PE BB4JrDIS
12 novembre.
J'ai «u quelquefois des moments pénibles ; je ne trouvais plus chez Adélaïde cette gaieté qui me rendait autrefois si heureux ; elle est souvent sérieuse; souvent j'attendais qn mot gai, un sourire, et mes efforts pour les provoquer étaient inutiles ; j'étudiais sa physionomie; je cherchais la cause de ce changement, sans cependant paraître m'en apercevoir, et je prenais un air content , quoique je ne le fii3se guère.
La Providence veut nous apprendre qu'il ne peut exister de bonheur complet sur cette terre. Peut-être est-ce un tort de concentrer toutes ses affections sur un seul objet , quelque légitime,* quelque naturelle que soit cette affection. A force de réfléchir sur ce sujet , j'ai pensé que la vie que nous menions ici était bien sérieuse pour Adélaïde, qu'à son âge on avait besoin de quelques distractions et de plus de mouvement. Nous avons des amis à Lausanne, nous y avons des parents que nous voyons peu ; ne dois-je pas lui ménager des
protecteurs , des appuis ? Pauvre enfant ! que deviendraii-elle si son seul soutien venait à lui manquer? J^ai fait à A4élaide la proposition d^alier passer Thiver à Lausanne ; à ma grande surprise elle a. accepté sans hésitation avec plaisir et entrain. Je ne me suis donc pas trompé : voilà mon but atteint^ et je suis comblé de joie; elle parle souvent de notre projet, elle s^en réjouit; demain nous partons pour aller choisir un logement, nous reviendrons ensuite passer quelques jours à Yully.
— ce Vous nous quittez, mon cher voisin, a dit en soupirant le bon monsieur Guirand , lorsque nous lui avons annoncé notre résolution ; c'est un grand chagrin pour moi , je m'étais fait une douce habitude de votre société; nous ne nous voyions pas tous les jours , mais je pensais que j'avais là un ami que je trouverais quand j'en aurais besoin. »
— a Mais n'est-il pas tout naturel , dit M'^" Guirand , que M"*" Jenhars aille un peu se divertir à Lausanne ? On n'a dix-huit ans qu'une fois en sa vie , et ce moment est bientôt passé. »
— - a Je le trouve fort nalurel, ma chère amie, et je ne puis blâmer son père ; je dis seulement que cette résolution me fait de la peine ; je me souviens, monsieur, combien votre dernier séjour en France m^a paru long.
— (c Mademoiselle Adélaïde , dit la dame en regardant ma fille, j'ai une autre crainte. Nous reviendrez-vous au printemps ? Si quelque beau monsieur. . • . ?>
— c( Je ne crois pas que cela soit à craindre le moins du monde , répondit-elle en riant. »
— ce Promesse de jeune fille , fiez-vous-y !
il ne manquera pas de gens qui voudront vous retenir, prenez-y garde. Que deviendrait le pauvre Yully sans vous? il perdrait son plus bel ornement. Mais il faut que je vous fasse une demande qui j'espère ne vous paraîtra pas indiscrète. Mon pauvre Albert qui depuis plus d'un mois vit tout seul là-haut à Saint-Cergues, et qui doit y rester encore autant... »
— ce T'imagines-tu qu'il soit malheureux?
c'est la carrière qu'il doit suivre , s'écria le père. »
— a Lâisse-^moi achever ; ea descendant il faudra bien qu'il ait quelques distractions. »
— a II les trouvera dans la maison de ses parents. »
— <c Sans doute , mais nUra-t-il pas un peu cet hiver à Lausanne? »
— a Oui sûrement ! il a encore des études à faire. »
-—a Des études ! quand finiront-elles donc ?
N'a-t-il pas bientôt assez étudié ? »
— ce Un ecclésiastique doit étudier toute sa vie. »
— a Tu m'interromps toujours. Eh bien ! il étudiera, mais ne serait-il pas bon qu'il allât un peu dans la société ? Si monsieur et mademoiselle avaient la bonté de le recevoir quelquefois chez eux ? »
— ce Ma chère madame , il n'était pas nécessaire de me le demander , vous savez que ma maison lui est toujours ouverte. »
— ce Vous êtes si bon ! vous comprenez ce que je veux vous dire , M. Jenhars ; je ne prétends pas qu*il aille au bal et à la comédie,
mais quelquefois le soir dans une famille respectable; cela forme un jeune homme. Albert est si timide! pourrait-il être autrement, toujours sur ses livres ? Si vous voulez bien le recevoir, c^est tout ce que je demande. Crois-moi, mon cher ami , Télude n'est pas la seule chose nécessaire , même pour un pasteur. Un peu d'habitude du monde, un peu d'assurance, ne g&tent rlén. Car enfin dans sa vocation il est appelé à parler en public, il peut être placé dans une ville, il doit savoir se présenter.
c( Enfin , ajouta-t-elle après un moment de réflexion , je do>$ dire ici le fond de ma pensée : Albert ne pourrait-il pas trouver à Lausanne la femme qui lui conviendrait un jour? »
— a Que dis-tu, chère amie ? Albert est encore un enfant ; il ne faut pas lui mettre dans la tête des idées qui le détourneraient. »
— « Un enfant ! enfant de vingt-quatre ans ; il est bon que monsieur et mademoiselle sachent d'avance nos intentions ; car pour moi je m'en remettrai complètement à eux sur le choix de ma belle-fillé. M"' Adélaïde, mariez
SI
Albert , je vous en conjure ; je prendrai les yeux fermés celle que vous choisirez. »
Nous rimes beaucoup de cette singulière marque de confiance.
5 décembre.
Lorsqu'un voyageur quitte un pays où il a vécu heureux , et que le soir il s'arrête pour chercher à découvrir lé lieu qui lui rappelle tant de souvenirs , tant d'amis que peut-être
il ne reverra plus ; la pensée d'uli temps écoulé pour toujours , Tincertitude de son existence à venir, embellissent ce qu'il a quitté et le lui rendent plus cher. La partie du ciel qui éclaire ce coin de terre , les nuages qui le dominent, les montagnes qui l'entourent, les arbres, les maisons , s'il peut encore les découvrir , ont à ses yeux nn coloris tout particulier. Tel est à peu près ce que j'éprouve en pensant que nous quittons Yully , et que demain à cette heure la maison sera inhabitée.
Adélaïde et Marguerite sont dans une grande
activité , elles achèvent les malles et ferment les armoires ; plus de meubles , plus de livres, plus d^élablissement de travail. Il n^y a pas bien long-temps que je parlais pour Paris sans faire de réflexions , et maintenant ce déplacement me semble avoir quelque chose de solennel ; il faut écouter les regrets de Jaques que nous laissons ; il faut dire adieu à la laitière , à la vache , au gros chien de la bassecour ; car peu à peu notre petite ferme s'était meublée ; il faut quitter ce salon où nous avons passé tant d^eures heureuses ma fille et moi , le bois de chêne, ce petit enclos et ses char* mants points de vue. Qu'allons-nous chercher? Une vie nouvelle, des étrangers. Tout cela nous rendra-l-il plus heureux ? Comment serons-nous accueillis? dans quelles dispositions reviendrons-nous ? Ici j'ai retrouvé la paix ; la vie y a coulé bien vite; sans doute les jours n'ont pas été tous également beaux. Cependant ces deux dernières années sont les plus heureuses de mon existence. Allons, courage, trêve h ces puérils pressentiments. S'il est un
âge qui cherche le repos ^ il en est un aulre auquel il faut du mouvement et des émotions plus vives.
Lausanne ,12 décembre.
Nous sommes ici depuis quelques jours , la famille Gourmelle nous y a précédés d^un mois. Madame de Gourmelle habite une belle maison où elle compte donner des fêles ; ces demoiselles attendaient Adélaïde avec impatience'; elles sont fort entrain du monde , Louise surtout est dans une grande activité; elle a eu une foule de choses à raconter à son amie sur toutes les personnes que nous rencontrerons. Elle connaît non seulement les noms des étrangers qui sont ici , mais leur histoire et jusqu'aux parures des dames.
Hier nous avons fait notre début à une assemblée donnée par nos voisins ; en bon»
campagnards nous sommes arrivés les premiers. Une heure après, les portes du salon se sont ouvertes avec fracas^ et Ton a annoncé une
princesse polonaise , un jeune comte allemand avec son gouverneur, le ministre de Bavière en Suisse , enfin la foule des invités qui est arrivée presque en même temps. En un instant les salons ont été remplis. M"** Louise s'est placée obligeamment à côté de nous pour nous faire connaître les personnages.
— a Cette dame qui a des plumes à la tête et un schall jeté sur les épaules , c'est la princesse Yaliuska ^ qui arrive de Paris , où son mari est officier supérieur. Aujourd'hui elle n'apas mis sesdiamants; elle en a, ditron,poar cent mille écus« Mais cette toque lui sied bien; ces dames polonaises ont tant de grâces v — La princesse donne le bras à un Français qui la suit partout ; c'est un bomme charmant , qui déclame à merveille ; il compose des romances délicieuses, nous l'avons entendu; mais ce soir il y a trop de monde , il ne dira rien. — Un peu derrière, près de la cheminée, M''*^ d'As> trow, qui voyage avec la princesse comme amie , car il y a dans la maison une gouvernante pour les enfants , mais on ne la mène pas
dans le monde.— Quelle taille, M^^* d^AsUrov ! comme cetle garniture de bluets tombe bien i elle est toujours mise avec un goût parfait ; ces dames reçoivent tous leurs ajustem^ts, jusqu^à un ruban, de Paris. C'est ime personne très-distinguée que M}^^ d'Astrow; nous la voyons presque tous les jours ; nous vous la présenterons; elle parle quatre langues, elle dessine à merveille; je voudrais que vous vissiez son album ; on dit qu'elle joue la comédie comme un ange. Dès qu'elle parait quelque part, elle est entourée. Ab ! la voilà aux prises avec M. Decker; ils ont toujours une discussion en train.
Dans ce coin , l'ambassadeur de Bavière ; mon oncle qui est diplomate s'en est emparé ; je ne sais pas quelle histoire il lui raconte à voix basse , mais je crois que ce pauvre baron voudrait bien avoir sa liberté. Avant-hier il avait son uniforme de colonel , avec une plaque et un grand ruban; je lui ai fait la guerre d'être venu en frac. Quand on vient ches ses amis , a-t-il répondu , on ne met pas un habit
de oéFémonie; c'est très- aimable. Je suis aussi à l'aise avec toutes ces personnes que je ne connais que depuis quelques jours y que si je les avais toujours vues. Les étrangers comme il faut ont des manières si aimables. »
ce Regarde ce monsieur , dis-je à Adélaïde, en lui désignant dans la foule un jeune homme que je reconnus pour le cavalier que nous avions rencontré dans une de nos promenades de cet automne.
—ce Ce monsieur, vous ne le connaissez pas, M. Jenhars? faut-il vous le nommer? Gustave, Gustave , je veux te présenter à M. Jenhars , notre excellent voisin, et à sa fille ma meil* leure amie ; c'est mon frère , M. Gustave de L^ans. »
— ce Ma chère Louise , j'ai déjà eu le bonheur d'apercevoir monsieur et mademoiselle, pendant les deux jours que j'ai passés seul au château ; j'ai voulu revoir la colline où mon maitre me menait quand il était content, c'est un endroit où je dois toujours placer d'agréables souvenirs. Comment, monsieur, n'ai- je pas
SU reconnaître Fami de mon père , celui qui a eu autrefois tant de bonté pour moi ? »
— ce A votre âge , monsieur , et au mien , huit ans amènent bien des changements. »
—ce Quoi ! vous êtes donc, dit Louise , cette charmante demoiselle dont mon frère était si occupé ; comment ne Favons-nous pas compris ? mais nous ne pensions pas que vous fissiez des promenades si longues ; en vérité c'est une rencontre tout-à-fait romanesque. »
Voilà, ajouta-t-^IIe en reprenant ses démonstrations, M<"® Ghardel et ses deux grandes filles ; nous les connaissons fort peu , cependant ma mère s'est crue obligée de les inviter ; elles s'imaginent être fort liées avec la princesse; la princesse est polie avec elles comme elle l'est avec tout le monde , mais voilà tout. Je ne leur ai encore rien dit , il faut que je m'approche d'elles. Ne voyez-vous pasMathilde qui me fait des signes? je vous rejoindrai plus tard. »
Quand on a long-temps vécu dans la retraite , on a quelque peine à s'accoutumer au ton
de la société ; on lui trouve de la préteniion , on rapporte de ces grands rassemblements une impression de vide*
19 décembre.
Je veux consigner dans ce journal Taveu de mes faiblesses paternelles ; ce récit m'amusera un jour.
n était question depuis quelque temps d'un grand bal quMne princesse polonaise devait donner à la société de Lausanne ; on ne s'entretenait que du luxe qui y serait déployé, du nombre des invités ; on parlait de la toilette de M<°' A et de celle de M"^' B j on arrangeait d'avance des quadrilles. Le jour venu, Adélaïde, à son entrée dans la salle, éblouie par tant d'éclat , intimidée par la foule qui la pressait , s'est trouvée heureuse , après s'être présentée à la maîtresse de la maison , de découvrir une jeune personne de sa connaissance , assise sur le haut d'un gradin , d'où elle a pensé qu'elle pourrait à son aise contempler le beau spec-
tacle qui s'ofirait à elle ; sans se douter, la pauvre ingéoae , que les dames qui Yoolaient danser restaient debout , formant une haie brillante au pied de cette citadelle où elle s'était si bien mise à Tabri d^ invitations des danseurs. Il résulta de la position inaccessible qu'elle avait prise, que le bal devint fort animé , sans que personne eût la pensée de rengager à y prendre part, et cela, je dois Pavouer à la grande surprise de son père , qui s'étonnait que tous les regards ne se portassent pas vers celle qui Toccupait exclusivement.
La musique faisait retentir la salle de ses bruyants accords , les messieurs souriaient agréablement, les dames déployaient toutes leurs grâces et toute leur légèreté , Tentrain était général, les heures s'écoulaient et ma pauvre fille restait à sa place. Pourquoi étaitelle oubliée , tandis que tant d'autres personnes de son âge n'avaient à se défendre que du grand nombre d'engagements ? La belle compagne de la princesse , occupée à faire les honneurs de la fête , ne cédait que rarement et
à regret la main à quelques hommes privilé-^ giés. Mathilde, avec sa taille majestueuse, son maintien calme , avait Pair d^une reine , au milieu de la foule qui Tentourait. Louise , Louise même , par son mouvement et son babil , avait réussi à réunir une petite cour autour d'elle , et elle écrivait sur son évantail les noms de ses danseurs dans la crainte de les oublier. On entendait partout répéter : Quel charmant rassemblement ! quel choix ravissant de femmes!
quelle gaieté ! c'est une fête admirable ! on a pensé à tout! Tout le monde s'amuse. Tout le inonde ! C'était beaucoup dire.
