LA VIE \'A
par René Bi-iays, curé, en présence de Nicolas Belelol, prêUe, de Nicolas et Pierre Contains, Claude de la Plaine, Pasqiierin Godeau, Renée, veuve de François Le Noir, Malliurine, femme de nic Isaac Puzelal, et autres ».
Kn 1574, nous assislons au biiptème de Guillaume, fils de m* Michel Gruais, sieur de la Fosse, et de sa femme, Itenée, dont le parrain est Guillaume Pontin, <. théologien de Tordre de Saint-Augustin, de Bourgogne, aumônier à Chaumont ■>. Jacques Mai-sanne, dit ■• concierge royal " , ou " concierge de la cour du roi )). au château de Chaumont, remplit, à plusieurs reprises, lesfonclionsdeparrain en lo7ti, ainsi que sa femme , Marguerite Joyeuse, Jocunda, en parliculieravec" noble homme N. de Labit{?), sénéchal, seigneur de Buri , pharmacien du roi». En loH8, Jacques Marsanne avait cessé d'occuper la charge de concierge du château.
Tapissme de la «.«■tK-r„ucauU-»nr!j«i!k-ux , ^es relations fa-
damcd«lnHodn-r.,ucfluit, [HLisdoMaillo(ai-ssin<!i(;ai(r»ii:i.». ciles aVCC Blois , SOÎt
par eau soit par terre, amenaient souvent les hahitiuits de cette ville dans le joli bourg chaumontois. Plus d'un oflicier du présidial ou d'un avocat y remplit les fonctions de parrain au cours du \vi' siècle. Il en est de même des représentants de l'industrie et du commerce, alors si intimement unis aux choses d'art. Auprès des fonts, on salue, lour â tour, Pierre Galle, 0 marchand à Blois, " parrain avec " madame du Plessis " (1Î175) ; François Le Noir, aussi « marchand â Blois " (137(>); Nicolas de la Halle, apothicaire du roi et de la reine, en I'i7.j et loS.3; René de Rigaud, secrétaire du roi, seigneur de Bellousere (?), en l.^8tl; Michel Ganays, receveur des cens du roi, qui a un fds, Michel, en 1582, année oii l'on compte quarante-six naissances; François Lenoir, chirurgien, « expert dans l'art d'opérer les' bras, jambes et autres membres » {lo89-l5yi); Pierre André, " chirurgien, secrétaire et
postulateur de la Pragmatique, » et Denis, fils de Denis Breton, <• géomètre 11 (1590).
Suivant les usages ecclésiastiques alors en vigueur, parfois un clerc était attaché à une église, avec promesse de future succession au bénéfice. En lo83. on voit parrain » m' Laurent Jehan, prêtre seulement ordonné », et, l'année suivante, on rencontre " Laurent Jehan, prêtre et recteur futur ".
Entre les noms qui méritent de iixer l'attention, figure au premier rang celui du célèbre helléniste Tissart, dont on place le berceau à Amboise et qui brilla dans la seconde partie du xv' siècle et le commencement du règne de Louis XIL Ce nom, qui se conserve dans la gentilhommière ornée de curieux restes de peintures de chevalerie, sur la paroisse de Négron, et appelée encore Ville-Tissard , apparaît dans les actes de Chaumont en la pei-sonne d'une parente. Le 13 novembre 1589, Jean, fils du seigneur Gabriel Dupiiy, conseiller du roi, et de Catherine Tissart, son épouse, fut présenté au baptême par Jean, fils du seigneur François de Hegnard, chevalier de l'ordre du roi, et de Barbe Dominique, avec Judith Tissart pour marraine. Quelques jours après, le 24, se faisait le baptême de Françoise, fille de Nicolas Brossart, concierge du château, et de Marguerite, son épouse; le parrain était François de Regnard, chevalier de l'ordre du roi et seigneur de Rilly, avec Carola, fille du dit seigneur, et la marraine Catherine Tissart, épouse de Dupuy, conseillei" du roi à Blois.
L'année suivante nous montre comme parrain Gabriel Dupuy, 11 consedler royal au sénat de Blois, " et Nicolas Brossart, concierge du château, avec la femme de François de Regnard. Le 11 juillet 1591, Nicolas, fils de Nicolas Brossart et de Marguerite Joyeuse, sa femme, était présenté à l'église par Travolin Pelletier, intendant de François de Regnard, chevalier du roi, par Jacques Debart, procureur fiscal de Chaumont, et par Klizabeth, fille du dit seigneur de Regnard. Il est à noter que, fréquemment, on voit les fonctions de parrain et de marraine remplies par Travolin Pelletier, « tenant la place de François de Regnard au château de Chaumont, » avec Klizabeth, fille de ce dernier. La même année, Jacques, fils de » feu Jacques Marsanne, jadis concierge du château n, remplit également cette pieuse fonction.
La grande route de Paris à Rayonne, qui longeait la rive droite de la Loire, avait ses relais marqués de distance en distance ; tout naturellement des habitations groupées autour de ces étapes avaient formé des villages, et parfois ceux-ci conservaient le nom même du relais.
Celui qui se trouve en face de Chaumont, que l'on désignait dnna les actes par le terme Equarias, garde encore la déf^ignation d'Kscures. La rupture de la levée du fleuve, à une date récente, troubla celle agglomération ; mais jadis elle était prospère. Devant l'hôtel pendait l'enseigne de VEcu de France. Les tenants de ces hôtels étaient parfois des gens à l'aise, el jouissaient d'une certaine notoriélé à l'égal de la bourgeoisie. En 1384, le 12 mars, nous assistons au baptême de René, fils de Jelian Lecomte, dit Contain, et de Jeanne Pelletereau, son épouse ; les parrains étaient le curé Jean Briays et » très honoré Guillaume Pelletereau, grand père ", avec Jeanne Pelletereau, femme de Nicolas Contain. L'année suivante, nous voyons parrain " Adrien, général de Bonaccors, seigneur de la Ilerpinière » (il s'agit du trésorier général) ; et aussi « honorable homme (luillaurae Pelletereau, marchand el tenant de l'IIotel de l'Ecu de France à Escures i ad Equarias) ' ».
Les " voituriers par eau " , comme on disait alors, s'employaient à faire servir la voie fluviatile à alimenter le commerce et l'industrie en même temps que les relalions. A Chaumont, la profession de matelot était exercée par plusieurs familles, dans lesquelles on se transmettait l'art de manier le gouvernail et de larguer la voile. En particulier, an xvie siècle, on rencontre dans la famille Lenoir : Gabriel, François, Jérôme el Pierre, qui est qualifié : 'c Nauta super Ligerim, »
A l'hiver de l'année 1599. la paroisse eut la douleur de perdre le pasteur qui, depuis longtemps, avait sa confiance. D'après l'acte : <c La nuit du 8 au 9 janvier est décédé vénérable el discrète personne M, René Briays, curé de cette paroisse; il fut enterré le dix, en l'église de M"" Saint-Martin, » suivant son testament fait par-devant M° Pierre Oudin, notaire. Le défunt avait fondé un anniversaire à célébrer le jour de sa mort, moyennant <c 15 sols, fixés sur la maison et hériUiges qui lui appartiennent, assis à Saint-Martin ". La même année, dit une note. Pierre Blondeau » se noya en la rivière à l'endroicl de la Borde ■>.
Au cours de ces âges de foi. les solennités jubilaires apportaient toujours avec elles lui particulier intérêt et une suave émotion. En 1600, en conséquence de la bulle du pape Clément VIII et de l'ordon-
.' Suivant rindicntion d'un géofi^raplie ancien, In diligence de Tours a deux places pour Blois : elle y arrive en un jour et demi ; il y a un clidi'iot qui part le lundi A dix heures du matin, et va en trois jours de Blois A Choisi ou Chou si-sur- Loire, trois lieues; Ëcures, deux lieues; Emercl, deux lieues; Amhoise, trois lieues. Au sortir il'Amboise, en continuant toujours la route sur Fontarabie, on passe dans la forêt d'Amboise, pendant deux lieues, et à la sortie de ladite Torêt on trouve; Hléré, deux lieues; Sublenne, deux lieuea; Saint-Quentin, deux lieues; Corberie. une lieue trois quarts; Boaulieu, un demi-quart de lieue, et Loches, un demi-quart de lieue.
nance du doyen du chapitre d'Orléans, on célébra le jubilé. Pour ce qui est de Chaumont, le curé, « assisté de ses vicaires paroissiaux, a faict la procession en l'église M' Sainct-Nicolasetencelle de MrSainct- Martin lès Chaumont, portant les sainctes reliques, et chanté la messe du Saint-Esprit solempnellement, et faict retour de la dite procession à l'issue delà dite messe, du dit lieu de Sainct-Martin en celle de Sainct- Nicolas, chantant les letanies au retour. » Suivant une note de la même année : « En ce mois de novembre, au commencement, est déceddé au couvent de Surgères, près la Rochelle, frère Gabriel Le Conte, fort bon relligieux de l'ordre mr S'-François de PauUe, mort de la contagion, et a esté dict ung service en cesle église pour son intention, le 17e jour du présent moys. »
Durant le xvii° siècle, nous continuons à relever, ça et là, des indications relatives à l'histoire locale. En 1601, le 1 1 mai, Nicolas, fils de René Marsanne et de Marguerite Jahan, fui tenu sur les fonts par honorable personne Sébastien Criquebois, « écuyer de la cuisine de la bouche du roy, n et par Nicolas Brossart, « capitaine et concierge du chasteau d'icelui Chaumont »; le 15 juillet, Guillaume, fils de noble homme Claude Cassin et de Catherine de la Halle, était présenté par <i noble homme Gilles Ilibier, c" au bailliage de Blois, et noble homme Jean de Regnard, sr de Itilly », avec la marraine Philippe Lenoir, L'année 1603 fut marquée par trente-cinq naissances. En 1605, on lit cette réflexion : 'i Nota que nous avons reçu de nostre saint Père Paul cinq pappe le grand pardon de Jubillé ou y a eu clameur. » Dans les actes d'inhumations, on voit des sépultures « devant » ou « soubs la galerie devant l'église Mr Sainct-Martin <> , ou « au cimetière devant l'église M"" Sainct-Martin ><; la sépulture de Georges Pillaste eut lieu dans <' l'église de Sainct-Nicolas ».
Parfois , les campagnes étaient terrorisées par les ravages de quelque animal atteint d'hydrophobie. En ces temps, qui n'avaient pas la bonne fortune de connaître les procédés d'inoculation inventés par Pasteur, on recourait tour à tour aux moyens empiriques ou aux pratiques plus entachées de superstition populaire que consacrées par l'Eglise. " Le 23 mai 1607, a esté enterré Nicolas Billard, au cimetière de M' S'-Martin, qui est mors de la rage par la morsure d'un loup enragé qui passa par les pons, le cinquième du dit moys au soir, ayant faict le voyage de la mer pour M"" s'-ËusIace de Cruice durant les temps XI fois, et c'est le 6^, >■ Le 30 mai suivant, on enterra un homme et une femme, « morts de la mesme malladie, en faisant le voyage M»" S'- Julien, et allant à Chartres, " et un autre, mort h au retour du voyage M"" S'-IIubert, au lieu de Dammartin, six lieues au-
43t LA VIE PAROISSIALE
dessus de Paris. " Le chroniqueur ajoute : « Il y a eu sepl ou huit vers Amboise et Lussault, qui furent morduz du mesme loup. Le d. loup fut tué ung peu plus bas que le d. lieu de Lussault, d'un coup de baston. »
Le peuple, le regard fixé sur les cimes, a coutume de modeler ses habitudes sur l'exemple des personnages de marque. Au moyen âge, une ligne de démarcation l'empêchait de revêtir le costume des classes élevées; mais, du moins, rien ne lui interdisait de prendre les prénoms en faveur auprès des gentilshommes, et le prénom des seigneurs influait souvent sur le choix des paroissiens. Pendant la période plus reculée, on rencontre de temps à autre les noms de Sulpice; avec la présence des Italiens, les vocables d'outre-mont furent les bienvenus, ainsi qu'on peut s'en convaincre par les actes, « Le 10 septembre 1608, a esté baptisé Scipion, ûls de René Foucher el de Jeanne Roucheux, » avec pour parrain etmarraine « noble homme Horace de Niery, gentilhomme Lucoys, et noble femme César de Borra », qui signent l'acte. Une note porte que n ce nom a esté changé en celuy de Philippe, en la confirmation par monsieur de Chartres ». Une observation nous apprend que " à la Toussaint 1009, il y eut publication d'un mandement de Mgr de Chartres, par lequel il est défendu de rien plus à l'advenir prendre plus de deux parrains •>, c'est-à-dire seulement un parrain et une marraine. Nous allions omettre de faire remarquer que les actes, qui étaient jadis libellés en latin, furent rédigés en français à partir de l'année 1596 pour ce qui concerne Chaumont.
En poursuivant notre chasse aux documents, nous continuons à relever les menus faits, lesquels font revivre sous nos yeux les divers aspects de la vie locale, avec la couleur qui leur est propre. En Itill , le 5 juillet, est marraine Marguerite Criquebois, femme de M. Claude Brusié ; le 11 août, fut enterré à Saint-Nicolas René Baranger de Beaufort, '< qui est mort pour estre tombé des galletas du château, à dix heures du soir ». On rencontre plusieurs membres de la famille Lecomte. Guillaume Lecomte, prêtre, •< prieur de Chaumont, » fut parrain en 1614; et, avec la qualité de " prestre prieur de S'-Martin », il est dit décédé le 27 juillet 1626, Sébastien Lecomte. procureur fiscal de Chaumont, a pour femme Marguerite d'Avignan, qui est marraine en t6ti. La même année nous montre comme parrain François Lecomte, écuyer, sieur de Beauvais, " gentilhomme servant de Monsieur le prince de Gondé, et commissaire des guerres ». Ajoutons qu'en 1618 eut lieu la sépulture de Sébastien Lecomte, « régisseur du château »,
A la lin de l'année 1617, pendant l'Avent, les cérémonies du Jubilé apportèrent un mouvement de nature à entretenir les sentiments religieux et à répondre aux aspirations du peuple pour tes manifestations sensibles, dans lesquelles la dignité aussi bien que te pittoresque répondent aux instincts les plus élevés de l'âme humaine. Au nombre des exercices pieux, il y avait une procession, le samedi, aux églises et chapelle de lïilly, la Herpinière et Saint-Martin; on y porta " les saintes Reliques >', et l'officiant célébra une messe du Saint-Esprit.
Auparavant, le 7 juillet 1615 , était décédé à Killy messire Adrien Suau, « chapelain de la chapelle du Plessis de Rilly. » qui fut inhumé en l'église du dit lieu. Une note nous informe que l'on ensevelit une femme. •< morte sans patir la maladie». En 1616, on ensevelit « une femme, décédée au molin de la Borde », et en 1618. on enterra Catherine de la Halle, épouse de noble homme Claude Cassin. En 1621, le Xi aoitt, le curé de Mosnes, après un diner avec ses confrères , « est privé de
la parole »; et, le 22 avril, eut lieu le décès de François Jahan , curé de Chaumont, qui fut enterré le lendemain en l'église de Saint-Nicolas, " devant l'autel de Xostre-Dame •>. « Le mercredi 2H« juillet, environ huit heures du malin, tomba en la rivière de la roue du molin que tient à ferme la dame Renée Bellay, au droict des hastis. Jean Bergerel. » Le 2'> octobre, Denis Lenoir. recteur, fut enterré à Saint-Nicolas. « après le pillier de saint Laurent, du coslé du crucifix •> ; il demeurait i< aux fauxbourgs de Chaumont vers Amhoise ».
Ce n'est pas toujours la mort naturelle qui mettait fin <^ la carrière des gens. Parfois, ils succombaient dans l'un de ces duels, alors très fréquents, que devait refréner la main puissante du cardinal de Richelieu. ou dans quelque rixe. Pour l'heure, c'est le dernier cas qui se présente, et il s'agit d'une sépulture ecclésiastique. « Le dimanche
'ji^^^'d^^^^ 'irions
■^y,/...^"^''ff-
'ms-n-onr^ lù. /rA^t^^ Z^/
l'aprt* 1«! n-i:
LA VIE PAKOISSIALE
22 août 1627, Nicolas Ferrand fut tué de coups d'espee devant sa porte, sur les sept heures du soir, lequel fut inhumé le lendemain à l'église de S'-Nicolas. »
Nous poursuivons notre glanée dans le champ des renseignements locaux. Ici, nous rencontrons Jacques Marsanne. marchand à Ghaumont (1631) ; là, en 163i, les actes accusent vingt-huit naissances: ailleurs, il est question de feu Nicolas Morin, chevalier, seigneur de Basine, bailli gouverneur de Blois (1639). Il est à remarquer qu'au milieu du xvii': siècle, nombre de personnes déclarent » ne savoir signer »; mais assurément ce n'est pas le fait de Valenlin Sinol, « me chirurgien à la ville de Chaumont » {1639-1643), qui est dit " sieur de la Rivière », en 1658. De son côté, Jean Nouveau, notaire du bailliage de Chaumont, demeurant à Veuves, en 1648 acheta en cette dernière localité une maison avec cour et jardin, que lui cédait Pierre Nouveau, « marchand hotellier, d' au Haut -Chantier, p" de Limeray ■>. Ajoutons de suite que, treize ans plus tard, Jean Nouveau, « sergent de la justice de Chaumont, demeurant à Veuves, » acquérait encore en cette dernière paroisse deux boîsselées de terre, dites le Clos - Rousseau , de Claudine Rousseau, veuve de Louis Chastelet.
En tête du registre de 1659, on lit : « C'est le pappier et registre des deffuncts trespassés de la paroisse de Chaumont, commencé le sizième jour de janvier 1659 par Georges Le Normand, docteur en théologie, pour lors curé du dit lieu. » Le Normand avait cessé d'administrer la paroisse l'année suivante. Par acte du 16 octobre 1660, René Vaudebert, prêtre, curé de Chaumont, reconnaissait « qu'encore qu'il ait pris possession du bénéfice de la cure du dit Chaumont, et par conséquent du presbytère », cependant son prédécesseur, Georges Le Normand, « cy devant curé >i et y logeant encore, est et demeure propriétaire « de tous les meubles généralement quelconques qui s'y trouvent », à l'exception » d'un petit coffre de bahut dans la chambre où il couche, avec quelques livres, ses habits et linge à son usage •> . et que de fait « ces meubles ne luy ont point été donnez par les habiltans de Chaumont n , mais sont à son prédécesseur. Le présent acte est signé par Le Normand, d'une main tremblante, et par Vaudebert, d'une écriture assurée.
Le 24 mars 1662, Jean Ramauger, n très digne prestre, naguère curé d'Épigny (Épeignéi , en Touraine, âgé de 45 ans et 28 jours, ■• fut enterré i< devant son autel à Chaumont ». Un mariage, le 26 avril suivant, fut célébré par « frère Jean Fleury. religieux cordelier de la famille de Blois, desservant la cure de S'-NicoIas de Chaumont depuis le décès du sieur curé d'icelle église ». Le 16 juillet 1663, un acte est
signé Veneau, « curé ». En 1666, on voit Florimond Maillard, m" chirurgien, demeurant à Candé, qui est dit chirurgien de Chaumonl en 1697. Le 18 septembre de cette année, avait Heu la sépulture de Claude Brûlé, procureur de Chaumont. Quant aux registres, ils sont visés par les archidiacres de Blois, et on y relève, en 1G78, le nom de Bouthier ; en 1682 et 1685, celui de Symon ; en 1693. <• Berlier. vicaire général de Mo"" de Chartres ». A la fin du xvii' siècle, ils portent l'entéle et le paraphe de « François Mesnard, écuyei", sieur de la Polterie et autres lieux, cer et lieutenant particulier du hailliage et présidial de Blois )> ; et, à partir de 1693, la formule initiale est imprimée.
Mais nous allions ouhlier certains détails caractéristiques. Le 29 décembre 1674, Jacques Boutaull, marchand meunier à Chaumont, faisait à Charles CofTran, « marchant charpentier de moullin de hateau, » demeurant à Mers, la commande <i d'une maison de moullin close et couverte de les pièces nécessaires, la clef en main, de bois neuf ». Le dit charpentier devait rendre le tout à Chaumont avant la Pentecôte, et le meunier sera tenu de nourrir le maître et les ouvriers « pendant qu'ils monteront la dite maison »; le prix arrêté est de 278 livres payables en deux termes. Le 1" avril i691, Claude Louel , garde des bois, faisait marché avec un voiturier par eau qui devait prendre dans la forêt et charger sur bateau cinq milliers de fagots dans l'espace de cinq semaines, pour la somme de 48 livres. En cours de voyage, les marchandises étaient parfois victimes d'avaries, et tel voiturier de Saumur s'entendait, en septembre 1691, avec Jean Delaunay, in' tonnelier à Chaumont, pour que sur ses bateaux « il voie, visite et repare les tonneaux et banques d'eau-de-vîe qui coulent sans cesse >'.
Le 3 juillet 1692, par-devant le notaire Crochet, Henry de Lisie, receveur des aides de l'élection de Blois, consentait un bail, ou droit de débitant, à André Jariet, « marchand hostellier, tavernier et cabaretier ordinaire à Chaumont ». Par cet acte, dit « abonnement », dont la formule est imprimée, l'intéressé était autorisé à » vendre vin à pot et à assiette, soubs le mesme bouchon », durant un an, moyennant 59 livres payables de deux en deux mois au bureau général des aydes de Blois, non compris le droit annuel, qui se paie une fois par an ». Il est observé d'ailleurs que le dit n'aura pas la faculté de « vendre aucuns vins au détail aux autres hoslelliers, taverniers et cabaretiers, en tirer ny faire tirer à pots, cruches, barils, bouteilles ou autres vaisseaux prohibés par ordonnance de Sa Majesté dans les caves d'aucuns particuliers, pour le revendre dans son cabaret à peine de 300 livres de dommages et intérêts ».
On n'a pas oublié que Chaumont, outre l'église paroissiale, possé-
dail une église prieiirale à l'est du boui^. Un acle du milieu du XVII* siècle nous renseigne sur la topographie de ce village. Il y est question d'un immeuble « au village de Sainct-Marlin, au lieu appelé les Caves, paroisse de Ghaumont >i , et l'on indique les joignants .. vers sollaire » et » vers galerne », en particulier « vers amont, le chemin à aller de Sainct-Martin à la Gaulterye, el vers aval le ruisseau par lequel les eaux descendent de la Gaulterye au dict Sainct-Martin ». Le prieuré de Saint-Marlin de Chaumont, de l'ordre de Sainllienoît, vint à vaquer par la mort de son titulaire Nicolas Sublel.
Le bénéfice fut donné à Jacques Pertluiis, clerc tonsuré, demeurant sur la paroisse Saint-Florenlin à Amboise. Ce dernier prit possession de son titre le li février 1653 par-devant notaire, qui en conserva ie procèsverbal. Au rapport de celui-ci, le bénéficiaire « s'est transporté avant midi à l'église du dit Saint-Martin, où, en entrant, il s'est aspergé d'eau bénite, puis
Ancicnpm-.irodeSainl-Mnrthi.ùlcstduhourp. ^''^'^^ agenOullé devant le Crosifix
Dessiiid.' la Bii.iii>ihoqiiu Naii.mni». ct dcvant le grand bostel, où il
a faict ses prières, a baisé le d. hostel, ouvert le messel estant sur icelluy, el après sonné les cloches, disant hautement qu'il fesoit cette cérémonie en temps que besoin est ou seroil, qu'il prend nouvelle pocession réelle et actuelle du prieui-é de Saint-Martin en verlu des provisions obtenues de SS. Père le Pape le 1 1 avril dernier et de Mil"" l'évesque de Chartres » . Puis il se transporta « en la maison du prieuré, auquel Heu il a ouvert les portes, eniré et sortv de la dite maison et fermé icelle, disant haultement qu'il prcnoit pocession réelle du dîL prieuré, et ne s'est trouvé aucuns opposans ».
En 16'.)i , le fermier du prieuré de Saint-Marlin « y demeurant » était Jean l'errand. Trois ans plus tai'd, c'était François Guiet, A l'occasion de l'entrée en jouissance du nouveau fermier du " revenu temporel », le 1 1 février, le notaire dressa un élat estimatif ou procèsverbal des bàlimenls. Le portail d'entrée dans la cour avait ses deux grandes portes neuves; la cuisine a sa grosse labié et son dressoir avec
son four, mais « aucuns vitres aux croisées n ; les deux écuries ont de bonnes portes; la chambre haute, au-dessus du pressoir, ne manque que de quelques carreaux el de quelques » lozaiiges » aux fenêtres, de même que dans une chambre au-dessus de la cuisine; en celle-ci, s'est trouvé <•. un grand portrait non encadré représentant un homme abillé de noir ». En bon état étaient ta porte de la cuisine et « celle à entrer dans le degré » ou escalier, qui est à pans coupés.
On a de même un état du monument religieux. Pour •< les tableaux qui estoient dans l'église, l'arcade du milieu de l'esglise où ils étoienl posés s'étant rompue, ils ont été brisés par la rupture d'icelle arcade ». Les ornements comprenaient une chasuble de satin couleur aurore avec ses accessoires, une de camelot noir et ses accessoires, avec les voiles que l'on pose sur le calice.
Le fermier Guiet, qui était marchand, n'était pas sans réunir quelque pécule. A la suite d'une vente occasionnée par une succession, on le voit, le 26 avril, acheter tout un mobilier qu'il paie 627 livres en « louis d'or, d'argent et autres monnaies ». Sans parler des lits avec leur garniture courante el autres objets usuels, nous y relevons u un ciel de lit de serge verte garnie de frange de soie, un fauteuil et six chaises de pailles tournées (4 1.), deux tables, un buffet el un cabinet à clef (15 l.i, des poêles, poêlons, une bassinoire et un bassin, un coquemar de cuivre rouge, des chenets et chandeliers de cuivre jaune, quatre boîtes « couvertes de cuir de porc-épic » et de petits clous i2i 1.1, une poissonnière el un friquet de cuivre; plusieurs douzaines de draps, de nappes et de serviettes, deux lapis de Bergame, el « une pièce de tapisserie en façon de haute lisse, et un bahut couvert de cuir de porc-épic de petites fleurs, pour cent sols »; enlin un tapis garni de franges à l'enlour, un miroir, et cent livres de vaisselle d'étain. Assurément, parmi ces objets d'un usage ordinaire, aujourd'hui plus d'un trouverait acheteur chez le successeur de Jacques Charlan, « le marchand fripier de Blois, » qui ce jour-là fit l'expertise et signa la vente avec le notaire et l'iicquéreur.
L'année 169i s'ouvrait à peine, que la paroisse de Chaumont éprouvait des craintes au sujet de la conservation de son pasteur, chargé d'ans et de souffrances. Dans l'après-midi du premier janvier, Franvois Veneau manda le nolairc, cl " gisant au lit, mais sain d'esprit el d'entendement », fil procédera la rédaction de son testament. Nous transcrivons textuellement ses intentions, lesquelles reilètent bien les habitudes de foi de ce temps el les suprêmes pensées du vieillard, qui ne veut pas i< partir de ce monde sans ordonner de sa dernière volonté ».
H Premièrement il recommande son asme k Dieu, el que par le
iM LA VIE PAROISSIALE
mérite de son Fils unique Noslre-Seigneur, qui a souffert la mort et passion en l'arbre de la Croix pour nous, il veuille luy pardonner ses fautes, et par l'intercession de la glorieuse Vierge Marie et de loutte la Cour céleste du paradis qu'il prie vouloir intercéder pour luy a6o d'estre mis au rang des bienheureux.
<i Plus ordonne son corps mort estre ensevely et mis dans un cercueil de bois de sapin, el inhumé dans le cimetière du dit Saint- Nicolas et devant la prîncipalte porte et entrée d'icelle église. Au regard de son luminaire, le laisse à la discrétion de l'exécuteur du présent son testament cy après. Gomme aussi ordonne qu'il luy sera fait quatre services à des jours différens, qu'il sera donné à plusieurs fois aux pauvres tant honteux que mandians de cette paroisse la somme de cent livres une fois payés, à la commodité de ses héritiers ou donataires, à prendre sur tous ses effetz, et particulliërement à Anne Villiers, sa niepce, qui en a nécessité et besoin.
<t Et au regard du surplus de tous ses biens, meubles, meublans et autres, tant vifz que morts, les a présentement donnez et léguez à Anne, Catherine el Marie Veneau, ses trois niepces, à la charge de norir, gouverner et alimenter Jeanne Veneau sa sœur, tant saine que malade, et ce pour les bons, loyaux et agréables services qu'il a reçus d'icelles niepces tant en santé que dans touttes les maladies qu'il a eues, jusqu'à celle qu'il a présentement, à la charge de prier et faire prier Dieu pour luy. Comme aussi veult et entend que toutes les debtes qu'il a contractées soient payées préférablement à touttes chozes.
« Et pour exécuteur du présent testament a nommé et esleu la personne de M. François Veneau, prestre recteur de Saint-Julien-de- Chedon, près Monlrichard, qu'il prie très humblement vouloir accepter la dite charge, voulant que le dit sieur prieur incontinent après son décès demeure saisy de tous les dits meubles meublans et autres quelconques, jusque au parfait accomplissement du présent testament. »
Puis le notaire lut la pièce au malade, qui la signa d'une main défaillante, en présence des témoins Florimond Maillard, m° chirurgien, Jean Sinet, marchand, et Gabriel Vangeon, qui apposèrent également leur signature.
Le 28 février de l'année 1694 était un dimanche. Ce jour-là, vers le midi, malgré la froidure de l'atmosphère, la place de l'église fut le théâtre d'une réunion assez mouvementée, dans laquelle les sentiments d'irritation finirent par se changer en des résolutions pacifiques el conciliantes, grâce à l'espril de bonne harmonie qui soufflait au fond
des coeurs. Les derniers chants de la messe paroissiale achevaient de s'éteindre sous les voûtes antiques, et par les issues de l'édifice le peuple sortait « en grande foule ». Cependant la cloche annonçait par son linlemenl spécial que devant l'église allait se tenir l'assemblée, << à la manière accoutumée, pour délibérer sur les affaires de la marelle. •> Outre le notaire, l'huissier du roi et le chirurgien Florimond Maillard, od distinguait dans les rangs pressés les notables, dont plusieurs '< marchands », un » maréchal de forge », un » tailleur d'habits », un « charron », un n voilurier par eau », et plusieurs (I vignerons ». M. le curé, entouré de ses marguilliers, se trouvait là, et le procès-verbal constate qu'à " l'assemblée estoit aussi M" Jean Veneau, prêtre curé de la paroisse ».
L'animation qui se fait jour dans les rangs tient à ce qu'une menace de procès est suspendue au-dessus des tètes, et il ne s'agit rien moins que de mettre aux prises le pasteur d'une pari , et les ouailles de l'autre, précisément à propos de la maison presbytérale. Mais ne devançons pas les événements, et attendons l'exposé des moyens invoqués par les parties, au milieu du silence relatif qui règne dans les réunions en plein air. Le curé, le premier, remontra qu'il importait d'opérer « le rétablissement du presbilaire, qui est en très grande ruine et hors d'état d'habitation; les habitants ne peuvent se dispenser non seulement de lui donner logement, mais de lui rétablir le presbitaire pour estre à portée de l'église pour y faire le service divin et assister les habitants, lesquels sont tenus suivant la disposizion du droit canonique et civil ».
Du côté des habitants, on soutenait que » les réparations à faire ne provenaient que de la négligence du sieur Charles Veneau, cidevant curé et oncle du sieur curé actuel, à habiter le presbitaire et à faire tes menues réparations •>, et que cette charge incombait « au résignalaire du sieur Charles Veneau ». A quoi le curé répliquait qu'il n'était point résignataire de son oncle. Mais finalement, " par amour de paix et amitié, » on fit une transaction.
Le sieur curé, « désirant gratifier les habitans en bon pasteur, s'engagea à faire les réparations tant grosses que menues au presbytaire et à le rendre agréable à sa commodité, sans néantnioins estre tenu de refaire que le plus nécessaire, qui est le corps de logis dans la disposition qu'il est, refaire la muraille, autrement In terrasse du coslé de la rivière, et rétablir le puy, sans estre astreint l'ordre où il esloil cy devant , et le surplus demeurera à sa disposition de le rétablir ou laisser comme il est, et d'entretenir le tout de menues réparations pendani qu'il sera curé. » A cet effet, les habitants ont versé au
sieur curé 400 livres, qui leur furent prêtés par M. Simon Jousiain, prêtre sacristain de l'église Notre-Danie-la-Riche, à Tours, et de cette façon on se tint (juitle « et deschargé » de part et d'autre.
Pour ce qui est des registres paroissiaux, ils nous Iransmeltenl l'écho fidèle d'actes d'un caractère religieux. En 1700, figure comme parrain Henri de Lommor, « intendant de M. le duc de Beauvillîer ». En i7l9,le7 mars, avait lieu le baptême de deux jumeaux illégitimes, mis au monde par Marthe Louet, fille d'un laboureur. Le 23 septembre, on fit la sépulture, « dans le cœur de l'église Saint-Nicolas, de Charles Veneau, ancien curé de cette paroisse depuis 1662 jusqu'en 1694, et depuis curé de Sanibin et prieur de Chissé » ; l'acte est signé <> Veneau, curé de Chaumonl ».
Le 21 août 1724, Georges Philippaux de Pontchartrain, seigneur d'IIerbault et autres lieux, conseiller au parlement de Paris, assistait à une cérémonie nuptiale. En 1729, on enterra dans l'église François Broissart, u laboureur, » âgé de 62 ans. Le 19 avril 1731, sur le registre on lit : « Vu par nous, doyen rural, dans le cours de la visite de cette église : Lorieux de PI. " Le 18 février 1734, se fit la sépulture de Claude Crochet, curé de Sainl-Nicolas, âgé de 71 ans ou environ, « dans le cimetière auprès de la croix » ; et, le 21 février, Cliênetier, âgé de 46 ans. prit possession de la cure en présence de M. Lambert, notaire apostolique. Cette année-là, il est fait mention d'une permission donnée par Nicolas Giraudeau, i< prêtre docteur de Sorbonne et curé du château de lilois ».
Au cours de l'année 1741, la paroisse fournit vingt-six naissances. A cette époque, on rencontre Jean Chiron, m" chirurgien; Christophe de la Mothe, receveur; Claude Rabier et Thomas Marly, gardes, et Jean Billette, jardinier de Chaumont; Félix Dufrayer, arpenteur, ou encore <• géomètre », ou c géographe, demeurant au château de Cbaumont <>; Jean Brossard, tuillier à la Mote; Joseph Thoisnier. cbii'urgien, et Charles Thierry, marchand (1737-1730). Le 2 octobre 1747, fut inhumé « dans le cœur » Pierre Cbenetier, curé, âgé de 63 ans et trois mois. Le 8 octobre, sur la nomination par M" François de Crussol , évéque de Blois, Claude Gaslineau prit possession de la cure de Chaumont. Le titulaire était animé des dispositions les plus louables, et il confia au registre ses impressions en la noie suivante : » Dieu veuille que ce soit pour sa gloire et le salut de mes nouveaux paroissiens et le mien, n'ayant point recherché cette cure, mais l'ayant acceptée par obéissance de mon évêque. » Au commencement de Tannée suivante, le seigneur de Cbaumont était à son château ; le 8 janvier, on voit assister à un mariage « M. Maximilien Bruno de Vaugien, de
cette paroisse, seigneur », qui mit au bas de l'acte sa signalure : " Berlin ».
