vantait mon intelligence précoce et la vivacité de mon esprit ; on admirait même, Tauriez^vous cru? ma figure et Télégance de ma petite taille. Hélas ! il m'est permis de rappeler qu'un instant j'ai joui de ces avantages qu'on appelle frivoles, mais dont l'absence a fait le malheur de ma vie.

)) Une maladie qui me retint long-temps au lit, fut la cause du changement qui s'opéra en moi ; mais les résultats ne s'en firent pas d'abord apercevoir; depuis, je cessai de grandir, peu à peu ma taille se dérangea. Lors de ma convalescence, la révolution française était parvenue 5 son plus haut point de délire. Ma mère, peu accessible à la craiTite, était résolue de braver les événements dans le lieu même eii la Providence l'avait placée ; mais désirant

me soustraire à un si triste spectacle, elle me conGa à un ecclésiastique dont la moralité lui était connue, avec Tordre de me faire voyagep tant qu^elIe ne me rappellerait pas. Nous passâmes une année dans un village de la Saxe, une seconde dans une province du centre de TAnglelerre ; je fis quelques études, je m'occupai de la langue du pays où je vécus ; mais, conduit par un homme timide et accoutumé à la retraite, je n'appris point à connaître la société.

» Lorsqu'on put espérer le retour de l'ordre, nous revînmes en France; ma mère me reçut avec une grande tendresse; cependant je fus frappé de l'expression douloureuse qui se répandit sur sa physionomie lorsqu'elle me revit, et de la teinte de tristesse qui se mêlait à ses caresses ; j'attribuai alors ce changement dans sa manière au souvenir des événements qui s'étaient passés; j'ai compris plus tard qu'il V avait une autre cause.

» Ma mère ne négliga rien pour m'attacher ù la demeure de ma famille ; elle m'en remit l'administration; elle paraissait croire que je

devais y passer ma vie el ne supposait pour moi aucune autre carrière; elle me dit que, fils d^un homme qui avait servi Tancien gouvernement, je ne pouvais m^attacher à aucun de ceux qui lui succéderaient* Lorsque le moment de ma majorité arriva, elle voulut que ce jour fit époque dans les environs. Nous n^avions pas eu de motifs de nous plaindre des paysans pendant la révolution; jios biens nous avaient été conservés , et notre fortune n'avait pas beaucoup souffert. Pendant trois jours, il y eut grand rassemblement au château, repas, bals champêtres; j'étais le héros de la fête, on y buvait à ma santé avec enthousiasme.

» Ma vie s'écoulait paisiblement; une circonstance qui semblait, peu importante vint la changer. Nous eilmes la visite d'Achitle Dumortier , le fils de nos anciens voisins, mou camarade d'enfance ; ayant perdu ses parents et jouissant d'une entière indépendance , il avait quitté sa province et vivait sans élat à Paris.

Je fus frappé des changemenls qui s^étaient opérés chez Achille, il ayait une figure élégante, une grande facilité à s'exprimer et beaucoup d'assurance; tout cela m'éblouit; je vis en lui le modèle d'un homme du monde accompli. Il parla des ressources el des plaisirs de tous genres qu'offrait le séjour d'une grande ville, et laissa échapper quelques paroles de pitié pour ceux qui, avec les moyens de vivre heureux, laissaient leurs facultés s'engourdir au fond d'un département.

» Vous le savez , monsieur, souvent les remarques d'un étranger font plus d'impression que les sages conseils de ceux de qui nous sommes habitués à en recevoir. Dès ce moment je résolus de suivre l'exemple d'Achille ; j'étais plus riche que lui ; ma famille jouait un plus grand rôle que la sienne ; ne pouvais-je pas aspirer à une existence aussi flatteuse?

Ma mère, sans s'opposer à ma résolution, la voyait avec peine, et cherchait doucement à m'en détourner. Ce fut en vain ; j'avais la tête montée, je Taccusai intérieurement de vues

timides et bornées, je m^maginaî qu^elle pensait plus à elle qu'è moi en voulant me retenir. Ma bonne mère, dans sa sollicitude, m^offric alors de me faire accompagner par Tecclésiastique qui avait été mon guide quelques années auparavant. Uidée d'arriver devant Achille , qui devait être mon introducteur et mon maitre, escorté de ce bon et vieil abbé, me fit frémir; le tableau de mon voyage féodal en Allemagne, comme il rappelait, suivi du euré de ma paroisse, n^avait que trop excité sa galté ! Je refusai également pour compagnon un professeur de Besançon et toute autre espèce de mentor ; je voulais être seul , je voulais être libre, et je partis.

» J'arrivai à Paris au moment où la société, long-temps dispersée , renaissait et cherchait à oublier des temps de malheur. Je fus enchanté de mon nouveau genre de vie. Il n'est pas étonnant qu'une existence si différente de celle que j'avais menée, tant de plaisirs, une complète indépendance, séduisissent ma jeunesse. Vous savez , monsieur , combien les

Français sont polis et combien leur société est facile pour ceux qui n'affichent pas de prétentions et qui ne heurtent ni leur amôur-propre, ni leur ambition. Pour moi, j'arrivais avec une grande défiance de ma qualité de provincial , beaucoup de respect et de préventions pour tout ce qui tenait à la grande ville ; je fus donc bien accueilli. Plus tard, lorsque le mérite de la nouveauté eut cessé, Fhabitude me rendit le séjour de Paris presque nécessaire ; de temps à autre je m'en arrachais pour aller faire une visite à ma mère ; mais mes séjours à Brandis devenaient toujours plus courts.

)> Tant que je restai confondu dans la foule, mon existence fut agréable ; mais dès que je voulus en sortir et jouer un rôle , d'une manière ou d*une autre, alors je trouvai des épines. Je fis usage de toutes mes ressources; j'eus un bel équipage, une maison où je recevais des artistes, j'acquis la réputation de connaisseur, de protecteur des beaux-^rls, je recherchais aussi les gens de lettres, j'écrivais même quelquefois. Ces légères productions, qui ont

le mérite de Tà-propos el qui font supposer^ lorsqu^on borne là ses prétentions , qu'on pourrait faire plus encore, me valurent la réputation d'homme d'esprit. Je crois qu'avec une ferme volonté et une vie laborieuse, j'aurais pu me faire connaître comme écrivain ; mais il arrive souvent que nous nous obstinons à porter nos prétentions là où nous devrions le moins en avoir. Je ne négligeais rien pour être introduit dans les maisons brillantes ; je voulais être de la société intime des femmes à la mode, paraître dans. les réunions des ministres. Que de peines , que de calculs , que de mécomptes ! Combien j'enviais le brillant el indolent Achille, à qui tout était facile, qui était prévenu, accueilli partout avec prévention, et qui paraissait souvent fatigué de ses succès ! C'est moi qu'il choisissait pour m'en faire la confidence; je faisais de pénibles comparaisons ; mon amour-propre blessé devenait plus irritable. Je sais qu'on m'a accusé de porter dans le monde un air content de moi-même et d'avoir un esprit disposé à la critique. Si on

descendait dans le cœur des hommes mal placés dans la socîélé, on y trouverait des sentiments bien différents de ceux qu'ils affectent, ou qu'on leur suppose. Il est aisé à ceux à qui tout sourit , d'élre modestes et indifférents à leurs succès , de paraître se sacrifier euxmêmes quand personne ne les attaque ; mais on doit pardonner la susceptibilité aux êtres souffrants ; c'est la défiance qui les met dans un état continuel de défense. Cependant je poursuivais ma pénible carrière ; de temps à autre, une légère faveur du monde, un succès inattendu , un compliment dont j'exagérais la valeur, venaient me payer de mes peines.

