‹ Le Château de Chaumont dans l'histoire et les artsChapitre 2 sur 68 · P RÉ F AC E · texte numérisé non relu

P RÉ F AC E

Après ce que nous venons de dire, il est à peine besoin d’indiquer les sources auxquelles nous avons puisé. Les travaux anciens et modernes sur l’histoire générale de la province blésoise , aussi bien que sur son rôle artistique et ses monuments les plus remarquables, nous ont servi de guide. Les archives du château de Chaumont, mises à notre disposition par l’exquise obligeance de M. le prince de Broglie, nous ont fourni, ainsi que les notes recueillies dans les dépôts publics par le savant M. Soyer, un fonds très sérieux, surtout au point de vue domanial. Nos recherches dans les archives municipales de la localité, pour lesquelles nous avons rencontré une parfaite obligeance, se sont complétées par le dépouillement du minutier de l’étude notariale de Chaumont, dont les actes depuis son extinction sont conservés dans l’étude de Me Laugier, à Montrichard, à l’extrême bienveillance duquel nous nous plaisons à rendre hommage. Nous avons d’ailleurs rencontré les mêmes facilités en ce qui concerne les archives privées et publiques de Blois. Les autres sources d'information de la capitale et de la province nous ont fourni des renseignements précieux, dont nous avons tiré le plus grand profit pour la rédaction et pour l’illustration de notre travail, ainsi que l'on s’en convaincra par les références que nous ne manquerons pas d’indiquer '.

Dans cette évocation d’un passé qui ne fut pas sans douleur et sans gloire, nous voudrions que notre récit, à l’instar d’un miroir accompli, reflétât avec une parfaite sincérité l’évolution historique dans ses causes et ses effets, et qu’il fût comme la peinture prise sur le vif de ce qui constitue les annales du château , des seigneurs et de leur famille, de la localité et de la région qui nous servira de cadre, tracé par la nature et par les événements: Du moins nous efforceronsnous de nous inspirer des principes supérieurs de la vérité et de la bonne foi dans leur acception la plus haute et la plus large.

En ses Essais , Montaigne, qui fut l’un des peintres les plus fidèles de son époque, parle de sa religion superstitieuse de « toute foy historiale ». « Je me suis défendu, dit-il, d’oser altérer jusqu’aux plus légières circonstances, ma conscience ne falsifie pas un iota; mon inscience, je ne sçay. » Aussi n'a-t-il pas assez de reproches pour

1 D’une façon générale, nous nous empressons de remercier tous ceux qui nous ont prêté leur appui. Nous ne saurions oublier le précieux concours que nous avons trouvé au point de vue de la typographie, aussi bien que sous le rapport des reproductions par le dessin et la photographie, ainsi que par l’héliogravure et la photogravure. Nos remerciements vont à chacun suivant la part qui lui revient dans cette collaboration, dont nous conserverons le meilleur souvenir.

PREFAC E

ceux qui se permettent « d’incliner l’histoire à leur fantaisie, de contourner et tordre la narration » en prenant ou omettant ce qui leur plaît, suivant leur « biais ».

Sans conteste, ce « biais » est la pierre d’achoppement contre laquelle l’historien a le devoir de se mettre en garde avec un soin tout particulier. Maintenant que l’on rivalise d’ardeur pour arracher aux sources les pièces les plus véridiques, avec une résolution décisive il s’agit de reviser les prétendues résurrections de l’histoire romanesque et d’y substituer définitivement la mise en œuvre absolument sincère et sans artifice — je ne dis pas sans art — des documents authentiques et autorisés. C’est avec cette conception, conforme aux règles de la justice et de l'honneur, que nous avons scruté le champ qui s’ouvrait devant nous, et c’est d’après cette méthode que nous essayerons de retracer les événements et les institutions, les actions dignes d’éloge et de blâme, les croyances et les préjugés, les idées fécondes, utiles à développer, et les erreurs, les abus à extirper, enfin les mœurs et les habitudes de la vie privée et publique, les coutumes de l’état domestique et social.

De ce faisceau de renseignements recueillis en vue de faire mieux connaître ce coin enchanteur du pays de « douce France », nous formerons la trame ininterrompue du récit. D’ordinaire, nous laisserons la parole aux faits eux-mêmes sans les envelopper du poids de considérations superflues ni du clinquant de périodes artificieuses. Le noble chevaliér, armé de pied en cap, ne doit-il pas se retrouver tout entier dans l’austère vision du moyen âge? Au surplus, à l'aurore des temps modernes, les arts, les lettres, les sciences et les divers éléments du progrès solliciteront vivement notre attention, et nous nous empresserons de leur accorder la place glorieuse qui leur appartient à tant de titres. Enfin, de nos jours, ce sera pour nous une très agréable satisfaction de constater le mérite des belles restaurations dont le château a été l’objet, et nous terminerons notre chevauchée de longue haleine à travers les gestes historiques, par une visite attentive du monument et des belles œuvres d’art renfermées dans ce merveilleux écrin.

Puisse notre travail n’êlre pas trop au-dessous de la réalité! Au milieu de cet horizon enchanteur où la Loire déroule ses gracieux méandres emmi les îles verdoyantes, il est difficile, en effet, de rêver rien de plus séduisant que le château de Chaumont. Ses tours géantes, ses toits élancés, sa chapelle aérienne, ses salles grandioses, ses magnifiques terrasses ombragées d’arbres séculaires surplombant le cours du

PRÉFACE

fleuve et son pittoresque coteau, profilent agréablement sur l’azur du ciel leur silhouette toujours ancienne et toujours nouvelle, et forment une alliance, on ne peut mieux assortie, de la vigueur du preux chevalier avec les grâces de l’exquise châtelaine. D’ailleurs, chacune des parties de cette somptueuse résidence sollicite la curiosité par des ouvrages intéressants sortis des mains de l’architecte, du sculpteur, du peintre, du brodeur, du céramiste et de leurs auxiliaires dans les divers genres, et, en même temps, elle évoque à la pensée de prestigieux souvenirs. A son tour, l’imagination s’abandonne au cours d’une rêverie pleine de suavité, cependant que du sommet des terrasses ou des cimes du superbe chemin de ronde, le regard se délecte volontiers, et sans se lasser jamais, des aspects délicieux de la grande vallée, et se promène à loisir, en amont et en aval, sur les bords riants du fleuve, d’ordinaire nonchalamment attardé parmi les grèves dorées.

En face des magnificences du château , de la séduction des souvenirs et du rythme enchanteur du paysage, d’un charme pénétrant dans son harmonie discrète, nous voudrions pouvoir tracer une esquisse qui répondît à la plénitude de beauté de l’original. Du moins, travaillerons-nous résolument pour que le tableau rende, le plus parfaitement possible, la vision d’un passé qui n’a pas cessé d’être une merveilleuse et très vivante réalité. L. B.

Catherine de Médicis, médaillon en cire au musée de Cluny.

La Loire, avec le village d’Escures et le pont, des terrasses du château.

A L’AURORE

Carnuti et flavi cærula lympha Liger.

(Tibullus, 1 ib . I, Elec/ia VII, v. 12.)

|’est au centre d’une contrée riante et fertile que s’élève cette superbe demeure, d’une allure à la fois robuste et élégante. L’organisme géologique de la région est constitué principalement par la formation tertiaire, dont l’étage moyen embrasse le terrain crétacé. Compacte en certains endroits, la craie, au sud de la Loire, est d’un caractère tendre, et l’épaisseur de la couche atteint environ cent cinquante mètres. Les coteaux sont généralement formés de cette craie tendre , dite tuffeau , avec des apports variés suivant les étages et enveloppés d’un sol meuble, qui est peu profond.

La vallée a son lit recouvert de sédiments dont les alluvions , presque toutes modernes, sont formées de sables et de limons argileux résultant de la désagrégation des roches. Le grand cours d’eau qui traverse le pays de l’est à l’ouest lui a donné sa physionomie définitive. Dès lors, les peuplades errantes ont été attirées et fixées

A L’AURORE

sur ses bords par la douceur du climat, par la fécondité du sol et par l'abondance des ressources cpie fournissaient les forêts aux épaisses ramures, aussi bien que les rives du fleuve aux ondes dorées auquel le poète de Mantoue n’eût pas manqué d’appliquer la blonde épithète de flavus. Il est vrai que le poète des Elégies, auquel nous avons emprunté notre épigraphe, tient pour les ondes « d’azur », dont il fait l’apanage du « blond » Carnute. Mais nous nous garderons bien de discuter des goûts et des couleurs.

La Loire — Aayyip, Liger, Le ire, d’après les anciens — se montre à nous escortée d’un groupe de tributaires empressés, dont les eaux fertilisent d’agréables vallées. Ces affluents, pour ne citer que les principaux, sont le Cher, la Sauldre, le Beuvron, le Cosson, la Cisse et le Loir.

Sur ce fond agréablement mouvementé, se détachent comme trois zones particulières. Au nord, se voit un territoire accidenté et agreste, le Perche, avec ses collines boisées et ses ruisseaux limpides ; au centre, se déroule un immense plateau, d’ailleurs quelque peu monotone, mais qui est un véritable grenier d’abondance : j’ai nommé la Beauce. Au sud de la Loire, s’étend la Sologne dont l’aridité silvestre et marécageuse se transforme progressivement par l’effort du travail de l’homme, notamment par la construction des canaux dits de la Sauldre et de la Sologne.

Or, entre ces régions variées et très différentes, il en est une qui jouit du privilège de goûter les avantages de ces trois zones, sans participer aux inconvénients qui peuvent en résulter. La contrée que nous appellerons chaumontoise avait ses plateaux recouverts de bois épais dont il reste, au sud, la forêt de Sudaie, d’ailleurs exempte des stagnations que l’on retrouve plus à l’est. Elle possède, dans sa vallée, une source de produits d’autant plus appréciables qu’ils sont plus faciles à réaliser, et, d’assez bonne heure, ses coteaux se couvrirent de vergers et de vignobles alternant avec les terres arables. Pour compléter les lignes du délicieux tableau, dessiné comme à loisir par la nature, l’ampleur et le pittoresque des horizons, d’une douceur infinie et d’une tonalité exquise, enveloppaient, dès lors, les collines et les vallons d’un charme dont il est impossible de se défendre et qui pénètre l’âme à mesure que l'on s'y attarde davantage.

Pour donner un nom à cette localité, un artiste eût sans doute évoqué quelques-uns des traits harmonieux de ce site enchanteur. Le peuple, qui est le facteur ordinaire des appellations topographiques.

A L’AUHORE

a emprunté la désignation de la localité à une circonstance qui l’a frappé particulièrement. Qu’est-ce à dire Chaumont? En France, un certain nombre de bourgs et de hameaux portent ce nom, et on connaît, notamment, Chaumont-en-Vexin dans l’Oise, Chaumont-les-Bois dans la Côte-d’Or, Chaumont-Porcien dans les Ardennes, Chaumontsur-Aire dans la Meuse, Chaumont-sur-Yonne , enfin, dans la Haute- Marne, Chaumont-la-Yille, et surtout Chaumont-en-Bassigny, ancienne résidence des comtes de Champagne. Tel site, comme au mont du Morvan, dresse vers les nues sa cime altière, et telle localité, comme Saint-Bonnet-de-Joux , dans la Saône-et-Loire, est fière de montrer le château de Chaumont-la-Guiche , belle résidence édifiée au xvi° siècle et remaniée depuis. D’ailleurs, sans sortir du Blésois, on rencontre en Sologne Chaumont-sur-Tharonne, et, sur la rive gauche de la Loire, la demeure qui fait l’objet de celte étude, que l'on appelle Chaumont-sur-Loire, et que pour plus de facilité nous nommerons simplement Chaumont au cours de notre récit.

Ce nom, au visage très expressif, il paraît aisé de deviner à quelles circonstances il doit son origine. On a tenté de le rattacher à calma, qui a donné « chaume », et à culmen, cime; mais il est plus conforme aux règles de la philologie d’y voir simplement un mot composé de deux termes qui impliquent l'idée de lieu élevé et dénudé. De fait, les localités qui gardent cette désignation sont situées sur les hauteurs, qu’il s’agisse de l’endroit du Morvan perché à plus de mille mètres d’altitude, ou de Chaumont-sur-Loire , dont l’altitude est de quatre-vingt-quatorze mètres au-dessus du niveau de la mer. Chaumont, après avoir été dans les chroniques du moyen âge Calvus Mous, est devenu Calidus Mons, dont la signification ardente a été figurée, au xvie siècle, par les rébus dont nous aurons l’occasion de parler.