Cette circonslaoce nous amène à présenter quelques observations au sujet des noms propres. La langue écrite ou parlée est comme un miroir dans lequel se rellêtenl, avec une admirable fidélité, les idées, les mœurs, les croyances, les habitudes et les divers incidents de la vie populaire. A cet égard, l'élude des noms de personnes et de lieux est une source précieuse d'indications que l'historien a le devoir de ne pas négliger.
De nos jours, la facilité des communications et le cosmopolitisme des gens qui vont chercher fortune et mariage à distance, enlèvent une partie de son intérêt à l'examen des noms de personnes dans une localité considérée en partictdier. Autrefois, au contraire, la vie sédentaire des gens aussi bien que ^es familles, et les
unions resserrées ciiBumoni , ic diâu-au it k kourp.
d'ordinaire dans les ^" p''"""^ i''""' '•s'i*'^ -^^ '^ presbytère «ciueu.
limites d'un rayon
peu étendu, donnaient aux noms de famille une fixité et une continuité qui permettaient d'y chercher des éléments d'information. C'est dans les registres paroissiaux de Chaumont que nous puiserons les renseignements sur ce point aussi bien que sur les autres.
Les noms se rapportent d'ordinaire aux qualitt-s ou aux défauts du physique ou du moral, en un mot à l'entité de la personne'. D'autres fois, ils sont empruntés au territoire, au pays d'origine*. Ou bien, ils se rattachent à la profession des ancêtres'; à moins que ce
' Gflrbrun, Brunot, Lcnoir, Nera, (^lialain, Jaiinay, Roussel, Gentilhoninie, Le Roï, Buiii^nllf, Bienvenu, Gatlant, Joly, Lctloiix, Bcaudoux. Bcaussier, Bichard, Gaucher, Malouoau, .Maniclicre, Chenu, llOron, Buiirdon, Gut-iiaull, Faj^ul, Boule, Bissou, Soudé, hihaudeau, Fraumis el Fourmis, Boîlaiil, Boulon, Uourdin, Corneau, Bi-gon , Velu> Guyrcr, Airain, Lofer, Grospaiii, PaincliBui, Chaiivci-cau, Di'-lir.
' Tels : Villesavoye, de Nevers. Hienioin. Desiia-riie. Manhoi-t. Marchais, Briais, Cleriiurmoiid, Lehiois, Berry.
^ Comme : Bol>in, Itoilly, Pivvot. S.iuni.-r. Uantifr, Meunier, Le Clerc, Tester, Pelletier, Masson, Sellier, Chnrlioiinier, Vi|;[ii'ron. Moreier, Roiilion, CliàU'Iain, Fcrrand, Vicier, Pilniifier, Verrii-r.
ne soit à l'habilalion '. Enfin, en maintes occurrences, ils rappelaient certaines circonstances de la vie, de la personne ou des relations^.
Naguère, l'intensité de la vie locale tenait au fonctionnement des petits métiers, au sujet desquels le chercheur s'attarde volontiers aux petits documents. Le 28 avril 1754, la jeune Marie Dangue, âgée de 17 ans, entrait en apprentissage chez une couturière. Le marché, passé devant notaire, comportait que la maîtresse s'engageait à « la nourrir, coucher, blanchir, éclairer et chaufTer, lui enseigner le métier de couturière pour homme et pour femme en loyauté et conscience, pendant dix-huit mois qu'elle l'aura chez elle, et elle aura pour elle tous les soins qu'elle aurait pour ses propres enfants en l'instruisant et la contenant dans la religion catholique ». Le prix du marché est de soixante-neuf livres, payables moitié en entrant et moitié dans neuf mois. Seulement la maîtresse laissera l'apprentie " aller quinze jours chez ses parents les aider aux ouvrages de la moisson ». A l'occasion, le seigneur de Ghaumont se plaisait à venir en aide aux jeunes apprentis. En septembre 1761 , Charles Roze se proposant d'apprendre le métier de tisserand chez le patron Pierre Haraut, le châtelain Le Ray, « par bonté et considération », versa les cent vingt livres dues pour l'apprentissage de deux années, durant lesquelles l'intéressé sera << logé, nourri, éclairé, chauffé et blanchi » chez le maître tisserand.
Pendant que nous sommes aux menus faits, nous relaterons un accident en Loire. En mars 1759, un bateau chargé de 280 quintaux de foin à destination d'Orléans, et conduit par le marinier Pierre Dyot et ses gens, fut assailli par un vent violent en face de Ghaumont, « vis à vis le lieu dit la Saule Mignon » . En dépit des efforts soutenus des bateliers durant toute une nuit, les vagues firent sombrer le bateau; le notaire fut requis pour en dresser procès-verbal, et c'est ainsi que « le fait divers » est arrivé à notre connaissance.
Le xviii' siècle, crépuscule aux lueurs tour à tour irradiées d'or et
' Ainsi ; Delaleu, Lataye, Marais, Desouclies, Dvschainps, Dunoyer, Duchpsne, Boyer, Dubois, Desiwis, D<'spon<i, La Boissière, Perron, Pcrr»5, Cliaumier, Desnouos, Bocbon, Rochcroii, Bassin, Fortier, Beaussay et lioissay, Daunay, Delauiiay, Berpieau, Rivernin, Boulon d'Écure, «le la Plaine, Desplaces, Vaugicn, Oranger, Duvai, Delaroixl, Chencç.iy.
* BuUcl, Curion, Brenct, Taavin, GueriUe, Angier, Bardon, Pouillon, Baume, Foucault, Piou, Aliau, Bcané, Guiguard, Becquet, Duroyer, Bourigault, Boutard, Gailliot, Turmeau, Puzelat, Bi'outier, Mêlais, Leflocq, Fouillou, Crochet, Rctlô, Raiin, IlériUc, RangeaiKl, Jouaneau, Bouet, Monnereau, Pasquier, Guilpain, Bibaudcau, Alard, Cauminiau, Souvcnl. Le Coffre, Mêlais, Laugier, Bouquet, Jasmin, Roze, Genêt, Miltct, Joury, Jojisselin, Rangard, Babier, Viou, liezaull, Biltetle, Vernon, Lafond, Chêne Say, Chnmberlin, Curion, Marcadet, Boitard, Brcniurs cl Brisemur, Brisbiir, Koulet, Joubert, Lcferre, Foucault, Brossard, Louel, Proust, Clerissiau, Baudoin, Micbau, Boulion, Bideron.
LA VIE PAROISSIALE 4t5
empourprées de sang qui marque le soir de l'ancien régime, fut comme le rendez-vous d'idées généreuses et de lamentables défaillances, d'initialives hardies el de résoliitions criminelles, de foi humanitaire et patriotique, et de négations religieuses et philosophiques. Au demeurant, la licence des pensées et des mœurs, servie par une publicité grandissante , gagnait les diverses classes de la nation. Empressons -nous d'ajouter qu'à Ghaumont, au presbytère comme au château, on demeurait fidèle aux sages traditions et aux saines coutumes, sans d'ailleurs connaitre de parti pris à l'encontre des innovations raisonnables et utiles.
La paroisse chaumontoise , au milieu du xviii* siècle, était dirigée par un prêtre à l'aspect ouvert, aux habitudes dignes et au caractère juste el droit, qualités qui trouvaient leur couronnement dans le goût de l'ordre, dans le respect des lois et dans la pratique assidue des vertus domestiques et professionnelles. J'ai nommé Claude (iastineau, dont il a été question plus haut.
L'abbé Gastineau portait sa méthode de régularité et d'irréprochable tenue dans la direction de sa paroisse, aussi bien dans le maniement des affaires temporelles que dans la gestion des intérêts spirituels. Il s'entourait de conseillers à son image, comme lui éclairés et prudents, et aGn de les former à une excellente administration des deniers, des biens el des besoins de l'église et de la fabrique paroissiale, il prit soin de rédiger lui-même une sorte de manuel du parfait fabricier.
Ces instructions figurent en tête d'un <i lîegislre pour servir aux marguilliers de l'église paroissiale de Chaumont-sur- Loire », pour l'année 1759, qui est conservé dans les archives de la fabrique. Elles ont pour litre : Instruction aux Marguilliers^ et sont rédigées de la main du curé en une écriture ferme, claire et netlement ordonnée comme la pensée qui les a voulues et résumées. Leur teneur et leur rédaction suffiraient à nou» fournir les éléments d'appréciation sur la personne de leur auteur. Nous les analyserons alin d'en extraire les renseignements de nature à nous éclairer sur la vie paroissiale à cette époque.
Avant tout, le Hecueil est destiné au marguillier comptable en fonction, qui devra lire ou se faire lire le texte remis entre ses mains, car il ne saurait arguer d'ignorance dans la reddition des comptes, " étant responsable en son propre et privé nom et sur ses biens propres ». Le ivgislre renferme trois parties : 1° Devoirs d'un marguillier; 2° biens et revenus de l'église; 3° Charges de ladite église.
Les biens des églises paroissiales sont régis par des marguilliers, fabriciersou procureurs, c'est-à-dire tuteurs de l'église nommés pour
4le LA VIE PAROISSIALE
un, deux ou trois ans, selon l'usage, dans «ne assemblée des habitants de la paroisse, à l'issue de l'office, après convocalion par le curé et au son de la cloche. Les réunions ont lieu « au banc de la marelle », et le curé a voix prépondérante. L'élu est tenu d'accepter, à moins d'être exempt par privilège spécial; est éligible tout habitant a^'anl domicile en la paroisse, mais « on ne doit nommer à cette charge que gens:
1° de bonnes mœurs; 2° qui soient solvables.
en état de répondre des deniers de l'église ; 3° qui soient actifs, vigilants, aimant l'église et tout ce qui la regarde. "
En somme, « un mai^îllier doit être un homme pieux, très assidu aux offices de sa paroisse , édifiant dans toutes ses actions ; il doit s'approcher souvent des sacrements, surtout aux grandes fêtes de l'année ; il doit se souvenir qu'il a l'honneur de servir la maison de Dieu, qu'il
P<.rU dt-nli'i-L- lie la chaiiullo du iliAleiiu. OCCUpC daUS l'église
ouvranl sur l.s BpiiuilLiiKiit» .lu rir -de-c,li.niisaio. ,ujg place distinguée,
que tous les fidèles ont les yeux attachés sur lui; il doit donc se tenir dans son banc dans une grande modestie, prendre garde d'y causer ny d'y rire; il ne doit y soullVir personne, même le sonneur, qui a sa place marquée à. la porte du chœur à côté de M. le curé ».
Les marguilliers ont le devoir de rendre exactement leur compte. <i Les comptes peuvent être arrêtés par le curé et les principaux habitans au banc de la marelle à l'issue de l'office, et représentés aux évêques dans la plus prochaine visite qu'ils font dans la paroisse. Les officiers de justice el les principaux habitants doivent y être appelés. Les seigneurs des paroisses ont droit d'y assister, ainsi que le procureur du roy du ressort de la justice, d'après l'article 17 de l'édit du
LA VIE PAROlSSrALE 447
mois d'avril 1693. MM, les intendants de province prétendent avoir le droit de se faire représenter les comptes. »
Le marguillier en charge doit veiller à toucher et rapporter exactement les renies et revenus de l'église , qui a hypothèque sur ses biens comme un mineur sur le bien de son tuteur, veiller â la bonne tenue des terres et vignes, sous peine de se voir privé de sa charge, et n'employer jamais l'argent de la fabrique qu'à l'usage de l'église. Aussi, écartant tout individu « turbulent, processif ou yvrogne », ne doit-on appeler à ce poste qu'un homme qui soit » doux et paisible, et cependant actif et vigilant, qui aime l'église, son entretien et sa décoration; qui ait de l'ordre dans ses affaires et aussi dans celles de l'église. » Sans l'autorisation de qui de droit, le marguillier ne peut accepter de fondation ni intenter de procès, ainsi d'ailleurs que les maires, échevins, syndics, jurais et consuls, suivant la déclaration royale du 2 février 1703.
0 Quand les charges ordinaires de l'éghse sont acquittées, le surplus des revenus doit être employé à faire des réparations, entretenir et orner l'église, ou A d'autres œuvres de piété suivant l'avis du curé. Il est delfendu aux marguillier^ d'emprunter à intérêts ou à fonds perdus, fut-ce pour les affaires de l'église, réparation ou construction, même du consentement du curé et des habitants, sans lettres royales enregistrées au Parlement, sous peine par le marguillier de rembourser l'emprunt, suivant la déclaration royale du 18 février 1661.
Aussi bien, « par l'article 14 de l'édit royal du mois d'août 1749, il est deffendu à tous gens de main morte d'acquérir, recevoir ny posséder à l'avenir aucuns fonds de terre, maisons, droits, cens et rentes foncières ou non rachetables, même des rentes constituées sur des particuliers, si ce n'est après avoir obtenu du roi des lettres enregistrées au Parlement, D'après cet édit, il n'est pas permis à une église ayant de l'argent de le donner à des particuliers à rente constituée, mais elle peut le placer sur le clergé qui en fera la rente ; le plus sûr pour une église est de garder son argent et de l'employer en réparations, entretien, décorations, achats d'ornements, etc. »
La sacristie, pour conserver l'argent, renfermera un cofîre-fort à deux clefs, dont l'une demeure aux mains du curé, et l'autre en celles du comptable. Il en sera de même du coffre ou armoire contenant les titres et papiers, et qui sera dans le banc de la marelle. Aucune pièce ne doit en être retirée sans récépissé : c'est la garantie de conservation des titres et revenus. Et à ce sujet l'abbé Gastineau ajoute : « Lorsque je suis arrivé à Chaumont, je n'ai trouvé dans le coffre ou trésor de l'église aucuns titres : un nommé Terriet. oui s- " ^té marguillier, les
avait tous lire de i'église et les avait emporté chez lui à Gandé où il demeuroit alors; j'eus toutes les peines du monde à les luy faire raporter; il a vendu ce qu'il a voulu. Faut-il être surpris si avec un si grand désordre il y a si peu de titres à la marelle. Il n'y avait point non plus de registre qui contint les dits titres, tout était dans un désordre affreux jusques aux registres des baptêmes, mariages et sépultures dont il y en a beaucoup de manque, mes prédécesseurs n'en ayant eu aucun soin. »
Les marguilliers et habitants ne doivent jamais souffrir que leur curé s'empare des biens de l'église sous prétexte de rétablir le bon ordre dans la marelle ou de faire des réparations ou augmentations, quand bien même ii offrirait d'en rendre bon et fidèle compte. « Il arrive souvent de là que les biens de l'église se confondent avec ceux de la cure, ce qui, par la suite, peut occasionner de gros procès entre le curé et ses paroissiens; au lieu que, quand tout est bien distingué, comme il l'est à présent, il n'y a h craindre aucune discussion. » De même, un marguillier ne doit pas faire valoir un bien de l'église, pour prévenir tout détournement ou échange.
Au curé et aux marguilliers réunis il appartient exclusivement de changer de place un banc de l'église , sans qu'un particulier puisse se plaindre. Tout banc posé dans l'église devient la propriété de celle-ci, et le particulier en a l'usage sa vie durant, a moins qu'il n'ait fondé son banc à perpétuité ; il en est de même si celui-ci quitte la paroisse. De fait, « c'est un grand abus d'accorder des bancs à des personnes qui ne demeurent pas habituellement dans la paroisse; s'il y en avait beaucoup de celle nature , cela ferait un vide affreux dans l'église ; on a bien voulu en accorder un à M. Iléritle, par exception de la règle, mais on conseille d'accorder le moins possible de ces sortes de concessions toujours à charge h une église, » Au reste, en vue de pourvoir à la décoration, on pourrait refaire les bancs sur un type uniforme sans opposition des concessionnaires, qui recevront un nouveau banc. Il est d'ailleurs regrettable de voir de grands bancs payés si peu, et v il sera bon de les faire taxer par Mgr l'évêque lorsqu'il viendra faire sa visite ».
Le marguillier rendra iidèlement et complèlenient ses comptes et fera rentrer les dûs à la Toussaint, ou à la Saint-Martin au plus tard, et M. le curé en donnera avis à la graud'messe, le dimanche d'avant la Toussaint. Le comptable aura un pelit livre pour écrire les recettes et dépenses, et un autre petit livre spécial au cirier, où celui-ci écrira la marchandise fournie et les sommes reçues. Faute de payera chaque livraison , il aura soin de payer tous les ans. Il ne portera point dans
son compte « les dépenses de bouche pour les processions, non plus que pour la clochette qu'on porte devant les processions ; ces sortes de dépenses ne leur seront point allouées, M" les évèques ne voulant point les recevoir ».
« Les marguilliers doivent assister à toutes les processions; ils marchent immédiatement après le seigneur, sa femme et ses enfants, et avant les officiers de justice, même avant le bailli, à moins qu'il ne soit licencié es lois en droit civil; en ce cas, le bailli a le pas sur les marguilliers ; cet ordre s'observe dans toutes les cérémonies de l'Eglise, tant dans les offrandes que dans la distribution du pain bénit, qu'on doit donner par grignes :
1° aux prêtres, chapiers et enfans de chœur, lorsqu'ils sont en surpeiis ; 2° au seigneur de la paroisse, sa femme et ses enfants; 3° aux marguilliers.
o Le pain bénit n'est point dû par grigne et avec distinction aux officiers de justice, si ce n'est au bailli s'il est gradué , el aux autres officiers que le jour du patron , encore lorsqu'ils sont dans le banc du seigneur où ils ont droit de se mettre en robe, car autrement on peut les méconnaître, et ce seul jour de l'année, si le seigneur est absent ou qu'étant présent il veuille bien les y souffrir. C'est ni» abus de donner des grignes, comme on fait ordinairement dans les campagnes, à des messieurs et dames étrangers qui se trouvent en passant dans l'église, quand bien même ils seraient dans le banc du seigneur ; mais par reconnaissance et pour exciter le zèle de ceux qui chantent habituellement au lutrin et qui sont habitans de la paroisse et se rendent assidus aux offices, on peut leur donner à chacun ime petite grigne.
" Le jour des Morts, de la Chandeleur, des Cendres, des Rameaux ou autre service de cérémonie, le bedeau, s'il a une robe el une baguette, va chercher les marguilliers à leur banc, les conduit en marchant devant eux à la table de communion, où le curé leur donne des cendres, un cierge, un rameau, ou à baiser la patène au service des morts; le bedeau les reconduit ensuite à leur banc ; le curé commence par le marguillier iictuellement en charge. Le pain bénit doit être
ClochoLte aux cmbUniL'S des é van t'élis les, jadis â l'annonne (^(tljse paroissiale.
offert par les mères de famille et non par leurs filles, encore moins par leurs domestiques », sinon le prêtre pourra refuser de le bénir, à moins d'empêchement légitime dont on doit le prévenir; le bedeau, en robe, va chercher et reconduit celte qui présente le pain bénît.
(< Il devrait y avoir dans l'église un tableau où tous ceux qui doivent rendre le pain bénit seraient en écrit, afin de ne surcharger personne et que chacun le donne à son rang. Si quelqu'un refusait, le marguitlier est en droit de le poursuivre en justice pour l'y obliger. Les filles qui ont leur ménage et sont comprises au rôle des tailles ne peuvent le refuser; lorsqu'il y a dans une même maison plusieurs ménages, chaque chef de ménage doit le pain bénit, » et ainsi en est-il d'une fiile mariée chez ses parents, si elle paye ta taille.
Au surplus , il convient d'avoir un double registre spécial pour les délibérations des assemblées des habitants au banc de la marelle, avec les adjudications, marchés, baux, etc. Pour obvier à une négligence regrettable dans la perception des rentes, on fera passer des hypothèques à ceux qui possèdent les biens grevés de celles-ci, et l'on réalisera un titre nouveau quand on les aura découvertes. Les marguilliers sont chargés de faire la quête toutes les grandes fêtes après ta postcommunion, conduits par le bedeau en robe et baguefte, le premier en charge en avant, et le second ou honoraire après celui-ci. Le marguillier sorti de charge a droit de se placer dans Téglise pendant les trois années de la régie de son prédécesseur, et ainsi successivement.
Telles sont les recommandations que nous trouvons dans le précieux Recueil qui fait encore partie des archives de la fabrique et qui nous a été gracieusement communiqué par M. le curé de Chaumonl. II serait difficile, croyons-nous, de trouver un tableau plus fidèle des mœurs et des usages à l'époque qui fixe notre attention.
Après avoir exposé l'organisation du culte, nous avons à parler de l'église elle-même. Elle était placée, on le sait, sous le vocable de saint Nicolas, qui vivait vers le milieu du iv" siècle. Il fut évêque de Myre, en Lycie, et ses mérites le firent choisir pour patron par les Russes, chez lesquels sa dévotion et son nom sont restés populaires.
L'église du moyen âge, située à l'est du château, sur le bord de la colline, comprenait une nef terminée par une abside romane, et elle subit des transformations au moment de la reconstruction du château. Son chevet devint polygonal à trois pans et fut augmenté, au sud, d'une chapelle latérale, qui se prolongea plus tard en une nef collatérale. Le maître-autel était orné d'un retable de style néo-grec. Sur la
façade se profilait un clocher ajouré, dont la sonnerie jetait ses notes perlées aux échos de la vallée.
La sacristie, paraît-il, était élroite et, les jours de fête, avait peine à contenir l'officiant avec le diacre, le sous-diacre et les chapiers. Aussi, en 1759, le curé demanda que l'on en construisît une seconde « entre l'église et le presbitère, et faire l'entrée au-dessous du vitrail du sanctuaire qui est au nord »; on y mettrait en des armoires les ornements qui sont mal conservés « dans un grand bahu avec le linge ". Or, pour cela, disait-il, il faudrait « refaire en entier le grand autel, l'appliquer contre le pignon du sanctuaire, ce qui agrandirait le sanctuaire et le rendrait plus décent ».
Les seigneurs n'avaient pas cessé de s'intéresser à l'église. <• Comme on voyait NL Bertin de Yaugien, conseiller à la grande Chambre du parlement de Paris et seigneur de Chaumont, très pieux et très zélé pour l'église, on le laissait faire ce qu'il voulait; ainsi il détruisit deux chapelles à côté du chœur, ce qui n'est jamais permis à un seigneur de paroisse », l'évèque seul pouvant l'autoriser après enquête sur avis du curé, des marguitliers et habitants. On sait que son goût des changements le porta à démolir l'aile du château qui regardait la Loire. Le seigneur avait son banc <( à queue » dans le chœur, mais il le fit refaire de façon à avancer dans le sanctuaire. Le curé, M. Chenetier, lui remontra que c'était un ahus gênant et « indécent, d'autant plus que le banc est du côté du canon de la messe, et que le célébrant peut être distrait, en regardant sur le dit canon, par des objets le plus souvent des plus indécents qui se trouvent dans le dit banc '>. Pour gagner ta tolérance du curé, le seigneur promit de « refaire le grand autel et de l'appliquer au pignon de l'église vers amont, de faire une sacristie derrière le dit pignon, ce qui aurait mis le dit banc hors du sanctuaire ». En outre, il fit don d'un ornement superbe. Mais M. de Yaugien vendit son domaine k M. Le Hay avant d'effectuer ses promesses, et, en 1759, \e banc seigneurial continuait d'occuper la place en question.
A la même époque, le clocher était en mauvais état, et il y avait urgence à « refaire en entier le derrière du clocher qui donne sur le faix de l'église », la charpente étant pourrie à cause de « l'ouverture oii passe le fil d'archal servant à la sonnerie de l'horloge ». Un projet déclarait que l'on pourrait profiter de cette réfection pour placer le timbre à l'inlérieur du clocher,, et faire une cage pour l'horloge du côté nord. Ainsi posée dans la tour, » elle servirait de 3* cloche qu'on ferait sonner avec les deux autres ». On déplacerait du même coup la cage au-dessus des fonts, laquelle préjudicie au vitrail et ne lient plus.
452 LA VIE PAROrSSlALE
ainsi que l'escalier, « ce qui donnerail un grand dégagement au bas de l'église ».
En outre, quand on aura des fonds, il sera nécessaire de refaire le lambris de l'église et l'autel de la cbapelle de la sainte Vierge, « qui n'est pas décent )■, de mettre un grand vitrail à côté de la chaire, refaire celle-ci et le banc de la marelle, continuer l'aile de la Vierge jusqu'au bas de l'église , paver toute l'église et la reblancliir. Le curé, fait-on remarquer, i< comme gros décimaleur a l'enlrelien du cho'ur ou du sanctuaire, où il peut faire changement et décoralion qui lui plaira >y. de même, !e resle de l'église, entretien et réparation, est à la charge des habitants, avec cette réserve que « le curé et les habitants sont tenus pour le tout, s'il s'agit de chute de tout ou partie de l'édifice ».
Si nous franchissons le seuil du temple, au milieu du xviii' siècle, nous sommes assurés de faire parfaite connaissance avec tout ce qu'il renferme, grâce à un inventaire dressé en 17.*J9 et que nous reproduisons fidèlement.
« Inventaire des effets mobiliers de l'église paroissiale de Chau* mont :
« Argenfure. — Un cyboire d'argent doré par dedans; un calice d'argent dont la coupe et la patène sont dorés en dedans; un ostensoir ou soleil d'argent dont le croissant est doré; trois petits reliquaires d'argent représentant saint Nicollas, sainte Catherine et saint Maxime, ayant tous trois un piédestal de cuivre ; un petit vase d'argent pour l'huile des infirmes; deux autres petits vases d'argent pour les baptêmes; un petit ciboire d'argent doré par dedans pour le viatique aux malades; une lampe d'argent aclié ; un encensoir d'argent aché; un bénitier et son goupillon d'argent aché ; une croix de procession d'argent aché.
(I Ornements. — Parements d'autel : Au grand autel, un parement de tapisserie, un rouge, un violet, un blanc, et deux noirs dont un de velours; à l'autel de la ^'ierge : 2 paremens blancs et 2 noirs, — Chandeliers : 6 de bois argenté, 4 de cuivre à pied de biche, 3 de cuivre k pied rond, 4 de fer pour les morts et 2 petits de enivre. Un bénitier de cuivre et son goupillon de même, un encensoir et sa navette de cuivre. — Chasubles et tuniques : une chasuble verte de drap d'or, argent et soie avec ses accessoires, et 2 tuniques de même; une chasuble de tapisserie et deux tuniques de même avec voile de bourse de damas : deux vertes de tatfetas avec accessoires ; une rouge de damas avec accessoires; une rouge de taifetas et accessoires; une blanche de même étoflé que le parement blanc du grand autel; une blanche de
laffetaa. une blanche de serge; une violette de camelot gaiiffrc'; une violette de camelot «ni; une noire d'étamine ; une noire de camelot gaiiirré : toutes ces chasubles avec leurs accessoires, c'est-à-dire étole, manipule et bourse.
H Chapes : une dont les orfrois et chaperon sont en drap d'or, argent et soie et le fond de salin vert à fleurs; deux anciennes blanches dont les orfrois et le chaperon sont de tapisserie et Je fond blanc de salin à Heurs; une petite de serge tirant sur le rouge à fleurs; 3 chapes noires ueuves de camelot gaufré. — Autres ornements : un dais neuf de panne de soie rouge , garni de rubans d'or faux et de franges de même ; trois tabis de damas dont deux rouges qui servent, l'un à couvrir le grand autel, l'autre au pelil piipilre où est le livre des Epîlres, et le troisième pour couvrir l'autel de la Vierge ; une robe de bedeau avec sa baguette et bonnel quaré; un pelit dais de velours rouge avec frange de même pour porter le viatique aux malades; un voile ou écharpe de satin rouge et blanc pour porler le Saint-Sacrement le jour du sacre. — l^ivres : un missel de Blois, un missel de Paris, un graduel, nn rituel, un antiphonier, trois petits livres pour l'oHice des morts, quatre processionnaux, un pelit livre des Kpîlres et Évangiles avec des réflexions, un petit livre pour les sacremenls aux malades.
Cl Effets de l>ois : une croix de bois argenté sur le grand aulel avec les chandeliers de même; une autre de bois doré aussi pour le grand autel; un gros tabernacle de bois peint, doré par endroit et argenté aussi par endroit, avec son gradin; un gros pupitre dans le chœur monté sur une armoire renfermant les litres et papiers de l'église, qu'on appelle le Trésor de l'église ; im banc de marelle devant lequel est une armoire; une chaire à prêcher; deux confessionaux ; une armoire en long colîre ou bahu dans la chapelle de la Vierge, où l'on renferme le linge el autres eflels de l'église; un gradin sur l'aulel de ia Vierge avec un crucifix de bois argenté, deux petites crédences à côté ; une lable dans le sanctuaire servant de crédence ; un siège en long, couvert de panne rouge dans le sanctuaire pour le célébrant avec le diacre el sous-diacre, avec un petit tabouret aussi couvert de panne rouge ; un petit banc de bois dans le sanctuaire servant aux acolytes,
« Linges : il y a bien peu de linges surtout d'aubes, dont on manque absolument. 4 aubes à dentelle, dont une fine de linon à grande dentelle, une de baplisle , une de toille de Laval el une de demi-mousseline, les trois premières appartenant à M. le curé (1759). Nappes d'autel, tant grandes que petites, tant bonnes que mauvaises. Lavabo,
amicts, corporaux, pâlies, purificatoires, tavoiolles, nappes de communion. Il faut absolument faire faire des aubes. »
La décoration répondait de tout point à la noble simplicité de l'édifice. Au nombre des statues flguraient la Vierge, saint Nicolas et sainte Catherine; ces deux dernières statues, du xv* siècle, sont conservées à l'église paroissiale. On y garde également une curieuse clochette en bronze du xvi' siècle, rehaussée de feuillages ajourés ainsi que des symboles et du nom des évangélistes ; et aussi une élégante crédence dorée, de style Louis XV. L'église renfermait un
certain nombre de bancs.
D'après une noie, celui de M. Leconte de la Trétandière est le premier au-dessous de la chaire devant la balustrade du choeur. On voit aussi les bancs de trois tonneliers, d'un couvreur, d'un boucher, d'un marchand de bois, de M.Thoisnier, chirurgien, de M. Heritte de la Martinière : ces bancs doivent vingt sols de rente à la Toussaint. Le banc de l'Iierpinière est occupé par les domestiques
Crédence du xviii* siiclc, jadis à Saint-Nicoloï, ^^ ^^- Le Hay. A CC Sujet,
actuellement à l'église de Chaumont. le curé écrit : « Les sei-
gneurs de Chaumont prétendent que le banc de l'Herpinière ne doit rien, ce serait une discussion à avoir dans laquelle je ne conseille ni à curé ni à niarguillier d'entrer, surtout vis-à-vis d'un seigneur qui fait du bien à l'église. » Saint-Nicolas, sur la cime du coteau et à l'ombre des arbres séculaires, empruntait un cliarme particulier à sa jolie sonnerie. Suivant une observation du xviii" siècle, « il y a trois cloches dans le clocher de Chaumont : la première, du côté des Mottes, pèse 305 livres, diamètre, 2 pieds et 7 lignes, n'est pas parfaitement d'accord avec la seconde, peut-être d'un demi ton en dessous, » En note on a ajouté : Il Acluellement cassée et à refondre 1780. » — » La seconde pèse 349 livres : quand on l'a livrée aux fondeurs, elle pesait 300 livres moins 5 livres 3 quarterons i/2, et lorsqu'ils l'ont rendue elle s'est trouvée peser 49 livres en plus, excédant qui leur a été payé su le pied
de 27 sols la livre de mélail, diamètre 2 pieds moins 1 pouce. — La 3* pèse 292 livres, 2 pieds moins 2 pouces et 1/2 de diamètre, d'un métail meilleur que les deux premières el parait s'accorder avec la seconde. » Elle porte l'inscription :
Congrego clerum horasque dierum sono, Fugo demones et peslem, feete decoro.'
A l'occasion du décès du curé en 1782, la question des réparations réclamées par l'état de la terrasse du presbytère devint l'objet d'un difTérend entre les paroissiens et les héritiers du défunt. Les habitants intentèrent un procès à la sœur du curé et à sa nièce. M"* Désert, de Blois, ce qui fut l'objet d'une longue correspondance de 1783 à 1791 , conservée dans les archives du presbytère. Les héritiers prétendaient qu'elles n'étaient pas dues comme « grosses réparations » , et les habitants soutenaient qu'elles l'étaient comme « réparations usufruitières » non faites en temps opportun. L'affaire parait s'être terminée par un arrangement entre les parties intéressées.
Jadis une fondation pieuse avait été faite par M. de Sardini, et la somme annuelle de 100 francs due à cet elTet était assise sur la métai* rie de Lorme et ses dépendances : cela fut reconnu en 1740 par Bertin et, en 1783, Jacques-Donatien Le Ray. Le 15 décembre 1791 , le curé P. Joulin donnait quittance à Marais, régisseur, des cent livres « pour l'acquit de la fondation de M. de Sardini pendant l'année 1791 ». Or te seigneur souhaitait se libérer de cette rente en la rachetant. A cet effet, le 1er themidor an IV, « le citoyen Joulin chargé d'affaires du citoyen Leray » exposa aux membres de l'administration municipale du canton de Pontlevoy « qu'il doit en cette qualité une rente de 100 livres à la fabrique de Chaumont et que désirant jouir du bénéfice de la loy du 27 décembre 1790, relative au remboursement des rentes, il demande à liquider ladite rente ».
Sur l'avis favorable de ce conseil, le 27 thermidor, le directeur
' (,.fi et là, nous relevons encore quel([ues rensei)[neniciits : l.e S mni 1751, on lit lu si-puUurc d'une femme noyée " ayant au cou une médaille de cuivre, représcninnt d'un côté saint Praiiçois et de l'autre saint Fidèle, capucin, mari|ue de catholicité ••; en CÎSÔ, il y eût dix-neur bapléines et huit signataires, le» autres ayant ré|)ondu ne « savoir signer, de ce enquis, suivant l'ordonnance »; en 1766, on compte viiigt-neuf liaplèmes, six mariegcK et dix-huit sépultures ; en 1774, il y a vingt-neuf baptêmes , sept mariages ft vingtquatre (léct'ii; en I77B, il y a vingt-huit naissances, sept mariages et trcnte-deui décès.
I.e 25 avril 1782, fut enterré Claude (iastineau, curé, mort le 23 avril, âgé d'environ qualnsvingl-un ans. et la sépulture fut « Taile par M, J. Coltercau. curé de Monthan ». Le 12 juillet 17S2, Pierre Joulin prit possession de la etirc. 1^ -JS janvier 17S5, le Hls du jardinier du château franchissait le seuil de l'hymen, et k la cérémonie nuptiale ou voit les demoiselles Thérèse et Sophie l.e Ray.
tSfi l'A VIE PAROISSIALE
donna, à Blois, un « bon pour êlre liquidé à 2200 livres non compris les arrérages ». Le 1er vendémiaire an V, Le Ray paya au bureau de Monlricliard cette somme avec les arrérages de 490 livres, et la rente fut amortie.
A l'instar des autres établissements paroissiaux, l'église de Chaumont possédait divers reveuus, dont nous donnons ailleurs l'état. En conséquence du décret de l'Assemblée législative sur les biens nationaux, les immeubles appartenant à la cure de Chaumont furent mis en adjudication, le 18 juin, par l'intermédiaire d'Orient Marais, notaire audit lieu. L'acquéreur fut Jacques-Donatien Le Hay, « ci-devant de Chaumont, propriétaire de la terre du même nom, demeurant ordinairement â Paris, rue des Vieilles-Audriettes, paroisse de Saint-Nicolas », pour la somme de 2(>50 livres: l'acheteur fit ensuite des cessions et échanges, d'accord avec d'autres habitants. Le 2 messidor an III, il achevait de verser au receveur du district de Saint-Aignan le montant du prix d'acquisition.
