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Le chateau de Compiègne

Le berceau du château de Compiègne se cache dans la nuit des temps; et les nuages qui l'environnent permettent difficilement à l'histoire de dégager la lumière , à travers des dissertations obscures ou des traditions merveilleuses, que la crédule ignorance de ces époques reculées a pu accepter comme des vérités, mais que notre siècle, plus éclairé, rejette du haut de sa philoso-

2 RESlDEIfCES ROYALES.

phie, comme autant de fables itivenlées par de pieuses imaginations.

Ici se présente à notre esprit une réflexion qui nous a souvent préoccupé : le respect dû à la fidélité historique doit-il être tellement impérieux que, lorsque certaines erreurs accréditées, certaines inventions traditionnelles présentent un intérêt national, ou renferment, soit une leçon utile, soit un exemple glorieux, on doive les immoler sans pitié à une rectitude inflexible ou à une dédaigneuse incrédulité? Combien de ces suppositions ingénieuses , de ces généreuses créations n'ont-elles pas bercé noblement notre enfance et contribué peut-être à exalter nos idées !

Un homme d'esprit disait : « Je mettrais ma (( main au feu que Mucius Scévola n'y a jamais (c mis la sienne; mais je serais désolé de ne pas (( le croire. » Nous nous hasardons à penser qu'il en doit être de même pour une foule de traits consacrés par la tradition* Si les nations ont leur histoire, pourquoi n'auraient-elles pas aussi leur mythologie ?

Ainsi , un écrivain , frappé de l'obscurité qui enveloppe l'origine de Guillaume Tell , avait composé un livre pour prouver que c'était un personnage imaginaire. Le sénat de Berne, pour toute réponse, ordonna que le livre serait brûlé

CHATEAU DE COMPIEGNE. 6

en place publique par la main du l>ourreau , regardant comme une profanation Tidée d'avoir mis en doute l'existence du libérateur de la Suisse.

« Si la bonne foi était bannie du reste de la « terre, elle devrait trouver un refuge .dans le « cœur des rois. » Il suffit de lire le récit deFroissard pour demeurer convaincu que le roi Jean n'a jamais prononcé ces belles paroles. Si ce prince retourna prisonnier en Angleterre, ce fut moins pour tenir sa promesse de roi, que pour revoir deux beaux yeux qui l'avaient charmé. Mais c'est une de ces nobles illusions dont on «e détacherais avec peine.

Le grand maître des templiers, citant au tribunal de Dieu le pape Clément IV et le roi Philippele-Bel, est une fable inventée à loisir; tous les historiens du temps, les chroniques de Saint-Denis, le continuateur de Nangis, n'en disent pas un mot; mais les amis des chevaliers du Temple ont trouvé une sorte de consolation dans cette prédiction vengeresse dont les poètes se sont emparés.

« Ne sais-tu pas qu'au jeu des échecs le roi

« n'est jamais pris ?» Ce mot remarquable n'aurait

pas échappé à Vital, à Suger, à la chronique de

Saint-Denis, à tous les auteurs qui ont écrit la

vie de Louis-le-Gros. Il appartient à Mézeray qui

RESIDENCES ROYALES.

Fa inventé pour Thonneur de ce prince à la joui> née de Brenneville.

Philippe-Auguste, avant la bataille de Bouvî*nés j passe pour avoir dit aux Barons réunis autour d'un autel : « S'il en est un parmi vous qui ce se sente plus digne que moi de porter la cou- « ronne de France, la voilà, qu'il la mette sur sa a tête. )i Celte scène a été révoquée en doute par l'un des plus éloquents historiens de nos jours. En effet, Guillaume le Breton, historiographe de Philippe-Auguste, quinel'a pas quitté un instant pendant tout le temps de la bataille, n'en dit pas un mot. N'importe, la critique ne séparera pas la mémoire de Philippe-Auguste de ce généreux mouvement.

On a prétendu que François l^^ avait écrit du champ de bataille de Pavie à Louise de Savoie, sa mère, ce billet célèbre : « Tout est perdu, fors « l'honneur. » Eh bien, ce n'est point un billet, c'est une lettre assez longue; ce n'est point du champ de bataille qu'elle est datée, mais de Pizzighetlone , et elle commence en ces termes : «Madame, pour vous faire savoir comment je a porte le reste de mon infortune , de toutes « choses ne m'est demeuré que l'honneur et nia vie qui est saulçe. » Néanmoins, le billet supposé est devenu le proverbe de l'hon-

neur!

Vainement aussi les lettres et les arls auraient immortalisé la visite de François l^^ recevant à Fontainebleau les derniers soupirs de Léonard de Vinci , s'il fallait s'en rapporter aux recherches faites pour démontrer que le jour même où Léonard mourait dans ce palais^ ou peut-être à Àmboise, François l^'^ était au château de Saint-Germain. Ne serait-ce point sacrifier à une sécheresse chronologique l'un des hommages qui honorent le plus et le monarque et l'artiste?

Qui de vous n'a pas admiré les adieux si touchants deMarieStuart à la France? qui de vous n'a été attendri par les accents de cette reine infortunée? C'est une charmante erreur. Un savant critique, M. Philarète Chasles^ nous apprend que ces couplets, tant vantés comme l'expression d'une douleur royale, étaient l'œuvre du journaliste Querlon, qui l'avoua à l'abbé de Saint-Léger \

IN'a-t-on pas mis en doute le cri héroïque de d'Âssas? N'a-t-on pas. prétendu qu'il avait été imaginé dans un voyage de la cour à Fontainebleau , oii la veuve de ce brave fut présentée à Louis XVi , qui lui accorda une pension ?

« Fils de saint Louis , montez^ au ciel ! » Cette

' Journal des Débats, a 3 octobre i844'

RESIDENCES ROYALES.

belle pensée avait été attribuée à Tabbé Edgeworth accompagnant Louis XVI à l'échafaud. Cet ecclésiastique, par un sentiment d'humilité non moins sublime que ces paroles, a déclaré qu'il ne les avait point prononcées.

<c 11 n'y a qu'un Français de plus. » Ce mot heureux fut composé par le comte Beugnot à l'usage du comte d'Artois , qui rentrait en France.

Enfin, à qui persuaderez-vous désormais que Cambrone n'a point dit sur le champ de bataille : <r La garde meurt et ne se rend pas? »

Nous pourrions citer bien d'autres, exemples de mots ingénieux, de nobles pensées, d'habiles à-propos, de traditions consacrées qu'un jugement austère peut rejeter au rang des erreurs ou des fables ; mais , pour gagner quelque peu en authenticité, combien l'histoire ne perdrait-elle pas de son intérêt , de son éclat , de sa poésie ? Dans cette conviction, nos lecteurs ne seront donc pas étonnés si nous nous laissons aller à publier certaines particularités qui tiennent peut-être du merveilleux, mais qui, sans nuire à l'ensemble des faits généraux, serviront à mieux peindre le caractère et les mœurs du temps, les croyances religieuses des peuples, et la pieuse munificence de nos premiers rois.

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Nous n'entrerons point dans les luttes étymologiques auxquelles a donné lieu le nom de Compiègne ' ; luttes où le raisonnement se substitue vainement au hasard qui n'a point dit son secret. Nous observerons la même réserve à l'égard de la fondation du Palais primitif, qui n'était probablement qu'une forteresse ou peutêtre un rende^vous de chasse dont il ne reste aujourd'hui aucun vestige. Malgré les témoignages de Mabillon ^et de don Grenier 3, nous n'osons pas attribuer cette création à César, sans autres

' Les opinions sont partagées sur l'origine du nom de Compiègne, en latin Compendium , Ce mot, dont on a fait honneur à Grégoire de Tours , viendrait , selon Charles de Boville et Adrien de Valois , de la jonction de l'Aisne et de rOise. Comhiennium a hinis amnibus; selon don Grenier et d'autres commentateurs , de Comp-en , belle , et tjr, habitation , en langue celte. Selon d'autres écrivains, de Compendium , abrégé , raccourci, parce qu'on avait trouvé un chemin plus court de Soissons à Sentis !

" Compendiensis Palatii origo vldeiur esse Ronianorum opus. (Mabillon, liv. iv. )

^ Si la tradition est vraie , le palais qu'occupait Clovis , ou du moins sa postérité , avait été bâti par les Romains dans ce qui forme la seigneurie de Saint-Corneille. Cette tradition est fondée sur l'existence d'une tour antique située dans la Culture de Charlemagne , et qui de temps immémorial conserva de nom de Tour de César. [Don Grenier, mss. sur la Picardie. )

preuves que le camp qui poVte son nom, au pied du mont Gannelon, dans la forêt de Compiègne, ou les médailles trouvées en grand nom* bre dans le Valois. Pour ne point nous égarer dans le vague des conjectures, nous nous placerons sous le règne de Clovis, époque où le Palatuim ' de Conipiègne, quelle que fût son origine, prit rang dans l'histoire de France. Un reste de domination romaine pesait encore sur* les Gaules, lorsque Clovis, vainqueur de Syagrius, se rendit maître de Soissons, de Senlis et de Compiègne^. C'est dans cette dernière résidence qu'il convoqua, en 486, une assemblée de ses leudes, pour le partage des terres qu'il avait à distribuer par droit de conquête : seul fait historique qui ait marqué le séjour à Compiègnedu vainqueur de Tolbiac et du fondateur de la monarchie française.

Après la mort de Clovis, Childebert, son fils,

■ C'était le nom générique qu'on donnait dans l'origine à ces demeures des rois , châteaux forts , maisons de plaisance ou rendez- vous de chasse.

* « Clovis, premier roi chrétien , était possesseur de Soissons , Compiègne , Senlis , et autres villettes circonvoisines > que les Romains n'avaient pu conserver dans la dissipation de l'empire ; ce qui doit bien désabuser ceux qui veulent dire que Compiègne n'était pas ville'avantCharles-leChauvCt ^ ( Charpentier y séjour royal de Compiègne,)

CHATEAU DK GOMPIÈGIVE. 9

roi de Paris, séduit par la beauté du site de Coinpi^ne, fixa sa demeure ordinaire dans cette ville'.