Je reportais ensuite mes regards sur le gradin 9 et j'y retrouvais toujours ma pauvre petite collée contre la paroi ; avec son regard doux et sa contenance modeste , il n'y avait rien en elle qui indiquât le mécontentement ; an contraire 9 elle paraissait s'oublier pour ne penser qu'à ce qu'elle voyait , causant avec sa voisine , souriant des petits incidents qui se passaient dans la salle; elle avait un air si simple 9 si candide , que j'en étais touché ; de
temp^ en temps ses regards me cherchaient dans Tangle où les tourbillons m'avaient rejeté, et elle me faisait un signe de reconnaissance au milieu de cette foule d'étrangers. Il me semblait alors qu'elle n'avait que moi pour protecteur et pour ami , et cela donnait un nouveau degré d'énergie à mon sentiment.
Les individus favorisés attirent plus l'attention que ceux qui partagent nos disgrâces. Je découvris plus tard à côté d'Adélaïde une longue suite de visages jeunes et timides, dont quelques-uns exprimaient le désappointement.
C'étaient de jeunes personnes condanmées comme elle au rôle de spectatrices, et qui probablement s'attendaient à en jouer un tout différent ; chacune d'elle avait été parée avec soin , chacune avait excité l'admiration en paraissant au milieu de sa famille , avec ses fleurs et ses rubans. Comme moi peut-être , un père avait senti un mouvement d'amour-propre se glisser dans son cœur en pensant aux succès de sa fille. Hélas ! que d'espérances déçues , que de leçons , que de sujets de réflexions !
dans one salle de bal, il y a bien des revers et des chagrins à côté des plaisirs et des triomphes. N€ iaut-il pas à ces jeones têtes une grande force pour résister à tant d^enivrement ou de mécomptes ?
Après ces réflexions, je fendis la foule et je m'approchai d'Adélaïde; je craignais de lui trouver quelque chose de contraint et d'embarrassé ; pas du tout : elle me dit qu'elle s'amusait de ce spectacle , et elle en avait l'air. Elle me pria de lui donner le bras pour la conduire dans les autres salons. Jamais, pensai-je, le bras de ton père ne te manquera pour te soutenir dans les fêtes comme dans les moments de danger, mais dans cet instant j'en eusse désiré un plus jeune pour toi. — Permettezmoi, monsieur, de vous enlever M"' votre fille, me dit alors M. de Lénans en s'avançant avec sa politesse ordinaire, et il prit la main d'Adélaïde pour la conduire à une contredanse. •— Eh bien! mon père, ce sera après, puisque mon« sieur a la bonté de me faire danser ; mais ce moment n'arriva pas ; une fois descendue dans
AS
la salle, tout changea pour elle; ce qui changea plus encore , et ce doiat je ne puis m'empécher de rire dans ce . moment , ce fut ma disposition pariiculière ; depuis lors je trouvai le bal charmant, les gens aimables, toutes les dames jolies. Je m'amusai parfaitement à suivre Adélaïde , dansant avec taiit de gaieté , également éloignée de la roideur dès unes , et du trop d'entrain et de vivacité de quelques autres. En vérité , je n'oserais avouer à personne , pas même à nia fille , ce que j'ai éprouvé dans cette soirée ; je n'oserais lui dire le dépit et la joie qui m'ont agité successivement : c'est un secret que je confie à mon journal ; plus sage que moi , elle ne met que peu d'importance à ces petits événepenls.
En quittant Adélaïde je rencontrai M. de Fonzier. Yoilà, lui dis-je, un bal charmant.
— Charmant ! Avouez cependant, mon cher , ajouta-t-il en s'approchant de mon oreille, qu'il ne vaut pas les bals de notre temps ; il y avait de la gaieté , de la galanterie. Yoyez le costume de ces jeunes gens , comparez-le avec
nos uniformes ; on cherchait à plaire alors ; d^ailleurs à peine y a-t-il ici quarante personnes dont je puisse dire le nom , les autres je ne sais d^où on lésa tirées; les femmes... — ^Ah! il y a ici des femmes charmantes. — Je suis trop poli pour soutenir le contraire; cependant.... Un flot de la foule nous sépara. Gardons-nous, pensai-je , de celte manie de Page avancé. Les temps ont changé^ dit-on , mais c^est nous-mêmes qui sommes changés ; nous étions jeunes, pleins de force et d^entrain dans ces jours que nous vantons sans cesse; laissons ceux qui nous succèdent s'amuser à leur manière.
Quand on est réduit comme je Tétais au rôle d^observaieur , une salle de bal est un lien favorable aux réflexions ; on n'est jamais plus complètement à soi qu'au milieu d'un grand mouvement auquel on ne prend point part.
La musique , cet éclat auquel j'étais déshabitué , me ramenaient à une époque bien éloi* gnée , et me rappelaient la première émotion que j'avais éprouvée à mon entrée dans le monde. Les intérêts de chaque jour nous font
insensiblement perdre de Tue notre existence passée ; on devient étranger à soi-même , lorsqu'un mot, une circonstance inattendue, nous reportent dans une ancienne situation à laquelle on n'avait peut-être jamais songé dépuis. Que d'événements , que d'années , me séparent du temps où un bal était un grand événement pour moi , où de petites choses avaient tant de valeur, où une taille élégante , une jolie parure, un regard , un sourire , donnaient de l'émotion ! On en conservait des souvenirs , des tableaux qui vous suivaient an milieu des occupations , qui embellissaient la vie , qu'on portait dans les bois sombres pour y rêver en liberté. Hélas ! que sont devenus tant de noms qui m'occupaient alors , tant de personnes que je voyais tous les jours? Je cherchai dans la salle, je n'en retrouvai presque point. Une force insensible disperse les individus qui , au sortir de l'enfance se trouvaient groupés; des intérêts différents les séparent du centre où ils étaient réunis ; les liens se dénouent , la vie prend une autre direction. La mort enfin. . .
J'étais si absorbé dans cette récapitulation, que je ne m'aperçus pas qu'on s'approchait de moi : des vôtem^oits légers effleurent mon visage 9 une femme se penche sur mon épaule.
— Eh ! que faites-vous ainsi tout seul y mon pauvre père ? dit une voix caressante.
— - Tu le vois^ je sui^ plongé dans de profondes réfleaûons , je pen^e à deis; temps bien anciens.
— Je crains que vous ne vous ennuyie;;.
— Pas le moins du monde : tu danses , je réfléchis , chacun de nous est à sa place.
— Quand vous voudrez partir , je serai à vos ordres.
— J'en serais bien fâché, chère enfant. Ne t'amuses-iu pas?
— Très-bien , mais je crains que vous vous amusiez moins que moi.
— Tu te trompes : tu ne devinerais pas ce qui m'occupe ; je pensais au premier bal auquel j'ai assisté , je cherchais nos danseuses , je n'en trouvais point à Texception de cette dame en robe jaune et en bonnet monté , qui
est venue , je pense ^ accompagner sa fille ou sa petite-fille.
— Ah ! que cela m^amuserait de vous entendre raconter tout cela I
Mais le danseur d'Adélaïde , qui l'avait laissée s'échapper un instant , vint la réclamer. Cédant au mouvement qui l'entraînait , mais encore penchée vers moi : Vous me coulerez cela demain , dit-elle ; adieu ; et je vis cette figure légère et gracieuse reprendre sa place dans la contredanse. Adélaïde entourée , sollicitée 9 n'avait plus besoin de moi ; mais elle ne m'avait point oublié , ses regards m'avaient cherché dans toutes les parties de la salle, elle avait passé en revue les autres salons, elle avait compté les tables de jeu , lorsqu'enfin elle m'avait découvert dans le coin où je m'étais réfugié. Tout cela valait bien- mes rêveries et mes tableaux de quarante ans en arrière.
On m'a fait depuis force compliments ; il faut en mettre une bonne partie sur le compte de la politesse et sur le désir de plaire à un père;
il y a cependant quelque chose de vrai. J'étais placé à côté d'un monsieur et d'une dame que je ne connais point , dont j'entendais la conversation; ils jugeaient quelquefois sévèrement les couples qui passaient devant eux. — Cette jeune personne qui a des fleurs roses à la t6le me plaît beaucoup , dit le monsieur. — Oui , a répondu la dame , elle a une jolie expression etun charmant maintien. Voyez comme sa physionomie s'anime quand elle parle.
Enfin, celle qui ne s'était pas laissée abattre par les revers ne se laissa pas non plus entraîner par le plaisir. A deux heures, se trouvant fatiguée , elle me pria de la ramener à la maison ; il fallut jouer le rôle d'un père inexorable auprès de plusieurs jeunes gens qui réclamaient d'anciens engagements et sollicitaient encore^ quelques instants. Comme nous traversions le salon , Louise qui comprit notre intention, s'élança de l'autre extrémité. Penseriez-vous, monsieur, à emmener Adélaïde! s'écria-t-elle. Quoi , quitter déjà un bal si délicieux ! pour moi je n'ai pas manqué une seule
contredanse , je suis abimée , anéantie j cependant je resterai jasqu^à la fin. Maman nous Va permis ; on dit quMl dorera jusqu'à cinq heures. Pauvre Louise 9 le désordre de sa coiffure, son teint si animé, disaient assez combien elle s'était amusée. Nous fûmes inébranlables. M. deLénans nous accompagna, et nous aida à nous tirer de la multitude de domestiques , de cochers , et de porteurs de chaises , qui encombraient le vestibule.
s janvier.
£n arrivant ici j'avais un plan auquel je crois qu'il sera difficile de suivre ; je désirais qu'Adélaïde profitât du temps qu'elle passe à Lausanne pour prendre quelques leçons ; ces leçons ont été commencées , mais il sera difficile d'y mettre de l'exactitude. Elle se couche tard , elle ne peut se lever de bonne heure ; il semble que la matinée au moins devrait être libre , mais la vie du monde est un tourbillon ; il y a des visites à faire et à recevoir , des billets
auxquels il faut répondre; il y a M^** Louise qui vient parler de la réunion qui a eu lieu la veille et de celle qui se prépare.
Imaginez-vous Thorrible affaire qui aurait pu avoir lieu, nous a-t-elle dit. Il y a eu au bal de la princesse une discussion très-vive entre M. Decker et M. de Blangy, qui tous les deux prétendaient avoir engagé M''^ Dastrow pour la même contredanse; le résultat fut que celleci ne voulut danser ni avec Tun ni avec Tautre ; mois plus lard il y a eu de certains propos , je ne vous les dirai pas , parce qu^on en a parlé très-diversement, et que M. Decker a nié d avoirdit ce qu^on mettait sur son compte. Je me suis doulée de quelque chose, lorsque j^ai. vu mon frère sortir avec ses pistolets , je ne savais ce que je devais faire ; Gustave m avait dit que c^éiait pour tirer à la cible, mais je n^en étais pas sûre ; à la fin je me déterminai à aller en parler à M"' Dastrow qui, étant la première cause de tout, quoique certainement bien innocente, fut dans un étal affreux. Cependant cette discussion n'apra pas
de suites. M. Deckera déclaré qu^il n'avait pas en la moindre intention d^offenser M* de Blangy, et le colonel a dît qu'il fallait bien avoir envie de se battre pour faire d'une pareille bagatelle une affaire ; aussi (ont a fini par un bol de punch, qui devait être bien grand , car il a duré la moitié de la nuit , et on a assuré qu^en sortant, M. de Blangy n'était pas'trop ferme sur ses jambes. Du reste , il ne faut pas parler de ce que je vous dis , car c'est un profond secret, dont j'ai été informée par un singulier hasard.
Voici une affaire qui nous occupe davantage:
on a inventé déjouer ici un opéra; j'ai refusé, comme on le comprend , un rôle qu'on voulait donner à ma fille ; mais je n'ai, pas pu refuser à tant de sollicitations , qu'elle chantât avec ses amies dans un chœur ; je pensais que ce chœur prendrait peu de temps ; point du tout , il nous occupe autant que la première chanteuse : il faut assister à toutes les répétitions , il faut s'exercer à la maison. Louise arrive avec de grands rouleaux de musique, il faut penser
la vie d'autrefois. Un jour les dames de Gourmelle nous ont amené M"*' Dastrow ; on lui a fait mille questions sur Paris et sur la cour des Tuileries, elle y a répondu Irès-agréablement. Une seule fois | ai entendu Albert sortir de son silence habituel pour faire une demande qui avait rapport à Part militaire; elle a paru aux jeunes gens qui Pentouraient, si singulière^ qu^on 1-a accueillie par de grands accès de rire; un autre aurait ri aussi , mais lui, il a été si déconcerté, qu'il a beaucoup rougi , et depuis il ne s'est plus hasardé à ouvrir la boiPche. Cependant Gustave de Lénans est venu à son secours. M. Gutrand, a-t-tl dit, est plus fort sur le grec et sur l'hébreu que sur la tenue d'une compagnie; au fait, chacun son métier. Quant à moi , je lui suis redevable de bien des thèmes qu'il a faits pour mon compte; et que je ne sais comment reconnaître , n%stce pas , Albert? Le jeune ecclésiastique n'a répondit que par un signe de téie.
Pourquoi ses parents l'ont-tls envoyé ici<, pourquoi ce désir peu raisonné de sa mère>
&eû faire nn homme du monde? Sa place, eil attendant d^étre occupé dans une paroisse, serait auprès de ses parents, qui sont bien seuls en hiver. Je lui en ai fait doucement la remarque , il a rougi et a paru embarrassé.
M"* de GourmeUe est venue enlever ma fille pour la conduire dans une partie de traîneau, qu'on formait sous la direction de la princesse Valinska. Elle m^a promis de ramener Adélaïde dans quelques heures : il ne fallait pas hésiter; demain peut-être la neige serait fondue et Toccasion ne se retrouverait pas* J'ai cédé ma compagne , et j'ai vu de ma fenêtre les préparatifs du départ : c'était une scène dti Nord; des chevaux couverts de chabraques , des grelots , des jokeis en livrée , des plumes , des manteaux , de superbes fourrures ; M. de Lénans conduisant deux chevaux bais dorés : le cortège a passé rapidement devant ma fenêtre , Adélaïde m'a fait un signe , et kt troupe brillante a bientôt disparu dans la
campagne , dont elle égayait le triste aspect ; les voilà loin ; ils vont dans un village à deux lieues , où un exprès est allé faire préparer du feu et un déjeàner;
Gomme j^écrivais ceci , on a annoncé notre voisin , le pasteur Guirand ; il est rare qu'il sorte de son village pour venir à la ville.
A peine entré , l'ai été frappé de Texpressioa sérieuse de sa physionomie 9 si bienveillante et ordinairement si sereine ; cetle expression m'a donné de Tinquiétude avant même que j'eusse 6tt le temps de m'en rendre compte. Je lui ai demandé de ses nouvelles , de celles de sa femme. — Très-bien, très-bien, a-t-il répondu avec distraction.— Vous, M. le pasteur, à Lausanne par cette neige ; étes-vous venu aveolsa'» belle ? Mais il ne m'écoutait pas , il regardait avec sollicitude autour de lui ; H était clair qu'il était préoccupé de quelque fâcheuse pensée, -r* Sommes-4ious seuls , aH-il dit enfin , et puisje causer avec vous? — Sans doute, je suis tout à vos ordres. — Mais M*'' voire fille? — Elle vient de partirpour une course et elle sera
absente trois ou quatre heures. — Mais si qaelqu*un venait nous interrompre. -—Je vais donner Tordre qu'on ne laisse entrer personne. Lorsque ce qu'il désirait a été fait, il a gardé le silence en homme embarrassé de ce qu'il a à dire , et qui ne sait comment arranger sa première phrase. J'avais de l'émotion de ce qu'il allait m'apprendre.