Mais nous nous apercevons que, dans le but de présenter dans son ensemble le tableau de la vie paroissiale, nous avons, non pas omis, mais remis ce qui concerne les œuvres des seigneurs de Chaumont au xviii' siècle. C'est cette tache que nous allons réaliser avec d'autant plus de satisfaction qu'elle olï're les charmes d'une véritable renaissance, tant au point de vue des arts que sous le rapport de l'exploitation industrielle et agricole, et des fécondes initiatives sociales.
mu par J.-B. Nini, galerie de Chaiimunt.
Utile dulci.
[Horace, Art poilique.]
seconde moitié du xviii' siècle fut pour Chaumont une aériode de prospérité et de renouveau. Le développement progressif de l'agriculture , du commerce et de l'industrie trouva son couronnement dans une merveilleuse floraison artistique, d'autant plus remarquable qu'elle est due à l'influence directe du seigneur. Tandis qu'ailleurs l'évolution qui se fait dans les idées et les mœurs provoque tour à tour des malaises et des crises, prodrome de la Révolution, ici c'est dans le calme, le travail, la justice et la vraie fraternité que le peuple, à l'ombre du château, s'achemine vers une nouvelle étape politique et sociale. Petits et grands, travailleurs et artistes, bourgeois et campagnards vivent en parfaite harmonie. Ce résultat revenait pour une bonne part aux qualités et à l'influence du seigneur de Chaumont, Jacques-Donatien Le lîav.
La famille Leray ou Le lîay a ses racines dans la Basse-liretagne et poussa des ramifleations à Nantes et dans les environs. L'un de ses
458 l'E RAY — RENAISSANCE
membres les plus connus est René Le Ray, sieur de Fumet. Né en 1686, il occupa le poste de lieutenant particulier civil et criminel au présidial, puis fut maire de Nantes en 1730. De sa femme Anne-Louise Rabaud, il eut plusieurs enfants, dont Jean-Raptîste qui vivait en 1790, et François. Ce dernier, baptisé à Saint-Denis de Nantes le 1« mars 1723, fut tenu sur les fonts par René-François Le Ray de la Clarlais et par Perrine Le Ray, dame de ta Guerche-Deruais. En l'année 1739, le magistrat nantais obtint des lettres patentes qui l'autorisaient à « partager noblement ses enfants », non sans faire remarquer qu'il « se trouve proche parent de plusieurs familles nobles de la province de Bretagne ».
Mais c'est surtout à René-François que nous nous intéressons. Fils de Jean Le Ray, sieur de la Clartais, et d'Elizabeth Doré, il s'adonna à l'exercice du commerce et, de 1726 à 1735, occupa successivement les fonctions de consul, échevin et juge-consul; il recul ensuite la dignité de conseiller- secrétaire du roi et de chevalier de l'ordre de Saint-Michel'. A René-François nous connaissons deux fils, et l'acte de naissance du second est contenu dans le registre des baptêmes de la paroisse de Saint-Nicolas de Nantes d'où nous l'avons extrait. Il est conçu en ces termes : " Le premier septembre (1725) fut baptisé en celte église par moy recteur sous"* Jacques Donatien né de ce jour, fils de noble homme René François Le Ray sr de la Clartays, et de d"° Françoise Bouvet, sa femme, fut parain noble homme Donatien Le Ray, s' de la Piolerie, d' paroisse de Sainte-Pazane , et maraine d'" Marie Blanchard , v" de defP noble homme René Bilotleau, si* de Beaulieu, ancien conc eschevin et juge consul des marchands à la Fosse sous"^. (Siffné) Marie Blanchard. D. Leray. E. Bouvet. Pierre Rernier. Leray de la Clartais. J. Arnollet recteur '. >i
Jacques-Donatien Le Ray épousa en 1730 Marie -Thérèse Joques des Ormeaux. C'est l'année même où il acheta la terre de Ghaumont, qu'il conserva pendant un demi-siècle pour le bonheur de ta contrée tout entière. Outre la seigneurie de Ghaumont, le chevalier Jacques Le Ray possédait celles de Rilly, Veuves, Vallère, Meuves, l'Herpinière et autres lieux. De 1734 à 17(13, il occupa la charge de grand maître enquêteur et général réformateur des eaux et forêts de France au département de Rlois, Rerry, Haut et Bas Vendômois; puis, en 1770,
' Le livre doré de l'hôtel de ville de Santei, par Pcrthuis cl de la NicoUière, in-8*, Nantes, 1873.
'Archives de l'hôlel de ville de Nantes, Itcgislre» d'élal civil de la paroitie de Saint- Nicola».
il fut intendant de l'hôtel des Invalides. A Paris, son hôtel était sur la paroisse de Passy.
Le 26 octobre 1750, " M" Jacques Leray, chevalier, seigneur de Chaumont, Itilly, Veuves, Meuves, Vallère et l'Herpinière, demeurant ordinairement à Orléans paroisse Saint-Michel », faisait un bail pour la pêche avec Joseph Guitlot et sa femme, marchands de poissons. Il affermait pour six années i< les quatre étangs en eaux de Lorme, de la Goutte-Hullière, de Sublenne devant la métairie de ce nom, et celui de l'Herpinière ». Le prix était de 2oO livres par an, payables à la Toussaint, « tous les deux ans que les étangs seront péchés, chacun de cinq cent livres, » ce qui fait un total de quinze cents livres pour les trois paiements des six années. Comme les preneurs profiteront, ta première année, du poisson mis au mois de mars dans l'étang de Goutte-Hullière, ils s'engagent k « fournir à mondit seigneur, lors de la pêche de l'étang de Lornie, à la Toussaint prochain, deux douzaines de carpes des plus belles qui pourront se trouver dans ledit étang, du prix d'environ quinze sols pièce ».
En 1751, à propos du bail de la métairie de l'Herpinière, on voit Le Ray fournir au fermier quatre bœufs et soixante -quinze brebis, dont « on partagera par moitié les agneaux et laines qui en proviendront ». Le seigneur aimait beaucoup son château de Chaumont et se plaisait à y faire sa résidence et à s'y mêler aux fêtes populaires. Le 25 juillet, le fils d'un marchand fut tenu sur les fonts par « messire Jacques Donatien Le Ray, chevalier, seigneur de Chaumont, Rillé, Meuves, Vallère et l'Herpinière », et par Marie -Madeleine Désert, fille de Claude Désert, auditeur des comptes à Rlois.
Le 27 juillet suivant, le seigneur afferma pour neuf années à Etienne Cosnier le moulin de la Borde, où celui-ci résidait déjà, paroisse de Hilly, et « consistant en une maison à demeurer, étables, grange, écuries, jardins, ouches et prés en dépendans, avec le droit de banalité dans les paroisses de Chaumont, Rilly, Meuves, Veuves et Vallère, conjoitement pour ladite banalité seulement avec Louis Coucher, meunier du moulin du Bois, qui lui aussi pense à fermer le droit de chasse et banalité dans lesdites paroisses de Chaumont, Rilly et Vallères ». Le preneur devra en « jouir en bon père de famille, faire moudre les grains des particuliers, banniers du moulin, et les convertir en farine, suivant la coutume et usage, et entretiendront les courances des fontaines, ruisseaux et gouffre dudit moulin, la chaussée, les haies et clôtures et les bâtiments de mesnues réparations ; ils ne couperont aucuns saules ni autres arbres par le pied, mais en prendront seulement les rames deux fois pendant le cours du bail.
460 LE KAV — RENAISSANCE
Le preneur paiera de ferme cinq cent cinquanle livres par an, en deux termes, plus quatre cliapoiis « bons el recevables à la Toussaint, ainsi que deux cents de plantes de saules que le bailleur fera cboisir lors de la coupe et voilurer où il le jugera à propos ».
Puis, le 27 août, le seigneur afferma, pour six années, à Jean La Fuye, boulanger, » le four banal de la seigneurie de Cliaumont avec les bâtiments de d'iceluy où sont deux fours, un grand et un petit, avec les gournals, tables et uslanciles, comme aussi le droit de cuire le pain des particuliers el liabitans de ladite paroisse sujets au four banal <>. Le pri\ du bail élaiL de cinquanle livres par an, plus deux chapons " vifs recevables » à la Saint-Martin d'hiver. Le boulanger devra « faire cuire le pain des habllans y assujctis, les mercredy et samedy de chaque semaine, el pour la cuisson dudit pain iuy sera payé par chacun des habilans le vingtième boisseau de grain de la nature et qualité de celuy qu'ils auront employé, et une dariOe de pâle qu'il prendra sur la pâle que chacun des habitants porteronl audit four ». Avant de signer le bail, le preneur demanda au seigneur a la permission de faire couper des grues dans les bois pour l'usage du four banal, autanl qu'il pourra s'y en trouver sans causer de préjudice aux bois )). Celle autorisalion lui fut octroyée à la condition qu'il avertirait le seigneur avant d'en faire couper, en désignant les endroits, avec défense absolue de prendre d'autre bois que les griies.
Le lendemain. Le llay bailla pour neuf années à Malhurin Itouton, marinier, demeurant à Keure, paroisse d'Onzain, « le droit de port et passage dudit lieu d'Écure pour passer et repasser par bateau en bon élat, aux frais du preneur, sur la rivière de Loire, tous les particuliers allant et venant tant à pied qu'à cheval, qui traverseront ladite rivière ». La ferme comprenait en outre trois arpents trois quartiers de pré. Le prix était de 1311 livres par an payables à la Sainte- Catherine, Il est spécifié que le preneur devra " passer exactement et régulièrement tous ceux et celles qui se présenteront sur les ports de Chaumont et d'Écure , incontinent qu'ils auront requis et appelé le passeur, sous les peines de tout dépens el de trois livres par chacun refus ou négligence dudit passage ; le preneur aura une bonne toue ou bateau sûr et en bon état pour la sécurité publique, ne pourra ledit preneur exiger des personnes plus grosse somme de deniers que celles qui sont portées par le tarif arrêté au conseil, lequel sera affiché sur lesdits ports et passages pour par Iuy s'y conformer suivant l'inlenlion du lîoy ». Le preneur aura la charge de " passer el repasser gratis et sans relribulion toutes fois et quand il en sera requis et sans retardement ledit seigneur, toute sa famille, ses officiers domestiques et les
et envers les successeurs dudit Moreau, qui auront à faire l'exercice de ladite charge.
Au cours de l'année 1737, le 16 janvier, noua rencontrons comme parrain Christophe La Motte, « procureur fiscal et secrétaire de M. le grand maitre, » avec M"° Geneviève Judon, « gouvernante de M'^deChaumont, » et ailleurs « gouvernante des enfants de M. deChaumont ». Le 24 novembre, le seigneur fit un bail de neuf ans avec la veuve Marie Royant, marchande de poissons, à Vienne-lès-Blois, paroisse de Saint-Saturnin, et quelques autres preneurs. Il s'agissait du droit de « pêcher le saumon et l'aloze en la rivière de Loire , au lieu appelé la Mare pour ce qui dépend de la seigneurie de Cbaumont, à prendre depuis le Bois de la Genne au lieu appelé les Chaumières, jusques à la Grosse-Borne qui est au-dessous dudit lieu de la Mare ». Ils devaient en payer 100 livres par an et bailler au seigneur « un saumon, le premierqui sera par eux péché et quatre alozes chacun an ».
Cependant le manoir seigneurial se préparait pour une fête domestique qui devait réjouir le cœur des hôtes. On disposait tout pour y recevoir un nouveau-né, appelé par tous les vœux. Ce fut grande joie quand l'enfant fit son entrée dans la vie. L'écho de l'allégresse familiale nous est renvoyé par l'acte qui suit : n L'an 1738, le 13 décembre, a été ondoyée à la maison par moy soussigné suivant la permission de M. Pommerie, vicaire général de Mfl'' de Blois, en date du 6 novembre, une fille née d'aujourd'huy du légitime mariage de messire Jacques Donatien Le Ray, chevalier, seigneur de Chaumont, grand maître des eaux et forêts de Blois, Berry et Vendômois, et de dame Thérèse Jogues, son épouse, en présence de dame Marie - Françoise Sainson, épouse de feu Alexandre Jogues, grand'mère de l'enfant »; cette dernière signe K V. Jogues des Ormeaux ». Hélas! l'enfant devait être emportée prématurément; elle mourut le 13 juillet et fut enterrée le jour suivant, « dans le caveau des seigneurs de Chaumont, qui est dans l'église paroissiale, » sans d'ailleurs avoir reçu le supplément des cérémonies baptismales.
Dans un acte du mois d'août 1759, Le Ray est qualifié « chevalier, seigneur de Chaumont-sur-Loire, Rilly, Veuves, Meuves, Valaire, L'Herpinière et autres lieux, conseiller du roy en ses conseils, grand maître enquéLeur et général réformateur des eaux et forêts de France au département de Blois, Berry et Bas-Vendômois »,
Le 4 mars 1760, Joseph Marchau, voiturier par eau, d'Orléans, fit une déclaration devant notaire. Il raconta qu' « étant parti d'Orléans avec cinq bateaux chargés de sirops, de sucre, vins et autres marchan-
dises, de ses cinq bateaux il en serait péri un le vendredy 29 février, du naufrage duquel il aurait fait dresser procès-verbal par le procureur fiscal de la paroisse de Chousy ; étant parti dudit lieu hier matin, il serait baissé jusqu'au dessous de Chaumont, vers l'Ile-Thoisnier; à la distance d'environ 60 pieds de la dite île, il a rencontré un brin de bois picqué dans le fond de la rivière qu'il n'a pu apercevoir, la rivière étant grande et l'eau trouble, qui aurait crevé l'un de ses bateaux à 6 pieds du nez tirant vers le milieu et l'eau y étant entrée avec rapidité, il jetta sur le champ l'ancre pour l'arrêter, mais le dit ancre cassa par les deux aires ; le bateau s'étant trouvé rempli d'eau en un instant, il serait coulé à fond sans pouvoir y remédier, et la majeure partie des marchandises soulevées par la force de l'eau s'en sont allées au gré d'icelle sans que le dit Marchau en ait pu sauver aucune, et n'a même aucune connaissance jusqu'à présent s'il en est abordé en quelque endroit des bords de la rivière, »
Sur la demande du voiturier, le notaire Christophe Lamotle, assisté du greffier Pierre Rabier, du procureur et syndic Joseph Tboisnier, et du journalier François Brault, se transporta sur le lieu du naufrage à l'endroit appelé la Folie. Là, ils virent trois bateaux chargés de marchandises et, étant montés sur <( une loue », ils virent le quatrième « coulé à fond » et dont on ne découvrait >< que les deux bouts ». Sur la requête des visiteurs, le marinier montra ses lettres de voiture, dont le notaire fit l'extrait utile, et, grâce à celles-ci, on connaît d'une façon précise le détail de la marchandise avec les expéditeurs et les destinataires ' .
< Nous avons ainsi la série des marchaDdises que I'od Iransporlait alors. 11 y avait une caisse de fer blanc d'enviroD cent cinquante-cinq livres pour Amboise; un jambon de treize livres et deux épées dor<^es par Cbrétien pour Tlioribet, marchand quincailler à Angers; vingt-cinq ballots d'acier en billes grosses, pesant deux mille cinq cenls pour Angers ; cinq ballots d'acier en billes grosses ; douze ballots d'acier en billes et en barre aussi pour Angers ; une balle de drap de Sedan plombée du poids de cent cinquante, aussi pour Angers ; une autre de deux cent vingt pour Loudun ; un ballot de mercerie de quarantetrois livres, à la même destination ; deux petites caisses de livres pesant cent vingt, envoyées par Lamé frère, d'Orléans à Saumur; une caisse de fer-blanc de cent quarante, pour Saumur; une caisse de mercerie de quarante-cinq livres pour Saumur; un ballot de mercerie de soiiante-cinq livres pour Saumur; une balle de couvertures et baleines de cent dix livres pour la Flèche; un petit ballot de crocus de cinquante livres pour Saumur; quatre demi-pièces d'huile fine de deux mille cent cinquante pour v M"' Iloudan, dépositaire à l'abbaye de Fontevrault " ; un ballot de mercerie de cent dix livres pour Saumur; quatre quarts de vin rouge » nouveau soutiré » pour c< l'hôte de la Corne à Saumur»; sept pièces de droguerie de dix-huit cent vingt livres, pour un « droguiste k Nantes ><; un panier de » quatre fromages afDnés», pour M. Daumonl, au bureau de la Bourse à Nantes »; un panier de dix paires de fromages b. la cendre pour l'abbaye de Buzé; un autre panier de « quatre affinés et deux bleus tous gros i>; trots chaudrons de fonte et douze eontrefeu figuré, de neuf cent livres pour Nantes; un paquet d'arbres emballés de feuillages pour Nantes; un paquet de deux douzaines de balances toutes montées et une
iS4 !■£ nAY — RENAISSANCE
Au chàleau , la naissance d'un autre enranl vint tempérer la douleur causée par un décès prémaluré et apporter une douce joie avec une radieuse espérance. Le carillon des cloches sonnait à toute volée pour une cérémonie baptismale ; le 13' jour de novembre 1760, l'ut baptisé « Jacques-Donatien Le Kay, né d'hier » , qui fut j présenté sur les fonts par H Jacques Turmeau de la Morandière , bailli de Chaumont.
, et par « dame Marie-Françoise Alexandre Jogues des Ormeaux », ï, de Paul-Ange ïixier, sieur de Ire-Auguste Tixier, chevalier de ine au régiment de la Marche rnèrent l'acte. Cette joie familiale devait se renouveler à brefs délais. Le 5 janvier 17G3 eut lieu le baptême d'une fille, Marie-Sophie Le Ray, née d'hier, dont le parrain fut Jacques Le Hay, et la marraine demoiselle Marie- Françoiae Le Ray de Rilly ; la signature de la marraine porte : « M, Lerai », et le parrain n'a pas signé. Le 27 septembre 176.'), fut célébré le baplême de " Thérèse-ÉIizabetb, née d'hier », et qui fut présentée sur les fonts par i< Pierre d'Orléans, chevalier, de la
doiizaiDcde poids de marc, et deux bi'clies de fer pour le CIinpeHu-Kaiige,^ Nantes; qutitiv poinçons et huit quarts de vin blanc nuveniat nouveau, [lour un m'^ocianl de Nantes, mais il n'y avait que dcui poinçons dans le Jtnteau naufragL'; huit |>oinço:is de via rougo auvemat de Saint-Denis, dont deux dans un autre bateau non nauTragê; huit ballons d'acier en barres plates et vingt-cinq Irauchoirs de four, de deux cents livres |«>ur l'hôlc des Trois- Ècu 9, rue Saint-SymphoHcn à Tours; une balle de deux cents livres de III blanc pour Tours, une balle de trois cents livres de lil bis pour Tours; un |>aniei- de pierres bleues de soixante livres pour Tour»; un ballot de fil de fer de cinquante livres, un baril de mercerie de deux cent quarantc-cin'| lîvi-es, un panier de sucre de cent livres; (six paniers de verre à vitre, le tout pour Toura; un tonneau de quincaillerie de quinze cenle livres pour Nantes; un ballot de toile de lin pour An};crs, une balle du toile de Saint-Cal do cent trente-cinq livres, dix ballons d'acier en bille et treize ballons <racier f;i-assel, de treize cents livres, vingt -cinq ballons d'acier grasset. trois cents feuilles en fer- blanc, de cent quarante livres, le tout pour. Angers; deux barils de sel d'Epsom de deux cent qualre-ïingt-neuf livres, pour Saumur; deux balles de dra|jeiic ordinaire pour NHnIcs, un baril d'huile d'olive fine, <le deux cent eini|uante-<|uatre livivs; un jambon de quinze livres; trois cruches d'huile, de cent quarante livres; quatre balles de quincaillerie de six cent vingt-cinq livres, une balle de mercerie de Tbiei-s de soisinite-deux livres; un
LE RAY — RENAISSANCE 4«!t
paroisse de Saint -Paterne d'Orléans, cousin de l'enfant, et par Marie- Élizabeth Le Ray, sœur de l'enfant ». (Signé) f< le chevalier d'Orléans, de la Verjiizière <>.
Les hôtes de Chauniont, avec une affable simplicité, s'associaient volontiers au\ joies et aux deuils de ceux qui les approchaient. Le 19 août 17t>o, à un acte de mariage on voit la signature de a Jacques Le Ray de Chauniont >> en écriture d'enfant. Le 28 octobre 1769. fut marraine « demoiselle Marie -Elizabeth, fille de Jacques- Donatien Le Ray, seigneur de Chaumont » (elle signe : « Marie -Klizabeth Leray de Bury >■), avec Alexandre-Jogues des Ormeaux. Le 3 août 1771, la même fonction fut remplie par « dame Thérèse Jogues, épouse de M. Jacques-Donatien Le Ray, intendant des Invalides, grand maître des eaux et forêts, seigneur de Chaumont et autres lieux ». On voit aussi marraines les demoiselles Marie-Françoise Le Ray et Klizabeth- Marie Le Ray. A cette époque le régisseur se nommait Morean, et on rencontre un garde appelé Catien Rrault. Le 4 novembre I77H, on voit assister à une cérémonie nuptiale « dame Marie Le Ray, épouse de M. Foucault », qui signe : « Le Ray Foucault ». Le li novembre 1780, le fils du jardinier fut tenu sur les fonts par « le sieur Jacques-Donatien Le Ray, fils de M. Le Ray, seigneur de Chaumont ». Le 22 août 1781, un enfant du garde fut apporté à l'église par Michel Foucault, chevalier, demeurant à Paris, et par « demoiselle Ïhérèse-Elizabetb Le Ray de Chaumont ».
Le désir de grouper ce qui regarde le château nous a fait remettre quelques renseignements relatifs à la localité. L'an 1770, le 2 février, dit un acte curial, » Marie Danseau, veuve de feu Pierre Bazin, vigneron, a été reçue pour exercer l'office de sage-femme et a fait serment entre nos mains, suivant la forme prescrite par Mgr l'évêque de Blois. [Signé] Gastineau, curé de Chaumont ». Le 4 février, « en l'assemblée des babitans, convoqués au son de la cloche au ban de l'œuvre, à la diligence du sieur Germain Fouilliou, sindic de la paroisse, » et d'après une lettre de l'intendant de la généralité d'Orléans, M, de Cypierre, on
pelit baril île ijiiinqiiinH de sou a nl<;- quinze titres, pour Nantes ; une balle, poil tic chèvre filé; trois balle» <lu mercerie de quaire cent quatre-vingts livres, [lour Morlaii; une balle de tapis, de deux ctint soixante livres; une caisse de vieilles bardes, de deux cent trentesept livres; deux poinçons de vin auvernat pour Nantes, un tonneau de couteaux en bois et corne, 110 livres; une caisse de trois cents feuilles de feriioir, de deux cents livres, pour Augers; pelit panier de huit siics plomb à l'eau, de deux cents livres; panier de roerccrie et de poudre ti poudrer; vitigt-cinq ballons d'acier en bille pour Angers, une cuisse de chapeaux pour Nantes. Outre ces marchandises, il y en avait d'autres sans lettres de voiture et sculenienl avec l'adresse sur les paquets, ainsi qu'un " carlcquin d'hareng blanc pour les religieuses du Calvaire de Tours «.
procéda à l'élection » d'un ou plusieurs f,'ardes des pauvres, à l'effet d'arrêlep tous ceux qui seront trouvés niendians dans la communauté » ; l'on choisit à cet effet, d'une voix unanime, Catien lireaii, n cy devant milicien, actuellement journalier de profession, seul suffisant pour cette paroisse, vu qu'elle n'est point un passage usité »,
Dans un acte du mois de septembre 1780, à ses litres de seigneur de Ghaumont et autres terres J. Le Ray ajoute celui de « reformateur honoraire des eaux et forêts de France au département de lîlois, Berry, Haut et Bas ^'endômois, intendant honoraire de l'Hôtel royal des Invalides » ; il est dit demeurant paroisse de Passy, à cette date. Il reconnaît que, par suite de l'acquisition de la terre de ChaumonI, il doit aux dames de Moncé les charges mentionnées dans la pièce, et il signe, à Passy. " Leray de Ghaumont )■. D'ailleurs, dans cet état des revenus de l'abhaye de Moncé, du xviii' siècle, on observe que le seigneur de Ghaumont doit sur sa terre 500 livres de rente foncière, et le seigneur de lîilly o livres de renie foncière.
Dans la suite, la paroisse fut attristée par deux accidents. Le 26 novembre 1783, on enterrait <i Catien Brault, âgé de 48 ans, garde des chasses de M. Le Ray de Ghaumont, lequel est décédé le 2i, ayant été assassiné dans le bois des Chanvres, près la maison qui est à l'extrémité du dit bois; l'inhumation a été faite d'après le procèsverbal qui a été fait par les officiers de la justice de ChaumonI «. Le 31 mai 1784, eut lieu la sépulture d'un noyé en Loire, « vis à vis la tuillerie de la Motte ; a paru âgé de 30 â 40 ans, ayant o pieds 4 pouces, cheveux roux, le visage marqué de petite vérole, habillé d'un gilet de serge blanche, et d'un autre de molton couleur olive rayé, d'une veste de molton doublé de toille, ayant deux grandes culottes de toile, une paire de bas de laine, des souliers et des boucles de cuivre jaune, découpés aux quatre coins, depuis assez longtemps dans l'eau ».
Mais, indépendamment de sa bienfaisance et des encouragements qu'il prodiguait à l'agriculture, ce qui donne â la mémoire de J. Le Bay comme une auréole enviée, c'est la protection spéciale qu'il accorda aux ai'ts. Aussi bien, chaque époque apporta à la couronne artistique de Ghaumont un fleuron eu rapport avec les goûts du temps et des châtelains. Le Ray s'était réservé de doter sa résidence d'un groupe d'artistes et d'artisans d'un caractère très particulier. Le seigneur, épris de l'union des arts et de l'industrie, qui a fait de nos jours de louables progrès dans l'esprit de la nation et dans les écoles professionnelles, rêvait d'Installer à son château des fabriques de poterie et de verrerie, où les produits pussent atteindre toute la perfection désirable, A cet
LE FA\ — REXAISSASCE 467
effet, il s'adressa aux artistes et ouvriers consommés, el, parmi eux. il eut la bonne fortune d'attirer le premier peintre sur verre du roi, l'Anglais Robert Scott Godfrev. Le projet devint une réalité vers le milieu de l'année 1770, et, le 24 juillet, I.e Rav, tout joveux, installait les fours et autres dépendances, ainsi que nous l'atteste une inscription fort curieuse conservée à Chaumont.
Kn etTel, au cours des fouilles pour les nouvelles écuries, on a découvert la première pierre de râtelier de céramique, taillée en forme de cœur allongé et gravée sur les deux faces. Elle a été divisée verticalement en deux, et chaque face a été encastrée à l'entrée du manège, qui n'est autre que l'ancien four remanié. Le texte est gravé en lettres romaines rondes, genre d'imprimerie, avec capitales de même, La légende de gauche porte : .1 La, Grâce de Dieu. L' XV Uni de France et Navnre, cette Pierre est posé par M" Le Re y, scig^ de ClLWMOyT, Inl^' des Invalides, FONDATEUR, le n juillet 1770.
Sur celle de droite on lit : A La Grâce de Dieu, // XV Roi de France et de Navarre, cette Pierre est posé par le Noble Mon' Rob^ Scotl Godfrey de la nation anglaise, P' Peintre en verre du Roi de France, FONDATEUR, te 94 juillet 1770 \
La manufacture de poterie avait pour directeur Pierre Lîerthevin. Originaire d'une famille des environs de Laval, il s'adonna au travail de la porcelaine et passa à l'étranger. On le trouve, en 176tj, à la fabrique de Marieberg, près de Stockholm, puis, en 17C!), à Frankenthal dans le Palatinat. M. Le Ray se l'attacha pour installer sa fabrique des bords de la Loire, en compagnie d'un certain nombre d'ouvriers. Comme les cérémonies religieuses les attiraient à l'église, les registres nous ont conservé les noms tout au moins de quelques-uns. A un mariage, le 20 janvier 1772, assistent Joseph Leleu et J.-J. Caton, Il ouvrier, » ainsi que Robert Scott Godfrey, dont il a été question, et Christophe Ainqué ou Aingué, « graveur et lapidaire, » que nous retrouverons bientôt.
Mais surtout les ateliers reçurent une impulsion et un éclat tout particuliers de l'arrivée d'un artiste de grande valeur, dont le nom a rejeté dans la pénombre la réputation de ses collaborateurs, peut-être dignes d'un meilleur sort. 3'ai nommé J.-B. Nini.
C'est dans la patrie de Raphaël, la ville d'Urbino , que Giovanni
I-a fidélité dans la (rnnscrîplion dos ioscriplions , bien qtie tie rigueur, n'o pas tou- "S été observée même par les meilleurs auteurs. Pans son oiivni|j;e llloît el tes tnvi- I (6« édition), M. de la Saussaye, en rcproduisaol celle légende, a commis jilusieuis [sclitudes, telles que " Boy, Hay, juillet, Navare. Scorr God-frey ". •< el ■• pour " prer I', cl il a omis les derniers mots : " fondateur le 24 juillet. »
«s I.E HAY — RENAISSANCE
Batista Nini vint au monde. Son père se nommait Domenico Antonio, et sa mère AgaU Vagnini ; il fut tenu sur les fonts dans l'église cathédrale, le 19marsl717. En compagnie de ses frères Vincent et Mathieu, il étudia sous la direction de son père, graveur distingué, et se rendit à Uologne où il approfondit son art, entra à lacadémie Clémentine, obtint un prix au concours et composa une série de paysages, de vues de monuments anciens et de chasses.
Trois de ses dessins se voient dans le musée de Blois, qui les doit à Ernest Nini, petit-fils de Vincent.
Cédant à ses instincts d'art aussi bien qu'à son humeur voyageuse , J.-B. Nini se rendit en Espagne , où il devint surintendant d'une cristallerie aux environs de Madrid. Cette seconde période de sa carrière fut marquée par une série de délicieuses compositions en verre gravé représentant des scènes de chasse et des paysages, dans lesquelles il atteignit une finesse au-dessus de tout éloge. Les galeries de Chaumont gardent deux de ces verres gravés, et le merveilleux verre à boire de Nini a été décrit par M. Villars.
L'artiste unit son existence à une
Espagnole, sans doute une belle Madri-
iiiscripiion commémorativu lêne répondant à l'idéal du maître, et
pour la manufaclure de Qiaiimunt. j , ■! ■ /•n i . ■ n ■
dont il eut une nJle. Lune et 1 autre, croit-on, revivent à ses côtés dans un médaillon bien caractéristique de la série des terres cuites que nous visiterons bientôt. Nini quitta l'Espagne avec sa compagne et sa fille, et vint s'installer à Paris, grande rue du faubourg Saint-Honoré, où nous le voyons en l'année 1 758 ; mais toutes deux, nous ignorons pourquoi, retournèrent, au moins pour quelque temps, dans leur pays d'origine. Nini continua de s'adonner à la gravure au burin, et le cabinet de M. le prince A. de lîroglie garde deux dessins à la plume figurant une aimable campagne , avec la signature Johunnes Nini Urbinafensis invenil et delineiivit Parisiis anno Domini MDCCLXIII. Mais surtout Nini s'appliqua à l'art du portrait sur médaillon en terre cuite, qui devait lui créer une réputation tout à fait k part, en raison de la délicatesse du modelé, de la finesse des lignes, de la grâce achevée
de l'ensemble el des détails, plus particulièrement dans les portraits de femme.
On a prétendu que le maître ùt un séjour à la Charité-sur-Loire, mais cette tradition n'est autorisée par aucun document précis. Ce qu'il y a de certain, c'est que la capitale fit fête à chacune de ses productions et que l'on se disputait ses médaillons, en première ligne desquels figurent le prince de Beauvau, Gamot, graveur du roi, le marquis de Paroy, MM.deNivenheim et de laReynière, et plusieurs autres. Aussi le seigneur de Chaumont , frappé par la beauté de ces œuvres, songea à s'attacher Nini pour la direction des ateliers de céramique et de verrerie, qui font le plus grand honneur au goût du châtelain non moins qu'au talent de l'artiste.
En conséquence, le 1" octobre i772, par-devant tes notaires parisiens Dehérain et Fourcault, un traité fut passé entre Le Ray, « c" du roy, grand maître honoraire des eaux et forêts, intendant de l'hôtel des Invalides, y demeurant, , ■ .- '
•' ' Inscription commi'morative
paroisse Saint-Louis, » et J.-Ii. Nini, pour la manufacture de Giaumont.
» sculpteur el graveur, d' paroisse de
la Madeleine ». L'artiste s'engageait à « montrer aux habitans du lieu à graver et à tailler les ouvrages de cristal qui se fabriquent dans la verrerie du dit s' de Chaumont et qui en sont susceptibles », au profit du seigneur; à diriger « les tuileries et y faire faire au mouion des pièces de parquet de terre, des carreaux, des briques, des tuiles et même des vases de jardins et bâtiments; il y exercera aussi son art Il de faire des médaillons de terre cuite » : le tout à moitié entre le seigneur et Nini.
De son côté, M. de Chaumont s'engage à payer les frais de voyage de Nini et h de tout ce qui compose son atelier à Paris »; à lui fournir logement et ateliers nécessaires « en tout genre •> , avec, pour la tuilerie, un petit four à cuire les carreaux chaque semaine et autres dépendances utiles; à lui avancer sur ses profils à venir l'argent <■ pour faire venir de Madrid à Chaumont sa femme et sa fille » ; à fournir le bois de chauffage, les bois des fours et hangars et autres installations, ainsi que les débours pour « la construction des outils propres à
470 LE RAV — BENAJSSANCE
graver et à tailler le cristal » : le tout à moitié entre eux, une fois les premiers frais couverts.
« Dès que les instruments, les outils et les creux et poinçons de médailles qui composent l'atelier de Xini à Paris seront arrivés à Chaumont, » on en dressera un état pour les distinguer de ceux " qui seront construits par la suite ». « L'usage et le produit de ces outils seront communs au dit s' de Chaumont et au dit s' Nini ; les outils nouveaux qui seront faits appartiendront au dit s' de Chaumont, excepté les creux et poinçons des nouvelles médailles que le dit s' Nini pourra faire; la propriété de ces creux et de ces poinçons sera partagée entre lui et le dit s' de Chaumont. Mais lors du décès du dît s' Nini , il sera libre au dit s' de Chaumont et à ses ayant cause de retenir les outils actuels du dit s' Nini et les nouveaux creux et poinçons des médailles, en payant à ses héritiers la valeur à laquelle ils seront estimés. » Enfin, pour " récompenser le dit sf Nini du soin qu'il se donnera pour montrer à tailler et graver le cristal », M. Le Ray lui constitua « douze cens livres de rente et pension viagère exempte de toutes retenues », à condition qu'il employera " tous ses talents et son temps sans exiger aucun autre salaire ». Pour ce qui est de la durée du concordat, il était réglé que •• la société finira par la mort du dit s' Nini seulement ».
