‹ Le chateau de BrandisChapitre 7 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

iA6

je ue puis te coïkipref^dre ; <|uê t^x-til^ qM préiends-lu ? Est-ce un jeu pour toi de cher* cher à captiver lés semltnents de ceux qui t^entourent. Aurais-in pris Id manie de quelques femmes qui se plaisent dans cè$ petits triomphes de vanité ? C'ôst un tristedéfaut que ta coquetterie. C'est l'indice d'un cœur peu généreux. 0, ma fille, f aurais mieux attendu de toi! d

Adélaïde^ iniendite de ce reproche, roiifit.

<x Poti^ 4a première fois, mon père, dii-^te avec douceur, vous me jugez sévèrement* )>-

-^ u Cràîns'-lu de t'engagea iBt de perdre u liberté? Explique-moi ce que tu veux, ce ique tu penses. Parle une fois avec franchise h ton père. î>

— et Vous ne me Pavez jamais denrnndé, répondit-elle d'une voix émue, je vous aurais tout dit. w

— ce Eh biçn ! parie , je t'écouie. Non, je ne puis croire que mon Adélaïde, avec sa ma^ nière simple et son cœur bienveillant, eût -déjà pu prendre Tesprit d'une femme mondûine« J'aurais été le premier trompé . As4u fonasé le

projet de ne jamais te marier? Veux-tu attendre encore? »

. — c< Non, mon père, je n^ai point pris de semblables résolutions. » >

— ; a Estril un homme que tu préfères, puisque je te vois si décidée à écarter un parti qui semble réunir tous les avantages. »

— a M. de Lénans est sans doute fort ai- Hiable, et cependant je ne puisPépouser. »

— c( Est-il, je te le demande, quelqu'un que lu préfères ?»

. £Ue ne répondit pas. -^ Je répétai ma question.

Elle fit alors un signe de tête aflSrmatif.

— (c C'est donc quelqu^un que tu crains de nommer ? »

. <.— a Non, je ne le crains point, je vous le dirai. »

— <c Ce u'est pas Gustave, ce n'est pas Albert jGuirand, ce n'est pas M. de Brandis que tu as bien oublié. »

— a Mon père, s'écriart-elle avec vivacité, cosinieBt savez-votts que je l-ai <^ublié?

— - a M* de Brandis ? » dis-je avec surprise.

— a Je ne l'ai poinl oublié ; je me suis toujours crue engagée avec lui, et j^ai pensé que jamais je n^en épouserais un autre. )>

— a Adélaïde, Adélaïde, tu m'as trompé. )>

— « Non, mon père, je ne vous ai pas trompé, me voici pour tout vous expliquer, depuis long-temps je le désire. »

— ce Mais, ma chère enfant, pourquoi me ravoir caché ? »

Alors, se rapprochant de moi, elle passa son bras autour de mon cou et pencha son visage contre le mien. -^ a J'ai eu tort peutr être, me dit-elle avec tendresse, pardonnezmoi, il me tardait de vous tout dire ; ma conduite a pu quelquefois vous étonner, n

-^ a Mais pourquoi donc me Pavoir caché? w

— « Vous avez pu croire que je ne pensais plus à M. de Brandis, mais cela n'était pas ; pourquoi vous reparler d'une affaire qui vous avait attristé ? Je vous ai vu blessé de sa con« duite, je Tai peut-être mieux comprise que vous, w

•*- a Je Payoue, mon amour-^propre de père avait été cruellement froissé. »

— a Votre tendresse vous a fart croire qu'il avait eu des torts envers moi, tandis que c'est lai peut-être qui pourrait se plaindre. D'ailleurs il avait raison, j'étais trop jeune alors, je ne connaissais pas le monde, je ne me connaissais pas bien moi-même. Quand vous m'avez proposé de me conduire à Lausanne, f ai accepté avec empressement; j'y ai vu un moyen de m'assurer de ce que j'éprouvais pour lui. »

9> Le sacrifice que m'a &it M. de Brafadis m'a attaché à lui ; oui, c'était un sacrifice qu'il voulait me iaire, qu'il m'a fait. Tous ne l'avez pas jugé ainsi ; relisez ses lettres et vous verrez qu'il est resté le même. Ce n'était pas comme simple divertissement que j'ai recherché le monde, c'était une épreuve qui m'était nécessaire, maintenant elle est complète ; j'ai vu des hommes plus jeunes, plus brillants que M. de Brandis, ils n'ont rien changé à mon sentiment pour lui, je ne me croyais plus libre. Il m'aime encore; s'il le veut, je suis à lui. »

— c< Quelquefois^ dis-je , la peDsée de tout cela s'est présentée à mon esprit , mais elle 8e dissipait en te voyant si gaie dans la société ; je m'étonnais n\oi-méme de Penlrain que tu y portais. »

— a Je m'y laissais aller , sûre qu'elle ue m'entraînerait pas trop loin. Ces petits ioci* dents de la société qui m'amusaient étaient oubliés le lendemain. Souvent même ces belles f&tes m'attristaient ; je pensais à M. de Brandis, errant^ malheureux , croyant qiie je l'aiŒib oublié , pensant sans doute que j'avais été légère, inconséquente. Quelquefois cette idée >m'a fait verser des larmes dont! personne ne se doutait. »

a M. de Brandis, conlinua-t-elle avec vivacité , est mal de figure ; on s'étonnéra de ma préférence; que m'importe, qu'importe Textérieur lorsqu'on n'y fait plus attention , lorsqu'on ne pense qu'à ce cœur si bon , si sensible, toujours souffrant, et que moi-même j'ai rendu malheureux. »

— ce Ses malheurs ne viennent pas de toi * seulement, n

-^ a J^ai eitides lorts avec lui. »

— a Des torts! toi, ma fille, des torts! )?

— a Vous me les avez reprochés ; je les ai depuis bien expiés. J^avais une volonté trop &>rte; je mecroyals le droit, le pouvoir de le former à moD gré ; j'ai abusé de mon influence ; je me suis roidi contre son désir bien pronoucé. II a dû me mal juger , j'ai déchiré son cœur. ?>

-— <c II n'a pas pu me comprendre. Du moment que j'ai connu M. de Brandis , j'ai senti puour lui beaucoup d'intérêt; j'ai eu le vif désir de faire ce que je pourrais • pour le rendre heureux. C'était d'abord le rêve d'une jeune fille; cependant cette idée m^a occupée et a pris de la consistance. Le château de Brandis, tout ce qui y tenait avait du charme pour moi ; j'y revenais avec plaisir, j'y pensais souvent. Mais ce n*est que depuis que M. de Brandis lui-même a renoncé à moi , depuis que tout semblait fini entre nous, que j'ai senti la force du sentiment qui m'attachait à lui. Il y a un an ^ demi depuis lors , et ce sentiment n'a point changé. Peut-être ce caractère si diflerent des

tBS

autres, cette position si nouve&e, ont-ils en de rinfluence. On dira que je suis extnrordinaire, romanesque ; quMmpbrte. »

récoutais ma fille avec étonnement, et presque avec admiration ; je la retrouvais telle que je Tavais jugée autrefois , bonne , sensible , avec des sentiments très-prononcés et un peu d^exaltation ; mais combien je préférais cette vivacité à la sécheresse et à la froideur de cœur ! Moi qui Tavais accusée de légèreté !

