CHAPITRE X
MOTIFS DBS ARBESTATIONS.
Le 17 septembre 1793^ la Convention nationale avait, sous la présidence de Billaud-Varennes et sur la proposition de Merlin (de Douai)^ rendu un décret ordonnant l'arrestation de tous les gens suspects qui se trouveraient dans le territoire de la République. Ce décret comprenait parmi les gens suspects^ les ci'dei'anl nobleSf les maris^ femmes^ pères, mères, fils ou filles, frères ou sœurs, et agents àiémigiés qui n'avaient pas constamment manifesté leur attachement à la Révolution. De plus il enjoignait aux Comités de surveillance d'envover au Comité de sûreté générale l'état des personnes arrêtées, avec les motifs de leur arrestation et les papiers saisis sur elles.
C'est en vertu de cette disposition que les divers Comités du département de l'Oise transmirent
à Paris^ sous forme de tableaux ^ les noms des détenus de Chantilly et les causes de leur incarcération. Nous avons parcouru aux archives de la préfecture de l'Oise ces divers tableaux , à l'exception toutefois de celui du Comité de Beauvais que nous n'avons pu retrouver jusqu'à présent^ et rien ne nous a semblé plus triste que cette série d'annotations mises en regard de chaque nom avec une habileté qui ne révèle que trop la haine profonde vouée aux classes élevées de la société. Ainsi toute personne qui faisait partie du clergé était taxée à priori de fanatisme, dUncii^isme et de liaisons suspectes : quelques prêtres avaient en outre à leur charge d'avoir refusé de reconnaître Vésféque constitutionnel; d'avoir continué à dire la messe ou d'avoir enlevé et caché les signes de la féodalité qui se trouvaient dans des églises.
Les nobles n'étaient guère mieux partagés : aristocrate et fanatique, telles étaient la plupart du temps les épithètes réservées à chacun d'eux. Un grand nombre furent en outre arrêtés comme parents d émigrés et sous ce prétexte, on faisait main basse sur des familles entières sans distinction d'âge. Les infirmités elles-mêmes ne trouvaient pas grâce devant l'inflexible rigueur des Comités. C'est ainsi qu'à ('ompiègne une dame Lacoche, que l'ordre d'arrestation déclarait sexagénaire, infirme et en démence depuis plusieurs années, n'en fut pas moins conduite
PENDANT LA RÉVOLUTION. tl5
à Chantilly et de là transférée dans une prison de
Paris.
Une autre habitante de la même ville, Mme £smangard de Boumonville^ également sexagénaire, fut arrêtée comme ayant favorisé l'évasion de son fils, alors qu'elle y était demeurée complètement étrangère. Ce jeune homme avait été arrêté lui-même au mois de septembre 1 793, comme noble, suspect et muscadin; bientôt après^ trompant la vigilance de son gardien, il était parvenu à s'échapper et s'était réfugié à Maubeuge où il avait pris du service dans le 3' régiment de dragons. Le Comité de surveillance de Compiègne s'était empressé alors d'écrire à celui de Maubeuge pour l'inviter à arrêter le fugitif, ajoutant qu'il serait « dangereux de laisser dans l'armée un homme pouvant distiller le poison de taristocra-lie n. M. Esmangard de Bournonville fut en effet remis en arrestation, mais on se garda bien de rendre la liberté à sa mère. Les autorités révolutionnaires d'alors mettaient en pratique le vieux proverbe, qui prétend que tout ce qui est bon à prendre est bon à garder.
Un peu avant Mme de Bournonville, M. Waranguin de Villepin figurait sur la liste pour avoir possédé avant la Révolution a une charge chez ïun des frères de Capet » et avoir refusé de porter la cocarde nationale.
Le même jour^ M. Charmolue était arrêté comme « notoirement suspect pour ne s'être jamais montré dans les fêtes civiques^ ni dans les assemblées primaires^ et pour ne s'être jamais montré dans la garde nationale que lorsqu'il y avait été contraint par la loi. »
Quant à Mme Pannelier dont le mari avait été seigneur d'Annel^ elle était accusée de « faire des prosélytes. »
Antérieurement, l'abbé Collet, qualifié « d'ex -chapelain de la chapeUe du ci-devant château du tyran, > avait eu à la suite de son ordre d'arrestation, la mention suivante : a aristocrate, apôtre du fanatisme, messe particulière. — Il ne s'est jamais montré aux fêtes civiques et aux assemblées primaires — prêtre insermenté disant des messes courues par les aristocrates et les fanatiques. »
De son côté M. Esmangard de Beauval ex-lieutenant des chasses, major de la place de Compiègne, s'était vu envoyer à Chantilly comme « aristoci^ate ; ennomi juré de la Révolution — oppresseur des citoyens sous l'ancien régime en sa qualité de lieutenant de capitainerie, vil esclave du tyran et tyran lui-même pour conserver un gibier vorace et dévastateur des propriétés. — Prévenu de correspondance avec les Tuileries et de complicité avec les chei^alicrs du poignard k la journée du 10 août. »
ASenlis, Mme de Pons, dont la fille a laissé une re-
lation de sa détention à Chantilly^ fut mise en arrestation comme « ex-noble^ ayant des relations aveeles prêtres rëfractaires à qui elle donnait retraite dans son château à Brasseuse. »
Mme de Vassy née de Girardin devenue depuis comtesse de Bohm, l'auteur des Prisons en 1 793, fut également qualifiée : « d'ex-noble, ayant des liaisons suspectes. »
En même temps qu'elle, on arrêtait M. Gayant, ex-avocat du roi au bailliage de Senlis, ex-conseiller d'Etat et on le désignait comme « suspect par ses liaisons avec les gens attachés à la maison de Condé et leur ayant donné asile dans son domicile, entre autres à la famille Antheaume et au nommé Bourgeois, cy-devant concierge de Cbndé, évadé au moment où l'on allait le mettre en arrestation. »
Enfîn à Noyon , pendant que toute la famille Richouftz était incarcérée parce que l'un de ses membres avait émigré, les familles de Seroux et Leféron subissaient le même sort et M. Sezille ancien lieutenant-général du bailliage devait son emprisonnement à ce seul fait « qu'il n'avait pas voulu se faire liquider pour son office. M
Quant à M. Margerin fils, ex-procureur syndic du district, le Comité de surveillance tout en reconnaissant qu'il avait bien rempli ses fonctions, lui reprochait d'avoir dit <* que Robespierre était un coupe-
jarret : » il n'en fallait pas davantage, à cette époque, pour être mis sous les verroux et même perdre h vie. Toute vérité n'était pas bonne à dire.
Nous avons eu un instant la pensée de reproduire in-extenso ces divers tableaux^ contenant les motifs d'arrestations des personnes conduites à Chantilly^ mais nous avons reculé devant cette trop longue nomenclature où se retrouvent forcément une foule de mentions du même genre. On aura pu du reste juger de leur caractère par les quelques extraits que nous venons de citer : ab uno disce omnes.