Le traité conclu, Nini vint s'installer au château de Chaumont et se mit à l'teuvre. La supériorité de son talent aussi bien que sa réputation le placèrent du premier coup à la tèle des artistes qui l'avaient précédé. Mais il ne tarda pas à perdre l'un de ses collaborateurs, ainsi que nous l'apprenons par les registres mortuaires conservés à la mairie. « L'an 1773, le 26 janvier, a été inhumé dans le grand cimetière de cette paroisse le corps de delTunt Godfred Hetzel, ouvrier en verres à table, depuis plusieurs mois travaillant dans la verrerie établie en cette paroisse, el cy-devant dans celle de Saint- Louis en Loraine, ainsi que l'atteste le sieur de lieauforl. directeur des verreries royales de Saint-Louis, le dit certificat en date du 20 juillet 1772, signé de lieaufort, et plus bas sont apposées les armes du d. Beauforl en cire Jeanne, le d. deffunt Godfred Hetzel mort d'hyer après avoir reçu le sacrement d'extrême -onction, âgé d'environ cinquante ans; ont assisté à son enterrement Jean-Jacques Caton, Joseph Maugy, Charles du Perier, Christophe .\ingué, ouvriers en celte verrerie, qui ont signé avec nous ( Signé) : Charles Duprier , Christophe Aingué. »
Le mois suivant, l'allégresse avait remplacé le deuil dans la cristallerie chaumon toise , et l'un des ouvriers, venu du Nivernais, épousait
LE RAY — RENAISSANCE i7l
une jeune fille du pays. Ici encore nous laissons la parole aux registres paroissiaux. « J.-J. Galon, ouvrier en cristal à la verrerie de Chaumont » était " né le l" décembre 173H, de Jacques Caton, ouvrier de la verrerie de Nevers, et de feue Marie-Louise Coquenet, morte à Sainct-Gobain diocèse de Laon et inhumée le 19 juin 1750 ». 11 était considéré comme <( domicilier de fait à Ghaumont et de droit à Saint- Laurent-de-Xevers », où « sa naissance eut lieu et le baptême fut fait en l'église de Sainte-Marie de Fère en Loudenois, diocèse de Laon ». Les pièces présentées par le futur comprenaient, outre le certificat ci-dessus, celui du aieur Fougère , curé de Saint- Laurent, sur " sa conduite, vie et mœurs » et sa foi catholique, et « il s'est comporté chez la dame veuve Borniol en homme de probité », selon le certificat de M°" Levêque, veuve Borniol, maitresse de la verrerie de Nevers, et de celui de M" Borniol, chanoine de la cathédrale de Nevers ». Le père, ne pouvant assister à la cérémonie , donna procuration «au s' François Hoorniol de Fourchambault, ouvrier à la verrerie de Ghaumont », pour consentir au mariage de ^ ^
■^ " Four à poterie dit . de Nini u au château
son fils, n ouvrier en cristal de- lactudlcment manège |.
meurant depuis plus de deux ans
à Ghaumont, " suivant acte passé à Nevers par-devant Marais, n" à Ghaumont. Ainsi que nous l'apprenons des actes officiels, J.-J. Gaton s'était épris de Marie, fille du maître charpentier Jean Meunier, et c'est le 16 février 1773 que le curé de Ghaumont leur donna la bénédiction nuptiale, qui fut suivie d'une allègre réjouissance dans la localité.
Tandis que Nini s'adonnait au travail si délicat de la cristallerie et des médaillons en terre cuite, la direction de la fabrique de faïence demeurait aux mains de Berthevin , qui, en raison de ses qualités de chimiste, avait des connaissances spéciales pour les émaux. Gelui-ci était loin de se refuser à prendre part aux solennités du pays, et, le
25 janvier 1774, en compagnie du notaire et régisseur Orient Marais, nous voyons assister à un mariage « Pierre Berthevin, directeur de la manufacture de fayeiice et de porcellaine iv Chaumont »; le 30 du même mois, il remplit les fonctions de parrain avec Marie -Catherine Jaquet , femme du régisseur, dont Nini nous a conservé les traits. A un mariage, le 27 juin, on remarque « Jean-Louis Palbroy, ouvrier à la manufacture établie à Chaumont ». Kn outre, au cours de cette même année, nous rencontrons plusieurs autres artisans qui assistent à une cérémonies nuptiale le 5 septembre; ce sont: Paul Follet de Toury (diocèse d'Orléans). Paul Fournier, Mathieu Maloiseau el Antoine Thibault, « lors ouvriers en la manufacture de poterie établie en cette paroisse », Enfin, â une sépulture, le 28 décembre, apparaît le gendre du défunt, Jacques Germain, <i ouvrier en la manufacture de céans ».
Au début, l'harmonie régna entre Nini et Herlhevin , et l'artiste plaça le chimiste dans sa galerie en lui assurant ainsi l'immortalité. Les collections de Chaumont conservent deux exemplaires du portrait datés de la même année 1775, el qui ne diffèrent que par des détails de la légende. Berthevin y parait de proBl à droite; la figure est jeune, avec les traits harmonieux et intelligents, les cheveux relevés sur le front el les tempes, et retombant en une queue attachée par un ruban qui passe sous la gorge. La signature, sur la saillie du buste, porte en creux : J lî NINI F 177.^, el la légende: P. liEiniiEviN cm : AiiT : E>- : l'OR : ue «oy de Sue : Dan : etcx: 1773.
Le talent supérieur de Nini, et peut-être aussi son caractère original, dont nous aurons l'occasion de parler, ne fut pas sans susciter des rivalités au sein de la fabrique. A Sèvres, il semble que Ton regrettât quelque peu d'avoir laissé partir Nini , et Berthevin voulut profiler de la circonsUmce pour s'afirancliir du contact avec l'artiste italien et obtenir une situiition mieux assise que celle des bords de la Loire, ainsi que nous l'apprenons par une lettre de l'été de illii, adressée au directeur de Sèvres et dont voici la teneur :
11 De Chaumont , Hi mai 177t). — Monsieur, ce que j'ai prévue l'an passé m'arrive présentement. M. de Chaumont voyant des manufactures bien établie commence â me bouder très fort; je prend la liberté , Monsieur, de me recommander à vos bontés et à voLre illustre protection. J'ai d'autant jihis eoufiescence à vous demander cette grasse, que vous m'avée fait l'honneur de m'assurer <[ue en pareille eituation où je me trouve présenleinent, que votre bouté me tendrais toujours les bras, et que je pouvois compLer sur votre bienvcillanse. C'est dans cette llatteuse espérance que je [)rend la liberté de vous
offrir et mes lalens et mon zelle. Daignez par voire bonté les accepter. M' Ninî n'étant pas disposée à quitter Cliaumont, si quelqu'une des lumières que j'ai acquis (en outre de mes talens particulier) peuves estre utiles à la manufacture, je me ferai un devoir de les communiquers. Je vous prie. Monsieur, de ne point communiquer cette lettre à M. de Chaumout ; la prudence et la certitude d'un sort m'oblige à me pourvoir, cependant il est possible que M. de Cliaumont s'en fâche s'il en estoit instruit. Je suis, etc.. P. lîerthevin, aux chasteau de Chaumont sur Loir, à Chaumont par Ecure. »
Berthevin quitta Chaumont comme il le désirait. Ou sait que la manufacture de Sèvres lui est redevable du secret du cobalt de Suède ainsi que de l'impression sur la porcelaine, telle qu'on la pratiquait alors en Saxe. L'artiste se retira à Orléans. Mais déjà sa santé était très ébranlée; il rendit le dernier soupir à l'hôpital au commencement de septembre 1777, « poetrinaire ou attaqué depuis plus de dix mois de la maladie de la porcelaine ».
lîerthevin ne fut pas seul à quitter Chaumont. J.-J. Caton, qui avait été l'un des premiers collaborateurs de celui-ci, alla porter son habileté à la fabrique d'Aprey, d'ailleurs si renommée par ses gracieuses faïences. Sa femme demeura quelque temps chez ses propres parents et, à l'automne, nous assistons à la naissance d'un garçon. A ce sujet, nous lisons dans les registres paroissiaux que le 8 octobre 1777 eut lieu le baptême de J,-B,, né hier du mariage de Jean- Jacques Caton , « maître ouvrier en crystal travaillant à la verrerie d'Aprey, aux environs de Langres en Champagne, et de Marie Meunier, demeurant actuellement en cette paroisse; parrain Jean -Thomas Meunier, charpentier, « grand-père de l'enfunt.
La fabrique continua de prospérer, et ses excellents ouvriers, de temps à autre, prennent part aux cérémonies religieuses, grâce auxquelles nous faisons mieux connaissance avec eux. Le 9 août 1780, au mariage du m' chirurgien François Aignan, fds de Pierre-Malhurin Aignan, aussi m' chirurgien, assistait» Jean -Baptiste Nini, artiste, aussi de cette paroisse », qui mit au bas de l'acte son nom d'une belle venue. Hn 1782, le 14 février, avait lieu le baptême d'Angélique- Michelle, v née d'hier du légitime mariage de Jean Georges Libi, tourneur de la manufacture de poterie, » et de Françoise Gasnot; it s'agit sans doute d'un habile ouvrier venu peut-être avec Nini. L'année suivante il leur naquit un garçon, qui mourut en bas âge, et, le 29 août, nous assistons à la sépulture de ■( Armand, fils de Georges Libis, potier en terre, et de Françoise Gasneau, âgé de six mois, en présence de Louis Tessier et de Jean Uibaudeau ».
Parfois les seigneurs de Chaumont ou leurs enfants faisaient aux ouvriers l'honneur de tenir leurs nouveau-nés sur les fonts. Nous sommes témoins, le 12 juin 1784, de la cérémonie du baptême de " Jean Georges, né ce jour de Jean Georges Libis, ouvrier à la manufacture de poterie, et de Françoise Gasneau; le parrain a été messire Jacques Donatien Le Ray de Chaumont, fils, chevalier, représenté par M. Orient Marais, procureur fiscal, la marraine, d"" Thérèse Élizabelh Le lïay ». L'acte porte les signatures de celle-ci et de Jacques- Donatien Le Ray de Chaumont, sans doute ie seigneur présent à la cérémonie . Mais , hélas ! la mère de l'enfant mourut en couches et fut enterrée le lendemain, 13 juin, à l'âge d'environ vingt-quatre ans.
Quant à Nini, il se plaisait fort dans le calme de Chaumont, ou il pouvait suivre et réaliser ses inspirations. D'un caractère enjoué et spirituel, il aiguisait la fmesse de son humour en traits que l'on colportait sur les rives de la Loire. Ami du pétillant vin clairet et de la honne chère, il goûtait les agapes plantureuses des réunions du pays. Seul le froid incommodait de ses âpres morsures cet enfant du soleil d'Italie, et, pour s'en défendre , il s'enveloppait d'une foison de vêtements. Par-dessus une longue houppelande de ton clair au collet montant, il jetait un châle de couleur plus ou moins bigarrée dans le goût d'outre-mont, et cet accoutrement donnait à sa personnalité courte et forte l'aspect d'une sorte de grotesque dont les loustics riaient, au moins à distance. Pour se distraire, à moins que ce ne fût pour se procurer des documents ou des objets en vue de son travail, Nini se rendait parfois à Blois, où il était accueilli comme le méritait sa réputation. Ces jours-là, si c'était par un temps froid où la bise était plus mordante, il parait qu'il doublait sa cuirasse de fourrures pour traverser la Loire.
L'originalité de Nini brillait tout particulièrement dans son atelier, où d'ailleurs il recevait volontiers les visiteurs de marque. Le duc de Choiseul, grand ami des arts, se plaisait h conduire ses hôtes les plus curieux â Chaumont, pour y voir celui qui manquait aux merveille» réunies par l'ancien ministre dans son palais de Chanteloup, à quelques
Sipratun-s de Nini et Je ses au. , d'après los registres paruii'ï
lieues en aval. Au nombre de ces derniers figure J.-M. Crommelin, de Saint-Quentin , qui nous a laissé le récit de son excursion à Chaiimont, sans doute avec une légère pointe d'ironie.
<i M. de Choiseul, écrit-il, voulut me faire connaitre trois personnes bien remarquables dans des genres différents... Le troisième était un naîn nommé Nini ; il n'avait pas quatre pieds de haut; la longueur de ses bras, depuis l'épaule jusqu'au bout de ses doigts, n'était pas de quatorze pouces; enfin la grosseur de sa tète me le lit
Chatileloup, d'aprôs un dessin du Di^iiartemciit des Estompts.
prendre pour un Samoyède; mais il n'a pas existé et peut-être n'existera-t-il jamais un homme aussi étonnamment adroit.
n Nous entrâmes dans son atelier sans qu'il prît garde à nous. Après avoir examiné une multitude de portraits en terre cuite de la plus grande perfection et d'un fini précieux, M. de Choiseul lui dit : « iNini, il faut nous montrer votre portefeuille. — C'est temps perdu, vous ne vous y connaissez pas. — Je vous amène un grand connaisseur. — Peut-èti'e comme tant d'autres!
<( Nini nous fît voir de très mauvaises choses, qui sûrement n'étaient pas de lui, je n'y fis aucune attention; il nous montra une esquisse heurtée seulement , mais pleine de feu. — Ah ! on peut regarder cela, il y a de l'imagination et de la facilité. — .\lors, prenant un autre portefeuille, il déploya ses vrais trésors. J'ai pris pour les plus superbes gravures que l'on puisse voir, des dessins faits à la
plume en observant les dégradations, non par les nuances dîftérentes, mais par la finesse des traits. Cette observation lui fit plaisir. — Que cela est beau! m'écriai-je. — Je le croîs bien, me répondit le nain; il n'y a pas deux N'ini dans le monde. Regardez ce gobelet et dites que vous avez vu ce qu'il y a de plus rare, sans excepter le cachet de Michel-Ange.
<( Cet homme avait taillé dans le cristal quatre loupes de même foyer, et vis-à-vis de chacune, un paysage avec des figures presque imperceptibles, mais qui, vues à travers la loupe, paraissaient avoir une proportion de cinq ou six lignes. Callot ne dessinait pas mieux que cet homme; figures, perspective, arbres, terrasses, attitudes et animaux, tout était parfait. Je sais de quelle manière on lait les loupes par le frottement, mais je ne conçois pas comment on peut les couler exactes dans l'épaisseur d'un gobelet de cristal.
" Ce Nini avait des ongles d'une longueur excessive. Je lui demandai s'ils entraient pour quelque chose dans ses étonnantes productions. — Ltes-vous musicien ? — Oui. — Alors il tira d'une mauvaise armoire un psalterion organisé, dont il joua avec ses ongles de la manière la plus agréable. Je demandai à M. de Choiseul si je pouvais lui offrir de l'argent. — Gardez-vous-en bien! Il nous prendrait, vous d'une main, moi de l'autre, el nous mettrait tous deux à la porte. — Nous remerciâmes cet être extraordinaire... »
A notre tour nous visiterons Nini dans son atelier, avec la certitude que nous serons bien accueillis en raison de notre attachement pour Chaumont et pour tes arts qui l'inspirent à un si haut degré. Sous ses ordres, parmi les ouvriers, les uns s'appliquent à rechercher et préparer les matières premières et la terre qui, une fois pourrie, donnera h le gras et la souplesse », et les autres font cuire les médaillons, vases et objets divers, de façon à obtenir la teinte la plus convenable, sans d'ailleurs être absolument maîtres des caprices du feu.
Nini se réserve ce qui constitue le côté artistique de son travail. Avec ses crayons ou sa plume, il esquisse les silhouettes, puis leur donne le relie! en les modelant avec la matière plastique, glaise ou cire. Ses ébauchoirs en ivoire, dont on possède une partie et dont plusieurs portent son nom avec divers motifs tels que fleurs de lis, boutons, croisillés d'étoffes et autres, sont guidés avec une dextérité ravissante par ses doigts aux ongles très allongés, par son coup d'œil si sûr el par son talent merveilleux. Il exécute ainsi la maquette, qui est plus ordinairement en cire; de fait, les traces de celte matière persistent sur les ébauchoirs. et l'on est séduit par le charme de
LE RAY — RENAISSANCE il!
ces médaillons en cire perdue, dont un délicieux busle de femme est conservé dans les collections de Cliaumont.
La maquette une fois sèche, Nini applique dessus la matière qui servira à faire le moule ; il ne s'agit pas ici du métal, qui manquerait de la porosité nécessaire, mais de la terre qui sera citile de façon à présenter une dureté incassable. Au reste, avant ou après la lettre, comme on dit en terme de gravure, Nini ne manque pas de prendre au besoin plusieurs moules du même sujet , avec des variantes de légendes et de détails secondaires , ainsi qu'on en a la preuve par ceux qui ont échappé à la destruction. L'artiste ,à l'aide d'une première épreuve, retouche ses « coins » jusqu'à ce qu'il ait obtenu la finesse de lignes, les jeux de lumière et d'ombre, la coloration chaude, en un mot la perfection à laquelle il vise. A-t-il atteint son rêve?
il fait tirer et cuire à point les exemplaires, dont le nombre sera en rapport avec le sujet et avec les commandes.
Admirablement servi par Mt'<iaiii,,i. en drc de u guicrie do ci.aum<,n[.
ses talents de sculpteur et de
graveur, Xini excelle à mettre tour à tourdanssesœuvres quelque chose de la noble beauté de l'antique , comme dans les bustes de Louis XV, de Franklin et de Péan de Mosnac, du charme profond de la Itenaissance, comme dans la cire de Chaumont et le médaillon de Gamot, aussi bien que de l'exquise délicatesse du xviii" siècle, qui parait dans les bustes de Catherine de Russie et de Maric-Antoinelte.
Mais voici que Xini, après nous avoir laissé observer à loisir et saisir sur le vif les procédés divers de son art, a la gracieuseté de nous faire parcourir la galerie de ses ouvrages, à commencer par les médaillons modelés dans un encadrement à filets ronds ou ondulés suivant le style Pompadour. Ce sont d'abord ceux qu'il a exécutés durant son séjour à Paris, cl parmi lesquels nous relevons M"" Alcoque, au man-
teaii bouffant (1762); l'abbé Aimé des Moulins (1762, 1764, HTOt; diverses tèles de laïques et d'ecclésiastiques innommés, de Tannée 176-4; J. de Castellas (1764); Hugues -Joseph Gamot, graveur du roi, d'un modelé ferme (1766); Guy le Gentil, marquis de Paroy, noble et élégant, marié à Louise-Élisabelh de Higaud de Vaudreuil (1767), Puis viennent Charles-Juste, prince de lîeauvau, maréchal et académicien, d'une grande finesse aristocratique (1767, 1769); Charles- René Péan, seigneur de Mosnac et maître de la Chambre des Comptes, parent de Jean de Péan, seigneur d'Onzain, d'un galbe énergique (1768); et le jeune Hyacinthe de Rigaud, comte de Vaudreuil (17711).
Nous nous inclinons avec déférence devant les beaux médaillons de Louis XV, posé de plusieurs manières, mais toujours noble (1770), et du dauphin Louis -Auguste, petit- (ils de Louis XV (1770). Quant à la grâce, elle brille surtout dans les portraits de femme, tels que ceux de la baronne Albertine de Xivenheim, célèbre par son esprit et sa beauté (1768); de Suzanne Jarente de la Reynière, aux traits et à la coiffure de haute envolée ( 1 769) ; de Marie-Thérèse d'Autriche , mère de Marie-Antoinette (1769), et spécialement dans la tête souveraine de Catherine de Russie, que l'artiste a traitée de plusieurs façons (1771).
Les célébrités nationales n'étaient pas oubliées dans l'atelier de Nini. Voltaire est reproduit la tète ceinte de lauriers, sous des traits séniles d'un réalisme accru encore par le caractère posthume de l'exécution, avec la date 1781, c'est-à-dire trois ans après le décès. Un médaillon figure une jeune femme, avec la signature J.-B. Nini, et l'on considère celle-ci comme le portrait de M"" Roland, ainsi qu'on l'a écrit sur le cadre. Parmi les personnages de marque que nous devons saluer avec dés égards particuliers, se voient Louis XVI jeune, que nous avons vu plus haut en dauphin ; sa femme Marie-Antoinette, à la chevelure ornée du diadème et de Heurs, avec triples longues boucles dans le genre de celles de la dame de Cbaumonl (177-4); et deux autres médaillons de Louis XVI et de sa femme sans rehaut de vêlement ou à l'antique, ayant très grand air, avec des variantes de détail (1779, 1780i; un moule de ce dernier buste est conservé dans les collections de Chaumont. En outre, l'alelier renferme nombre de médaillons de petit et grand module, qui ne présentent pas de date, comme le portrait de « l'amirande marquise de Vaudreuil », ou qui ne montrent d'autre légende que la signature du maître : ainsi en estil de plusieurs jolies tètes de femme, d'un Charles III, roi d'Espagne, et vraisemblablement des peintres La Fosse et les deux Moreau.
Voici que noua arrivons à la série de Chaiiniont, qni a l'avantage inappréciable de nous offrir les produits même» de la manufacture, la plupart retrouvés sur place. C'est d'abord un médaillon d'une savoureuse veuue figurant « J.-D. Le Ray de Chaumont, intendant des Invalides », signé « J. B. NI NI. F, 1771, » Ce buste, au front large et découvert, aux cheveux courts et à la physionomie empreinte de bonté, d'intelligence et d'humour, fondus en une forte expression de vie, est comme le trait d'union entre l'atelier de Paris et celui de Chaumont. C'est le médaillon grand module, que l'artiste exécuta sans doute pour donner au seigneur l'idée de sa manière, dégagée des accessoires mondains. L'étoile, empruntée au blason de famille et qui sépare les mots de la légende, peut symboliser l'éclat du rôle du Mécène, aussi bien que la gloire de leur pensionnaire.
Près du seigneur, également en grand module, paraît sa femme, « Thérèse Jogues Le Ray de Chaumont », née- Des Ormeaux, qu'il avait épousée en 1730. La tête, a la fois fine et résolue, s'encadre dans une chevelure remontanle, dont les longues boucles frisées retombent sur les épaules et la poitrine, découvertes et frangées d'un corsage bordé de dentelle ruchée. La signature du maître est suivie de la date 1774. Ces médaillons sont bien à leur place dans les collections de Chaumont. D'une grande finesse de traits et très ressemblant à sa mère est « Jacques- Donatien Le Ray de Chaumont », à la chevelure rattachée sur la nuque et l'habit h jabot plissé , avec ou sans légende (1783), que l'on voit à Blois, au musée et chez M. Petit.
Non moins remarquable est la sœur de celui-ci; j'ai nommé « Thérèse Élizabetth (sic) Le Ray de Chaumont 1785 », à la tète bien assise et encadrée de cheveux dont les longues boucles retombent sur la poitrine en partie découverte ; les mots de la légende sont séparés par des fleurs de lis faisant l'office de points. Ce dernier médaillon fait partie des collections de Chaumont, et nous ajouterons qu'au cours des fouilles faites au mois d'avril 1905, on a retrouvé divers morceaux, dont un fragment d'un médaillon de Thérèse, cette fois en terre brune, sur lequel on lit « Th. Le... 1785. <> Dans la famille des seigneurs prend place également « Michel Foucault ii, ancien médecin du roi, de grand module, au profil jeune avec de longs cheveux retenus en arrière par un ruban attaché sous le menton, et à l'habit enveloppé des plis ondoyants d'un manteau; les étoiles qui précèdent et suivent la légende, ainsi que la coquille du milieu, sont empruntées aux armoiries de la maison : •.< d'argent à la fasce de gueules chargée de deux étoiles du champ, accompagnées en pointe d'une coquille d'or {■!]. »
Le talent de Ninî a donné ['immortalité à d'autres personnages, qui furent en rapport avec le chflteau. Voici P. lïerlhevin, chimislJ du roi de Suède, arliste en porcelaine, à la tête jeune et fine, le front encadré de cheveux frisés et noués sur la nuque par un ruban {1775).
L'un .des deux médaillons conservés à Chaumont porte dans la légende : art. en POR (sic) de noY, etc., sans qu'on devine pourquoi Nini a mis ce (aie), qui manque justement dans l'autre médaillon; peut-être est-ce une malice de l'artiste, en vue de bien préciser le rôle dé- Louis xvi, pai- Nini, galerie de Chaumoni. yolu à son émule. Entre les médaillons figurant une tète de femme et d'homme (par honneur pour le beau sexe, la femme est toujours au premier plan ) , on remarque un couple avec la
légende m. c. j, et o, m, (1775); il s'agit de Orient Marais, notaire à Chaumont et régisseur du domaine, et de sa première femme, Marie -Catherine Jacquet, après la mort de laquelle, en avril 17^3, Marais épousa, le 24 thermidor an II, Madeleine- Véronique Vernon.
Parmi les hôles de Chaumont, il n'en est pas de plus populaire que Franklin , dont la vie est présente à toutes les mé-
UcrUievin, jiar Nini, pBlerii; de Cliaumoiil. moireS. La Ville de BoStOn
lui donna le jour en 1706, et il débuta par l'imprimerie. En même temps que ses mœurs humanitaires l'incHnaient à créer des œuvres philanthropiques et que son
tempérament actif le portait vers les afTaires publiques, Benjamin Franklin s^appliqua à Tétude approfondie des sciences. Ses recherches sur rélectricité lui firent inventer le paratonnerre, dont l'application a été le point de départ de si merveilleuses découvertes. Sa patrie l'envoya comme député à Londres, et il retourna en Amérique en 1775. On sait comment, dans leur désir de secouer le joug des Anglais, une partie des colonies américaines se constituèrent en état d'indépendance et se donnèrent pour chef George Washington. Franklin, qui avait contribué à cette émancipation, vint en Europe pour solliciter l'appui de noire épée, el Louis XVI envoya une armée sous les ordres du marquis de Rochambeau, dont on connaît les exploits.
A Paris, Franklin se lia intimement avec Jacques Le Ray, qui le reçut on ne peut plus cordialement dans sa demeure d'Auteuil. L'illustre Américain suivit le seigneur de Ghaumont sur les bords de la Loire, et, durant leurs longues promenades sous les délicieux ombrages du parc, ils causèrent souvent des rêves, des énergies, des ressources et des gloires du Nouveau-Monde, et ces entretiens ne furent pas étrangers sans doute à la résolution que prit le jeune Le Ray d'y établir une colonie, ainsi que nous le verrons, La physionomie de Franklin, empreinte à la fois de force et de bonhomie, d'intelligence et de résolution, de simplicité et de noblesse, plut beaucoup à Nini, et l'artiste le représenta avec sa pointe la plus puissante, sous des dehors très variés, faveur qu'il n'accorda à aucun autre héros, même de souche royale.
Les reproductions du maître n'ont pas peu contribué à répandre dans le monde entier les traits de Franklin. Le ministre français Turgot avait dit de l'éminent Américain :
Eripuit ccclo fulmen sceplrumque tyrannîs.
Nini plaça cette devise en exergue autour d'un des médaillons, avec les emblèmes du savant plus encore que de l'homme d'État; on y observe une étincelle électrique sortant d'un nuage et se déchargeant sur une main armée d'une tige de fer, qui lui semra de conducteur. Aussi bien, le grand Américain et l'ami du seigneur de Ghaumont fut « portraituré » de multiple façon, en petit et grand module. Le premier format, en quelque sorte plus familier, comprend le portrait le plus connu , avec le bonnet de fourrure et la légende b. franklin américain; un autre, du même type avec des lunettes, qui est rare; et un troisième avec le bonnet de la liberté, tous trois datés i777. Le grand module figure d'une manière plus solennelle, avec quelques légère»
variantes, le grand homme sans coiffure ni haut de vêlement, mais à la façon d'un buate antique avec, pour légende, la devise de Turgot : Eripuit cœlo fulmen sceptrumque lirannis, ou bien la traduction de l'épigraphe en français (1778-1779).
Les voyages de Franklin à Chaumont, pendant son séjour en France de 1776 à 1785, sa liaison intime avec Le Ray et surtout la célébrité du personnage dans les deux mondes, engagèrent Nini à exécuter plusieurs coins. Mais de tous, le plus populaire est le Franklin au bonnet de fourrure, et, entre tous les portraits faits à celte époque, l'illustre Américain manifesta ses préférences pour celui-ci. Aussi fut-il expédié et répandu aux États-Unis par milliers. Mais quelques-uns des envois n'allèrent pas à destination, et l'on en a retrouvé naguères à Chaumont et h Nantes, et c'est ce qui explique la profusion de ces médaillons, que l'on rencontre ici et là.
Nous ne suivrons pas Franklin à son retour en Amérique. Quand la bravoure des Américains et des Français eut contraint les Anglais à reconnaître l'indépendance des treize États unis et la restitution à notre pays de plusieurs possessions par le traité de Versailles (1783), Franklin, son œuvre achevée, retourna dans sa patrie; il y fut reçu au milieu d'ovations enthousiastes, et dès lors son nom fut associé à celui de l'immortel Washington.
Son séjour sur les bords de la Loire avait mis au front de l'antique castel un rayon de gloire emprunté aux plus nobles sentiments antiques, en même temps qu'aux plus chaudes aspirations modernes. Son départ fut salué par de profonds regrets, et quand les hôtes de Chaumont apprirent la mort du grand homme, en 1788. — l'année même où Bernardin de Saint-Pierre publia son délicat roman Paul et Virginie, — ce fut comme un deuil de famille dont tout le monde prit sa part. Longtemps la mémoire de l'illustre Américain demeura dans toute sa vivacité, et, de nos jours, elle continue d'èlrc l'un des plus radieux souvenirs du livre d'or chaumonlois.
La popularité , qui depuis lors s'est attachée à la personne de Franklin, tient pour une bonne part à la perfection avec laquelle Nini réussit à rendre ses traits si caractéristiques. Nous revenons ainsi à l'atelier de l'artiste, que nous devons étudier sous un autre aspect. Célèbre surtout par ses portraits en terre cuite, Nini est beaucoup moins connu par ses œuvres sur cristal, et cependant ce côté de son talent est on ne peut plus remarquable. De fait, dans le traité avec M. Le Ray, il est question avant tout de cet art, et, par l'article premier, Nini s'engageait à « montrer aux habitants du lieu à graver et à tailler les ouvrages de cristal qui se fabriquent dans la verrerie dudit
sieur de Cliaiimonl et qui en sont susceptibles ». Avec l'arrivée du graveur la fabrique, de foyer industriel, allait devenir centre artistique.
Une fois en possession « des outils propres à graver et à tailler le cristal " , Nini s'appliqua à réaliser des ouvrages qui sont des chefsd'œuvre de finesse gracieuse et de grâce affinée, que l'on a pu égaler, mais non dépasser. Son gobelet de cristal est légendaire avec ses paysages, animaux et personnages de proportion microscopique et de perfection consommée. Une chasse royale évoluait à l'entour du gobelet, dans laquelle on voyait le roi et ses seigneurs quitter ^'ersailles pour courir le cerf, qui cachait dans la forêt les transes causées par la poursuite de la meute. Des costumes de chasseurs aux moindres détails des cliiens, le mouvement et la vie éclataient dans celte pastorale en miniature. Aussi Nini y tenait-il comme à la prunelle de ses yeux ; il ne le montrait qu'aux visiteurs de marque comme l'un des chefs-d'œuvre du génie humain, et le serrait, tous les soirs, dans un étui de chagrin doublé de soie.
Les collections de Chaumont conservent deux verres gravés de '^''^"'^ p'"^^' p"'' ^''"'- ('«'«'■ic *i<= chaiimoni. Nini, également d'une finesse remarquable. Sur l'un, est représentée une Chasse au milieu d'une campagne accidentée, dans laquelle un disciple de Nemrod avec deux chiens poursuit le lièvre ; taudis que sou coup de feu va frapper un léporide, d'autres se sauvent à travers champs, cependant que des oiseaux effrayés s'envolent à tire d'aile. Sur l'autre, la Pêche déroule ses émouvantes péripéties au bord d'une rivière frangée d'une habitation rustique. Au second plan, un pêcheur porte son filet qu'il rentre chez lui, k moins qu'il n'aille le jeter dans les ondes; au premier plan, dans une barque amarrée sur la rive, un pêcheur retire de l'eau ses filets dans lesquels frétillent et se débattent des poissons désagréablement surpris.
La fragilité de ta matière a sans doute amené la destruction de plu-
neuni de ces ouvrages «i remarquables : mais nous espérons bien que les spécimens conservés seront un engagement pour rechercher les verres gravés qui sont !K>rtis des mains de Nïni el de ses collaborateurs, et qui peuvent se trouver dans les collections publiques et prïvées, sinon dans quelque coin ignoré de la ville ou de la campagne.
Ici, se place un document relatif à la paroisse d'Amboise et à une imposition que l'on entendait y faire supporter au seigneur de Chaumont. C'était en 1784. Le Uay réclama avec pièces à l'appui, et « présenta un mémoire à MM. de l'Klection . le 27 février dernier, remis à
Amli'iioc. lu I.mi'c , II'* ponls, le chûleau cl la ville, tlcssîn de la Bibliothèque Nationale.
M. le procureur du roy, le six de ce mois de mars, el communiqué à M. lloyer, greffier de cet hôtel, le 1 1 de ce mois, par lequel il concluait à eslre reçu opposant à la cotte et imposition faite au rôle des faux-bourgs de cesle ville, la présente année 1784, à la somme de cent trois livres de principale taille, la capilation et accessoires en proportion o. Le conseil de la ville en délibéra et rendit la décision suivante : <• Attendu que ledit sieur le Itay ne fait plus régir aucunes manufactures cl que les ma^azina qui se tiennent en sa maison, se tiennent pour le compte du roy qui ne doit rien, le descharger de la dite imposition, faire deffenses aux habitants et à leurs collecteurs de l'année 178') et suivantes de l'imposer, à peine parles collecteurs de répondre en leurs propres et privés noms, et pour l'exécution du rôle, il serait contraint de faire l'avance de ladite imposition, condamne les habitants de le Iny rendre et restituer. »
Cependant Nini voyait les années se multiplier sur sa tète blanchissante, sans que la flamme du génie artistique perdît rien de son éclat; les délicates productions do cette dernière période n'ont rien à envier aux a-uvres de sa carrière la plus renommée. Mais sa santé , peut-être .
atteinte par le froid et par le séjour prolongé dans l'atelier aux poussières toxiques, subissait une altération. Il ne voulut pas être surpris et écrivit lui-même son testament en quelques lignes, révoquant toute rédaction antérieure.
H Je déclare, dit-il, que voulant reconnailre l'attachement que me porte Jacques Deniau, mon garçon potier de terre, et l'amitié que j'ai pour lui, je le fait et institue pour mon légataire universel de tout mon bien meuble et immeuble sans réserver pour ,.-' ' en jouir et disposer par le dit Desniau en toute propriété, à compter du jeour de mon deceds, et pour l'exécution de mon présent testament , je nome Madame veve Dumont, directrice de carosse à Dlois, que je prie vouloir bien s'en charger. — Fait à Chaumont - sur - Loire , le 12 décembre mil sept cent quatre vingt quatre. — J.-B. NiNi. ..
Le malaise n'empêcha pas Nini de surveiller les travaux de la manufacture et même de créer de nouveaux portraits d'une touche irréprochable. Au soir de sa vie, le maître voulut immortaliser les enfants du seigneur de Chaumont. L'année précédente , il avait exécuté le portrait de Jacques -Donatien; il s'attacha à fixer les traits de sa sœur Thérèse-Élizabeth, qui porte la date 1785 et dont le délicat profil s'enlève avec une grâce exquise dans les ondes d'une superbe chevelure et d'un élégant corsage aux souriantes complaisances. Peut-être y a-t-il un peu plus de sécheresse dans le modelé ; néanmoins ce médaillon figure avec honneur dans la galerie chaumontoise, ainsi que nous l'avons fait remarquer.
A l'artiste il manquait, durant les journées d'hiver, le rayon de soleil de son pays d'origine, et sans doute aussi son cœur sentait parfois l'absence de la femme espagnole et de l'enfant qui devaient faire partie de son existence. Pourquoi, au lieu de venir le rejoindre à Chaumont, étaient-elles demeurées au doux pays où fleurit l'oranger?