— « Je pourrai lui dire , ajouta-t-elle , que j^ai connu le monde qu^il redoutait; il ne se défiera plus de moi , maintenant. Se dévouer à un homme malheureux , être tout pour lui, pour celui qui se croit abandonné , lui apporter le bonheur dont il n'a jamais joui ; comprenez, mon père, quel beau sort; n'est-ce pas une bénédiction de la Providence ? Maintenant vous savez tout, » et elle m'embrassa les larmes aux yeux. « Pardonnez-moi d'avoir pris cette détermination sans vous en parler; je ne me connaissais pas moi-même , et je ne savais pas où cette épreuve me mènerait. »

— - « Chère enfant, dis-je , je ne puis plus me plaindre d^ignorer tes sentiments , car M. de Brandis n^était pas le seul malheureux ; je t'avais perdue , et je te retrouve. Je penserai à tout ce que tu m'as dit; pour le mo* ment , c'est assez ; il est fort tard , il faut se séparer. Regarde. »

Nous avions causé si long-temps , et avec tant d'animation , que le jour avait paru sans que nous nous en fussions aperçu ; un rayon de soleil pénétrait dans la chambre et faisait pâlir les lumières ; il éclairait ma fille vêtue encore des habits de cette fête qui était si loin de nous. Elle ne put s'empêcher de sourire en se voyant dans la glace 9 ainsi surprise par les rayons brillants du matin.

J'ai passé quelques heures à réfléchir.

— a Ma chère amie , ai*je dit à Adélaïde en la rejoignant , il y a un seul parti à prendre ; il faut nous expliquer avec M. de Brandis luimême ; partons pour Paris. »

— a Je voulais vous le proposer j mon père. »|

Et, sans p^dre de temps en hësicatfofis , nous avons toiit préparé pour le Voyage ; îl y a beancoop de choses à faire; il fatit se pro* carer une roiture, des passeports. Demarin, nous partons pour Yulljr. C'est au miiiett des malles et de miire affaires qa^ Adélaïde a reçu ce billet de M"^ Louise.

« Ma chère Adélaïde .

7> J^ai pris froid sur le lac ; je suis lenrinimée; je n^ai pas pu 9 à mon grand regret, TOUS aller voir; ne me grondez pas; maman me défend de sortir. Venez donc , car j'aî besoin de parler de cette charmante fête à laquelle je n^ai cessé de penser. J'ai une bonne nouvelle à vous apprendre. M"* Linday a été si contente du succès de sa soirée , qu^elle pense h en donner une seconde dans quelques jourâ.

Ainsi les plaisirs de Thiver ne sont pas encore finis.

)) Ah ! les fêtés champêtres, voilà ce que j'aime. Quand partez-vous pour Vully? Nous

pensons aussi à Lénans. Quel plaisir de retrouver la campagne, les prairies et les fleurs ! Nous nous verrons souvent et nous aurons bien des choses à dire sur ce qui s^est passé cet hiver. Si vous ne pouvez pas venir, j'espère arracher à ma mère la permission d'aller passer la soirée avec vous. »

Adélaïde a promis à son amie d'aller la voir, lui défendant expressément de sortir de chez elle.

Vully.

Ce matin , nous avions fait dëjà quelques tours dé roue en sortant de Lausanne , lorsqu'un domestique, hors d'haleine, a jeté dans la voiture cette lettre deM"*Mathilde de Gourfhelle.

(c Chère Adélaïde , vous partez' sans que j'aie pu vous faire mes adieul ! Quelle déterminatioti précipitée ! Vous irez, dit-on, peutêtre à Paris ; sont-ce les affaires de monsieur

votre père qui Vy conduisent? Est'^e une course de plaisir? Louise n^a point su me le dire. H^er, je suis rentrée fort tard; elle m^avait attendue pour m^annoncer votre départ; je suis désolée de ne pas vous avoir vue en* core une fois; je suis bien plus désappointée que vous ne le croyez; j^avais une affaire sérieuse à traiter avec vous , une confidence dont je me serais mieux tirée de vive voix que par écrit; cependant je n^ai plus que ce moyen, et je vais passer une partie de la nuit à vous Peipliquer.

» Il s'agit de mon pauvre frère ; il est parti bien triste , lui ordinairement si gai ; il n^a pu résister à aller avant-hier au bal pour vous voir encore une fois , mais il n'a pas osé vous adresser un seul mot ; il avait écrit à monsieur votre père pour lui dire le vif chagrin qu'il avait de la manière dont les choses s'étaient passées ; il en est bien innocent , et il n'en savait pas un mot, je puis vous l'assurer. Il faut que je vous raconte comment il a fait celte triste découverte.

» Deox ott trois jours avant son départ , mon oncle le pressait de renoncer au service et de se marier. Il répondit qu'une seule personne était capable de lui faire prendre cette résolution. Mon oncle, sans s'arrêter aux paroles de Gustave 9 dit quelques noms. Mon frère répéta que vous seule , chère amie, réunissiez toutes les qualités nécessaires à son bonheur , et qu'il ne voulait entendre parler d'aucune autre.

» A ces mots, mon oncle a branlé la tête.

— a Mon cher ami, lui a-t-il dit, il faut chasser cette idée de ton esprit. » — a Comment? aurait-elle quelque engagement ? savez* vous quelque chose ? » — - a Oui , je sais à quoi m'en tenir. — a Mais enfin. » — - c< U n'y a pas de fortune ; je le sais d'une source sûre ; j'ai sondé le terrain sans t'en avoir parlé. » — (c Mais la fortune , la fortune , que iait-elle ? Comment , mon oncle , avoir pu me mettre en avant sans m'en avoir parlé ! Je veux tout savoir. Que s'esl-il passé?» — a J'avais bien calculé ; les jeunes gens mettent dans les af-

faites de ce genre un feu^ ane passion qui les rendent absolument incapables de les traiter eux-mêmes. Où en serions-nons., si je t^eusse laissé a(^r sans les préliminaires convenables?» On Ini montra la copie de la lettre à monsieur rotre père , et la réponse qu'il avait faite.

)> Mon frère les lut, pâle et consterné , lui qui n^avait jamais osé hasarder un mot sur ses sentiments, par l'incertitude de !a manière dont ils seraient reçus. On avait réussi h lui procurer un refus que nous trouvons tout naturel , et à le placer dans la plus triste situation, n put à peine achever cette lecture , et il quitta précipitamment la chambre, dans la crainte de laisser échapper une parole trop vive. Voilà ce qu'il m'a conté lui-même; j'ai cherché à le cotisoler en lui disant que vous êtes trop bonne , que vous voyiez les choses d'une manière trop relevée , pour que les gaucheries de mon pauvre oncle pussent faire sur vous un effet durable.

» Chère Adélaïde, ai-je besoin de vous dire que cet événement , long^temps Tobjee de

mon désir, comblerait tdils me^ iûtaxl Je se^ rais si sâre du bonheur de mon frère ! et ce* pendant il y a de là générosité de itia parte le dire ; car c^ést tonjours vous , chère amie , que Gustave cite pour modèle dans les leçons quUl a la bonté de nous faire à Looise et à moi. Je veux vous dire un trait dé vous qui Ta frappé. Un jour, tout heureux, 'il vous con»

duisait à une contredanse.' Vous farrét&tes; — a Laissez-moi . je vous prie, dites-vous, et prenez à ma place cette jeune personne en robe rose. » — a Pourquoi donc ?» — « Od t'oublie; elle a Tair malheureux de ne pas danser. Je sais par expérience ce que c'est; vous m'avez tirée une fois de cette situation ; elle vous devra de s'amuser ce soir. » II refusait encore ; vous Texigeàles ; il se rappellera long-temps le sourire qui fut sa récompense; il aurait voulu en mériter d^iotres.