Quoi qu'il en soit, les premiers habitants, adonnés aux exercices de la chasse et de la pêche, puis appliqués plus particulièrement à la vie pastorale et agricole, n’eurent pas de peine à se constituer des cases, bâties à l’aide de bois et d’argile, ou taillées dans le coteau, facile à creuser. Malgré les destructions causées par les progrès du déboisement, on peut encore rencontrer, çà et là, des vestiges des indigènes et des ouvrages que l’on est convenu de qualifier de préhistoriques, faute d’une désignation plus appropriée à l’évolution des sociétés primitives. Leur vie de plein air et leur existence domestique revivent dans les outils en silex taillé on poli, que l'on découvre en certains endroits. Leurs mœurs, leurs coutumes et leurs croyances conservent une expression bien des fois séculaire, mais toujours éloquente, dans

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les « pierres debout », dites menhirs, peulvens ou cromlechs, aussi bien que dans les nécropoles ou tombeaux, dits dolmens, et dont la plupart sont dépouillés de l’enveloppe de terre , qui formait un tumulus en recouvrant les chambres sépulcrales.

En cherchant bien, on a la satisfaction de retrouver quelque témoin de ces époques reculées, dressant sur l’horizon sa silhouette sombre et fruste comme les humains qui les élevèrent au milieu des landes et des bois solitaires. A l’endroit où fut l’ancienne forêt de la Garette, près de Pontlevoy, apparaît un robuste dolmen formé d’une vaste dalle

(4m70 X 3m20), reposant sur trois autres pierres debout.

Une vieille légende prétendait que la grande dalle tournait sur elle -même durant la nuit de Noël : aussi le nommait-on également Pierre- Levée, Pierre-qui-tourne et Pierre-de-Minuit. Le dolmen fut fouillé en 1823 par des élèves du collège, et l’on trouva dans le sol quelques ossements et des fragmentsd’épées de fer rouillées, dont on ignore la fortune. Depuis 1870, la couverture du dolmen est brisée en trois portions qui ont été rapprochées par les soins de M. l’abbé Bourgeois, de savante mémoire. C’est au midi du bourg pontilévien, à l'ouest de Thenay dont le clocher se découpe sur le ciel, et non loin du poétique ruisseau de Trainefeuilles frangé de massifs d’arbres, que le mégalithe est gravement accroupi sur le versant du vallon. Son ouverture, comme d’ordinaire, regarde l'orient., et des bouquets de plantes sauvages conservent les traces du tumulus qui enveloppait jadis la chambre funéraire.

A trois kilomètres environ, au sud, à l’orée de la Garette et près des vignes, on remarquait jadis une énorme pierre debout, dite la Pierre-Blanche et marquée sur la carte de Cassini; elle confinait a trois chemins et indiquait la limite des trois paroisses, depuis modifiées, de Pontlevoy, Monthou-sur-Cher et Bourré. A l’extrémité ouest de la forêt de Montrichard, se dressait la Haute-Borne, sur un plateau élevé de cent trente-six mètres au-dessus du niveau de la mer : c était le point de rencontre des trois paroisses de Montrichard, Chissay

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et Yallières-les-Grandes. On sait qu’à environ deux lieues de là, l’étang de Sudaie donne naissance à l’Amasse, qui se jette dans la Loire, à Amboise. Plus au sud, à Chissay, on a découvert, en 1897, un polissoir monumental (3m80 X 2m40 X lm) avec quinze encoches, et un autre plus petit ( lm X 0m60 X 0m50) avec deux rainures, tous deux en grès blanc teinté de rose. En remontant le Cher, à Monthou, dans les fondations et à l’intérieur de la haute tour du Gué-Péan , se dresse une énorme pierre debout. A un kilomètre vers l’est, au bois des Fosses-des-Besses, nom appliqué en Bretagne à des mégalithes, on trouve sur la paroisse de Vineuil-lès-Blois deux menhirs côte à côte, que pour cela l’on appelle Pierres-Besses, c’est-à-dire jumelles, comme on dit encore bessons ou jumeaux. A une lieue de Sambin et un kilomètre et demi au nord-ouest de Fougères, en allant vers Ouchamps, sur la rive droite de la Bièvre, on découvre un gué entre le moulin disparu des Sablons et la métairie de Fromenteau ; précisément à cinquante mètres de ce gué, se rencontrent cinq grosses pierres enveloppées de ronces, et celle qui borde le sentier d’Ouchamps au gué montre deux rainures; dans le pays on les appelle « Chapelle des Druides ». En outre, à quelque cinquante mètres à l’ouest, paraissait une autre pierre, aussi de grande dimension.

Ajuste titre, on s’attache de nos jours à conserver avec soin ces antiques survivants des âges primitifs qui furent les confidents des douleurs et des joies des ancêtres, et nous tenons à les recommander à la piété familiale de nos contemporains. En eifet, le Blésois garde encore assez de monuments mégalithiques pour qu’on veille sur leur sort. Indépendamment de ceux que nous avons signalés, on peut mentionner les dolmens de La Chapelle-Vendômoise , de Bernouville, de Villerable, de Saint-Hilaire-la-Gravelle , de Saint- Martin -des- Bois , de Nourray, avec tumulus et grand polissoir, de Bourges, de Huisseauen-Beauce et de Thoré, sans parler des menhirs et des polissoirs, non plus que de l’atelier de silex des Dorières, à Chauvigny, qu’il est intéressant de rapprocher du vaste atelier des bords de la Glaise, en Touraine.

Enfin, plus près de nous, à Thenay, à Lalleu, il suffît de rappeler l’intérêt considérable qui s’attache à la trouvaille de silex que l'on considérait, à tort ou à raison, comme les outils rudimentaires d’un premier autochtone et qui sont déposés dans le musée du collège de Pontlevoy. De son côté, le territoire de Chaumont n’a pas manqué de livrer aux chercheurs des souvenirs de ces origines. Çà et là, la pioche révélatrice a mis au jour des outils de silex, et le régisseur du château conserve, notamment, une série de

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haches taillées et polies qui évoquent la mémoire de l'aurore de la civilisation.

Mais ces vieux âges se sont évanouis successivement, et l’entrée en scène des Gaulois marque une étape sérieuse dans la voie du progrès au point de vue industriel et commercial, ainsi que sous le rapport domestique et social. Le pays qui nous occupe se trouvait sur les marches du pac/us des Carnutes et des Turons. Au témoignage de

César, chaque année les druides se réunissaient au pays carnute pour siéger en un lieu consacré, et là on voyait affluer de toutes parts ceux qui avaient des litiges à soumettre à leur jugement décisif1. Des auteurs, pensant qu’il s’agissait ici des « frontières », ont placé cet endroit sur la rive gauche de la Loire ; mais cette manière de voir a le double inconvénient de reposer sur une interprétation inexacte du sens des paroles de César, qui parle réellement du territoire carnute, constituant comme le centre de la Gaule, et sur une compréhension imparfaite des origines et du rôle des mégalithes, qui remontent à une époque bien autrement reculée que 1ère druidique ou gauloise. Du moins, le séjour et l’action des populations celtiques commencèrent à faire jouir notre contrée des avantages de la vie sédentaire. Les huttes, formées de bois et de terre, s'installèrent de préférence dans les endroits d’un meilleur rapport ou d’une existence plus commode. Au bord de la Loire, en particulier, les cabanes se dressèrent, sans doute, à l’abri d’un oppidum ou camp muni d’un large fossé sur le sommet du coteau, dont l’avancée présentait comme la disposition d’un triangle plus facile à défendre. Au témoignage de la tradition, des fouilles y auraient naguère fait découvrir un puits très ancien et des fosses mortuaires, dont certains squelettes

1 Ili (Druidæ) certo anni tempore, ia finibus Carnutum, quæ regio lotius Galliæ media habetur, considunt, in loco consecrato. Hic omnes undique qui controversias habent conveniunt eorumque judiciis decretisque parent.

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avaient le crâne scié, avec d’anciens ustensiles gaulois; et peut-être y trouvera-t-on, quelque jour, une sépulture révélatrice dans le genre de celle qui fut mise à la lumière dans la prairie d’Envernoy, à Sainl- Rimay.

Mais déjà le sablier des siècles marque l’heure de la conquête par les légionnaires romains. Les rives de la Loire, que le grand capitainehistorien Jules César appelle Licjer, sont d’abord émues par le fracas des armes, puis elles recueillent les bénéfices d’une administration tutélaire et d’une civilisation bienfaisante. En première ligne, la capitale du Blésois se prépare à jouer le rôle important qui lui est réservé. Du Bleiz celtique, assis à l’orée de la forêt dont les Gaulois tirèrent le nom de l’oppidum, les Romains avaient fait Blesis. En même temps que le vocable de la localité revêtait une forme plus harmonieuse, la cité elle-même se parait des édifices qui constituaient comme les éléments extérieurs, les organes et les symboles de la civilisation romaine. La demeure du comte, la basilique judiciaire, le forum et ses annexes étaient comme le noyau de la ville, d’ailleurs dotée des temples, des bains et des divers lieux de divertissements par lesquels les vainqueurs excellaient à s’attacher les vaincus, peu habitués aux raffinements d’un bien-être et d’un luxe que Borne avait reçus des contrées du Levant.

Le castrum des Romains se superposa à l’oppidum des Gaulois, ainsi qu’on l’a constaté à Nantes, à Angers, à Tours, à Amboise et dans vingt autres localités. Suivant la méthode stratégique de ces maîtres ès arts de Bellone, à la partie la plus facile à défendre du castrum, — d’ordinaire sur une éminence et à la pointe d’un promontoire déjà protégé par des escarpements et des cours d’eau ou de vastes tranchées, — ils installèrent la forteresse qui se transforma suivant les besoins et les habitudes militaires. Refuge rendu presque imprenable à l’aide de fossés et de tours, rondes d’abord, ensuite carrées au moyen âge (en attendant que l’on revînt à la forme circulaire), ce coin de la cité devint le siège du gouverneur et de la garnison, puis, à l’époque de la féodalité, la demeure du seigneur suzerain.

L’influence des conquérants rayonna sur la contrée entière, et l’on rencontre souvent des vestiges de leur occupation. Au midi, sur les rives du Cher, on connaît les restes intéressants signalés à Gièvres et Chabris, l’ancienne Carohriva. A l’est, sur les bords de la Loire. Suèvres, l’antique Sodobrium, a livré une remarquable série d’objets qui ne sont pas l’un des moindres attraits du musée de Blois. Mosaïque, vases usuels et de luxe, soit en terre, soit en verre, de grande ou de petite dimension, fragments de construction, sculptures,

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meules, ustensiles de toute sorte, et statuettes jadis entourées de religieuse vénération , constituent un champ d’études plein d’attraits et de révélations pour qui sait voir et comprendre.

Mais ne nous éloignons pas de la région qui fixe notre attention. Les épaves du séjour des Romains dans la conlrée chaumontoise

ne manquent jamais de répondre aux investigations éclairées. On y a découvert successivement de grandes tuiles à rebord , des débris de polerie, soit usuelle, soit de luxe, telle que celle dite samienne, des objets en verre, des restes de fonderie de métaux, et divers fragments d’ustensiles domestiques. La préparation du pain s’est manifestée dans la trouvaille des meules creuses, que l’on connaît. Si l’on avait besoin d’être fixé sur l’époque de ces témoins d’une parfaite véracité, on le serait de suite par la présence de monnaies, entre autres de bronzes cI’Antoninus, que l'on peut examiner, avec d’autres monnaies des différentes périodes, dans la collection de l’intendant du château.

Durant cinq siècles, la domination romaine donna au pays le caractère à la fois idéal et réflexe, fait de lumière et de générosité, qui a laissé une empreinte indestructible du nord au midi. Puis, les aigles impériales, impuissantes à protéger les étendards, furent emportées par le souffle d’une invasion venue du septentrion. La race franque, à son tour, allait graver en l’âme de la Gaule ses généreux instincts, ses sentiments d’honneur et ses aspirations vers une nouvelle conception sociale et religieuse. De la fusion intime de ces éléments appropriés dans une harmonie souveraine, devait sortir la nation française avec son génie, ses étonnantes qualités d’esprit et de cœur, ses initiatives puissantes et ses créations magnifiques dans l’ordre religieux et

Objets romains trouvés à Suèvres (musée de Blois).