Nini n'avaiUil pas donné suite à son projet de 1772 pour les amener en France, ou bien les deux Madrilènes avaient- elles préféré rester par delà les Pyrénées? Nous l'ignorons. Toujours est-il que Nini ne les eut pas à son chevet, quand la maladie se fit plus pressante et qu'il dut s'aliter. Sa pensée put s'envoler quelquefois aux rives du Tage aussi bien que de la Foglia ; mais, après les dernières cérémonies de l'Eglise, ses paupières furent fermées par une main amie, et Nini n'avait pris aucune disposition en faveur de l'une et de l'autre. Ainsi que nous l'avons vu, il avait légué sou peu de bien à son fidèle collaborateur Deniau, en remettant le soin d'exécuter ses dernières volontés à une dame de Blois, Anne Légier, veuve d'Amable Dumont, i< en son vivant controUeur ambulant de la régie générale des Aydes, » qui sans doute lui inspirait quelque sentiment de sympathie. Son décès eut lieu le 2 mai, et, le lendemain, les obsèques furent célébrées dans l'église de Saint-Nicolas, ainsi qu'en témoigne l'acte mortuaire que nous avons transcrit sur les registres paroissiaux :
« Le trois may mil sepi cent quatre-vingt-six a été inhumé le sieur Jean-Baptiste Nini, artiste et graveur, pensionné de monsieur le Ray de Ghaumonl, intendant de l'hôtel royal des Invalides, grand maître honoraire des eaux et forêls de France, et seigneur de cette paroisse, natif d'Italie, et marié en Espagne, où sa femme demeure, décédé hier, âgé d'environ soixante cl dix ans, après avoir reçu dans sa maladie les sacremens de pénitence, eucharistie et extrême-onction : ce en présence de Jacques Deniau, son domestique; du sieur Boureau, huissier ; de Nicolas- Jean Barbier , de François de la Boissière , gardes des chasses de la terre, de Jacques Rihaudcau et autres. Signé : Boureau, J. Barbier, François de la Itoissière, P. -G. Joulin, curé. >•
En même temps que par sa mort le talent du maître s'éclipsait à jamais, au détriment de l'œuvre artistique de Chaumont, sa succession entrait dans la voie des difficultés. Le jour même de l'enterrement, Jean Uiffault, notaire à Blois, chez lequel était déposé le testament olographe de Nini, en fit connaître la teneur au légataire universel et à Marais, procureur fiscal à Chaumont; celui-ci fit ses réserves au sujet des « droits du seigneur, des héritiers de Nini et de tous autres ». Le lendemain, il le communiqua à la dame Dumont, qui déclara, <( pour répondre à la confiance du sieur Nini, accepter l'exécution du susdit testament ». Puis elle donna procuration au praticien Jules Naudin pour requérir la mainlevée des scellés <> apposés au domicile du sieur Nini au château de Chaumont >i, pour faire procéder à L'inventaire et tous actes nécessaires: cette opération se fit après le 11 mai et doit être une source précieuse de renseignements sur l'alelier du maître.
Jacques Deniau , « artiste sculpteur, graveur et figurisle , » auquel Nini avait peut-être fait ses recommandations verbales pour remettre quelque objet à sa veuve et à sa fille Agathe, et Marie Légier laissèrent les choses suivre leur cours. Sans attendre l'autorisation de M. Le Ray, on leva les scellés, on fit l'inventaire et l'on se mit en mesure de procéder à la vente. Bien plus, on cita le seigneur devant le bailliage de Blois. en payement des sommes dues à Nini, dont les comptes n'avaient pas été réglés depuis le 1er août 1781. Y avait-il négligence de la part de l'artiste ou préoccupations du côté du seigneur très enthousiasmé pour les affaires d'Amérique? toujours est-il que les favoris de dame Thémis trouvèrent matière à procédure.
\ son tour, M. Le Ray prolesta contre la vente des objets de l'atelier de Nini, « outils, meubles, ustensiles et autres effets, tels que les creux, médaillons en terre, porcelaine, soufre et plâtre, etc. »; il réclama 2,400 livres pour moitié des médaillons que Nini avait vendus directement de 1781 à 1786. Par contre, dans la suite, la succession demanda « la remise de la moitié de la valeur du tour lapidaire sans épai^e, retenue par le sieur Morais, comme faisant partie de la communauté avec M. Le Ray, porté en inventaire général du 22 août 1782 », d'après la teneur du contrat initial.
La disparition du Maître, qui arrêta l'essor artistique de la fabrique chnumontoisc , lui laissa, en partie du moins, son expansion industrielle. Jacques Deniau, il est vrai, s'installa k Paris, au faubourg Saint- Marceau ; mais on avait conservé une certaine partie des coins originaux de Nini, et l'on continua de s'en servir. Par acte du 9 décembre 178G, par-devant le notaire Marais, le seigneur de Chaumont lit un bail à ferme avec le sieur Jacques Mercier, potier de terre, au sujet « des bâtiments de la manufacture de poterie, chantiers, etc. » *. Le 8 août 1788, Orient Marais écrivait à M« Pardessus, avocat à Blois et chargé de la défense de M. Le Ray : « Depuis le décès du sieur Nini , j'ai vendu pour trois ou quatre cents livres de médaillons que j'ai fait fabriquer à la poterie par des hommes qui n'étaient pas sous l'inspection du deffunct, et dans le prix desquels ses héritiers ne peuvent prétendre aucune chose. »
La fabrique de faïence continua également d'exécuter des produits d'un usage courant dont on retrouve, çà et là, des spécimens; ils ressemblent à la faïence commune dite » caillou de Tours >>, avec émail blanc et décors bleus parfois rehaussés de manganèse, et dessous
' Noie rommuniquée par M. A. Slorelli, auteur d'un remarquable ouvrage ■ B*plUU Xini, la vie, ton œuvre, in-lj°, Touis, Marne, 1896,
marron très foncé. Les uns n'ont pas de marque, et d'autres portent dans la pâte la marque Chal'mont. On conserve, au château, de ces plats de difTérenlcs dimensions, et nous ne doutons pas que dans les collections plus d'un ne figure sous le couvert d'un autre atelier.
En parcourant les registres paroissiaux, nous avons recueilli les noms de quelques ouvriers de la manufacture. C'est d'abord le fer^ mier. A l'église de Saint-Nicolas, le 28 octobre 1787, Anne, fille de Jacques Mercier, '> fermier de ta manufacture de la poterie, et d'Anne Châtain, » était tenue sur les fonts par « Simon Gentahling, ouvrier en faillance », et par Marguerite Fouillou . femme de Georges-André Nërac ou Nera, « tourneur en poterie ». Le 7 octobre de l'année suivante, on enterrait, à l'âge de onze ans et demi, Jeanne-Marguerite, fille de Georges Nera, <c tourneur en poterie, » et de Marguerite Fouillou, en présence de son père, d'Etienne Néra, son cousin, et autres.
La fabrique, à travers les vicissitudes de la Révolution, ne laissa pas que de fonctiouner dans une certaine mesure. Dans les actes religieux, on remarque, en 1 790, le baptême d'Antoinette, fille de Mercier; en 1792, la sépulture de sa fille Anne; en l'an II, Louis-Pierre Gentilhomme, " tourneur en fayence, demeurant en cette commune »; en l'an III, Jean-Toussaint Bourdon, <i tourneur »; et en l'an VIII, Michel Froumy, « ouvrier en potterie de terre ". La fabrique de faïence fonctionna jusqu'au temps de M. d'Aramon, qui liquida la situation.
ri:gi<isuur àa Cliaumonl, ci s, ni, içaluric du ohfttcau.
Église paroissiale de Chaumont, n
Nova et volera,
{Biblia jacra.)
'ancien régime avec ses rayons et ses ombres , ses gloires et ses défaillances, ses progrès et ses abus, ses souvenirs et ses espérances, inclinait rapidement vers le soir, a l'instar de l'astre qui va disparaître à l'horizon. A Chaumont, ce déclin s'opéra dans un caime relatif, exempt des secousses qui troublèrent tant de localités. Le rôle humanitaire du seigneur ne fut pas étranger à ce résultat, non plus que l'attitude conciliante du curé et l'humeur tranquille des habitants. Au témoignage d'un contemporain, « tous les vassaux de Ray étaient à leur aise et bénissaient le seigneur bienfaisant sous lequel ils avaient le bonheur de vivre ».
Jacques Le Ray faisait d'ordinaire sa résidence au château avec les membres de sa famille. 1\ faut en excepter son fils Jacques, que l'amitié de Franklin avait conduit vers les plages atiû n-Monde.
Ëpris du désir de coloniser, il s'insb te-
Jersey, où il avait épousé Grâce Coxe, fille de l'écuyer Charles Coxe. Le récit de ce séjour, nous a-t-on dit, a été confié à un journal de voyage, et nous faisons des vœux pour retrouver ce manuscrit qui doit offrir le plus vif intérêt.
Les gestes officiels de celte période nous sont révélés par des registres soigneusement tenus; mais ils sont remplis presque exclusivement par la nomenclature ou répertoire sommaire des lois, décrets et ordonnances multiples qui arrivaient chaque jour de la capitale et qui constituent un recueil de plusieurs milliers de documents, dans lesquels l'arbitraire et le grotesque se mêlent à des résolutions utiles et bienfaisantes. Le grand registre de la mairie, qui les renferme, débute en l'an 1788. A cette époque, le curé Joulin rédige les délibérations municipales en qualité de secrétaire, et les signe à ce titre.
A cette date, nous trouvons dans une courte chronique locale un renseignement au sujet de la saison. L'hiver de 1788 fut marqué par une humidité persistante. " Au mois d'octobre il tomba des pluies très abondantes qui durèrent jusqu'au quinze avril, presque sans interruption; on ne recueillit que de très mauvais vin, qui n'avait ni couleur, ni qualité, et il en a fallu jusqu'à dix-sept pièces pour faire une pièce d'eau-de-vie, quand communément il en fallait treize ou quatorze. Les pluies empêchèrent aussi d'ensemencer. On ne put le faire qu'au printemps. M. de Chaumont fît semer dans une partie de ses fermes du bled du païs et de l'orge nieslés, el il ne poussa pas un épi de bled, l'avoine fut médiocre en quantité : il résulta de tous les bleds semés avant et après l'hiver que l'on ne cueillit en valeur que de quoy ensemencer en 1788. Les orges servirent à la nourriture ainsi que le bled de mars et le bled vieux. » Les récoltes suivantes ne devaient pas être plus favorables, et l'on sait comment les disettes préparèrent les estomacs, et par suite les têtes, aux agitations, aux émeutes et aux attentats qui devaient amener la Révolution. Durant l'hiver de 1789, « par suite d'un amoncellement de glaces, les eaux de la Loire retenues remplirent la rue du bourg de Chaumont, dont les deux côtés étaient alors bordés de maisons; lors de la débâcle les glaces emportèrent presque toutes les maisons du côté de la rivière n'en laissant que trois et que l'on a démolies ensuite pour faire la route. >>
Cependant les étals généraux réunis à Versailles, le 3 mai 1789, venaient de s'ériger en Assemblée nationale constituante, qui apparaissait comme l'aurore d'un monde nouveau. L'organisation trop fermée de l'ancien régime cédait la place aux idées d'égalité et de liberté, qui avaient leur expression dans une conception nouvelle de l'administration, de l'impôt, du travail el de l'économie politique. De généreuses
utopies se glissaient nu milieu de réformes utiles et préparaient la voie aux délires populaires, ivres de sang.
Mais l'heure était encore aux résolutions plutôt favorables à la bonne gestion des affaires. Pour ce qui est de Chaumont, la commune fut divisée en six sections : « i" de la Mote ; 2° des Huaudière; 3° du bourg; 4° de l'Herpinière; 5° des Rosiers; 6° du grand Héros (peutêtre Érable). » Sa sécurité fut assurée par l'élablissement d'une garde nationale, commandée par J. Le Ray. Le 5 octobre 17H9, •■ la municipalité et le comité assemblés ont reçu le serment de M. de Chaumont commandant la légion nationale de Chaumont. et mon dit sieur de Chaumont a fait prêter serment en présence de ladile municipalité assemblée aux officiers et soldats composant ladile légion . et le drapeau a été béni après les vespres par M. Joulin, curé. "
Mentionnons, du même coup, la nomination du gardien communal. Le 1er novembre 1790, ia municipalité nomma garde Auguste Soudé et décida qu'il « aura pour prix 7 sols G deniers; lorsqu'il luera une volaille 5 sols par tète, lorsqu'il les trouvera en dommage et lorsqu'il trouvera des bestiaux en dommage soit dans les vignes ou dans les terres, il aura 7 soU, 6 deniers par prise; le garde champêtre tuera les dindes et les oies en tout temps quand il les trouvera dans les bled ou avoine et autre semaille. Le garde est averti qu'il ne doit pas chasser et ne pardonner à personne sous peine de perdre trois mois de son salaire; son salaire est convenu avecques luy de 250 livres par an : il sera payé par quartier; il aura aussi 7 sols 6 deniers par prise de chasseurs qui ne seront pas sur leur terrain, et dans le cas où des particuliers voudraient se permettre réciproquement de chasser sur leurs terres, ils en avertiront le garde. »
A l'automne de l'année 1790, toute !a famille Le Ray se trouvait réunie, et c'était fêle au château : l'allégresse y entrait avec la naissance d'un garçon vivement désiré. De cette joie nous recueillons l'écho dans l'acte suivant : « Le 15 septembre 1790 eut lieu à la maison l'ondoiement d'un enfant niàle, né le 10 de ce mois, du légitime mariage de Jacques Donatien Le Ray , — fils de Jacques Donatien Le Ray ci-devanl chevalier, seigneur de Chaumont, Valères, Rilly, etc.. et de Thérèse Jogues — et de Grâce Coxe, sa légitime épouse, fille de Charles Coxe écuyer et de Uebecca Wills, demeurant en leur terre de Sidney, de la Nouvelle- Jersey , des États-Unis d'Amérique : ce en présence du père et de la mère, du grand-père paternel de l'enfant, de demoiselle Thérèse- Elisabeth Leray sa tante, qui ont signé : Leray de Chaumont, bisayeul de l'enfant, Grâce Coxe Leray, Thérèse Le R Le Ray fils. »
Quant au supplément des cérémonies baptismales, il se fît le 1er janvier 1791. L'enfant reçut les prénoms de Donatien-Cliarles-Vincent de son parrain Vincent Robineau de Bourgon et de sa marraine « Marie- Thérèse Jogues, mère du père de l'enfant, représentée par Thérèse- Elisabeth Le Ray sa fille » , en présence du père et de la mère de t'enfant; ont signé aussi : '< Grâce Goxe Le Ray, Le Ray de Chaumont, bisayeul de l'enfant, Thérèse Le Ray, Sophie Le Ray. -> Cette annéelà, la paroisse compta vingt-huit baptêmes, dont quatorze de garçons et autant de filles; vingt-deux sépultures, dont la moitié pour chaque sexe, et dix-sept mariages.
Les événements étant comme l'expression des idées qui guident la marche des peuples, l'orientation nouvelle dans les conceptions politiques devait amener une modification radicale dans la rédaction des actes officiels. Les pouvoirs publics retirèrent au clergé la tenue des registres paroissiaux et confièrent à un ofiicier d'administration la tenue des registres de l'état civil, qui dès lors fut constitué en dehors de toute croyance religieuse, à l'encontre de ce qui se pratiquait sous l'ancien régime, où l'acte de baptême tenait lieu d'acte de naissance. Le curé Joulin signe les actes en 1791 et 1792; et, à partir de l'année 1793, il a écrit : h Les registres nouveaux n'étant pas encore arrivés et Tofficier public n'étant pas encore nommé, je fais les actes comme par le passé, n Le premier acte de cette nouvelle série est un mariage du 4 janvier 1793, qu'il signe « Joulin curé », non sans ajouter : » l'officier public n'ayant pas de registres; » le dernier est du 11 avril 1793, avec la signature « P. C. Joulin, curé ». D'autre part, à partir de janvier 1793, un registre nous montre les actes de mariages signés : « Morissard, officier public, » et, plus tard, « Desnoues ». L'en-tête porte : « Département de Loir-et-Cher, district de Carismont » (au lieu de Saint-Aignan).
L'Assemblée constituante, cédant au besoin de légiférer sur toutes les questions, avait imaginé une Constitution civile du clergé qui provoqua une résistance énergique et fut l'occasion d'une guerre religieuse. Elle exigea du clergé le serment d'obéissance aux maximes formulées et aux mesures décrétées. On sait l'accueil que les ecclésiastiques firent à ces prétentions, et la plupart préférèrent l'exil et la mort à ce qu'ils considéraient comme réprouvé par leur conscience. A Chaumont, le curé et le vicaire apprécièrent différemment la situation.
Le 23 janvier 1791, à l'issue de la messe, le conseil assemblé et la troupe étant sous les armes, i. M. Villery, vicaire, a monté d'un air ferme et généreux en chaire et a dit que pour se conformer au décret de
l'Assemblée nationale relativement au serment civique : Je jure de veiller avec exacliliide sur les fidèles conlîés à mes soins, d'être fidèle à la Nation, à la Loy, au Roy, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roy, exceptant absolument tout ce qui pourrait être contraire au spirituel de la religion, te tout après un préambule respirant te patriotisme et remply de religion, ce qui a édiffié tout l'auditoire. » De ce fait on dressa un procès- verbal, qui fut signé par M. Villery,
De son côté , le 26 janvier 1791 , le curé écrivit au maire en ces termes : » M. le maire, s'il ne s'agissait que d'un acte extérieur d'obéissance à la loi, je ne chercherais pas à proffiter des termes de la loi pour différer la prestation du serment qu'elle prescrit; dans un serment la conscience instruite de ce qu'elle jure, doit être d'accord avec les paroles, et je vous avoue que ma conscience a besoin encore d'être éclairée. Il est dit au premier article de la loy : Les évêques, cy devant archevêques, et les curés conservés en fonction, seront tenus, s'ils ne l'ont pas fait, de prêter le serment, et an Vll^ article: Ceux desdits évêques, cy-devant archevêques, curés, etc., conservés en fonction et refusant de prêter leurs serments respectifs... Par le premier article, je ne suis obligé à prêter le serment que lorsque j'auroy le titre de curé conservé, et par le Vile, je seroy sujet à la peine qui y est portée, si je ne le prête pas; il est à présumer que voire paroisse sera conservée, je le désire, mais cette présomption ne peut suffire dans une loy rigoureuse. J'altendroy le décret de conservation de cette paroisse pour me regarder sujet à la loy. J'ai l'honneur d'être, etc. »
11 Le dimanche, 30 janvier, à l'issue de la messe paroissiale, en l'église, M, Joulin s'est présenté pour prêter le serment ecclésiastique et a dit que pour se conformer à la loy : « Je jure de veiller avec exactitude sur les fidèles confiés à mes soins, de remplir mes fonctions avec exactitude, d'être fidèle à la nation, à la loy et au roy, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roy. « De cette déclaration il fut rédigé un procès-verbal, signé par M. Joulin, curé. A son tour, le 7 février 1791, M. Villery se présenta au greffe et, en présence des officiers municipaux, déclara qu'il désavouait la restriction portant ces mots: n Exceptant... de la religion, » insérés dans le procès-verbal de prestation du serment civique, prêté par ledit sieur Villery, le 23 janvier dernier, que ces mots ont fait partie de son discours, mais que son intention n'est pas qu'elle le soit dans la prestation de son serment, <t de laquelle déclaration nous lui avons donné acte pour lui servir et valoir ce qui lui appartiendra. (St^n^; Villery}. »
4d4 PÉRIODE MODERNE
Cependant La suspicion, ce fléau des assemblées populaires, gagnait progressivement les esprits. Le manoir féodal, jusqu'ici environné de respect, apparut sous des couleurs sombres aux imaginations troublées. Suivant un procès -verbal, « le 10 juillet 1791, le maire et ofHciers municipaux se présentèrent, à la réquisition du procureur, au château, où, disent-ils, nous avons trouvé M. Leray, à qui nous avons exposé que pour la tranquillité et le repos public, sur des bruits accrédités qu'il y avait chez luy des amas d'armes et autres munitions, nous luy avons demandé à faire perquisition dans sa maison et autres endroits à luy appartenant, ce qu'il nous a sur-le-champ accordé, et après avoir fait les recherches les plus exactes, nous n'avons rien trouvé qui puisse alarmer le public ; nous étions accompagnés des gardes nationaux de ladite paroisse. » Le châtelain rassura les inquiets, et, au-dessous de l'acte, on lit de la main du propriétaire : » Jay affirmé et juré que je n'avais d'autres armes que celles qui me servent à la chasse et que je suis très content de la visite qu'on a bien voulu me faire. Leray de Chaumont. '• Le 12 juillet, sur les ordres du Directoire, le commandant militaire renouvela la visite. Le procureur se plaignit « de la quantité des armoiries qui se trouvent sur les porte et façade du château , et on lui répondit que le sieur Le Ray, ayant été requis par MM, les gardes nationaux de les ôler, avait promis de le faire faire »,
La nouvelle constitution, acceptée par le roi Louis XVI, suscita un moment d'enthousiasme. Le '2^i septembre, « le maire et la municipalité et la garde nationale avec ses officiers ont fait un feu de joie; après avoir chanté les vespres, Ion a chanté le Te Deam et Ions a été en prossestion, la croix levée à l'endroit du feu de joye accompagnés de tous les paroissiens; lorsque le feu a été allumée tout le peuple a crié : Vive la nation, vive le roy. «
Mais les signes d'allégresse ne faisaient pas perdre de vue les emblèmes seigneuriaux. Dans l'assemblée du 10 juin 1792, nous lisons: « Les armoiries autour du château appartenant au sieur Jacques-Donatien Lerayn'ontpointélé effacées, et comme l'existence de celles armoiries peuvent amener des attroupements qui serraient peut-être difficiles à dissiper, » on décida d'enjoindre au dit citoyen de les effacer, sinon le procureur fera » cette opération le plustôt possible »; mais la municipalité est persuadée « que M, Leray ne met aucune importance à ces armoiries, se flatte qu'il ne se refusera pas de les faire enterrer. »
Aussi bien, le conseil de la commune reçut un double serment qui tranquillisa les plus ombrageux. Le 1"' octobre, devant la municipalité, en conformité de la loi du 18 août dernier, le citoyen Pierre- Charles Joulin, curé, a « prêté le serment d'être fidèle à la nation et de main-
PËItlODE MODERNE 495
tenir la liberté et l'égalité ou de mourir en les defFendanl, et qu'il est bon patriote » , ce dont a été rédigé un acte qu'il a signé. A son tour, le 22 octobre, devant la municipalité, « le citoyen Jacques- Donatien Le Ray père, demeurant en notre commune, pour satisfaire à la loi du 15 septembre dernier, a fait et prêté le serment qui suit : " Je jure d'être fidèle à la nation et de maintenir la liberté et l'égalité ou de mourir en les deirendant » . ce dont fut dressé l'acte qu'il signa : Leray ■'. Ajoutons que six jour?
plus tard on nommait deux commissaires pour procéder à « l'inventaire de l'argenterie de l'église ».
Le 12 décembre 1792, en la même commune , se tint une assemblée des habitants pour la nomination de la municipalité.
A l'ouverture de la réunion, on désigna pour président le citoyen Gh. Joulin, curé, et pour secrétaire le citoyen Jacques-Donatien Le Ray. On voulut nommer maire le notaire Orient Marais, mais il refusa obstinément, et, après quatre scrutins, les sulFrages élevèrent Jacques Briais à ,
celte charge, d'autant plus dilïi- tympan de la pone avec ponuiois.
cile que les temps étaient plus
troublés. En outre , il s'agissait d'obéir à la loi qui avait arrêté dans chaque commune la création d'un comité de surveillance. La réunion, à cet effet, eut lieu le 30 nivôse an II [on sait que l'an I" de la République commence le 21 septembre 1792); et l'assemblée fut dirigée par P. Joulin comme " président d'âge ».
Dans les registres de cette époque, suivant tes prescriptions venues de la capitale, on trouve un tarif au sujet des choses courantes, en particulier celui des salaires pour les travaux manuels. On relève, entre autres actes, de nombreux procès -verbaux de visites domiciliaires , et l'on y apprend que la commune avait été divisée en cinq sections, ainsi que nous l'avons observé. Au cours de ces visites, les commissaires sont chargés notamment de constater la quantité de blé qu'ils trouvent, et l'on remarque en passant les termes : •< terre située à la justice du vent d'à bas )', et «distrique de Saint-Haignan-Montrichard ».
Le seigneur ,ou plutôt le propriélaire du château de Ghaumont, était de temps à autre l'objet du mauvais vouloir de certains individus brouillons; mais les sympathies dont il jouissait suffisaient d'ordinaire à le défendre contre les soupçons. Le 17 mars 1793, avait lieu une réunion municipale dans laquelle, sur l'attestation de plusieurs citoyens de la commune, il est certifié que « Jacques Donatien Le Ray, âgé de soixante-huit ans, taille de cinq pieds deux pouces, cheveux et sourcia gris, yeux gris, nez gros, bouche grande, menton rond, front large, visage marqué de petite vérolle, demeure actuellement en celte commune, maison appartenant à Jacques Donatien Le Ray, son fils, et qu'il y réside sans interruption depuis cinq ans jusqu'à ce jour, qu'il a payé toutes ses impositions de 1789, 1790, 1791, et la totalité de son don patriotique ».
Entre temps, alors que le maraudage tendait à se développer plus que de raison, le garde dressait procès-verbal contre des gens, de l'un et l'autre sexe, qu'on surprenait à « abattre des noix », à « arracher des navets » ou « à cueillir des fraises dans le jardin du dit citoyen ». Mais la question des titres féodaux continuait à préoccuper l'opinion. Le 10 août, le maire et les officiers municipaux, suivant le décret de la Convention du 17 juillet, qui supprime sans indemnité les droits féodaux et seigneuriaux, et » après avoir examiné l'artique », se sont <( transportez au domicile du citoyen Le Ray; parlan au cytoyen Marais son régisseur, l'ayan requis, au nom de la loi, de déposé aux grefle de notre municipalité tous les titres de redevance ou drois féodau pour être brule^.en prezance du consielle generalle, le dis cytoyen Marais nous a repon qu'il alait san ocuper d'un jour à l'autre pour les dépozez au grelfe de notre commune ».
Le 16 septembre 1793, fut élu secrétaire greffier, « d'une voix unanime, » le citoyen Georges Nera, « qui a prêté le serment »; on le voit ensuite rédiger et signer ime série de procès-verbaux à propos de délits contre les propriétés, vignes, bois et jardins. Il est vrai que dans l'administration elle-même tout ne marchait pas au gré des fonctionnaires. " Aujourd'hui, 29 octobre 1793, l'an II' de la République française une et indivisible, lisons-nous dans une délibération , Nous mère et officié municipau assistez du consielle générale de la commune, après avoir convoqué les citoyen de notre commune pour établire un comitez de surtez générale, il ne c'est trouvée que la mince party des citoyen de notre commune, c'est ce qui a empêchez de procédé à la nomination, et nous avons remis la nomination à huitene. » Celte fois, l'acte n'est pas écrit de la main de Nera.
Les habitants de Chaumont tenaient à conserver la célébration des
PËItlODE MODERNE 407
cérémonies religieuses. Le 9 nivôse, an II. « réquîsiloire est adressé au citoyen Joulin, curé, pour l'exercice du culte catholique comme cidevant, d'ici que la loy en ordonne autrement »; il a été désigné de tous et trouvera protection dans ses fonctions. A la suite de la délibération, on lit cette déclaration transcrite au nom de l'inléressé : » Je me soumets au réquisitoire, et je déclare que je n'ai envoyé mes lettres de prêtrise que sur une lettre d'avertissement qui m'a été envoyée dans une circonstance urgente, et que je les ai envoyées purement et simplement sans les accompagner d'aucun écrit. P. C. JouUn, curé. » D'ailleurs, la municipalité prit une délibération dans laquelle elle proclamait que ic Le citoyen Pierre-Charles Joulin, cy devant curé depuis 1782, s'est bien conduit, jusqu'à la Révolution comme membre de la société et comme prêtre, et que depuis la Uévolution, il a toujours prêché l'obéissance aux lois, tant aux prêches qu'au confessionnal, et dans les conversations, qu'il a toujours été soumis luy-même dans toutes les circonstances. » Puis ses membres ajoutaient : « Certifions que depuis que nous l'avons sommé de reprendre les fonctions du culte catholique qu'il avait interrompu, il a continué de nous prêcher l'obéissance aux lois et qne depuis que le culte est totalement cessé dans noire commune, il n'a parlé à personne de religion et n'a dans toutes les occasions que porté à la plus parfaite obéissance à la Convention nationale et aux lois, qui y sont décrétées, ce 22 ventôse an II. » Cependant Jacques Le Uay fils n'était pas sans connaître, lui aussi, les procédés d'une administration soupçonneuse, mais il en triomphait grâce à son influence et à ses relations. Le district de Saint-Aignan reçut un jour une pétition du citoyen Le Uay fils, qui c. demande à jouir de tous les droits accordés aux citoyens étrangers, alliés de la France ». Le conseil général de Passy prit connaissance de la requête en vue d'avoir un « certificat d'hospitalité » suivant la loi du (> septembre. En conséquence, " vu les bons certificats pour lui et son épouse, et considérant que le dit citoyen a un acte de naturalisation ancienne, antérieure à la Itévolulion et par le serment prêté en 1788, avait accepté le titre de républicain américain , » et aussi , vu que « ses propriétés acquises à Chaumont ne sont pas infectées de la tache féodalle et seigneurialle », on décida que " Jacques- Donatien Le Uay fils, l'élève et l'ami de l'immortel Franklin et concitoyen de» alliés de la République française dans l'Amérique septentrionale, est et demeure sous la protection de la loy et de la loyauté Française, qu'à ses biens et propriété garenty et surelé sont accordés, et que les citoyens préposés à la régie et administration ne pourront être considérés comme les agents d'un cy -devant nol)le seigneur ».
A ce sujet une délibération fut faite en ce sens dans l'assemblée municipale de Chaumont. Le 3 germinal an II, « le citoyen Leray fils, » présent à la réunion, déclara qu'il << était à ce moment chargé d'une mission en sa qualité de citoyen naturalisé américain, laquelle intéressait les deux républiques de France et d'Amérique septentrionale et le forçait de se porter hors du territoire de la République française », et qu'il en soit fait mention au procès-verbal; il demanda protection pour ses propriétés, ses gens, conformément à l'arrêté du district de Saint-Aignan. Enfin il déposa « sur le bureau quatre-cents livres sous la forme de don patriotique, pour aider les pères et mères des enfants partis pour la défense de la patrie, ou les veuves de ceux qui ont eu le malheur de périr aux frontières ». D'autre part, le passeport du ministre des États-Unis, Morris, daté de Paris le 27 février 1794, portait « de laisser passer Jacques Donatien Le llay, des dits Ktals, âgé de trente-trois ans, taille de cinq pieds quatre pouces, cheveux et sourcils noirs, front large, nez gros, et longs cheveux châtains, bouche moyenne, menton long, visage assez plein, allant à Gênes par la route de Blois et de Genève, chargé d'une mission des Etats-Unis », Le visa fut apposé à Paris, au ministère des affaires étrangères, par le secrétaire général Desforges, le 12 ventôse an IL
D'ailleurs on veillait au chef-lieu du département, et les Jacobinti réunis sous le nom de u société populaire » s'entendaient, comme partout en France, à encourager le système de délation qui s'épanouissait alors dans toute son horreur. Dans la séance du 4 floréal (23 avril) an II, Il un membre dit que le citoyen Lami est, par l'intrigue de l'aristocratie, en état d'arrestation dans la commune de Cbaumont, que le patriotisme de ce particulier lui est connu; il demande que la société nomme dans son sein deux de ses membres qui se transporteront à Chaumont pour prendre des renseignements sur les motifs de l'incarcération de Lami. Cette proposition est adoptée; les citoyens Henrion et Lecluze sont choisis pour cette vérification. Un autre membre dit que ie curé de Chaumont, fanatique par état, est encore dans cette commune. Le comité de correspondance est chargé d'écrire à l'administration du district de Saint-Aignan pour le faire transporter au chef-lieu. Le même comité est chargé, en outre, de faire une pétition à Garnier (de Saintes) pour l'inviter à donner des ordres pour faire rendre, à l'instar de celui de Blois, tout le fumier sacerdotal au cbef-lieu, pour qu'il soit sous la surveillance immédiate des autorités constituées et que, par la même pétition, on obtienne la démolition des tours de Chaumont... »
Ce vœu ne resta pas lettre morte. Nous apprenons par une délibé-
ration de la municipalité chaimiontoise que, le 5 floréal an II, s'est présenté le citoyen Vallon, ingénieur ordinaire du département du Loir-et-Clier, auquel la direction du district de Carismont a ordonné de II se transporter au cy-devant château de Chaumont pour donner son avis sur la question de savoir s'il est, en tout ou en partie, dans le cas de la démolition, et sur les moyens d'exécution de la dite démolition ordonnée d'après le décret du 13 pluviôse dernier ». L'ingénieur demanda à la municipalité acte de ce qu'il s'est présenté et « qu'en vertu de cette mission il lui soit donné assistance en cas de besoin ». Le corps municipal n'avait garde d'oublier les souvenirs glorieux ou salutaires qui se rattachaient au château et à ses propriétaires tant modernes qu'anciens ; il se borna à donner acte de la démarche et évita de formuler un avis dans le sens des pouvoirs publics. Il est vrai que la municipalité n'aurait osé manifester de vœu en faveur de la conservation; mais du moins elle n'inclinait pas vers les solutions radicales pour lesquelles on lui demandait « assistance ».
La société populaire de Blois ne devait pas s'arrêter en si bon chemin. Au cours de la séance du 6 floréal <( le comité de surveillance a la parole pour faire part de la rédaction d'une lettre à l'administration du district de Saint-Aignant, relative à l'arrestation du patriote Lami de la commune. La société arrette que copie de ladite lettre seras envoyé à la société populaire de Pont-Levoix , et à la commune de Chaumont. Un des commissaires, nommé pour prendre des renseignements sur le citoyen Lamis, a la paroles et annonce que le citoyen Lamisjouyde la réputation d'être (néant). » Au sujet du propriétaire du château, un membre prit la parole « pour faire observer que le fils Le Ray de Chaumont est parti pour la Suisse, chargé d'une mission du gouvernement, et, comme ci-devant noble, il devient suspect sous tous les raports et, quant conséquence, il fait la motion pour qu'il soit écrit au Comité de Salut publique et de Surté générales pour le prévenir de prendre les plus grandes messur de surté au sujet du fils Leray et sa famé que l'on crois plustot émigré que chargé de mission pour la République. La société charge son comité de correspondance d'écrire à ce sujet le plus tôt possible. »
Le château continuait à dresser sur le coteau son front superbe égayé par un doux soleil d'été. La société populaire était furieuse de ce défi insolent et revint à la charge dans sa séance du la prairial. La réunion ayant été « ouverte par un couplet de chanson patriotiques..., Le Blond a exposé à la société que le ci-devant château de Chaumont étoil construit et d'une exposition redoutable. Il faisoit la motion expresse pour qu'on procédât à sa démolition , et qu'il se chargeroit de
500 PËREODE MODERNE
la condiiile de ces travaux, qu'en même tems il feroil brûler les épines des environs pour faire de la cendre. Un membre a demandé que les châteaux d'émigrés fussent démolis. D'autres demandèrent que tous le fussent. Après les débals, la société a arrêté qu'il seroit écrit au Comité de Salul public relativement à Chaumont el à la Convention nationnalle pour tous les châteaux d'émigrés. Renvoyé au Comité de correspondance pour en faire les pétitions. » Enfin, dans la séance tenue deux jours plus tard, après le couplet chéri « Amour sacré de
la patrie.,., un membre a fait lecture d'une pétition relative à la destruction du cy-devant château de Chaumont ».