Je viens, a-t-il dit enfin, pour...... je fais
auprès de vous une démarche qui pafailra bien extraordinaire.. .. puis il s'est arrêté, et me
prenant la main: —Mon cher monsieur, je ne sais en vérité comment vous expliquer le motif qui m'amène , il vous surprendra beaucoup ; mais vous excuserez un père et une mère qui ne sont occupés que du bonheur de leuren^ faift.
Monsieur le pasteur, conunent pouvez-voos penser que quelque chose de votre part pût me paraître offensant? parlez, je vous en prie* Ne vous rappelez-vous donc pas combien de fois j'ai recouru à vos conseils ?
•^ Ah! ce que j?ai à vous dire est bien dif-
férent; vous nous avez fait beaucoup de mat^ monsieur, mais c'est votre bonté seule cpie j'accuse. Vous avez reçu familièrement Albert dans votre maison. Pouvait-il voir tous les jours mademoiselle votre fille sans prendre pour elle les sentiments qu'elle est si bien faite pour inspirer ?
Je suis resté interdit.
— " Albert ne s'est pas assez défié de ce sentiment y et maintenant il est fort malheureux ; nous aussi nous n'avons pas été assez clairvoyants , et nous en portons la peine. N'est-ce pas nous-méme qui vous avons prié de recevoir mon fils? Ah! ma femme a été imprudente , elle avait une idée..... qui n'était pas raisonnable 9 il faut l'excuser , elle ne connaît pas le monde; sa tendresse pour son fils l'a aveuglée.
— Cependant, monsieur, a ajouté le pasteur avec iin sentiment de fierté, ne croyez pas que je vienne ici pour vous supplier d'une faveur que nous n'obtiendrions pas. Non, la chose n'est pas dans ma pensée , et je veux dès ce moment soulager votre esprit de la perspective
qui vous peioerail d^avoir un refus à faire , rassurez -vous ; il n^en sera pas même question ; pour la solidilé des principes , pour la douceur de caractère, je ne sache personne qui remporte sur mon fils ; mais sa position dans le monde n'est pas celle de mademoiselle votre fille ; il n^a pas de fortune, sa carrière sera peu brillante ; j'aime mieux dire tout cela moimême que si je forçais quelqu'un à me le faire sentir. Croyez que lui même ne se fait aucune illusion; dans la profonde admiration qu'il a, à si juste titre, po^r M"^ Adélaïde, il la place trop haut pour y prétendre. II me tardait de vous avoir bi^ expliqué notre position et nos sentiments pour en causer tranquillement avec vous et pour réclamer votre assistance, car vous êtes aussi un tendre père, et vous savez que nos meilleures joies et nos plus grands chagrins nous viennent par nos enfants. Nos joies, monsieur; ah ! je serais ingrat envers la Providence si je ne reconnaissais que cet enfant a été pour nous comme une rosée de bénédictions; ceci n'est qu'un nuage, un nuage qui
passera par' la protection de Dieu qui nousr condaira; car souvent, dans notre tendresse aveugle, nous ne prenons pas la roule cpie nous devrions suivre.
Albert, a continué M. Guirand, entraîné par ie désir de voir mademoiselle votre fille, persiste à rester à Lausanne, quoiqn^il sente bien que ce ne soit pas sa place, et qu^il n^ soit pas heureux. — Je ferai tout ce que je pourrai pour vous aider, me suis-je écrié en serrant la main de cet excellent homme. Voyons , cpie demandez-vous de moi ? Votre fils ne m^a jamais parlé de ses sentiments, je ne les avais pas même soupçonnés. Me serait-il possible de lui interdire rentrée de ma maison ?
— Je ne vous le demande pas même, monsieur, cela vous serait trop pénible !
— Dois-je lui parler en ami, suisje dans la position de le faire? ce serait une commission bien délicate que vous me donneriez. Ses parents peut-être
— Je ne vous demande rien , j^altends tout de votre fille.
— Ma fille !
-— Peut-être tronrez-vous ma pensée extraordinaire ; je n^ai pas eu le temps d'y beau-* coup réfléchir; conseillez-moi vous-même; ma pauvre femme s'inquiète et sa tourmente trop sans doute. Nous avons passé hier une soirée fort agitée, à la suite de laquelle je me suis décidé à venir ce matin causer de tout cela avec vous. Elle a trouvé Albert, à sa dernière visite à Vully 9 changé , triste, absorbé ; elle craint pour sa santé ; sûrement le pauvre garçon est mécontent de lui-même ; ma femme aussi se fait des reproches, car il ne nous a rien caché, et nous n'avons pas compris les suites de tout ceci. Voici des lettres de lui que je vous prie de lire, si vous avez une heure à y donner. Elles vous feront mieux comprendre les choses.
— Mademoiselle votre fille est pleine de raison, elle a un excellent jugement malgré sa jeunesse. Mon fils en est frappé, il nous Ta dit souvent. Un mot d'elle, un conseil donné sans affectation comme une marque d'intérêt feront
bien plus d^effet que tous les raisonnements de son père, et le nuage qui nous entoure dans ce moment se dissipera peut-être.
Nous avons ensuite causé long-temps ; j'ai cherché à ramener le calme chez ce bon père, dont je me reprochais que nous eussions troublé la tranquillité ; ma position était embar* rassanle; mais au moins Je pouvais lui dire tout rintérét que je ressentais ; peu à peu il s'est rasséréné; il a fini même par sourire en pensant à son début si grave et si solennel, et il m'a quitté avec un visage moins sombre que lorsqu'il était entré.
Je pensais encore à celte visite inattendue, et à ce qu'il y avait à faire , lorsque ma fille est revenue ; j'étais si absorbé, que je ne m'en suis pas aperçu ; elle s'est baissée sur mon épaule; en me retournant tout à coup je l'ai vue derrière moi. L'entrain de la promenade, la vivacité de l'air lui avaient donné une expression de galté qui, au premier instant, m'a surpris. Sous l'impression de la course rapide qu'elle venait de faire , elle m'a raconté sa promenade : cette
troupe brillanle sous an ciel sombre, au pied des forêts à la teinte d^hiver, entraînée par des chevaux qui s'animaient mutuellement, traversant tantôt des bois surchargés de neiges, tantôt de paisibles villages, les habitants ébahis qui, ou bruit des grelots, avaient à peine le temps d'accourir sur le pas de leur porte, tout cela avait quelque chose de nouveau, d'extraordinaire : cet aperçu du Nord et de ses plaisirs, ce déjeûner presque impromptu dans une auberge qu'on a abandonnée avec la même promptitude, l'ont fort amusée. £lle se repose quelques heures, ce soir elle se réunira chez M"* de Gourmélle à ses camarades de course, pour finir la journée gaiement comme elle a été commencée. — Quel contraste dans les positions !
Ma fille vient de me quitter, pour la première fois peut-être j'étais impatient de la voir partir ; il me tardait de lire les lettres que M» Guirand m'a laissées*
PBEMIÈIIB LETTRE.
Saînl*Cergoer-
Quelle charmaote vtshe^ mon cher père, et qu-elle s^est rapidemenc écoulée. Mardi, j'étaig seul dans ma eiiambre , je contemplais les nuages brillants du soir qui flouaient dans le ciel ; après «ne journée bien remplie, je sen*tais le besoin d-un peu de distraction, de la conversation d^un ami, d'une heure passée dans mar fiaimiile ; je pensais que dans ce moment ok les occupations cessent, vous causiez probablement avec ma mère; j'aurais aimé paraître tout à coup, vous parier de ce que J'avais fait dans le jour; mais il me fallait passer la soi* rée seul avec mes livres. Lorsqu'on m'annonce qu'un monsieur et une dame m'attendent à l'auberge ; il m'était impossible d'avoir une plus agréable surprise; on vous avait laissé le matin même en bonne santé; on m'apportait une lettre ; on me retint à souper, que manqnait-il à mon bonheur? J'ai passé là une des soirées*
les plus agréables de ma vie ; M. et Af *' Jenhars ont une si bonne conTorsation ; il y a au milieu d'eux quelque chose de si serein, de si paisible, ils sont si heureux ensemble, quHls répandent le bonheur sur ceux qui les entourent.
Le lendemain , il fut décidé que les voya* geurs ne sortiraient pas de la vallée, et qu'on passerait le jour à se promener, à chercher des plantes, à dessiner ; je leur servis de guide, et je ne les quittai pas ; nous commencions une soirée qui aurait été semblable à la première, lorsqu'une irruption soudaine de Français qui allaient à Milan vint troubler l'intimité de notre réunion.
Le troisième jour , M. et M^^® Jenhars allaient au sommet de la D6le , je les y accompagnai encore; jamais la montagne ne m'avait paru si majestueuse avec ses forêts, sespâtu* rages encore fleuris, ses vallées profondes et les premières teintes d'automne. Nous passâmes six heures sur le sommet, trop élevés au* dessus de la terre, pour nous occuper de ses
petits intérêts , mais n^oublianl pas de cher^ cher à nos pieds la cure de Vully, dont nous découvrîmes le toit au milieu des arbres. Il fallut enfin se séparer.
Vous ne sauriez croire combien ces trois jours ont embelli ce pays pour moi ; partout je trouve de charmants souvenirs; ici M^^® Jenhars s^est reposée, là elle a dessiné, et elle avait ia bonté de me consulter sur son ouvrage ; 1à^ je parlais de ma vocation, et tous deux m^écotttaient avec intérêt; ils m'encourageaient et me donnaient des conseils ; je les ai conduits chez une pauvre malade ; M^^^ Adélaïde s'est assise à côté d^elie, lui a parlé avec bonté enr lui prenant la main ; elle a écouté le long récit de ses maux. Ah ! combien une femme sait mieux que nous, dire ce qu'il faut aux malhen»* reux; combien il y avait de douceur dans sa voix et dans ses consolations ; c'est une grande leçon dont j'espère profiler.
Je cherche maintenant une distraction av vide que j'éprouve , dans les devoirs de mon étal; je redouble d'activité, car je crains de me
retrouver seal. Quelquefois je me hîs^ des efaÂieaux en Espagne; /e suppose que M. et M^^ Jenhars sont appelés , je ne sais par quel motif, à passer un mois dans cette vallée^ et que ces trois jours si heureux vont récemment eer; il me semble que M^^® Adélaïde me donnerait une nouvelle force , et que Pespérance de son approbation augmenterait mon zèle; je fl^ rappelle l'activité , rintellfgence qu'elle déploya lors de Pincendte de cet été. C'était aussi une belle vie que ce temps <rii je la voyais tous les jours, ouf exécutais ses ordres; tout ce qui est bien, tout ce qui est bon trouve en elle une protectrice. Que man^erait-il sur cette montagne pour le bonheur complet? Mais à quoi bon vous raconter ces rêves qui ne peU"vent se réaliser ; je suis réduit dans mon isolement à me nourrir de souvenirs et à escalader une sommité d'où je puis distinguer les murs dekl maison de Ynlly..
DEUXIÈIOB LETTRE.
Il ne me reste que pea de jours à passer à Saint-Gergues ; je suis impatient quHls soient finis. Les nuages enveloppent la vallée, le temps est sombre, les soirées sont longues , la solitude me devient pénible. Ai-je donc la vérita* ble vocation de mon état, si je me laisse si vite aller au découragement^ si je ne puis être deux mois seul ; moi qui soupirais après le moment où je pourrais me livrer tout entier à Tétude et au devoir de mon ministère?
J'ai éprouvé un désappointement qui m^ ridiculement mécontenté. Ah ! mon bon père, combien nous sommes peu les maîtres de nos impressions, combien nous sommes peu capables de les modérer et de les diriger. M. Jenbars mVait invité à venir le voir à YuUy, et à loger chez lui pendant le temps ^e vous et ma mère deviez être absents ; sa fille en partant m'avait rappelé cette invitation avec sa grâce et sa bonté >ordinaires ; je n'avais garde
de Tonblier, mais je me réservais cette Tisite en perspective comme un gratid plaisir» Arrive enfin le moment que j^avais désigné d'avance, et que j^ais en quelque peine à attendre* Je descends la montagne à grands pas, le cœur content^ un cahier à la main que je devais lire à mes hôtes, pensant à la charmante soirée qui m'attendait dans cette maison^ que je voyais paraître et disparaître sur ma route. J'arrive, il règne dans la cour une tranquillité qui me charme , dans ta crainte oit j'étais de tronveir des visites , je frappe, mais en vain, la maison est fermée ; enfin le jardinier vient, qui m'apprend que monsieur et mademoiselle sont allés à Lausanne, pour louer un appartement où ils doivent passer l'hiver. Tous ne sauriez croire l'impression triste que j'éprouvai ; ces portes, ces contrevents fermés, cette cour silencieuse, celte maison abandonnée et qui devait l^e
leng-temps !
Je n'étais pas sans lieu de refuge; il me rês^ tait le toit paternel , mais vous n'y étiez pas , fêla m'a encore attristé ; il y a d^ jours oii
Von esi B>al disposé. J'avais feit un sernum doBt. j'étais : conteal j je Fai relu , je n'y ai trouvé que des phrases ; que tout cela asi fi^idi qu^l est facile de dire qu'il faut com* mander, à ses sénlimenls ! je Pai déchiré ; Je suis découragé. Est-ce à moi à donner aux autres des directions V tandis que j!en sA un si grand, besoin moi-même ? -^11 faudrait savoir surmonter ces impressions • il faut recourir à celui. qui donnerdes forces:, car Dieu est notre souMen dans les petites comme dans les. grandes épreuves. Ah.! que j'ai besoin de me retrouver auprès de vous. .
TftoisièiiE ]..ErrRB.
Lausanne.
Je suis encore ici ; je crois partir de jour en jour, cependant je reste , tout en pensant que j'aurais mieux fait de ne point venir. J'ai retrouvé M. et M"' Jenhars , ils m'ont accueilli avec la bonté que vous leur connaissez ; ils
m^oDt dit de considérer leur maison comme la mienne , mais ils vont dans le grand monde , et ils sont souvent hors de chez eux.
Il y a quelques jours, M<^ de Gourmelie , chez laquelle j^étais allé faire visite , eut la bonté de m'inviler à une assemblée chez elle ; j'avais une certaine curiosité de conns^tre cette brillante, société dont j'entends souvent parler, ensuite je me suis repenti d'y avoir cédé. Je ne puis vous dire combien je me suis senti embarrassé et déplacé dans celte grande réu^ nioQ. Après avoir salué la maltresse de la maison , je n^ai presque vu autour de moi que des inconnus , des étrangers chargés de décorations , des dames fort parées , des gens qui allaient et venaient avec agitation, .on était animé , on jdaisantait , on riait ; moi seul je ne savais à qui m'adres^er , je me sentais gêné , hors de ma place, il me semblait que je devais faire une triste figure ; cela augmentait mon embarras , et je ne sais pourquoi, car personne ne faisait attention à moi.
