MAISON ALFRED MAME ET FILS, IMPRIMEURS
M DCCCC VI
Madame la princesse Amédée de (Broglie
A Monsieur le prince Amédée de' (Broglie
Hommage profondément respectueux
Chaumont, vue générale du côté de l’entrée.
PREFACE
des maîtres de la langue française au xixe siècle, en quête ! failli d’un cadre superbe pour une œuvre considérable, fixa son regard d’artiste et de lettré sur la rive gaucbe de la Loire et
1 fit de Chaumont le point de départ de son livre de Cinq-Mars,
émouvante évocation bien digne de la plume magistrale d’Alfred de Vigny. L’auteur s’était persuadé qu’à l’époque de Louis XIII, ce beau domaine fut aux mains du maréchal d’Effiat, et il plaça l’inoubliable scène des « adieux » sous ce toit où, pensait-il, les fiers symboles de la Féodalité étaient en mesure d’abriter une génération aux prises avec des aspirations nouvelles.
Le château de Chaumont n’est pas en droit de s’approprier cette scène connue de tous ; mais , hâtons-nous de le dire pour être simplement juste, son histoire offre une trame si riche de souvenirs qu’elle se refuse à ce qu’on lui prête une circonstance étrangère à ses annales, glorieuses entre toutes. Et c’est précisément la richesse de cette histoire qui a captivé notre pensée, avec non moins de puissance que la magnificence du manoir, vraiment princier, avait provoqué et retenu notre admiration. Aussi n’est -ce pas un roman que nous tenterons de
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dérouler sur ce théâtre merveilleux, mais bien une série d’événements qui ne doivent rien à l’imagination et ne relèvent que des témoignages documentaires, à la source desquels s’alimente la vérité historique. Pour ne pas emprunter leurs couleurs aux fictions du poète, les faits ne revêtiront pas moins un caractère très humain et fort prenant, qui o tire d’ailleurs l’avantage de présenter la résurrection fidèle d’un passé, dans lequel l’âme de la France a tant de fois tressailli au contactde nobles idées, de généreux sentiments et de fécondes initiatives.
Est-ce à dire que nous en ayons fini avec le peintre de l’épisode mouvementée dont nous avons parlé? Ce serait bien à tort. Si nous lui laissons la responsabilité de ses conceptions, nous admirons trop son talent pour ne pas lui demander ce qui est en notre pouvoir. Aussi bien, en dehors de toute action plus ou moins dramatique, le cadre dessiné par l’éminent auteur garde son charme pénétrant, et nous nous faisons un devoir de le reproduire :
« Vous avez traversé, dans les mois d’été, ce pays où l’on respire un air si pur dans les plaines verdoyantes arrosées par le grand fleuve. Alors vous aurez longtemps suivi la Loire paisible avec enchantement, vous aurez regretté de ne pouvoir déterminer, entre les deux rives , celle où vous choisirez votre demeure. Lorsque l'on accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse de perdre ses regards dans les riants détails de la rive droite. Des vallons peuplés de jolies maisons blanches qu’entourent des bosquets, des coteaux jaunis par les vignes ou blanchis par les fleurs du cerisier, de vieux murs couverts de chèvrefeuilles naissant, des jardins de roses d’où sort tout à coup une tour élancée, tout rappelle la fécondité de la terre ou l’ancienneté de ses monuments, et tout intéresse dans les œuvres de ses habitants industrieux. Vous croyez que cette vieille tour démolie n’est habitée que par des oiseaux hideux de la nuit? Non. Au bruit de vos chevaux, la tête riante d’une jeune fille sort du lierre poudreux, blanchi sous la poussière de la grande route; si vous gravissez un coteau hérissé de raisins, une petite fumée vous avertit tout à coup qu’une cheminée est à vos pieds; c’est que le rocher même est habité, et que des familles de vignerons respirent dans ses profonds souterrains, abritées dans la nuit par la terre nourricière qu’elles cullivent laborieusement pendant le jour...