Vous le voyez , ce n'est ni de votre figure , ni de voire esprit qu'il s'occupe, c'est votre bonté qui Ta séduit. Cela ne vous donne-t-il pas bontte opinioft dé lui ? Mats si vous aviez en-

sisiible Rie ramèote auprès de voc^. Oui, je veux . entendre de votre boucbe mon arrél, quel qu il soit. Il y a une. détermination à prendre. La guerre esidécidée? je puis être admî$ dans un des corps qui partira* ».

— ce II m'est impossible, lui dis-je^de vouS' répondre à présent, plus tard.je vous écrirai* Alors je pourrai mie^jxm'expliquer* »

Sm front se rembrmit et il in^i^ta ^ur ^jsi

df^mander

. Daos-ce /n»Qmiainit^ a^a fille q^i ; ne saiirait -pas oet^e visite, entrv .;

<7«- ce C'est' le ciel qui vp^us anigne^ ataidi^ moiselle, s'écria l'impétueux jeune homme, ^i s'avançant vers elle. J'ai fait cent lieues pour causer dix minutes avec monsieur votre père; vous pouvez bieu mieux que lui me répondre.

Dites-moi, avec cette franchise que j'adn^ire Umt, ce que je puis espérer ; je ne vous dérangerai pas long<*temps : parlez, madenioiselle, et je pars. S'il le faut ,, vous n'entendrez plus parler de moi. )>

Je ne j^pconnaissais plus Gustave, si gai, si

poli, maiat^D^nt hors de lui, jetaoi sur nous des regards inquiets et presque meuaçanu.

Nous ne savions que lui dire, et nous restions Tun etTautre dans le silence.

— a Quel empressement à me répondre !

s'écria-t-il en s^efforçant de sourire ; voilà on présage bien favorable. Mais c'est en vain que vous vous taisez, il me /aut une réponse, je ne me retirerai pas saps Favoir reçue, quelque triste qu'elle paraisse* ?>

— a II me semble, monsieur, que* vous» aU^ bien loin; cette manière si nouvelle <a droit: d^ me surprendre. »

— « Eh bien ! {interrompit Adélaïde, puisque vous Texigez impérieusement, monsieur, je parlerai. Apprenez que je ne suis pas libres et que je ne me crois plus maîtresse de m'esiT gager. »

— a Vous engagée ! répétait-il avec une en* pression de doute el d'ironie. Où? av^c qni?

comment ? je puis vous le deniander et vous devez me le dire. Mais non, c'est une défaite^ c'est une manière polie que vous ayez 4a bonté

dranez, monsieur, ma démarche inooDsidévée; ^ous avez dû croire que j'étais fou, ne crai^ Ifoez rieu, je me remettpai. Âh! dans le mottênt où Ton apprend qu'on a perdu le bonheiir de sa vie, il est difficile de calculer ses paro* 4esw Je ne sais pas ce que j'ai pu dire, mais Je crains d'avoir eu de grands torts ; onbliez*moi, je vous en conjure. » Puis , prenant la main d'Adélaïde, il la porta à ses lèvres ; je vis une lUrnie dans ses yeux; il remonta à cheval. — « Soyez heureuse comme vous le méritez, » loi cria-t-il. En vain je le priai de restei^ cette nuit à Yully, il ne m'éoouta pas, et le bruit du ghlop couvrit ma voix.

Âh ! M. de Brandis , que vous seriez étonné de tout ce que l'on fait pour vous ! Saurez-voos le sentir et l'apprécier?

' Besançon»

' Nous nous sommes arrêtés à Brandis, ma fille voulait voir Marie , je le désirais aussi. <^and lions sommes arrivés, la grille était ou-

verte, laais il n'y avait persôMe poiiriî(Ai8'i<iM> cevoir; le château paraissait abandonné, tant les contrevents étaient fermés. Les deax dfagons de bronze qui lancent de Teau dans la cour, semblaient, avec les oiseaux qui nichent dans les armoiries de la façade, les seuls mat* très de celte silencieuse demeure. Un pstùtt perché sur le toit, faisait entendre ses cris mé^ lancoliques. A force d'appeler et de heurter, nous avons fait sdrttr de la maison de la ferme ime petite 'fille.

-^ a Que voulez-vous, nous a-t-elle crié^ il n^y a personne, le maître n^est plus ioi; mon père et ma mère sont là-bas qui plantent des -pommes de terre. » — • <( M"* Marie n^babitei-elle pas ici ? » — a Voulez-vous la voir? elle est, )e pense, dans sa chambre. » La petite 41 poussé une porte de côté, et nous a introdote dans la maison. Le salon était ouvert, nous sommes entrés; un rayon de soleil qui pénétrait par une fente du volet formait une colonne lumineuse à travers la chambre, et venait M peindre sur la tapisserie vis4î-vis. Ma fiUe a

ouvert le piano, a touché quelques notes, pute 1^ fermé. Elle était émue, et parcourait Tappartemeni avec agitation. Elle m^a pris par la main. — «Venez, mVt-elle dit, » et elle m'a conduit dans la bibliothèque, devant le portrait de M"*' de Brandis. — a Vous souvenez-vous quand M. de Brandis nous lut une lettre de sa mère, quil avait trouvée dans ses papiers? elle disait qu'après elle il viendrait quelqu'un qui la remplacerait; àPinstant je désirai d'être cette personne ; il y avait quelque chose de si reIi-> gienx et de si tendre dans cette lettre ! je Tai copiée. Il semblait que celle qui l'avait écrite nous implorait pour ce fils qu'elle laissait sans appui sur la terre. Je crus y voir un appel. Cette idée s'est présentée, je m'y suis attachée. Il a bien fallu quelque temps croire que je m'étais trompée, mais ensuite elle est revenue. Oui, c'est une belle vie que celle qui est consacrée à le rendre heureux, à être tout pour lui. — ce Souhaitez-vous voirie reste du chftieau?nous dit notre conductrice. — a Non, non, conduisez-nous chez Marie. »Nous montâmes le grand

escalier et nous entr&mes dans un petii corridor, an fond duquel habile celte pauvre fille, seule habitante de cette demeure. — a Mademoiselle , dit brusquement la jeune paysanne en ouvrant la porte, voilà un monsieur et une dame qui veulent vous parler. » Marie était assise, lisant attentivement ; je fus frappé de Texpression sérieuse de ses traits. Le bruit la fit tressaillir, elle releva la tête. — ce Un monsieur et une dame ! qui peut venir me chercher dans cette maison, où les pas des hommes ne retentissent plus , où Ton n^entend que les cris des oiseaux de la nuit, et que le souffle du vent? M. et M"* Jenhars ! Est-ce vous ? que voulezvous ? qui vous amène? Une fois vous avez habité ce château ; maintenant ce n*est plus le moment d'y venir. Pourquoi m'interrompre?

d'ailleurs, vous ici ; dans la chambre de la servante de la maison ; ce n'est pas votre place, descendez au salon.