C'était peu que deux rivières vinssent à Tenvi offrir à Compiègne le tribut de leurs eaux; des hauteurs de son admirable position, le Palais dominait d'un côté une plaine fertile, de l'autre d'immenses et magnifiques forets qui offraient d'inépuisables ressources pour les plaisirs de la chasse. Ce divertissement^ favori des rois des

, * « C'est un grand honneur à Compiègne , qu'on ne peut pas bien discourir de ses advantages sans parler des rois de France, de qui elle a fait les délices. Ces vers en sont témoins :

Muse Clio, qui résides au Parnasse , Fais«que ma langue à chanter ne se lasse. Une Compiègne , où les rois ont appris De s'éjouir, tout y estant sans prix , Soit en forests, en prez, fleuves, montagnes, Diversifiez par de belles campagnes^. »

( CHARPElfTI£R. )

* La forêt de Compiègne portait primitivement le nom de Foret de Cuise. On rapporte l'origine de ce nom au mot latin Coda, Cota ou ColtOy qui désignait, sous le Bas~£mpire, une maison de plaisance environnée de bois. Il y avait en effet , dans la partie qui s'étend du côté de Soissons f où quelques bouquets de bois s'appellent encore du nom de Cuise, une maison voyale qu'on nommait tour à tour Domus Cotia , comme dans les Annales de Saint-Bertin ; Domus Causia , comme Charles-le-Chauve , dans ses

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deux premières races suivit le cours de leur fortune : simples d'abord, les chasses royales

Gipitolaires ; Domus Coysa , comme le roi Eudes ; Domus Cuisia ou Cusia , comme les rois Louis^le-Gros , LDuis-le-» Jeune, Philippe- Auguste. Cette maison comprenait dans son enclos les trois terroirs de Saint-Jean-au-Bois , de Sainte- Perrine et de la Brévière, où il y avait aussi une villa royale ; car plusieurs ordonnances de nos anciens rois sont datées de la Brévière.

Sous les deux premières races , un officier de la maison royale de Cuise exerçait une juridiction souveraine sur cette immense forêt , dont les forets d'Hallate y de Chantilly, de Yillers-Cotterets étaient des dépendances. Ce Juge jouissait du privilège exclusif de conduire les rois à la chasse : il avait droit lui-même de chasser. Cette charge , inféodée sous le titre de Fief de la Gruerie de Cuise , passa dans la maison de Béthisy vers la fin du onzième siècle. Ce changement dépouilla de toute espèce de prérogatives la maison royale de Cuise, qui avait reçu tour à tour nos premiers rois. Philippe P^ donna la maison de Cuise aux chanoines de Saint-Adrien de Béthisy, qui la conservèrent jusqu'au jour où la reine Adélaïde , veuve de Louis-le-Gros , en fit l'acquisition. Cette maison prit alors le nom de Palais d'uàdélatde. Cette princesj^e y établit une communauté de bénédictines. Il ne reste plus de ce saint asile que des mu* railles ruinées et une église où l'on admii*e les peintures de quelques vieux vitraux. Lorsque Compiègne eut pris une plus grande importance , comme séjour royal , et que la foret eut été divisée en maîtrises par Philippe de Valois ( 1346 ), elle quitta le nom de Cuise pour prendre celui de Foret de Compiègne , qu'elle porte aujourd'hui.

CHATEAU DE COMPIJÈGlfE. | I

devinrent plus tard de véritables solennités : «lies se renouvelaient aju printemps et à l'au* tomne^ et les souverains s'y montraient dans tout l'éclat de leur puissance, accompagnés de la reine, des ministres, des dames et des seigneurs de la cour, tous montés sur des chevaux richement caparaçonnés".

Childebert chassait un jour, avec la reine Ultrogode, son épouse, dans la foret de Cuise, près de Venette^, lorsque saint Marconi se présenta pour implorer sa munificence en faveur de l'é^ glise de Nanteuil, dont il était le pasteur. Le hasard voulut qu'à son arrivée, un lièvre, poursuivi par la meute du roi, vint se réfugier sous le manteau du saint homme; aussitôt un piqueur s'élance vers saint Marcoul, et d'un ton plein ■ d'arrogance : «Misérable clerc, lui dit-il, H de quel droit viens-tu troubler la chasse du roi ? « Rends ce lièvre, ou ma main va punir ton autf dace. » L'homme de Dieu , moins pour céder à un sentiment de crainte, que pour faire éclater la toute-puissance du ciel, remit le pauvre animal: mais les chiens qui l'entouraient, impatients de le saisir, s'arrêtèrent comme frappés de l'immo-

' Alcuin.

' 11 y avait à Fenette une maison royale qui servait de rendez-vous de chasse, comme l'indique son nom.

la RESIBEIÎGES ROYALES.

biiité de la mort. Le piqueur, qui avait outragé «aint Marcouly se précipite en vain sur les traces du lièvre; il tombe, et, dans sa chute, ses en* trailles s'entr'ouvrent.Les autres chasseurs, saisis de surprise et de terreur, se jettent aux pieds du saint, dont ils ont reconnu le pouvoir surnaturel, et lui demandent la grâce et la vie du coupable. Saint Marcoul, plus disposé à faire le bien qu'à se venger, s'approche du mourant, guérit sa blessure comme par enchantement, et le laisse sain et sauf aux mains de ses compagnons. Averti de ce double miracle, Childebert se rendit auprès de saint Marcoul, et, dès qu'il l'aperçut, il mit pied à terre et lui demanda sa bénédiction. « Que le Dieu de Sion vous bé- « nisse, lui dit le saint, afin que vous puissiez, « tous les jours de votre vie, voir Jérusalem la « bienheureuse, et que tous les vôtres soient bé- « nis par celui qui fit le ciel et la terre! » La nuit approchait; le roi conduisit à son palais le curé de Nanteoil, et là, en présence d'Ultrogode et des plus grands seigneurs de sa cour, il l'embrassa, le combla de présents, et lui remit, revêtues de son sceau royal, plusieurs donations en faveur de son église. Saint Marcoul se retira pénétré de reconnaissance' .

' Vita S. Marculû, abb. Nanluensis. Acta sanctorum ordinis S. Benedicti.

CHA.TEAU DE COMPIÈGNE. l3

Trois ans après , en 56 1, le château de Corn* piègne offrait un plus triste spectacle : c'était Clotaire l" luttant contre la mort, à la suite d'une partie de chasse où, déjà vieux, il s'était fatigué et refroidi'.

Voici comment la chronique de Saint-Denis rend compte de ses derniers moments. « Heu xc va^ heu va! crioit-il en tournant et retoura nant dans son lit, comme est grand et de ce merveilleuse puissance ce céleste roy, qui ce ainsi humilie et met au-dessous les plus puisce sants rois de la terre*! Coqiaie il n'est pa$ ce mortel, il est sans comparaison meilleur que ce le plus grand prince de la terre. S'il est (c doncques meilleur il est plus puissant, et <c s'il est plus puissant il est miséricord : car il ce ne se délite pas en la vengeance de ceux qui ce l'ont desservi, ainsi comme font maints morce tels princes.» Tandis qu'il recensoit telles pa« rôles en grande repen tance et en grande con-

' Quelques historien^ ont prétendu que ce prince était mort dans le château de Choisy en Laigue , près Gompiègne.

' Grégoire de Tours s'exprime ainsi , à propos du même fait : « Cùm graviter vexabatur à febre , aiebat : « Wa ! quid putatis qualis e3t ille rex cœlestis qui sic tam magnos reges interficit ! »

l4 RÉSIDENCES ROYALES.

trition y il rendit son esprit : son corps laissa à la terre et son royaume à ses fils. »

Ses quatre fils , Haribert , Contran , Chilpéric etSigebert, suivirent son convoi jusqu'à Soissons, chantant des psaumes et portant à la main des flambeaux de cire.

Les rivalités qui devaient naturellement s'élever entre les fils de Clotaire, avaient mis les armes à la main à Chilpéric contre Contran, qu'il battit près de Melun. Sa victoire fut empoisonnée par la mort du second de ses fils. II en fut profondément affligé et versa des larmes. Mais il était dans le caractère de Frédégonde, son épouse, de chercher à se consoler de son malheur par le sang d'une victime.

On avait dit à cette princesse que l'enfant qu'elle avait perdu avait succombé à des maléfices et à des enchantements, et que le préfet du palais, Mummole, objet de haine pour Frédégonde, était complice de ce crime. Un jour, dans un dîner que donnait Mummole, un convive se lamentait de ce qu'un de ses enfants était dangereusement malade de la dyssenterie. « J'ai une herbe, lui dit le préfet, qui, lors- <c qu'on la fait prendre à celui qui est attaqué « delà dyssenterie, quelque désespéré qu'il soit,

CHAT£AU UE COHPlàeSE. iS

<K le guérit sur-Ie-chaœp. » Ces paroles rappor* tées à la reine accrurent sa fureur^ car c'était la maladie dont son fils était mort. Elle ordonna de s'emparer de quelques femmes de Paris qui passaient pour sorcières. Elle les livra à la torture pour les forcer à déclarer ce qu'elles savaient. Elles avouèrent avoir fait mourir beaucoup de monde, ajoutant, dit-on : « Nous avons, <K 6 reine, sacrifié la vie de ton fils pour celle su de préfet Mummole. » Alors Frédégonde les faisant livrer à des tourments encore plus cruels, fit assommer ou brûler les unes, attacher les autres à des roues qui leur broyaient les os ; et, après cette odieuse satisfaction, elle se retira avec le roi à Compiègne, où elle révéla à son époux tout ce qu'elle avait entendu dire du préfet. Le roi envoya chercher Mummole, et, après l'avoir interrogé, il le fit charger de chaînes et attacher à un poteau. Là, on le questionna sur les maléfices dont il pouvait avoir connaissance. 11 n'avoua rien ; seulement il déclara qu'il avait souvent acheté de ces femmes des onguents, des breuvages dont l'effet devait être de le mettre en grâce auprès du roi et de la reine. Libre de ses liens, il appela l'exécuteur et lui dit : ce Âl- « lez annoncer au roi, mon seigneur, que je ne <c sens aucun mal des tourments qu'on m'a in- « fligés. » Le roi ayaut entendu ces paroles:

l6 R£S1D£NCES ROYALES.

« Ne faut-il pas, en effet, dit-il, qu'il soit sorcier K pour n'avoir reçu aucun mal de ce qu'on lui a (c faitsouffrir ? » Alors on l'ëtendit sur des roues, on le frappa de tant de coups de courroies, que le bras du bourreau en était las et ne pouvait suffire à la tâche. Ce n'est pas tout: on lui enfonça des bâtocTs pointus dans les ongles des pieds et des mains, et déjà le glaive était levé pour lui trancher la tête, lorsqu'il obtint de la reine grâce de la vie ; mais on lui fit subir une dé* gradation non moins cruelle que la mort ; on le mit dans un chariot, on le renvoya, dépouillé de tout ce qu'il possédait, dans la ville de Bordeaux où il était né. Frappé en route d'une attaqué d'apoplexie, il put à peine arriver au lieu de sa destination^ et peu de temps après il expira. La reine prit le trésor de son enfant, tant les vêtements que les autres effets, les étoffes de soie et tout ce qu'elle put trouver, et les fit consumer par le feu. On dit qu'il y en avait quatre chariots. Elle fit jeter l'or et l'argent dans une fournaise embrasée, afin qu'il ne restât rien d'entier qui pût lui rappeler la douleur de la mort de son fils'.

Ce n'est pas avec des supplices que l'on répare la perte d'un enfant ; ils ne font qu'ajouter

* Grégoire de Tours.