» Je ne vous ai pas encore parlé de ma sœur, monsieur ; je n'ai pas. le temps de mettre beaucoup d'ordre dans mon récit. Amélie avait deux ans de moins que moi; elle était belle, mais sa figure comme son esprit avait quelque chose de sérieux ; de bonne heure elle montra une grande piété, elle se soumettait à toutes les exigences de notre église, elle les exagérait même, elle passait tous les jours des

Meures prosternée dans un petit oratoire qui communiquait à son appartement; mais elle n'était sévère que pour elle-même et elle s'acquittait de ses autres devoirs avec le même empressement.

» Elle m'avait témoigné dès son enfance un extrême attachement; j'avais été gâté dans mes premières années ; ma position de fils unique, une maladie grave , avaient concentré sur moi les soins et les attentions de toute la maison ; j'y jouais un trop grand rôle : j'étais devenu impatient, vif, impérieux. Amélie se contentait de la seconde place et ne prétendait à rien pour elle; toujours occupée des autres, elle cédait à mes caprices, mais seule elle avait de l'influence sur moi ; j'avais plus de confiance en elle qu'en ma mère dont je redoutais Tautorité. Je profitais rarement des sages directions que me 'donnait Amélie, mais néanmoins j'en sentais le prix. Je ne pouvais comprendre que douée de tous les avantages extérieurs elle n'aimât que la retraite et qu'elle se refusât aux distractions de la société ; elle

souriait quand je lai parlais de l'effet qu'elle y prodiyrait, quand je lui disais que des femmes bien moins belles jouaient dans le monde un rôle flatteur, et elle ne témoigna jamais le moindre désir de le connaître.

» Amélie avait laissé quelquefois apercevoir le désir de se farre religieuse; la répugnance de la famille et les événements politiques avaient empêché de donner suite à ce vœu , qu'elle a toujours nourri en secret; sans doute la pensée qu'elle avait d'autres devoirs à remplir l'arrêtait, mais je crois que si elle eût été libre elle se serait retirée dans un couvent.

» Dans les moments de lassitude et de découragement de ma vie dissipée et sans but, je formais le projet de m'enfermer à Brandis. Je lui demandais si cette existence sérieuse, seule avec ma mère et moi, lui suffirait, si elle ne sentiraft pas un jour le besoin d'un plus grand intérêt et de plus de mouvement ; elle m'assurait que ce ne serait pas elle qui s'en lasserait la première. Elle avait raison; je mettais peu de suite dans mes plans de re-'

traite. Quelquefois je la grondais de ce que j^appelaiâ ses excès de dévotion, de ses goûts si peu en harmonie avec son âge et sa position. Elle me regardait avec calme, sans répondre à mes brusques incartades , ou bien elle me disait : — a Tu me comprendras mieux un jour ; oui , Henri , le temps viendra où tu te fatigueras de la vie que tu mènes ; si alors tu n'as pas rencontré le bonheur, tu me retrouveras toujours. »

» J^ai souvent comparé, monsieur, pendant le court séjour que vous avez fait ici , mademoiselle votre fille avec ma sœur. Il n^y avait pas de rapport dans leur figure ; les yeux si gais et si doux de M'^' Jenhars, la vive expression de sa physionomie , ne me rappellent point le regard habituellement mélancolique de ma sœur. Elle n'avait pas cet entrain de la vie qui a surpris et charmé le sombre château de Brandis et qui y a laissé tant de souvenirs. Mais il y a dans le son de la voix , dans les mouvements de deux jeunes personnes des traits de ressemblance qui m'ont vivement

ému ; j^ea ai refmarqué dans leur taille, dao» leur démarche, dans celle bonté qui ne se dément jamais. Les soins touchants de mademoiselle votre fille, sa constante occupation de son père, m'ont rappelé Amélie auprès de sa mère et auprès de moi ; à cet âge, ma sœur était déjà mûre pour le ciel. Puisse votre fille, monsieur, embellir long-temps Texistence de ceux qui ont le bonheur de vivre avec elle !

■>:> J'étais au château lorsqu'Âmélie se trouva légèrement indisposée. Comme je n'avais nulle inquiétude je partis pour une coursé de quelques jours. Â mon retour, la physionomie sérieuse des domestiques et leurs réponses m'alarmèrent : je voulus la voir tout de suite; je la trouvai assise sur son séant dans son lit, où elle ne pouvait rester couchée; le visage coloré par une fièvre ardente, luttant avec une respiration pénible et accélérée qui ne lui permettait de parler qu'avec beaucoup de peine. — c< Je suis, me dit-elle, dans la main de Dieu qui décidera de mon sort ; je voudrais te laisser heureux. » — Elle ne put pas en»

dire davantage. Quel coup terrible! Je ne

pouvais 'me faire ane idée nette du danger, mais ces paroles solennelles, cette respiration si difficile me glacèrent. Ah ! quMl m'en coûta de ne pas me jeter à son cou, de ne pas lui dire tout ce que j'éprouvais. Je dissimulai, j'affectai le calme. Aura-trelle pu croire que je restais insensible à ses souffrances , que je m'aveuglais sur sa position? Mon Dieu, peu* sai-je, m'accorderez-vous de pouvoir un jour lui parler de ce que j'ai senti dans ce moment affreux ; pourrai-je une fois lui dire : a Maintenant que lu nous es rendue, j'ai compris combien j'avais besoin de toi, je ne laisserai plus perdre un instant de cette vie que je bénis Dieu de nous avoir rendue, qui nous est devenue encore plus précieuse : ce moment ne m'a pas été accordé. )>

» Je la suppliai de permettre que je passasse la nuit auprès d'elle ; elle s'y refusa d*abord par la crainte de la peine que j'éprouverais, elle y consentit ensuite par bonté. Quelle nuit ! elle n'eut pas une heure de calme , pas un

instant de sommeil ; elle ne proféra pas nne plainte. Ne poavoir apporter ancun Soulagement aux souffrances de ceux que l'on aime, ne pouvoir se charger un moment du fardeau sous leqaél ils succombent ! Âh ! c'est un pénible sacrifice que Dieu nous a imposé.

» Celte ame si pure j déjà si détachée de la terre, était prête pour le ciel. Dieu le jugea ainsi. Elle avait toujours été occupée de ce moment; la mort la trouva les reins ceints et sa lampe allumée, a mon Dieu , disait-elle dans un écrit renfermé dans son bureau , je vous recommande mon frère, écartez pour lui les dangers du monde, daignez lui en montrer la vanité ; qu'il éprouve qu'il n'y a de sâr asile qu'en vous et qu'il trouve auprès de votre croix tout le bonheur que j'y ai trouvé moimême. »

» Mon chagrin fut excessif, un moment il anéantit toutes mes facultés et arrêta tonte autre pensée; tandis que je me laissais aller aux emportements du désespoir, ma mère fut calme et résignée. Je n'oublierai jamais cette

figure vénérable déjà flélrie par Page et les peines, portant l'empreinte d'une douleur profonde, mais silencieuse et soumise ; je vois cette mère se pencher sur le front glacé de sa fille pour lui dire un dernier adieu, pour lui donner sa bénédiction. Elle chercha à me mo« dérer , elle me parla d'acquiescement à la volonté de Dieu, mais son exemple et ses paroles eurent peu d'influence sur moi ; je restai long-temps- dans cet accablement , ne pensant qu'à ma sœur et m'entourant de son souvenir.