La société développe bien des prétentions ,
on a le désir de briller , d^^ joner mi r6Ie , de se coller aux personnes marquantes , les manières changent tont- à-fait; des gens que je connais un peu ei qui ont avec moi un ton amical, là, m'adressaient à peine la parole, Ou me traitaient ayec cérémonie. Les demoiselles de Gourmelle , qui à la campagne sont bonnes et aimables , étaient toutes différentes , elles avaient quelque chose de solennel et de froid. Je crus maladroitement faire plaisir à MP* Louise , en lui parlant d'un écureuil qui l^amur sait beaucoup à Vally , looiais ce n^était plun le moment des écureuils ; je fis mon histoire si longue , que je ne savais comment la finir , et je voyais qu'elle en était fort impatientée. Heureusement elle m'interrompit brusquement. — - M. le comte , dit-elle à un monsieur qui pas-* sait , comment se porte M"'' la coiùlesse ? hier elle était indisposée , ayez la bonté de me conduire auprès d'elle. — Je me gardai de l'aborder de nouveau , et je vis bien qu'elle m'évitait, dans la crainte de la fin de monhis* toire. Il ne faut aller dans le monde que lors*
qa^on possède ce qni peut y placer agréablement , un beau nom , nne grande fortune , la réputation d^nn bomme aimable. Je comprends alors qu'il soit flatteur d'y jouer un rôle et de voir de belles dames vous sourire gracieusement. Une seule, mon père, est restée la même pour moi, une seule a la même manière simple et btenveillante dans un salon , comme à Yully et dans les rochers de Saint-Cergues. J'avais un grand désir de m'approcher d'elle, et cependant je me sentais intimidé , je craignais de la trouver aussi changée , et d'en être accueilli froidement. Quelle erreur ! la première elle me fit m sigue de tête qui m'encouragea; je me réfugiai auprès d'elle, je suis sûr qu'elle avait coibpris ma position et qu'elle venait à mon secours; nous parl&mes des soirées de cet automne aux-^ quelles eelle-ci ressemblait si peu, elle me dit qu'elle était étonnée elle-même de se trouver au milieu de tant de gens qu'elle ne connaissait pas, et cependant elle n'était point embarrassée , elle causait avec gaieté à Gustave de Lénans et à quelques messieurs. J'admirais sa
IL i
grâce , son aisance et surtoul son ton si oata-* rel et si simple. CependàDt elle ne n^'abandoo* nait point , de temps en temps elle se tournait vers moi ; elle m'adressait quelcpijBS mots ^ comme pour me dire : Je ne vons oublie pas, et pour m>ngager à prendre part à ia conversation; mais.c'éiait bien en vain , ma langue restait attachée à mon palais. Elle a dû désespérer de former jamais son pauvte protégé.
Cette soirée m'a laissé des impressions Urisles ; je ne comprenais pas encore la société , ses distinctions , ses disgrâces; je sens que ie désir d'y jouer un rôle peut détourner des choses sérieuses. J'ai conservé un sentiment pénible de ma timidité et de ma gaucherie ; non , cette existence n'est pas faite pour moi. Pourquoi donc rester à. JLausanne ? Ah ! vous avez raison , je vais retourner à Vully , mais il n'est pas encore assez retiré ; après quelques jours passés avec vous , je choisirai un endroit plus éloigné , où je puisse me retrouver ce que j'étais autrefois ; j'ai besoin de changer de place, de respirer un air nouv^u , et de me changer moi-même.
QUATRIÀHB LETTRE.
Vous yoQs trompez , ma chère mère ; ce que vous supposez esi impossible; il fout éloigner toute idée de ce genre : pour moi , je ne pais point , je ne dois point en avoir de semblables; je connais trop bien mon infériorilé ; si vous étiez ici, vous le compren-^ driez vous-même ; je vous en conjure , n^y pensez plus ; je me suis laissé entraîner à admirer M^^ Adélaïde comme on admire un taUean charmant, qu^on aime chaque jour davantage et qu'on veut toujours revoir. Je me suis peutêtre déjà trop laissé captiver par cette image délicieuse. Mon père a raison; il faut s'en arracher , il faut quitter Lausanne tout*à-JEait , U faut une grande résolution ; je l'aurai , mais je demande encore quelque temps ; dans peu de jours je votas écrirai plus longuement»
J^'as-tu point encore qnelcpe ISète ikk tu
puisse aller aujourd'hui? dis-je à Adélaïde qui rentrait. Les peines de la pauvre famille Guirand me donnaientdans ce moment un peu d'humeur contre toutes ces promenades et ces soirées.
-^ Il est vrai, mon père, que j'ai été une bien mauvaise fille ; le regret de ne pas vous voir avec nous , et de vous laisser seul, a g&té mon plaisir. Mais vous m'avez vous-même pressé de faire la course de ce matin, m'assurant que vous n'aviez pas besoin de moi . Ce soir je voulais aller chez M"' de Gourmelle pour sa-
voir des nouvelles de son fils. Il faut que je vous dise une petite aventure dont je ne vous ai pas encore parlé. Après le déjeûner, comme nous sortions de l'auberge , les quatre chevaux du traîneau où nous étions déjà entrées , M*"' de Gourmelle et ses filles, sont partis à la suite d'un ajitre traîneau ; le cocher n'était pas sur le siège, et nous ayons cheminé quelque temps très-vile, assez inquiètes de ce qui allait suir vre. Fort heureusement, Gustave, qui ouvrait ia marche , averti par les cris ()u cocher , s'est
élancé , a saisi la bride des chevaux et a réussi à les arrêter; nous en avens été quittes pour la peur. Cependant Sf • de Lénans a eu le bras froissé par les efforts qu'il a été obligé de faire.
— Comment ai-je pu , m'écriai*je , être assez faible et assez imprudent pour confier ma fille à de semblables fous I C'est la dernière fois , je te l'assure ; ce n'est pas leur faute si vous n'avez pas tous été brisés. Et tu ne te sens aucun mal de cette chute ?
— Mais nous n'avons pas fait de chute , mon père; nous avons eu peur un instant^ voilà tout; ce soir Gustave était encore souffrant , quoiqu'il ne voulût pas en convenir.
«^ Ma chère enfant^ il faut remercier Dieu que cette journée se soit ainsi passée. Pense à ce qui serait arrivé si on n'eût pas arrêté les chevaux; ou vous auraient-ils conduits?
Ces courses finissent toujours par des accidents. J'écrirai sûrement à M. de Lénans , car quoiqu'il ait été l'inventeur de cette belle équipée, et qu'il ait toujours quelque nouvelle in* vention en tête, il nous a rendu im immense service.
— II étak bien loin dé s'en faire valoir , il ne voulait pas même qu'on Pen remerciât
Je n'ai pas parlé à Adélaïde de ce qui m'avait occupé pendant la journée ; ce sera le su* jet d'nn prochain entretien.
%A- janvier.
Pat etf là visite d'Albert qui partait pour Yully; je crois qu'il avcûc choisi le moment où il savtitque ma fille n'était pas à la maison, pour venîr prendre congé ; le pauvre garçon m'a touché. ^-- Je viens, monsieur, m'a<-t*it dit, vous remercier des bontés que vous avez eues pour moi, et surtout pour vous remercier de deux mots qui , venant de Voas , m'ont fait beaucoup d'impression , lorsque vous me con* seill&tes de retourneir auprès de m^ parents. Vous aviez raison , monsieur , j'aurais dû suivre votre conseil plus tôt; la vie de Lausanne n'est pas bonne pour moi.
— Je craignais , mon cher âmi , que vous n'employassiez pas aussi bien votre temps ici
que vous pouviez le faire ailleurs ; j^ai souvent admiré le zèle que vous montriez pour voire vocation , la plus belle de toutes lorsqu'on y est porté par le cœur.
— Oui ; et lorsqu'on sait s'en rendre digne.
Je dois vous prier, monsieur, a-t-il ajouté avec émotion, de remercier M"® votre fille d'un conseil qu'elle m'a donné ; je ne l'oublierai jamais ; ayez la bonté de lui faire mes adieux , je n'aurai probablement pas le bonheur de la revoir de long-temps.
-—Ma fille a pour vous une véritable amitié, et elle prendra toujours un vif intérêt à votre sort.
— ^ Elle me l'a bien prouvé , a]puta-t-il en soupirant.
' Il y a chez lui une ingénuité et une simplicité remarquables; il se laisse deviner; il m'aurait tout dit si je ne l'eusse arrêté ; il avait les larmes aux yeux quand il m'a quitté.
J'espère qu'à l'âge d'Albert le froissement qu'il vient d'éprouver n'aura pas de longues suites, et que dans quelques mois nous nous retrouverons avec lui et sa famille ce que nous avons
toujours été, de bons amis. Âdélaïd^s a mis dans cette affaire beaucoup de bonne volonté et de franchise. Tout cela cependant m^afait réfléchir; il faut que les leçons que reçoivent les autres aient au moins Tavantagede nous profiter. Ma fille voit chaque jour M. de Lénans qui 9 gai , vif, a toute la grâce qui manque au bon Albert. On a joué , il y a quelques jours , la comédie ; ou avait été forcé , à ma grande satisfaction , d'abandonner Popéra qui nous avait tant occu* pés. Cependant la représentation a été trèsbrillante. Gustave , chargé du grand rôle , Ta rendu avec beaucoup de grâces et d^aplomb^ auxquels ne gâtaient rien un brillant costume et une tournure élégante; on entendait répéter dans la salle les mots : ravissant ! délicieux I Lé moment le plus flatteur pour le héros du jour est, lorsqu'après la représentation, il s'est présenté à l'assemblée ; tous les regards se sont tournés sur lui ; les bravos , les serrements de mains , les sourires ne lui ont pas manqué ; après avoir reçu de nombreux tributs d'admiration d'une manière très-modeste.
il est allé s'asseoir k-xàlé d'Adélaïde, comme pour lui faire hommage de son triomphe , et il m'a para s'occuper d'elle pendant le souper. Il y a quelque temps que , rappelant d'anciennes relations de famille , il se fit présenter à M"' d'Arlier, notre parente ; il n'était pas très-naturel qu'un jeune homme lancé dans le monde pensftt à une dame ftgée, vivant d'une manière très-retirée ; nous l'avons trouvé chez elle les deia dernière» soirées que nous y avons passées ma fille et moi ; il a montré tant d'égards à cette bonne dame , il a été A gai et si amusant , qu'elle en a été enchantée , et qu'elle 9 qui aime Adélaïde comme sa fille , n'a pu s'empêcher de me communiquer une idée qui n'est pas extraordinaire chez ceux qui connaissent les relations des deux familles. Je dois voir si cette bonne petite ne se laisserait point , sans s'en douter, entraîner k un septiment qui aurait de l'infiuence sur sa tranquillité ; je crois que les Gourmelle ont trop de luxe , et tiennent trop à l'apparence exté-* rieure, pour ne pas mettre beaucoup d'impor-
tance & la foiinne ; d'aillemm Gastave 9 bon et aimable, me parati d'un naturel un peu léger; U s'occupe de chasde /de chevaux, U aime le tnonde où il est gftté ! Serait-ce le caractère qni conviendrait à Adélaïde ?
J'ai été un père dnr et sévère; il y a nnjourd'hui Un bal donné par les messienrs de Lausanne; ce bal, comme oa4e pensera été long-temps le sujet de la conversation. Ce ma* tin , j'ai demandé à ma fille de me fiirrè le plaisir d'y renoncer, elle est si peu accoutumée à ce que je lui demande des sacrifice^ de ce genre , qu'elle a répondu en riant, croyant que c'était une plaisanterie; mais voyant que je lui parlais sérieusement , elle m'a fait quelques objections très^-légères , et puis s'est soumise. Ses représentations sont si promptement tombées devant l'expression de ma volonté, que je me suis presque repenti d'avoir exigé d'elle ce sacrifice , trouvant dans sa do* cilité une réponse à la pensée qui me préoc*
cupe. Mais je n^étais^ pas au bout de ht latte que j'avais à soutenir.
A peine M*** Louise de Gounnelle a-t-elle eu connaissance de notre décision , que nous levons vue arrivée. — Quelle inconcevable idée! elle ne pouvait y croire; priver ma fille de ce plaisir , ma fille qui n'atait dansé que quatre ou cinq fois dans l'hiver l^^nant à elle , sa mère la laissait complètéttient libre ; elle avait été h (rois bals dans une seule semaine. Me voyant inébranlable , elle a pris un autre point d'attaque. — -* Que je refusasse li ma fille toute autre fêle 5 la 'soirée de jeAdi chez M"' Chardel , mais grftce«( pour aujourdliui ; ce bal, annoncé d'avance, donné par les messieurs de Lau*sanne^.. nc^erait-cepas impoli? Son frère était un des ordonnateurs ; elle était sûre que cette nouvelle le consternerait, et qu'il u^aurait plus aucun plaisir à cette belle réunion. Je dois dire 'que ma fille ne se joignait point aux attaques de son amie , et qn^elle se Contentait de rire en voyant toute la vivacité que déployait Louise. Il a bien fallu cependant que la bonne *demoi^
selle se soumit à ma décision ; elle s'en est allée très-mécontenie , disant que je ne lui avais donné aucune raison valable , et qu^elle se senlait si démontée de ce contre-temps , qu elle était tentée de rester elle-même à la maison. Je lui ai fort conseillé de n^en rien faire , et sur ce point je suis sans inquiétude. Il n^a plus été question de bal ; ce soir seulement Adélaïde a suivi le bruit des voitures 9 et a dit un mot du commencement de la fétek Nous avons passé la soirée dans un calme pro^ fond, comme àVully ; c^éiait, je crois, la pre« mière fois de Tbiver; tout le monde était occupé ailleurs ; j'ai retrouvé cette intimité que j'ai souvent regrettée ; Adélaïde dans son petit bonnet du malin , et moi près du feu 9 nous avons causé doucement; nous nous sommes oubliés j et nous nous sommes retirés presque aussi tard que si nous étions allés au bal. Que de choses nous avions à nous dire depuis que nous vivons presque séparés ! Il me semble que j'ai retrouvé ma fille et que je Tai reconquise. *
Je loi ai parlé de Gustave et de la manière dont il avait rempli son rôle ; mes paroles avaient plus d^ntention quil ne paraissait.
Elle s^est exprimée avec beaueonp de vivacité sur le naturel et le brillant du jeu de M. de Lénans , et sur le plaisir qu'elle avait éprouvé pendant cette représentation.
-— Cependanty ma chère enfant^ ce ne sont que des succès de société* — Vous avez bien raison , mon père ; d'abord on est entraîné , ébloui ; on se demande eomiiie sur quoi sont fondés ces succès si flatteurs ; ime voix agréa-^ lile, de rinielligence, de lagrftce; tandis que des inventions vraiment utiles , un bon ouvrage , n'ont souvent pas valu à leur auteur tant d'applaudissements. Les gens avides de satisfactions, d'amour-propre, devraient s'exçrcer à jouer la comédie de société ; c'est le plus sûr moyen d'en obtenir sans grande peine.— Certainement la position de M. de Lénans est brillante en la comparant avec cellq d'Albert , cependant je crois que celui qui parait mainte* dant le moins bien placé, sera le plus heureux;
iS6
la cardctèpe d'Albert lai promet plus de bonheur,
— Il me semble que tu n'as pas montré en deniier lieu beaucoup abattrait pour cette carrière? — - Une fois 9 dit-elle, évitant de me répondre directement , Je croyais que le bonheur se trouvait dans une cure retirée , sur une montagne , dans une situation pittoresque, oii Ton menait une vie paisible , mais remplie par des devoirs, embellie par la piété, par une diari té constante. C<(Hnbienj^ali fait de tableaux sur ce sujet : j'ai peut-être un peu changé , je ne vois plus maintenant les choses aussi en beau que je les voyais il y a quelques années ; et cependant je crois qu'il y a de grandes chances dé bonheur dans cette existence si douce.