CHA.TEAU DE COMPliXÎJ^E. 1"^

des remords à la douleur. Frédégonde alla les cacberdans la maison royale de Cuise, où elle resta plusieurs mois enfermée avec Chilpéric dans une profonde solitude.

La pensée se repose avec plus de plaisir sur Glolaire II, prince pieux et bon, affable et généreux , aussi lettré que le permettait la barbarie de son temps. On ne lui reprocbait que sa faiblesse pour les femmes et son goût effréné pour la chasse ^ Ce plaisir Tattira dans la foret de Compiègne ; mais nous ne le voyons qu'une fois faire acte, dans le Palais, de son autorité royale. C'est lorsqu'en 6i i il y reçut Théodebert, roi d'Austrasie , son cousin, et conclut avec lui un traité de paix *, qui ne mit point ce malheureux prince à l'abri des poursuites de Thierry et des vengeances de Brunehaut ^.

Le séjour de Dagobert dans cette résidence fut marqué par quelques circonstances intéressantes , dont la première tient du merveilleux» Ce prince avait les qualités et les goûts de son

* Frédégaire.

* Charpentier^

^ Le nom de cette l*eine est célèbre dans te pays , par la Chaussée Brunehaut , qui conduisait de Soissons à Senlis , et de Compiègne à Pierrefonds. On croit que cette reine n'a point créé cette chaussée v elle n'aurait fait que réparer une ancienne voie romaine dégradée par le temps.

r8 RÉSIDEirCES ROYALES.

père. Son amour pour la chasse Tavait déjà en*gagé à faire du vieux Louvre, à Paris , un ren* dez-vous d'où il sortait en bateau, traversait la Seine et allait chasser dans les bois qui couvraient alors la rive gauche du fleuve. Mais c'était de la foret de Cuise qu'il faisait ses délices. Il y chas* sait dans l'été de 63 1 , accompagné de saint Ouen, son premier aumônier, lorsqu'une croix de neige apparut à ses yeux. Saint Ouen, heureux d'avoir à expliquer ce miracle, auquel le saint homme n'était sans doute pas étranger, dit au roi que ce Dieu voulait être adoré en cet a endroit. » Dagobert sourit , et , sans approfondir la cause du prodige, donna le terrain té^* moin de la céleste apparition à son aumônier, qui y bâtit, aux frais du roi, l'abbaye de la Croix- Saint-Ouen , sur la route de Compiègne à Verberie V

Une autre fondation religieuse, d'une bien plus haute importance , occupait la pensée de Dagobert. Il convoqua à Compiègne, en 634, les

' Dagobert y ajouta des revenus en bois , en prés , en terres labourables y sur les deux rives de FOise. Saint Ouen y appela des religieux de Saint^Médard. On avait institué un pèlerinage à Saint-Ouen , où l'on invoquait contre la surdité, le saint qui restait lui-même souvent sourd aux prières des pèleiins. Cette abbaye n'existe plus. (Duchesne, Antiquités* — Carlier, Histoire du Valois. )

CHATEAU bE COMPlÈGNE. i^

{)rincipaux prélats et les grands seigneurs de soit royaume; et 9 dans cette assemblée solennelle^ le monarque signa la charte qui créait l'abbaye royale de Saint-Denis et qui en consacrait les privilèges '.

Le nom de Dagobert réveille le souvenir d'un personnage qu'une tradition pt)pulaire a rendu inséparable de sa mémoire : saint Éloi étaif-^ dît-on , de Compiègne. Lorsque le roi fil renfermer ses trésors dans le vieux château de cette ville, où il faisait battre monnaie et fabriquer des objets d'art et d'orfèvrerie, il confia à saint Éloi la direction de ce précieux dépôt.

Toutes ces richesses devinrent en 638 , après la mort de Dagobert, l'objet d'un partage solen* nel entre sa veuve et ses enfants. L'un d'eux, Sigebert, roi d'Austrasie, avait envoyé à Compiè*gne,pour régler ce partage^ Chunibert, évéque de Cologne, et Pépin, son maire du palais, accompagnés de plusieurs grands seigneurs de sa cour. Clovis II, roi de Neustrie, en présence

' Ut juxtà hoc quod antè hos dies in Compendio , in nostro generali placito tractavimus. (G esta Da^bertL)

Ce roi mourut à Saint-Denis même , et Ton voit dans réglise son tombeau » dont les bas-reliefs représentent une légende où des diables, de formes grotesques^ emportent l'âme du monarque , bientôt après délivrée par saint Mau<^ rice, saint Denis et saint Maitin.

20 RIÉSIDENCES BOTALES.

de Nanlhéchilde, veuve de Dagobert, et d'iïlga, maire du palais, ordonna que tout ce qui avait appartenu au feu roi serait également réparti entre son frère et lui, à la condition toutefois que la reine mère aurait le tiers de ce que Dagobert avait acquis depuis son mariage. Chunibert et Pépin firent conduire à Metz la part de Sigebert y qui les remercia du succès de leur ambassade ' .

Depuis cette époque, on ne trouve, dans cette succession de rois éphémères, qui se disputèrent plutôt qu'ils n'exercèrent la puissance souveraine, aucun événement qui se rattache directement à Compiègne*; et, à travers les ténèbres qui obscurcissent cette époque de notre hisloire, on ne voit grandir et briller qu'une autorité d'à* bord secondaire, mais bientôt assez haute pour dépasser le trône dont elle devait être l'appui. C'étaient les maires du palais, et à leur tête Pépin, duc héréditaire d'Austrasie, dont la race devait porter la couronne et fonder la seconde dynastie des rois de France.

Pépin avait gouverné le royau me pendant vingt-

■ Aimonius , Frédégaire. Chronique de Saint-l>enis.

* Childéric II y rendit une charte concernant Tabbaye de Saint- Denis.. — « Thcodorik I®*", qui s'aimoit fort en la ville d'Arras, venoit se divertir dans les forêts de Cuise et de Laigue. « ( Duchesne , Antiquités de Pierrefonds, )

s€pt ans, lorsqu'il fut atteint, en 71 4, de la maladie qui le conduisit au tombeau. Son testament, ^crit sous l'influence de Plectrude, excluait de toute participation au pouvoir Charles, son fils, depuis Charles Martel, et désignait pour maire du palais Théodoald y fils naturel de Grimoald, son autre fils, mort assassiné à Liège dans la basilique de Saint-Lambert. Théodoald n'avait alors que six ans, et il était placé sous la tutelle de Plectrude : les Neustriens, humiliés d'obéir à une femme et à un enfant , se révoltèrent, et marchèrent en armes avec leur roi Dagobert 111 contre Théodoald et les Âustrasiens. Les deux armées se rencontrèrent , en 716 , dans la forêt de Cuise, près de Compiègne ; le combat fut sanglant; les vieux capitaines de Pépin tombèrent victimes d'un courage inutile; la victoire resta aux Neustriens, et le jeune Théodoald, sépare de ses compagnons, fut entraîné vers la ville de Metz, où sa mort ne se fit pas attendre; mais les Âustrasiens préparèrent leur vengeance en . enlevant Charles de la prison où le retenait Plectrude, sa marâtre'.

' Les Grandes Chroniques s'expriment ainsi , en parlant de Plectrude et de Chai'les Martel :

« Chai*les son fillastre , qui puis fut dit Martiaus , haïssoiteie trop durement ; prendre le fist et mettre en prison eu la cité de Cuuloigne. »

&2 «ESIBENCES nOYALES,

Rendu à la liberté, Qiarles défît les Neustriens à la bataille de Vincy, près Cambrât^ soumit la Neustrie, imposa , sous le nom de Clo-i taire IV, un fantôme de roi, et reconnut, après la mort de ce prince imaginaire, Chilpéric II qui continua, soui^ sa direction, son règne no* minai.

Le surnom de JHartel vint bientôt honorer, le (ils de Pépin , et sa grande victoire de Poitiei*s sur les Sarrasins le rendit maître de l'état ; car^ après la mort de Chilpéric II et de Thierry IV, il ne song^ pas à leur donner de successeur.

Comme tous les grands seigneurs de cette époque, il avait du goût pour la chasse, et lorsque la guei're lui laissait quelque loisir, il venait faire quelques excursions dans la forêt de Cuise. Mais son séjour de prédilection était la maisoltde plaisance de Verberie, près Cotnpiègne, dont on fit plus tard un palais. C'est là qu'il reçut les légats du pape Grégoire III , qui vin-» rent le féliciter de ses victoires et lui offrir de magnifiques présents. Peu après , il tomba ma-^ lade et se fit transporter au château royal de Quîerzy, sur la rive méridionale de l'Oise, où il mourut.

Pépin, son fils, proclamé roi en ySa, après la déclaration du pape Zacharie, qui lui sacrifia Childéric III, faisait sa principale résidence à

CHATEA.U DE GOMPIÈGNE. a3

Compiègne ' : c'egt là qu'en 767 il assembla le premier parlement général ou les premiers États qui furent tenus en France. Tous les évêques, tous les principaux seigneurs du royaume y furent convoqués. Après avoir traité des grands intérêts politiques du pays ^ ce parlement prit le caractère d'un concile ; on s'occupa de fixer la législation du mariage dans une série d articles ou canons qui nous ont été conservés. On y trouve plusieurs cas de prohibition, comme l'inceste, la lèpre, le défaut de baptême; on y remarque aussi l'admission des femmes mariées dans les monastères, et la dissolution des mariages entre libres et esclaves.

Au milieu de ces délibérations , on vit arriver à Compiègne des députés envoyés de Constantinople par l'empereur Constantin, pour remercier Pépin des assurances d'amitié que ce roi hii avait fait donner par ambassadeurs. Parmi les ri«^ ches présents qu'ils avaient apportés, on remarqua principalement un orgue : c'était le premier qu'on eut vu en France. Tel fut l'effet qu'il produisit, qu'une femme, en l'entendant pour la première fois, tomba, dit-on, dans une extase suivie immédiatement de la mort... L'auteur de cette

* Pipinus rex Compendium omnibus secessibus antetulerat. (Paul Emile. )

anecdote, tant soit peu extraordinaire ^pr^sente^ ii est vrai, le fait comme s'étant passé sous Pépin en 767 y dans l'église de Saint-Corneille, tandis que cette église ne fut fondée qu'en 873 par Charles-le-Chauve. Ce ne fut qu'à cette époque que l'orgue de Constantin fut placé à Saint-Cor^ neille, et nous aimons à croire queson harmonie ne produisit pas d'aussi funestes eiïets.