— « Il n'est pas nécessaire, dis-je en m'asseyant à côté d'elle ; nous sommes fort bien ; d'ailleurs nous ne nous arrêterons pas long- H 8

temps. Nous venons savoir des nouvelles de votre santé. »

— ce Ma santé n'est que trop bonne, répondit-elle tristement. »

-— a Nous venions aussi vous parler de M.

de Brandi»; nous allons à Paris, qous espérons le voir. »

— <c Pourquoi désirez-vous le voir? »

-— <f. Pensez-vous que notre visite pût lui être péaiible ? w

— ce Qu'avez-vous à lui dire? N'est-il pas déjà assez malheureux? )>

— ce Ma bonne Marie, dit Adélaïde, ne vous rappelez-vous plus ce qui s'est passé? vous savez que ce n'est pas moi qui ai voulu qu'il fût malheureux. »

— ce Tout le monde l'abandonne, s'écria la pauvre fille avec véhémence; maintenant il erre sur la terre ; il est peut-être malade, et ce n'est pas moi qui le soignerai. Quel coup a frappé cette noble famille, dont le dernier rejeton est condamné à l'exil? »

— ce Mais moi , Marie ^ je ne l'ai pas al>ao^ donn^, je ne l'ai pas oublié. »

— ce Avez-vous été bonne pour lui? réponditelle en fixant sur ma fille un regard sévère ; ne l'avez-vous point trompé? Son éloignemenl, n^est-ce pas vous qui en êtes la cause? Oui, il était heureux quand vous viviez ici, il souriait quand il vous voyait; ses regards étaient toujours tournés sur vos beaux yeux. Comment tout cela a-t-il changé? Que lui avez-vous fait? Comment, après vous avoir connue, est-il devenu plus malheureux qu'avant? Mais, que dis-je? ce n^est pas vous qui en êtes la cause, c'est moi seule qui suis coupable. ! nuit horrible, dans laquelle j'oubliai tous mes devoirs! il y a maintenant trente ans ; je vois encore le château dans la joie ; je crois quelquefois entendre cette affreuse musique ; je Teniendais quand je vis le lit de ce pauvre «nfant.... »

**-<- a Je vous assure, dit Adélaïde qui voulait la tirer de ses sombres pensées, que je n ai {K)int trompé M. de Brandis, je Taîme et je TOUS aime aussi, Marie, parce que vous lui^tes attachée. »

— a Vous Paimez et vous avez raison. Qui

est-ce qai Ta connu et qui peut ne le pas aimer ? Vous aimez celui qui ne se croit aimé de p^sonne. Diles-le-lui pour quMl le croie. »

— a Nous allons à Paris le chercher^ nous le ramènerons.

— a Vous le ramènerez ! vous le croyez !

je donnerais ma vie pour le revoir; que dis-je ? ma vie est peu de chose, mais je prierai Dieu et ses sainls de vous couvrir de bénédictions. Oui, c'est vous seule qui aurez ce pouvoir, il vous écoutera. Vous, jeune et charmante, ne Tavez-vous pas soigné dans sa maladie; c^est vous qui Tavez sauvé; seriez-vous un ange descendu du ciel ? '

— et Croyez-vous qu'il pense encore à moi? »

Marie jeta alors sur Adélaïde un de ces regards sérieux qu'elle a souvent. — ce S'il pense à vous ! Il ne s'est pas écoulé une heure sans qu'il ait pensé à vous. Et qui ne vous aimerait pas? Y avait-il une seule personne dans le ch&teau qui ne vous regrettât? qui ne dit du bien de vous? Au reste, vous allez voir.^ » £lle

Ht

se leva, tira de son sein une clef, ouvrit une petite cassetie placée sur sa commode, au pied d^un crucifix. Elle en sortit une lettre. — a Tenez, je Tai reçue il y a quinze jours, lisez, car je ne puis plus la lire moi-même. »

Ma chère Marie,

Tu apprendras avec plaisir que je ne suis plus si éloigné de toi ; me voici à Paris ; je ne puis penser encore à aller à Brandis ; il y a là des souvenirs trop vifs pour moi. Un jour, sans doute, j'y reviendrai pour ne plus le quitter ; c'est là que ma mère, ta bonne maltresse, a vécu , et je veux aussi finir ma vie là où elle a passé ses derniers jours avec moi; nous parlerons ensemble d'elle et de notre chère Amélie.

J'espère que tu soignes ta santé par affection pour moi ; je me porte fort bien, ainsi ne te livre pas à des inquiétudes qui ne sont pas fondées. J'ai encore de mauvais moments, Dieu en amènera de meilleurs. Il me semble

quelquefois que j'ai été la cause de mon malheur ; cette idée me préoccupe trop ; je pense toujours à ce qui s'est passé. J'ai tort, tout est fini. J'ai agi comme j'ai cru que mon devoir Tordonnait. Mais souvent le sentiment de mon isolement m'effraie. Pourquoi tout le monde m'a-t-il abandonné ? Pourquoi ceux que j'aimais le mieux sont-ils devenus pour moi des étrangers? Pourquoi celte réprobation nniyerselle ? Serait-ce ma propre faute, mon es* prit est-il aussi mal fait que mon corps ? Bonne Marie, je sens que je t'afflige, mais je n'ai que loi avec qui je puisse causer de certains sujets; j'ai besoin de le dire un mot de ce qui m'occupe conlinuellemenl, car pour toi, je sais que tu ne m'oublieras pas, et que je te retrouverai toujours.

J'ai reçu en Angleterre une lettre de M. Jenbars, mais depuis lors je ne stlis rien de cette angélique personne; si tu pouvais apprendre.. • Il est une chose qu'il faut que je sache ; est-elle mariée ? crois-lu qu'elle se marie bientôt?

Là tecturé fat inlerrompue par les pleurs dé Marie. Elle avait, lorsque nous étions arrivés, quelque chose d^égaré dans le regard ; mais en entendant cette lettre, ses yeux se remplirent de larmes ; bientôt ses sanglots la saflbquèrent. Adélaïde s'approcha pour là soutenir ; la pau^ vre fille , penchant sa tête sur elle, donna un libre cours à ses sanglots. Dans ce moment, nous entendîmes une femme qui montait précipitamment les escaliers en grondant la petite fille qui nous avait fait entrer. — a Pourquoi venir ici? dit-«lle vivement; le médecin Fa défradu. AU ! M. Jènhars , pardon , je ne vous reconnaissais pas d^abord. II m'est impossible, voyez-vous, d'être toujours à la garder ; je l'avais quittée un moment. » — - a Elle est donc malade?» lui dis-je à voix basse, tandis qu'Adéla'ide conduisait Marie auprès de la fenêtre. -^ ce Son état varie ; quelquefois elle est assez tranquille, d'autres fois elle est agitée, et en^ suite si al^attue, qu'elle veut être seule et qu'elle ne parle à personne. Le médecin recommande qu'on évite de lui donner de Témo-^

lion. Mais je vois qu^elle a pleuré , cela lai fera du bien, car c^est toujours ainsi que ses crises finissent.»

Nous engageâmes Marie à venir se proaiener; nous nous assîmes sur le baoc de l^enue ; elle parlait peu, mais elle était calme et paraissait avoir du plaisir à être avec nous. — ce Ne me quittez pas , » disait-elle à ma fille , lorsque je voulais partir, et elle la retenail en passant son bras autour du sien* Laeampagnie était animée ; on voyait au pied de la eolHne des charrues en mouvement, et on entendait les cris des conducteurs. Leqhftceau seul avait un aspect mélancolique au milieu de cette riante contrée. Maiûe ne consentit à se séparer de nous qu'après nous avoir servi une collation de confitures et de sirops, que par une habitude de quarante ans elle continue à fabriquer, quoiquUl n^y ait personne à qui elle puisse les offrir. Nous montâmes enfin en voiture. Adélaïde resta long-temps la tête à la portière, les yeux fixés sur ces sombres tours qui disparu* rent enfin dans les vapeurs du soin*

Paris.

Nous sommes arrivés avam-hier. M. de Brandis est à la campagoe' pour deux jours ; mais j^ai vu Je»i qui Tiendra nons arertir dès que son mottre sera arrivé ; nous attendons ce moment avec émotion. Adélaïde n^apas voulu voir Paris ; le soir seulement nous allons nons promener sur les Boulevards ou aux Tuilerieb.

5 mai.