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politique, aussi bien (pie dans la sphère des lettres, des sciences et des arts.

Pour avoir la clef de ces multiples manifestations, au lieu de discuter à perte de vue pour savoir qui l’emporte dans l’âme française de l’élément gaulois, latin et franc, il convient de grouper en un seul faisceau les trois éléments pour en étudier la féconde synthèse. Sur la vieille souche gauloise, qui constitue le fond même de la nation , les siècles ont greffé deux tiges d’une sève merveilleuse, et le suc nourricier de la souche, distribué par les canaux de l’une et l’autre, s’est épanoui en fleurs éclatantes et en fruits savoureux qui, loin de présenter un dualisme quelconque, sont la résultante logique de cet organisme admirablement pondéré.

Avec les nouveaux venus se constitua une organisation politique et sociale, qui eut pour fondement et pour pivot la propriété territoriale. Née avec le moi humain, la propriété plonge ses racines dans les profondeurs les plus intimes de l’âme et dans les lointains les Objets romains trouvés à Suèvres (musée de Blois.) plus reculés de la société.

Sous une forme ou sous une autre, elle a été la base de tous les Etats, qui en ont réglé les conditions suivant les milieux et les temps. Par un développement naturel, qui est une des lois de l’histoire, elle va du plus grand au plus petit, des domaines communs, publics et partant considérables, aux parcelles privées dont le morcellement est d’autant plus répété que le fond présente plus de ressources à l’exploitation. En même temps, par une évolution parallèle, la forme du gouvernement passa de l’oligarchie à la démocratie, et le suffrage populaire ac-

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quit une prépondérance en raison directe de la division de la propriété.

De fait, la nature porte l’homme à chercher un tuteur. Chez les Romains, le client trouvait un protecteur auprès du patron; chez le Germain et le Franc, « le fidèle » avait pour soutien celui dont il était le compagnon d'armes et suivait la fortune. Il n’y a guère que les évêques qui pouvaient écrire à Louis le Débonnaire : « En qualité de consacrés au Seigneur Dieu, nous ne sommes point, à l'instar des laïques, obligés de nous recommander à quelque patron. » Il n’en était pas de même du détenteur de terre allodiale. Son isolement, qui l’exposait aux coups des ennemis, lui suggéra la pensée de chercher un appui auprès d’un plus puissant, en aliénant son indépendance pour se constituer l’homme de celui-ci. Le courant se produisit surtout à partir du vic siècle; le démembrement de l’empire carolingien et les menaces d’hostilité du dehors favorisèrent le rattachement des alleux aux terres seigneuriales. Néanmoins quelques alleux conservèrent leur indépendance et continuèrent à n’ètre. chargés que des obligations imposées tout d’abord aux terres allodiales. Durant tout le moyen âge et jusqu’à la Révolution, il y eut des biens en franc-alleu, ou ne relevant d’aucun seigneur.

Sous celte nouvelle forme, la propriété fut également le levier de la souveraineté. Le possesseur du fief s’arrogea le droit de lever l’impôt, de rendre la justice, de faire la guerre et d’obliger ses vassaux à lui payer, en espèce, en nature et en exercice, les divers droits, quasi régaliens, qui constituaient l’apanage du fief. Au point de vue philologique, on a fait venir fief de /ides, foi, le vassal jurant la foi à son suzerain, et de feh-od, terre de service, à cause du service militaire dû par le vassal. Quoi qu’il en soit, c’est sous ce régime que, du xe au xme siècle notamment, se trouva placée la propriété soumise aux coutumes féodales. Le fief roturier ne jouissait pas de tous les droits que possédait le fief noble, et ce dernier avait les avantages de la propriété absolue au sens oii nous l’entendons aujourd’hui. Dans la suite, il était réservé à la propriété mobilière, favorisée par l’industrie, le commerce et les relations, de contrebalancer l’importance de la propriété foncière ou territoriale. En raison de cette organisation, la féodalité est, après la domination romaine, le .régime qui a le plus puissamment influé sur la formation de la France, et il ne faut pas chercher bien avant dans le sol pour y retrouver les racines de cet arbre gigantesque dont le tronc a disparu, mais dont les restes gisent sous terre, à l'instar des autres vestiges du passé.

Le fief, ou seigneurie de Chaumont, lui aussi, plonge ses racines

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clans le lointain des âges, et son développement suivit les principes de droit public qu’il nous a paru à propos de rappeler pour l’intelligence plus parfaite de l’histoire. Il se constitua sous l’égide des comtes de Blois, dont, à partir de l’ère carolingienne, on suit la dynastie qui fit très bonne figure dans les annales de la France. Au premier rang paraît Guillaume, dont la mort se produisit en 814, dans la querelle de Louis le Débonnaire et Lothaire; mais surtout l’attention se porte sur son lils, Eudes, qui mourut en 865 sans postérité, et sur son héritier Robert le Fort, cpii fut en même temps comte d’Auxerre et de Nantes, et que sa bravoure fît appeler le Judas Machabée de son temps.

Nous touchons ici aux premières origines connues de la vie religieuse et sociale dans la région chaumonloise : période pleine de mystère et de charme, enveloppée de clair-obscur, vers laquelle on se penche avec l’émouvante curiosité et le naïf abandon avec lesquels on s’incline sur un berceau qui renferme le secret de l’avenir. Il y a quelque soixante-dix ans, on voyait encore, à l’extrémité orientale du bourg, une fort vieille église, placée sous le vocable de Saint-Martin. La construction de la route amena la destruction de l’édifice sécularisé, et il ne subsista, sur le côté opposé de la voie, que le bâtiment servant de logis et encore connu dans la localité sous la désignation de <( prieuré ». Nous aurons plus tard l’occasion de parler de cette église, et, pour le moment, nous nous intéressons surtout à ses commencements. Or, si l’on interroge les chroniques médiévales au sujet de la désignation que cet endroit gardait, tant dans la langue populaire qu’au point de vue des relations féodales, on trouve qu’il s’appelait « Vacherie de la Comtesse », Vaccaria Comitissæ , peut-être parce que la femme d’un comte de Blois y avait entretenu une étable prospère. On sait, en effet, que les noms de lieux tiennent souvent à des circonstances de ce genre, et, sans sortir de la région, le vocable d’Escures, donné à un village sur la rive droite en face de Chaumont, vient assurément de la présence d’un relai sur la grande route nationale.

Cette désignation profane, la localité l’échangea contre un vocable religieux, et le lieu prit le nom de Saint-Martin. Quelle a été l’occasion de ce changement? On a tenté d’attribuer cette fondation au grand thaumaturge lui-même. C’est en pure perte. Les églises ou oratoires élevés par l’évêque de Tours étaient d’ordinaire placés par lui sous le vocable de martyrs, et c’est là une règle qui doit servir de guide dans la voie des recherches. Cependant il n’en demeure pas moins que la fondation remontait au cœur du moyen âge, ainsi que l’établit une chronique d’après laquelle, au xn° siècle, on considérait cette chapelle

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comme « fondée aux temps antiques ». Essayons donc de soulever le voile qui recouvre ces lointaines origines.

A la lisière des deux provinces de Blésois et de Touraine, sur la rive gauche du fleuve , qui en cet endroit coule assez près du coteau méridional, deux chanoines de la célèbre collégiale de Saint-Martin de Tours possédaient, au temps du roi Louis le Débonnaire, un domaine affranchi de vassalité, mansum indominicatum. Ces deux membres du chapitre martinien se nommaient Haganon et Adjuteur. Par leur testament, fait le 1er juin de la cinquième année du roi Louis, c’est-à-dire en 818, entre autres biens, ils donnèrent à la manse canoniale l’alleu qu’ils avaient au lieu dit Blidricus, avec les terres qui en dépendaient et les colons qui les cultivaient. L immeuble était situé, d’après la teneur de l’acte, in condila Pontilapidensi , que le docte Mabillon a traduit par canton de Pontlcvoy1. Tout naturellement une chapelle dédiée au grand évêque de Tours vint répondre à la dévotion des chanoines et des fidèles répandus dans la campagne. La « manse »

féodale et l’oratoire, comme il arriva d’ordinaire, devinrent le noyau d’un village qui reçut le nom de 1 illustre apôtre des Gaules et le conserva jusqu’à nos jours, comme un titre de la plus haute antiquité2. Dans la suite, les seigneurs de Chaumont, animés d’une particulière vénération pour l'abbaye de Pontlevoy, leur fondation, firent rattacher à celle-ci l’église de Saint-Martin. Cette dernière figure dans la série des bénéfices pontiléviens , énumérés par une bulle du pape Luce II, en 1144. De ce que le pouillé du diocèse de Chartres ne la mentionne pas, au siècle suivant, il n’en faut pas conclure que l'on cessât d’y célébrer le culte. On la nommait « l’église du prieuré », et, comme nous l’avons fait remarquer, lorsque Ton construisit, sur la rive gauche, la route départementale, vers 1835, on détruisit les restes de la chapelle martinienne.

Prieuré de Saint-Martin, rebâti au xve siècle.

1 Pancarte noire de saint Martin, f. 36. — Martène, Thésaurus auecdot., I, col. 20. - Annales ordinis S. Benedicti.

- Gallia Christiana, t. VIII, col. 424. Instrum. eccl. Blés. — Guérard, Cartulaire du collège des saints Pères de Chartres, t. I. Prolégomènes, dans les Documents inédits de l'Histoire de France.

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En ce temps-là, les comtes de Blésois et de Touraine voyaient les rives de la Loire reconnaître leur puissante suzeraineté, sans d’ailleurs qu’elle fût un obstacle à l’épanouissement de la vie féodale dans ses multiples manifestations. Robert le Fort, qui fut redoutable aux Normands, se reposait du clioc tumultueux des armes dans la douce affection de son épouse Adelaïs, dont il eut Eudes et Robert, qui partagèrent ses riches domaines, et une tille, nommée Richilde : le premier était destiné à porter la couronne de France, et le second devait joindre à son titre de comte celui d’abbé de Saint-Martin de Tours. Quant à Richilde, elle s’unit à Thibault, comte de Tours, et donna le jour à celui qui fut le comte Thibault que Ton a appelé « le Vieux », par raison de longévité, et « le Tricheur » pour cause de « feintise »; il lui était réservé, avec l’agrément du roi, de fixer définitivement le comté de Blois dans sa famille par l'hérédité. Thibault possédait, en outre, d’importants domaines à Montaigu, à Sancerre, à Vierzon et à Saumur, d’oii nous verrons partir le fondateur proprement dit de Chaumont. Les fondations pieuses qu’il établit conservèrent sa mémoire à l’ombre du cloître, plus sûrement que « le dongeon » qu’il bâtit au château de Blois; mais son humeur belliqueuse et, en particulier, sa lutte contre Richard, duc de Normandie, lui ont valu les sévérités de ses contemporains. En son roman, Robert Wace a écrit que Thibault

Chevalier fu mou preux et mou clievalerous,

Mes mou par fu cruel, et mou fu envioux,

A homme ne a femme ne porta amitié.

Le comte, dont la sœur, Gerburge, s’unit au duc de Bretagne, Alain Barbe-Torte, avait lui-même épousé Luitgarde, fdle du comte Herbert de Vermandois et veuve du duc Guillaume. De leurs quatre enfants, Thibault périt sous les coups des Normands, Eudes hérita du comté vers 978, Hugues obtint l’archevêché de Bourges, et Emma donna sa main à Guillaume, comte de Poitiers. Le comte Eudes, de son épouse Berthe, célèbre par ses aventures non moins que par sa beauté, eut, entre autres descendants, Thibault II et Eudes II, et, à sa mort, il reçut la sépulture dans l’abbaye célèbre de Marmoutier. Thibault II vécut peu de temps et mourut sans laisser d’héritiers. Quant à l’autorité des comtes, elle continua de s’affirmer, notamment par la frappe de la monnaie , et l’on en possède des règnes de Charles le Chauve , Louis le Bègue et Eudes. La variété de coin dans les pièces de Charles et d’Eudes accuse une fabrication prolongée. Ce sont des deniers et des oboles d’argent qui portent, d’un côté, le monogramme du roi avec la

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légende Gra/ia ou Misericordia D-I rex, et, de l’autre, une croix avec l'inscription Blesianis Castro

Cependant la puissance des comtes de Blois allait rencontrer une redoutable pierre d’achoppement dans l’humeur entreprenante des comtes d’Anjou, qui trop souvent transformèrent la province intermédiaire, la Touraine, en un champ clos, bouleversé par les dévastations que la guerre traîne derrière elle. Eudes et Foulques Nerra, ou le Faucon Noir, furent les deux principaux champions de cette lutte digne de fournir le sujet d’une épopée. Et c’est précisément au cours de ce duel gigantesque que s’ouvrent les annales féodales de Chaumont.