Cela nous a conduits à parler de la société, et de Tesprit qu'on y porte ; des dames de Gourmelle ; Adélaïde les juge bien , elle est touchée de l'extrême amitié que lui témoigne Louise , quoique son étourderie et sa vivacité la fetiguent quelquefois.
Nous avons aussi parlé de M. de Brandis ;
il y avait long-temps c|ae ce nom n^était sorti de ma bouche, ayant remarqué qu^il attristait Adélaïde ; elle n^en pârlak pas non plus^ En effet, dès que nom a? ons abordé oe trajet, elle a pris tout de suite mfd expression sérieuse ; il est impossible qu^nne femme ne conserve pas un sentiment d'intérêt pour l*homme qui l'a aimée, et que cet 'attachement a rendu malheureux* Ce sujet' nous a èonduits à des considérations reletées sur 4a vie: en général , sur son but , sur notre aVenir. Nous étions bien loin du bal. J'ai été frappé combien l'es^ prit d'Adélaïde s'est mari et a pris de solidité; le mondé, loin de Tébloutr, la fait réfléchir. Si quelquefois eHe parait occupée par de petits détails , si elle sait s'amuser comme on te doit à son âge , tout cela s'arrête à la surface. — Je vous remercie , mon père , m'a-t-elle dit en se levant , de la soirée que vous m'avefi procurée; il y a long-4émps que je n'eA avais passé d'aussi agréable; *^ Et à inoî aussi ma chère enfant , elle me laissera^ de bons souvenirs.
19 février.
M"* Dastrow a diercfaé à se lier avec ma fille ; elle a été très-aimable pour elle ^ son ^abord est facile, il y a dans ses manières quelque chose de séduisant qui attire la confiance. Elle nous a intéressés en nous parlant de sa situation avec beaucoup d^abandpn* Il y a ici des gens, nous a*t*elle dit , qui envient mon sort parce qu^ils me voient dans les fêtes avec la princesse. ««^ Que vous êtes be^ureu^e , me disait M"' Louise de.G0urmeIle9.de vivre à Paris! — * En eflet 9 je vais au bal et à la comédie 9 mais on ne sait pas que souvent j^aime^ rais plus de tranquillité. Fille d^un ofiicier prus> sien sans fortune, j'ai été élevée par la princesse, je lui dois tout , et je m'estime heureuse de lui faire le sacrifice de mon indépendance. Je vous avoue cependant que passer ma vie au milieu d'une famille amie et dans votre beau pays , me semblerait le comble du bonheur.
Mais mon sort est décidé : quand la princesse le jugera convenable , elle me mariera ; à peine
serai-je consultée; on choisira probablement an officier qui aura les goûte et les habitudes d^un soldat, qu'il faudra suivre dans ses garnisons ou dans la petite ville qui sera sa re* traite. Alors je regretterai peut-être cette vie du monde à laquelle je me serai habituée , et dont je me plains quelquefois maintenant.
• — Vous m'étonnez, dit ma fille; vous si brillante , si admirée , si digne de Fétre , parier ainsi!
-^ Ah I je le vois, vous n'avez pas trop bonne opinion de moi. Quanti on est appelé à vivre dans le monde , il ne faut pas y porter un visage ennuyé ; mais il faut.n^y pas mettre un intérêt trop vif, il ne faut y chercher que de Famusement , un amusement passager , rien de plus. C'est un secret qu'on obtient avec le temps. J'ai appris à me défier de ces impres* sions trop vives , si dQuces d'abord , mais qu'on paie ensuite chèrement.
Nous avons prié M"* Dastrow de nous apporter ses dessiq9>^y dont on admire la grâce et l'esprit; elle y a mis beaucoup de complai-
saace. -« Mon albam, nous a-t-elle dit , c'est mon histoire. Qnsind je serai reléguée dans un coin dont je ne sortirai plus, ces dessins me rappelleront toute ma vie , mes voyages, tant d'époques difféirentes 9 les hommes distingués que j'ai vus. Yoici le village où je suis née ;• je Tai fait en rassemblant mes souvenirs, car lorsque je l'ai quitté je ne savais pas encore dessiner. -^ Une place de Pétersbourg ^ en hiver , prise des fenêtres du palais que nous habitions ; on voit que je savais à peine alors manier le crayon. -^ Un couvent de moines grecs. — Ceci c'est un jeune officier de hulans de la garde , qui venait souvent chez la princesse. Pawirc Charles! — Quelle char^ mante figure , dit Adélaïde , combien vous aviez fait de progrès ; cette tête est pleine d'ex* pression et de grâce. — Maintenant, dit M"* Dastrow en passant quelques feuilles , nous changeons de latitude ; c'est un groupe de po* litiques au jardin des Tuileries. — L'impératrice Joséphine à la messe; je l'ai faite dé mémoire, en rentrant chez moi. Voilà des vers
de M. Legouvé^pour le jouir de la naUsftaee de la princesse. — ^ lie comte <ie Lacépède. — Le Tîllage de Chameciiifx ^ avec le glaciei' des Bois' dans le fond. Noiis approchons de votre pays. Ah ! les belles montagnes que je ne re^ Terrai probableBdedt plus; mais jamais jen'oi^ bKerat ces glaciers, -r Le* Monlanverr et la soarce de T Arvéron .— ^Làf chapelle de GaHlaome Tell , sur les bords du lae dès Quatre Cài^ons. *-^ J'ai plusieui^ cahiers que je prends Indiffi^eihmefiit quaàd j'at le lemps ,' <fesi pour moi comme une carte de géographie où je suis là ^nte que j'ai fbite ; ces ^dessins nié rappellent le» incidents^ les compagnons de nos toya^ gès ; ils me rappellent aussi \éà impi^essicms que j'avais en travaillant, tantôt gaies^ tantôt tristes; je dessinaissouVCËit pouf medistranre; tefif souvenirs ne font pas-Féloge de la nikj ifs' vont en se rettbnmissaiit.^^^ Lausanne} c'est le detili^r. Quet^iays, quelles viites viendront après? La princesse ne se décide pas d'avance; dans quelques jours elle peut avoir lôut à coup l'envie de partir ; je ne dois m-at-
tacher à aucun pays ; je ne devrais m'aitacher à aucun individu : Adélaïde j vous reverrai-je jamais? Ahl pensez encore à moi quand je vous aurai quittée I écrivez-moi lorsque vous en aurez le loisir, lorsque vous aurez quelque grand événement k m'annoncer ; ce sera bientôt, si j^en crois mes pressentiments : le ver* rai-je encore ? Oui , bientôt , je le crois , vous changerez de nom. Permettez-moi , ajouta-telle en riant, de vous prédire celui que vous porterez un jour. Elle se baissa et dit k demi voix : Lénans. — Ah ! répondit ma fille, vous répétez ce qu^on vous a dit. — Non, ce çontmes propres observations ; j'ai suivi la chose avec intérêt ; on pense à vous plus que vous ne !• croyez.
M"* Dastrow demanda ensuite à ma fille de lui. montrer ses dessins. — Ils sont trop inférieurs aux vôtres pour qîie je vous refuse , répondit* elle; vous pourriez croire que c'est par crainte de la comparaison.
— Vous faites , j'en sûre , la modeste trèsmal ^ propos. — Vous allez en juger ; on sent
en dessinant combien on reste au-dessoHs de son modèle ; mais qn^mporte ! e^est lôujonrs mt joli tableau s'il rappelle ce qn^on a vtt et ce qu'on aurait dû faire; malheureusement les autres ne peuveirt pas se représenter tout cela* Vous ne trouverez pas ici des sites bien variés, ee sont des montagnes^ des villages suisses.
Je ne puis pas vous montrer des costumes nouveaux et des monuments historiques.
— Vous avez un pays à vous 9 ma chère amie; félicitez-vous de ne pas être errante sur la surface du monde. Voilà un charmant bateau; comme la voile est enflée! on voit quMI chemine vile ; j'aime' le matelot assis sur un tas de bois, fumant sa pipe, les bras croisés ; le vent ne lui laisse rien à faire.
-i- Si j'avais su rendre la transparence de 4'eau , la fraîcheur de la matinée , la teinte des montagnes dans le fond , vous auriez une idée plus juste del# scène. Voilà Vully , notre maison delampagne.
C'est là que vous demeurez ; que vous êtes peureuse 1 quelle situation champêtre! vous
me donnek^i; ce dessia; je yeux Femponer pour eavoir eu vous irraver. Afoia Toici «pe grande ceoçAmctien , on cbâieaa féodal> des totr$.*. Château de 3itffidiâ« £st41 dans ce poys^ ^*-« Non; c'e^ ea France, derrière Je Jiivfi y à treoie lieues d*ici*'
r^ Groue prjks du château de Brandis , vue de la Préfeciure de Besançon. Vous avez donc habita la Frence?
— - Nous y avons passé quelque temps ; une avenUire singulière nous a mis en rehiion avec le propriétaire, de ce château.
— - Une aventure l c^est charmant en voys^; r^acontez-la-moi ; je ne vous en ai jamais en* tendu parler.
— Nous faisions une petite course , et nous revenions en Suisse ; notre voiture fut renversée^ , et mon pauvre père eut l'épaule démise.; il était tard; nous étions loin de tout secoHrs , de toale habitation logeable , et il fallut aller demander Thospiialité à tn monsieur que nous ne connaissions point y et qui habitait seul sur le^haut d'une colline.
-^Eacoark)is chevalier^ il yous reçit gra- «ieuseimeni. I-
•^Pas d'abord; il^llut heurter long-tempe à la porte avant d'être admis; noua D^eàmes long-temps pour réponse que les hurlements des chiens ; nous fâttes ensuite mietuc aeeueil*' lisr; mais nous passâmes plusieurs jours chez notre hôte sans raperoevoir^ — C'était donc un homme bien bizarre. On voyagerait six mois sans avoir une aventure pareille. -«-Ensuite, nous nous sommes fort liés avec lui.
— Et ce château était antique , délabré , je pense ; un château de roman?
. — Assez^ le propriétaire y vivait seul depuis long-iemps.
— A merveille ; le monsieur^où est^il? IV vons-nous vu à Lausanne?
— Il est yenu une /ois à YuUy ; maintenant il est bien loin d1ci. C'est iin homme qui n'est pas heureux.
— Qu'était-il ? aimable^ jeune, vieux, beau ^u laid ? pourquoi ne vouloir rien dire de lui ? îlyaquelquecho^elà-dassous. Vous rougi^set.
Je crois.
— Cest un moment de ma vie qui me laisse de pénibles souvenirs, et sur lequel il Taut mieux ne pas revenir, dit Adélaïde en fermant le portefeuille.
— Vous parliez de M. de Brandis , dit Louise qui entra tout à coup.
—Vous l'avez vu, M"* de Gourmelle? Comment donc est-il ? je n^ai pas pu parvenir à le savoir.
— Ah ! c'est inconcevable ! au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer.
— *- Ce que je puis imaginer en bien ou en mal?
— En mal! laid, laid ! Voyez; et elle chercha à le contrefaire.
— Finissez, Louise, dit M"' Dastrow, vous faites de la peine à M. et à M"* Jenhars.
— - Louise le lui a dit elle-même, presqu'en face, ajouta ma fille.
— Et j'ai été bien grondée, je m'en souviens; je sais qu'avec Adélaïde on ne peut dire un mot un peu gai sur personne ; quant à moi, je dis tout ce que je pense, ensuite j'en ai quel-
quefois du regret. M"' Daslrow regarda un moment ma lille qui avait les larmes aux yeux. — Âurais-je été iodiscrète? lui dit-elle ; je vous demande pardon de ma sotte curiosité.
YuUy, 6 mars*
A Monsieur Jerihars.
Monsieur ,
La bienveillance que vous avez témoignée à mon fils, et dont vous lui avez donné des preuves réelles, me. fait penser que vous apprendrez avec intérêt la détermination qu'il a prise de passer quelque temps dans un pays éloigné ; il a senti qu'iliui convenait de quitter la Suisse, et il
nous a engagés à consentir à cette résolution, quoiqu'elle nous coûtât beaucoup ; Toffred^ane place dans une Tamille anglaise qui a passé Tété ici , où Albert , en retour de quelques leçons, sera accueilli comme le fils de la maison , a hâté son départ. Il ne doit pas être II 5
mainienant loin d'arriver au lUn de sa destination.
J'ai rbonnear de voas envover une lettre écrite de la route ; tou» la lirez ssins doute 9 monsieur, avec bienveillance, quoique les détails qu'il donne de son voyage ne fussent destinés qu'à son père et à sa mère.
Que Dieu vous bénisse, monsieur, ainsi que mademoiselle votre fille, et vous exempte de ces brusques séparations qui , à notre âge, font faire bien des réflexions !
Je crois , cher père , que les moments les plus pénibles de mon éloignement sont passés , et que nous pouvons déjà penser à oeliii où Dieu nous réunira. Toute tna vie je me souviendrai de cette dernière journée à YuUy^ où chacun cherchait à parler d autre chose que de ce qui Toccupait réellement; ma mère . dans sa bonté , s'inquiétait des détails de mon voyage , et inventait de nouvelles précautions ; mais le soir, quand tous les pré-
paratifs furent finis, lorsque nous u^eûmes plus rien àfeii*e qu^àpenserqueleleodemainneiioos retrouverait plus ensemble , cette dernière prière que vous commençâtes avec une voix si ferme, et où votre émotion se trahit quand vous donnâtes la bénédiction ; que de fois j^ai pensé à tout cela en m^éloignant..
J'étais impatient que h soirée finit ; jetais impatient de pouvoir me livrer aux sentiments qui m'aci:ablaieut; je me jetai enfin sur mon lit ; mais je restai long-temps sans trouver le sommeil; je commençais à m'assoupir lorsqu'on entra dans ma chambre; je fus bientôt prêt; je m'arrêtai devant votre porte ; je n'entendis point de bruit; vous dormiez sans doute; pourquoi vous éveiller? le soir vous étiez fajligué; pardonnez-moi d'avoir manqué à ma promesse.
En sortant ^ je vis de loin la lanterne du cocher qui attelait le cheval. En route, s'écriat-il ; il fit claquer 8(on fouet et partit au grand trot. — Mous aurons, je crois, une belle journée; les chemins sont bons; et, portant à sa
bouche une bouieille d^osier , — une goaue d'èau'de-vie, ditnl, c^estboo contre les brouillards du roaiinf ; en toulez-vous? non ; vous avez tort; il faut cela, en voyage; Puis, voyant que je n^éiais pas en train de tauser, il se mit à chanter; il pouvait ôtre coulent, lui qui revenait le soif.