Or, dans la petite ville cbaimiontoise on demeurait étranger aux angoisses qui troublaient les grandes villes. Xous n'y trouvons à gïaner que de menus faits sans importance. Le 20 messidor an II, on aliéna divers objets, notamment la lolie du bedeau, dont la vente produisit cinquante livres. Il est question d'une demande faite par Laurent Perrer qui avait eu jadis la » charge des vingt-quatre violons de la chambre >i . Le propriétaire de Chaumont avait installé une fabrique de salpêtre , el on le voit demander des ouvriers « pour travailler à son atellier de salpêtre )i; en conséquence, on dressa une réquisition pour faire travailler " par ban '•, A mesure que l'esprit jacobin étendait sa lèpre infectieuse, on sentait la nécessité de multiplier les certificats de «civisme». Le
28 vendémiaire an III, »ur sa demande, on accorda « le certificat de civisme au citoyen Lerny père, cultivateur de notre commune». La même mesure fut prise an profil de Pierre Joulin, dont le signalement porte : « cinquanle-trois ans, cinq pieds sept pouces, cheveux et sourcils gris, yeux gris, nez long, bouche grande, menton rond, front découvert, visage long, demeurant dans le ci-devant presbitaire »; et à cette occasion, l'on constate que le dit Joulin paye bien ses impositions.
II paraît que les argus de ta démagogie avaient découvert que tout n'était pas déd'uit en fait de vieux titres. Dans la réunion du 25 pluviôse an III, on fit observer qu'il y a des papiers du citoyen Le Hay qui n'ont pas été livrés, et qu'il importe de voir si ce sont des papiers Il féodaux ». Mais bientôt les oies qui veillent au sommet du Capitote gaulois pourront dormir en paix; le 23 ventôse an III, on opéra << le brulement des plans géométriques et autres papiers ><.
D'autres fois, les résolutions sont étrangères à la politique. Le
29 thermidor an III, « à la requête du citoyen Le Ray, fils naturalisé américain, et â la diligence du procureur de la commune, ont comparu les citoyens Epron manufacturier en faïence dans la ville de Tours et un autre, inculpés d'avoir chassé avec des chiens dans cette commune et tué un chevreuil ». Les délinquants furent condamnés à une amende de trente livres, dont vingt livres pour le citoyen Le Ray " propriétaire». Ou bien il s'agit d'une longue enquête au sujet d'une fille de Chaumont, qui fut enlevée, puis mariée dans un cabaret à Blois, le 13 prairial an V.
Dans l'intervalle, le possesseur de Chaumont fit acte de bon et loyal propriétaire. Les seigneurs devaient à l'abbaye de Pontlevoy une rente de vingt-sept francs, « hypothéquée sur le domaine de Chaumont». En l'an IV, en conformité avec la loi du 29 décembre 1791, il demanda à rembourser cette rente, ce qui lui fut accordé moyennant la somme de cinq cent quatre-vingt-quatorze francs, plus cent cinquante-sept francs d'arrérages, qu'il versa au bureau de Montrichard, le lei" vendémiaire an \, ce qui, avec le remboursement de la rente due à l'église de Chaumont, constituait un versement de trois mille quatre cent quarante et un franco).
Un tableau de la population, dressé le 2(f fructidor an VIII, donne, en hommes mariés ou veufs, cent quatre-vingt-quatorze; femmes mariées ou veuves, deux cent onze; garçons de tout âge, deux cent dix-huit; filles de tout âge, deux cent trois; défenseurs de la patrie, dix-neuf ; au total, huit cent quarante-cinq habitants en deux cent vingtsix feux. Sur la liste, oo relève dans la catégorie des hommes mariés
OU veuts: « Jacques Donatien Le Ray, père el fils, » el, en outre, sa fille dans l'autre catégorie.
Cependant la Révolution, aux mains du jacobinisme triomphant, avait transformé la liberté en licence, l'égalité en servitude et la fraternité en tyrannie. Sur les ruines des institutions religieuses, elle avait assis, au moins pour un temps, le règne de l'irréligion renouvelée des temps idolàtriques, et le cbristiantsme était réduit à chercher de nouvelles catacombes pour y célébrer, dans la pénombre mystérieuse, les cérémonies d'un culte proscrit par la haine impie et sacrilège, au nom d'une sanglante raison d'État et d'un impur état de Raison ,
Ce jour-là, le curé de Chaumont suspendit la rédaction de son registre paroissial. Fermé sur l'inventaire qui précéda la sombre tourmente, il ne se l'ouvre qu'à l'aube des jours meilleurs que fit luire la chute de la Convention. Le 6 novembre de l'an IV, on y rencontre la nomenclature de " ceux qui ont payé pour les bancs, chaises et bancelles à l'église » , où nous remarquons que l'abonnement annuel pour les chaises était de 10 sols.
La foi n'avait fait que subir une crise au milieu de l'ouragan social, et ne tarda pas a se réveiller malgré les coups des persécuteurs. A la , date du 17 prairial an IV, on trouve la liste des « citoyens quy ont contribué pour le ministère du culte catholique », et, en tête, » le citoyen Leray >-; d'autres listes suivent, le 24 prairial, les 2, 11, lo et 22 messidor. Touchante contribution dans laquelle l'obole du pauvre se confond avec l'offrande du riche, et dont la gradation va de 3 francs à ] 5 sols ; tel donne un boisseau de farine et tel autre un boisseau de blé.
La souscription se montait cette fois à 87 livres 19 sols, versés aux mains de Mercier. Or, celui-ci partit pour Nantes, le 27 juillet 1796, emportant la pieuse et populaire collecte, ainsi que le registre le constate avec douleur. Mais les difficultés ne firent que développer les sentiments élevés et les généreuses inspirations, et bientôt on relève avec honneur » les noms des catholiques de Chaumont qui veulent contribuer à la despense du ministre du culte catholique ' ».
C'est au printemps de l'année 179(1 que cette organisation fut
' On remarque, au » bourg >', soixoiito-dcux personnes; à Saint-Martin, trente-quatre; BU Fredillct, sept; aux Places, dix-huit; ù la Gauchaliërc, vingt et un; Il Bury, dix-sept; à lii Rabe (l'Erable), orne; k In .Motte, cinq; ii la Doublinière, six; à la Gautcrte, six; h la Gatierc, quatre. <i Total cent quatre-vingt-onze ménages, A quatre livres par ménage , Tormeln somme de sept cent soixante-quatre livres ; le curé peut diredeux cent quatre-vingts messes a dix sols, ou cent quarante livres, qui. avec les sept cent soixante- quatre livres, font ensemble neuf cent quatre livres, et on payera son loyer. »
PÉRIODE MODEIINE 503
réalisée. On en trouve la consécration dans la délibération suivante : '( Aujourd'hui huit prairial de l'an 4' de la République, Ton a publié la liste cy-jointe, après la messe paroissiale, au banc d'œuvre, en présence de beaucoup de citoyens et citoyennes, ii l'efFet de contribuer à la dépence du ministre du culte catholique , dont l'on a arrêté que l'on payerait par chaque ménage 2Û sols par trois mois, et est payable sous huit à quinze jours au banc d'œuvre après la grande messe. Au même instant l'on a nommé deux fabriciers pour recevoir le d. payement du d. ministre pour luy mettre en mains , et pour vendre tesplacesdansTéglise, faire la dépense du luminaire et les réparations de la d. église ; on a nommé Jacques Mercier et Jacques Christophe Delaleu pour fabriciens, qui ont accepté et signé. »
En conséquence , à partir du 2 octobre s'ouvre le compte de
la recette. Eatalicr J'hoim^ui' (11- Chauinunl, partie aupiiricure.
La vie religieuse refleurissait avec éclat sur les rives de la Loire, alors que nul concordat n'en avait encore déterminé les conditions. » Le 2H septembre et le dix-septième d'après la Pentecôte de l'an de Jésus- Christ 1800 (vieux style), ce qui revient au sixième jour du mois de vendémiaire de la Itépublique française une et indivisible, » les Il habitants et habitantes de la paroisse ou commune de Chaumont étaient assemblés au banc de l'œuvre pour y traiter des affaires de paroisse en la manière accoutumée » , comme s'exprime la délibéralion qui renferme environ deux cents noms. Nous » avons accepté et acceptons le citoyen Henri Blessebois pour notre pasteur d'après la demande que nous avons faite aux citoyens vicaires épiscopaux composant le conseil épiscopal du diocèse de Blois, qui nous ont envoyé le dit citoyen Henri Blessebois, que nous reconnaissons pour le pasteur que nous avons demandé, et pour lequel nous nous obligeons volontairement à lui donner une subsistance honnête et décente pour son entretien, avec le pain et le vin suffisant pour la nourriture de deux
b04 PËniODE MODERNE
personnes. Ratifions en outre par ces présentes dans la cure de cette paroisse on commune l'installation du dit citoyen Henri Blessebois, qui a été solennellement faite dans cette église le même jour à la messe paroissiale, qui a été célébrée par le dit citoyen Henri Blessebois, et il laquelle nous avons assisté après rinslaUation faite par le citoyen Morel , curé d'Onzain et archiprêtre de l'arrondissement du même canton. »
Dans une autre réunion de la même année, « le premier novembre, fête de tous les saints et saintes », pour les affaires de l'église, on nomma « commissaires marguilliers Pierre Léonard Chenesay (ailleurs Senechais), François Augier, et pour suppléans Michel Guilpin et Nicolas Métais; pour président Henri Blessebois, et Orient Marais comme conseiller ordinaire dans toutes les assemblées que les choses de l'Église demanderont >i. Dès lors les adjudications de bancs et chaises sont faites à l'ordinaire.
Mais il était réservé à la paroisse de Chaumont d'être dirigée par son ancien pasteur. Le 17 février 1803, l'abbé Pierre -Charles Joulin fut installé comme curé en vertu d'une ordonnance de Mgi" Dernier, évèque d'Orléans, Dans les registres, nous voyons des délibérations au sujet des travaux à exécuter pour mettre en état l'église paroissiale. Le 29 ventôse an XI (20 mars 1803), le compte était arrêté en recettes à 140 1. y s., et, en dépenses, à 143 I. 6 s. ; il est signé " P. C. Joulin, curé ». Aussi bien le registre, avec une nouvelle pagination et un titre solennel par la forme et la calligraphie, nous offre le « commencement d'une nouvelle fabrique pour l'entretien de l'église de Chaumont-sur- Loire », « En vertu du 7(>° article du régime de l'Église catholique dans les rapports généraux avec les droits et la police de l'Htat, y lisons- nous, les habitans de cette commune étant assemblés, il a été arrêté que l'on nommerait de nouveaux marguilliers, que tout ce qui s'était passé dans l'Kglise depuis ta Révolution à l'égard des ventes des bancs, chaises et bancelles serait regardé comme nul et que personne ne jouirait d'une place que par titre nouveau. » — Le 27 mars 1803, à l'issue de la messe, on nomma marguilliers pour une période de deux ans Orient Marais et Michel Guilpin, qui acceptèrent; avec leurs signatures on voit celle de P. Joulin, curé, qui dès lors signe les actes.
La précédente délibération est suivie d'une autre ainsi conçue : " D'une voix unanime, il a été accordé à la famille Le Ray de Cbaumont la place qu'elle occupait dans le bas côté du chœur, à gauche, comme possédant la seigneurie de cette paroisse, mais non à ce titre et bien à celui de bienfaisance ; le banc (|u'elle y occupait ayant été
PËIIIODE MODERNE SOS
brisé, elle en a fait reconstruire un autre, dont elle jouira gratis par reconnaissance de tous les habitans. (5f^/i^j : Joulin, curé. « Cette résolution, qui honore également les habitants et les châtelains, est le témoignage le plus éloquent en faveur de l'estime et de la sympathie dont les propriétaires de Chaumont n'avaient pas cessé d'être entourés dans le pays, désormais en possession du calme, de l'ordre et de la sécurité.
Le 2 vendémiaire an XII, après les trois publications au prône, on procéda à l'adjudication des places <c dans le chœur » (le banc de la municipalité était gratuit, ainsi que celui de la cure), « dans la chapelle de la Vierge " et dans « la nef » ; on y remarque « cinq nouveaux bancs faits par des particuliers », et pour <• Jacques Donatien Leray, o places à 22 livres ou 2 livres 10 sols de rente ». Mais la question vitale était celle du recrutement du clergé. L'évêque d'Orléans, dont relevait l'ancien diocèse de Blois, organisa le séminaire destiné à préparer les prêtres nécessaires au ministère paroissial, et, à cet effet, le 17 février 1806, il fit appel au concours des curés, desservants et administrateurs des fabriques pour venir en aide à celte œuvre de première nécessité. Par lettre datée de Blois le 20 juin 1806, son vicaire général, M. Gallois, transmit à qui de droit la pensée épiscopale, non sans ajouter que « toute paroisse qui ne contribuera point aux frais du séminaire sera privée de pasteur». En conséquence, le 29 juin, la fabrique de Chaumont décida que chaque année, à la Toussaint, à partir de la prochaine solennité, elle enverrait à l'évèché d'Orléans sa contribution de 24 livres '.
Nous ajouterons quelques notes au sujet .de l'administration de l'église. En 1810, on choisit pour sonneur Pierre Ribaudeau pour suc-
' Dans les comptes âc l'nnnve IS03, par suite de l'habiluilc prise, l'on truuve mélOos ensemble les imlJcations aiicioniies et nouvelles sur les noms des mois : Horéal frnlcmise avec mai, et ventôse avec mars; mais, l'année suivante, on est revenu tout A fait aux ancicnneM traditions. Les comptes arrêti'-s en 1806 portent en i-ecetles treiie cents livres, et en dépenses douze cent soiiantc-quatre livres. Nous y relevons , notamment , les travaux <lu serrurier, du menuisier, du maçon et d'odircs ouvriers; nous mentionnerons seulement : la table de communion (viii|;t livi-es , doute linncsicent Ircnte-neur livres) ; deux chapes (soixante-huit livres), une aube (vingt-buil livres), un ciboire, cbcï M. Chalmel, orfiVre i Blois (cinquante livrcsi.
I,e 33 novembre IS(I6, à la place d'Orient Marais, on élit marguilllcr Charles Bazin. Le IS novembre 1807, à la |>lace du mar);uil]ier Michel Guilpin, dont le temps est ei|iiré, on nomme François .\ugii'r. Plus tard, on constate dans la caisse la présence " d'écus ro([nés et de petites pièces défi'ctueuses n. Les difTéronts complt's de celle éiioijuc contiennent le détail <le!i admis, réparations et objets divers que rt-clamail l'état <rabandon de l'église. On refait la stalle du curé, on acliéle des vases d'argent pour les saintes huiles, et des chapes qnc •■■ M"' de Chaumont " prend A Paris, ainsi qu'un calice; un refait le larndiige de l'éiîlisc; on se procure des ornemenls, des aubes et du linge |)0ur )a sacristie. En 18(I'J, on voit Orient .Marais, maire, elLeflocq, adjoint.
céder à son oncle. Dans le compte de celte année, on voit l'achat « d'une lampe avec chandeliers d'étatn pour accolythes chez Tessier, potier d'étain à Blois » (50 1,); d'une chape neuve à Paris (72 1.) ; d'un soleil ou ostensoir ai-genté (66 1.) et d'une croix processionnelle argentée (60 1.), chez M. Chalmel à Blois. Une observation nous apprend que le sieur Jean détient « plus de 69 livres de pièces douteuses ». Un décret du 30 décembre ISIO ayant réglé le fonctionnement de la fabrique, l'administration se trouve composée de cinq membres : Jacques-Christophe Delaleu et François Augier, nommés par le préfet sur une liste de quatre habitants envoyée par le maire; de Toussaint \'ioH, Jean Savoie et Denis Sonay, nommés par l'autorité diocésaine sur une liste de cinq noms envoyée par le curé à MM. les vicaires généraux. Pour constituer le bureau, les conseillers nommèrent Jean Savoie, président; Jacques Delaleu, trésorier, et François Augier, secrétaire. Dans l'inventaire de 1811, on remarque « deux chandeliers et un crucifix d'autei argentés prèles parle château ».
Sur ces entrefaites. Jacques Le Ilay était décédé le 22 février 1803, el , avant de mourir, avait eu la consolation de voir la France reprendre sa situation glorieuse au milieu des nations. La terre était possédée, depuis i 791 , par son fils Jacques Le Ilay, que nous connaissons bien et qui continua les traditions de bienfaisance de son père. Après être demeuré assez longtemps en Amérique, sur les rives de l'Ohio, où il tenta de fonder une colonie, il revint en France au mois d'août 1810.
Le château, qui avait vu passer des princesses de la plus haute distinction et que la Révolution avait enveloppé d'un voile de mélancolie, se disposait à donner l'hospitalité à l'une des femmes les plus géniales qu'ait produites la France. Aux rayons souverains de l'aigle impérial triomphant aux Tuileries, l'hôtesse des bords de la Loire allait opposer quelque temps l'éclat d'une cour où la liberté de penser et de parler semblait avoir trouvé l'unique asile sur la terre de France. Chaumont ajoutait ainsi un fleuron nouveau à sa couronne glorieuse, grâce à la personnalité de M°" de Staël,
C'est à Paris qu'en 1766 vint au monde Anne -Louise -Germaine Necker, de son nom de famille. Si son père se distingua par ses talents d'homme d'Klat, sa mère, esprit élevé et écrivain de mérite, fit de son salon le rendez- vous envié de tout ce qu'il y avait d'illustre dans les lettres, la politique et les arts. La jeune fille possédait une intelligence cultivée et ornée de tous les dons développés dans ce milieu brillant, quand, à l'Age de vingt ans, elle donna sa main au baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède en France. Éprise des pro-
messes dorées de la Révolution naissante, puis désillusionnée par les attentats et bannie par les despotes, elle rentra sous le Directoire, prit parti pour les idées constitutionnelles, et devint l'amie, et plus d'une fois l'Égérie, du fin diplomate Talieyrand et du spirituel écrivain Benjamin Constant.
La perspicacité de l'intelligence, l'intuition de l'imagination et la liberté de jugement de M°" de Staël s'accommodaient mal de ce qu'il y avait de convenu et d'académique dans la manière de voir et d'apprécier tout un côté de la vie nationale. Elle développa ses idées en son livre De la Littérature considérée dans ses rapports at:ec l'état moral et politique des nations (1800), dans lequel, parmi la richesse des aperçus et des considérations, revient la théorie de la perfectibilité indéfinie de l'humanité dans les arts et les lettres. La puissance et la liberté des pensées, aussi bien que l'éclat de l'imagination et la variété du savoir de l'écrivain s'affirmèrent définitivement dans Delphine, paru deux ans plus tard.
C'en était trop pour le caractère et la volonté despotique du premier Consul, qu'un jour M"" de Staël avait osé qualifier de « Robespierre à cheval ». Dans sa passion pour la liberté enchaînée, l'auteur ne démêla pas du premier coup, sous les violences de la dictature , la grandeur de la main qui refaisait l'ordre dans le désordre et reconstituait l'unité nationale au dedans, sinon l'indépendance au dehors. A son tour, Bonaparte voyait avec déplaisir le rayonnement de ce génie supérieur, l'autonomie de cette pensée qui jugeait librement du présent aussi bien que du passé, en des causeries pétillantes d'esprit. « Elle me gale l'opinion , » s'écriait-il dans un accès de mauvaise humeur. Sans compter que M, Necker venait de publier un ouvrage dans lequel l'auteur appréciait avec indépendance les actes du pouvoir.
M°" de Staël reçut bientôt l'ordre de s'éloigner de Paris et de se tenir en dehors d'un rayon de quarante lieues de la capitale. Elle préféra l'exil complet et parcourut l'Italie, la Suisse et l'Allemagne, en préparant les éléments de Corinne, qui , en des pensées mûries et des descriptions colorées, reflète si magnifiquement les impressions de l'illustre proscrite. Mais son âme ne put tenir aux privations de la patrie absente, et, parmi les cbarmes du nord et du midi, on l'entendit répéter 'c qu'un petit morceau de France ferait bien mieux son affaire ». Elle franchit la frontière et, comme l'aiglonne qui gravite autour du soleil, elle rayonna, dans la zone permise, des bords de la Seine aux rives de la Loire, autour de la Ville-Lumière, non sans que le tout vigilant ministre Fouché fermât les yeux sur des avancées en territoire interdit. Le volume prit son vol, de la résidence de M. de
BOB PÉIUODE MODERNE
Castellane où M"' de Slaël surveilla l'inipression. Mais le mal sortît de l'excès du bien, et, sans se laisser toucher par la beauté des réflexions et l'éclat des images en lesquelles l'Italie revivait dans la personne de Corinne, le dictateur entendit punir Oswald, Tami de riiéroïne, du premier rôle dévolu à ui) Anglais et non à un Bonaparte : l'auteur dut reprendre la roule de l'exil sous la forme arrêtée précédemment.
Or, cet ostracisme une fois de plus profita à la mémoire de M"' de Staël. Mise en relation avec les meilleurs esprits, tels que Gœlhe, A. Scblegel, Sismondi et autres, la bannie s'adonna à une étude approfondie de la grande nation d'outre-Rhin; elle scruta son histoire, observa ses mœurs, pénétra ses mystérieuses légendes, sa littérature, ses arts, ses aspirations, son passé, son présent et son avenir, et de ce travail d'invesligation elle rapporta l'œuvre la plus puissante qui soit sortie de la plume de M"" de Staël. Mais de nouveau la nostalgie reprit l'auleur, et pour mettre au monde le nouveau-né, elle choisit un coin de terre française. Le Jardin de la France tenta la fraîcheur de son imagination, et elle descendit les rives du beau fleuve qui l'arrose de ses ondes dorées. Elle passait en face de Chaumont quand soudain, raconte la légende, elle fut frappée par le caractère imposant du monument aux flèches découpées et allières, et par le site pittoresque qui le faisait ressembler à quelque vieux burg fortifié des bords du Rhin ; et elle s'Installa sur cette cime favorable aux élans de la pensée, avide de planer dans les champs libres du ciel.
Il est vrai que la réalité offre moins d'impromptu que ce conte tout primesautier. Entre les seigneurs de Chaumont et la famille de M"° de Staël il y avait des relations d'amitié, et les hardis projets du colonisateur du nouveau monde avaient trouvé un appui auprès des capitaux de la fille de Necker. Il était donc tout naturel que Le llay offrît k M"' de Staël une hospitalité d'autant plus engageante que les propriétaires habitaient moins leur château; elle y vint donc avec les siens à l'été de l'année ISIO. En cette maison amie, la proscrite jouirait de toute la liberté alors possible sur le territoire français et pourrait s'adonner à ses travaux d'cspril, tout en gardant ses relations. La noblesse de la contrée se félicitait de trouver le moyen de manifester ses sentiments vis-à-vis de Bonaparte, en adressant ses éloges et ses sympathies à l'exilée. Mais celle-ci ne se plaisait guère aux réunions mélangées, et sa cour, suivant ses goûts, consistait d'ordinaire en quelques esprits d'élite ou caractères fidèles, tels que Prosper de Barante, les comtes de Salaberry et Elzéar de Sabran, le duc Mathieu de Montmorency et Benjamin Constant. Ce dernier, dont le savoir
SIO PÉRIODE MODERNE
par un sentimenl merveilleux, et ta séduction ineffable de sa voix faisait dire à M°" de Tessé : « Si j'étais reine, j'ordonnerais à M"' de Staël de me parler toujours. »
Aux heures de travail et d'entretien sérieux succédaient les moments de distraction, et nous pouvons nous en faire une idée par le tableau que M°" de Staël nous a laissé de sa vie à Fossé, un peu plus tard. « Nous chantions souvent, dit-elle, un charmant air qu'a composé la reine de Hollande, et dont le refrain est : Fats ce que dois, advienne que pourra. Après dîner, nous avions imaginé de nous placer autour d'une table verte et de nous écrire au lieu de causer ensemble. Ces tête-à-téte variés et multipliés nous amusaient tellement que nous étions impatients de sortir de table, où nous nous parlions, pour venir nous écrire. Quand il arrivait par hasard des étrangers, nous ne pouvions supporter d'interrompre nos habitudes, et noire petite poste (c'est ainsi que nous l'appelions) allait toujours son train. Les habitants de la ville voisine s'étonnaient un peu de ces manières nouvelles el les prenaient pour de la pédanterie, tandis qu'il n'y avait dans ce jeu qu'une ressourcé contre la monotonie de la solitude. »
Ce divertissement, qui ne pouvait venir que dans la tête de gens* lettrés et friands d'une pensée élégamment traduite, n'était-il pas d'ailleurs, à l'insu peut-être de ses auteurs, une caractéristique du temps, où la liberté de la parole et de la plume était émoussée par l'absolutisme du pouvoir? Et puis, les hôtes de Chaumont se plaisaient à trouver une autre distraction dans les représentations scéniques, pour lesquelles on avait installé un petit théâtre dans le goût du xviiie siècle. M"' de Staël y remplissait les rôles tout à la fois de compositrice el d'actrice. Au besoin, l'on jouait quelqu'une des petites pièces qu'elle avait créées précédemment durant son séjour à Goppet, telles que le Capitaine Kernadec, Geneviève de Brabant ou La Sunami/e. Du reste, M"" de Staël appréciait bien autrement les maîtres du grand siècle, et elle ne se faisait pas prier pour déclamer les plus beaux passages de Corneille ou de Racine. Nourrie de la moelle de l'antiquité el douée d'une voix d'un charme infini, elle prêtait à la pensée des maîtres une beauté que l'on soupçonnait à peine. « C'était là, dit son fils dans la préface de Dix années d'exil, le moyen de distraction qui avait le plus de puissance sur elle-mêqie, en même temps qu'il variait les plaisirs de sa société. »
Mais l'âme de la proscrite, se reprenant soudain, s'abandonnait parfois à de profondes mélancolies quand le souflle du passé passait plus intense sur son front de penseuse. D'ailleurs, quels que soient les charmes de la campagne, pour certaines natures affinées, elle ne rem-
place qu'imparfaitement les souvenirs et les heures si prenantes de la capitale. M"" de Sévigné, la reine des épistolières , ne pouvait oublier son o ruisseau de la rue du Bac », et il en était de même de M"" de Staël. Un soir, accoudée sur la balustrade de la grande terrasse, aux côtés de Benjamin Constant, elle laissait son regard se promener sur cet horizon en se perdant dans l'enchantement du panorama et la rêverie de ses pensées. — Vous qui décrivez si bien , vous goûtez le tableau de ce magnifique paysage et de ce fleuve puissant qui remplit la vallée de sa majesté. — Mon ami, au lieu de penser à ce que j'ai sous les yeux, je réHéchissais à ce que je ne vois plus, à ce que je voudrais revoir; je pensais à Paris, et, en vérité, je vous le déclare, j'aime mieux: le noir ruisseau que j'y voyais couler que cette Loire aux ondes claires et limpides. »
Par la force des choses et à son insu, la cour de M"" de Staël se composait surtout de personnes plutôt dévouées à la cause de la liberté et à celle de l'ancien régime. Parmi les derniers, un des plus fidèles était un gentilhomme du voisinage, le duc Mathieu de Montmorency, qui devait à M"' de Staël d'avoir pu dérober sa tête à l'échafaud. Ses opinions royalistes servirent de prétexte à la police pour inquiéter la proscrite en augmentant la surveillance. A propos de cet événement, M"' de Staël, faisant un retour sur cette époque, a écrit dans un langage qui n'est pas exempt de quelque amertume assez naturelle et de fierté tout ensemble : « Cette espèce de succès, que le malheur me valait plus encore que le talent, donna de l'humeur au ministre de la police (Rovigo), qui écrivit au préfet de Loir-et-Cher que j'étais environnée d'une cour. Certes, répondis-je à M. le préfet, ce n'est pas du moins la puissance qui me la donne... J'ai appris que M, de Corbigny avait été très mal traité peu de mois après, pour le punir de m'avoir montré des égards, et le chagrin qu'il ressentit de la disgrâce de l'empereur a, dit-on, été une des causes qui l'ont fait périr dans la force de l'âge... Malheureux pays que celui où les circonstances sont telles, qu'un homme de son esprit et de son talent succombe au chagrin d'une défaveur!... « De fait, cette disgrâce, accompagnée d'autres ennuis analogues, ne parut pas avoir été étrangère â la mort rapide et presque soudaine de M. de Corbigny, enlevé le 29 avril de l'année suivante : ainsi du moins en jugea l'opinion publique.
Quoi qu'il en soit, c'est sous les ombrages de Chaumont que M"' de Staël mit la dernière main à son livre sur YAllemagne, dont l'apparition, en 1810, fut un véritable événement littéraire. Avec une méthode lumineuse et un langage précis et coloré tout à la fois, l'auteur y expose ce qu'a été et ce qu'est cette grande nation. Per-
512 PERIODE MUOERXE
suadée que pour juger sainement d'un pays, de son hisloire. de ses mœurs, de ses inslilulions et de son rôle, il importe avant tout de l'éludier sans parti pris et de l'apprécier, non d'après son imagination et ses idées personnelles , mais d'après les réalités et les règles d'une judicieuse critique, elle réalisa un travail absolument neuf et original, dans lequel pour ta première fois une nation étrangère était étudiée et jugée d'après les conditions d'équité et de sincérité absolument nécessaires.
M"" de Staël avait la conviction profonde que » l'étude et l'examen » élargissent le jugement et son champ d'action , qu'il convenait
d'en finir avec " le superficiel », même paré de grâce, dont on avait abusé , et qu'au lieu de « vouloir élever autour de la France littéraire la grande muraille de Chine », suivant ses propres expressions, il importait de retremper l'esprit français « à la source des grandes beautés ».
E?Laiii:i> dhonneur (le Chflumont. En conséqueuce , elle
exposa à ses contemporains ce qu'elle savait de la nation d'outre- Hhin, bien digne de fixer l'attention tout au moins par sa littérature et sa philosophie, ses écrivains étant les « hommes les ))Ius instruits et les plus méditatifs de l'Europe ». Ses observations comprennent quatre parties ; « La première traite de l'Allemagne et des mœurs des Allemands; la seconde, de la littérature et des arts ; la troisième, de la philosophie et de la morale; la quatrième, de la religion et de l'enthousiasme. »
L'aspect de l'Allemagne, avec ses forêts ombreuses, ses châteaux forts sur les cimes, ses paysages superbes, ses maisons rehaussées de couleurs, ses jardins et ses parcs magnifiques, s'harmonise bien avec celle race, remarquable par la nature rêveuse en même temps que sincère, par la puissance du travail et de la réflexion, par la poésie intime s'exprimant dans une atmosphère grise avec l'organe favori de la nuisi<[ue. Aussi l'on a pu dire que si l'empire de la mer était aux ATiglais, et celui de la terre aux Français, celui de l'air était aux Allemands. Comme conclusion , faisant un retour sur son pays ,
M"' de Staël écrit : « O France! terre de gloire et d'amour, si l'enthousiasme un jour s'éteignait sur voire sol, si le calcul disposait de tout, et que le raisonnement seul inspirât même le mépris des périls, à quoi vous serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants, votre nature si féconde? Une intelligence active, une impétuosité savante vous rendraient les maîtres du monde; mais vous n'y laisseriez que la trace des torrents de sable, terribles comme les Ilots, arides comme le désert! ■>
Le livre de YAlhmugne, qui constitue le meilleur titre de gloire de M°" de Staël, devait rencontrer sur son chemin la censure impériale. La conclusion en particulier excita les susceptibilités de la police, qui en prescrivit la disparition. Ainsi qu'elle le fait observer dans la préface, datée du 1" oclobre 1813, c'est en 1810 que M""" de Staël donna le manuscrit au libraire qui avait imprimé Corinne, et qui accepta en le soumettant, bien entendu, à la censure. En cet endroit, elle se borna à écrire : « Je vins à quarante lieues de Paris pour suivre l'impression, et c'est lA que pour la dernière fois j'ai respiré l'air de France. •> Nous savons de quel air pur il s'agit.
M°" de Staël avait trouvé un appui constant dans la fidélité de ses amis, et les seigneurs de Chaumont ne connurent point la pusillanimité des petites âmes. A son retour d'Amérique, au mois d'août 1810, M. Le Ray fils pria M"° de Staël de prolonger son séjour sur les bords de la Loire; mais la proscrite avait sou entourage d'amis et de domestiques, ses habitudes et sa famille, comprenant deux fils et sa fille, depuis M°" la duchesse de Broglie. Sa discrétion lui fit penser que ce serait apporter quelque gêne dans l'intérieur de M. Le Hay, et elle lui demanda la permission de prendre congé de lui. Ce ne fut pas sans regret qu'il vit s'éloigner celle qui avait donné à sa demeure un rayon de célébrité que pouvait lui envier mainte résidence historique. Il eut du moins la satisfaction de voir un des habitués de Chaumont offrir à M°" de Staël un toit hospitalier. En quittant les bords de la Loire, elle vint s'installer à Fossé, près de Blois, chez son ami M. de Salaberry, non loin de son fidèle chevalier, le duc de Montmorency.
Mais, pour avoir changé de séjour. M"' de Sta^l n'avait pas désarmé le ressentiment de l'empereur. Un jour qu'elle rentrait d'une visite chez le duc, une lettre du préfet de Loir-el-Clier lui apprit que les dix mille exemplaires de son livre avaient été mis au pilon, et que dans trois jours elle ait à quitter la France, La lettre du ministre de la police nous est connue par les bons soins de M°" de Staël, qui en a fait comme le frontispice désormais nécessaire de son grand œuvre. On lui intimait l'ordre de livrer la copie et de s'éloigner de France dans
les vingt-quatre heures. Elle réclama huit jours pour préparer ses affaires, et le duc de Uovigo, ministre de la police, lui accorda ce délai en ajoutant que son séjour en Loir-et-Ciier avait été une tolérance. « Votre exil, poursuit-il, est la conséquence naturelle de la marche que voua suivez conslamment depuis plusieurs années. Il m'a paru que l'air de ce pays-ci ne vous convenait point, et nous n'en sommes pas encore réduits à cliercher des modèles dans les peuples que vous admirez. » Kn posl-scriptum, le ministre lui indiquait les ports de Lorient, La Rochelle, Bordeaux et llochefort comme « les seuls »> où elle pouvait s'embarquer. A ce sujet, M°" de Staël fait remarquer <i la gracieuse manière <■ de l'expulsion et proteste de son amour de la France, compatible avec » un attachement peut-être trop vil' " pour telle autre nation ; sans se plaindre trop vivement de « la contagion du malheur », elle rappelle le vers du poète anglais : •> Qui souffre bravement sauve l'espèce humaine! » et proclame que « l'indépendance de l'àme fondera celle des États ».
En conséquence, M°" de Staël s'éloigna de nouveau de sa patrie et se fixa à Coppet, puis en .\nglelerre, sans jamais consentir à acheter, par un mot, par un signe, les bonnes grâces de l'empereur. Lors de la naissance du roi de Rome, qu'on lui fit apparaître comme l'aube d'un retour facile, elle se borna à répondre : » Tout ce que je puis pour lui, c'est de lui souhaiter une bonne nourrice. » Elle conserva son attitude de noble indépendance jusqu'à la fin de l'empire, et ne s'inclina que devant le captif de Sainte-Hélène, qui commençait à comprendre â son tour que la puissance temporelle la plus haute se brise parfois contre le roc immuable des lois étemelles, et qu'au-dessus de la force des armes et du droit de conquête planent la justice et les pacifiques conquêtes du droit.