1 Revue numismatique, an. 1838, p. 348, 353, pl. XIII et XIV.

Cul-de-lampe d’une tour du château.

Chaumont, le château et le bourg', de la rive droite de la Loire.

Gelduinus , accepto Calvimonte, castrum ædiücavit et muni vit.

( Gesta Ambaziensiam Dominorum,p. 166.)

es marches du Blésois offraient une entrée trop facile aux incursions du redoutable Faucon Noir, qui avait eu l’audace de venir assiéger Blois et d’incendier les faubourgs avec l’abbaye de Saint-Laumer. Le comte Eudes, dont la prévoyance égalait la bravoure, résolut d’établir à la lisière de la province un rempart contre les menaces de son rival. On lui a attribué les ouvrages fortifiés de Bury, sur les bords escarpés de la Cisse , et de Montils, sur la rive gauche de la Loire. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on lui doit les origines du chastel chaumontois. Afin de commander la double voie de terre et d’eau, Eudes jeta son dévolu, à environ un mille en aval du hameau de Saint-Martin, sur le coteau abrupt de Chaumont qui lui parut un point stratégique excellent à tous égards.

Sur une sorte d’éperon de forme trapézoïdale, et qu’il isola du reste du plateau par un large fossé, le comte éleva un donjon tel qu’on entendait ce genre de construction vers la fin du xe siècle, c’est-à-dire en pierre de petit appareil avec le complément en bois. Il s’inspira sans doute de « la tour » que son aïeul avait bâtie à Blois. On peut, d’ailleurs, avoir une idée de cet ouvrage militaire par le donjon de Langeais, édifié par Foulques Nerra vers la même époque (984), et qui se composait d’une robuste tour carrée, encore en grande partie debout, et flanquée du côté de l'est d’un autre donjon plus petit dont on aperçoit les arrachements. Peut-être même celui-là était-il une réplique à celui-ci, ainsi que le fait supposer la série prolongée des luttes entre les deux puissants suzerains. Du moins, ce que nous savons de source certaine, c’est que le comte Eudes, qui trouvait dans le comte Foulques un rival digne de lui, entreprit d’attaquer le boulevard même du comte d’Anjou sur la rive droite de la Loire. Il faisait le siège du castellum langeaisien à l’hiver de- l’année 995, ainsi que nous l'apprend une charte datée du 12 février, en faveur de l’abbaye bénédictine de Bourgueil, en Touraine, et réussit à triompher d'une résistance opiniâtre et à s’emparer de la forteresse.

Le comte Eudes Ier fut secondé dans sa lutte contre Foulques Nerra par un personnage considérable, qui va jouer un rôle de premier ordre dans cette histoire. Gédouin ou Gelduin, Gelduinus , c’est son nom, descendait d’une famille de Normands, ex genere Danorum. Il avait le tempérament des hardis Danois, dont les audaces laissèrent une trace si poignante au cœur de la France, et tout porte à croire qu’il appartenait à l une des souches qui prirent racine sur les rives de la Loire. Son berceau, placé dans le crépuscule du xe siècle, s’enveloppe des ombres mystérieuses qui plaisent à l’imagination populaire. De bonne heure, il révéla un batailleur de race, et sa vaillance lui gagna l’amitié du comte de Blois.

Le jeune chevalier put faire ses premières armes au siège de Langeais, où sa présence nous est révélée par la charte dont il vient d’être question et dans laquelle sa signature suit celle des hauts dignitaires. Ce document offre une importance capitale, parce qu’il aide à fixer la date de la mort d’Eudes Ier, sur laquelle on est loin d’être d’accord. D’une part, l’acte authentique déposé aux Archives d'Indre-et-Loire porte la date 995 (a. s.) ; d’autre part, si l'on consnlte diverses pièces du cartulaire de Bourgueil, conservé au château de Pavée, on apprend que la comtesse Berthe était veuve en 996 ; et l'on peut encore préciser, grâce à un acte de Robert , successeur de Hugues Capet . qui décéda le 24 octobre de cette année. La conclusion logique est que la

mort du comte Eudes Ier arriva entre le 12 février et le 24 octobre de l'an 996.

Gelduin continua de suivre fidèlement la bannière des comtes de Blois. A leur cour, il était associé à tous les actes importants, et, en particulier durant l’année 996, son nom figure après ceux des comtes Thibault II et Eudes II, et de la comtesse Berthe, dans une charte de confirmation pour l’abbaye de Bourgueil. Son dévouement s’exerçait surtout l’épée au poing, et il ne le cédait à personne dans l'ardeur du combat : amis et ennemis en firent plus d’une fois l’épreuve. Au milieu de l’élite des chevaliers, qui trouvaient dans les luttes à main armée un aliment à leurs passions belliqueuses, aucun ne savourait plus volontiers la griserie des journées héroïques.

Le chevalier Gelduin prit une part très active à la célèbre bataille livrée dans la plaine de Pontlevoy.

Foulques Nerra, poursuivant le cours de ses succès et continuant de remonter la Loire, avait pris position dans un lieu fortifié. Sa victoire, pensait-il, devait lui ouvrir définitivement les portes du Blésois, ou tout au moins affaiblir pour longtemps son adversaire. C’est le 6 juillet 1016 que les troupes du comte Eudes II se rencontrèrent avec l’armée ennemie dans le voisinage de Pontlevoy. Dans la première partie de la journée, Eudes et ses chevaliers crurent rester maîtres du terrain ; mais, dans la seconde phase, la fortune leur devint contraire, grâce aux renforts amenés par le comte Herbert Ier, dit Eveille-Chien , à la tète de ses Manceaux. Le nombre des morts s'éleva, dit-on, à six mille. On a placé le lieu de la lutte à environ un kilomètre au nord-ouest du bourg, à l’endroit nommé encore Champ de la bataille. Dans un autre endroit, appelé Giffar ou Gy far, et disposé en forme de trapèze, à l'embranchement des deux chemins qui partent de Pontlevoy et conduisent, l’un à Monthou et l’autre à Bourré, on a trouvé, vers 1848, un grand nombre de squelettes d’hommes qui étaient assez jeunes, à en juger par la conservation de leurs dents ; les débris d’armes qui accompagnaient les corps semblent se rapporter à cette rencontre meurtrière.

Le souvenir du combat demeura dans les traditions du pays aussi

Plan de Saumur, le château ( vue ancienne ).

bien que dans les chroniques. Pour Gelduin, ce fut comme l’aube de sa carrière mouvementée, et ni lui ni les siens ne l’oublièrent. En effet, la famille du chevalier ne demeura pas indifférente au sort des combattants de Pontlevoy. Son petit-fils, Hugues, seigneur de Chaumont, avec lequel nous ferons connaissance plus loin, à l’occasion de donations aux moines de Pontlevoy, stipula que le lundi de chaque semaine on chanterait une messe et que l’on nourrirait à perpétuité un pauvre, pour le repos des âmes de Foulques, de Geoffroy et de ceux qui succombèrent dans la bataille. Selon la remarque d’un historien, il ne paraît pas que le couvent ait joui de la donation et que la fondation ait été réalisée, du moins en la forme indiquée par cet acte.

Quoi qu’il en soit, Gelduin avait fait ses preuves, et il eut dès lors la confiance absolue du comte de Blois, qui lui commit les charges les plus honorables. Aussi bien, par un retour offensif des événements, Eudes II ne tarda pas à porter le renom de ses armes jusque sur les terres de son rival ; il fit du château fort de Saumur, qui commande la vallée, comme un puissant rempart contre les entreprises de Foulques Nerra. Le commandement de la place fut confié à Gelduin, et le capitaine se montra digne du poste d’honneur. Ses hommes d’armes le secondèrent si parfaitement dans sa tâche offensive et défensive, que Foulques, paraît-il, ne passait jamais dans le voisinage sans s’écrier : « Fuyons le démon installé à Saumur : Fugiamus Salniuriense demonium. »

Que le château ait été sous la garde de Gelduin, ou bien, suivant un vieux chroniqueur, que le chevalier en ait possédé le domaine sous la suzeraineté d’Eudes, toujours est- il que le Faucon angevin s’était mis en tète d’y établir son aire. Une circonstance favorable se présenta. Gelduin avait conduit ses troupes au secours du comte de Blois occupé, un peu en aval de Tours, au camp de Montboyau ou Mont- Budel, à l’embouchure de la Choisille dans la Loire. Foulques Nerra marcha en toute hâte vers Saumur et s’empara de la forteresse qu’il fit hrûler. C’est en l’année 1026 que l'on place la chute du château saumurois.

De son côté, le comte Eudes étendit sa suzeraineté sur la Touraine, et elle apporta à cette province de précieux avantages, de nature à compenser les douleurs des luttes guerrières. Parmi ces avantages, figure en première ligne la construction du pont de Tours. Jusque-là, la ville n’était en communication avec la. rive droite de la Loire que par un double pont de bateaux, relié au centre par une île. Eudes, avec la conviction que « Dieu, dans sa sagesse, a établi les grands sur la terre pour faire des choses utiles à leurs semblables », entreprit de con-

struire un pont de pierres en face le château ou « arcis ». La charte est de l’an 1031 et porte la signature du comte, des membres de sa famille, ainsi que de plusieurs personnages de sa cour. Par son ampleur, sa beauté et sa solidité, l’œuvre fit l’admiration des contemporains et des âges suivants, et elle défia les injures du temps jusqu'à 1 époque de la construction du nouveau pont, au xviiic siècle. Le pont comprenait vingt- sept arches de portée inégale et disposées en dos d’âne, avec un entrepont qui se remplit d’habitations et une porte monumentale à l’extrémité. La gravure et le dessin nous ont conservé la structure de ce superbe ouvrage , dont les soubassements paraissent

basses.

Mais revenons à Gelduin.

Le comte Eudes II ne laissa pas son fidèle chevalier sans récompense, et lui offrit divers domaines dans la Brie et la Champagne. Gelduin, qui songeait à venger un affront, méditait notamment de reprendre Sanmur et d’enlever à Foulques les forteresses d’Amboise et de Loches; il préféra demeurer sur les rives de la Loire, et dit à son suzerain qu’il lui plairait de s’installer à Chaumont, dont il ferait comme un boulevard inexpugnable contre les incursions des comtes d’Anjou, Le guerrier, qui sentait bouillonner dans ses veines le sang danois, n’avait pas pris son parti de la défaite et préparait une revanche éclatante. Le a démon de Saumur » rêvait de quelque beau tour à jouer au Faucon Noir, et pensait que le rocher chaumontois, avec ses escarpements dont la racine plongeait dans la Loire, serait favorable à ses projets. Le comte de Blois, qui avait remis ce lieu fortifié à la garde d’un chevalier appelé Névole, s’empressa d’accéder au désir de Gelduin, et lui donna ce domaine, que le chevalier devait transformer de telle façon que nous avons le droit de le considérer comme fondateur et de lui appliquer le titre de « bon génie de Chaumont ».