Tous ces petits détails resteront long-temps dans mon esprit; puissé-je vous les répéter un jour moi-même ! A cent pas, je me retournai; je vis le toit, de la maison se détachant sur le ciel qui commençait à blanchir; je la
mis sous la protection de Dieu, que je priai, de
m^y ramener un jour avec un cœur plus content.
Le mouvement, Fair, Tentrainde mon conducteur , changèrent peu à peu mes dispositions; le malin, on voit les choses différentes du soir; les impressions de la nuit se sont dissipées ; on se sent plus de force à la clarté du jour. Cependant, la montée de Saint-Cergues me rappela bien des souvenirs. Que la moniagùe éiait diffcrenie, cet automne , lors-
que je revenais par une belle nuit , voyant les étoiles briller, l'esprit préoccupé de je ne sais quels rêves qui m entouraient délicieusement , et auxquels je me suis trop livré.
Le conducteur était descendu, fumant sa pipe en cheminant; je descendis aussi, marchant dans la neige , m'arréiant de temps en temps pour voir la plaine paraître peu à peu à mes pieds , et pour découvrir encore une foisi le village de Yully.
Combien ta vallon de /Sàint-Cergues était (tetogé ; rombre des sapins ne venait point s?^toifdre, coînme en été, sur le gazon couvert de rosée ; tout y était triste ;. un tapis monotone de neige le couvrait ; il n'y avait point de mouvement, et la fumée des maisons indiquait seule qu'il y eût des habitants.
Le cocher s'est arrêté pour donner Tavoine ; on m'a reconnu ; ces bons paysans sont venus toucher la main de leur pasteur; leur pasteur, qui aurait lui-même, bien besoin d'un guide pour se conduire! La pauvre femme chez laquelle M"^Jenhars était allée^ vivait encore;
eHe m^a parlé de la ncharmante demoiselle ei de sa bonne visite; je désirais recueitlir ce sonvenir , qui sans douie sera le dernier; c'esl la dernière bouche de laquelle j'eniendrai sortrrcenomque je dois oublier. Je suis aussi atlé chez le véritable pasteur ; il a été snrpris^ de ma détermination ; il a voulu me donner à déjeûner ; il a appelé sa femme et sa fille.
a Mon cher ami^ mVt41 dit, vous altez faire votre grand tour, le seul probafclôment qttê voa9 ferez ; car , dans nocre vacatioa^ une féis établi , il ne finit plus peflser à sortir de ditr soi. Cela me repOfte àtremerai» «n mrtèHfr; il me semble que c^est hier que Je partis ponr PAIIemagne ; tous les premiers pas que je fis hors de la maison paternelle sont encore là ; d^abord , on est un peu triste , n'est-ce pas ? c'est une grande résolution; on quitte son père, sa mère , quelquefois encore il y a queïqu'un d'autre qu'on regrette; t'en souviens-tu, ma chère amie? et il échangea avec sa femme un regard d'intelligence; mais on pense à l'avenir; on s'écrit en secret; ne te fâches pas,
Mariaone , c^esl la seule fois que je t'ai trahie. Le première journée est la plus longue de toutes, ensuite le temps passe* Et le retour, mon ami , la pensée seule du retour , quand on est attendu, quel beau moment qui ne vient qu'une 'ois, mais qui se représente dans nos vieux jours avec touie sa fraîcheur ! Vous n'en êtes pas là encore; mais patience^ allons, courage; que le bon Dieu vous bénisse ! j'écrirai à vos parents que je vous ai vn ; on ne vous oubliera IM ibi , ear tous mes paroissiens vous «ont atliiskés. n
^^uand j'eus dépassé le rocher qui ferme la vallée, que j'eus perdu de vue le lac et les Alpes, il me. sembla que je quittais une seconde fois mon pays ; mais je résolus aussi de prendre un esprit nouveau ; je causai à mon guide, qui me fit beaucoup d'histoires ; nous atteignîmes , aux Rousses , la voilure de Genève ; j'y ai trouvé trois négociants qui font us voyage d'affaires ; c'est une conversation nouvelle pour moi ; mais ils sont gais et obligeants.
Quand je me transporte par la pensée à
Yiilly , c^esl auprès de Téglise , sur cette place témoin des joies de moD enraDcé ; je vois le clodier éclairé des derniers rayons da soleil 9 un oiseau est placé sur un arbuste qui a cru à travers les pierres. Quels souvenirs dé paix et d^un bonheur complet! il y en a d'autres encore , mais ils sont tfop vifs , et je dois les écarter. Me voilà bien loin , allant plus loin encore 9 lancé dans une carrière toute non* velle i moi , si peu habitué au moinde , sachant si. mal me tirer d'affaire 9' je vais voir là vie face à face; c'est une expérience à feire. Jusqu'à quelqueis mois d'ici 9 tout m^avait été trop facile.
. Pui&-je vous prier de présenter mes respects à M. et à M''® Jenbars ; qu'il me tarde de leur donner de moi une autre opinion que celle qu'ils doivent avoir! Jamais cependant je ne me suis fait des illusions que je ne dusse pas me permettre; mais je ne sais quel charme m'entourait lorsque je pensais à M"' Adélaïde, lorsque je revoyais les lieux où elle avait passé ; ce sentiment me suivait jusque dans mes étu-
des et dans mes livres. Je n^ai été tiré de cet état que par mon séjour à Lausanne , quand j'ai compris le monde et ses distinctions, quand je me suis demandé ce que j'avais à espérer.
Le peu de mots qu'elle liie dit la dernière fois que je l'ai vue, étaient si sages et si doux ! ils seront une leçon pour toute ma vie ; il semblait qu'elle-même aussi eût quelque chose à regretter , un secret qui pesait sur son cœur. Elle , à qui rien ne semble manquer. Tous les jours je prie Dieu de la rendre heureuse comme elle le mérite; mais il faut finir; adieu, ma bonne mère......
8 mars.
Hier au soir, le ministre de Bavière en Suisse , qui a passé une partie de Thiver à Lausanne , annonça son départ. — M. de Lénans , dit-il , vous m'aviez parlé d'une prolongation de cotigé; je crois qiie je pourrai facilement l'obtenir ; vous me direz votre détermination.
•*-' Je suis fori tenté, M. le baros, de profiler de votre boDté , puisque vous trouves la demande convenable.
— Ah ! je ne prétends nullement, mon cber, vous donner un conseil. Vous savez qu'il y a eu une nombr^ise nomination d'offiders ; je vous apporte la liste.
— Donnez ! s'éeria avec empressement le jeune lieutenant* Le comte de Brème , capitaine ! il n'est que peu avant moi en rang.
— Peut-être n'est-ce pas le moment de se hisser oublier ; c'est ce qui arrive quelquefois 9UX absents. Si vous avez toujours le projet de devenir colonel.
— Oui , colonel ; c'était une fois ce que je désirais le plus.
— Ab! Gustave, s'écria Louise, que j'aimerais te voir colonel , avec la grande plaque de l'ordre.
— Cela m'arrivera à soixante ans, lorsque je serai cassé, couvert de blessures. Pourquoi faut-il que les biens de la vie soient réservés à la vieillesse, qui ne peut en jouir?
— Voîlà une observation très-juste que vous pourriez présenter au ministre pour quil se hâtât un peu. Du resle, vous me direz un mot avant mon départ ^ ajouta le diplomate en se levant. Si , dans un mois , #je vous trouve à Munich , peut-être pourrai-je vous être bon à quelque chose; je vous offre mes services.
Gustave resta les yeux attachés sur le papier. — * Il est cependant , dit-il à demi-voix ,
quelque chose que j^aimerais mieux encore que d^être colonel.
— £h quoi ! mon frère , penserais-tu à entrer dans la diplomatie ? Ah ! que je voudrais te voir ambassadeur ! Son Excellence M. de Lénans ! cela sonne bien.
— Mesdames , dit Gustave en s'adressant à M"' Dastrov^ et à ma fille, tirez-moi d^embarras ; que dois-je faire ?
Les deux dames s'excusèrent en riant de décider une a&ire au-dessus de leur portée.
— M"' Jenhai's, je vous en conjure; la chose est importante; que feriez-vous à ma place?
-«- Mais je crois que si je prétendais devenir colonel, je ferais ce cpi'il faut pour obtenir ce grade.
— Je voQs remercie du conseil) dit-il brusquement; j'en profiterai.
10 mar».
A Monsieur Jenhars*
Monsieur et digne ami ,
J'ai déjà cherché, dans une conversation que j'ai eu le plaisir d'avoir avec vous , il y a une quinzaine de jours , à jeter les premiers fondements d'une affaire que je tiendrais fort à mener à une heureuse conclusion.
Ce n'est pas sans motifs que je suis entré alors dans des détails intimes et confidentiels, que je n'aurais donnés à aucun autre qu'à vous; je vous ai dit , monsieur, mon désir que mon neveu, que je regarde comme mon fils , fit dans son pays un établissement honorable ; outre toutes
les qualités relatives au nom , à la famiHe ^ à la position dans ie monde 5 ec aa caractère de la personne qu'il est destiné à épouser, il est indispensable que celte jeune personne y joigne' un retenu de quatre à cinq mille francs au moins; revenu auquel je tiens, sans m'inquiéier beaucoup de la fortune subséquente , parce que les circonstances ne la rendront pas nécessaire.
Cela posé , monsieur et cher ami, je viens vous dire franchement que mademoiselle votre fille est la seule capable d'engager Gustave à renoncer au service militaire , et que ma famille et moi nous nous croirons honorés si vous voulez bien nous Faccorder, de même que je pense qu'il n'y aura pas de répugnance de votre côté à vous allier à nous.
Croyez que dans ce moment je ne perds point d^ vue ce Jenhars que les historiens nous disent avoir été à la suite de Charles m, duc de Savoie, en 1 532 ; ni Othon de Jenhars, sire de Blansermier, qui fut tué à la bataille de Granson ; vous priant, de votre côté, d'avoir la
MO
bonté de vous rappeler le petit résumé que j'ai mis dans le temps eatrevos mains sur les Parmélan de Fonzier , ainsi que la notice historique sur les Gourmelle du Poitou , qall faut se garder de confondre arec une famille du même nom, sortie de Flandre.
Je fris cette demande sans en avoir parlé à mon neveu, sûr de son acquiescement à ma volonté ; je crois que dans des affaires aussi dé* Iteates que celles^ qui nous occupent, il est bien de poser solidement les bases de la négocia* Uon, avant de la communiquer aux intéressés, et que ce n^esl pas à des jeunes gens qui peuvent être entraînés par le sentiment, à conclure ces points importants.
J'ai vu plus d'une fois des alliances désirables se rompre parce qu'on n'avait pas procédé avec Tordre convenable. Les projets de départ de Gustave, qui ne sont pas très-éloignés, m engagent à entamer dès ce moment cette affaire, pour que nous ayons le temps d'y suivre avec la maturité convenable.
Dans l'espérance de recevoir une réponse
ni
favorable , je vous prie d'agréer , monsieur , etc., etc.
A« Pabh^laii de FoHtlBR.
La lettre m'est tombée des mtins, cette wm* nière si diplomatique blessait tous^^ mes sentiments. Adélaïde n'étaitreile pas digne de pins d'entraînement, et de moins de calcul? On me demande ma fille, en ayant Tair de me faire nn très-grand honneur ; on exige que je donne tout ce que je possède j'c'est la manière de ceux qui se croient placés au premier rang : on ôie à un pauvre père sa fille, elle appartiendra à une autre famille; puis tout le monde viendra le féliciter sur ce brillant mariage.
Que m'importe une position si avantageuse selon le monde ! n'avons-nous pas trouvé 1^ bonheur avec une petite fortune? Et j'ai rejeté la lettre avec la volonté de ne plus m'en occuper^
Tai parlé à ma fille, ou plutôt je lui ai donné à lire la lettre de M. de Fonzter, sans faire de réflexions, désirant étudier sa première impression; j'ai vu bientôt un sourire de mécontentement paraître sar ^es lèvres, puis elle a rougi. — Vous avez répondu à cette lettre?
m'a-t-elle dit en me la rendant.
' — ** Pas encore, ma chère enfant, je voulais auparavant te consulter.
— Avez-vous pu croire que j^hésiterais un instant ?
— Que veux-ttt que je réponde?
— Que je ne suis pas assez riche pour avoir rhonneur d'entrer dans sa famille.
— Tu as éprouvé le même sentiment que moi au premier moment ; j'ai rejeté cette lettre avec dépit ; peut-être cependaoi faui«il attendre encore un jour pour en juger plus tran^ quillement. Moi-même j'ai beaucoup réfléchi à cette proposition, et je l'ai vue sous un autre point de vue; d'abord j'avais pensé à moi : ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Cette lettre serait
fort inconvenante de la part de M. de Lénans, mais l^écrivain dit^ue son neveu n^en a pas même connaissance.. — Cela peut être. — Tu connais M, de Fonzier, ses préteùtions ; sa réputation est faite; si la chose qu^il propose est avantageuse, si ce mariage doit te rendre heureuse, qu^iniporte la forme ; et ne peuL-on pas cédera quelques exigences,.péni])les il est vrai^ mais qui ne $ont pas insurmontables ? -r La somme quUl exigj^, J^Ja possède, je pui^ à laf rigueur là douqer^-^Pour^ttoiai-je désiré la fortune? c!est pour toi, ^u te sais ;r il me restera peu de chose , il /est vrai r mais on pep plus tard tout ce que je possède jo'esi-il pas à toi ? T— U me restera Vully, je pourrai y vivre, je serai seul.
Ah ! mon père, s^écria Adélaïde les larmes aux yeux^ et se jetant à mon cou, ne dites pas cela, moi vous priver de tout ! moi vous ôter les agréments de la vie ! Gomment pouvez-vous me le proposer ? Par fierté pour votre fille, par attachement pour elle, n^avez-vous pas été blessé du ton de cette lettre? On me
met à prix ; avant tout, on demande de Targent ; de pareils préliminaires ne promènent pas beaucoup de bonheur.
Voilà, dis-je, un moment où je déplore les pertes que j^ai faites; si j'éiais riche, tout se serait facilement arrangé; le manque de fortune donne de la défiance, ne nous laissons pas trop aller à ce sentiment. -^Et moi jesuis enchantée que vous ne l'ayez plus, cette fortune ; Taffirire la pins importinle ^ la vie dépendrait donc de quelques millIerB d*écits ! '
JSové oausAmiès quelque temps; pdis ou apporta une lettre thnbrée de Paris» C^ de M. dé Brandis, m'écriai-je«
—^1 ne parle pas d'argent, lui, dit Adélaïde.
Je pris la lettre et je lus ce qui suit :
c< La lettre, monsieur, que vous avez eu la bonté de m'écrire, m'a profondément touché ; l'assurance que nos anciennes relations ne seraient pas complètement rompues, m'a été précieuse. Je Tai reçue en Angleterre, mais j'ai attendu pour y répondre, d'être à Paris, où des affaires me rappellent.