On a dit, sans d'ailleurs y croire, que l'irréductible opposition de M"' de Staël avait son principe dans le dépit d'un cœur incompris. Mais c'est là une allégation sans l'ombre de fondement, et contre laquelle proteste absolument l'indépendance d'esprit et de caractèi-e de la femme dont le culte primordial fut celui de l'idéal et de la liberté. C'était la rencontre fatale d'une pensée et d'une plume géniales vouées à la liberté , avec une main et une épée non moins géniales taillées pour la domination. Elles ne pouvaient se comprendre et encore moins s'entendre, et c'est ce qui explique les injustices commises de pari et d'autre. Napoléon manquait de la sérénité indispensable pour juger et accepter cette puissance intellectuelle; M"* de Staël a manqué du recul nécessaire qui lui eût permis, à côté des travers de l'homme d'Etat et de guerre, et des vexations dont elle eut à souffrir à l'instar de pins
d'une viclime de l'arbitraire impérial, de considérer les éminenles qualilés, les inoubliables services et les œuvres considérables du restauraleur de l'ordre en France.
De fait, M"" de Slacl et Napoléon sont, à l'aurore du xix' siècle, deux souveraines personnifications du génie de la liberté et du génie de l'autorité. Si le monde physique trouve son harmonie générale dans l'éqiiiHbre des forces opposées , à son tour. le monde moral repose sur la pondération de forces analogues qui s'appellent l'autorité et la liberté. Au xvii° siècle, l'aulorité en vint à absorber la liberté, et, au xvni' siècle, celle-ci, prenant sa revanche , réussit à absorber l'autorité. I*uis, après une période de chocs douloureux résultant de la confusion de ces éléments primordiaux, la liberté et l'autorité réclamèrent leurs
droits respectifs avec une j,, ],„p„,|in. ,|,. ^invi
ardeur parfois excessive, dont nous ressentons toujours le contre - coup.
Napoléon, c'est le capitaine dont l'épée, brûlant de rester au fourreau, oublie trop souvent que sa mission est bien plus de défendre et de pacifier que de combattre et renverser; mais c'est aus^-i l'homme d'Ktal qui observe, coordonne et asseoit les bases d'un nouvel état politique et social, avec une main d'acier, naturellement intolérante de la discussion; M""' de Staël, c'est l'héritière de l'esprit d'examen, qui entend tenir haut et ferme le dra])eau du droit et peser la valeur des actes et des mobiles du maître couronné, aussi bien que de tout autre citoyen. Napoléon , c'est l'autorité faite loi et la loi sanctionnée par des pénalités nécessaires; M"" de Slaël, c'est la liberté transformée en muse et charmant les grands et les petits par les accents harmonieux de sa voix, même au mibeu du cliquetis des armes. Le front de celui-là rayonne de tout l'éclal des triomphes militaires et populaires, consacrés par la main du chef de l'ICglise associé à la renaissance nationale ; au front de celle-ci resplendit le diadème du génie de la philosophie.
5ie PÉRIODE MODERNE
des lettres, des sciences et des arts, qui, sur les bords de la Loire notamment, s'appela tour à tour Rabelais. Descartes, Alfred de Vigny et Balzac. Au demeurant, cette femme d'élite qui, en des jours fameux, sur les cimes sereines de Chanmont, a placé la souveraineté de la pensée en face de la toute-puissance de l'épée, fait le plus grand honneur à l'Iiumanité et projette sur la maison qui lui donna t'hospitalilé un rayon d'une idéale beauté que nous nous plaisons à refléter ici.
Les événements d'ailleurs ne devaient pas tarder à donner raison à l'illustre écrivain. L'Iùirope coalisée contre Napoléon l'obligea à se démettre et à se retirerdansi'îte d'Klbe. Il avait pris soin d'abdiquer en faveur de son fils, mais le comte de Provence rentra en France et prit le sceptre de Louis XVI sous le nom de Louis XVIIL Le nouveau souverain donna une constitution libérale au pays, et sa fêle fut célébrée avec une vive allégresse. Les liôles de Chanmont s'associèrent à cette aimable manifestation, dont nous relaterons les diverses circonstances d'après le registre ofliciel :
« Procès-verbal de la célébration de la fêle de saint Louis.
<i Aujourd'hui quinze août 1814, en exécution de la circulaire de M. le comte Chrîstiani de Ravurand, préfet du département du Loiret-Cher, en date du 13 présent mois, relative à la célébration de la fête de saint Louis et en vertu de l'avertissement de nous, maire de la commune, portant que celte mémorable fête (depuis trop longtemps interrompue) serait célébrée aujourd'hui dans cette commune, qu'une grand'messe et vêpres seraient chantées aux beures ordinaires des dimanches el fêtes, qu'un Te Deum serait aussi chanté en actions de grâces des bienfaits que la Providence accorde à la France en lui rendant, avec la paix, les dignes descendants de saint Louis.
« Tous les habitimls , sans exception de profession, d'âge ni de sexe, s'étant abstenus de leur travail journalier, se sont rendus aux oftices susdits ainsi que la garde nationale en armes, munie du drapeau chéri qui (il y a six moisi semblait être banni pour toujours du sol français, et que la Providence a si miraculeusement fait reparaître.
« A la sortie des vespres, la garde nationale s'est rendue, tambours battant, drapeau déployé et aux cris réitérés de : Vive Louis XVIII! Vivenl les Bourbons.' sur la promenade appelée les Mottes, couvert de tyeuls, située au nord du château, où étant les danses ont commencé et duré jusqu'à sept heures du soir.
« Au commencement de ces danses, M°" de Chanmont mère, âgée de quatre-vingt-deux ans, accompagnée de sa femme de chambre, s'est fait conduire dans une chambre de l'une desailes du château, avant vuS
sur les diverlissemens, afin de parliciper à la Joie des actes et spectacles. L'heure étant venue pour aller au feu de joie établi dans l'allée en face du château, cette respectable dame s'est fait conduire dans une chambre an -dessus du portail pour jouir de ce second spectacle.
'< Ensuite la garde nationale s'est mise eu marche, rangée sur deux hayes et formant deux compagnies, au milieu desquels était la famille de M. Le Hay de Chaumont, accompagnés de nous maire, adjoint, membres du conseil municipal, et suivis de tous les habitants de la commune; arrivés ii l'endroit oii était préparé le bûcher, un des gardes ayant une torche à la main, l'a remis à nous maire, qui après avoir mis le premier feu, avons présenté la même torche à M. Foucault, beau-frère de M. de Chaumont, qui a fini de l'allnnier, aux cris répétés de : Vive Louis XVlllI Vivent les Bourbons! et suivis des chanis du couplet de Vive Henri IV, Vive ce roi, ce raiflanf, etc. Au long du mât du feu de joie étaient adaptées plusieurs petites fusées qui, lorsqu'elles ont été atteintes par les flammes, ont fait une explosion semblable à un petit feu défilé.
11 Ce fait, et après plusieurs rondes de danses autour du feu, le cortège s'est remis en marche, dans le même ordre que devant, pour se rendre dans la cour du château, où était préparé un feu d'artifice qui, par son bel effet, a redoublé la joie de tous les spectateurs qui accompagnaient le départ de chaque fusée par des acclamations de : Vive le roi! Vivent les Bourbons! Ensuite M"° Le Ray de Chaumont a ordonné un rafraîchissement pour la garde nationale qui, après l'avoir accepté, s'est rendue dans le même ordre et toujours suivie du même concours au lieu où les danses avoient commencé, lesquelles ont repris et continué jusqu'à onze heures du soir. Ces danses étaient illuminées par différents falots attachés aux tyeuls, sur l'un desquels on lisait ces inscriptions :
]>c noire bon roi dosirê de la France,
Amis, célébrons le retour,
Kl que celle rétc, objcl de nos danses,
Soit pour noire souverain,
L'objet de noire amour.
Vive Louis XVIII!
Vivent les Bourbons !
" Enfin onze heures sonnant, chacun s'est retiré dans le plus grand ordre , en répétant les cris chéris de : Vire te roi!
Il Dont et de tout ce que dessus nous maire, adjoint et membres du conseil municipal avons fait et dressé le présent procès-verbal
pour copie être adressùo à M. le Préfet du déparlenieni de Loir-et- Cher. — "A Chaumont-sur- Loire, le 16 août 1814. {signé) Marais Deneveu, Robert Lefloc, adjoint. « II est à noter que la rédaction est d'une excellente écriture.
Kn 1823, M. Le Ray vendit la terre de Chaumont à M. d'Etchegoyen, qui possédait Madon, l'ancienne villa des évêqiies de Ulois. Une dizaine d'années plus tard, celui-ci céda le domaine à M. le comte d'Aramon. Le nouveau possesseur entreprit la restauration du château, qu'il dota d'un mobilier en rapport avec le caractère du monument ; les restaurations furent poursuivies sous la direction de M. Jules de la Morandière, élève de Duban, comme architecte.
D'Aramon est le nom d'un chef-lieu de canton dii département du Gard, et ce domaine avait son importance dès le moyen âge. Kn 1 i2(>, un échange eut lieu entre Charles VII et Louis de Poitiers, seigneur de Sainl-Vallicr, au sujet des comtés de Dyois et de Valentinois contre d'autres terres, parmi lesquelles celles d'Aramon et de ^'allabrèg^les figuraient pour un dixième du prix total. Le comte d'Aramon avait vu le jour à Paris en 1787, et tout enfant il émigra avec ses parents et avec eux il rentra en France. II épousa, le H juin 182i, Pauline Dubois de la Touche, qui lui donna plusieurs enfants : Paul (182o). Marie (1826), Georges (1831»). Geneviève (1841} et Jacques ( I8i3 1. C'est au nom de la comtesse d'Aramon mère que Chaumont fut acquis, le 26 mars 1833, pour le prix de 1032858 fr., et cette acquisition s'accrut par l'achat de l'ile et de la Trétandière, montant à 440d9 fr. Mais la gestion du domaine était aux mains de son fils, qui d'ailleurs perdit sa mère en 1841, Le comte d'Aramon a pris soin de consigner ses observations, ses souvenirs et ses impressions au sujet de Chaumont, aussi bien que par rapport à ses voyages en France et en Kurope, dans deux registres qui sont conservés aux archives du château. Nous y avons puisé plus d'un renseignement, et nous pensons qu'à leur tour ses descendants les consulteront avec un particulier intérêt sur plusieurs points d'histoire domestique.
Les châtelains ne négligèrent rien pour rendre Chaumont également agréable à l'intérieur et à l'extérieur. Le parc fut l'objet d'embellissements aussi bien que tes salles, qui reçurent un mobilier en harmonie avec les souvenirs. Durant une douzaine d'années, M. d'Aramon consacra de 5 à 10000 fr. pour remettre la maison et les dépendances en état, et un compte constate que, à la lin de l'année 1846, les dépenses de ce chef s'élevaient à 1)2991 fr. On voit M. d'Aramon tour à tour faire niveler les terrasses, reconstruire l'escalier extérieur
PEinODE MODERNE Sl«
près de la chapelle, n-parer les loiliircs, planter des arbres verls (dont le cèdre), poser des parqnels, améliorer la roule d'arrivée, aménager les chambres, dont celles de « Catherine de Médicis » et de » M°" de Staël ", déblayer la tour d'Amboise, construire la tourelle, percer une fenêtre dans la nouvelle salle à manger (travail difficile), lambrisser les salons et diverses pièces, poser des cheminées de marbre, mettre ime pierre lumulaîre dans la cliapelle et démolir l'escalier de la cour près ladite chapelle , faire les créneaux de ta vieille tour de la terrasse , niveler les anciens bassins de la poterie pour les ajouter au potager, " faire le saut -de -loup de l'avenue et changer la grille ».
Après un vovage de cinq mois en Italie, à partir de l'année lH:i(ile châtelain s'appliqua à aménager la chanibrcde Catherine, â y poser de vieilles tapisseries et le lit, à ouvrir des fenêtres au-dessus de la cha- .,, „j,,.j, ..
pelle , à melire un rn-HilF ^ur in <our et la I.<.iii-, Hver If puil*.
lustre de Venise dans
la grande chambre, lùilre temps, il liquida le compte de la poterie, dans lequel, « en marchandises finies ou ])réparées, en terres, coideurs et bois, " il reprit pour une valeur de '.M\W fr. Puis il s'occupa à planter des arbustes, dont des érables à sucre venus du Niagara, à achever « les fameuses portières ", à faire le plafond de la galerie et de la chambre de Catherine ; à finir la galerie et y poser les tableaux el gravures de batailles de Chine. Une note nous apprend «jue le H octobre 1837 on disait la messe dans la chapelle réconciliée, l'.n outre, M. d'Aramon fit ôter la cloison du haut du grand escalier et celle << en pierres de (aille cpii partageait la grande chambre du portail ». poser
la gâterie extérieure de la chapelle, qu'il orna d'un autel et de statues. Les restaurations marchaient à son gré, et à l'occasion d'un superbe <t diner dans la belle galerie bien éclairée », il ^e sert de l'expression « véritables noces de Paul Véronèse », non sans ajouter qu'il fait tracer un chemin dans le ravin, « Simplon en miniature ». En même temps, une note noua apprend que n la grande avenue a été plantée, il y a plus de quatre-vingts ans. sur un terrain appartenant aux Ursulines d'Amboise, qui a été «changé ».
Les années suivantes apportèrent de nouvelles améliorations. En 18-40, M. d'Aramon fit i- démolir les Grandes-Granges, appelées les Gattes » ; de plus, pour installer des servitudes, on se servit des bâtiments de la poterie, non sans " démolir deux: fours dans la grande tour de la potterie »,qui fui dotée d'un toit et ou Ton plaça le pressoir dans « l'ancien fourneau de la verrerie »; enfin on vendit toutes les marchandises et les ustensiles de l'ancienne fabrique. Ensuite on s'occupa à enlever les cloisons de la grande galerie, à refaire la toiture H de la tour Saint-Georges ou de Pontlevoy », à arranger le pignon nord et faire un pont pour le ravin, à installer la cuisine, l'office, la salle à manger et à remplacer le corridor fermé par la galerie ajourée de l'aile sud. Dans la suite, M. d'Aramon continua d'aménager le château et de donner de la valeur au domaine. Xotammenl il mit en état la grande salle et répara la tour « Saint-Georges ou de Pontlcvoy » ; il remania les cuisines en creusant « le passage sous la voûte », démolit un mur de refend el modifia la salle à manger en la faisant précéder d'une galerie ouverte.
Au cours de ces années, l'histoire chaumonloise présente peu d'événements que nous ayons à mentionner. En octobre IH46, la Loire inonda le bourg de Chaumont et occupa les maisons jusqu'à environ un mètre de hauteur. En cette circonstance. M"' la comtesse de Chambord fit des distributions aux sinistrés et aux indigents, notamment à Chaumont, où M°" d'Aramon se chargea de répartir les libéralités. A l'occasion des journées de juin 1 848, paraît-il , le château . mis en état de défense par des volontaires improvisés, vit arriver des groupes de gens, vieillards, femmes et enfants, qui venaient y chercher un asile contre les menaces et les terreurs parties de la capitale. Parmi les hôtes du château se trouvait le vicomte d'Harlincourt , auquel la magnificence du manoir inspira la pensée d'y placer le théâtre d'un épisode romanesque, qui a pour héroïne Catherine de Médicis.
Le comte d'Aramon mourut en 1847, et sa veuve se remaria au vicomte de Walsh, le fils de l'auteur bien connu des Lettres vendéennes. Le vicomte de ^Valsh, à propos de l'ancienne salle des gardes ou
de la grande galerie, a écrit : « La grande galerie, qui rassemble tous les souvenirs, toutes les époques de l'antique et royale résidence, vient d'être restaurée avec une science si profonde et un goût si merveilleux, que si un fds de France revenait au pays, s'il entrait dans cette grande salle où Louis, le Père du peuple, où la reine Anne, où la reine Catlierine, où Henri II, où Diane l'enchanteresse, et tant d'autres grandeurs et célébrités ont brillé tour à tour, ce fils de France se croirait chez lui. tant il verrait de toutes parts rayonner la fteur de lys. On y a réuni tous les écussons des différents propriétaires , depuis Eudes I", comte de lïlois et contemporain de Hugues (^apet, jusqu'aux possesseurs actuels. »
En même temps que le château retrouvait une partie de l'éclat de ses anciens jours, l'église était l'objet d'embellissements. En 1842, la fabrique acheta un dais chez M. Macé, à Blois, pour trois cent vingt-huit francs. Le I" novembre 1849, M. Delaromanicher fit don à l'église « d'un navire en petit
volume avec tous ses grémens. et Porirait du vkoniip iic Woish,
il est exposé au-dessus de la grande "" i"'"''?'^''''^ '•'' '^'""""""t-
nef ». Les comptes constatent les
frais d'entretien, de réparation et d'amélioration à l'église; en particulier on donna aux Carmélites deux cent six francs pour la façon et fourniture de deux chasubles, et à Chauvalon dix francs pour •< avoir peint le bon Dieu de pitié »; on fit des travaux importants au presbytère. En 1H.")D, des travaux furent exécutés à l'église avec le concours de M. Martin, architecte, de M. Lafargue, sculpteur, et de M. Lévêque, peintre.
Au mois d'août 18!)1. Chaumont reçut la visite de l'émir Abd-el- Kader, et l'enfant du désert, au grand front rêveur, enveloppé d'un blanc turban retenu par des cordes en poils de chameau, fut l'objet d'une vive curiosité. Entouré de sa fille Janina et de ses deux fils, il prit une collation de miel, de laitage et de gâteaux, cependant que son regard songeur parcourait les curiosités du castel et de la grande vallée. Kl ce fut à Chaumont comme une fugitive vision d'Orient, dont le souvenir demeura d'autant plus profond que l'émir ne devait pas
522 PÉRIODE MODEIINE
tarder à recevoir sa lil)erlé des mains du chef de la nittion, el à (jiiiller pour toujours les rives de la Loire.
Plus près de nous, il était pOservt' à «ne optdente maison de rendre au château la magnificence de ses âges les plus glorieux : M'" Marie- Conslance-Cluirlolle Say lit l'acquisition de la terTe de Cliaumont le 15 mars 187;), el, quelques mois [tlus tard, le S juin, elle épousait M. le prince Amédée de IJroglie. Le beau domaine de Chaumont devenait ainsi la propriélé de deux familles illustres, dont les souvenirs rappellent, de la manière la plus heureuse, les meilleures gloires de noire histoire nationale.
Les Say ont donné à la France une brillante lignée d'économistes et d'hommes d'Ktat, qui sont l'honneur de l'humanilé en même temps que de notre pays. Jean-Hapliste Say, né en 1707, a posé magnifiquement les bases de la science sociale dans ses ouvrages classiques sur VKconomie politique. Son iils, Horace-Kmile Say, fut membre de l'Académie des sciences morales et poliliqnes, et Ton n'a pas oublié comment Léon Say, ministre et académicien distingué, mérita la reconnaissance de sa patrie par les travaux de premier ordre qu'il a publiés et par les services éminents qu'il lui rendit en des heures de douloureuse angoisse. Quant à NL Coiislant Say, neveu de Jean- Itaptiste et père de M"" la princesse A. de liroglie, il est le créateur de la grandiose industrie doni le monde entier apprécie la valeur.
La famille de Broglie , originaire du Piémont, se montre à nous dès les temps les plus reculés comme une souche féconde et glorieuse, sur laquelle les palmes de l'illustration littéraire et civique se mêlent heureusement aux lauriers des triomphes militaires. A partir du xvi' siècle, nous saluons Louis de Broglie (15(10 -l" loTll, grand' croix de Saint-Jean-de-Jérusalem. qui fut amiral el défendit vaillamment Malle contre les Turcs; François- Marie, comte de lîroglie, auquel ses exploits méritèrent la dignité de lieutenant général, el qui allait recevoir celle de maréchal quand il fut tué ii quarante-six ans. Son fils Victor-Maurice ^-|-7I27) fui le premier maréchal créé par Louis XV. Après lui paraît Franvois-Marie, duc de Broglie i-J- I7f.'ii. dont le bâton de maréchal fut recueilli par son lils ^'ictor-Fran(,•ois, qui décéda à l'âge de quatre-vingt-six ans. Le fils de celui-ci, Claude-Victor, prince de Broglie, fut maréchal de camp et député à la Constituante, el sa carrière fut tranchée par la guillotine en I70i.
Achille- Léonce -Victop-Charles , duc de Broglie , fils do précédent, eut la bonne fortune d'être initié aux affaires politiques par la main expérimentée des d'Argenson et des Talleyrand, Sous la Iles-
l'ÈRIOHE MOnERNR 523
lauralion , Il mit au service de ta France les éininenles qualités d'Iionime d'Ktal d'un minisire intègre. Son existence s'embellit par son union avec Alhertine - Ida - (îuslavine , fille de M"' de Staël , laquelle avait communiqué à son enfant les grâces distinguées de l'esprit, du savoir et de l'urbanité, qui ont rendu célèbre la duchesse de lïroglie. Le duc Victor occupa les hautes dignités d'ambassadeur, de président du Oonseil des ministres et d'académicien; il mourut en IK70 à l'âge de quatre-vingt-cinq ans.
Tels parents, iets fils, et ces fils se nomment Albert, prince, puis duc de Uroglie, et Augustc- Tliéodore, oi'ficier de marine et ensuite ecclésiastique. Ce dernier laissa plusieurs travaux de philosophie et de théologie. Mais surtout les lettres doivent une éternelle reconnaissance au duc .\lberl, né en IH2I et mort en
11)01. ha carrière r..„n.lruil,- pnr M. le l>.i..oc .\. de H.ûKlic.
politique, comme sénateur et ministre, a révélé un homme supérieur, et IWcadémie franvaise compte parmi ses travaux les plus nourris, les plus consciencieux et les plus remarquables à tous égards . les o'uvrcs si considérables du duc de lïroglie. Il est presque superflu de mentionner en particulier l'iù/lise et l'Empire romain au IV' sii-cle i i vol., IK.*i(l'i; Julien V.Xpostat et Théndone (2 vol. j : Frédéric II ef Marie- Thérèse {2 vol., I8H2) ; Frédéric II et Louis XV ( IHHl), et les Souvenirs du duc de Ilrof/de < + vol.» . qui sont les mémoires de son père. Os œuvres et plusieurs autres, dans lesquelles la beauté du slvie égale la solidité de la trame documentaire, placent M. le duc de
524 PÉIUODE MODERNE
Broglie parmi les maîtres de la science liisloriqiie au xrx° siècle.
Le duc Albert de liroglie avait épousé, en 1845, Paulîne-Kléonore de Galard de lîéarn . dont la mémoire n'est pas sans rapport avec Chaumont. Jadis Cliarlotte de La Uochefoucault avait donné sa main à Alexandre de Galard de lîéarn, comte de lîrassac, et sur cette souche ponssèrent les générations successives de François- Alexandre de Galard, de Guillaume-Alexandre, d'Alexandre-Léonce et de Louis-IIeclor de Galard, comte de Brassac et de Béarn. Celui-ci eut pour fille Pauline-Kléonore. qui donna le jour à cinq enfants : Victor, Maurice, Amédée, François et Emmanuel. Le due Victor, possesseur du domaine patrimonial dans TRure. occupe une place très honorable au Parlement. Maurice de Broglie est décédé, en 1802, à l'âge de quatorze ans, François occupe un rang élevé dans l'armée el Kmmanuel a composé plusieurs excellents ouvrages.
M. le prince Amédée s'est souvenu à juste titre que dans les trophées de ses aïeux brillait un faisceau de bâtons de maréchaux; après avoir occupé un grade éminenl il donna sa démission comme officier supérieur, el toujours il remplit avec distinction les devoirs qu'il a reçus d'une si noble lignée. Aussi le château de Chaumont ne peut que se réjouir de voir les glorieux souvenirs de son passé revivre en la personne de M, le prince et de M"° la princesse Amédée de Broglie, qui n'ont rien négligé pour lui donner tout l'éclat que comporte une si magnifique résidence.
Avec le concours éclairé de l'architecte , M. Sanson, les châtelains ont mené à bonne fin la restauration des différentes parties, notamment de l'escalier d'honneur, de l'aile orientale qui a retrouvé sa magnifique corniche, des lours avec leur soubassement, de la salle à manger el de l'aile du couchant avec les salons et les divers appartements. Kn même temps , le mobilier s'est enrichi de pièces de choix. La série des tapisseries, la précieuse collection des médaillons de Nini, un bel ensemble de meubles et d'objets de curiosité ont contribué à donner aux vastes salles la physionomie à la fois noble et souriante qui convient à cette demeure vraiment enchanteresse.
L'aile historique n'a pas été seule à jouir des soins vigilants des châtelains, et l'aile occidentale a été également l'objet d'excellentes restaurations à l'extérieur et à l'intérieur. Le rez-de-chaussée, éclairé en tous sens par de larges baies, déroule avec grâce ses somptueux salons. Les étages supérieurs sont occupés par de nombreux appartements dans lesquels les meubles et les tapisseries sont en parfaite harmonie avec le style du monument. Mais nous avons garde de commetlre une indiscrétion , et nous ne saurions micuK prendre congé de cette rési-
PÉltlOUE MODERNE 525
dence princière qu'en visitant la bibliothèque. C'est bien ici, parmi les précieuses tentures, les souvenirs rares, les gravures remarquables et les objets curieux, que revivent les quatre derniers siècles de l'histoire de Chaumonl. Tout ce que le lettré, le savant et l'artiste peuvent rêver de plus choisi dans tous les genres, occupe les rayons de celte bibliothèque, en laquelle, comme en un miroir, se reflète ce que le monde enlier a produit de plus excellent. Après les magnifiques restaurations réalisées par M. le prince et M"" la princesse Aniédée de Itroglie, Chaumont n'offre rien qui fasse plus d'honneur à ses nobles et bienfaisants châtelains. C'est un heureux choix de ce que le génie humain a conçu de plus parfait à toutes les époques et dans tous les pays civilisé's. Les souvenirs de l'antiquité la plus reculée y coudoient les plus séduisantes découvertes contemporaines. C'est ici tout ensemble la synthèse parfaite du pas^^é, le flambeau
lumineux du présent et iliium* ii .■.■mu».
la semence féconde de l'avenir.
En même temps, grâce à la munificence de M. A. de Broglie, l'église paroissiale , d'un accès difficile pour la population et dans un étal de vétusté, est devenue, sur la chaussée de la Loire, un monument dont les trois nefs spacieuses s'ouvrent de plain-pied. Du même coup, son compagnon fidèle, le presbytère, a ([uîlté les hauteurs, où il a laissé une aimable terrasse, pour faire à l'église, dont le style ogival est copié sur le vif, un auxiliaire également dans le goût moyen àgeux qui convient à sa destination. A leur tour, les servitudes du château ont pris un caractère monumental; et, autour du curieux four de Nini transformé en manège, remises et écuries sont devenues les dignes satellites de l'astre qu'elles accompagnent.
Cette royale demeure, nous en gardons la ferme espérance, restera toujours aux mains de la famille qui l'a si magnifiquement restaurée. Xiius en avons pour gage les promesses de l'heure présente éclairée par le doux rayonnement de quatre enfants. J'ai nommé lew princes : Albert de liroglie, marié à M"" d'Ilarcourt; Jacques de Hroglie, qui
526 PÉRIODE MOnEBNE
a épousé la princesse de Wagram , et RoI)erl de liroj;lie ; M"° Marguerite, a donné su main à M. le comte de Lubersac. Sur cette noble soiicbe continueront à fleurir les vertus antiques, la fidélité à tous les {grands souvenirs, le dévouement à la Patrie et à la Religion, le culte de l'art sous ses formes infiniment variées et toujours intéressantes. C'est donc avec une pensée doucement confiante que nous écrivons le dernier feuillet des annales de Chaumont, à travers lequel, à l'horizon de l'avenir, nous entrevoyons la perspective de splendeurs destinées à faire revivre un passé glorieux et à prolonger sans limites un présent qui ofi're tons les charmes.
Un illustre ancêtre, le duc de Hroglie, a écrit dans la préface de ses suuvhNHis : " J'aime la vie.jt* Vuime el lu cultive, comme Mon- Uiigne, Icllf (/ii'it a plu ;) Dieu nous l'octroyer. Je ne regrette rien de ce que le progrès des ans m'a successivement enlevé ; j'éprouve qu'à vivre longtemps, on gagne en définitive plus qu'on ne perd, el qu'en sachant être de sou âge et de son temps, à mesure que l'homme extérieur se détruit, rboinme intérieur se renouvelle. «
Nous ne pouvions résumer d'une manière plus élevée la série des événements, puisés aux sources les plus sûres, que par ces lignes que nous empruntons au célèbre homme d'Ktat. L'évolution sereine que les siècles ont o|)érée dans l'enceinte du château de Chaumont et dans la succession des familles illustres qui l'ont possédé, nous permet de croire que les âges futurs verront les héritiers de si nobles traditions garder religieusement le culte de cette merveilleuse demeure, dont le vieil historien André Duchesne a dit, dans son laconisme éloquent : " Chaumont, place belle et d'agréable assiette, possédée longuement, m
Où tous nos niimuiiients cl loiilcs nos rri Porluiciil le inanlc;iii lilunc de h'ur vir(;in
souvenirs que nous avons évoqué», en inlerrogeanl les
.'moins les plus aulorisés, ne resscmbleiil pas à ces restes qui
ombent en poussière dès qu'ils voient le jonr. Loin de là : h
i dilTérence <Ie plus d'un inanoii* dont le temps a dispersé les
assises et que Ton est réduit à ressusciter par la pensée, (]liauinonl se
dresse dans sa majestueuse splendeur, et les événements que noua
avons racontés prennent corps et revivent dans l'ensemble et dans les
détails de ce monument admirable. Nous ne saurions donc clore ce
travail d'une manière à la fois plus logique et plus opportune que par
une visite du ebâteau.
Suivant les babitudes stratégiques du moyen âge, (^baumont fut d'abord une forteresse formant un camp retranclié assis au sommet du coteau. Sur le point culminant on dut construire une tour en bois ou
donjon, destinée à servir toiil à la fois de poinl d'observation et d'ouvrage de défense. Puis, quelque donjon carré en pierre, dans le genre de celui de Munlbazou (sans doute de dimension plus restreinte, car autrement on en retrouverait la trace), acheva de faire de Chaumont un n lieu fort » au \i° siècle, qui vit les luttes épiques entre les comtes de Blésoia et d'Anjou. La nécessité de défendre l'entrée de la province, dont Ciiaumont était comme la clef, ne permettait pas de rien négliger à cet égard, et les puissants suzerains s'entendaient à sauvegarder leurs droits, sinon à excursionner dans la sphère limitrophe.
Le moyen âge, en particulier à l'époque de la guerre de Cent ans, ne manqua certainement pas d'ajouter à l'importance de la forteresse; le xv* siècle, qui, sur les bords de la Loire, a laissé dans le château de Langeais un type superbe d'architecture féodale, imprima tout naturellement son cachet en la robustesse des murailles protégeant la place cliaumontoise. De ces ouvrages de l'ère médiévale, il demeure des restes bien caractéristiques dans la partie inférieure du bâtiment au sud-ouesl, et sans doute aussi dans les terrasses au nord.
Knveloppé dans la disgrâce des membres de la Ligue du Bien public, Pierre d'Amboise vit sa demeure démantelée , du moins partiellement, par ordre de Louis XL Mais, lorsque le seigneur fut rentré en grâce, nous l'avons dit, il se reprit à relever son castel. L'aile occidentale se rattaclie en partie à ce premier travail, soit du côté de la cour, soit du côté de la campagne. La disposition du bâtiment et des ouvertures, aussi bien que celle de l'escalier en spirale dans une tour polygonale, accuse nettement cette époque. Il en est de même de la grande tour ronde à l'extrémité ouest avec les portions adjacentes. Son caractère, ses baies de défense, son chemin de ronde avec mâchicoulis à consoles ornées d'arcatures flamboyantes, établissent nettement cette opinion, d'accord avec la tradition populaire qui lui a conservé jusqu'à l'heure actuelle la désignation de « tour d'Amboise ». Mais, ainsi que nous le savons, c'est surtout à Charles I" et à Charles II d'Amboise, en possession de hautes dignités et d'une grosse fortune, que revient l'honneur d'avoir donné â Chaumont la physionomie qu'il présente actuellement et qui en fait l'une des œuvres les plus remarquables de la France.
Dans notre désir de tenter au moins une esquisse générale, nous souhaiterions iivoir à notre disposition tout à la fois le compas de l'architecte, le crayon de l'archéologue et le pinceau de l'aquarelliste. Comment exprimer le charme pénétrant du site, qui domine une des plus belles vallées du monde, arrosée par le plus grand fleuve de France? Avec quelle majesté sereine le château, au travers des roches
abruptes et des arbres séculaires, parait plonger "ses racines dans les ondes dorées du fleuve, tandis que les cimes allières de ses tours découpent leur silhouette à la fois grave et fleurie sur l'azur d'un ciel doux et clément comme celui des contrées méridionales. Soit que le regard remonte ou descende, soit qu'il fouille devant soi les îlots ou les bourgades semés çà et là, on ne se lasse pas d'admirer la magnificence du spectacle.Touty est grand, superbe, impressionnant : l'étendue des horizons sans limites ouvre sans cesse de nouvelles perspectives , et les rideaux de verdure , tendus comme à dessein , ne servent qu'à multiplier les délices du panorama, dont chaque saison renouvelle les décors de la façon la plus heureuse.
Unelongueavenue d'environ six cents mètres , ombragée d'arbres séculaires , suit la déclivité du coteau et, en ménageant au regard de perpétuelles surprises sur la vallée , conduit au plateau et amène à la porte d'entrée qui regarde le sud. Dès l'arrivée, saisissante est l'impression produite par le caractère imposant, hardi et élégant tout ensemble de ce monument de premier ordre. 11 déroule ses fossés, ses murailles et ses logis de la favon la plus logique pour la protection qui était sa raison d'être, du moins à l'origine. Tandis que ses ailes se développent larges el spacieuses du côté de la vallée, comme pour l'envelopper de leurs bras puissants, il se resserre et se ramasse du côté de l'entrée, afin d'oflrir le moins de prise possible à l'ennemi.
De là, sa forme trapézoïdale, qui le fait ressembler à un superbe et
Cuur du chAlcuu : Entnïe el c
grandiose éventail de pierre blanche , ouvragée comme une dentelle. Ou plutôt c'est un puissant organisme dans lequel le torse et la colonne vertébrale présentent à l'offensive une carrure redoutable et une infranchissable barrière, tandis que tes bras, avec leurs poings de colosse formés par deux tours , défient l'escalade du côté de la Loire. Mais faisons trêve à ces souvenirs belliqueux. A l'ombre de ces loils liospitalicrs et fleuris, Mars a cédé la place à Minerve, et, au lieu du cliquetis des armes, l'on n'y entend plus que le doux langage des Muses. Nous pouvons visiter à loisir cette charmante demeure, sans craindre d'éveiller les appréhensions d'aucun guetleur et avec la certitude de ne rencontrer que des visages accueillants.
Bien que la pente des douves ait été adoucie , on devine aisément l'aspect plus allier et plus redoutable qu'elles donnaient jadis à la forteresse. Deux robustes tours à toit conique, rondes au dehors et octogonales au dedans, plongent leurs assises dans tes fossés et défendent l'entrée par leur cuirasse de pierre de 2° d'épaisseur ; l'une mesure 9°',y0 de diamètre total, et l'autre 11", 20, et le passage entre les tours mesure 9°, 20 de long sur î>° dans œuvre. L'une et l'autre offrent des voûtes élégantes k huit nervures prismatiques avec leurs consoles décorées de sujets variés; les culots sont ornés, dans celle-là de grotesques parmi lesquels un blason vide, et dans celle-ci de culots plus simples, parmi lesquels un écu vide et un tonneau. Un sous-sol, destiné à la défense et servant de casemate sur les douves, et aujourd'hui occupé par les servitudes, règne sous la plus grande partie du château, dont une cuisine voûtée au xvii" siècle, qui mesure 9"°, 20 de longueur; on y descendait jadis par un escalier en vis à gauche de l'entrée. Ces couloirs souterrains se prolongent sous l'aile occidentale et sous une partie de la cour.