Puis sortant tout à coup de cet état de stupeur, je m'enfuis de celle demeure qui m'était devenue odieuse; je cherchai à m'étourdir; j'ai pu y parvenir momentanément , mais le temps n'a point adouci l'amertume de cette perte, j'ai pleuré ma sœur deux ou trois ans après sa mort avec autant de chagrin qu'au premier moment.

» J'ai perdu une amie généreuse et désintéressée qui n'exigeait rien pour elle^ et qui se serait dévouée pour moi, que je retrouvais toujours la même. Ce n'est qu'après sa mort

-que j^ai su à quel poinl elle m^aimait et combien elle étaii occupée de moi; les récits de ma mère et des domestiques me 'Pont appris»

Hélas ! ce n'est souvent qu'en perdant les objets de notre affection que nous sentons comhien ils nous étaient nécessaires. Si nous pouvions, les rappeler, combien nous serions différents ! Vivants , il semble qu'on ait toujours le temps de leur montrer ce qu'on sent pour eux^ mais l'instant fatal qui a clos pour jamais nos relations donne une, teinte solennelle à leur dernier jour, à leurs dernières paroles, k leurs dernières marques de tendresse. Ah! ne différons pas d'être auprès d'eux tels que nous devons être; le jour viendra où nous ne le pourrons- plus.

» Il me semble qu'une fatalité m'a poursuivi et m'a ôté les soutiens dont j'avais plus besoin qu un autre. Je dois porter mes regards vers le ciel où j'ai deux fidèles protectrices qui m'attendent ; mais il faudrait se rendre digne d'habiter auprès de ces âmes pures.

» Il faut maintenant continuer mon récit et

avancer dans les aveux que j^ai résolu de vous faire. Après des scènes si frappâmes, com* ment vous avouer, monsieur, que je me suis laissé reprendre aux attraits d^une vie mondaine, et que direz-vous en me voyant revenir à ses vanités et à ses Joies trompeuses?

Comment de pareils moments^ qui après tant d^années se représentent souvent avec toute leur vivacité , penvent*ils s^effacer assez pour nous laisser retomber dans nos passions et nos faiblesses d'habitude? Je m'en étonne moi- 'même et je rougis en pensant que les avertissemenis que le ciel m'a donnés aient eu si peu d'ilifluence sur moi. Nous sommei appelés à lutter toujours avec les défauts de notre caractère, et sans la protection de Dieu ces ennemis secrets et infatigables finissent par triompher,

» Dans le nombre des familles que je voyais à Paris , il en était une qui contrastait avec le ton et les manières de la société où je vivais habituellement. M. de la Bévière, ancien membre du Parlement^ occupait une- place élevée

dans la magistrature ; il était un ami de mon père , el il m^avait fort bien accueilli. Quand j'étais fatigué de la vie du monde, j'allais dan^ celte maison qui présentait un intérieur agrédr ble et la réunion des vertus domestiques.

M"® de la Bévière , âgée de dix-hiiit ans , en était pour moi le principal attrait ; il était impossible de joindre aux grâces de son âge plus de douceur et de bonté. J'enviais le sort de celui qui passerait sa vie avec elle ; je reprenais alors le goût d'une existence calme et retirée.; je pensais à mon château , à ma mère, dont je vivais éloigné et que je laissais dans la solitude. La sérénité de cette jeune tille , qui se peignait dans ses yeux si purs, prenait chaque jour plus d'empire sur moi ; elle me témoignait de l'amitié, et j'attribuais follement à un sentiment de préférence ce qui n'était que le résultat de la bienveillance de ses parents pour moi.

» Un des mérites de M"' de la Bévière à mes yeux , c'éls^it la vie retirée dans laquelle elle jr'ivait. IVtplheijreusemenl sa famille 3e décida p

rîntroduire dans le monde; celle résolulion me fil une peine donl je ne m^avouai pas le molif. Un inslinct secret me disait qae je ne pourrais pas soutenir la comparaison avec les personnes qu'elle allait apprendre à connaître ; je n'avais aucun droit sur elle, et déjà je sentais le germe de la jalousie. Je lui faisais des reproches sur le peu d'aileniîon qu'elle me témoignait, sur rintérét qu'elle montrait à d*autres : elle les recevait en riant, s'excusait, regrettait de m'avoir fait de la peine, mais si naturellement,^ qu'il était clair qu'elle n'avait pas ridée des sentiments qui m'occupaient.

• )> Ce fut alors que je reçus un avertissement qui m'aurait ouvert les yeux si je l'avais voulu. » Nous étions dans un salon fort éclairé , devant moi M'^® de la Bévière causait avec quelques personnes de son âge ; leur conversation était animée et fort gaie ; je n'y prenais pas part; debout devant la cheminée j'écoutais à l'écart. Mes yeux se portèrent sur une grande giace vis-à-vis qui réfléchissait les lumières, le salon et le jeune groupe. Ce cercle de létes

rapprochées, ces figures brillaolés de frâtcheor et de gaiié, formaient un charmant tableau ; je disiinguais M"' de la Bévière, sa jolie coiffure, ^a physionomie animée; je voyais ses yeux briller; elle.se penchait pour écouter et pour répondre. Mais ensuite je découvre , dans le fond du tableau, et comme une ombre pour en faire ressortir Téclat, une figure bizarre de Texpression la plus malencontreuse , et dont Tair sérieux, peiné, contrastait si fort avec la grâce et la jeunesse de tout ce qui rentourait^ que je ne pus m^empécher d'en rire ; cette figure rit aussi. Hélas ! c'était la mienne.

» La manière dont me venait cet avis sévère lie pouvait pas être suspecte; je devais enfin qie connaître ; mais il est des moyens de s'abuser quand on le veut absolument. Quelque^ années ont passé depuis ce moment qui e^ resté présent à mon esprit; Page, les chagrins, mon genre de vie, ont dâ exercer sur moi leur influence ; je n'étais pas tel alors que je vqus

ai paru ici, monsieur, mais encore Pas

as$ez aveugle pour me croire un extérieur

agréable, je craignais de me juger, j aimais à entendre parler de ces physionomies irrégulièrés qui plaisent par l'expression et la viva* cité, de ces hommes qui, avec de Tesprit, de la grâce, des talents, le don de fa parole, font oublier leur figure ; je me flattais que les défauts de ma taille étaient un secret profond ebtre mon tailleur et moi; il m*assurait que les ressources de son art dissimulaient complètement cequ^elle avait dé fâcheux ; je voulais le croire; je ne tardai pas à apprendre le contraire.

jy C^était à une grande fêle, la dernière à laquelle j^ai assisté, la dernièi^e probablement cjne je verrai ; j'étais loin de le penser, car ce jour, je ne sais quel motif me donnait plus d'assurance qu'à Tordinaire. Je me promenais dans ces salons si brillants, je cherchais à être aimable, je causais à tout le monde, j'accom-

pagnais les dames. Dans le cours de la soirée je vis deux femmes que j'imaginais être de mes amies, cansaàt à Técart en jetant les yeux sur tnoi ; je supposai que jetais Fobjet de leur

conversation ; j^eus la fatale idée de me placer de manière à les entendre sans qa^elles pussent s^en douter, pensant qu^une fois ce qui me parviendrait de cette manière me servirait à les intriguer, car j^éiais habitué à être avec elles sur le ton de la plaisanterie : ce jour-là elles ne parlaient que trop sérieusement.