Dans le même temps, Pépin reçut à Compiè-* gne l'hommage et le serment de Tassile, duc de Bavière : « Il vint à grant compaignie des plus nobles de son pays ; là devint son homme et mist ses mains eiitre les siennes, selon la coustunie françoise, et luy jura féauté à luy et à ses deux fils Charles et Charlemaigne ^ »

Tassile renouvela le même serment en 784 dans les mains de Charlemagne, à son retour de Rome, où le pape Adrien V^ lui avait fait une ma-> gniOque réception; mais le duc de Kavière devait manquer plus tard à sa parole : vaincu par Charlemagne et dépossédé par l'assemblée des Francs au mois de mai 788 , il fut relégué au couvent de Jumiéges, où il finit ses jours dans une profonde obscurité.

C'est également à Compiègne que Charlema^ gne reçut la soumission d'Hildebrand , duc de

* (irandes Chroniques. Éqiisha&d,

CHATEAU DE COMPIÈGtTE. *23

Spolète. La mère de Tempereur, Berthe, veuve» de Pépin , dans un voyage qu'elle fit à Compiègne, alla visiter la maison royale de Choisy-en- Laigue^ située sur les bords de FAisne^à l'entrée d'une vaste forêt. Elle y tomba malade, et y mou* rut. Son corps fut transféré à Saint-Denis.

Charlemagne, toujours les armes à la main , pour défendre ou agrandir son empire, n'avait guère de temps à consacrer au séjour des divers châteaux qu'il possédait sur les rives de l'Oise , et cependant il partageait ses loisirs entre Compiègne et Verberie, où il se rendait plus habituellement , pour y prendre les plaisirs de k chasse. C'est lui qui avait fait un palais de la maison de plaisance habitée dans cette dernière ville par ses prédécesseurs. L'auteur de l'histoire du Valois nous a laissé du palais de Verberie une description qui prouverait que cet édifice, orné de superbes jardins, avait autant de magnificence que d'étendue. On y admirait surtout la chapelle et la salle des parlements et des conciles. La guerre, avec ses dévastations, a fait disparaître ce monument, dont l'architecture , les portes d'airain dorées et ciselées, les figures en relief et les décorations rappelaient la grandeur et la beauté du palais de Charlemagne à Aix-la-Chapelle. Une ordonnance de François 1^*^ autorisa la démolition des derniers débris de cet

a6 RÉSIDENCES ROYALES.

édifice, échappés à l'incendie et aux ravages du temps; et l'on chercherait vainement aujourd'hui une pierre du vieux palais où Charlemagne allait avec sa cour se délasser de ses glorieuses fatigues.

Ce prince traita le château de Compiègne avec moins de faveur et de générosité. Il ajouta cependant à ses dépendances^ comme agrément, un pourpris {enclos) qui a conservé longtemps le nom de culture de Charlemagne (i).

Jusqu'ici la confusion qui règne dans l'histoire

I On lit dans le journal de Dangeatf , i*^' mai iGgS : « Le roi alla tirer dans la plaine qui est entre le château de Compiègne et la forêt , et le soir, il nous dit qu'il y avoit une vieille tradition que c'étoient là les Jardins de Charlemagne, et cela s'appelle encore aujourd'hui Jardin du Roi. » On voit en efTet, sous le titi*e de Jardin du Roi y dans les anciens plans déposés au Palais de Compiègne , un jardin situé de> vaut la façade de l'ancien chAteau , du côté de la plaine. On attribue la création de ce jardin à Catherine de Médicis ; cette reine l'avait établi dans le pourpris y appelé y dans les anciennes chartes , Cultura Caroli. Cette culture s'étendait de la place actuelle de l'hôtel- de- ville , jusqu'à la moitié du grand parc du château , en face des Beaux-Monts. Cette culture devint un fief dépendant de l'abbaye de Saint-Corneille, lorsque cette abbaye eut été élevée par Charle^le^ Chauve sur l'emplacement du vieux Palais. L'hôtel -deville, l'église de Sai;it-Jacques-le-Château et toutes les maisons qui les entourent , sont construites dans la Culture de Char~ \çma^ne.

CHATEAU DE eOMPlEGJfE. lÀj

des premiers âges de notre monarchie ne nous a point permis de découvrir, sous les voûtes dq vieux château de Compiègne, des faits d'une haute importance; mais, avec Louis-le^Débon-i naire, nous verrons se dérouler les scènes douloureuses d'un drame où un souverain abaisse devant la tiare la majesté di,i sceptre, et où la faiblesse d'un père lutte contre l'audace d'un fils.

Louis*le-Débonnaire était d'une comple&ion vigoureuse', d'une physionomie agréable. Sans rechercher les savants autant que le faisait son père, il était néanmoins très-instruit pour son temps; il savait le grec, et parlait le latin aussi bien que le français; il aimait la musique; ses manières étaient gracieuses; il était affable, quoique sérieux; car, dit Thégan, « il ne riait jamais aux éclats, pas même lorsque, dans les fêtes, et pour l'amusement du peuple, les baladins, les bouffons et les mimes défilaient auprès de sa table, suivis de chanteurs et de joueurs d'instruments. » Mais il avait l'âme faible; ses vertus portaient avec elles un caractère d'exagération; ainsi sa chasteté se révoltant au souvenir de la faiblesse de Charlemagoe pour les femmes, se changea en rigueur, et même en cruauté, envers ses sœurs, quelque peu eniacfuies d amourettes ; il pu-» pit sans pilié leur légèreté en les reléguant danîx

28 BESIDEKCES ROYALES.

des monastères; enfin sa piété dégénéra en une dévotion peu compatible avec la dignité 3e son rang, et devint pour lui la source de bien des malheurs.

La France de Charlemagne était grande, puissante, respectée; aussi, lorsque Louis eut été sacré à Reims en 816 par le pape Etienne, il vit venir de tous côtés des ambassadeurs pour le féliciter sur son avènement à la couronne ou pour solliciter son alliance; il reçut dans son Palais de Compiègne les envoyés d'Abdérame, prince des Sarrasins, qui demandait la paix; Céadrage, prince des Abodrites, qui retourna dans ses états comblé de présents; Nicéphore, envoyé par Léon, empereur de Constantinople; Hériold, roi des Danois, qui venait implorer des secours contre les fils de Godefroy, armés pour lui enlever sa couronne; Âdalhard, abbé de Corbie ', qui revenait d'Allemagne, où il avait eu mission de prêcher la religion catholique; enfin les ambassadeurs de l'empereur d'Orient Michel-le-Bègue , qui lui envoya, entre autres présents, les oeuvres de saint Denis l'Aréopagite, de la hiérarchie des anges, que le roi donna à l'église royale de Saint-Denis. C'est aussi

* Ëginhard dit que ce fut Ebbon , archevêque de Reims , qui remplit cette mission.

GHATE\U DE COMPlÈGNE. 29

dans 9e palais qu'il expédia le diplôme de Tabbaye de Saint-Michel-sur-Meuse, et qu'il nomma des commissaires pour aller s'enquérir dans les provinces si la justice était honnêtement rendue, et s'il n'y avait pas d'abus dans l'administration publique.

Malgré ces preuves de sollicitude pour le bien du royaume, les grands seigneurs mécontents formèrent le projet d'enlever la couronne à Louis, qui^ comme Charlemagne, avait pris le titre d'empereur, et de la mettre sur la tête de Ber-nard son neveu, roi d'Italie. Cet infortuné prince, qui, en sa qualité d'héritier de Pépin, fils aine de Charlemagne, se croyait en droit d'hériter delà monarchie de son grand-père , eutl'impru-^ dence de donner la main à l'entreprise téméraire ourdie en sa faveur. Averti à temps, Louis passe les monts ; Bernard, effrayé de son arrivée et abandonné par ses troupes, va se jeter aux genoux de son oncle, qui, peu digne du surnom que lui a conservé l'histoire, le condamne à perdre la vue. Bernard, indigné, saisit l'épée d'un de ses bourreaux , tua cinq des exécuteurs de la fatale sentence, et succomba lui-même à ses blessures.

Un tel crime ne se rachète point par des pénitences publiques comme celle que Louiss'imposa en 8ao dans le concile de Thionville, ni par les vaines protestations que le remords lui arracha

3o RÉSIDENCES ROYALES.

dans le concile tenu à Comptine en 8a3. On remarqua dans ce concile la présence de deux légats du nouveau pape^Pascal, qui étaient chargés de disculper le pontife du supplice de Théodore^ primicier de la sainte Église, et de Léon, nomendateur, qui avaient eu les yeux arrachés et la tête tranchée • à Rome, dans le palais épiscopal de Latran. La conscience religieuse de l'empereur s'était justement émue de ce double attentat, dont il avait demandé réparation au pape^ qui, lui-même, était soupçonné d'y avoir donné son secret consentement, dans la vue de favoriser Lothaire que Louis venait d'associer à l'empire. Vainement le roi avait envoyé à Rome pour scruter les causes de cette triste affaire, deux commissaires, Âdalungue, abbé de Saint-Wast, et le comte Hunfroy; le pape s'était toujours refusé à lui faire connaître et à lui livrer les coupables; mais l'évéque Jean , et Benoît , archidiacre de la sainte Église romaine, s^étaient rendus à Compiègne. Ces deux prélats , au sein de l'assemblée qui se tint dans cette résidence , protestèrent de l'innocence du pape PascaL Cette protestation fut confirmée par les députés français qui, à leur retour de Rome, annoncèrent que le pape, ainsi qu'un grand nombre de ses évêques, s'étaient lavés par serment du meurtre qu'on leur impu-* tait. Louis4e-Débonnaire^ se contentant de cette

CHATEAU DE COMPlfeûNE. 3l

rormalité, congédia les prélats romaiDS avec des paroles de bienveillance.

C'est aussi dans le palais de Compiègne que se tint rassemblée nationale de 8*^7; là, après avoir reçu , selon l'usage ' , les dons et les présents annuels, Louis décida qu'une armée serait envoyée en Bretagne où quelques troubles avaient éclaté; il divisa cette armée en trois corps : il en confia deux à ses fils Pépin et Louis, se réserva le troisième , pénétra dans la Bretagne, et la ravagea par le fer et le feu.

Jusque-là Louis4e*Débonnaire n'avait eu que des jours tranquilles et glorieux ; mais l'imprudence et la précipitation avec lesquelles il avait partagé ses états entre ses fils , exposés à toutes les intrigues 9 à toutes les ambitions subalternes, ne tarda pas à jeter des ferments de discorde dans le royaume et dans la famille royale. Emangarde, première épouse de Louis, était morte; il l'avait remplacée par la fille d'un prince bavarois, Judith, qui lui avait donné un fils nommé Charles. Cette princesse désirait un

* « A Compiègne estoit le roy . . . là récent dons et presens que l'on luy faisoit une fois Tan , aussi comme de coustume ;... en la foret de Compiègne cliaça et se déporta en tel déduyt jusques vers l'entrée de l'yver. »

{ Gtandes Chroniques. )

32 RiSlOJENCSS ROYALES.

apanage pour ce fils ; mais comment le compo-^ ser quand tout avait été distribué d'avance? Louis était roi de Bavière, Pépin roi d'Aquitaine; Lothaire, associé à Tempire, possédait les fron« (ières du Rhin, la Bourgogne et la Suisse. Jeune et jolie, Judith usa de Tinfluence de ses charmes, et Tempereur étant à Worms en 829, fit, en présence de Lothaire et de Louis, donation à son fils Charles d'un état qui fut appelé royaume de Rhétie : il se composait des bords du Rhin et de la Bourgogne.