A l'extrémité se dresse majestueuse u la tour d'Amboise », quï a quatre étages; ronde à l'extérieur, elle est octogonale à l'intérieur; ses murs ne mesurent pas moinsde 3", 70 d'épaisseur, et son diamètre total est de H°',20. On descend au rez-de-chaussée par un escalier en vis k coupe octogonale pratiqué dans l'épaiï'seur du mur, et qui mesure i",90 de diamètre; à la partie inférieure, il évolue au nord-est et i! se déplace à partir du premier étage. La chambre du premier étage présente la même forme, et celle du second est un rectangle de 4"°, 60 sur 4", 50; elle agrémente actuellement son austérité féodale sous d'intéressantes tentures de cuir, des meubles et des objets curieux. Le troisième étage est aussi rectangulaire, et le dernier mesure o'",20 de diamètre. Les voilles sont bien appareillées et sillonnées des élé-
gantes nervures prismatiques qui caractérisent le xv' siècle, ainsi d'ailleurs que ieà cheminées qui mesurent l",5o de long avec un manteau de 0",35. La tour communiquait avec le bâtiment par un petit pont-levis dont on voit la trace, et au rez-de-cliaussée un escalier donnait sur les douves. Celte disposition indique que la tour devait servir de donjon, ou de dernier refuge, en cas de siège.
La partie orientale, qui mesure 24° entre les tours, n'offre pas des dimensions moins imposantes ; l'épaisseur des murs h l'endroit de la pièce qui sert de cuisine est de 2°'. et la longueur de celle-ci est de li" le sous-sol est recouvert de voûtes du xvii' siècle à plein cintre.
Elle se termine par la tour dite de " Sainl- Nicoliis >i , eu raison du voisinage de l'ancienne église paroissiale. Cette tour, dont les murs ont 3", 40 d'épaisseur et qui offre un diamètre total de 12", est également ronde au dehors et octogonale à l'intérieur.
Le sous-sol était dé- ''■''"' '■'^ IVsvalicr, om aimos du canliiinl dAmboisc.
fendu par des meurtrières que l'on a murées. La voûte est sillonnée d'élégantes nervures prismatiques aboutissant à des culots diversemen( décorés. Parmi les motifs on voit deux écus aux armes d'.Vmboise qui accusent bien les constructeurs, une coquille, des feuillages, un lapin broutant des choux, et une chauve -souris. Une tourelle intérieure, qui mesure 2", 20, forme un escalier en spirale, dont le noyau est gracieusement prismatique; elle s'adapte à la tour et fait communiquer les étages de celle aile conduisant à la chapelle, à laquelle elle conBne au sud-est.
Un superbe chemin de ronde, jadis destiné à surveiller les abords du chàleau, olFre aujourd'hui une galerie agréable pour observer l'horizon et présente aux regards du visiteur un panorama des plus pilloresques. Dans la partie du xv' siècle, la tour d'Amboise et le logis adjacent, les consoles des mâchicoulis plus rapprochés ont leur base taillée régulièrement, et les intervalles sont ornés d'arcatures trilobées:
les fenêlrea qui éclairent le chemin de ronde ont le linteau droit. L'aspect est diflérent pour l'autre partie du chemin de ronde, hien plus considérable, qui va de l'entrée de la tour du Roi à la tour Saint- Nicolas. Les baies qui l'éclairent et alternent avec des meurtrières ont leur sommet en plein cintre, et les mâchicoulis sont rehaussés de moulures du xvi' siècle tant à la base qu'au sommet des consoles.
Le chemin de ronde a environ 1" de largeur et 1",40 de haut jusqu'à la petite fenêtre, qui mesure elle-même 0°',75, Dans le mur du chemin de ronde et adossées h la tour sont taillées des niches avec siège pour les hommes d'armes. Les tours de l'entrée sont coiffées d'un toit conique, et celles des extrémités ont leur cône terminé par un lanternon; le dessin de Gaignières, que nous avons reproduit, indique le caractère des épis et des emblèmes figurés qui couronnaient jadis la toiture , à laquelle ils donnaient un cachet d'élégante légèreté.
Absolument féodal par sa situation, sa structure et son allure imposante, Chauraont, à l'instar d'un élégant chevalier de la Renaissance , porte une cuirasse agrémentée des charmes de gracieuses arabesques. La majes-
&cal[cr dhom.cur. d^ail de. pilastres. ^^^^^^^ p^^^.^^ d'entrée , aveC SCS
deux tours, n'a pas été privée de cette décoration. Les consoles des mâchicoulis sont ornées de motifs auxquels nous reviendrons, et au-dessus de la porte, comme pour en adoucir l'air martial, une Vierge pacifique sourit dans une niche finement sculptée. La tour de droite, dite n de Diane », est rehaussée d'un panneau sculpté dans lequel un aimable dais abrite les armes d'Amboisc; et celle de gauche, dite « du Roi », est décorée des armoiries du cardinal Georges d'Amboise. On leur voit, plus anciennement, la désignation » de Pontlevoy » et de h Montrichard ». De leur
53i VISITE DU CHATEAU
La cour d'honneur emprunle un caractère parliculièrement grandiose, non seiilemenl au site qui domine la vallée de la Loire, mais encore à l'ordonnance de la construclion. Sans parler des détails des fenêtres ou des perles, l'attention se porte sur le remarquable entablement à coquilles, lequel a été refait d'après les dessins de celui qui avait disparu. Celte corniche, â la fois robuste et gracieuse, est inspirée de celles que l'on remarque à Aniboise, à l'Hôtel-Joconde el à Château-Gaillard, dans lesquelles nous devinons l'influence des artistes italiens amenés par Charles \lll. En remontant la Loire, ce type harmonieux a fait une étape à Chaumont avant de trouver sa perfection dans l'enlablement du palais de Blois pour la partie François I". Chaumont. ici comme en plus d'un point, a servi de Irait d'union entre Amboise. berceau des arts, et Blois, leur épanouissement, toujours sur les bords de la Loire, dont le rôle artistique n'a pas été moins glorieux que le rôle militaire.
Il est un auLre superbe morceau d'architecture et de sculpture dans lequel Chaumont a encore joué le rôle de précurseur : c'est l'escalier à pans coupés qui se dresse à l'angle sud-est de la cour. Il y a tout un monde entre cet escalier et l'escalier polygonal du xv" siècle avec sa modeste porte au tympan h arc en talon orné d'un écu, timbré d'un casque el soutenu par deux femmes, escalier qui est appliqué à l'aile occidentale. Autant celui-ci, d'ailleurs un peu mutilé, se distingue par une simplicité froide , autant le premier se fait remarquer par une grâce chaude et colorée. Encore a-t-il perdu une partie de son élégance par ta construction de la galerie, qui est cause qu'il ne fait plus autant saillie sur le logis et qu'il ne montre plus que trois pans au lieu de quatre. A l'examen, en effet, il est facile d'observer que la porte qui ouvre sur cette galerie moderne était primitivement une fenêtre donnant sur le dehors.
Par sa forme et sa direction , cet escalier est bien caractéristique de la transition entre l'ère ogivale et la libre Renaissance; on y découvre les derniers et rares vestiges de l'époque qui disparait, et surtout les inaitiralions encore un peu confuses de l'ère qui s'ouvre. El, à ce point de vue, il y a tout lieu de le rapprocher des pilastres de la chapelle du Sépulcre de Solesmes, où brille un caraclèrc identique. Le pilier central épannelé est rehaussé de quatre bandeaux sculptés comprenant chacun dix sujets ou compartiments en manière de fleurons : le premier montre des feuillages, des plantes et une tête feuillagée; le second, des feuillages, des plantes, des fleurs, deux dauphins et un rébus de Chaumont formé par un mont chauve sans flamme ; le troisième, des feuillages avec deux dauphins, et le quatrième de même ;
aux feuillages et aux fleurs viennent s'ajouter des feuilles de laurier imbriquées et une figure. Il est à remarquer que la décoration se déroule sur un pilier de style flamboyant et se rattache aux premières inspirations de la Renaissance, La porte est entourée d'un tore croisé aux extrémités, et la corniche est ornée de fleurs avec un ruban ajouré. Au-dessus se développe une large frise dans laquelle, au centre de deux grands enroulements, sont les armes de Georges d'Amboise timbrées du chapeau. La présence de l'insigne cardinalice permet de dater l'escalier d'une manière assez précise et indique sa construction entre les années 1498 et lolO. Les fenêtres ont leur appui suivant la direction montante de l'escalier, ainsi qu'on le remarque à celui du château de Blois. Celle de l'ouest, qui a été transformée en porte donnant sur la galerie, est reliaussée de motifs sculptés parmi lesquels des feuilles et des fruits de flguier.
L'escalier, d'excellente dimension, évolue avec une élégance parfaite, et l'emmarchement de pierre dure et très blanche mesure environ 2", 50 de largeur. Sur le pourtour intérieur régne une bande de grands feuillages ajourés du meilleur effet, et le noyau en torsade ne laisse rien à désirer pour la perfection de la ligne et de l'ornementation. La paroi en-
I , , I i> ' i< '11 Couronnement de l'escalier dhonncui",
veloppante, outre la irise teuillagée , est décorée d'une pittoresque série de culs-de-lampe qui appartiennent bien à l'époque de transition ; parmi les motifs dont nous avons reproduit les plus intéressants au cours de cette étude, on observe de petits personnages au milieu des fleurs, un buste d'homme, des oiseaux becquetant des fruits, une femme entre deux hommes, et quelques sujets empruntés à la flore de la contrée. Une gracieuse série de niches, inspirées tout à la fois de l'ère flamboyante et de la Renaissance, se déroule le long du noyau avec une variété qu'agrémentait encore la présence de statuettes disparues. On a eu l'excellente idée de placer dans les fenêtres les armoiries des seigneurs qui ont possédé Chaumont. Le couronne-
ment en forme de palmier, qui devait terminer l'escalier ainsi qu'on le voit parfois, n'a pas été posé; mais la reslauralion l'a dolé d'une voûle harmonieuse, et cet escalier, qui dessert les ailes du château, se distingue par une rare élégance.
Il est à rapprocher de celui du palais de justice de Rouen, et l'on
remarque qu'il lui ressemble par sa forme polygonale, mais qu'il s'en distingue en ce que le sljle de celui-ci s'inspire plus des traditions ogivales, tandis que dans celui de Chaumont visible est l'empreinte de la nouvelle école à laquelle on doit tant d'œuvres de premier ordre. Il y a tout intérêt à comparer également cet escalier avec ceux de lilois et de Mcillant. Au château blésois, en regard de « la vis » exquise de François I", on voit se dresser les deux escatoriqucs. liers Louis XII, de formc
cl 3. Mcilloiit. — -11,.
se. - 6 ft 9, Riois. - carrée , mais dont 1 évolution intérieure a plus d'une analogie avec celui de Chaumont. Quant à Mcillant, déjà nous avons fait connaissance avec quelques-unes de ses curiosilét*.
A l'instar de Chaumont, le château de Meillant, dans sa force aimable, reflète bien le double caractère de puissance et de grâce qui est comme le cachet distinctif des œuvres de la famille d'Amboise. Au dehors, sur le bord des douves où il mire ses toits élancés, Meillant dispose ses deux corps de logis en équerre dont les abords sont défendus par des tours rondes ou carrées, ces dernières avec galerie de mâchicoulis et chemin de ronde éclairé de petites fenêtres rectangulaires. Du côté de la cour, l'habitation apparaît fleurie des motifs élégants que le ciseau des sculpteurs a suspendus aux portes et aux fenêtres, en particulier aux lucarnes surmontées de riches tympans; surtout les
EscaUers de monu , PaULs de juatice de Roii {. iliStol Bou^{çlhë^Qulde.— 7 el 8. Chambord.
festons les plus épanouis s'évertuent à décorer l'une des tours d'escalier, dite la n Tour du Lion ». Celle-ci, de forme polygonale, a ses divers étages rehaussés ou mieux recouverts d'une dentelle continue formée d'arcatures flamboyantes, qui réunit les colonnetles en torsade, et de symboles, en particulier du rébus bien connu de « Chaud Mont ». Au-dessus de la porte, sous un triple dais à moulures prismatiques et au-dessous d'un bandeau de ces derniers emblèmes, deux sauvages tiennent les armes d'Amboise surmontées d'un cimier au sommet duquel apparaît une tête, blason qui fait penser au tableau héraldique de Chaumont.
Au surplus, à Chaumont, l'ordonnance la plus parfaite fit de tout temps régner la plus harmonique concovdîince entre les dehors et l'intérieur. L'ameublement répondait â la magnificence de la construction, et les d'Amboise avaient doté les vastes salles d'un mobilier en rapport avec leurs habitudes et leur goût, qu'un séjour en Italie avait encore singulièrement affinés. Par la pensée , à l'aide des objets d'art qui s'y trouvent , il est aisé de reconstituer cet intérieur.
Les salles spacieuses sont éclairées par de hautes fenêtres à meneaux, et les plafonds élevés, aux poutres robustes décorées de symboles, de monogrammes et de rébus dans le goût du temps, forment avec le carrelage historié et émaillé un cadre à souhait pour les yeux. Sur les parois sont tendues des tapisseries aux tons les plus chauds, figurant des scènes de la Bible, de l'antiquité ou de la mythologie. Autour des vastes cheminées sont disposés des sièges en bois sculpté garnis de velours et de soie aux couleurs les plus chatoyantes. Les bahuts aux panneaux ajourés et aux ferrures finement découpées, les dressoirs délicatement ouvragés, avec les hanaps délicieusement ciselés, « les chaises » à dossier et baldaquins tendus de fines broderies d'or, d'argent et de soie, se détachent en une harmonie à la fois vive et adoucie sur les grandes tentures, dont les dames et les chevaliers paraissent disposés à se mêler à la société. Çà et là, sont appendus des portraits d'ancêtres ou des tableaux représentant quelque scène religieuse, cependant que des armoiries et des armures achèvent de mettre une note féodale dans le concert des arts, qui reflètent si parfaitement les mœurs et les aspirations du temps.
Les grandes salles d'honneur se complètent par la décoration des galeries et des chambres à coucher, où la main délicate de la châtelaine a semé les aimables broderies et les objets les plus gracieux, sur les crédences, sur les lits, sur les sièges et jusque dans les embrasures des hautes fenêtres que les derniers rayons du jour éclairent de leurs reflets mystérieux.
En ces pièces ainsi décorées avec une élégante simplicité et un goûl achevé, c'était merveille de voir se presser la société distinguée des gentilshommes au pourpoint délicatement brodé et l'épée au côté, et des dames aux jupes et aux surcots étincelants de broderies et de perles. Le froufrou des étoffes forme comme un capricieux accompagnement à la conversation tour à tour grave et animée, sérieuse et riante, toujours en rapport avec les préoccupations du moment, les goûts et le savoir-vivre des personnes. Le seigneur y raconte volontiers les émotions et Jesexploits des champs de bataille où il a guerroyé, tandis que la châtelaine , l'aumônière à la main, fait le récit des douleurs qu'elle a soulagées sous le toit de chaume ou sous le porche de l'église paroissiale.
A notre tour, c'est avec la plus vive satisfaction , produite par
Tapissci-ies de Criauinont, FInndres, ili-hiit du ivi* siècla. IcS SOUVCuirS du paSSé
Les FaiU de U lionne el dt la Ma<n:iUe Fortone. gt par leS merveilles
du présent, que, après avoir franchi lepont-leviset la porte jadis munie du corps de garde, nous observons les détails de la cour d'honneur et nous visitons les différentes parties du monument. L'aile de l'est a vu jadis aménager les grandes salles du rez-de-chaussée en pièces modernes, où l'antiquité se fait apprécier par des meubles curieux, des tapisseries et des œuvres d'art. Le premier étage a conservé son grand caractère, et l'on y accède par l'escalier d'honneur, dont le charme est rehaussé tout à la fois par la blanche guipure des sculptures et par les émaux chatoyants des blasons des seigneurs qui décorent les fenêtres.
Le regard, de concert avec l'esprit, aime à parcourir la série des meubles, la plupart des xve et xvie siècles, la collection des armes offensives et défensives, el la belle ordonnance des tapisseries. Parmi cellesci, sans parler des Aubusson du xvu' siècle, brille au premier rang la double suite des Flandres et de liruxelles, ayant la marque de la manufacture. Le Jugement de Paris et les Jours, avec leurs sujets allégoriques et leurs riches bordures du milieu du xvi' siècle, captivent l'at-
VISITE DU CHATEAEJ B3»
tenlion, tandis qu'un superlie carrelage émaillé, venu de Sicile, ajoute à la chaude tonalité de la grande salle d'honneur. Ailleurs, les tapisseries dites gothiques, de la fin du xv" ou du début du xvi" siècle, apportent une note moins éclatante par le dessin et la composition, mais plus vibrante encore par la vivacité des coulems'.
La chapelle, construite à l'angle nord-est. forme une avancée qui repose le regard d'une manière agréable au milieu de la frondaison des grands arbres. Ses dimensions sont de H" de long sur Ïy'°,o0 de large; et elle se termine au nord par un pan coupé qui a S", 60 à l'extérieur et 2'". 80 à l'intérieur. Trois grandes fenêtres flamboyantes éclairent ces pans dont les angles sont rehaussés de piliers à double pinacle, ornés de choux frisés.
La partie inférieure est ornée de quatre coquilles dont l'aspect a été modifié par l'en-
•; TnpUscrios <lc Chaumont. Klniidivs, (i>^lni( du svr siérlf.
CaiSSement qui a rem- ,„ f^,-,, j^ ,., ^^.nne el Je U il.w«i,e Fortune.
placé l'escalier, lequel
descendait jadis en cet endroit et communiquait avec la terrasse du dessous. Cette partie alors dégagée pouvait présenter quatre statues dont il reste les dais en coquille.
L'intérieur de la chapelle offre le plus vif intérêt. Les voûtes de style ogival sont très élancées et d'une légèreté tout aérienne. Sur la nef unique s'ouvrent deux petites chapelles qui forment comme un bras de croix et dont les arcades sont ornées de fines sculptures à arcades ressemblant à des A ou initiales d'Anne de Bretagne, que l'on
' La série des tapisseries gotliii|ues représente des Modalit^is, dans lesquelles le sentiment religieux complèle la pensée philosophique, telles que : Le Tenipi el VÉternitt — Le Couronnement de la Vierge. Une campagne ver<loyante et Qcurie bordée par un cours d'eau où voguent des canards et i|uc battent un homme et une temme. L'héroïne, vêtue d'une robe et d'un grand manteau rose brodé, est agenouillée sur un tapis rouge devant un livre d'Heures sur un tapis bleu, la main droite posée sur la table et la main gauche sur le livre tenu par deux anges. A droite, se tienncnl trois anges dont deux jouent de la Qûte, et l'autre, de t'orguc; à gauche, sont aussi trois anges, dont l'un tient un lim- no ■□*•» une mandoline, et le dernier une harpe ou psallérion ; les BiécutBDtt jon*"< t^ reste de la scène, llgurant l'acte céleste du Couronnemenl, mr
remarque dans la décoration de la chapelle du châleau d'Amboise; on observe, en particulier, vers l'entrée, deux superbes piliers en torsade recouverts d'une broderie de dentelle de pierre, qui supportent des statues et s'harmonisent avec la base de l'escalier tournant, par lequel jadis on descendait dans la sacristie à l'est de la chapelle. L'ornementation avec ses autels, ses cuirs dorés, ses emblèmes, son mobilier et ses remarquables verrières dessinées par J.-P. Laurens, qui a pris soin d'y figurer des sujets empruntés à l'histoire de Chaumont, répond bien au caractère de la nef.
Un couronnement dans le style de l'édilice le surmontait, et il a été remplacé par ce qu'on voit actuellement; mais l'état ancien se laisse deviner par des vestiges tels que corniche à consoles, gargouilles et amorce de toit, qui indique bien que celui-ci descendait jusqu'à l'entablement. Sur la cour s'ouvre une porte à arc surbaissé dans un grand cadre carré également prismatique; un bas-relief occupait toute
gcnde, qui dtail plus bu centre, est (issif-e en golhiquc noir avoc les premières lettres l'ougcs; elle compcenO le (juatrain rraiiçais suivant :
Riens triutnphât par droite auctorits ^E permanêt ne est perdurablemcnt Hicns permânl dessoub!: le firmament.
(iRais au dessus triumphe loternito.
La suite du sujet se voit dans un second panneau qui flgurc aussi une scène de campagne (liordéc par un cours creau). A gauche, dans le fond, un castcl : le paysage est arrosé par une rivière où se vulont des oi^'enux et une ilc où ]>arait une femme. Les douceurs de la Bonne Fortune sont représentées par la présence d'un seigneur et d'une dame en riche costume et d'autres ligurants. Les angoisses de i:i Mauvaise Fortune sont représentées par les accidents ordinaires, dont une des viclinics est un grand vieillard en robe et bonnet bleu. La continuation du sujet est dans l'autre panneau, et les trois réunis forment une pièce d'environ huit mètres de long. En un lieu clos paraît un seigneur en fauconnier, chaussé de pieds d'oura, culotte rouge, tunique brodée d'or et toque soulachéc d'or, un collier en bandoulière et l'épcc ou coté ; de la main droite il prend un bouquet et l'offre à une dame assise dans la campagne, et jiarée d'un grand manteau bleu brodé d'or et coiffée à la manière d'Anne de Bretagne. Sur le côte , des gens du peuple se livrent au travail.
La légende gothique en lettres rouges porte :
[^]n voit le temps atourné de verdure
[„Yu]cuiie8 îo\x plaisât que ung ange
[J^^]i8 tout soudain change et fort estrange
[;ia|mais le temps en ung estât ne dure
nt représente un Eros de grande dimension avec les divers attributs
Xe frappe tout à tort et a [travers] X)e ars et de ders tes chastes [cuere], tirais à la fin, quelque jousie 'revers] XiH mort suri'icnt qui fout m [et à l'envers].
VISITE DU CHATEAU 5il
la largeur du bandeau, el à sa place on a inséré un panneau plus petit : celui-ci représente l'entrée d'un pape sur sa mule, précédé de (rois hommes et suivi d'un autre avec une lance; en avant, une colonne avec deux statuettes, dont une est tombée et en face de laquelle est un groupe de trois personnes saisies d'étonnement. La porte primitive a été remplacée par une autre composée de panneaux divers, qui figurent en particulier les Vertus morales el les Apôtres. L'escalieren spirale qui dessert la chapelle, en même temps que l'aile orientale, a son noyau évidé en torsade d'une élégante simplicité et se termine au sommet par un renflement en forme de balustre, qui n'est pas surmonté de la voûte en palmier et laisse la charpente apparente.
L'œuvre des d'Amboise persiste dans sa majestueuse beauté, mais Diane de Poitiers y a marqué sa possession de plusieurs années , et tout naturellement aussi son séjour, par des travaux
incontestables. Le chemin de Tombeau de Louis de Uri'ii' A Houoii.
ronde, en particulier, garde l'em- inseiipiions dapi^s Gaipnia-es.
preinte de son initiative. Outre la
série des petites fenêtres arrondies qui, semble-t-il , se rapportent au milieu du xvi' siècle, la galerie des mâchicoulis, de l'entrée à la tour Saint-Nicolas, montre une série de motifs sculptés bien caractéristiques. Sur le pavillon d'entrée et les deux tours qui le flanquent, il y a des D entrelacés deux à deux sans II, ce qui accuse bien l'ac- (ion de Diane seule après la mort de Henri II ; ces initiales alternent avec des symboles de chasse, tels que le cor avec cordon de support, ou des emblèmes d'amour, comme le carquois couronné avec les flèches, dont le sens révèle manifestement la même pensée avec un royal ressouvenir. Parmi ces motifs, les uns sont anciens et les autres sont restaurés, car il est à remarquer que l'on a refait les toitures du côté de l'entrée. Cette observation s'applique également à la décoration des mâchicoulis de l'aile orientale qui ont été remis à neuf.
Quant au chemin de ronde de la tour Saint-Nicolas, il se dis-
Bt2 VISITE DU CHATEAU
tingue par une ornementation sur le sens de laquelle on s'est encore davantage mépris : l'intervalle des consoles est orné de trois anneaux insérés les uns dans les autres et placés sur un triangle. On y a vu sans raison un ressouvenir des idées et des pratiques astrologiques de la reine Catherine de Médicis, Ces symboles, que l'on retrouve peints à l'intérieur, à une époque plus récente, se rapportent eux aussi à Diane de Poitiers, et nous les avons relevés sur le tombeau des lîrézé dans la catliédrale de Rouen.
Le monogramme de Diane de Poitiers nous fournit l'occasion de donner ici quelques explications. Avant tout, il importe de distinguer plusieurs monogrammes. Henri II, le favori de Diane, est désigné par un II couronné et seul, comme aux Tuileries, et parfois on y ajoutait un croissant avec la devise Donec tolum impteat orbem, qui marque l'accroissement de la grandeur et de l'éclat, comme dans la galerie du château d'Oiron. De même, on venconfre çà et là le monogramme de Catherine de Médicis formé d'un ou deux C, et celui de Diane formé de deux D entrelacés. Mais, le plus ordinairement, les monuments conservent le monogramme double formé de la lettre II et de deux G adossés et insérés, de manière que les pointes terminent leurs extrémités aux jambages de l'initiale H qui les renferme : ainsi en est-il dans la plupart des châteaux royaux, comme les Tuileries et Fontainebleau, ou dans d'autres édifices de cette époque, tels que la Chancellerie à Loches et le château d'Oiron.
A son tour, Diane n'a pas manqué, non sans une joie peu voilée, de marier ses initiales et celles de son amant, ainsi qu'on le remarque au château d'Anet. L'examen attentif du double monogramme peut faire penser que les lettres insérées dans la lettre H devaient être prises indifféremment pour des G ou des D, et cette équivoque qui paraît voulue flattait la passion du roi et de sa favorite, sans blesser trop directement la dignité et l'honneur de la reine. Tout naturellement, après la mort de Henri II, Diane de Poitiers ne pouvait continuer d'allier ainsi ces deux initiales, ailleurs du moins que dans son cœur, et voilà comment à Ghaumont on remarque le monogramme formé de deux D entrelacés. Seulement, pour se donner l'illusion des anciens jours, Diane fit sculpter en même temps les symboles de son affection que les années ne parvinrent pas à éteindre. Ces observations, fondées sur l'étude attentive des divers monogrammes, nous semblent résumer exactement la question et dissiper les difficultés que certains auteurs ont amassées autour de ce sujet.
Pour la décoration du monument chaque siècle avait apporté son concours, et il en fut de même à propos de l'ameublement. Du soir du
moyen âge à Taube du xix" siècle, chaque période en possession d'un style propre avait fourni sa précieuse contribution , et l'on eut pris pour un musée cette série de salles, dans lesquelles les bahuts aux moulures ogivales et aux arabesques Renaissance confinaient aux coffres et aux fauteuils Louis XV et Louis XVL Malgré nos recherches persévérantes dans les archives privées et publiques, nous n'avons pas été assez heureux pour rencontrer un inventaire. Du moins, la succession ininterrompue des documents historiques nous permet d"y suppléer avec quelque chance de succès. Une pièce, il est vrai , aurait pu nous apporter quelqiie inquiétude au premier abord. Dans un Répertoire des minutes de l'étude de Cliaumont , nous avons relevé la mention : -i 29 septembre l()80, vente des meubles du château ; •) et c'est vai- --,,.,
' TapusiTiu de (.liBiinuml.
nement que nous Aadhnee doanft par ane rtine, pL'uWlic Anncde ltrutnt.'nt:.
avons recherché
l'acte lui-même, qui nous aurait tenu lieu d'inventaire. Mais il est manifeste que le fait d'une vente, par exemple à l'occasion d'une succession, n'a pas entraîné le départ du mobilier, du moins en totalité. Aussi, vers ce temps, Félibien élait-il autorisé à écrire que, parmi les objets anciens , on remarquait notamment des « meubles >• , des « ouvrages de sculpture », des » tableaux et plusieurs portraits de la maison de Médicis ».
De nos jours, parmi les crédences, les sièges et les bahuts délicatement sculptés, on s'arrête avec le plus profond intérêt devant la belle collection des médaillons et des moules par Nini, qui complète ai heureusement le rôle de Chaumont dans l'histoire des arts. A leur tour, les seigneurs et dames du temps passé revivent dans les portraits peints ou gravés qui ornent les parois des salles. Quant aux étages supérieurs, enveloppés par le magnifique chemin de ronde, ils sont
5i4 VISITE DU CHATEAU
occupés par de nombreuses pièces, avec une charpente dont la profusion de bois accuse l'opulence de Tantique forêt chaumon toise.
Au surplus, toutes les voix du passé sont bonnes à recueillir, comme toutes les aspirations du présent sont utiles à observer. Aussi bien les murs ont, dit-on, des oreilles, et l'historien ne constate pas sans une certaine satisfaction qu'ils renvoient parfois l'écho de ce qu'ils ont entendu. A côté des documents d'un caractère général, pour les compléter et leur donner la couleur locale, viennent se placer les souvenirs et les mémoriaux que la main a confiés au livre de la pierre, comme pour soulager une angoisse, exprimer une joie ou rappeler un événement domestique. A cet égard, les feuillets que nous parcourons ne sont pas sans nous livrer d'intéressantes révélations'.
L'aile orientale du château renferme les appartements «. historiques », et nous nous y sommes attardés volontiers. Mais l'aile occidentale, occupée par les châtelains, mérite aussi de fixer l'attention, et ce n'est pas seulement pour son caractère architectonique que nous avons indiqué. Indépendamment de l'intérêt qui s'attache aux deux tours de style différent, » en particulier à celle tl'Amboise , » et à l'aviint-corps rectangulaire à l'ouest, l'ordonnance des vastes salles du rez-de-chaussée nous reporte directement à la seconde moitié du xv° siècle avec l'aménagement réclamé par les habitudes modernes.
Ici, c'est la salle à manger avec ses bufTets historiés, sa cheminée monumentale délicatement ouvragée par le ciseau moderne dans le goût
' Sur l'escalier en spirale de la tour Saint-Nicolas <]ui communique avec la chapelle, on lit en cursivc du xm" siècle : La chapelle faicl Gaisdon Jehan. — On rencontre fréqucmmuDt le nom de RENÉ en ^'randes capitales. — En cursives on lit sur l'aile orientale: •1 Anthoine du Dertin, Anne de Ilonacorsy — Félix qui dimora, Simplice qui tar espira, Fclici^simo poique qui sospirando fa sospirare doy. D. Cos. — Sujero morir per vos al fila lourlui-et. A fila turlata. — Ce i'"' niay 160S, environ dcu heures après midy, Nicolas de Sardiny. — Le quinze jeun mil six cens soixante et sept est décédé messire Paul de Sardiny chevalier seipr de Chaumont et aullrcs lieux priez Dieu pour luy. n — Ailleurs on voit : L'n cœur .nvec B; — deux cœurs réunis et pei"ccs par deux traits avec un monogramme formé des lettres Jt M S — mai tSIG ; un autre monogramme formé des lettres T 11 E 0 .\ et rinsciiplton : •< Mon Dieu, famé jierdue sy vous n'avoi pitié de moy " en écriture du xvii" siècle. — Du côté de l'entrée, on Vil : P D iSSf, et en belles capitales du xvie ou xvii' siècle : « P. Lelourneau peintre. J. Leroy |>eintr<!. « — Sur le chemin de l'onde, en cursive du xvie siècle : « Grandement je doiz [me] montrer doux et humain davers tous le... face rieus traverse.... esd-e inhumain. ■•
Nous avons relevé çà et là d'autres inscriptions, telles que celles-ci : " Le baron des .\drcst 1593 » en capitales et gronde cursive. — •' Le pain et fort atsand. ■. — « Hector Bricougnc » (écriture du ïvi* siècle). — " Simon de Gatebourée. Vive le seigncuri " ; et sur le mur de la chapelle h gauche : •< 158 (coupé) Drodeau i-. Ailleurs : k Driais, invalide du régiment du roy 1765 "; le symbole de deux cœurs rapprochés; en un autre endroit : '■ Langevin dit la belle conduite d'Angers compagnon passant le couvreur a recouver cette tour en l'année 1S42. >i — Sous le porche, en capitales : L F S* L 1720. — et ailleurs : " 1741 Brinis, couvreur. .. — n Du 20 août Nicolas Briais amniena deux cloches montié a boulons jeudy 20 août 1"73. "
VISITE DU CHATEAU 5i5
ancien, et une curieuse tapisserie dans le style de l'époque d"Anne de Bretagne. Plus loin, à la suite de la bibliothèque, s'ouvre la série des salons décorés de tout le luxe des plus somptueuses résidences. Tout en devisant spirituellement sous les lambris dorés, parmi les objets d'art, les hôtes de Chaumont ont le loisir de laisser leurs regards se délecter par le spectacle infiniment varié de la vallée merveilleuse, dont les séductions se transforment comme par en-
chantement avec les heures du jour et avec le décor de chaque saison.
Certes la France est justement fière de sa radieuse parure de châteaux. Versailles et ses magntlicences, Fontainebleau et ses enchantements. Chantilly et ses trésors, Chambord et ses grandioses conceptions, Blois et ses merveilles groupées en un triple faisceau, Amboise et ses créations hardies, sont autant de joyaux qui scintillent au front de la reine des nations. Puis, parmi les demeures moins considérables mais toujours captivantes, on salue, dans le Ijlésois, les trois belles résidences du Moulin, de Beauregard et de Cheverny; plus vers l'ouest, on admire les magnifiques châteaux de Chenonoeaux , d'Azay-le-Rideau, de Langeais et d'Ussê. auxquels l'ami des arts se hâte d'ajouter ceux de Champigny, de Coudray-Montpensier, de Bris-
sac, de Serrant, de Josselin et quelques autres manoirs, qui sont l'ornement des provinces occidentales.
Or, entre toutes les demeures historiques, sur les rives de la Loire, nous l'avons constaté, il n'en est pas qui plus que Chaumont offre de charmes pénétrants par une alliance accomplie des magnificences de la nature et des splendeurs de l'architecture. Au milieu d'un parc ravissant dont les arbres défient les siècles, sur la frange de la colline taillée à pic, dans sa souriante majesté se dresse le château, à la silhouette à la fois martiale et gracieuse, avec ses hautes murailles à mâchicoulis, ses tours gigantesques, ses cimes aériennes et ses vastes salles remplies de souvenirs cl de curiosités.
Des terrasses étagées en amphithéâtre, qui l'enveloppent de leur ceinture irisée des tons les plus chatoyants, le regard émerveillé plonge avec délices dans les horizons fuyants de la vallée de la Loire; cependant que le beau fleuve roule indolemment ses ondes, tour à tour d'opale, d'azur et d'émeraude, parmi les grèves et les îlots, entre les coteaux légèrement ondulés où les vignobles et les vergers fertiles alternent avec les groupes pittoresques d'habitations et les masses verdoyantes, qu'on dirait ménagées tout exprès pour la joie des yeux, pour le rythme de la pensée et pour le plaisir de l'imagination.
! la biblii>thè(|ue de Cliaumoiil lar M. le princi.- J. (le ItrOKliv.
l)il>liq>tlK-<]iic (lu cInVIoqu de Clmi