» Oui, disait Tune, on dit qu'il va épouser une jeune fille de dix-huit ans, pleine de grâces. » — a Impossible; des parents voudraient* ils sacrifier un enfant, exposer son avenir ? Et lui-même , non , je ne crois pas qu'avec une pareille figure il pensât ?) «^^ « Vous le connaissez mal ; sa figure , il ne voudrait rien y

changer, regardez-le donc mais je ne le

vois plus ; il est parfaitement satisfait, content, content enfin comme un bossu, puisqu'il faut tout dire. N'a-t-il pas dernièrement sollicité une place de préfet ? Le premier consul a répondu qu'il n'envoyait pas de préfet pour faire rire ses administrés.» x

» On continua encore quelque temps, mais je n'entendis plus rien. J'aurais voulu m'enfuir,

lOS

êl j6 me semais oloué à ma place ; une sueur froide mlnondaii; la crainle d*auirer Feur atteniion merelint. Que serais-]e devenu si elles eussent vu que je les écoulais !

» Enfin je pus m^écbapper ; je soriis de celte salle où réclal, le bruit, ajoutaient à mon tourment, où il me semblait que tout le monde me montrât au doigt ; je ^courus dans les rues comme un insensé, je m^enfermai dans ma chambré, je me promenai à grands pas, le ccetn* déchiré et presque égaré de surprise.

» Yoilà comment on me jugeait dans ce monde où je croyais avoir des amis , dans ce monde auquel j^avais tout sacrifié ! Et cependant de qui pouvais-je me plaindre ? Qui accuser ? Celles qui venaient de me faire tant de mal n^étaient point animées d^un sentiment d'animosité ; elles ne se doutaient pas que je les entendisse; elles parlaient sans aigreur, elles déchiraient mon cœur en souriant; ce n'était que de la légèreté, cette légèreté cruelle de la société ; le lendemain, si je les eusse rencontrées, elles m'auraient dit des choses aimables.

Alors comme revenu d'un rêve, ei laissant la vérilé se faire jour , je récapitulai toutes les peines que j'avais éprouvées dans la vie que je menais depuis quelques années ; je me présentai à la glace; je considérai ma figure boule* versée par des mouvements si violents ; je me jugeai sans faveur ; je me demandai si Ton n'avait pas raison de me traiter rigoureusement, si ce n^était pas moi-même qui avais tout fak pour me tromper. Je pensai à M^*^ de la Bévière. Quelle opinion devait-elle avoir de moi, si elle m^entendait juger comme on Tavait fait

dans celte soirée? Gomment avais-je pu ?

Et ce mot cruel de Bonaparte ! Le fait n'était pas exact , je n'avais jamais pensé à devenir préfet ; mais j'avais désiré une autre place ; mon protecteur m'avait dit que le moment n'était pas favorable ; je croyais la chose ignorée. Le premier consul avait-il réellement répondu ce qu'on lui faisait dire? Qu'importe ! ne suffisaît-il pas que le bruit en courût pour me couvrir de ridicule ?

» Je me décidai à partir tout de suite, à fuir

oe monde ennemi ; je sonnai, je demandai des chevaax pour le lendemain. Il eAt été plus sage de ne pas prendre une si brusque résolution ; se fùl-ce que pour lui donner une explication aux yeux de ceux que je connaissais ; mais j^étaishors d^élat de réfléchir; j^étais accoutumé à céder à mon premier mouvement. J^eus peine à attendre le jour; je quittai ma maison sans donner d^ordres; je courus deux jours et une nuit sans m^arréter, sans presque prendre de nourriture, pressant, je ne sais pourquoi, les postillons, le cœur rempli de mes espérances déçues, de mes plans brisés, sans que rien pâli remplir le vide qui s^était ouvert tout à coup, sans projet pour mon avenir. Les souvenirs de ma vie passée, de tant de dissipation, de tant d^activilé mal dirigée;, et jusqu'aux restes d^ la fête dont je sortais, le murmure de la foule, le bruit de la musique, qui s'étaient si malheureusement gravés dans ma mémoire, se heurtaient dans ma pauvre tête.

» Quel contraste, lorsque le soir du second |oaf yè découvris aa pied de la montagne hr

paisible maison de ma famille, ces vieux arbres, ce village dont les souvenirs me reportaient à tant d^années en arrière, à tant de préventions et à une- si tendre amitié ! La voiture attirait les regards des passants peu accoutumés au mouvement sur cette route écartée.

Mon domestique agitait son mouchoir en Fair pour se faire reconnaitre ; il saluait tout le monde, il appelait les paysans par leur nom ; le postillon remplissait Tair des claquements de son fouet; les chevaws: en plein galop partageaient l'entrain général. Nous passions avec la rapidité de Téélair devant les maisons du hameau, sur la grande place, à côté de Téglise. C^était le propriétaire du château qui revenait le dernier représentant d^une famille aimée et considérée; oui, c'était lui. Quel beau retour! 7) C'est M. le baron, s'écria le domestique qui m'ouvrit la porte ; c'est M. le baron, répéta toute la maison, qui en un instant se trouva dans une grande activité. Ma mère était absente; on lui envoya en hâte un exprès, rentrai dans le salon, il n^y avait personne ; je me

mi^ à la fenêtre et je considérai les teintes brillantes da couchant qui se réfléchissaient dans la rivière serpentant au milieu d'un paysage déjà sombre.

n L'aspect de cette grande salle , avec ses tentures et ses meubles gothiques^ la pensée de Texistence sérieuse et tranquille qu'on y menait, me frappèrent. Une vie qui s'écoulait si doucement, qui marquait à peine son cours, là an pied des montagnes, loin des agitations de la société et de ses perfides plaisirs, m'eût paru, H y a quelques jours, une espèce de mort; alors j'enviais ceux qui pouvaient s'en contenter.

n Ma mère arriva; elle me reçut avec sa tendresse ordinaire , sans paraître surprise de ma visite inattendue; elle semblait me dire qu'elle me verrait toujours avec joie, sans s'occuper du motif qui me ramenait auprès d'elle. Elle écouta mes récits et me fit peu de questions. Je redoutais sa sollicitude et sa pénétration ; avec elle , plus qu'avec tout autre , j'étais décidé à dissimuler et à affecter un air

content. II est des peines dont on peut parler^ pour lesquelles on peut demander des conso-' lations; il en estd^autres qu^on rougirait d^avouer, qu^on cache dans le fond de son cœur, et qui augmentent par le soin qu^on prend à tromper les yeux qui vous entourent.

» La cloche du château rassembla les domestiques pour le service religieux du soir; je vis entrer le bon ecclésiastique qui avait été le conducteur de ma jeunesse ; il vint h moi avec un visage rayonnant de joie ; il me félicita d avoir terminé mes affaires à Paris pour venir soigner ma mère, et la satisfaction d'un bon fils qui rentre dans sa famille fut le texte de »a prière.

» Je retrouvai à Brandis ce mélange d^occupalions agricoles et d'habitudes régulières qui étaient bien loin de moi. Je fns réveillé par la trompe du berger qui appelait les chèvres du village pour les conduire à la montagne; dans la matinée, Tabbé vint faire, avec ma mère, sa partie d'échecs. Après diner, quand ma mère ne sortait pas, elle prenait son roaet ;

Marie apportait aassi le sien au salon ; elles passaient deux heures dans cette féodale occupation. Le bruit monotone des roues, interrompu seulement par quelques paroles, me transportait dans un monde différent de celui dont je sortais, et presque dans un autre siècle. A six heures, Tiniendant venait rendre compte de ce qui avait été fait dans la journée, et prendre des ordres pour le lendemain; il me demanda un jour pour me mettre au fait de son administration. Je ne voulais pas paraître être revenu san» but ; pendant mon séjour à Paris , je m^étais occupé des embel* liasemenls à faire au château ; j^avais rapporté des plans et des dessins ; à peine arrivé, je me mis à Touvrage, je renversai, j'abattis, je cou-' vris la terre d'ouvriers. Ma mère prenait de rîntérét à ces travaux ; elle les discutait avec, moi , elle cherchait à y mettre de Tordre et de la mesure.