» Ce n^esl pas sans regret que j^ai quitté mes amis d^au-delà des mers ; j^ai retrouvé chez eux ces habitudes reli(i;ieuses qui avaient entouré mon enfance, mais que j^avais pour mon malheur abandonnées : je me rappelle que lors de mon premier voyage, les mœurs austères des calvinistes purs, leurs manières exclusives et tranchantes, ne ni'avaienl pas laissé d'attrait pour cette doctrine; en revenant avec des dis« positions bien différentes, j'ai recomm quedéS principes religieux très -relevés n'ont rieii dliostile, €t que, quand Pesprit de tbarf té les aeconpagne, des (kMMsftes deénhes dififirents peuvent fort bien s'entendre. Je dois à M.
Barrow de comprendre ce que les épreuves peuvent avoir de salutaire, je lui dois un appui dont je ne faisais pas assez d'usage, un soutien dont le besoin se fait sentir à tous les âges, mais qui devient plus nécessaire à mesure que Ton avance dans la vie. Tant de mouvements contradictoires de notre cœur, tant-de regrets du passé, de blessures douloureuses , tant de souvenirs doux ou pénibles,
viennent se résoudre et s'expliquer dans une seule pensée 9 celle de Dieu, qui nous a placés dans ce monde, qui veut notre bien, qui doit
être notre refuge, et près duquel nous comprendrons un jour les choses dont il nous est difficile maintenant de nous rendre coinpte.
» Mes amis, les premiers, m'ont montré la convenance de revenir à ma vie habituelle, et de: rentrer dans le pays, où ma place est désignée. Il est temps,, en effet,ide cesser cette existence inutile* J'en sens le désir, il est des souvenirs auxquels je suis attadié ; je veux revoir le jardin que noos. cultivions ma sœur et moi dans notre enfance; je veux revoir le lieu où je conduisais ma mère déjà malade et souffrante; où nous avons eu tant de conversations que je me rappellerai seul. Dois-je laisser plus long-temps leurs deux tombeaux dans l'abandon ? Je veux aussi me rapprocher de la pauvre Marie, qui souffre de mon absence.
)> Il est une autre image qui s'associe continuellement à ce que j'ai eu de plus cher, celle d'une personne qui, avec tout le charme du
naturel et de la jeunesse, avec les formes les plus séduisantes, a été douée d^une ame généreuse. Elle a passé dans ma sérieuse demeure, et y est venue tout embellir. Le bonheur et la gaieté naissaient autour d^elle; elle me parlait de ma mère> qu^elle avait >si bien comprbe, et de ma bonne Amélie ; elle me questionnait sur leur compte ; elle m^écoutait avec intérêt; il me semblait qu'elle les eût connues. Âh ! qu^on sent de reconnaissance pour ceux qui aiment et qui honorent ceux que nous avons aimés ! Ce temps se représente à moi comme les beaux rêves d^ une félicité impossi* ble à atteindre sar cette terre. Elle a fait biidn . plus. Je ne puis comprendre encore les motifs qui Tont déterminée, mais j^ai dû m^imposer un affreux sacrifice. Quoi qu'il en soit, je la bénis de sa bonté, et je ne voudrais pour rien au. monde perdre ce souvenir, qui est tout ce que je possède de plus précieux.
» Je me rapproche peu à peu; quand je serai rentré dans ma grande demeure abandonnée, un jour peui-éire je vous reverrai ; un jour je
pQa)rrai profiter de l'intérêt que vous voulez bien me témoigner; vous le dimi-je? je oomple sur vous deux, je vous vois 9 me faia^ des illusions que je ne dois pas avoir? comme les mis de la fin de ma vie. C'est avec joie qse je vois arriver mie noi^relle époque de mon existence, qui 9 j'espère , sera moins sombre que la première ! Sans doute, les leçons de Texpérience m'auront été utiles ; j'ai compris que je devais une partie des échecs do ma vie à un caractère défiant et' inquiet ; il me semble que le temps, les circonstances, les réflexions, ont pu le modifier ; les grandes blessures font voir avec pitié les petites peines cpi'on se crée, qu'on caresse quand on n'a pas d'autres cliagrins, et qu'un peu de force et plus de soumission à la volonté de Dieu eussent tacilement écartées.
» Je vous remercie, monsieur^ des récits que vous voulez bien me faire de votre vie brillante et animée à Lausanne; mademoiselle votre fille est faite pour éire l'ornement de la société où elle vit; puisse-t-elle y trouver les plaisirs de
son âge et le bonheur qu'elle a mérké ; quelle que soit la destinée que la Providence lui ré* serve, tout ce qui la concerae sera Pobjet de mes ardentes prières.
19 II fout que je vous dise un mol de mon pauvre camarade Dumonier ; une lettre de lui, qui était allée me chercher à Brandis , et qui est arrivée par un long détour en Angleterre, m^a appris qu'il était dans la plus triste situation* Lisez ce qu^il m'écrit, vous Tavez connu, et la suite de son histoire pourra vous intéresser. »
Stîntt-Pâagic.
a II y a plus d'un an que nous sommes séparés ; hélas ! qu'aurai-je pu te dire ? le lieu d'où cette lettre est écrite t'apprendra tout; mes créanciers se disputent les débris de ma fortune, je les leur abandonne volontiers pour qu'Us me rendent la liberté ; mais, hélas ! que ferai-je de celte liberté ? sans état^ sans res-^ sources, dirai-jesans amis?
)> Il en étaîiun qui me donnait des conseils que
je n^ai pa& écoutés ; il a été justement blessé de la manière dont j'ai reconnu ses bienveillantes intentioni; il me répugnait alors d'accepter des secours, je me croyais des talents, des moyens de faire fortune ; mais tout cela s^est trouvé. bien peu de chose quand il a fallu en faire usage; il: est triste d'avoir à décompter sur soi-mâne , et de renoncer à Fidée qu'on s'était formée sur son propre compte. O Henri ! j'ai bien réfléchi depuis loi ; mon caractère s'est mari; ce n'est pas sans motifs suffisants.
» A mon âge, après une jeunesse dissipée, se trouver sans avenir, avec une santé détruite !
» J'ai eu des torts avec toi, tu ne prendras pas ce moment pour me les reprocher, lorsque tu verras la position humiliante à laquelle je suis réduit. S'il te reste un peu de cette amitié qui nous unissait autrefois, n'abandonne pas complètement un malheureux qui a besoin d'une main secourable pour le sauver du désespoir. »
— Cette lettre a déterminé mon départ.
Achille m'a paru sincèrement revenu des illusions qu'il conservait lorsque vous Tavez vu à Brandis. Une place modeste dans un des bureaux de Padministration , que j'ai obtenue , gr&ces à la protection de M. lé préfet du Doubs , remplacera l'avenir brillant qu'il se promettait. Quel est l'homme qui n'est pas trompé dans les rêves qu'il avait faits dans des jours de bonheur!
Cette lettre , que nous avons lue plusieurs fois, et qui a été un long sujet de mélancoliques réflexions, nous a fait complètement perdre de vue, à l'un et à l'autre, celle de M. de Fonzier, ainsi que la réponse que nous devions lui faire ; je pensais que nous nous en occuperions le soir, mais, à ma grande surprise, j'ai vu entrer Adélaïde, prête à aller passer la soirée chez M'"'' de Gourmelle ; je croyais que les événements du matin l'empêcheraient de sortir de chez elle ; au contraire, jamais elle ne m'a paru avoir autant d'entrain. Hélas ! n'a-t-on pas II 6
raison quand on accuse les femmes do légèreté? Toi, ma bonne Adélaïde, je f en croyais, je t^en crois encore moins susceptible qn^une au* tre; et cependant ce pauvre M. de Brandis, que de senlimeqt ! Sa lettre était si triste; j-'y ai pensé tout le jour ; il aimait véritablemeni Adélaïde, il l^aime encore ; il se condamne à une vie de regrets, et pendant ce temps elle s'amuse, elle danse, elle écoute M. de Lmians; peut-être a-t-eile trop écouté Albert. Ah ! les femmes !
Ce matin Adélaïde m'a dit : Et notre réponse à M* de Fonzier, je l'avais complètement oubliée, je ne m'en suis souvenue qu'hier chez sa sœur ; il avait un air diplomatique, il faut nous en occuper.
— Tu n'as donc point changé d'opinion ?
— Pas le moins du monde, mon père.
— Tu es parfaitement décidée?
— Plus que jamais ; puis elle s'est mise à plaisanter sur la possibilité d'obtenir un rabais
ISS
de M. de Fonzier ; elle a calculé jusqu^à quel point il abaisserait ses prétentions; enfin elle a cherché à deviner la personne à laquelle il s'adresserait lorsque nous lui aurions avoué notre pauvreté. Il y avait long-temps que je ne Pavais vue aussi gaie.
— Tu m'étonnes, Adélaïde, hier je t'ai vue émue, aujourd'hui tu parles de tout cela en plaisantant.
— C'est vrai, mon père ; d'abord j'ai été blessée, beaucoup trop sans doute, du ton de cette lettre. Ensuite , tous les sacrifices que vous vouliez me faire m'ont profondément touchée ; je vois maintenant la chose sous une autre face. Que m'importe que M. de Fonzier manque de lact, je lui pardonne du fond de mon cœur.
En conséquence, j'ai écrit one lettre fort courte, dans laquelle je dis que ma fortune ne me permet pas de disposer, en faveur de ma fille, de la somme que l'on demande, et qu'Adélaïde ne pensant pas à se marier, nous devions renoncer à l'honneur que l'on voulait bien nous faire.
iU
Nous avons profité d^nn beau jour pour aller à Yully , ce pauvre YuUy que nous avons si long-temps abandonné. Nous avons trouvé Jaques cultivant le jardin ; les carreaux exposés au midi sont en pleine végétation ; les hépatiques et les violliers placés contre les murs sont en fleurs, ainsi que les pêchers et les amandiers. La tranquillité de notre campagne m^a fait envie , après la dissipation dans laquelle nous avons vécu le mois passé. Au commencement de Phiver , le cercle de nos connaissances n'était pas fort étendu, mais il s'esi agrandi; les fêtes se sont multipliées; il était difiicile de résister à d*obligeantes sollicitations, a Vous ne pouvez, me disait une maitresse de maison , me refuser mademoiselle votre fille pour aujourd'hui ; mon assemblée perdrait tout son prix, w — Je voyais que même les personnes d'un âge mur recherchaient Adélaïde, aimaient à causer avec elle, et j'étais désarmé. En arrivant à Yully , j'ai
pensé avec regret à la manière douce et in^ time dont nous y passions la vie ; là au moins j^ai pu jouir quelques heures d^Âdélaïde, sans que des étrangers , des jeunes gens , des dames chargées de plumes , vinssent me Teqlever. Mais faut- il s^étonner qu^une jeune personne qui est bien accueillie dans le monde, en prenne le goût? Qui est-ce qui Ta amenée à Lausanne? Ne suis-je pas un étrange père?
J'ai vu avec plaisir que cette brillante demoiselle , si fêtée dans la société , a oublié à la campagne tous ses triomphes ; elle a pris sa serpe , elle a aidé Jaques , elle a arraché la mauvaise herbe; elle n'a plus pensé qu'à ses rosiers et à ses poules.
Nous ne. pouvions être si près de M. et de "i/P^ Guirand sans aller les voir ; c'est Adélaïde qui me Ta proposé ; il fallait un petit effort pour se présenter devant ce père et cette mère privés de leur fils ; mais n'auraient-ils pas pu être fâchés s'ils eussent su que nous étions venus à Yully, et que nous les eussions évités ? notre entrevue fut devenue toujours plus difficile.
embrassée en la serrant dans ses bras. — c< Ali ! pourquoi, a dit M"*^ Guirand attendrie, n'avez-vous pas voulu. «• Moi qui m'étais imaginée que vous aviez pour lui un peu... Vous êtes cependant allée le voir à Saint-Cergues , c'est ce qui lui avait tourné la tête; mais il n'est pas assez riche , il n'est pas assez élégant, il ne sait pas aussi bien dire que d'aatrès ; il n'y faut plus penser ; à la bonne heure, pourvu que celui que vous choisirez soit aussi bon et brave que mon pauvre garçon. -— ce Je te disais bien, s'écria M. Gùirand, qu^ils étaient toujours nos amis, et que cela ne changerait rien à la manière dont nous serons ensemble. Yois-tu, ils viennent passer seulement quelques heures ici, et ils ne nous oublient pas. Ne fallait-il pas aussi qu'il sortit de son village ? l'Angleterre n*est pas si loin. Dieu nous le rendra dans deux ans, avant peut-être. M. et M"® Jenhars l'aimeront toujours.*^) — « Ils l'aimeront ! je l'espère bien; il leur a fait d'assez grands sacrifices ; laisser un père et une mère âgés, et au moment où ils
ont le plus besoin d^un soutien; aller à je ne sais combien de. centaines de lieues , dans une île encore , où Tair doit être terriblement hu^ mide , et où le pauvre jeune homme n'entend pas un mot de ce qu'on lui dit ; joli pays, en vérité ! » — et Ci^ois-tu , ma chère amie , que nous ayons réellement droit de nous plaindre, et ne devons-nous pas, au contraire, remercier la Providence de tous les biens qu'elle nous a accordés. Cet enfant ne nous a pas donné un instant de chagrin. Un père et une mère peuvent-ils espérer de garder un garçon toujours à leurs côtés ? S'il eût été vicieux , méchant ; si nous eussions été obligés de l'éloigner nousmêmes ?..é » — a A cela, je n'ai rien à dire. Dieu dispose de tout pour le mieux ; on a bien besoin de cette pensée ; d'ailleurs, j'ai tort de conter tout cela à M. et à M"* Jenhars, qui ne lui ont pas demandé de s'en aller ; mais quand j*ai quelque chose sur le cœur, il faut que cela sorte. A présent, tout est oublié. M"^ Adélaïde, je vous aimerai toujours; je vous aime bien mieux que ces demoiselles de Gourmelle,
^ai foot, dit -00, les renchéries, et qni povrtant ne vous valent pas. Qoant à leur frère , dont on a dit de ceriaines choses, je ne le con« nais plus ; il y a huit ans que je ne Fa! va. ?> -*- « Ne juge pas si sévèrement ces demoisdles, ma chèr^ aorie ; sans doute, elles aimenf à s'^iuuser; à leur âge , dans leur position , il n^y a rien d^extraordinaire. Mats je suis sûr qu'elles seront d'excellentes femmes. Je regrette que Gustave ne se souvienne plus de son ancien instituteur; j'aurais désiré le revoir, car je l'aime tendrement; il est d'un charmant naturel. » — a Je suis persuadée j monsieur , dit Adélaïde , qu'il ne vous a point oublié , et qu'il serait heureux de pouvoir vous témoigner sa reconnaissance. » — ce Comme vous prenez vite sa défense! M"* Jenhars! » — ce C'est que mademoiselle est bonne, Julie , et qu'elle prend la défense des absents. » — « Adieu , mes amis , dit le pasteur en voyant que nous nous levions pour prendre congé ; recevez .nos remerciements de votre visite; nous en avions besoin, et elle nous a Jaît du
bien. Encore un mot sur ce qui s^est passé avant de nous séparer, et nous n'en parlerons plus. Tout ceci est sans doute une épreuve, et cependant qui pourrait dire que ce n'est pas pour le bien d'Albert, comme pour le nôtre ? Est-ce à nous, faibles créatures, à juger des voies de la Providence? Dois-je oublier, pour mon propre compte, les leçons que j'ai été si souvent appelé à faire aux autres ?Mon cher voisin, vous l'avez senti comme moi, si nous étions les maîtres du sort de nos enfants , dans notre tendresse insensée , n'écarterions^nous pas tout obstacle? nous déroulerions chaque feuille qui pourrait les blesser ; nous les comblerions de biens. Et cependant qu'est la vie , si ce n'est un apprenlissage , un moyen de nous épurer par la lutte et les épreuves , que Dieu cependant , dans sa bonté , mesure à notre force ? »
10 avril.