Ce matin Jean est venu nous annoncer que son maître était arrivé. Je lui avais dit que nous désirions le voir seul , et sans qu'il fût prévenu de notre visite. On a choisi sept heures, M. de Brandis sortant rarement le soir de cfae2 lui. A six heures et demie, nous sommes montés en voiture , Adélaïde et moi , non sa(kis battement de cœur ; en parlant elle m'a serré la main; mais en roule nous n'avons pas dit un mol ; à la lueur des réverbères, des

voitures qui croisaient sans cesse la nôtre ^ je regardais ma fille ; elle était un peu pâle, mais calme. Ou arrête devant une grande porte cochère. Jean, ,à son poste, m'indique d'un signe de tête que tout va comme nous le désirons. Adélaïde apppie, pour moûter, son bras sur le mien; je le sentais trembler. — ce Arrêtons-nous un instant, » me dit-elle au haut de Tesçalier; pujs nous entrons; nous traversons une antichambre. Jean pousse une porte. — a M. et M'*® Jenhars , » s'écrie -t-il. M. de Brandis était assis devant son bureau ; il tressaille et se lève en nous considérant avec étonnement. En retrouvant cette figure si bien connue, ce regard si doux, si mélancolique, je me sentis entraîné vers lui , et j'aurais voulu lui témoigner mon sentiment autrement que par raccueil froid et le silence qui suivirent notre arrivée. Il rougissait et pâlissait tour à tour, il avançait des chaires avec trouble, nous priant de nous asseoir. Il y eut cependant un moment de conversation ; nous parlâmes de notre voyage à Paris, de notre désir de le voir, de

notre visile à Brandis ; c^est-à-dire je parlais, Adélaïde ne disait rien, lui répondait à peine. Un quart d%eure ne s^étalt pas écoulé que je me levai. — a Monsieur, lui dis-je, ma fille désire Vous parler; je vous laisse seul avec elle. )) Il nous regardait de Tair d'un homme qui demande grâce ; mais, sans lui laisser le temps de faire des questions, je sortis, et je tronvai Jean qui me conduisit dans une chambre au fond du corridor.

Je puis maintenant me rappeler la singulière demi-heure que j^ai passée là, dans une agiialion qui allait en croissant. Les soins de Jean me fatiguaient. Il veillait avec un soin minutieux à ce que rien ne me manquât. — ce Yollà, dit-il, les papiers, si monsieur a envie de lire. Je vais rallumer le feu; » puis il soufflait lentement, méthodiquement; il ranima la lampe.

J'étais impatient qu'il sortît. — a Monsieur , dit-il, trouvera du bois à côté de la cheminée.» Puis, près de partir: — « Si monsieur a besoin de quelque chose, je suis là derrière. » Il rouvrit la porte. — « La cheminée fume quelque-^

fois, il suffit d'entr^ûavrir la fenêtre un instant » — Quand je fus seul, je ne me trouvai pas plus calme. Je me promenaisi à grands pas, cherchant à me distraire ; je me mis à regarder les gravures pendues à la paroi ; bieatôt il me sembla les avoir vues cent fois ; ces grandes figures noires mUmportunaient. J^ouvris la fenêtre dans Tespérance que le mouvement des rues m^occuperait un moment , mais inutilement , je ne pouvais me fixer. — a J'ai entendu monsieur ouvrir la fenêtre, dit Jean qui rentrait; fumerait-il dans la chambre?»

— a Non, le feu était seulement un peu fort.»

— a Je puis réteindre , si vous trouvez qu'il fasse trop chaud.» — «Maintenant tout va bien comme cela. » Alors je voulus essayer de lire ; je pris la gazelle : Hier, Tinipératrice a

honoré de sa présence Que mimporte! Le

feuilleton: Débuis de M""" Manies. £h! que me font et M"^ Manies et Timpérairice, tandis que le sort de ma fille se décide à côté de moi. Rien ne parvenait dans la chambre ; si j'avais pu seulement saisir quelques mois. Alors je me

représentai Adékiïcie seule avec M. de Brandis dans une situaiion si extraordinaire. Avant de la conduire à Paris, j^avais beaucoup réfléchi ; je croyais ni^étre décidé sagement ; maintenant je craignais d^avoir placé ma fille dans une fausse position. Etait-ce réellement une démarche convenable à son âge, à sa situation ? M. de Brandis lui-même n^en serait-il point surpris ? Nous n'avions pensé qu'au bonheur

qu'il éprouverait en apprenant Mais si....

les idées cheminent bien vile dans un moment d'attente. Et c'était moi qui avais conseillé tout cela. Aurais-je pour la seconde fois compromis le bonheur d'Adélaïde? Le temps s'é-* coulait, personne ne venait. — « Mon Dieu, m'écriai-je, nous sommes de pauvres et de fai*bles créatures ; conduits des aveugles qui ne savent pas la route qu'ils doivent suivre, dispose tout pour le bonheur de mon enfant; si ce que nous avons cru n'était pas son bien, si ce jour-ci devait être un jour fâcheux dan^ sa vie.... » Dans ce moment j'entends un léger bruit, la porte s'ouvre, M. de Brandis s^avance

et me serre dans ses bras, sans prononcer une parole, mais je sens ses larmes couler le long de son visage, — a Voire fille, s'écrie-t-il enfin, votre fille, et vous, monsieur, comment ponrrais-jé vous dire. •• Venez, venez, elle vous attend, -o

Adélaïde était debout devant la cheminée, sa figure avait une expression angélique, elle souriait et pleurait; on voyait chez elle ^exprèssion du bonheur à côté des larmes. Elle vint à moi, elle m^embrassa sans parler. Ah! dans ce moment je fus fier de ma fille, et je sentis combien le sort de M. de Brandis était beau.

EHe se plaça entre nous deux. — a Je suis trop heureux pour parler, dit M. de Brandis. Vous deux ici ! répétez-moi que ce n^est point uii rêve. 7> Nous restâmes quelque temps dans le silence. Nous étions tous les trois si émus , que je n'ai pas une idée bien nette de ces pre^ miers moments.

Je ne voulus pas prolonger une position si singulière. — ce A demain, dit ma fille à Al. de Brandis, mais vous viendrez dans notre hô-

lel. J^ai fait la première visite, c^est bien assez.

A Monsieur et à Mademoiselle Jenhars.

J'ai commencé la jouraée avec un sentiment inexprimable el confus. La main de plomb qui depuis long-temps pèse sur moi avait disparu, pour faire place à des idées si nouvelles, que je n'osais y croire. Celle qui ne. se présentait plus que comme un être fantastique, et dont je cherchais en vain à écarter la séduisante image, est venue réellement ici, elle a voulu me parler , elle s'est placée à côté de moi ; je Tai entendue , elle était là , il y a quelques heures. Elle m'a dit des choses qui me semblaient impossibles ; le doux accent de sa voix, son regard, ne démentaient point ses paroles. Je suis resté muet, interdit; à peine ai-je pu balbutier quelques mots.

Ce malin je vois que tout cela n'est point un songe, mon domestique m'assure que les deux personnes que j'aime le mieux sont venues ici , qu'elles ont fait pour moi le voyage

de Paris. Je commence seulement à comprendre ce bonheur, qui, par la manière dont il m^est arrivé, ne me laisse plus rien à désirer. Il faut bien que je cède à tant d^idées ravissantes et à un avenir qui m'effraie presque.

Je m'abandonne à toutes lesbontés dont Dieu veut bleu me combler.

Il y a des cœurs si grands, si élevés, qu'ils ont deviné ce qui se passait en moi à travers tant de bizarreries apparentes, et malgré tout ce que j'ai fait pour gâter ma position.