» Ce retour aux occupations de ma jeunesse, ces souvenirs dWtrefois, ces scènes d'une vie tranquille , touchaient souvent mon cœur ;

déserts de la capitale da monde, parmi les débris des palais et des temples. JVimais le soir à contempler, du haat d^une colline , le foite des édifices de tant de siècles passés et confondus 9 les monuments de la République, des Empereurs , des Pontifes , les obélisques égyptiens , la tombe des martyrs , les statues de la Basilique de Saint-Jean de Latran, et les ruines s'étendant jusque dans les campagnes incultes.

» Je trouvai dans les beaux-arts une occupation conforme à mes sentiments. Je visitais tes galeries; je passais des heures dans les ateliers des jeunes artistes, de ces hommes luttant péniblement contre les obstacles qui se présentent an talent naissant. J'entrais aussi souvent dans les couvents de Rome ; je com-> prenais qu'on pût renoncer aux plaisirs et air bonheur de la vie pour se soustraire à ses peines, et j^enviais la résolution de ceux qui avaient su se frayer une autre carrière.

n Des nouvelles alarmantes sur la santé de' na mèrç me rappelèrent auprès d^elle; je

partis à rinstaol; je la trouvai au début d'une maladie grave. Les médecins Quêtaient pas sans espérance de pouvoir combattre le mal ; mais elle-même en conservait fort peu ; sa manière avait changé, elle parlait, elle agissait, comme une personne qui ne prend plus qu'un intérêt secondaire aux choses de la terre qui vont lui échapper et dont elle a fait le sacrifice. Je vis bientôt qu^elle m^avait désiré auprès d^eHe, pour avoir sur mon compte un entretien que je redoutais et que j^avais toujours cherché à éloigner; je compris que je ne pouviais pas le retarder. Un jour , après m'avoir parlé de sa maladie et de son entière résignation aux vo-lontés de la Providence :

n Et toi, mon fils, me dit-elle en fixant ses yeux sur moi , je dois te faire une question pour laquelle j^ai déjà peut-être trop attendu. Dis-moi, es4u heureux?»

» Je fus si troublé de cette demande que je ne répondis pas.

» Réponds-moi, répéta-t-ellc, j^ai besoin de le savoir. Voudrais-tu donc toujours té cacher à mes yeux ? »

a Vous me demandez si je suis heureux , eC c^est vous, ma mère, qui me faites une semblable queslioo ! Heureux, oui! eh! pourquoi ne le serais-je pas? N^ai-je pas en effet tout ce qu'il faut pour obtenir amplement ma part de bonheur de ce monde ? J'en ai déjà éprouvé toutes les douceurs ; je ne dois rien désirer. »

a Ainsi donc, ajouta-t-elle avec tristesse, ni la réflexion , ni des considérations plus rele^ vées et au-dessus des intérêts de cette terre, n'ont pu encore te consoler de ce que la Providence t'a refusé. Tu conserves un cœur aigri ; tu penses toujours à ce qui te manque, sans faire attention à ce qui te reste. Mon pairvre enfant. »

» Je ne répondis pas, et nous restâmes tous deux dans le silence.

» Un moment après elle s'approcha de moi, elle me prit la main , elle me dit avec doitceur et avec le ton d^une extrême tendresse : « Ne le détourne pas, Henri, ne refuse pas de me parler, ne me laisse pas croire que tu m'accuses de t'avoir donné la vie, parce que sou^

vent elle fa élé pénible ; elle peut dianger si tu le veux, elle peut devenir moins difficile. Ouvre-moi ton cœur, nous n'avons pas dei temps à perdre; nous serons Fun et l'autre moins malheureux. Dis-moi tout; «ne crains point de n^étre pas compris. Âh ! crois-tu qu'une mère n^ait pas eu aussi ses prétentions, ses blessures d'amour-propre, péut-^tre même ses murmures, des mouvements d'envie ? As-tu pu penser que je restais étrangère à ce que lu éprouvais? Parle, je t'excuserai mieux qu'un autre, et nous prierons Dieu pour que la soumission entre dans ton cœur , comme elle est enfin entrée dans le mien. »

» Alors m'attirant doucement à elle , elle pencha sur moi sou visage mouillé de quelques larmes ; je pleurai aussi ; jamais le sentiment de mes chagrins n'avait obtenu dé moi cette marque de faiblesse.

a Je dois d'abord, dit-elle, m'accuser d'un tort que je me suis reproché ; j'aurais dû te faire entrevoir les contrariétés qui t'attendaient. Je t'ai laissé partir sans avertissement ; je t'ai

laissé recevoir du monde des leçons sévères ; m n^y étais pas préparé. J'ai été combattue, je craignais de f affliger ; c^était une faiblesse. Depuis, je t^ai suivi, quoique de loin ; je t'observais sans que tu t^en doutasses, je te devi-<nais, je savais mieux ce qui t^arrivait que tu ne le croyais. Mon fils, nous avons peu de choses à nous apprendre. Maintenant il faut penser à Tavenir, mettre en arrière d^ancicfnnes pleines^ recommencer une autre vie. Je remercié Dieu qui nous permet enfin de parler sans contrainte; c^est pour cela que j^ai-hâté ton retour, j'avais besoin de sortir de cette pénible réserve et de déchirer le voile qui nous séparait. »

» Je n'étais pas accoutumé à un semblable langage ; je n'avais pas été gâté par dés témoignages d'affection ; je ne doutais pas de celle de ma mère; mais je n'avais pas compris jusqu'où allait cette immense tendresse qui veil- Jait à mon insu sur moi, qui souffrait en secret de mes peines, et qui aurait voulu me dédommager de ce que les autres me réfusaient. Ce fut m grand ^ulagement pour moi lorsque je

m'y livrai complèiement. Noas caasàmes ensuite traDquillemeQl ; elle me faisait voir la vie sons an point de vue plus grand, plus noble que je ne Tavais considérée jusqu'à ce mo-^ ment ; elle élevait mon ame ; il me semblait qa'alors j'oubliais ce qui m'avait tant occupé.

€€ Le monde, me disaii-elle, est sévère pour ceux qui ne possèdent pas les dons qu'il exige; mais ne crois pas qu'eux seulement souffrent de ses rigueurs. Demande-le aux. gens qu'on appelle heureux ; ils se plaindront d'injustices, de mécomptes. Jamais nos- succès n'égalent nos prétentions ; elles deviennent toujours plus exigentes, et le moindre échec irrite l'homme qui est accoutumé à tout obtenir facilement.