Lothaire n'éleva d'abord aucune plainte contre ce nouveau partage; le feu ne couvait que pour mieux éclater. Il y a toujours dans les cours une espèce d'hommes prêts à spéculer sur les dissentions qui divisent la famille royale^ et à exploiter le mécontentement des princes pour le faire tourner à leur propre avantage. On prit pour prétexte la faveur extraordinaire dont jouissait Bernard, comte de Barcelone, premier ministre, soupçonné detre le favori de la reine. Les opposants se réunirent et s'a^ dressèrent à Pépin, roi d'Aquitaine, qui, sans tendresse ni respect pour sa belle-mère, en parlait tout haut avec une déplorable légèreté. On se garda bien d'abord de lui dire qu'il était question de déposséder le roi , son père : on ne parla que de réformes, et du gi*and

CHATEAU DE COMPlÈGBiE. 33

service qu'il rendrait à l'état en renversant une domination aussi préjudiciable aux intérêts de la nation qu'injurieuse à la dignité royale. Un fils qui prend les armes contre son père sent le besoin de colorer sa révolte par d'honorables prétextes ; mais une fois qu'il obéit aux passions du parti qui l'entratne, il n'est plus le maître d'arrêter le torrent dont sa présence n'a servi qu'à précipiter le cours.

L'empereur, sur le bruit du complot tramé contre lui, était revenu d'Aix-la-Chapelle à Compiègne, après avoir envoyé sa femme à Laon, dans le monastère de Sainte-Marie. Pépin marche contre lui, entouré des premiers seigneurs de la cour de son père; c'est Hilduin , archichapelain, Jessé, évéque d'Amiens; c'est Hugues Mathfrid, et une foule d'autres comblés des faveurs du roi. Ils cherchent, pour première victime, Bernard : ne pouvant le trouver, ils sai-^ sissent Héribert, son frère, et lui crèvent les yeux; puis, tandis que Pépin réside au palais de Verberie, ils envoient Warin, Lambert, et plusieurs autres conjurés, à Laon, pour arracher la reine à sa retraite : « Vous avez, lui disent-ils, ce un pouvoir absolu sur l'esprit de votre « époux ; nous vous permettons d'avoir un ena tretien avec lui, mais à la condition que vous

a obtiendrez qu'il se fasse raser et qu'il entre

36 RIÉSIDENCES ROYALES.

que du doigt de la Providence, ce fils, qui le premier avait tenté de détrôner son père, est lui-même dépossédé de ses états par ce père justement irrité; son royaume devient Tapanage du jeune Charles.

Alarmé de ces nouvelles preuves de l'ascendant de l'impératrice sur son trop faible époux, le roi d'Italie et le roi de Bavière se donnèrent rendez-vous entre Strasbourg et Bàle, dans une plaine appelée, depuis cette entrevue, le Champ du Mensonge. L'empereur les >rejoignit à la tête d'une armée qui, séduite par les seigneurs, amis de Lothaire, ne tarda pas à l'abandonner. Resté seul, comme à Compiègne, il se vit dans la nécessité de se mettre lui, son épouse Judith, et son fils Charles, à la discrétion de ses enfants. Lothaire est proclamé empereur et roi, Pépin reprend ses états d'Aquitaine, Louis retourne en Bavière, l'impératrice est reléguée dans un monastère de Lombardie, et le jeune Charles reste auprès de Louis-le-Débonnaire.

Lothaire aurait bien voulu obtenir l'abdication volontaire de son père : il eût alors régné avec moins de crainte et de remords; mais le vieil empereur opposa une telle résistance, qu'enfin convaincu de l'inutilité des moyens de persuasion, il eut recours aux moyens de rigueur. Son père n'a pas voulu se rendre à ses prières^

CHiLTBÂU DE GOMPlèGNR. 37

son père obéira à ses ordres ; le roi n'a point voulu descendre tranquillement du trône, il l'en précipitera dans une assemblée solennelle au nom de la religion et de Tintérét de Tétat ; il le dégradera par la pénitence publique, il lui enlèvera son bien-aimé fils Charles; enfin , après avoir abreuvé sa vieillesse d'injui'es et de dégoûts, il le fera enfermer dans un cloître, tandis qu'il convoquera le concile qui doit prononcer la déchéance de l'empereur M

Les évéques choisis par Lothaire s'assemblent au Palais de Compiègne, sous la présidence d'£bbon, archevêque de Reims, implacable ennemi de Louis-le-Débonnaire. Après avoir fait ressorttir l'état florissant où Charlemagne avait laissé le royaume en descendant au tombeau, on ac-

' « Pendant le séjour que Lothaire fit à Compiègne ^ arrivèrent Varchevêque d'Éphèse, Marc, et le protospathaîre de l'empereur de Constantinople , députés par le prince auprès de Louis. Lothaire donna les présents qui lui étaient destinés, et garda pour lui ceux qui étaient envoyés à son père ; et , quoique ces députés fussent venus vers ce prince , il les reçut lui-même ^ les entendit et les congédia, après les avoir rendus témoins d'une tragédie presque inouïe. £n effet ^ un grand nombre de seigneurs ayant été accusés de conserver leur amitié à Tempereuf, et de vouloir abandonner son fils, se lavèrent dans cette assemblée de Taccusadon. » (Fie de Lduis-le^ébonnaire, par TAstronome.)

38 RBSIDBNGES ROYALES. '

ciise Louis-le-Débonnaire, son fils, d'ai^ir jeté partout le trouble et la discorde, et d'avoir outragé tout à ia fois la religion et les lois de l'état. On formule contre lui huit chefs d'accusation, où la mauvaise foi le dispute à Tabsurdité; car si Louis était coupable, ce n'était que d'une trop grande faiblesse, de qu^que témérité dans ses projets, et d'une dévotion dont ce n'était pas à des évêques de réprouver l'excès. 11 était accusé :

i*' De sacrilège et d'homicide.

3^ D'avoir fait naître le scandale, troublé la paix et violé tous ses serments.

6" D'avoir, contrairement aux lois de la religion chrétienne, sans aucune utilité publique, entrepris une guerre pendant le carême.

4** De s'être porté à des excès de violence contre les fidèles sujets de son royaume.

5^ D'avoir protégé le parjure, et d'avoir exposé le peuple à ce péché en conseillant divers serments funestes.

6° D'avoir exposé le royaume qpi lui est confié à l'homicide, au parjure, au sacrilège, à l'adultère, au vol , et à l'incendie.

7^ D'avoir excité la guerre civile par les divisions de son empire.

8^ D'avoir causé la perte de tout up peuple dont il aurait dû être le soutien.

La sentence était prête d'avance : Lothaire

CHA,T£AU DE COMPlÈGrîE. 3^

rayait dictée, et le Débonnaire, déclaré déchu de la couronne, fut condamné à faire pénitence et à confessef* publiquement ses fautes et ses péchés. Cest dans l'église de Sainte-Marie qu'il doit subir cette humiliante dégradation. La multitude, avide de tous les spectacles où la royauté joue un rôle, et qui se cojDplait surtout dans son abaissement, se précipite dansTéglise; le chœur est occupé par les évéques et les seigneurs amis de Lothaire ; un tapis est étendu devant l'autel ; les abords sont gardés par des troupes nombreuses. Un vieillard entre, vêtu de la pourpre impériale et de tous les ornements royaux : on lui remet en main la cédule fatale, en ajoutant ces mots : Simulatores et callidi provocant iram Dei. Il la lit d'une voix entrecoupée de soupirs et de sanglots, et il jette son épée au pied de l'autel, en signe d'abdication. Aussitôt on le dépouille de tous les attributs de la royauté , on le revêt de l'habit de pénitent, et on le reconduit, accablé de honte et de douleur, au Palais de Compiègne, où Lothaire le fait garder à vue; mais, agité delacrainte d'une rétractation de la part du Dél^onnaire , ou du sentiment de pitié qu'avait inspiré à plusieurs de ses serviteurs l'humiliation imposée à deux objets de vénération parmi les hommes , la vieillesse et la royauté, ce fils dénaturé se hâta de quitter le théâtre de ccUte

4o RÉSIDENCES ROYALES.

triste cérémonie , et il traîna son père à Aix-la- Chapelle.

La Providence ne permit pas que tant de cruauté eût le succès qu'en attendait Lothaire : ses deux frères , Pépin d'Aquitaine et Louis de Bavière j indignés enfin de sa conduite, résolurent de rendre la liberté à un père dont ils avaient eUx-mémes préparé Tinfortune. Pressé par leurs troupes y Lothaire relégua l'empereur dans Fabbaye de Saint-Denis, et feignit de retourner dans ses états d'Italie; mais il épiait sa royale proie, et, au moment où on le croyait déjà loin , il se précipita de nouveau pour la ressaisir. Louis et Pépin arrivèrent à temps pour arrêter sa marche; ils l'enveloppèrent à Blois, où, abandonné de ses troupes, Lothaire, par une juste vengeance du ciel, fut obligé de demander publiquement pardon à ce même empereur qu'il avait humilié si outrageusement à Soissons, à Compiègne, et qui fut assez généreux pour lui pardonner.

Après ce retour inattendu de la fortune, le Débonnaire était loin de penser qu'il aurait à combattre un des deux fils auxquels il devait sa réhabilitation; mais l'ambition maternelle de Judith, qui réussit à faire donner un nouvel apanage, le royaume de Neustrie, à son fils Charles, porta Louis de Bavière à rassembler une armée et à marcher contre son père en 804. Le vieil

empereur se dirigea vers les bords du Rhin, où il tomba malade ; son fils, tout en restant à la tête de ses troupes , lui fit demander sa bénédiction : — « Hélas! répondit le Débonnaire, je « lui pardonne; mais qu'il se souvienne qu'il fait a descendre ma vieillesse dans le tombeau avec « douleur, et que Dieu punit sévèrement lesen- « fants rebelles. » Et peu d'heures après il expira; il était âgé de 72 ans.