« Mais la rive gauche de la Loire se montre plus sérieuse dans ses aspects; ici, c’est Chambord que l’on aperçoit de loin, et qui, avec ses dômes bleus et ses petites coupoles, ressemble à une grande ville
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de l’Orient; là, c’est Chanteloup, suspendant au milieu de l’air son élégante pagode. Non loin, un bâtiment attire les yeux du voyageur par sa position magnifique et sa masse imposante : c’est le château de Chaumont. Construit sur la colline la plus élevée du rivage de la Loire, il encadre ce large sommet avec ses hautes murailles et ses énormes tours; de larges clochers d’ardoises les élèvent aux yeux, et donnent à l’édifice cet air de couvent, cette forme religieuse de tous nos vieux châteaux, qui imprime un caractère plus grave aux paysages de la plupart de nos provinces; un joli village s’étend au pied du mont, sur le bord de la rivière, et l’on dirait que ses maisons blanches sortent du sable doré; il est lié au château qui le protège par un étroit sentier qui circule dans le rocher; une chapelle est (disons était) au milieu de la colline; les seigneurs descendaient et les villageois montaient à son autel : terrain d’égalité, placé comme une ville neutre entre la misère et la grandeur, qui se sont souvent fait la guerre. »
Or, l’histoire de ce monument superbe et des seigneurs qui font construit et habité, non plus que celle des événements qui ont marqué leur empreinte dans cette jolie région, mêlée à la plupart des grands faits de la vie nationale, n’a pas été écrite. Ce sera notre excuse de l’entreprendre sous le haut patronage et avec le précieux concours de Mécènes, qui ont le culte de tous les nobles souvenirs.
Et quels souvenirs ! Ils se présentent à nous si pressés et si pleins d’attraits que, avant de les rappeler avec toutes les circonstances qui les caractérisent, nous nous plaisons à les esquisser à grands traits, ne fût-ce que pour mieux éclairer notre marche à travers les siècles , parfois enveloppés d’obscurités difficiles à pénétrer. C’est, en effet, dans une ombre mystérieuse que, lentement, par le travail commun des classes élevées et des couches laborieuses, se constituèrent les foyers de la vie domestique, paroissiale et communale. Avant d’apparaître au jour, à l’instar des plantes plus ou moins robustes, l’énergie intime avait traversé une période ignorée dans les profondeurs du sol social. Pour Chaumont, c’est à partir du xi° siècle que les documents, non plus seulement rudimentaires comme à l’époque protohistorique, mais précis et d’une indiscutable authenticité, font entendre leur voix autorisée.
Sous la haute suzeraineté des comtes de Blois, la forteresse de Chaumont devint un point stratégique important aux mains de son seigneur Gelduin, ou Gedouin. Derrière les murs du castel saumurois, qu’il avait défendu vaillamment contre le redoutable comte d’Anjou
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Foulques Nerra, Gelduin avait mérité le surnom de démon de Snumur. A partir du moment où il reçut du comte de Blois Eudes II, rival de Foulques, le domaine chaumontois, Gelduin peut être considéré comme le Bon génie de Chaumont , et son histoire se lie intimement à celle de la contrée tout entière. Mais il était réservé à la famille d’Amboise de donner au château et à la seigneurie tout le développement que comportait une situation privilégiée. Trois d’entre ses membres portèrent le nom de Sulpice, six reçurent celui de Hugues, trois furent appelés Jean, sans parler de quelques prénoms divers. En ce qui les concerne, les seigneurs de Chaumont prirent une part brillante aux grands mouvements politiques et religieux du moyen âge, et on salue leurs exploits, en particulier dans la campagne de la conquête de l’Angleterre et au cours des croisades. Tandis que les chevaliers bardés de fer chevauchaient par monts et par vaux, parfois pour porter secours à l’opprimé et d’autres fois pour soutenir des luttes intéressées, les nobles châtelaines, Taumônière à la ceinture, répandaient les bienfaits et faisaient bénir une main habituée à panser les infirmités humaines. Les dames de Chaumont, dont nous saluons le bienfaisant passage, se rattachent aux familles de Jaligny, de Vendôme, de Saint-Yerain , de Beaumont et de Joinville, et une union enviée fit couler dans les mêmes veines le sang des seigneurs de Chaumont et celui des comtes de Blois, alliés à la maison royale d’Angleterre.