Je vais bientôt entendre la confirmation de ce qui m'a été dit hier. Vous ne refuserez pas de me le répéter; je n'ai pu en jouir corn* plètement ; je ne pouvais pas bien le comprend dre , mais ce serait trop exiger de croire que je puisse encore exprimer ce que je sens ; il faut me laisser du temps pour m'accoutumer à un changement si complet dans mon existence et à tant de bonheur.

Brandit, 2 août.

Trois mois sans avoir écrit une ligne ! Un mariage! Paris à montrera ma fille, notre ar« rivée ici , des émotions , bien des réflexions au milieu d^événements heureux ; voilà beau* coup de choses dans un court espace de temps. Nous avons annoncé la grande nouvelle à nos amis. La réponse de Yully exprimait la plus grande surprise, les prévisions de M"^ Guirand avaient été complètement déroutées. Le pasteur n'oubliait pas de parler de son fils qui s'accoutumait à TAngleterre; le bon père calcule avec satisfaction que le quart du temps de Tabsence d^Âlbert est déjà passé. Notre lettre à la famille Gourmelle s'est croisée avec une de Mathilde, annonçant le départ de son frère, qui venait d'être nommé capitaine, et dont le corps a été désigné pour faire la campagne.

M. de Brandis s'est feit une fête de montrer Paris à ma fille, s'efforçant de deviner ses

moindres désirs. — Attendez, monsieur le Biaron, lui disais-je, pour détruire les bonnes directions que j^ai cherché à donner à Adélaïde, qu^elle soit complètement à vous ; vous feï*ez alors ce que vous voudrez. » — « Ne savez-' vous pas, me répondit-il, que ce que vous craigtiez est impossible. » Le mariage a été célébré sans pompe dans Féglise catholique et dans le temple protestant. Avant de partir, nous avons été surprendre M^^* Dast^w dans le bel hôtel de la princesse Valinska }^elle a été bien stfrprise de trouver son amie à Paris et mariée. La princesse nous a reçus comme d^anciens amis. Elle conserve beaucoup défection pour la Suisse, elle pense à y retourner rhiver prochain, et elle a promis à M™^ de Brandis de faire un séjour chez elle au printemps.

Nous étions tous impatients de retrouver une vie paisible. Cependant nous avons compris que le retour à Brandis ne pouvait se faire incognito. Jean a inventé tant de prétextes pour être envoyé en avant ^ qu'il a fallu

céder. Déjà au village des décharges dVtille* rie ont annoncé notre arrivée. Les époux ont éié complimentés par le curé et par le corps municipal. On a offert à ma fille des fleurs et une collation. Un des buts de cette réception était de nous retenir pour donner le temps dV chever les préparatifs qui se faisaient en haut. Le corps dVtillerie, par unepiompte.marche de flanc, s^est replié sur la colline, et nous avons vu toute la foule Tescalader à sa suite, tandis que nous gravissions la rampe qui la tourne; le postillon, que les ordounateors avaient mis dans leurs intérêts, ne faisait marcher ses chevaux qu'au petit pas. Tout annonçait quelque chose d'extraordinaire. Mais d'autres pensées nous occupaient, et ce n'était pas sans émotion que chacun voyait approcher le but du voyage. M. de Brandis , agité par ses souvenirs, portait des regards attendris sur Adélaïde et serrait sa main. Pour moi, je demandais à Dieu de protéger ma bien-aimée, de lui faire trouver et répandre le bonheur dans sa nouvelle demeure ; je me représentais

involontairement cette entrée si sombre, ce château long-temps abandonné; je ne pouvais échapper à tant de pensées sérieuses dont cette maison me semble empreinte, et je cherchais on présage favorable dans la bande encore brillante du ciel qu'on voyait à Fhorizon.

Parvenus sur une plate-forme d^où Ton retrouve la vue du château qu^on a perdue en montant, il nous est tout à coup apparu entièrement illuminé. Ses longues lignes couvertes de lampions, dessinant la masse de cette grande construction, faisaient un très-bel effet. La grille était décorée de verres de couleur et d'inscriptions en transparents.

L'entrée était vraiment imposante ; le perron était couvert d'une foule d'habitants des environs, attirés par l'illumination qui, comme un phare, annonçait au loin notre arrivée ; les feux de la façade se réfléchissaient sur tant de figures pressées, et sur les masses sombres de verdure de Tavenue ; et lorsque de toutes ces bouches partirent descrisdebienvenueet de bénédictions, il était impossible de n'être pas pro-

fondement ému. Nous avons été reçus par M.

61 M*"^ Dollon, qui nous attendaient devant h porie. Jean et Marie avaient inventé ce moyen de donner plus de solennité à leur fête, et le préfei et sa femme s^éiaient prêtés avec une extrême complaisance à la diriger. Tandis que madame recevait ma fille avec sa grâce et son amabilité accoutumées, une femme pâle, émue et tremblante, vêtue d'une robe de soie telle qu^on la portait il y a trente ans, un gros bouquet de fleurs blanches à sa ceinture, cherchait à parvenir auprès du matire de la maison; dans son trouble elle avait peine à avancer. Enfin elle a saisi sa main. — a Monsieur Henri ! s^estelle écriée. » — » Marie, ma bonne Marie, je te cherche partout. Me voilà au milieu de vous pour ne plus vous quitter. Quel beau retour ! Je suis parfaitement heureux. )> La pauvre fille ne pouvait pas dire un seul mot. Son maître Ta conduite dans le salon, elle s^est jetée à ses genoux, elle serrait convulsivement sa main. M. de Brandis Ta faite asseoir entre lui et sa femme. — « Que Dieu, s'est-elle écriée.

me relire du monde, maiotenant que je vous ai vu content. » — * a Ma bonne amie, ce n'est pas te moment de le demander. Nous avons besoin de toi; ta mattressse compte sur toi, car ma chère Adélaïde t'a choisie ponr sa femme de chambre, elle n'en veut pas d'autre. » — i> Ah i si madame la baronne, si mademoiselle Amélie pouvaient voir ce que Dieu a enfia accordé à mes prières. »

L'émoiion de notre arrivée eut été trop forte pour Marie, si elle n'eût été forcée d'occuper son activité par les préparatifs de la réeeplîon ; elle y avait travaillé nuit et jour; mais au grand moment, tout auire idée que celle de son maître revenant à Brandis, avait disparu pour elle.

Un accueil moins brillant aurait été plus dans les dispositions des propriétaires, mais il avait l'avantage de changer l'aspect du château ; pour moi, je jouissais d'y voir tant de mouvement ; comme on sait gré à une physionomie habituellement sérieuse de se laisser aller à l'expression de là gaieté. Le bruit et l'agitation oni duré une partie de la nuit. On a servi des ra-

fratchissemenls à tous ceux qui étaient venus. Jean a ouvert la cave avec beaucoup moins de parcimonie quHi le ifit lors de la visite des révolutionnaires.

Vully,

Je veux ajouter une page à ce journal. Lors du mariage de ma fille, M. de Brandis fit une une seule demande : que je lui promisse de ne jamais les quitter ; je me gardai de souscrire à cet engagement, ayant pris une détermination contraire. En efi*et, peu après notre arrivée, je déclarai aux maîtres de la maison que j^allais partir pour Vully, où ma présence était nécessaire. Celte décision excita leur surprise et leur mécontentement; ils firent tout ce qu^ils purent, M. de Brandis surtout, pour m^en détourner, mais inutilement ; mon parti était pris. — « Voilà, monsieur, me dit*ii, la première fois que vous me faites de la peine. »

Mais il se tut devant l'expression bien pronour icée de ma volonté*.