»Ma mère était une femme forte; la faiblesse de son corps n'ôlait rien à l'énergie de «on ame. — a Ne nous laissons point abattre, disait-elle, au point de ne pas voir ce qui nous reste. Pouvoir faire le, bien autour de soi, être utile dans une sphère modeste, jouir de l'in^ dépendance et d'une grande aisance, voilà des compensations qu'il faàt apprécier; j'ajootenit

avoir traversé les années difficiles, profiler des leçons de notre expérience. A vingt ans, je voulais le retenir, j^avais lait un plan pour ta vie ; une heure passée avec un étranger renversa tous mes projets ; je devais m^y attendre. Peut-être alors était-ce trop exiger, Texistence que j^avais à f offrir était bien sérieuse. Une fois aussi j^avais compté sur Amélie ; je connaissais son affeciion, je t^aurais quitté sans inquiétude , après moi elle aurait été ta sœur et ta mère, en méine temps» Dieu ne Ta pas voulu; acceptons la vie telle qu^il nous la donne. Une nouvelle carrière s'ouvre pour toi; allons, mon fils, courage; je vais rejoindre ta scBur, J^ai celte ferme assui'ance que Dieu Fa reçue dans son ciel, et quMl me réunira à elle. Henri nous t^aliendrons.

» Vous voyez, monsieur, que je m^étends longuement sur cette époque de ma vie, c^est la seule à laquelle je reviens avec plaisir; je n^ai été heurçux que pendant la longue maladie de ma mère. Depuis mon retour de Rome 9 je n'ai pas perdu un instant de ceux qu'elle a pu

me donner; j ai joui jusqu^à la fin de Taffeclion du seul éire qui avec ma sœur m'ait aimé, mais qui m'a aimé en preporiion du besoin que j'en avais.

» Lorsque les angoisses de ma mère me remplissaient de tristesse, je trouvais des consolations dans la pensée que je faisais ce qui m'était possible pour les adoucir; lorsqu'elle élait plus calme, je causais avec elle ; je lui lisais^ nous priions ensendble. Le monde et ses scènes pénibles avaient disparu ; j'aurais rougi d^y penser encore, je n'en avais pa^s le temps, préoccupé sans cesse d'un si vif intérêt. Que dlieures j'ai passées à côté du lit de ma mère, .attendant son réveil, et jouissant du repos que la bonté de Dieu lui accordait ! Âh ! monsieur, combien le souvenir de ces moments m'est cher ! Elle voyait qu'elle m'était utile, et elle remerciait la Providence de la prolongation de sa pénible existence; ses douleurs augmen^ -trient, son esprit était toujours calme. — a Plus je m'approche du graad moment, me disait- ,.elle, plus je suis tranquille sur ie sujet qui m'a

tant tonrmeDlée. Ah ! mon fils, quelques échecs de ranilé paraissent peu de chose, quand on va rendre compte à celui qui n^oubliera pas nos peines, qui a voulu par ce moyen noiui rapprocher de lui, et nous apprendre que les joies de ce monde ne sont pas le but de la vie.

j> Voilà le jour qui fait pâlir la clarté de na lampe. Tai passé, monsieur, la nuit entière i^ vous écrire; en commençant ce récit, je ne pensais pas qu^il fût si long^ je me suis laissé entraîner, j!ai abusé peut-être du soulagement que j'éprouvais à vous ouvrir mon cœur, j^sû compté sur votre bonté en vous parlant si longuement de moi ; je vous ai dit ce que je n^ai dit à personne. Je suis descendu à des détails si intimes, je vous ai fait un aveu si complet de toutes les petitesses de ma vie , que j^ai besoin de penser que vous lirez ceci loin de moi. Le hasard qui nous a fait passer quei^ ques jours ensemble, nous réunirait-il encore ? î> .

lâi

Mardi sotr.

a Vous partez demain ; dans quelques heu-^ tes cette habitation sera rentrée dans son silence habituel. Je n^ai rien à ajouter à ce que je vous ai écrit; vous comprenez le reste.

Quand ma mère m'eut quitté pour toujours, je m'entourai de son souvenir, je promis de sui> ▼re ses directions. Pourquoi ne Fai-je pas fait ? Dieu m'a accordé de n'avoir plus de sentiment d'aigreur contre les hommes; j'ai appris avec satis&ction que M"' de la Bévière était heu^ reuse et mariée, et j'ai béni le ciel qu'elle et moi eussions évité le malheur qui aurait été notre partage, si certains rêves se fussent réalisés. En relisant ceci, je n'ai pu m'empécher de sourire de la futilité des circonstances qui ont en une si grande influence sur ma vie, j'ai rougi de l'importance que j'ai mise aux choses du monde. Et cependant mon existence n'est point encore celle que ma mère eût voulu pour moi. Est-ce découragement, indifTérence, manque d'énergie ou d'un ami qui me dirige ?

J'ai éprouvé ces grands chagrins qui font oublier les autres, j'ai passé le temps de la jeunesse et des illusions, j'ai dit souvent que j'étais guéri, et cependant, monsieur, vous avez vu vous-même le genre de vie que j^ai adopté^ vous vous rappelez la manière dont je vous ^ reçu j celle dont je me suis présenté devaDt vous. Ce n^est pas à vous que je puis dissimor 1er les faiblesses qui sont encore dans le fon^ de mon cœur.

» Quand je suis plus découragé qu'à Tordidinaire, je pense à tous les changements qui ont eu lieu ici, je vois alors la vie qui s'avance et ma tâche près d^étre terminée. Mon exis* tence d'ailleurs n'est pas absolument sans intérêt. Votre communion, monsieur, vous interdit je crois de prier pour les morts, leur sort est irrévocablement décidé, plus de rapport entre les vivants et eux, car comment se reporter avec douceur sur ceux que l'on a aimés si l'on en peut plus prier pour eux, et que tout se borne à quelques souvenirs de la vie terrestre. Notre doctrine se prête mieux aii;x

affections qui se conlinuent au-delà de la tombe; elle nons laisse de pieux devoirs à rendre à nos amis, elle ne brise pas le seul lien qui paisse exister encore ; nous aimons à croire qn^ls intercèdent pour nous , comme nous intercédons pour eux. Je vais souvent au cimetière qui réunit ma mère et ma sœur, la plas jeune y a attendu quelque temps celle ijui aurait dû la précéder; elles sont maintenant à peu de dislance Tune de Fautre.

Hélas ! il reste peu de traces de leur présence, ia terre y est déjà nivelée, elle se couvre dlierbe et de fleurs des champs. Je vais d'une tombe à Fautre, et j'y éprouve des sentiments différents ; c'est une occupation qui n'est pas sans attrait, il y a de la douceur à verser des larmes pour ceux que l'on a perdus ; il n'en est pas de ce genre de chagrin comme des peines qui ne laissent qu'une douleur sèche et poignante. Je demande à ma mère de la force, des directions ; je viens m'accuser de n'avoir pas encore obéi à ses volontés. Je comprends ce qu*elle me répond. Ici je ne murmure pas. C'est la

marche invariable de la nature humaine qui s'est accomplie ; elle m'a quitté quand le moment en était venu, ce moment je Pavais prévu; son âge, sa faiblesse, ses infirmités me Tannonçaient. Nous en avons souvent parié ensemble. Je me sens fier d'avoir eu une seno^blable mère. Mais ma sœur ; ma sœur phis jeune que moi, dont la santé ne nous donnait {>as d'inquiétude, à qui je n'ai pu dire on der^ nier adieu, j'ai de la peine à me soumettre à cette épreuve qui ne perd point de son ameriume. Ceux qui restent riches d'objets d'afiep* tion, et qui ont encore des moyens de bonheur, peuvent chercher à se consoler; mais quand on a tout perdu,'n'est-il pas permis de se nborrir des souvenirs et des regrets du passé ? Sur cette tombe froide et silencieuse, je repasse les années de notre enfance, notre intimité /raternelle, notre communauté de plaisirs et d'intérêts ; je me rappelle ces petites scènes qui n'ont de valeur que pour ceux qui j ont pris part, mais qui deviennent si précieuses ; ie pense à nos conversations sérieuses d'une

époque plas rapprochée ; anx projets qae nous fltisîons ensetnble, on pktôt anx vœux qu'elle formait pour moi. Cette amie constante et désintéressée, ce refuge que je croyais trouver toujours si je revenais battu de Porage ; je Tai perdu, je n'entendrai plus cette voix cbérie*, jamais, non jamais ; je ne pourrai plus lui dire tant de choses qui me restaient à lui confier, tant de sentiments nouveaux qui attendent dans mon cœur quelqu'un à qui je puisse parler. A qui les dirai- je ? qui voudrait les écouler? qui les comprendrait ? Tout est fini , absolument fini.