D’ailleurs, Eudes II, dans sa gratitude pour les services et le dévouement de Gelduin, lui fit d’autres donations. En particulier, il lui donna en Touraine la seigneurie d’Ussé, sur les rives de l’Indre, et d’autres fiefs. Dans le Blésois, il lui octroya la dîme de Villebarou, Villa Barolii, domaine sur le chemin de Chaumont à Lalleu , et diverses rede-

encore dans le lit de la Loire, surtout quand les eaux sont

vances à Blois clans le quartier de la Brelonnerie. Parmi celles-ci, on relate le droit de biennage, qui se payait en nature, pour la nourriture des chiens, et le chasseur ne pouvait que trouver son compte à ce devoir seigneurial. Dans la suite, Gelduin étendit ses possessions dans les environs, et on lui voit des domaines à Montrichard. Dans cette localité, il détenait le fief de Nanteuil, et, sur le coteau élevé, il avait la seigneurie de Rabel-le-Noble , du nom de celui auquel il la confia; mais Foulques Nerra parvint à s’emparer de ce dernier fief et l'engagea à Rogier de Montrésor, non sans changer, paraît-il, sa désignation en celle de Montrichard.

Gelduin, avec l’agrément du comte de Blois, s’appliqua à fortifier et embellir sa demeure de Chaumont. Par des travaux en rapport avec les procédés militaires de l’époque, il accrut encore la puissance défensive cpie le castel empruntait à l’assiette escarpée du coteau et au voisinage de la Loire, qui formait du côté nord la meilleure des barrières. 11 faisait de Chaumont sa demeure de prédilection, en compagnie de sa femme Adénor, de sa fille Chana et de son fils Geoffroy ’. Auprès du chevalier Gelduin, dans la pénombre lumineuse de la forteresse éclairée par les étroites fenêtres en forme de meurtrières, se tenait, les patenôtres aux doigts et l’aumônière au côté, la douce Adénor, un regard au ciel et un autre pour les asiles de bienfaisance. En l’âme de leur fils et de leur fille , elle avait inculqué le meilleur de son esprit et de son cœur, tandis que le seigneur guerroyait auprès ou au loin, en des journées tour à tour désastreuses et triomphantes, toujours chaudement disputées et vaillamment soutenues.

Après les rives de la Loire, dont les horizons infinis semblaient parfois réveiller au fond de son âme les rêves d’atavisme qui y sommeillaient comme bercés par le charme d’une existence plus pacifique, le puissant seigneur, parmi ses autres domaines, sentait quelque préférence pour Pontlevoy. Etait-ce parce qu’il avait hérité ce domaine de ses parents, et que c’était son propre alleu, alodius, que lui aurait transmis un seigneur peut-être également appelé Gelduin? de fait, la pensée se reporte toujours, d’un essor empressé, vers les premiers souvenirs. Etait- ce parce qu’il y trouvait comme une retraite aimée entre ses chastels de Chaumont et de Montrichard ? Toujours est-il que plus d’une fois, en compagnie du noble seigneur et des siens, nous prendrons le chemin qui conduit des rives de la Loire à Pontlevoy.

Comme, de nos jours, l’on se plaît à remonter aux origines et que

1 Dans les documents anciens, on trouve le nom de la femme de Gelduin avec les diverses formes de Adénor, Adenors et Aenord.

l’on goûte plus particulièrement la pensée du poète de Man loue sur « le contentement de connaître les principes des choses », vous vous demandez sans doute quel est le sens étymologique de Ponllevoy. La désignation actuelle pourrait faire croire à l’un de ces ponts jetés sur une voie ancienne et qui fixa l’attention par son utilité, à l'instar de celui qui servait à la voie romaine de Tours à Poitiers, au lieu dit « Ponlà-\ oie ». De fait, elle s’accorderait bien avec l’appellation de Pons lapidensis.

Le pont dormant aura pu être augmenté ensuite d’un pont-levis avec ouvrage fortifié pour défendre l’entrée du castrum, d’où serait venu le nom de Pons leviatus, qu'il prend à partir du moyen âge. En réalité, les chroniques sont là pour attester (pie de bonne heure Ponllevoy eut son château fort, ainsi qu'une église dédiée à Saint- Pierre, et, à cause de leur proximité, la forteresse est qualifiée « castrum S. Pétri ». Geld uin, ainsi que nous le verrons, donna le bâtiment à des religieux, et cette construction traversa les âges.'

A ce sujet, au xvuT siècle, un bénédictin écrivait : « Il reste encore quelques masures de ce château ; il y avait une chapelle où sont enterrés nos fondateurs avec leur famille ; elle servait, en 1211, de chapitre à la communauté. » Et, dans un autre endroit, le même historien dit que Gelduin avait abandonné ce chastel aux moines, pour les loger; « qu’au xvnc siècle, il y avait un logis dans l’enclos du château Saint-Pierre, » dont il subsistait lesdites « masures ». Il déclare, au même temps, que la construction faite par l’abbé Pierre, au xme siècle, « s’étendait jusqu’au pont-levis, comme on pouvait le voir par les ouvrages qui restaient avant qu’on les eût détruits». D’ailleurs, à l’heure actuelle, dans la partie nord-ouest de l’abbaye, la tour ronde dite de Charles VII garde encore, insérés du côté de l’orient, des restes curieux d’un édifice à mur droit, qui semble appartenir à cette époque lointaine.

En parlant de Gelduin, nous lui avons appliqué l’épithète de « bon génie », et il ne le fut pas seulement pour Chaumont, mais

Tour de « Charles VII » à Pontlevoy et restes du moyen âge.

G E L D ü I N «LE BON GÉNIE»

aussi pour les environs et pour la contrée tout entière. Sans doute, son humeur belliqueuse ne s’était pas éteinte; mais l’àge lui avait apporté le tempérament que les ans mettent à l’essor des instincts les plus remuants. D’ailleurs, les sentiments religieux, entretenus par une compagne aimée, provoquèrent en sa conscience un réveil dont nous devons suivre l’épanouissement, en particulier par la fondation de l’abbaye de Pontlevoy.

Le château féodal avait d’ordinaire deux satellites d’inégale grandeur, gravitant dans son orbite. L’un, qüi le touche de plus près, est la chapelle faisant corps avec la demeure seigneuriale, ou peu distante, comme à son ombre, et qui, dans ce dernier cas, était parfois érigée en collégiale de chanoines. L’autre, d’importance plus considérable, était quelque couvent situé dans la région et dont les religieux recevaient les libéralités des gentilshommes, en retour des fondations et des œuvres pies qui leur étaient demandées par les bienfaiteurs. Ce monastère préféré abritait le plus souvent la dépouille mortelle des dames et seigneurs pour l’âme desquels les moines devaient prier ; hélas ! le vandalisme révolutionnaire a d’ordinaire brisé les tombes en jetant les cendres au vent; mais il arrive assez souvent que l’on retrouve dans le voisinage ou dans les musées les débris des monuments lunéraires, à moins que l’on ne recueille dans les collections de dessins la reproduction de ces œuvres, doublement précieuses pour les amis de l’histoire et de l’art.

L’abbave qui jouissait des témoignages de prédilection des seigneurs de Chaumont est celle de Pontlevoy, bâtie sur les confins de l’ancienne Touraine et du Blésois, à quelques lieues des rives de la Loire et du Cher. Son berceau , à l’instar de celui de plus d’une institution , est enveloppé des naïves conceptions de la légende. Un jour, paraît-il, que Gelduin guerroyait sur la mer, une tempête mit son navire et sa vie en danger. Au milieu du péril, sa pensée se reporta vers la chapelle de la Vierge bâtie dans le bourg de Pontlevoy, et il invoqua avec confiance le secours de la Reine du ciel. Marie lui apparut, revêtue d’un habit blanc comme la neige, et lui promit son assistance. De son côté, Gelduin fit vœu de transformer la chapelle mariale en une abbaye largement dotée. En souvenir du vêtement éclatant de la Vierge, on appela la chapelle Notre -Daine -des -Neiges ou des Blanches. Cette légende, il est vrai, ne fit son apparition que plus tard, dans les « Mémoires assez récens », au rapport d'un bénédictin du xvmc siècle, qui incline à voir l’origine de ce nom « dans la blancheur de la pierre dont est faite l'image » de la Vierge. Quoi qu’il en soit, les poétiques fictions 11e sauraient nous faire oublier les graves enseignements de l’histoire.

On était au cœur de la saison estivale. Gelduin, touché par « la grande bonté du Seigneur, qui nous invite à revenir à lui après les fautes commises », songea à « user des biens périssables et passagers, pour gagner les biens célestes et éternels ». En conséquence, suivant les expressions mêmes de la charte de donation, dont l’original se conservait au couvent, le chevalier de Chaumont résolut de faire un don au Seigneur et à la sainte Vierge, non sans faire remarquer qu’il a hérité ces biens de ses ancêtres, circonstance qui indique que, tout en étant de souche normande, Gelduin avait des attaches sur les rives de la Loire, oii peut-être mê'rae il avait vu le jour.

La donation en faveur du couvent comprenait des avantages de diverse nature. C’est d’abord l’église paroissiale de Saint-Pierre, église-mère ou chef, caput Pontisleviati , c’est-à-dire le bénéfice avec l’autel qu’il détient à titre de viguier, les dîmes, oblations et droits que la coutume attribuait aux seigneurs. Cet édifice continua de subsister au couchant de l'abbaye , qüi dans la suite comprit également des chapelles particulières, telles que celle de Saint- Michel, derrière l’abbatiale, et celle de Saint-Christophe, à l’entrée du couvent. Mais, selon la remarque du donateur, l’église de Saint- Pierre passera sous la dépendance de celle de Notre-Dame, qui devient la mère, l’église du monastère, et le don est fait « à l’exclusion de tout participant et libre de toute retenue à l’égard de l’évêque ».

En même temps, Gelduin octroya aux religieux les serfs des deux sexes qu’il avait à Pontlevoy, avec les coutumes et droit de viguerie, ou voirie, vicaria, en vertu de laquelle, au nom du comte, le délégué exerçait la justice, d’abord en affaires peu importantes, puis même pour les crimes, larcins, incendies, homicides, etc. Gelduin y ajouta l’abandon de ses droits sur quatre fiefs possédés par des vassaux appelés Aymeri Pyran, Thibault le Roy, Gautier Belsair, et Othelin, fils d’Adelelme de Civray ; la présence de ces derniers permet de constater que les surnoms, ou noms de famille, se substituaient alors progressivement aux termes, employés jusque-là, de « un tel, fils d’un tel », ainsi qu’il est dit pour le dernier des sujets de Gelduin. Dans la donation de ses terres de Pontlevoy, le seigneur ne réserva que certains fiefs de la cour Saint-Pierre, curia S. Pétri, qu’il laissa à son fds.

Le seigneur de Chaumont ne se contenta pas de dons en la localité de Pontlevoy, et tint à concéder aux religieux des avantages sur sa propre paroisse. Il leur bailla quatre arpents de vigne, avec la tierce

GELDÜlN «LE BON GÉNIE »

partie de son droit de pasnage ou glandée dans sa forêt de Chaumont, ainsi que le droit d’y faire paître leurs porcs toute la durée de la glandée. Bien que tenus d’ordinaire à l’abstinence, les religieux pouvaient, à certains moments de l’année, accommoder les légumes et le poisson avec de la graisse, au lieu de beurre et d’huile, et l’on sait que le concile d’Aix-la-Chapelle, en 817, avait réglé le temps où les bénédictins devaient se servir de cet assaisonnement. Enfin la donation comportait quatre arpents de pré sur les bords de la Cisse, non loin d’Onzain.

C’est le 11 juillet 1034 que Gelduin fit cette très importante fondation, en présence et avec le consentement de sa femme Adénor et de son fils Geoffroy. Il n’est pas fait mention de sa fille Ghana, qui était peut-être absente; en effet, les enfants eux-mêmes signaient à l aide d’une croix, et on y ajoutait leurs noms. A côté du seing de Gelduin on lit le nom de Quicheru, enfant : serait-ce un fils mort en bas âge?