Nous n'avons point à reproduire les intrigues qui devaient nécessairement éclater entre les enfants d'un prince dont la faiblesse avait semé dans sa famille tant de germes de discorde. Compiègne est désintéressé dans la querelle de Charles-le-Chauve^ roi de Neu strie, avec la Bretagne; dans la convention qu'il signa sur la croix à Orléans^ avec l'empereur Lothaire; dans la sanglante bataille de Fontenay, où Charles et Louis de Bavière défirent Lothaire, dont l'armée fut taillée en pièces; dans la réunion de l'Aquitaine à la couronne de France; et dans la mort exemplaire de l'empereur, qui , après avoir distribué ses états entre ses fils, auxquels il adressa les plus sages exhortations, alla ensevelir ses derniers jours et ses remords dans un cloître. Mais Compiègne reprend place dans nos Soui^enirs en 864 > époque à laquelle Charles-le-Chauve, furieux contre les Normands, vint dans cette

résidence pour se préparer à tes combattre. Pendant son séjour, il éprouva un affreux cha* grin : son jeune fils revenait un soir de la foret de Cuise, où il avait chassé pendant toute la journée avec plusieurs seigneurs de son âge. Il jouait avec eux, lorsque le jeune Alboin le frappa involontairement d'un coup de dague, qui, entré par la tempe gauche , traversa jusqu'à la mâchoire droite; l'infortuné prince ne survécut pas à ce malheur.

C'est aussi à Compiègne qu'en 865 Charles reçut à leur retour les ambassadeurs qu'il avait envoyés à Cprdoue auprès de Mahomet : ils revenaient chargés de présents pour le roi.

La même résidence vit arriver, en 868, Pasquiten, gendre de Salomon, reconnu roi de Bretagne, qui^ en échange du Cotentin, promit, au nom de son beau-père et de son maître, « que d les Bretons vivraient en paix avec la France, « qu'ils seraient fidèles à Charles et à son fils, (c et qu'ils leur donneraient secours contre leurs a ennemis et ceux de l'état. »

Une ambassade encore plus importante amena à Compiègne, en 870, les envoyés de Louis de Bavière , dit le Germanique , chargés de régler le partage du royaume. La négociation était difficile et traînait en longueur. Charles, qui avait à cœur d'en finir, proposa loyalement à son

ghati::au de gompiègne. 43

frère de se réunir à Aix-l^Chape^le, où tout fut réglé pacifiquemeot. De là , ^ Charles revint à Compiègne, où il passa la saison des chasses.

C'était son séjour de prédilection ; il ^imait à y célébrer les grandes fêtes de la religipH) comme la Nativité du Seigneur en 87 1, Pâques en 8749 la Pentecôte en 876. Il y trouvait aussi, n^îeux que partout ailleurs, le moyen de satisfaire s$ passion pour la chasse, passion qui y chez lui , était portée si loin^ qu'il n'accordait à ses fils que la permission de chasser le sanglier dans la foret de Laigue , et que , par un article d'un capitulaire, il interdit même à ses (ils de chasser dans la foret de Cuise '.

Charles-le-Chauve fit de nombreux embellissements à la ville de Compiègne , à laquelle il voulait, comme Constantin, donner son nom : Carlopolis ou Charieviile.

Le château de Clovis et de Charlemagne était vieux et dégradé. Il l'abandonna pour faire construire un nouveau palais sur les bords de l'Oise, dans un lieu surnommé plus tard Beauregard, à cause de la beauté du paysage qui se déroule devant les yeux. Ce Palais subsista jusqu'à saint Louis , qui en disposa pour une fondation pieuse, comme on le verra plus tard : il n'en

* annales de Saini-Bertin*

resle aujourd'hui d'autres vestiges que les débris d'une vieille tour jadis établie pour la défense du Palais '.

Ce monarque fonda, sur remplacement du vieux pcdatiuniy une église abbatiale, qui porta d'abord le nom de Notre-Dame; il ne s'en réserva qu'une vaste salle, qu'on appela longtemps la Cour du roi : les successeurs de Charles-le- Chauve y tinrent plus d'une fois les États du royaume ou y présidèrent des cérémonies royales.

Cette église, construite avec une grande magnificence, prit ensuitele nom de Saint-Corneille, des restes de ce saint martyr qui y furent transportés^ ainsi que ceux de saint Cyprien, avec l'autorisation du pape Jean VIII ^. Un écrivain

' Le cfaàleau devait être très-fort, à en juger par ce qiii nous reste d*une de ses tours qui conservait encore le nom de Tour de Charles y du temps que Helgaud , moine de Fleurj, écrivait la vie du roi Robert. Il y avait un oratoire dans cette tour (Mss. de D. Grenier). UJbrégé historique de Compiègne, de 1769, et, après lui, Fauteur de Compiègne historique et monumental^ prétendent que Charles-ledhauve éleva un second palais près de la porte de Pierrefonds ; mais ils ne fournissent aucune preuve à Tappui de cette assertion.

' La charte de fondation de Saint-Corneille porte ces mots : Monasterium regium vocari jussimus. Suger parle de cette abbaye comme d*une des plus nobles de la France : Tanquam unam de nohilîoribus Galiiee, toto terrarum orhefamosam venerandis reUquiis, Ces reliques venaient d'Aix-la-Chapelle.

CHATKAU DE COMPIEGNE. 4^

contemporain, cité par Fabbé Lebeuf, raconte <c qu'on alla jusqu'à trois mille pas au-devant des corps, d'où les évéques commencèrent à les porter. Trois aveugles recouvrèrent la vue ; trois sourds^l'ouîe; trois muets, l'usage de la langue; trois paralytiques, le mouvement! »

Une cérémonie analogue, mais moins fertile en miracles, eut lieu pour aller au-devant du Saint Suaire, dont Charles-le-Chauve dota également Saint-Corneille : « C'étoit un linge qui paroissoit si ancien, qu'à grand'peine pouvoit-on discerner la qualité deTétofTe, ayant en longueur deux aunes et un peu plus d'une aune de largeur, coffîné , faisant plusieurs replis... les liqueurs et onguents aromatiques le rendoient plus épais que les linges communs, et empéchoient que l'on ne puisse discerner la couleur, ni l'étoffe, estimée par la plupart des assistants être de fin lin tissu , façon de toile de Damas \i>

D'anciens tableaux, qui ont conservé l'ordre de la procession qui alla pompeusement recevoir le Saint Suaire, représentent l'empereur Charles-le-Chauve au milieu des évéques, et, s'il faut en croire quelques titres anciens, ce monarque aurait composé l'office et les répons de cette grande cérémonie. Pour consacrer la station où

■ Procès-verbal.

la récepti6n du Saint Suaire avait eu lieu , on y éleva une chapelle sous l'invocation du Saint- Signe. On y joignit plus tard un ermitage destiné au logement de deuK prêtres chargés de la desservie*. On institua aussi une procession annuelle du Saint-Signe, dans laquelle les mères et les nourrices venaient faire bénir les enfants. Elles témoignaient leur reconnaissance en offrant des poulets aux saints ermites, qui ne les refusaient jamais. Cet hommage a cessé bvec le pèlerinage , et la chapelle du Saint-Signe a fait place à une maison de garde.

Charles-le-Chauve déposa aussi dans l'abbaye de Saint-Corneille d'autres reliques données à Charlemagne par l'empereur Constantin II et par le roi de Perse, pour avoir chassé les Sarrasins de la terre sainte '.

Ce^ dons n'étaient que pour le spirituel; les chanoines, selon leur usage, n'oublièrent point le temporel. Une charte, surnommée la charte dorée , leur assura de grande revenus et d'immenses privilèges^. La bénédiction des abbés de

' Ces reliques furent, en 109 3 renfermées dans une châsse d'or enrichie de pierres précieuses , présent de Mathilde , reine d'Angleterre , qui les avait utilement invoquées dans une maladie dangereuse dont elle guérit.

* Hincmar, archevêque de Reims , fut le premier abbé de Saint-Corneille , et Simon le Gras , évéque de Soissons , fut

Saint-CorneilIe appartenait au souverain pontife; ils étaient obligés de faire un voyagea Rome après leur élection ; mais le pape Clément III leur permit de se faire bénir en Frafnce par un éyêque de leur choix. Ils portaient la crosse , la mitre et l'anneau, comme les évêques; ils officiaient revêtus d'habits pontificaux^ et ils avaient un grand vicaire, un aumônier, un chambellan, un chapelain , un prévôt , un bailli et huit barons pour les défendre. Les abbés de Saint- Corneille prirent, en peu de temps, une importance administrative qui dut porter ombrage au pouvoir municipal; ils avaient droit de justice sur les terres qu'ils possédaient, et ces biens prenaient chaque jour une extension nouvelle par les dons que Charles-le-Chauve faisait à Saint-Corneille : un jour il lui donnait l'enclos

le dernier. Celui-ci étant mort en Tan i656, le pape Alexandre VII, à la prière de la reine de France, Anne d'Autiiche, éteignit lé titi-e abbatial , et en unit la mense à Tabbaye royale dés religieuses de Paris. Il y avait eu ti-enle-huit abbés de Saint-Coraeille. Le célèbre Jacques Amyot dnt à la royale protection de son élève, Charles IX, d'éti*eletrente*cinquième. Tombé dans la disgrâce du roi Henri III, il fut contraint 4e quitter le royaume, ef: l'abbaye fut donnée à Charles de Valois, fils naturel de Charles IX. (Livre des huit barons, ou fieffés de V abbaye royale de Saint-Corneille^ 1686, in-12, de Louis de Gaya, sieur de Tréville.)

48 Ri»ID£lfCES ROYALES.

connu sous le nom de Culture Charlemagne ; une autre fois , c'était le château des Ajeux , avec ses chapelles dorées et ses dîmes, puis une portion du péage sur la rivière d'Oise, puis un droit de pèche depuis le clocher de Claroix jusqu'au clocher de Jaux; les moulins situés sur le pont, la terre de Marest dans la vallée du Matz, et celle de Longueil-sous-Thou* rotle, située sur le versant septentrional du mont Gannelon.

Non contents d'avoir pour maison de campagne le petit château de Charlemagne, avec ses marbres, ses dorures, ses jardins, ils firent bâtir sous le nom de Saint-Corneille'OU'-Bois une sainte maison qui leur servait de métairie.

L'inauguration de l'église de Saint-Corneille se fit avec une pompe toute royale au mois de mai 877 : le pape Jean VIII y assistait , accompagné de soixante-douze évéques.

Ces saintes reliques , cette consécration pontificale, la munificence et la protection de tant de princes n'ont préservé cette église ni des fureurs de l'incendie sous Charles-le-Simple , qui la fit rebâtir, ni des ravages de la guerre, ni, plus tard, de la tourmente révolutionnaire. Et lorsqu'aujourd'hui le voyageur, au souvenir de tant de richesses et de puissance, cherche l'abbave de Saint-Corneille, on le conduit à la Ma-

CHAT£Atr DE GOMPIÈGNE. 49

nutentioD des vivres ; là^ on lui montre les restes informes du vieux cloître où reposaient nos premiers rois, des arceaux poudreux ^ des nervures brisées 9 des peintures effacées, des colonnettes où quelques traces de dôriire rongées par le temps semblent révéler à regret une antique magnificence. Si Ton deoiande la Cour du roi y cette grande salle réservée par Charles* le -Chauve dans le Palais de Charlemagne et témoin des solennités royales, on vous répond : c( C'est le marché aux herbes ! » Triste destinée des monuments élevés par les hommes! Funestes effets des révolutions qui sont également leur ouvrage! Celle qui a détruit la riche abbaye de Saint-Corneille, a respecté à ses portes, comme par ironie, une vieille maisonnette, où l'on éprouve du moins, quelque consolation à regarder d'anciennes sculptures, des têtes d'animaux, et sur les volets, de petites figures humaines, dans le genre de celles qu'on remarque à Saint-Denis sur le tombeau de Dagobert.