)5 On sent quelquefois la passion de rejoindre ceux qui nous ont quittés ; on murmure de n'avoir pas encore été appelé et d'être seul hissé. Yaut-il la peine de recommencer la vie, de chercher des intérêts, de mendier de ntmvelles affection^ ? Ou les trouverai-je, moi, à qui tout a manqué , et qui , hors de cette maison , ai fait un si triste apprentissage de la vie? Cependant la Providence ne veut pas que BOUS BOUS abîmions dans les regrets, elle veut

que nous allions en avant; elle nous demain»

dera compte des jours qu'elle nous avait prêtés. )>

ce Mon père, s'écria Adélaïde lorsque j'euscessé de lire, H se trompe; nous le verrons encore; nous ne le laisserons pas isolé , matheureux. Ah ! que je-voudrais pouvoir lai être utile ! Il faudra aller le voir, Tinviter à passer quelque temps avec nous ; il viendra peut-être, si nous lui promettons d'être seuls, de le laisser complètement libre. Tous lui écrirez dès demain, n'est-il pas vrai? )>

Le lendemain , en effet , je lus à ma fille la lettre suivante.-

ce Monsieur,

» J'ai été fort soulagé , en lisant l'intéressant écrit que vous avez bien voulu me confier, de voir que la retraite à laquelle vous vous condamnez , qui a pour motifs de véritables chagrins, en a aussi qui ne sont qœ

des mécomples de jeunesse, et des idées sur lesquelles vous sentez vous-même que voire solitude vous force irop de vous arrêter. Il faut se garder de mettre sur la même ligne des sentiments si différents. La confiance quer vous avez témoignée à ma fille et à moi, nous à profondément touchés. Comment y répondre, monsieur? C'est en parlant avec la même franchise à un homme que j'estime trop, pour lequel je sens un intérêt trop vrai pour ne pas chercher à lui être utile.

» S'il est un instant dans la vie où les avantages extérieurs peuvent seuls assurer une iposition flatteuse dans le monde , il en vient bientôt un où Pinstruction , Pesprit, lés qualités solides, ont leur tour. Malheur à Thomme qui conserve un souvenir trop vif des dons de la première jeunesse ! Malheur à celui qui, à quarante ans, se rappelle les ^succès dus à sa figure! Qu'il est triste pour lui le moment où il vient à connaître sa nullité , et où il voit finir des succès si passagers ! Pardonnez*-moi de vous répéter ce que vous savez aussi bien

que moi , ce que vous a dit une voix plus persuasive que la mienne.

» Vous avez^ monsieur, contracté une dette sacrée envers votre mère ; e^est le seul devoir que vous puissiez remplir pour elle. N^étesvous pas impatient de vous en acquitter ?

)) L'unique motif de persévérer dans le genre de vie que vous avez adopté , c'est le temps, déjà beaucoup trop long, pendant lequel il a duré. Plus vous attendrez, plus le changement sera dilQQcile.

» Venez passer quelques jours avec nous ; cette preuve d'amitié fera à ma fille et à moi un véritable plaisir. Nous voyons ici peu de monde, des gens sérieux ; vous vous accoutumerez peu à peu à la société.

)) En qualité d'agriculteur, j'ai des avis à vous donner sur l'état dans lequel vous laissez vos terres, des réparations à proposer pour vos bâtiments. J'ai tout examiné avec soin, quand je me promenais à Brandis , le bras en écharpe. Il faudra aussi quelques changements dans le logement de ma fille et le mien ; car

àous comptons aller vous faire tme visite, lorà-^ qae vous aurez vous-même payé votre dette.

C'est en vain que vous dites que nous ne nous terrons plus ; vous savez par expérience que nous ne sommes pas des gens à laisser à la porte, lorsqu'ils ont mis dans leur tête d'entrer.

» Adieu, monsieur, né dites plus que vous n'avez pas d'amis ; il en est qui voudraient sincèrement, etc. •»

ce Croyez-vous qu'il sôit satisfait de cette lettre? dit Adélaïde. »

— ce Au premier moment, je ne le pense pas ; elle n'entre pas assez dans ses sentiments ; mais ce sont ces impressions auxquelles il s'est trop livré dont il faut le distraire. Il a trop d'esprit pour ne pas comprendre ensuite que j'ai raison ; je ne désespère pas dé lé voir dans quelque temps ici. »

— a Mais votre lettre , mon père , ne mé sefmble pas assez affectueuse. Tandis que tant de gens disent plus qu'ils ne pensent, pouf-

quoi cacher la véritable pilié que vous avez pour loi? Vous paraissez le blâmer; il est encore plus à plaindre. »

< — ce II est à plaindre, sans doute; il a de justes sujets de peine , mais il faut qu'il ne s'exagère pas les inconvénients de sa position actuelle; il faut surtout paraître n'y pas mettre importance qu'il y met lui-même ; il sera satisfait de nous voir trs(iter tout cela un peu à la légère. C'est déjà un grand pas de nous avoir conJSé ses secrets. C'est un homme intéressant qu'il faut arracher à ses habitudes et rendre heureux malgré lui. »

— c< Je crois que vous avez raison , dit Adélaïde. »

26 octobre.

Adélaïde n'a point oublié le baron de Brandis , elle roule toujours dans sa tête le moyen de le changer , elle voudrait le rendre à la société ; ce sujet nous a conduits à de sérieuses réflexions.

Il €^t bien rare, hii dis-je, ôt ceci est favo^ i^able à rbumanilé, quHm homme qui oavre franchement son cœur ne paraisse pas iniéressant lorsqu'on connaît les motifs qaî le font agir* Si nous ignorions Fhistoire de monsieur de Brandis, cette histoire qu'il n^apas craint de faire avec tant de candeur, nous conserverions de lui Pidée d'un homme bizarre, d'un misanthrope. — Ce serait un jugement injuste. — Sans doute. Nous jugeons sévèrement les autres Isur Tapparence , sur leur ton, sur leur figure même, nous condamnons non-seulement leurs vices , mais encore leurs travers. S'ils ont assez de force pour révéler leur secret, sïls avouent les petitesses qu'on cherche au contraire souvent à dissimuler, dont ils rougissent, qu'ils condamnent eux-mêmes, alors notre sévérité s'évanouit, nous retrouvons des frères malheureuxi, nous comprenons des hommes qui ont leurs faiblesses comme nous avons les nôtres. Que de misères dont on rit dans la société et qui nous feraient répandre des larmes si nous les voyions^

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de plus près ; qae de cœurs froissés qui ont encore à supporter le ridicule. Souvent même un homme prend dans son maintien le contrepied de ce qu'il est réellement; il a soufiert dans son amour-propre, il est défiant, soup* çonneux, et il affecte un maintien plein de suffisance. Il veut en imposer aux antres et à lui-même. Le coupable peut-être nous intéresserait si nous pouvions connaître la violence de ses passions , ses combats , son trouble, ses remords. — Ah ! mon père, s'écria Adélaïde, on est heureux de savoir qu'il y aura un autre juge que la société pour nous juger un jour.^

1" janvier 1809.