Le religieux qui acceptait au nom du couvent est Ansbert, lequel fut le premier abbé de la nouvelle colonie. Sous le double rapport spirituel et temporel, afin de rendre l'acte valable et durable, il importait d’obtenir le consentement de l’évêque du diocèse et du comte de Blois, sous la suzeraineté duquel se trouvait le seigneur de Chaumont et ses domaines. L’acte se fit à Chartres, chef-lieu de la juridiction ecclésiastique, en présence de l’évêque Théoderic ou Thierry, qui donna son plein consentement, ainsi que le comte Eudes II, sa femme Ermengarde et leurs fils Thibault et Etienne, qualifiés « comtes », devant « un nombre considérable de témoins ». Au bas du document figure une grande croix autographe, qui peut être la signature de Gelduin, à moins que ce ne soit celle de l’évêque. Parmi les témoins, outre les précédents, nous remarquons que l’évêque était assisté de plusieurs membres du chapitre de la cathédrale, tels que le doyen ITardouin, le sousdoyen et chancelier Evrard, le chantre Sigon. le sous-chantre Etienne, le prévôt Guillaume, l’archidiacre Arnoul, les chanoines Eudes et Sigon, les prêtres Agobert et Hubert. Dans les rangs des laïques, nous voyons le vicomte Gilduin et son fils Hardouin, Hugues de Chartres, les prévôts Georges, Hilduin, Hubert, Aucher, ainsi que Hilduin, fils de llenaud, « vice -seigneur, » Hugues Le lloux, Nivelon, Aimeri et Girard Botel. Suivant la coutume du temps, la pièce s’achève par un formulaire dans lequel les malédictions du Ciel sont appelées sur ceux qui oseraient s’opposer à la donation ou en gêner les elfets. L'acte en latin se termine par la finale : « Fait à Chartres, le Y des ides de juillet, la troisième année du règne de Henri, roi des Francs ; » il fut confirmé,

dans la suite, par « le roi Philippe, la seizième année de son règne ». L’original, dont nous présentons un fac-similé, est conservé aux archives départementales du Loir-et-Cher h

D’après l’historien de Pontlevoy, il y aurait deux documents distincts. Le premier est la donation faite par Gelduin, dont « l’original est, dit-il, dans les archives » du couvent, dont le titre est « sans date et sans sceau », et dans lequel « à la place du sceau » (qui n’était pas encore d’un usage constant) « Gelduin appose le signe de la croix ». Le second, qui omet la donation temporelle, est la confirmation par l’évêque Thierry et par le comte Eudes II ; il porte la date du 5 des ides de juillet, la troisième année de Henri, roi de France, ou le H juillet 1034, et « l’original se conserve dans le charlrier », au rapport du docte écrivain dom Ghazal.

Le seigneur de Chaumont ne s’en tint lias là. Le 30 mars 1033, le chevalier Gelduin, sa femme Adénor et leur fils Geoffroy confirmèrent la fondation de l'abbaye de Notre-Dame de Pontlevoy dans un acte dont l’original est déposé aux archives du Loir-et-Cher2. L’acte fut ratifié, séance tenante, par Eudes, comte de Blois, de Tours et de Chartres, et par ses fils. La pièce indique la série des hiens de h abbaye sis à Pontlevoy et à Chaumont. De fait, en cette circonstance, Gelduin, non content de ratifier les donations précédentes en les reprenant plus en détail, concéda aux religieux le droit de péage que l’abbé affermait quatre sols, et celui de four banal. Il manifesta l’intention de faire d’autres libéralités, et laissa à son fils le soin de les accomplir. On sait que, entre autres biens, celui-ci donna au couvent l’église de Saint-Gervais, près de Blois. Dans la suite, à la demande de Geolfroy, le roi Philippe, « la seizième année de son règne, » confirma les largesses de Gelduin. L’original de l’acte de Gelduin n’était pas conservé dans le chartrier, mais on en possédait un vidimus de 1272 par l’official de Chartres.

L’œuvre était fondée ; il n’y avait plus qu’à l’organiser. L’on sait que sur cette souche vigoureuse allait pousser un arbre magnifique, destiné à enrichir la contrée de ses fleurs embaumées et de ses fruits savoureux. Comme premiers logements pour la colonie monastique, Gelduin laissa son chastel, qu’il accrût à l’aide des bâtiments nécessaires. Mais à quel couvent demander le nouvel essaim qui devait faire de Pontlevoy une ruche féconde en œuvres de religion, de science, d’art, de progrès et de civilisation au sens le plus étendu et le plus élevé? Gelduin avait jadis vu de près les bénédictins de Saint-Florent-lès-Sau-

1 Fonds de Pontlevoy. — Cf. Gallia christiana, t. VIII. Instrumenta, col. 412, 413.

2 Cf. Gallia christiana, t. VIII, col. 413, 415.

mur, où l’observance avait été rétablie, au siècle précédent, par AJmalberl, de Saint-Benoît-sur-Loire. Il demanda au supérieur Frédéric un groupe de religieux, avec un abbé. Bientôt il reçut Ansbert, originaire du Poitou, que sa piété porta à faire le pèlerinage de Terre- Sainte, non sans y courir de danger, et que sa régularité avait fait choisir pour prieur de Saint-Florent. Aussi vit-on régner toujours la fraternité la plus parfaite entre les deux abbayes. Ainsi qu’on le remarque dans les associations inscrites au martyrologe , chaque fois que décédait un religieux de Saint-Florent . le couvent de Pontlevoy disait durant trente jours les psaumes avec d’autres prières, et sept offices des morts. Un calendrier, mis à la fin d’un ouvrage de saint Augustin, et qui devait faire partie des livres apportés par les nouveaux venus à Pontlevoy, mentionne les dates de la dédicace et de la translation au sujet du patron de Saint-Florent, et cette circonstance indique bien l’intimité des rapports entre les deux monastères. En même temps que les logis conventuels, afin de donner à l’office divin plus de solennité, tout naturellement l’on bâtit une église plus importante, et la dédicace en était marquée au martyrologe le 19 octobre, jour où l’on célébrait l’anniversaire de cette cérémonie.

L’abbatiale de style roman , construite à cette époque , fut remplacée au xvc siècle par la vaste construction qui demeure en grande partie. Mais nous pouvons nous en former une idée par l’église paroissiale, qui appartient à l’époque du plein cintre , et dont le chevet et le clocher ne sont pas sans offrir de l’intérêt. De fait, dans celle-ci, à côté des réfections du xiT siècle et de l’ère ogivale, on pourrait peut-être, en telle partie de l’abside, retrouver les restes mêmes du xé siècle.

Le doux nom de la dame de Chaumont fut associé d’une façon très intime à cette fondation, et elle tint à honneur d’y contribuer cl’une manière louchante qui nous a été révélée par de précieux vestiges. Tandis que Gelduin soutenait par les armes la gloire de son nom et le patrimoine de ses aïeux, son épouse, l’aumônière au côté, consacrait ses journées à des œuvres charitables ou à de pieuses fondations. En particulier, elle se montra libérale envers l’église paroissiale, placée sous le vocable de Saint-Pierre. Dès les commencements et sous T abbatial d’Ansbert, c’est-à-dire entre les années 1034 et 1042, Adénor lit élever dans cette église un autel en l’honneur de saint Jean-Baptiste. Enlevée à la Révolution, la pierre qui gardait l’inscription commémorative a été retrouvée dans le sol, en 1841 , à l’occasion de travaux de restauration. Elle présente la forme d'un parallélipipède et porte

sur trois faces une légende en capitales romaines mêlées d’onciales. On lit :

-j- IN ONORE SACI [ .lOllN'Ts BACTISTE [ ISTE ALTARE SA | CRATCS EST IN TE N PORE | ANSBERTI PRIMI | ABBATI | ADENOR | FEMINA | FIERI | JUSIT IN TENPORE II ER RICO j REX 1

Adénor était tenue en haute estime par le comte Eudes et sa femme Ermengarde. Elle aussi douce et bienfaisante, la comtesse aimait à faire des heureux.

La réputation de piété et de savoir des bénédictins du « Grand Moustier », ou Marmoutier, porta plus d’une fois Ermengarde à demander à son mari de faire des largesses au couvent , en vue « d’obtenir des grâces célestes et le pardon des offenses pour les vivants et pour les morts ». « A la prière de sa femme, » qui lui rappelait que « les biens que I on a reçus sont destinés à être dispensés et non retenus », et que « l’aumône aux pauvres a la vertu d’effacer les fautes de l ame et de lui préparer la vie éternelle » ,

Eudes II lit plusieurs dons au monastère marlinien.

Le comte, dans « sa forêt de Chaumont, octroya aux moines de ce couvent la faculté de prendre le bois mort et vif, suivant leurs besoins ». Dans le voisinage de Tours, en la vallée de la Loire, il leur bailla « 1 eau de Font- Cher avec toute la pêcherie, le bois et des prés, libres de tout cens, à 1 exception de son vivier, situé non loin de celte eau, et qu’il retient ». Il s’agit ici de la fontaine de la Carre, située dans la commune de Joué, sur le coteau septentrional du Cher, d’où elle a pris son nom et qui, de ses eaux canalisées à travers

1 A cet égard nous ferons remarquer que M. de La Saussaye a commis une erreur en lisant « priori abbati » et en traduisant par « prieur abbé », ce qui ne présente aucun sens. Cf. Blois et ses monuments , 1873, p. 246, 247.

Église de Saint-Pierre, à Pontlevoy.

la prairie et sous la rivière, alimente encore l'ancien couvent de Saint François-de-Paule (avec jadis le Plessis), et aussi l’Hospice général de Tours. Le « bois » couronne encore le coteau de quelques vestiges, et les prés s’étendent au pied de la colline, le long de l’ancien bras du Cher. De la cité tourangelle, une voie antique y conduisait en traversant un pont pittoresque assez bien conservé, qui garde le souvenir du moyen âge. Plus tard, après l’établissement du grand pont sur le bras principal, Font-Cher céda la place à Pont-Cher, qui persiste toujours.

La donation n’eut pas lieu en l'année 1083, comme on lit dans une copie de Gaignières et de D. Housseau. C’est là une erreur qui se rectifie d’elle-même, par le fait de la mort d’Eudes en 1037. Comme la libéralité fut acceptée par l’abbé Ansbert, qui gouverna le couvent à partir de 1032, il est à croire que la charte originale portait 1033. De fait, par acte daté de 1037 et conservé aux archives d’Indre-et-Loire, on voit Eudes, comte de Tours, donner à Marmoutier « l'eau et la pêcherie de Foncber 1 ». La fondation, « faite à la prière d’Ermengarde et du consentement de leurs fils Thibault et Etienne, fut confirmée par le sceau comtal, en cire brune rougeâtre, sur lacs de cuir ». Suivant la reproduction laissée par Gaignières, le sceau représente Eudes à cheval et l'épée en main, sans légende apparente.

Gelduin, nous l’avons dit, avait une fille, Ghana, sur laquelle il avait concentré toute son affection, car, suivant la réflexion du poète, parfois « les coeurs de lions sont les vrais cœurs de père ». Au retour des chaudes équipées, il aimait à se reposer en sa compagnie, comme auprès d’une source pure. Adénor, sa femme, n’avait rien négligé pour inculquer à l’enfant les premiers principes de la morale chrétienne et de la douceur évangélique. D'un naturel primesautier et ardent, à l’instar de son père, Ghana éprouvait une inclination profonde pour la vie de grand air et les courses intrépides par monts et par vaux. Son bonheur était de parcourir la forêt à la poursuite de quelque fauve, ou de chasser, l’épervier au poing, dans la vallée et par les coteaux, librement ouverts à son activité. Adénor s’inquiétait quelque peu de l’entrain de la jeune fille et de sa passion pour ce qu’on est convenu d'appeler les sports. Gelduin la rassurait en lui montrant que ce beau feu était un héritage de famille, qui s’accordait bien avec les lois de l’honneur et de la chevalerie. Et puis, il y avait une compensation pour le cœur de la dame de Chaumont. Elle avait un fils, Geoffroy, que la nature avait paré de toutes les grâces enfantines, en lui donnant un tempérament, du moins en apparence, plus tranquille.

1 Archives d’Indre-et-Loire, IL 269.

L’agrément de ses traits, non moins que la distinction de ses qualités, lui valurent au foyer domestique le surnom de « Geoffroy la fille », qu’il conserva dans l’histoire.

Cependant Ghana et Geoffroy s’entendaient à merveille et faisaient la joie de leurs parents par les dispositions heureuses, que l’éducation développait sous l’égide de la foi religieuse, confiée au zèle d’un chapelain qui faisait partie de la famille. La jeune fille portait au front l’auréole du printemps de la vie, avec les charmes qu’il prodigue à pleines mains aux natures les mieux douées. Les seigneurs de haut lignage s’empressaient autour d’elle et lui présentaient à l’envi leurs hommages. Entre tous, elle distingua le chevalier Frangel, seigneur de Fougères, en Sologne, et lui donna sa main. Ce fut grande fête au château, dans le bourg et dans tout le pays, (pie le jour béni oii Chana, conduite à l’autel par son père, le vétéran des campagnes des rives de la Loire, unit son existence à celle de l’élu de son cœur, sous les voûtes de la chapelle seigneuriale, au milieu des chants et de l’allégresse de tous, non sans qu’une larme discrète perlât,' silencieuse, sous la paupière d’Adénor.