Après la consécration de l'église de Saint- Corneille, Charles-le-Chauve, méditant un second voyage en Italie , assembla les États au château royal de Quierzy-sur-Oise\ pour régler la ma-

' Paladum Karisiacum. C'était une de ces maisons de

5o RÉSIDENCES ROYA.LES.

nière dont Louis -^ le • Bègue gouvernerait le royaume peadant son absence. Il fit également baptiser l'eafaùt dont venait d'accoucher Ricfailde^ son épouse; l'oncle de ce jeune prince, Bozon, comte de Provence, lui donna la nom de Charles; il ne le porta que quelques jours, il passa presque subitement des fonts du baptême auiL caveaux de Saint-Denis. Son père ne devait pas tarder à l'y rejoindre : comme s'il avait eu le pressentiment de sa fin prochaine, l'œil fixé sur cette ville de Compiègne qu'il aimait tendrement, Charles-le-Chauve voulut, avant de passer les Alpes , recommander à son successeur les fondations pieuses qu'il avait faites, ainsi que l'achèvement de son nouveau Palais, auquel il avait donné le titre de Palais impérial , comme il est dit dans un capitulaire de 877 : Vt castellum impériale de Compendio anobis cœptum pro nostro amore ctvesiro honore perficiatur in testimonium dilecdonis vestrœ erga nos tram benignitatem *.

chasse ou de plaisance qu*on appelait du nom générique de Palatium, Plusieurs rois y séjournèrent et y rendirent des chartes ou des capitulaires. Il n'existe plus rien aujourd'hui de cette demeure.

* Dans le même capitulaire, on lit au titre II : « Ut monasterîum a nobis Compendio in honore sanctas Dei genitricis Marias constructum , a filio nostro et fidelibus nostris eo teniire quo cœpimus honoretur, et privilegium a domno Papa

CHATEAU DE COMPIÈGNE. 5l

Par un autre article du même acte , il voulu t que sa bibliothèque fût partagée entre son fils^ l'abbaye de Saint-Denis et FégHse de Saint- Corneille. Peu de temps après , il partit avec la reine Richilde^ et , arrivé au pied du mont Cenis, dans le village de Brios, il mourut presque subitement d'une nialadie dont les symptômes firent penser qu'il avait été empoisonné par Se*décias , son médecin.

Ge ne fut pas sans peine que Louis II dit le Bègue, son fils, mit la couronne sur sa tête; les grands vassaux qu'avait créés Charles-le-Chauve, voulant s'assurer la possession encore nouvelle de leurs fiefs, vendirent cher leur appui au nouveau monarque. La reine Hichilde, sa belle-mère, mit au contraire à lui venir en aide un empressement qui parut suspect; on osa dire qu'elle n'avait pas été tout à fait étrangère au poison versé par Sédécias! Elle connaissait là faiblesse de Louis-le-Bègue, et, en lui témoignant un zèle affectueux , elle avait voulu prévenir les intrigues de ceux qui auraient cherché à l'éloigner de la cour ou à la persécuter. On trouve

et ab omnibus Ëpiscopis confirmatum , impériale edam decretum, ab omnibus fidelibus pro Dei et nostro amore bénignissimè inviolabiliterconservetur,et à filio nostro fit*metur.» (Baluze.)

32 RESIDENCES ROYALES.

dans lesannalcLS de Saint-Bertin < le récit des tribulations que ce prince eut à souffrir pour monter sur le trône, et les conditions qui lui furent imposées par ceux-là même qui n'avaient qu'à recevoir ses ordres^

Louis-le-Bègue , dirigé par l'archevêque de Reiras ,^ Hincmar, abbé de Saint-Corneille , convoqua les grands vassaux à Compiègne; mais ils se réunirent d'abord au château du Chesne-Herbelot ^ dans la forêt de Cuise y afin de délibérer sur la conduite qu'ils avaient à tenir. Richilde seule vint trouver le roi , lui apportant un acte par lequel , son père, avant de mourir, lui avait transmis le royaume, et une épée, dite de Saint- Pierre, qui lui en donnait l'investiture; de plus, le vêtement royal , la couronne et le bâton d'or orné de pierres précieuses.

Avant de venir à Compiègne, les seigneurs assemblés au palais du Chesne voulurent obtenir une amnistie et la jouissance de tous leurs privilèges; les prélats, non moins exigeants et sûrs de leur puissance, présentèrent au roi cette requête :

« Nous vous prions de nous accorder que ,.

' Collection de M. Guizot. — Antiquités de Fauchet.

' Le palais du Chesne ^ à une lieue et demie de Pierrefonds. Il n'existe plus.

(% conformément au premier capitulaire , lequel , « d'accord avec ses fidèles et les vôtres et les lé- «gats du siège apostolique, Josselin lisant, voie tre seigneur empereur a très-récemment, à « Quicrzy , déclaré devoir être par lui et par vous « observé , vous nous gardiez , à nous et aux égli- « ses qui nous sont confiées ^ le privilège canote nique de nos droits légitimes, et que vous nous « donniez protection , telle qu'un roi la doit avec «justice, en son royaume, à chaque évêque, et ce aux églises qui lui sont confiées. »

Louis fit aux évéques la promesse suivante :

«Je vousprometsetaccorde que, conformément « à ce premier capitulaire, lequel, d'accord avec « ses fidèles et les nôtres et les légats du siège «apostolique, Josselin lisant, le seigneur empe- «reurmon père a très-récemment, à 0"îc^zy> « déclaré devoir être par lui observé , que je vous «garderai, à vous et aux églises qui vous sont «confiées, le privilège canonique et vos droits « légitimes, et que, Dieu aidant, je vous donne- « rai autant que je pourrai protection telle qu'un « roi la doit en son royaume, à chaque évêque et « aux églises qui lui sont confiées. »

Ce n'était pas assez pour l'orgueilleuse ambi-

tion des évéques : pour bien faire sentir à Louis que s'il était roi ^ c'étaient les ministres de Dieu qui lui mettaient au front la couronne, ces prélats e:iLigèrent que le roi s'intitulât Roi par la miséricorde de Dieu et V élection du peuple. Le fils de Cbarles-Ie-Chauve n'hésita pas :

a Moi, Louis, dit-il , établi par la miséricorde a de Dieu et V élection du peuple y je promets, cr prenant en témoignage l'église de Dieu, à tous «les Ordres, à savoir des évéques, prêtres, moice nes^ cbauoines et nonnes, de leur garder en leur <c entier dorénavant les règlements écrits par les « Pères , et corroborés des attestations apostoli- « ques. Je promets aussi de garder au peuple , « dont, par la miséricorde de DieUj le gouverne- « ment m'a été confié en l'assemblée générale de «nos fidèles, les lois et statuts^ conformément « à ce qu'ont inséré dans leurs actes les rois et « empereurs qui m'ont précédé, et ont ordonné « de tenir inviolablement et observer à jamais. »

Après toutes ces humiliations qui rassuraient pleinement les grands vassaux du royaume , et qui consacraient la toute-puissance des prêtres , on consentit au couronnement de Louis. Il fut sacré en 877 par Hincmar, qui voulut que cette cérémonie se passât dans l'église de Saint- Corneille dont il était l'abbé*

Louis n'étart proclamé que î^oi ; le pape Jean VIII rattendait à Troyes pout» le couronner empereur. Il se rendit dans cette ville, et, après son couronnement, il revint à Corapiègne, d'où sa faible santé ne lui permit plus de sortir. Il n'était qu'à la troisième atinée de son règne, lorsque, se sentant près de mourir, il fit remettre, par Odon, évêque de Beauvais, et par le comte Baudouin, son épée à Louis III, son fils, qu'il recommanda aux seigneurs présents à ses derniers moments, et il expira, le i3 avril 880, dans le nouveau Palais de Compiègne. Comme son père, Louis-le-Bègue aimait ce séjour; il voulut y vivre et y mourir. Selon son dernier vœu, il fut inhumé dans l'église de Saint-Corneille, où il avait fait placer, au haut du chœur, la statue de Charlés-le-Ghauve '.

On lisait sur la pierre tumulaire de Louis-le- Bègue, cette épitaphe de Bouchet :

« Les faits seront petitement ouïs De moy qui suis nommé le roi Louis

' Les statues de Charles-le-Ghauve, de Chai*les-le-Simple , de la reine Frédérine, sa femme, de l'empereur Louis II, de son arrière-petit-fils Louis V, et de quelques autres rois , décoraient l'église de Saint-Comeille. Ces statues étaient de bois doré. En 1798, après les avoir affublées d'une hotte, on en fit un. feu de joie sur la place du Marché. (L. Ewig.)

56 RESIDENCES ROYALES.

Le Bègue dit, d'autant cjue mal parlay,

Car par deux ans seulement je regnay ,

Durant lesquels les François, mes sujets ,

Des forts Normands firent deux grands regrets ,

Et à deux fois unze mille en tuèrent :

Mais néantmoins tousjours s'habituèrent

£n mes pays , où firent du dommage ;

Puis à la mort payay le droict d'hommage ,

L'an de salut huict cens et quatre-vingts,

Deux ans après qu'à la couronne vins.

Et à Compiègne où je gis à l'envers ,

Priez pour moy quand vous verrez ces vers. »

Louis m, pendant son règne éphémère, passa l'hiver de 88i à 882 au Pakis de Compiègne avec son frère Carloman, et y reçut l'ambassade des Lorrains qui venaient le supplier de les arracher à la domination des Allemands, et de les prendre sous sa protection. Mais il refusa cet hommage, dans la crainte de déplaire à Louis de Germanie qui lui avait prêté secours contre les Normands. Quelque temps après, poursuivant à cheval une jeune fille qui se dérobait à ses empressements, il se frappa la tête sous une porte basse , et transporté à Saint-Denis, où il espérait être ^éri par les saintes prières, il mourut sans avoir rien fait, qqe livrer avec le roi de Lombardie, Charles-le-Gros, un combat heureux contre les Normands.