Voici un jour heureux. Je cherchais à découvrir ce qu'Adélaïde désirait pour ses éirennes ; elle a vis-à-vis de moi un tel système de discrétion, qu'elle m'assurait n'avoir besoin de rien, ou ne parlait que de bagatelles ; alors j'ai fait venir de Genève une grande caisse et

jt là lui a! présentée ce matin, quand elle esc venue me souhaiter une heureuse année. Sa surprise et sa joie ont été complètes ; elle a sorti de la boite un schall , une robe , puis ne voyant pas la fin , elfe s^est arrêtée. — Oh ! c^est trop, beaucoup trop, s'est-eUe écriée en versant des larmes ; mon père, vous me gâtez tandis que vous ne vous accordez rien ; non je ne puis accepter tout cela. Ensuite nous sommes allés à réglise. Le Pasteur et sa femme sont très-heureux, ils ont leur fils pour quelques jours ; nous les avons invités à dîner.

La réunion a été agréable. Albert est un aimable garçon; il a une figure pleine d'intelligence et de vivacité ; il nous a intéressés en parlant de sa vie à Lausanne, de ses essais de prédication, du bonheur quHl se promet dans une cure de montagne, occupé de ses paroissiens, des pauvres et des écoles. La mère était michantée en voyant Tintérét avec lequel nous l'écoutions.

Le coucher du soleil a été d'une grande beauté. — Quel dommage, disait Adélaïde en

admirant Féclat des nuages , qu'un jouir si tteu-' reux finisse déjà. Si nous étions sur le sommet du Jura, nousverrionsencorelesolcil,— -encore quelques instants. — II se réfléchit peut-être sur les fenêtres du château de Brandis ; vous rappelez-vous ces beaux efiets du soir, quand toutes les vitres de la façade paraissaient en feu? Pauvre baron, seul dans son immense maison, il n'a pas passé une belle journée comme nous, il n'en voit pas arriver la fin avec regret.

Maintenant , comme tout est déeoloré ; voilà déjà l'étoile que nous avons observée hier qni^ parait au-dessus de la montagne. — Tandis que le soleil disparaît pour nous, ma fille 9 lise lève pour d'autres terres. •— Ainsi donc, le même moment qui est la fin du jour pour les uns , est le matin pour d'antres. — C'est l'image de la vie; pour toi, le soleil n'est pas encore à son midi;. pour moi, il décline. — Ah ! mon père, ne dites pas cela. — Ce n'est pas sans motifs que la Providence nous en* toure de tant d'images frappantes, qui parce qu'elles se représentent souvent font moins

«Teffet qu'elles ne devraient produire. -^ Il Êiut espérer ^ dit Adélaïde après un moment de silence, que le soir pour nous sera beau.

— II faut s'y préparer, chère enfant, et prier Dieu de nous soutenir dans ce grand moment.

Adélaïde est restée un instant sans parler devant la fenêtre ; elle est venue m'cmbrasser, puis voyant ses présents étalés sur la table :

— Ah ! mes charmants cadeaux , s'est-eile écriée , je les avais oubliés ! Elle a appelé Marguerite pour Faider à les transporter, et elle est sortie en chantant.

Je reste seul avec de douces pensées et le sentiment de la reconnaissance que je dois à Dieu. Il y a un an, j'étais à Paris, déjà tourmenté par les soucis qui devaient devenir si poignants. La Providence m'a tiré de cette cruelle épreuve ; elle m'a réuni à ma fille dont je dirige les premiers pas dans le monde et qui bientôt sera mon soutien; ce sentiment doit me donner de la sécurité pour cet avenir qui est le plus souvent si différent de ce que nous pensions , et que nous cherchons follement à deviner.

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(Ici lejoUmal est écrit avec peu de suite. On çùit ijue M. et M^ Jenhars renouvellent connaissance avec la famille de Courmèlte qui habite le beau château de Lenans à deux tieUes da Fully. La famille se compose d*une mère^ de deux filles de Page à peu près d^ Adélaïde^ ffun fils qui est au service de Bavière et de M* de Fonziér^ frère de M'^^ de Gourmelle.)

{Le luxe et le mouvement du château contrastent avec la simplicité de Fully; après quel^ ques jours passés à Lenans^ M. et iK^* Jenharà retrouvent avec plaisir le calme de leur vie in^ time.) *

{Nous donnons ici la seule note qui ait rapport avec ce qui précède.)

Avant-hier, nous étions réunis à notre heure ordinaire ; Adélaïde s^occupait des préparalifsr du thé« J^étais assis devant le feu, lisant une gazette. On n^entendait que le bruit de Teau chaude qui bouillait et le cliquetis des tasses qu'Adélaïde plaçait et déplaçait ; de temps en

temps, des raflales du vent da nord qui, depurs deux jours , nous a replongés dans la rude saison, venaient ébranler les fenêtres. Dans la chambre, c'était un calme parfait, un silence <yai ne devait cesser qu'au moment oh la jeune maîtresse prononcerait les paroles consacrées : Mon père, le thé est prêt. Mais avant, on entend le bruit d'une voiture qui roule sur le pavé; Adélaïde prête l'oreille; je pose mon papier* — Est-ce le vent ? — C'est une voiture. — Une voiture ici ! — Ce sont des gens qui se trompent ; M""' de Gourmelle ne vient pas si tard, d'ailleurs elle est encore à Lau-^ sanne. La voiture avait tourné bruyamment devant la porte. Je vois, dit Adélaïde en regardant par une ouverture du contrevent , trois chevaui, un postillon, une calèche de voyage ; on demande la demeure de M. Jenhars. Nous entendons des pas d'hommes et des voix inconnues dans le corridor. Enfin, la porte s'ou^vre et nous voyons entrer... qui? M. de Brandis ! — M. de Brandis ! nous écriâmes-nous tous deux à la fois. — Je viens moi-même répo»-

dre à votre bonne et aimable lettre ; il ne restait qoe ce moyen de me faire pardonner ma négligence. — Soyez cent fois le bien-venu. — Quelle agréable surprise! sMcria Adélaïde, et qui s^y serait attendu , dans cette saison , de nuit ! vous nous trouvez tout seuls : nous serons comme à Brandis. — Oui, dit le voya« geur, mais on ne m^a pas fait attendre à la porte , et je n^ai pas eu besoin de longues prières pour obtenir un accueil aussi amical que celui que vous voulez bien me faire.

Uaspect confortable de notre salon, notre réception et probablement la solitude dans laquelle il nous surprenait, le charmèrent , et à rimpression sérieuse et même un peu embarrassée qu^il avait en entrant, succéda ce sourire que je lui connais lorsqu^il est à son aise.

Ce matin, ma fille a montré à notre hôte la maison , son établissement de travail ; elle lui a raconté notre genre de vie. De l'intérieur elle a passé à l'extérieur; elle a expliqué son jardin, ce qu'il serait Tété prochain. Elle ne

lui a pas épargné une plate-bande; il a fallu' qu^il admirât tout, chaque poule, chaque ca- Bard ; le nouvel arrivé se laissait conduire avec une complaisance admirable. — Ma chère amie , lui ai-je dit , tu abuses des privilèges de maîtresse de la maison. *— Non, non, je sais que M. de Brandis met de Pinlérât à tout ee qui nous regarde. — Que vous êtes heureux ! s'est-il écrié en soupirant.

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