Par son renom de bravoure, de justice, et aussi de bienfaisance, le seigneur de Chaumont occupait un rang considérable parmi la noblesse du Blésois et de la Touraine. Aussi bien, Gelduin entretenait les meilleures relations avec les principaux personnages de son temps. Mais au fond de son âme de Danois sommeillait une vieille rancune contre les comtes d’Anjou. Un des adversaires les plus résolus de ces derniers, en particulier du comte Maurice, était Landri de Châteaudun, qui partageait la seigneurie d’Amboise, divisée en deux fiefs, celui de Chastel et celui de la Tour de pierre, auxquels on ajoute encore le « Domicile comtal ». C’était un allié tout naturel pour Gelduin, qui ne négligeait aucune occasion de soutenir les intérêts des comtes de Blois, ou de faire honneur à leurs institutions. En 1037, il signa l’acte de confirmation du don de Saint-Louans , près de Chinon , au couvent de Saint-Florent, par Thibault et Etienne, fils du comte Eudes II. Gelduin y est qualifié « seigneur de Chaumont », et, avec lui, signe un frère nommé Hervé. Au surplus, dans sa parenté, on continua de se montrer libéral à l’égard des bénédictins de Pontlevoy, ainsi que nous l’apprenons par un acte qui nous fait descendre la Loire de quelques lieues.

Par sa position au sommet du coteau septentrional du fleuve, la forteresse de Maillé, depuis Luynes, joua en maintes circonstances un rôle important. Elle fut augmentée au début du xn° siècle, et au xv° le château prit l’aspect général que nous lui voyons avec ses hautes

GELDUIN «LE 150 N GÉNIE»

murailles et ses tours rondes, en attendant que les âges suivants le dotassent de nouvelles et plus riantes constructions. En 1037, le château avait pour seigneur Hilduin ou Gilduin, qui, cette année-là, en même temps que son frère Hardouin, fit un accord avec Marmoutier. Vers cette époque, tout au moins avant le mois de juin 1040, la forteresse fut assiégée par Foulques, comte d’Anjou, entouré de nombreux chevaliers, et parmi ceux qui étaient engagés dans la lutte nous voyons le comte de Blois, Thibault II, fils d’Eudes II, ainsi que Sulpice de Chaumont et son frère Eisois, fidèles à défendre les intérêts de leur suzerain.

L’ardeur du combat, du moins aux heures d’accalmie, n’empêchait pas les hardis batailleurs de songer. aux pieuses donations, si même elle ne les provoquait point. Au cours du siège, « Gelduin, vicomte de Blois, » donna à l’abbaye de Pontlevoy, dirigée par l’abbé Gui, « toutes les redevances que lui payaient pour le bois de Sudaie [de Scutica silva ) les gens habitant dans toute la terre du couvent, » ainsi que le droit « d’y percevoir l’amende pour les délits commis en cet endroit ». En outre, il autorisa les moines à élever « dans ce bois une haïe, pour prendre des fauves, cerfs, sangliers, chevreuils et autres bêtes sauvages ». Déplus, il leur octroya « toute la terre qu’il avait dans son dominium et quatre arpents de pré , au lieu dit Yilliers-sur-le-Cosson , et deux familles de serfs, une à Blois et l’autre à Pontlevoy, Pontem Leveum ». En retour, les religieux s’engagèrent à célébrer, le lundi de chaque semaine , une messe à perpétuité pour le donateur et ses parents.

La donation fut confirmée par Thibault, comte de Blois, qui marqua l’acte du signe de la croix, en présence de nombreux notables, parmi lesquels Dodo de Saint-Aignan , le sénéchal Girard et son frère Henri, Hugues, prévôt de Blois, le viguier Rodolphe. De son côté, le comte d’Angers, Foulques, à la demande de Gelduin, confirma.de « son signe » la fondation en y ajoutant pour les porcs « le droit de pasnage » ou de glandée, « qu’il pensait avoir dans le même bois». Il était assisté, entre autres « fidèles », d’Ansau, son chambellan, de Geoffroy, chevalier de Chàteaudun, et de Thierry de Avarai. Au nombre des témoins, à côté de Geoffroy de Monnaie, de lhibault des Roches et de Hugues de Sainte-Maure, figurent Sulpice de Chaumont et Lisois. De ce que Sulpice est dit de « Chaumont », il ne faudrait pas conclure qu’il fût dès lors en possession du domaine; d’ailleurs, d arrivait parfois que les intéressés donnaient après coup leur ratification à un acte, en y apposant leur signature, pour bien montrer leur approbation.

Les circonstances de celle donation sont rapportées dans la conclusion de l’acte : « Fait an siège de Maillé, en présence des susdits. » Cependant le comte Foulques, malgré la concession faite au cours du siège du castrum de Maillé, jugea à propos de revenir sur sa parole. Les religieux se rendirent auprès de lui à Angers d’abord, puis à Tours, et lui offrirent en signe de paix un vase d’argent, qu’ils avaient acheté huit livres deniers. Le comte se radoucit et ratifia la donation en autorisant les moines à opérer le défrichement du bois, comme il leur conviendrait. Parmi les témoins, on voit Barthélemy, de File-Bouchard, et Barthélemy, prévôt de Tours. Cet arrangement fut ratifié par le fils du comte, Geoffroy dit Martel. L’original, conservé aux archives de Loir-et-Cher, est écrit sur deux peaux de parchemin cousues, et porte au bas un sceau de cire jaune brisé, sur lequel on peut lire : FulconJis andegav] ensis comitis] autour de la représentation du comte achevai, en costume militaire, et tenant au poing la lance avec un fanon.

On a remarqué l’absence du seigneur de Chaumont dans la pièce précédente. Son attachement invincible aux comtes de Blois ne lui permettait pas de se désintéresser de la continuation du grand duel avec les comtes d’Anjou, et son tempérament belliqueux s’en serait non moins mal accommodé. A moins (pie la maladie ou quelque obstacle majeur ne l’ait empêché de prendre part à cette nouvelle bataille, il y a lieu de supposer qu’il était éloigné de Maillé, précisément le jour où fut réalisée la donation en question, et ainsi s’expliquerait l’absence de toute mention à son sujet.

Quoi qu’il en soit, les rapports de Gelduin avec les comtes d’Anjou ne présentaient pas le caractère de sérénité qu’on leur voit du côté de Blois. C’était une alternative de bonnes et de mauvaises heures. Geoffroy II Martel avait enlevé à Gelduin divers fiefs au delà de la Vienne. Après qu’il eut remporté la victoire de Saint-Marlin-le-Beau, en 1041 , il lui rendit ces fiefs avec la dîme de Saint-Cyr, près de Tours, et Gelduin les remit à son fils Geoffroy, (pii en fit hommage au comte angevin.

A quelle époque le seigneur de Chaumont cessa - t - il de vivre? On est loin d’être fixé sur ce point. On a écrit qu'il mourut comblé d'années— presque centenaire — et d'honneurs, si bien (pie son puissant suzerain aurait récompensé ses mérites en le faisant vicomte. Le fait est, ainsi que nous l’avons constaté au siège de Maillé, que l’on voit un Gelduin avec le titre de « vicomte »; mais il s’agit de savoir si l’on est en présence d’une seule personne ou de deux personnages différents, unis, ou non, par des liens de parenté.

Au rapport de F historien dom Cliazal, l’on est autorisé à identifier

le seigneur de Chaumont avec Gelduin, vicomte de Blois. Après avoir cédé ses droits à son fds Geoffroy, il se serait retiré auprès des comtes de Blois pour y jouir des biens qu’il possédait dans cette ville, où il serait resté jusqu’à la fin de ses jours. De la sorte, ce serait lui-même qui, en avril 1046, signa la charte du comte Thibault en faveur de Marmoutier. Au surplus, dans un acte daté « du château de Blois, l’an 1064 (a. s.) le 26 janvier », sous « le règne de Philippe, en sa sixième année, et au temps de Albert, abbé de Marmoutier », on voit, aux côtés du comte Thibault, Gelduin « vicomte », avec Geoffroy de Chaumont1. Enfin le même Gelduin paraît, en l’an 1082, pour une donation analogue. D’après l’historien bénédictin, la mort de Gelduin arriva avant 1089, époque à laquelle le comte Etienne fît un don aux moines de Pontlevoy, sans que Gelduin ligure alors parmi les officiers.

Assurément, les .relations intimes et les services considérables qui rapprochaient Gelduin des comtes de Blois auraient pu engager ces derniers à lui conférer la dignité de vicomte, et ainsi s’expliquerait l’abandon fait à son fils et l’absence de son nom dans les chartes de la seconde moitié du xi« siècle, oii précisément l’on rencontre son héritier. Mais il importe de remarquer que la parenté du vicomte et celle du seigneur de Chaumont ne sont pas analogues. En outre, à moins de preuves, on n’est pas autorisé à prolonger jusqu’à cette limite la longévité de notre Gelduin, et il est plus conforme à la logique de les distinguer. Aussi bien, un historien de Touraine, qui a l’habitude de puiser aux sources, va même jusqu’à admettre deux Gelduin, à propos de celui qui nous occupe. Au sujet des possesseurs du célèbre château d’Ussé, sur les bords de l’Indre, il fait figurer en tête de sa liste : « Gilduin Ier (1004), seigneur d’Ussé, de Saumur et de Pontlevoy; Gilduin II, seigneur d’Ussé et de Pontlevoy, 10402. » Quant à nous, nous n’avons rien trouvé qui soit dé nature à infirmer ou à confirmer cette opinion, d’après laquelle le premier Gelduin serait vraisemblablement le père de celui qui fixe notre attention, et peut-être, pour cette fois, la distinction est-elle superflue.

Quoi qu’il en soit, et en attendant des documents décisifs, nous pensons qu’il convient de placer le décès du seigneur chaumontois vers le milieu du xi° siècle. Ce qu’il y a de certain, c’est que, d’après le Nécrologe, la mort de Gelduin, seigneur de Chaumont, arriva le

1 Bibliothèque nationale, f. 1. 5 4 4 1 3 , f. 37. Coll. Gaignières, Charl. Ma j . Mon. Tur. « Meslan » ; de même, au fol. 41, on lit : « Anno ab Inc. Dni M LXIHI , mense januario, VII Kal. februarii... « Meslan ».

2 C. de Busserolle, Dictionnaire géographique , historique et biographique d’Inclre-et-

Loire , 1884, in-8, t. VI, p. 337.

11 de septembre, et qu’en ce jour, à l’abbaye, on faisait un office solennel à son intention. Ajoutons qu’à Saint-Maur-sur-Loire , les moines célébraient un service pour la famille de Gelduin , sans doute en mémoire de quelque libéralité qui leur avait été octroyée jadis par le seigneur du fief de Saumur. Quant à la dame de Chaumont, Aénor ou Adénor, elle dut précéder son mari dans la tombe. Comme il n’est pas fait mention d’elle dans la charte de donation de la forêt de Sudaie, contrairement à ce qui arrivait d’ordinaire, on peut supposer qu’elle avait cessé de vivre à cette époque. Selon le Nécrologe, elle décéda le 21 septembre, jour où se faisait pour elle un service solennel dans l’abbaye. A cette occasion, le pannetier devait faire une distribution de gâteaux aux religieux : touchante coutume qui montre bien quel aimable souvenir la dame de Chaumont avait laissé après elle.