Les Normands ne tardèrent point à prendre

CHAT£AU DE COMPllàciSIE. 67

leur revanche^ et^ semant partout le ravage et la terreur, ils menacèreot Compiègne. Carloman, suivi de l'abbé Hugues^ son premier ministre, aiarcha contre eux et les força à se retirer. Mais leurs attaques, sans cesse renaissantes en présence de la faiblesse du jeune monarque, éveillèrent la sollicitude des grands du royaume. Ils se réunirent à Compiègne dans les premiers jours de l'année 884? et décidèrent que le Danois Sigefroi, qui avait embrassé le christianisme et prêté serment de fidélité au roi, serait choisi pour négocier avec les Normands un traité d'alliance. La négociation , un peu lente, finit par réussir, et les Normands se retirèrent pour douze mille livres pesant d'argenti

Le aa février de l'année précédente, ce prince avait convoqué les États dans le parc du nouveau palais de Beau-Regard {in brolio Compendii ^ palatii)^ et avait promulgué le Capitulaire des rapines. Sa mort ne fut pas moins malheureuse que celle de son frère Louis; blessé à la chasse, en poursuivant un sanglier dans la forêt' de Baisière, il mourut à l'âge de dix-huit ans.

Le trône échut à Charles-le-Gros, qui réunit presque tous les états de Charlemagne ; mais il était loin d'avoir la main assez forte pour porter le sceptre de ce grand homme; et même lorsqu'il revint d'Italie pour repousser les Nor-

58 AÉSIDEIîGES AOTAL£S.

mands qui assiégeaient Paris, il donna l'exemple de rimpuissance et de la làcbetë. Il en fut sévèrement puni : un cri d'indignation s'éleva contre lui de tous les points du royaume^ et tel fut le juste abandon dans lequel on le laissa, qu'il ne trouva pas un seul Français pour le servir. Il alla mourir honteusement dans un village ignoi'é de la Souabe. Rien n'indique que ce prince ait séjourné à Compiègne ; mais don Grenier prétend que sous son règne les Normands avaient porté le fer et le feu jusque dans le Palais et dans les églises de cette ville.

La couronne appartenait à Charles-le-Simple, fils posthume de Louis-le-Bègue; il était encore enfant, et les circonstances exigeaient de l'expérience et de l'énergie. On jeta les yeux sur Eudes, fils de Robert-le-Fort , prince distingué par les grâces de sa personne, par sa valeur et TafTabilité de ses manières; et, dans une assemblée des états tenue à Compiègne au mois de janvier 888, Eudes fut sacré et couronné par Gauthier, ar-^ chevéque de Sens, sous la condition tacite qu'il restituerait la couronne au jeune Charles, quand ce prince serait en âge de la porter. Il fonda un luminaire à l'église de Saint^Corneille, en mémoire de son couronnement.

Les Normands-Danois avaient fait de nouvelles incursions dans le royaume : ils avaient

CHâ.T£iLlJ DE eOMPlÈGNE. 5g

hrûlé Noyon, Clermont, Beauvats. Ils vinrent porter le $îége devant Conipiègne. Eudes en avait fait rétablir les fortifications; on croit même que le premier il fit passer Feau de roise dans les fosses de la ville. Les Normands furent obligés de se retirer. Devenu plus tranquille^ Eudes donna une grande partie de chasse dans la forêt de Cuise, c< où parurent en compagnie du roi, et en grande pompe, une multitude d'évêques, de seigneurs et de comtes, avec les grands vassaux du royaume. Le rendez-vous avait été indiqué vers un endroit de la foret ap^ j^eXé Jludita^ . »

Charles grandissait, et les seigneurs, fidèles au sang de Charlemague, sommèrent Eudes de lui rendre le<lépôt qu'ils avaient remis entre ses mains. La souveraine puissance a des attraits qui permettent difïlcilement de s'en détacher: Eudes prit les armes pour conserver la couronne. On partagea le royaume ; mais sa mort le laissa bientôl; tout entier à son jeune compétiteur.

Charles-le-Simple , autant que le lui permirent les orages et les malheurs de son règne, fit sa principale résidence du Palais dé Compiègne. Il s'occupa de réparer les dommages causés par

' Alcuin.

6o RÉSIDENCES ROTULES.

ritivasion des barbares au Palais élevé par Charles-le-Chauve sur les bords de l'Oise^ et à l'abbaye de Saint-Corneille. Il fit plus : lorsque l'église de Saint-Corneille fut incendiée , il la releva en 917 y et pour la consoler de ce désastre, il augmenta ses revenus d'une partie des droits perçus dans la ville.

Ce prince avait aussi permis, en 91 5, à Frédérine, son épouse, de bâtir l'église de Saint-Clément, dans un terrain dépendant du cbâteau. Celte princesse ne jouit pas de son ouvrage; son corps était déposé dans les caveaux de cette chapelle avant que la construction en eût été entièrement achevée. Le roi en fit suivre l'exécution conformément aux intentions de la reine. Sa destination était de servir gratuitement de sépulture aux pauvres et aux pèlerins. Par un diplôme du aS novembre 918, Charles-le-Simple, après avoir richement doté l'église de Saint- Gément, y établit une communauté de chanoines, chargés d'y faire l'office nuit et jour, et de prier pour les personnes royales, principalement pour la défunte reine '.

C'était créer un chapitre rival du chapitre de Saint-Corneille, et les querelles religieuses qui

' Cette église , qui était située non loin de Saint-Corneille , n'existe plus.

CHATEAU DE COMPIÈGNE. 6l

suivirent, ne prouvèrent que trop l'ioiprudence de cette nouvelle fondation.

Charles-le-Simple , viclime de la perfidie de Hébert, comte de Vermandois, était mort prisonnier dans le château de Péronne. Hugues-le- Grand , fils de Robert , et vainqueur de Charles dans le combat de Soissons, pouvait s'emparer du trône: il remit à Emme, sa sœur, qui avait épousé Raoul; duc de Bourgogne, le soin de décider entre son époux et lui; Emme, faisatlt allusion à une des cérémonies de l'hommage, répondit <c qu'elle aimait mieux baiser le genou «de son mari que celui de son frère'; » et Raoul fut couronné à Compiègne, et sacré à Soissons, le i3 juillet 9^28, dans l'église de Saint- Médard.

Après la mort de ce prince, Hugues était parfaitement le maître de s'emparer de la courronne; ne jugeant pas, sans doute, le moment encore favorable, il la laissa à Louis d'Outremer, fils de Charles- le -Simple; bien sûr de partager au moins avec lui la souveraine puissance. En effet, lorsque Louis conçut le projet de s'emparer de la Normandie au détriment du jeune Richard, fils du roi d'Angleterre, il n'osa pas s'avancer seul dans cette expédition. Il en-

' Anquetil.

gagea Hugues à se rendre à Compiègne, où devaient se tenir les états de 943 , pour aviser au moyen de faire la guerre à Bernard ^ comte de Senlîs, oncle de Richard, qui avait poussé l'audace jusqu'à piller^ aux portes de Compiègne, la vénerie et les écuries du roi. Hugues accepta le rendez- vous y et reçut , dans cette assemblée, le titre de duc des Français et de second du wyawne : il fut également reconnu duc de Bourgogne.

Hugues profita de cette occasion pour réconcilier ses neveux 9 fils d'Héribert, avec le roi. Ce prince les accueillit avec la plus grande bonté ; mais il ne tarda pas à s'en repentir; car l'ainé , nommé Héribert comme son père, se ligua, cette même année, avec le comte de iSenlis, et ravagera la ville et le Palais de Gompiègne. Hugues ne chercha pas à venger le roi , son maître, de cette injure; il nourrissait peut-être en secret le désir de régner; mais il était dans sa destinée de protéger, de dominer le trône, et de ne point s'y asseoir. C'est ainsi que lorsque Louis d'Outremer mourut à la suite d'une blessure reçue a la chasse, le duc des Français laissa Lothaire, son fils, âgé de treize ans, tranquille possesseur de l'héritage de son père. Il le mena lui-même à Reims, pour le faire sacrer, et le conduisit de là à Paris, qui fut charmé de revoir

CHATEAU DE COMP14gNE. 63

un roi de la race de Charlemagne. Ce fut le dernier acte d'une vie illustrée par le dévouement et la fidélité. Il laissa quatre fils, dont Tainé^ Hugues Capet, devait devenir la tige d'une nouvelle race de rois.

Ce prince, dans une assemblée tenue à Com« piègne en 966 ^ s'était fait confirmer parle roi le titre de comte de Paris, qu'il tenait de Hugues* le-Grand, son père. Il lui témoigna sa reconnaissance en lui servant d'auxiliaire contre^Othon, empereur de Germanie, qui avait voulu disposer de la Lorraine sans l'aveu du roi de France, et qui, après avoir assis son camp à Montmartre, avait dit : «Je veux faire chanter ici un Alléluia tf qui s'entende jusqu'à Notre-Dame de Paris. » Grâce au courage et aux bonnes dispositions de Lothaire et de Hugues Capet, Othon fut obligé d'aller en grande hâte faire chanter son Alléluia sur les bords du Rhin.

La reine mère Gerberge, qui avait une juste influence sur son fils, chercha à reconcilier avec le roi l'empereur Othon et Brunon, archevêque de Cologne, duc de Lorraine , ses deux frères. Pour y parvenir, elle manda Brunon à Compiègne, en 965, et son intervention ne fut pas inutile à la paix du royaume.

Lothaire avait toutes les qualités propres à assurer le bonheur de ses sujets : il s'occupait

64 R£$JDfiNC£S ROYALES.

avec sagesse du bien de son royaume, lorsqu'à l'âge de quarante-cinq ans il mourut empoisonné y dit-on y par Emma , sa femme , qui n'aurait peut-être pas joui impunément de son crime, si Blanche, femme de Louis V, son fils, n'avait pas sitôt suivi ce coupable exemple.

Ce prince n'était destiné qu'à paraître un moment sur le trône, à mourir sans postérité, et à faire place à une dynastie nouvelle. II faisait son séjour ordinaire à Compiègne, et, le 1 1 mai 984 9 il y avait tenu une assemblée pour juger les différends qui s'étaient élevés entre l'évêque de Metz et l'évêque de Reims; il y avait reçu, en 986, la duchesse Béatrix, sœur de Hugues Capet, qui était intervenue pour ménager la paix entre la France et l'Empire; mais sa mort précipitée arrêta cette négociation.

Louis V avait demandé à reposer dans l'église de Saint-Corneille. Il y a été enterré. Voici l'épitaphe placée sur le tombeau de ce dernier des quatorze rois que la deuxième race avait donnés à la France dans le cours de deux cent trentesept ans :

« Louis je suis , cinquiesme de ce nom , Roy des François, dont pauvre est le renom. Dix-buictmoisje regnay seulement, Moi jeune estant, et fus .finallemojit

CHATEAU DE COMPIEGITE. 65

A Sainct Corneille en sépulture mis , C'est à Compiègne, auprès de mes amis , L'an de salut neuf cent et quatre-vingts Avec sept , retournant dont je vins.

Si, moy vivant, je n'ay aucun bien fait , Considérez que je n'ay rîen meffait.

Vous suppliant que cela vous provoque A prier Dieu qu'es cieux il me colloque. ' »

Bouchet.

CHATEAU DE COMPlÈGNE. 67

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