PREFACE
de3 maîtres de la langue française an xix' siècle, en quête
d'un cadre superbe pour une œuvre considérable, fixa son
regard d'artiste et de lettré sur la rive gauche de la Loire et
fit de Chauniont le point de départ de son livre de Cinq-Mars,
émouvante évocation bien digne de la plume magistrale d'Alfred de
Vigny. L'auteur s'était persuadé qu'à l'époque de Louis XIII, ce beau
domaine fut aux mains du maréchal d'Effiat, et il plaça l'inoubliable
scène des « adieux » sous ce toit où, pensait-il, les fiers symboles de
la Féodalité étaient en mesure d'abriter une génération aux prises
avec des aspirations nouvelles.
Le château de Chaumont n'est pas en droit de s'approprier cette scène connue de tous; mais, hâtons-nous de le dire pour être simplement juste, son histoire offre une trame si riche de souvenirs qu'elle se refuse à ce qu'on lui prête une circonstance étrangère à ses annales, glorieuses entre toutes. Et c'est précisément la richesse de cette histoire qui a captivé notre pensée, avec non moins de puissance que la magnificence du manoir, vraiment princier, avait provoqué et retenu notre admiration. Aussi n'est-ce pas un roman que nous tenterons de
dérouler sur ce Ihéàlre merveilleux, mais bien une série d'événements qui ne doivent rien à l'imagination et ne relèvent que des témoignages documentaires , à la source desquels s'alimente la vérité historique. Pour ne pas emprunter leurs couleurs aux fictions du poète, tes faits ne revêtiront pas moins un caractère très humain et fort prenant, qui offre d'ailleurs Tavantage de présenter la résurrection fidèle d'un passé, dans lequel l'âme de la France a tant de fois tressailli au contactde nobles idées, de généreux sentiments et de fécondes initiatives.
Est-ce à dire que nous en ayons fini avec le peintre de l'épisode mouvementée dont nous avons parlé? Ce serait bien à tort. Si nous lui laissons la responsabilité de ses conceptions, nous admirons trop son talent pour ne pas lui demander ce qui est en notre pouvoir. Aussi bien, en dehors de toute action plus ou moins dramatique, le cadre dessiné par l'éminent auteur garde son charme pénétrant, et nous nous faisons un devoir de le reproduire :
« Vous avez traversé , dans les mois d'été , ce pays où l'on respire un air si pur dans les plaines verdoyantes arrosées par le grand fleuve. Alors vous aurez longtemps suivi la Loire paisible avec enchantement, vous aurez regretté de ne pouvoir déterminer, entre les deux rives, celle où vous choisirez votre demeure. Lorsque l'on accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse de perdre ses regards dans les riants détails de la rive droite. Des vallons peuplés de jolies maisons blanches qu'entourent des bosquets, des coteaux jaunis par les vignes ou blanchis par les fleurs du cerisier, de vieux murs couverts de chèvrefeuilles naissant, des jardins de roses d'où sort tout à coup une tour élancée , tout rappelle la fécondité de la terre ou l'ancienneté de ses monuments, et tout intéresse dans les œuvres de ses habitants industrieux. Vous croyez que cette vieille tour démolie n'est habitée que par des oiseaux hideux de la nuit? Non. Au bruit de vos chevaux, la tète riante d'une jeune fille sort du lierre poudreux, blanchi sous la poussière de la grande roule; si vous gravissez un coteau hérissé de raisins, une petite fumée vous avertit tout à coup qu'une cheminée est à vos pieds; c'est que le rocher même est habité, et que des familles de vignerons respirent dans ses profonds souterrains, abritées dans la nuit par la terre nourricière qu'elles cultivent laborieusement pendant le jour...
« Mais la rive gauche de la Loire se montre plus sérieuse dans ses aspects ; ici, c'est Chambord que Ton aperçoit de loin, et qui, avec ses dômes bleus et ses petites coupoles, ressemble à une grande ville
de l'Orient; là, c'est Chanleloup, suspendant au milieu de l'air son élégante pagode. Non loin, un bâtiment attire les yeux du voyageur par sa position magniBque et sa niasse imposante : c'est le château de Chaumonl. Construit sur la colline la plus élevée du rivage de la Loire, il eneadre ce large sommet avec ses hautes murailles et ses énormes tours; de larges clochers d'ardoises les élèvent aux yeux, et donnent à l'édifice cet air de couvent, cette forme religieuse de tous nos vieux châteaux, qui imprime un caractère plus grave aux paysages de la plupart de nos provinces; un joli village s'étend au pied du mont, sur le bord de la rivière, et l'on dirait que ses maisons blanches sortent du sable doré; il est lié au château qui le protège par un étroit sentier qui circule dans le rocher; une chapelle est (disons était) au milieu de la colline; les seigneurs descendaient et les villageois montaient à son autel : terrain d'égalité, placé comme une ville neutre entre la misère et la grandeur, qui se sont souvent fait la guerre. »
Or, l'histoire de ce monument superbe et des seigneurs qui l'ont construit et habité, non plus que celle des événements qui ont marqué leur empreinte dans cette jolie région, mêlée à la plupart des grands faits de la vie nationale, n'a pas été écrite. Ce sera notre excuse de l'entreprendre sous le haut patronage et avec le précieux concours de Mécènes, qui ont le culte de tous les nobles souvenirs.
Et quels souvenirs ! Ils se présentent à nous si pressés et si pleins d'attraits que, avant de les rappeler avec toutes les circonstances qui les caractérisent, nous nous plaisons à les esquisser à grands traits, ne fût-ce que pour mieux éclairer notre marche à travers les siècles, parfois enveloppés d'obscurités difficiles à pénétrer. C'est, en effet, dans une ombre mystérieuse que, lentement, par le travail commun des classes élevées et des co^che3 laborieuses, se constituèrent les foyers de la vie domestique, paroissiale et communale. Avant d'apparaître au jour, à l'instar des plantes plus ou moins robustes, l'énergie intime avait traversé une période ignorée dans les profondeurs du sol social. Pour Chaumont, c'est à partir du \i' siècle que les documents, non plus seulement rudimentaires comme à l'époque protohistorique , mais précis et d'une indiscutable authenticité, font entendre leur voix autorisée.
Sous la haute suzeraineté des comtes de Blois , la forteresse de Chaumont devint un point stratégique important aux mains de son seigneur Gelduin, ou Gedouin. Derrière les murs du castel saumurois, qu'il avait défendu vaillamment contre le redoutable comte d'Anjou