Quelques instants après que je fus remonté dans ma chambre, ma fille entra ; elle prit aoe chaise, la rapprocha de la mienne, entonnât mes mains dans les siennes, et fixant sur moi ses yeux caressants. — a Mon père, me ditelle, vous a-i-on fait quelques chagrins ici ? »

*" c( Nullement, mon enfant. »

— « Vous avez parlé d'aflàires que vous aviez à Yullj, je sais quUl n'en est rien, vous avez donc d'autres molifs? »

— « A mon âge, on a besoin de se trouver chez soi. Esi-ilélonnant qu'après une si longue absence j'aie ce désir. »

— ce Mais vous reviendrez? »

— ce Je te le promets. ■»

— (c Quand ? dans quinze jours, un mois ? »

— c( Je ne puis pas fixer le temps. »

"— ce Dans deux mois au plus. »

-— « Il ne m'est pas possible de le dire maintenant. 9)

'— ce Mais quels motifs avez-vous donc pour cette brusque séparation ? Vous ne refuserez pas de le dire à votre fille. »

Je sais qu il est impossible de résister à Adélaïde lorsqu'elle veut absolument quelque chose. — ce Je te le dirai, et j'ajouterai que ma détermination est irrévocable. Tu as maintenant de nouveaux devoirs à remplir; tes premières affections appartiennent à ton mari ; dans ce moment qui doit décider du reste de ta vie, tout intermédiaire, quel qu'il soit, peut être fâcheux; j'y ai bien réfléchi, je te Tassure; il vaut mieux que je m'éloigne pour quelque temps au moins. Mon inleniion n'est pas de t'affliger, chère enfant. »

— a Cbmment voulez-vous que je ne sois pas affligée d'une détermination dont je n'avais pas la moindre idée ; vous la méditiez en silence et comme une trahison. J'avais toujours pensé, mon mari espérait aussi que nous ne nous "quitterions jamais. Il me semblait que je pouvais en même temps m'occuper du bonheur des deux personnes que j'aime le mieux. Mon père, mon cher père, puis-je vous voir partir ainsi sans un vif chagrin ? le sentiment de votre isolement me suivra partout. Est-il naturel, est-il II 9

19ii

convenable que vous vous sépariez de votre fille ? EstH^e ainsi que je reconnais votre constante sollicitude? vous avez tout calculé pour moi; vous m^avez spcrifié vQ$goi^ts;^yos habitudes, et au moment^ ou je gqurrai^ faire eiifin quelque chose pour mon père, il s^éloigne de moi. »

— ce C'est sans doute un sacrifice, mais il faut savoir en faire. Le sentiment de ton bonheur, du bonheur qu'on peut espérer sur cette terre, unie à un homme d^une ame élevée, me suffira; que dis-je? il rendra mon existence délicieuse. Ce sera Fobjet de constantes actions de grâces que je rendrai à Dieu. Sois heureuse, ma chère Adélaïde, je ne te demande pas autre chose. Âi-je besoin d'ajouter que ta as éié une bonne et aimable fille, telle que j^aurais pu la désirer , et reçois ici la bénédiction que j'appelle sur ta tête, de celui qui nous a toujours protégés. » '

Adélaïde ne répondit pas, ses yeu^' étaient baignés de larmes.

-— ce Dites-moi au moins combien de temp^ Tona voulez être loin de nous.

— c( Jq passerai J^aulQmpe, . et Thiver à Vully, Je Jte proniels de revenir au printemps. >>

— ce L'hiver seul à Vully ? ne feriez-vous pas mieux d'allejf* à Lausanne ? »

— ,cc 4^înû passer quelque temps à I^usonne, si cela peut f ôter des inquiétudes, v

Heureusement Adélaïde ne prolongea pas celte pénible conversatiop, comprenant qu'elle m'affligeait inutilement.

Le jpur même de. mon arrivée ici, j'ai eu la visite de M. et M"* Guirand. — • ce Nous venons, me dirent^ ils, vous donner des nouvelles dé M*"® votre fille; nous en avons reçu une lettre; vous ver|rez..si çlle s'occupe de vous ; vous lirez tpjates les ; recommandations qu'elle nous fait pour vous soigner et vous distraire. »

— ce Eh bien ! mon cher voisin, ajouta la dame, vous voilà maintei\ant comme nous, seul et san3^fiIle*Xes pauvres parents se sacrifient toujours ; ces malheureux enfants qui ont l'air

de nous aimer, ne demandent qu'à nous abandonner. Savez-vous que monsieur Albert ne veut plus maintenant quitter rAngleterre ? »

— « C'est-à-d^re, ma chère amie, qu'il demande fort respectueusement notre autorisation de prolonger son séjour plus qu'il ne l'avait cru. Je suis loin d'en élre fôché, c'est un pays de fortes études, et où la théologie est poussée loin. »

— ce Comme si nous manquions ici de bons prédicateurs et de livres de sermons ! Dis plu-^ tôt que la famille chez laquelle il est, et dont je ne sais pas prononcer le nom, ne peut plus s'en passer, et ne veut pas le laisser aller. Je n'étais pas inquiète qu'il ne se fit aimer dans ce pays , lui toujours si bon , même avec les domestiques, qui se servait lui-même plutôt que de déranger Suzanne. Je disais à mon mari que ce serait drôle qu'il nous ramenât une Anglaise. Qu'en diriez-vous, M. Jenhars?

vous avez bien donné votre Adélaïde à un étranger. Je vous avoue que je n'en étais pas trop contente. »

M. Guiraod aussi ne m'a pas caché combien il était étonné que j'eusse consenti à marier ma fille à un homme d'une communion différente; j'ai raconté à nos amis toute notre histoire, elle les a fort intéressés, et ils ont fini par me comprendre.

J'éprouve ici une foule de sentiments opposés. Repos, calme, sécurité sur l'avenir ; je jouis de me retrouver dans cette paisible habitation et de reprendre mes habitudes. Cependant je dois avouer que j'ai eu le cœur froissé en pensant que cette maison ne serait plus la demeure habituelle d'Adélaïde, envoyant sa chambre vide, âon établissement de travail abandonné. Voilà donc cette vie si douce terminée ; voilà nos plans d'avenir changés. Ma fille reviendra peut-être quelquefois à Yully passer quelc[ues jours, en courant ; mais main^ tenant sa place n'est plus ici. Je fais de longues promenades ; je vais chercher de beaux points de vue ; je récapitule mon existence agitée ; je pense à la manière dont la Providence nous a dirigés. La vie s'avance. Ai-je trop de

temps. à consacrer à la réflexion et aux pen-^ sées religieuses , à me préparer à cette existence future qui devrait être notre s.eul but, et dont nous nous laissons si facilement distraire?

t5 novembre.

Ce matin je vois entrer tout à coup Adélaïde qui se jette à mon çpu. fin entendant cette voix qui retentît si délicieusement au fond de mon cœur, l^ai éprouvé un sentiment de bonhieur quMl m'est impo$s&le de rendre. Nous restons dans les bras Tun de Fautre. . — a Adélaïde, qui est-ce qui t'amène ? Faitesrvous un voyage et venez-yous me voir en passant ?» — « Nous ne faisons pas de voyage, nous venons mon mari et moi passer deux mois ici.»

— « Deux mois, petite, et qui t'a invité ?