Au sortir de la guerre de Cent ans, quand la France reprit possession d’elle-même, une abondante et féconde réserve de sève chevaleresque , amassée au cours du moyen âge , s’épanouit sur la tige de Pierre d’Amboise, le confident de Louis XI. Avec lui, et surtout en la personne de ses enfants, l’histoire de Chaumont revêtit un éclat inconnu auparavant, qui rayonna jusque sur les cimes les plus élevées dans l’Etat et dans l’Eglise. Mais aussi, quelle merveilleuse couronne d’enfants le chevalier Pierre devait au dévouement de sa femme, Anne de Bueil, qui connut dix-sept fois les douleurs et les joies de la maternité !
L’aîné, Charles Ier, préluda à l’ascension glorieuse de la famille, qui atteignit son apogée avec Charles II : celui-là, le reconstructeur du magnifique château, et celui-ci, le grand maître dont les mérites et la réputation s’étendirent par delà les Alpes. Il est vrai que, parmi les lauriers cueillis par le grand maître, brillent en première ligne les avantages artistiques dont il dota les bords de la Loire et la France elle-même. Mais, dans ce concert harmonieux, une place tout à fait
à part revient à l’un des enfants du seigneur Pierre : j’ai nommé le cardinal Georges d’Amboise, dont la carrière trop courte fut semée d’œuvres parfois considérables, souvent généreuses, et toujours honorables pour le pays dont il fut le premier ministre.
Grâce aux excellentes qualités , aux rares aptitudes et à l’intelligente activité qui distinguèrent plusieurs des membres de cette famille , Chaumont fut un important foyer de culture littéraire et artistique, dont l’influence bienfaisante se lit sentir sur les divers points , du nord au midi , de Rouen et Langres à Poitiers et Albi. Prélats bien doués et richement dotés, — il y eut cinq frères portant la mitre , — gentilshommes et grandes dames , tous rivalisèrent de goût et d’empressement pour le développement des arts sous leurs formes les plus variées. Il suffisait, semblait-il, qu’on eût son berceau à Chaumont pour être appelé à fournir une carrière où le culte du beau occupait une place bien en rapport avec l’excellence de la situation. En particulier, Caillou et Dissay suffiraient à immortaliser le nom des prélats, qui de leurs palais d’été, d’ailleurs à des degrés variés, firent le rendez-vous des artistes dans les différents genres.
Le goût prononcé pour la littérature et pour les Muses parut avec distinction en la personne de Catherine d’Amboise, qui donna successivement sa main à Christophe de Tournon, à Philibert de Beaujeu et à Louis de Clèves, en laissant à sa nièce Antoinette le soin de recueillir l’héritage de cinq siècles. Celle-ci en partagea le brillant
Chaumont, la chapelle du côté de l’abside.
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fardeau avec Charles de La Rochefoucaull, et avec ce chevalier s’ouvre pour la seigneurie une ère nouvelle, qui la fit passer des gloires princières aux magnificences royales.
Catherine de Médicis lit l’acquisition de la terre de Chaumont, mais ce fut, semble-t-il, pour en faire l’échange contre celle de Chenonceaux. A cela rien de surprenant. Ce dernier domaine était en la possession de sa rivale, Diane de Poitiers, à laquelle la mort de Henri II venait de ravir son tuteur et maître, et Catherine, désireuse de légitimes représailles, convoitait la délicieuse résidence des bords du Cher. A celte circonstance particulière Chaumont doit d'avoir été successivement le domaine d’une épouse et d’une favorite de roi, et nous y trouverons l’occasion de rechercher, dans le monument, la part qui revient à Diane de Poitiers, jusqu’ici trop négligée sous ce rapport. D’ailleurs, si par hasard il nous arrivait de voir la preuve de scènes légendaires se transformer, du moins nous trouverions une compensation dans les souvenirs artistiques laissés par la séduisante duchesse de Yalentinois, dont le nom est associé à une fondation pieuse qui nous a été révélée par les registres paroissiaux.