Nous sommes allés faire nos adieux ji M"* Dastrow , qui nous quitte ; le départ de
la princesse fait grande sensation ici ; deux voitures entourées de domestiques 9 le courrier déjà à cheval , rassemblaient les enfants à la porte; nous avons trouvé dans le salon tous nos amis. La gracieuse princesse disait à chacun quelque chose d^aimable; elle répétait que son séjour à Lausanne serait toujours un des temps agréables de sa vie; dès que M^'® Dastrow a vu Adélaïde , elle s^est élancée vers elle , et Ta conduite dans la chambre à côté , d^où elles sont sorties les yeux humides.
— ce Pauvre Pauline ! a dit Adélaïde en voyant la voiture disparaître ; je ne la verrai pé^ut-étre plus ; que je voudrais qu^elle fût heureuse ! Ces grelots me rappellent la course en traîneau que nous fîmes il y a trois mois; qu'elle était gaie en retrouvant les amusements de son pays, et maintenant la voilà partie ! ce temps a bien vite passé. )> — Nous sommes rentrés dans le salon , où le désordre des meubles annonçait une maison qu'on vient d'abandonner.
— a Je ne puis rester ici , a dit M"' Louise de Gourmelle; qu'un départ est triste! voilà
encore les lustres, les candélabres qai rappellent les fêtes de Phiver; mais celles qui nous recevaient si bien n'y sont plus; tout semble mort ici. Partons. »
Nous sommes allés le soir chez M"" d'Arlier.
M. de Lénans y a passé la soirée avec nous; ma réponse ne l'a point découragé ; il se pourrait qu'il n'en eût pas connaissance, car il n'est nullement embarrassé ; il était aussi gai que de coutume.
— a Je viens vous remercier, a4*il dit à ma fille, de m'avoir parlé de M. Guirand ; j'y suis ailé hier , et j'y ai passé une agréable journée. Je me rappelle que c^t hiver, lors de la chasse que nous fîmes avec M. de Blangy , sur le Jura, une nuit que j'étais en faction, attendant l'ours derrière un rocher, je m'aperçus que j'aidais au-dessous de moi le village de Yully ; la terre était couverte de neige ; le clocher brillait aux rayons de la lune; je vis de la lumière -à b cure, dans la chambre de M. Guirand ;i elle s'éteignit à rheure où ce brave homme sexou* che ordinaiirement; jélMnsti qu'il .anraft: été
nu
pitts iiajtttrel que je fosse venu donner une marque d^égards à quelqu'un à qni j'ai de grandes obligations, qu'à me morfondre à attendre une béte qui se moquait de moi. Je pris l'engage* ment de revenir à YuUy , non plus avec mon fusil 7 nais avec un de ces gros livres que M. Guirand aime tant; et cependant, sans vous, mademoiselle^ j'aurais quitté la Suisse avec le remords d'avoir manqué à un devoir.
Ce n'est pas sans crainte que je suis arrivé hier chez le pasteur; je m'attendais à en être froidement accueilli^ comme je le méritais; avoir attendu si long-temps pour cette légère preuve d'attention ! je préparais une foule de mauvaises excuses; mais, dès qu'il m'aperçut, il fit une exclamation de surprise et de joie ; il m7embrassa; il m'emmena dans sa chambre.
u J'aurais été fâché , mon cher ami , me ditil, que nous fussions devenus complètement étrangers l'un à Tautre; je l'aurais regretté pour TOUS comme pour moi. » J'étais confus de tant de bonté. Il voulut savoir tout ce ipe j'avais fait depuis que je Tavais quitté; il me
parla de mon père , des obligations que sa perte me laissait; il me donna des conseils si sages et si doux, quej'anai été profondément touché.
Sa femme avait d^abord un ton un peu sec et cérémonieux. — a M. de Lénans, dit-elle ^ qui est accoutumé à tant de luxe, trouvera sans doute notre diner bien mauvais. — Sois sûre, ma obère amie, que cela ne Tétonnera pas du tout. — Je vous assure, madame, que j'ai plus de plaisir à me retrouver à cette table , entre vous et M. Gnirand , comme il y a huit ans, qu'à celle de mon colonel.» En effet, tout ce que je voyais autour de moi, cette oham* bre à manger qui me rappelait tant de dhoses, les meubles, les ustensiles mêmes que je reconnaissais, et jusqu'à la bonne servante, me donnaient un entrain et une gaieté qui triomphèrent de la réserve de Af*^ Guirand, et nous nous retrouvâmes bienite comme d'anciens amis. « Il faut que je saisisse ce moment, kit dis*je, pour obtenir ma grâce de tant de noiéfaits que j'ai commis autrefois, et dans lesquels j'en*
traînais Albert , beaucoup plus sage que aïoi; j^avouai alors et la queue dé son chat que nous avions brûlée, et la cage du serin ouverte ^ et la bouteille d^encre. — Quand on demande son pardon, dit la dame, ce serait bien mal de le refuser. Le ministre riait de tout son cœur, etSusanne qui nous servait ne put s'empêcher de dire : • — ^ En vérité , M. Gustave, vous êtes toujours le même; vous rap^ pelez^vous le jour que je vous rencontrai dans le village avec mon bonnet et ma robe, tellement que je vous pris pour Jeannette; vous faisiez courir tous les enfants ; j'en ai ri souvent depuis, et quand je pense à vous, c'est toujours avec ma . coiffe.
Nous avons beaucoup parlé d'Albert; le père et la mère me l'ont recommandé. — Albert, leur db-je^ est plus heureux que moi ; il a une belle vocation qui lui donnera les moyens de faire du bien, tandis que , dans quelques jours , je vais me retrouver pauvre lieutenant, dans une garnison. — Vous ne retournerez pas en Allemagne ^ me dit la dame
en branlant la léle. — a Quand vous aurez quelque grand secret à nous communiquer, Gustave, vous ne nous oublierez pas , ajouta le pasteur d^un air significatif. » Je les assurai que je n'avais point de secret , et que j'en étais bien fâché. Je les quittai, regrettant de n'être plus en pension.
— Je sais que vous soignez bien les gens âgés, monsieur de Lénans^ditM'^^d'Arlier; on doit vous en savoir gré , vous qui êtes lancé dans le grand monde et qui y êtes si bien accueilli ; il est vrai qu'ici vous trouvez des dédommagements.
— Je vous assure, madame, que notre rôle, à nous autres hommes, est assez triste, avec notre attitude humiliée et nos figures noires auprès de ces dames si belles et si brillantes, qui nous accablent de leur éclat; nous avons le sentiment de notre infériorité; nous sollicitons .une autorisation, et quand on veut bien l'accorder, nous sommes heureux de nous emparer de cette main qu'on nous laisse un instant, mais que bientôt on aban-
ns
donne à un autre avec la même indifférence.
— Nous en rapportons des souvenirs trop vifs ; un mot , un sourire , nous préoccupent et nous suivent partout ; nous leur donnons une signification quUIs n^ont point; nous voyons toujours ces têtes charmantes, ces tailles élégantes , ces fleurs , ces rubans , ces étoffes nïêmes qui prennent tant de prix de celles qui les portent. Nous bâtissons des châteaux en Espagne; nous imaginons ce qui n'existe points et puis nos rêves s^évanouissent quand nous nous retrouv<Mis interdits et tremblants devant celle qui les a inspirés.
Ah 1 combien un mot, un seul mot, peut fiaire de mal.
Gustave disait cela d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant; il paraissait amuser beaucoup Adélaïde. N'aurait-elle pas été complètement franche avec moi ?
18 avril.
Quel changement dans mes idées ; iavec quelle persévérance une femme sait garder une pensée ei y suivre ! Mais je veux me rap^ peler avec ordre ce qui s'est passé, car tout est encore confus dans ma tète.
Avani-hier avait lieu la dernière fête de riiiver. M"^ liaday, qui habile une campagne près d'Oueby, avait attendu le printemps pour réunir la société. On étaii invité <te bonne heure, et la fête a commencé par nne proi»
menade sur le lac ; Tair, dTane extrême doii* ceur, annonçait le retour du printemps. Ce changement de scène amenait des impressions toutes nouvelles ; les souvenirs de Phiver s'é^ vanouissaient devant Paspect majestnen du lac et les émotions d'une superbe soirée.
Je considérais les montagnes élevées du Chablais, sur lesquelles se détachaient les voiles de quelques barques dorées par les rayons du couchant ; de Tautre côté, le soldil
près de disparaître, et Tombre du Jura s'avançanl peu à peu, tandis que les collines et les rochers de la Savoie resplendissaient de lumière.
— Âvez-vous été à Naples , monsieur ? me dit un étranger qui paraissait aussi absorbé par ce beau spectacle.
— Oui, monsieur.— Py ai passé six mois; il me semblait alors que je ne pouvais me figurer un paysage plus imposant que celui que j'avais sous les yeux, et maintenant je me demande si je ne préfère pas celui d'aujourd'hui. Voyez ces rives du Chsdiilais couvertes de villages de pécheurs , ces clochers brillants , ces châteaux en ruine qui percent au milieu d'une épaisse verdure , ces chalets au pied des rochers inaccessibles! Quel contraste entre ce pays ignoré et les côtes de la Suisse, entre la vie du cultivateur de La Vaux et celle du bûcheron et du chasseur de chamois qui s'abritent au pied de ces pics immenses !
Nous étions arrêtés en face d'une prairie qui descend au lac; de petites nacelles rem-
plies de jeunes gens allaient et venaient , traçant de brillants sillons , se rapprochant tour à tour des grands bateaux sur lesquels les dames étaient placées. Dans ce moment, un chœur de musique se fit entendre; cette musique , dont les sons continus fatiguent sonvent dans un salon , faisait sur le lac un effet tout différent. Chacun se tut et se livra aux impressions de cette belle soirée. Bientôt Ton vit les derniers rayons du soleil s'éteindre sur les cimes les plus élevées, et le paysage prendre une teinte uniforme. On regagna alors le rivage, et Ton trouva au port des voilures qui nous conduisirent chez M"* Linday.
Ses brillants salons étaient éclatants de lumières ; après qu'on eut servi une splendide collation, on se mit à danser; mais autant la première partie de la fête avait été belle, autant le bal fut languissant ; on commence à être fatigué de plaisir; on pense à la campagne; les étrangers quittent Lausanne ; on se sépare; M« de Lénans partait le lendemain pour Munich.
J'observai qu'il se tenait à l'écart, qu'il nedans^
pas^ utte seule fois , et qu^il oe s^approcha pas même de ma fiUe. Je pensai atrec satisfaction cpie ma carrière d^homme da monde finis* sait, et que ce bal serait le dernier auquel j'assisterais ; mais d'autres réflexions vinreat troubler mou cootentement. J'atais amené ma Allé à Lausanne; je lui avais donné Thabitude et le goût de la société. Elle avait été accueillie avec bienveillance ; elle y avait joué un rôle agréable. Retrouverait-elle Yully avec plaisir? Ces petits succès, ces scènes variées, ce mouvement de tous les jours, ne lui manqueraientils point ? Notre vie lui suflBraii-elle ? Malgré la simplicité de notre maison, la dépense de notre séjour avait été plus forte que je ne Pavais cru, et il ne me serait pas possible de la ramener Thiver prochain à Lausanne.
Enfin, je puis dire maintenant une pensée qui se présentait quelquefois tristement. Je ne lisais plus dans le cœur d'Adélaïde comme autre- Cois. Etait-ce la facilité de causer intimement qui nous manquait? Etaient-ce des sentiments qu'elle ne voulait pas laisser pénétrer ? Âurais-je
us
perdu sa confiance? Je ne retrouvais plus cette jeune personne si franche et si naïve. Une existencenouvelle Tavait-elle éblouie ? Avait-elle un intérêt qu^elIe craignait de m'avouer? Souvent je ne la comprenais pas. Mettait-elle de la vanité à ces petits triomphes que quelques femmes recherchent? Il est des choses qu'un père ne peut demander ; arracher de force des sentiments intimes, c'est impossible ; il Ëdlait attendre; mais j'attendais en vain.
Celle privation qui m'était si pénible, l'était-elle à ma fille ? s'éiait-elle aperçue que la même intimité n'existait plus entre nous? Attendait-elle d'être à la campagne pour me parler ? Aurait-elle quelque chose à me confier? la retrouverai-je telle qu'elle était en quittant yully?Du reste, elle était aussi amicale, aussi attentive pour moi qu'avant ; c'était une nuance imperceptible pour tout autre que pour un père ; mais elle, toujours si discrète, ne paraissait pas s'apercevoir que nos dépenses à Lausanne dépassaient nos rev^nus, elle n'en pariait pas ; 1^ plaisirs dii monde le lui faisaient-ils oublier ?
Lorsque nous revînmes de chez M*"^ Linday, on me remit celte lettre.
Monsieur ,
Pai appris, seulement il y a deux jours, la démarche que mon oncle a faite auprès de vous, complètement à mon insu. J^ai éprouvé un vif chagrin en lisant cette correspondance entamée d^une manière absolument opposée à celle que j^aurais désirée. Permettez-moi, monsieur, de venir vous en présenter mes excuses sincères. — Mon oncle avait deviné mes sentiments, je n^avais pas pensé à les lui cacher; le reste lui appartient, j^y suis entièrement étranger , je Fai ignoré long-temps ; de ma part une pareille démarche eût été inexcusable.
Je pars celle nuit pour Munich , je ne reviendrai pas de plusieurs mois ; mais il m^aurail été impossible de rester sous Timpression défavorable que vous devez avoir conservée de celte pénible affaire. Puis-je espérer, monsieur, que vous Toublierez ? yoilà tout ce que
je dois demander ; ce n'est pas dans ce moment que je me hasarderai à parier des vœux que je formais, mais que rien ne m'autorisait à avouer, et qui ont été si tristement compromis.
— (( Eh bien ! » dis-je à Adélaïde après avoir achevé la lecture de cette lettre.
— -« Eh bien ! mon père, je vois que le pauvre Gustave est innocent des demandes de son oncle, je Tavais toujours cru ; il faudra lui répondre que le mal n'est pas si grand, et qu'il ne doit pas se tourmenter d'une affaire a la* quelle nous ne pensons plus depuis longtemps. »
— a Voilà tout? »
— c< Absolument tout. »
-^ a Cette lettre ne change rien à ta détermination ? »
— a Absolument rien. »
— a Maintenant il n'est plus question d'argent. 9>
— c< J'ai toujours pensé que M. de Lénans n'y tenait point. »
— « Adélaïde, lui dis-je enfin avec vivacité,