On ne sera pas surpris de l’incertitude qui enveloppe l’époque du décès de Gelduin et de sa femme, si l’on songe aux habitudes des anciens au point de vue de la chronologie. On ne comprenait pas l’état civil à la façon moderne et l’on n’attachait qu’une importance secondaire à ce que nous plaçons aujourd’hui en première ligne. Le nom reçu sur les fonts baptismaux servait à désigner les personnes, et, dans les obituaires, la date de l’année se perdait, pour ainsi dire, emportée par le cours des générations, qui d’ailleurs se transmettaient la mémoire des événements publics ou domestiques. La vie présente était considérée comme le prélude de la vie d’outre- tombe , et le passage du temps à l’éternité apparaissait comme l’entrée dans la pleine lumière de la Vérité, de la Justice et de la Beauté rayonnant sans déclin. Le jour de ce départ pour l’immortalité était appelé « Naissance », Natalis, et s’achevait, sans crépuscule, dans les splendeurs de la Vision béatifique. Dans le monastère, le scribe chargé de confier au parchemin le souvenir d’un décès se bornait à indiquer le mois et le j our. Gette mention suffisait à l’esprit et au cœur des religieux, comme elle répondait pleinement au besoin liturgique de déterminer les anniversaires et les dates des offices en même temps que des diverses fondations. A la place de ce laconisme, le chercheur qui chemine à travers le labyrinthe du passé préférerait assurément des indications plus explicites; néanmoins, il doit se féliciter de trouver ces quelques jalons pour diriger sa marche.

Au milieu des luttes du moyen âge, le moustier nous apparaît comme une oasis de travail et de paix. A l’ombre du cloître, on priait dans le calme de la solitude et I on dormait son dernier sommeil dans le murmure mélodieux des psaumes et des hymnes sacrés. C’était tout

à la fois la retraite dans la vie et le repos dans la mort. Chaque seigneur avait son couvent préféré, qu’il dotait de ses libéralités, et auquel il souhaitait confier sa dépouille mortelle, comme à un asile inviolable pour la fureur des luttes armées. L’abbaye de Pontlevoy avait été l’objet des faveurs des seigneurs de Chaumont; elle devait être leur nécropole. Adénor reçut la sépulture au couvent, et Gelduin vint reposer dans la tombe près de son épouse, l’un et l’autre accompagnés par les dévotes oraisons des moines, qui, chaque jour, avaient un mémento particulier pour leurs généreux fondateurs.

En jetant un regard d’ensemble sur l’existence du « bon génie » de la région chaumontoi.se et de sa compagne, on est frappé par leur physionomie très particulière. Le hardi Danois au tempérament d’aventurier et de batailleur avait senti son ardeur guerrière s’assagir progressivement au contact d’un milieu plus aimable, d’une religion plus humaine et d’un foyer domestique plus civilisateur. Le cri sauvage de la mêlée sanguinaire s’éteignait peu à peu dans la litanie attendrie de l'oratoire, aux dernières heures du jour. Et puis, une tombe de famille est toujours féconde en graves enseignements pour les vivants qui ne se laissent pas absorber par les soucis des réalités passagères. Sur cette tombe, en effet, avait poussé une tige absolument digne de la noble souche dont nous avons esquissé l'histoire.

Cul-de-lampe d une tour.

Chaumont d'après une gravure de la galerie du château.

GEOFFROY « REFFE FILLE

Gosfridum, miræ slrenuitatis virum, saplentissimum, qui pulchriludine etiam puellas pulcherrimas excellebat.

( Gesta Amhaziensium Dominorum , p. 166.)

ingulier rapprochement des destinées et des personnes ! A Gelduin le Danois, redoutable et redouté, cpie le Faucon Noir lui-même avait qualifié de a diable », succédait un chevalier que la beauté féminine de ses traits fit appeler Geoffroy la Fille. Sous des dehors différents, le seigneur de la gracieuse figure continua les qualités chevaleresques qui avaient marqué la carrière de l’auteur de ses jours. Aussi bien, c’était l’un des chevaliers les plus accomplis de son temps. La nature avait doté Geoffroy de tous les avantages du corps et de l’esprit. l)'une taille élancée et bien prise, d'une physionomie agréable et sympathique, il avait dans ses traits et dans son port tout ce qui donne le prestige et une influence décisive, non seulement dans l’entourage mais au loin. Une diction choisie et une éloquence naturelle rehaussaient ces dons et lui assurèrent une place d’honneur dans l’amitié des princes. D’ailleurs, l’élégance de ses manières, qui le fit surnommer « belle fille », au lieu de présenter

GEOFFROY «BELLE FILLE

rien d’efféminé, s’alliait à une mâle énergie et à une bravoure éprouvée qu’il fit paraître en toute occasion.

Les relations de Geoffroy avec ses hauts suzerains furent empreintes du caractère d’attachement qui n’avait cessé de régner dès l’origine. Le comte Thibault, qui succéda à son père Eudes II, dit le Champenois, en l’an 1037, contribua au développement de son autorité, en même temps qu’il assurait l’importance de sa résidence, formée, suivant les actes contemporains, de « la tour, du palais, de la cour et d’un courlils avec les hypocaustes », ou calorifère, pour le chauffage de la maison. Il épousa, en premières noces, Gersende, fille de Herbert, comte du Maine, dit Eveille-Chiens , et, en secondes noces, Alix de Crespi ou de Valois. Quant au seigneur de Chaumont, il n’était pas moins attentif à remplir ses devoirs vis-à-vis des comtes de Touraine, pour ceux de ses domaines qui se trouvaient dans cette province. A Geoffroy Martel, comte d’Anjou, qui avait fait la conquête de cette dernière, il rendit hommage pour un fief qu’il possédait en deçà de la Vienne et pour la dîme de Saint-Cyr près de Tours.

Geoffroy n’avait pas contracté de mariage et avait reporté sur sa sœur Ghana les sentiments d’affection qu’il gardait au fond du cœur. Quand celle-ci eut donné le jour à une aimable couronne d’enfants, le seigneur de Chaumont fit de ses neveux sa famille d’adoption. Surtout l’une des enfants, nommée Denise, devint sa pupille de prédilection. Lorsqu’elle fut nubile, Geoffroy lui donna pour mari un gentilhomme favorisé des dons de la nature et de la fortune, d’une famille qui joua un rôle important sur les rives de la Loire.

Le fiancé descendait de la double souche, très considérée, des seigneurs de Lavardin et de Buzançais. Hugues de Lavardin avait eu, de sa femme Adeline, un fils, Lisois, dit de Bazougers, qui épousa Hersende ou Hersinde , fille d’Archambaud de Buzançais , seigneur de Buzançais, d’Amboise, de Châtillon et de Villentrois en Berry. Lisois remplit près de Foulques Verra la charge de sénéchal, puis fut attaché à la descendance de Gelduin. A l’époque qui nous occupe, le château de Chaumont, dont la masse imposante dominait l’horizon et commandait la vallée, avait Lisois pour gardien ou capitaine.

Vers le milieu du xie siècle, le capitaine Lisois, en vue des biens spirituels propres à sa personne, à sa femme et à ses enfants, et suivant le désir de ceux-ci, fit un don à l’abbaye bénédictine de Saint-Florentlès-Saumur. Il remit à toujours aux religieux son droit de tonlieu ou de péage sur toutes les marchandises à transborder par le dit lieu, soit par eau, soit par terre; personne n’aura le droit d’inquiéter les bateaux des moines qui passeront par le port de Chaumont. Pour con-

GEOFFROY «BELLE FILLE

fîrmer la libérale concession, les religieux firent présent à Lisois d un cheval d’une valeur de soixante sous. De son côté, le capitaine par avance n’hésita pas à condamner à une amende de mille sous d’argent celui qui tenterait de porter atteinte à ce contrat. 11 signa l’acte de sa main, du signe de la croix, en présence des témoins : « Harsinde, sa femme; Sulpice, son fils; Hugues, son frère; Girard, prévôt (sans doute de Chaumont), Hervé d’Amboise, Hudo, Watho »

et d’autres assistants.

La charte qui nous fournit ce renseignement esttirée du cartulaire noir de l'abbaye saumuroise (f. 92), et nous a été conservée dans la collection dedom Housseau ( t. II, n. 317). Elle ne porte pas de date, mais elle paraît se rapporter plutôt à la seconde moitié du \ic siècle.

Lisois y reçoit la qualité à' oppidanus, que I on a traduit par seigneur. Mais il convient d’observer que ce terme , tout différent de celui de dominas, seigneur, doit être rendu par l’expression de « châtelain » du château.

Lisois nous apparaît dans une autre donation pieuse en compagnie d’un autre habitant de la même localité. Non loin de Chaumont , sur la paroisse de Rilly et dans le fief de Hugues ou Guy, était une terre appelée Pré-Guyon et appartenant à Fradeburge, femme de Josselin, qui avait un neveu, Ulrich, dit Bouche-Brune. Cette terre fut achetée par un habitant du nom de Gautier, qui avait quatre fils : Fulchrade, Ingelbert, Renaud et Bouchard. « Engagé dans la profession militaire et, partant, enveloppé de maints péchés, » suivant ses expressions, pour expier ses fautes, Gautier résolut de donner cette terre à l’abbaye de Marmoutier, du consentement de ses enfants, et y ajouta « une maison touchant l’église de Rilly ». Après nombre d’années, sous Geoffroy, comte de Touraine, d’aucuns tentèrent de troubler cette possession; mais Ulrich s’offrit à « soutenir par tous les

Abbaye de Saint -Florent de Saumur.

(Dessin de Gaignières, B. N.)

au sens médiéval , c’est-à-dire capitaine

GEOFFROY «BELLE FILLE

moyens de défense les droits du couvent », et, comme personne ne se présentait contre lui, il confirma le fait par serment « aux plaids » du comte, en présence de Lisois et de Guazo, tous deux de Chaumont, ainsi que de Geoffroy Bigot et de Renaud, vicaire. A son tour, Rainier, qui avait hérité d’une partie du domaine de Hugues, fit de nouvelles tentatives. L’atfaire fut portée « aux plaids en la cour de Geoffroy, comte d’Anjou », et les religieux bénédictins soutinrent leurs dires par témoin et par serment. Ils obtinrent gain de cause, mais le prieur Foulques dut donner « deux sous de deniers » , et la propriété fut proclamée libre. Les témoins furent : « Sulpice de Briscao, Gaucher de Briscao, Raoul d’Apuleia, Amalric de Fisco, Arnould, fils de Léon, Lescelin d’Amboise, Pontelin d’Amboise, le prieur Foulques » et d’autres. Dans la suite, cette terre entra dans le domaine de Chaumont, le seigneur 1 ayant obtenue « en eschange pour Chousy1 ».

Le moyen âge, dont la réalité répond mal tant aux fictions dorées des rêveurs qu’aux peintures repoussantes des pamphlétaires, offre au regard l’alliance des nobles et pures initiatives avec les âpres et douloureuses répressions. L’humanité y développa ses idées fécondes et ses sentiments élevés au travers des barrières, des chocs et des mille obstacles venant des institutions aussi bien que de la coalition des passions et des intérêts. La loi avait pour sanction le gibet, et les fourches patibulaires disparues ont laissé leur souvenir dans la désignation de « justice », conservée par un endroit au fond d’un ravin, à un kilomètre de Chaumont. Par contre, une maison â l’ouest du bourg, caractérisée par son appareil très ancien, peut-être du xn° siècle, dans l’appellation de logis et de rue « de l’Aumône » garde la douce mémoire de la bienfaisance qui rayonnait autour du clocher et du donjon.

Les exemples de libéralité donnés par les seigneurs et leurs représentants étaient de nature â porter des fruits de bienfaisance. A l'ombre de la forteresse, on ne négligeait pas les œuvres pies, et, dans la voie des largesses, nous rencontrons un personnage qui s’est déjà montré à nous, le chevalier Guazo, miles quidam de Calvo Monte, nomine Guazo. Mû par le désir de réaliser une fondation pieuse, il vint à Marmoutier, et, « après avoir reçu le bénéfice du lieu, » accepto loci heneficio, il donna à l’abbaye deux quartiers de terre « auprès de la Borde », domaine situé à l’est de la paroisse de Rilly : l’un était chargé

1 La copie donnée par Gaignières est défectueuse, et il en est de même de la publication dans le Cartulaire Blésois de Marmoutier (Blois, 1889-1801), p. 32. Dans ce dernier on lit : nostra Frideburgi pour nomine Fredeburgi , — casello pour castello , — hoc pour hæc , — jura pour terra, — juram pour terrain, — invenil pour viventi, — ubi cum pour Ulricum, — comodis pour omnimodis , — Amtariaco pour AinÈiàziaco, etc., etc.

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