Durant le second tiers du xvie siècle, la fdle de Diane, Françoise de Brézé, porta Chaumont dans la puissante famille de La Marck, et la petite-fille de celle-ci le fit entrer dans la glorieuse maison de La Tour d’Auvergne, si bien que le nom de l’illustre maréchal de Turenne, en la personne de son père le maréchal de Bouillon, seigneur de Chaumont, projette indirectement quelque reflet de son auréole sur cette résidence. Après le duc de Bouillon, Isabelle de La Tour, cousine de Turenne, la donna avec sa main à l’un des riches conseillers qui avaient été attirés en France par la fortune de Catherine de Médicis : j’ai nommé les Sardini. La seigneurie demeura près d’un siècle dans celte famille ou ses alliés. En 1699, elle fut acquise par Paul de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, dont la veuve, Henriette-Louise Colbert, la laissa à son petit-fils, le duc de Rochechouart.
Le xvii0 siècle fut pour Chaumont une période moins animée et moins féconde pour les arts. Mais, au siècle suivant, avec les Le Ray, le château redevint un foyer d’une admirable activité. Ce n’était plus, il est vrai, le mouvement de la vie chevaleresque, entretenu par la passion pour les armes et les exploits militaires. Les conquêtes pacifiques de l’industrie et de l’agriculture transformèrent le pays et méritèrent aux promoteurs du nouveau régime le titre de bienfaiteurs de la contrée. De son côté, le brillant artiste J. -B. Nini, devenu l'hôte
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de Chaumont et l’âme de la manufacture, excitait l'admiration générale, qui n’a pas cessé d’entourer ses œuvres d’une exquise délicatesse. Ses contemporains visitaient son atelier comme l’une des principales curiosités de la France; et quant à nous, en ses charmants médaillons, nous le bénissons tout spécialement de nous avoir conservé les portraits des seigneurs et dames de Chaumont, que nous serons heureux de placer sous les yeux du lecteur.
De tout temps, il avait été dans les destinées du château de donner l’hospitalité à des personnages de marque. A l’époque où Napoléon Ier montrait à Mmo de Staël son peu de sympathie pour le génie littéraire, du moins entaché d’indépendance à son endroit, l’éminente écrivain sut gré aux seigneurs de Chaumont de lui accorder droit d’asile. L’histoire du château y gagne une page glorieuse de plus, et ce n’est pas l’un de ses souvenirs les moins attachants que la publication du superbe livre De V Allemagne, qui fut pour notre pays une véritable révélation.
Ouvertes au xix° siècle sous d’aussi brillantes auspices, les annales de Chaumont ne pouvaient manquer de revoir des jours de splendeur, dignes des premiers temps. Après avoir été possédé par M. d’Etchegoyen et par M. le comte d’Aramon, dont la veuve épousa M. le vicomte de Walsli, fds de l’auteur des Lettres Vendéennes, le château est devenu la propriété de Mme la princesse et de M. le prince Amédée de Broglie, qui se sont attachés à lui rendre le grand caractère des âges chevaleresques, agrémenté de ce que les progrès modernes ont réalisé de plus séduisant et de plus confortable tout ensemble.
On comprendra dès lors que nous ayons été tenté par le charme des souvenirs et par la magnificence du monument , bâti dans un site merveilleux. Nous avons tout naturellement replacé l’œuvre dans le cadre qui lui va si bien, en la rattachant à l’histoire même de la province et de la nation. Le rôle considérable, joué par les seigneurs de Chaumont â diverses époques, notamment au point de vue du développement intellectuel, nous a porté à insister tout spécialement sur le côté artistique et littéraire, et nous espérons qu’on ne nous saura pas mauvais gré de la synthèse générale qui plus d’une fois servira de fond à notre peinture de la vie chaumontoise. D’ailleurs, pour ce qui est des coutumes et des usages locaux, nous n’avons pas négligé de les recueillir lorsqu’ils se sont présentés sur notre chemin, avec la conviction que les petits événements sont souvent le miroir le plus fidèle des mœurs et des croyances, des préjugés et des aspirations d’une époque.