— ce PersonE^e, je me serais même gardée de vous le dire, vous y auriez mis peut-être quelque obstacle. » *

— ce As-tu bien fait de le demander à ton mari ? •»

— a Je ne le lui ai pas demandé, c'est lai qui me Fa proposé. Il fut très-malheureux de votre brusque départ, dont il ne comprenait pas le motif; alors je lui racontai toute notre conversation. Quelques personnes à voir, bien des choses à. faire, nous ont occupés pendant deux mois. Il y a trois jours qu^il me dit : Allons surprendre monsieur votre père. Je vous assure que je fis quelques objections. — a Je vous le demande pour moi, répondit-il. J^ai

conservé un souvenir charmant de Vully. Pen-

dant. mon exil, il éiait au-dessus de mes forces

de ne pas vous suivre dans cette maison ; y vivre ua jour avec vous et votre bon père , c'était un bonheur auquel je, ne devais plus prétendre. Partons, je veux j revoir M"* Adélaïde Jenhars, et tout ce qui l'intéresse. )>

— ce Les jours ont passé bien rapidement, m'a dit M. de Brandis, depuis cette belle soirée OÙ je,. rentrai^ avec vous dans la demeure de ma famille. Ah ! monsieur, combien de pensées m'agitaient en approchant du lieu où j'ai éprouvé tant d^impressions différentes, et pour

lequel commençait une existence toute nouvelle.

— a Je partageais votre émotion; je demandais avec ardeur à Dieu que ma fille y remplît 4es devoirs auxquels elle était appe-^ lée. »

-— c( Et moi je craignais qu'Adélaïde, accou* tumée à la vie facile, à Texistence douce, aux brillants points de vue de son pays, né trouvât ces vieilles tours bien sévères. Dans ses jours de prospérités, le château était un lieu de réunion pour toute la province ; le temps a fait disparaître une partie de ceux qui s'y réunissaient ; le peu de sociabilité du propriétaire actuel, avait déshabitué les autres d'y venir. Cependant j'ai retrouvé dans les environs quelques familles, dont les enfants ou les petits-enfants ont repris avec plaisir les habitudes de leurs pères , attirés par le charmant accueil de celle qui fait les honneurs de sa maison avec tant de grâces, de bonté et de simplicité ; ils s'étonnent sans doute de mon bonheur, et ils ne comprennent point comment j'ai pu mériter

une pareille compagne. Nous avons aussi le projet d^établir une ferme, pour faire connaître dans notre pays les nouveaux procédés dV (çricuUure. Nous venons vous demander des instructions et des modèles. Nous avons de grands projets et beaucoup de choses à faire. » M. de Brandis nous a proposé de passer une partie de Thiver à Lausanne, pour faire connaissance avec nos amis ; il ne craint plus le monde, il y est aimable et gai. — ce Autrefois, disait-il, quand je portais dans la société ma défiance et mes sottes prétentions, j^y étais contraint, malheureux; je revenais toujours avec de pénibles impressions. Maintenant que je me sens soutenu, que je trouve le bonheur dans ma maison et dans mon cœur, je n'ai plus qu'un orgueil, c'est celui d'être votre mari ; si cette idée me donnait trop d'assurance et d'a- /mour-propre, vous m'en avertiriez, je vous prie. » — a Je vous le promets^ a répondu ma fille en riant. »

Dëcemlire.

M. de Brandis nous a quittés pour quelques jours ; des affaires le forçaient à retourner chez lui avant notre départie Yully.

Je voulais qu^Adélalde raccompagnât, il s^ est refusé, craignant pour elle la mauvaise saison. M*"' de Brandis vient d^en recevoir une lettre qu'elle m^apporte; c'est en la copiant. Ici que je finirai ce journal. .

Le chagrin que j'ai eu de me séparer de vous, chère Adélaïde, est déjà diminué par la pensée que je vous reverrai bientôt ; voqs ne sauriez croire combien Fidée de n'être plus seul dans le monde me donne de confiance pour l'avenir. J'aurais eu tort, il me semble, de ne pas faire cette expérience, qui me montre toute la grandeur des biens que la Providence m'a accordés, puisque, loin de vous, votre souvenir seul m'a rendu heureux. Je vous place sous la protection de Dieu qui vous a donnée à moi ;

je vous sens en sûreié auprès de votre bon père ; je jouis de la pensée qu^il vous possède toute entière, et qu^il a retrouvé une intimité que je ferai tout au monde pour continuer, telte qu'elle a existé avant notre mariage.

II est inutile de vous dire que votre image a tout embelli ici ; je suis arrivé hier au soir ; je me suis arrêté à rentrée du bois; le soleil, qui n'était pas encore caché par la montagne, pénétrait de côté sous les branches des sapins, et produisait un effet frappant ; je me rappelais que vous étiez venue ici ; je m'imaginais voir votre robe blanche, votre chapeau de paille, votre schall paraître et disparaître parmi ces troncs rougis, sous ces dômes som^ bres. Que d'images charmantes! que de souvenirs ! que d'espérances de bonheur à venir ! Le château m'a paru beau en pensant que vous aussi en étiez la maîtresse. J'ai voulu m'enfermer dans votre chambre, j'y ai passé longtemps, occupé de douces pensées : la bonne Marie est venue m'y chercher, nous avons causé ensemble; elle est assez bien. Vous pouvez

20ii

comprendre Tempressement des domestiques à demander de vos nouvelles ; je leur ai promis que nous serions ici au mois de mars. Je suis aussi allé à l^école ; toutes les petites filles ont quitté leurs bancs pour venir me toucher la main, en criant : — ce Et madame , quand la reverrons-nous? Comment se porte M™* de Brandis ? » Tout le monde parle de vous ; je n'ose vous répéter ce que ces braves gens disent de leur bonne et charmante maltresse ; mais je dois reconnaître que je n'occupe plus la première place ici ; c'est madame qu'on demande, c'est à elle que chacun veut rendre compte.

Mes soirées sont solitaires ; je les abrège par le travail et en pressant les affaires; longtemps je n'ai eu pour m'occuper que le souvenir de ma mère et de ma sœur. Ah ! le bonheur ne me les fait point oublier, et ces souve* nirs me sont chers, comme lorsque j'éÈiis seul et sans intérêt. Le temps change insensiblement en un sentiment doux et mélancolique d'amères douleurs ; c'est avec cette impression que je me suis retrouvé dans ce cimetière où j'ai

tant de fois demandé h Dieu de les rejoindre bientôt. Dans ce monde où toat passe, tout nous quitte, où nous sommes nous-mêmes entraînés rapidement, le bonheur d'avoir été une fois tendrement aimé n'est -il pas quelque chose ? Cette amitié désintéressée qui nous a suivis dans toutes les situations, sur laquelle nous pouvions nous appuyer avec sécurité, n'est-elle pas encore une bénédiction de la P/ovidence, même lorsque nous ne pouvons plus en jouir? Tant de traits d'affection qui restent gravés dans notre cœur, tant de souvenirs qui ne viennent jamais sans quelques larmes, nous élèvent auprès de ceux que nous avons perdus, là où nous espérons les rejoindre, et d'où ils font peut-être encore descendre sur nous leur sollicitude et leurs prières. Qui sait si nous ne devons pas à leur intercession de bons sentiments, une meilleure direction, plus de piété ; ne leur devons-nous pas d'être '^ moins attachés aM choses de la terre, et de voir la vie d'une manière différente? Une troisième personne est venue s'associer aux deux

femmes qui m'ont protégé, elle est venue continuer leur généreuse affection, embellir ma vie, et m'apprendre que nous nous trompons souvent dans les vœux que nous formons pour notre avenir.

Adieu; j'espère que demain, au plus tard après^demain, tout sera fini ; une force irrésistible me pousse vers les bords du lac de Genève. Quel charmant retour! Il faut que je m'atlache à ces vieilles murailles pour ne pas les quitter trop tôt. Elles deviendraient pour moi une prison si j'élais obligé d'y rester plus longtemps loin de vous.

Page 1