‹ Le chateau de CompiègneChapitre 2 sur 40 · DF.PUIS HUGUES CAPET JUSQU A SAINT LOUIS · texte numérisé non relu

DF.PUIS HUGUES CAPET JUSQU A SAINT LOUIS

Les droits de la naissance appelaient Charles de Lorraine à la succession de son neveu Louis V, elles principaux seigneurs carlovingiens, Héribert, comte de Vermandois, Ârnould, comte de Flandre, Guillaume Fier-à-Bras, comte d'Aquitaine et de Poitou, Guillaume Taillefer, comte de Toulouse , s'étaient déclarés pour le descendant de Charlemagne. Une réunion eut lieu en 987 à Compiègne, dans le but de décerner la couronne à ce prince; mais Hugues Capet, instruit de cette tentative, avait dispersé cette assemblée, les armes à la main, comme on le voit par cet extrait d'une lettre du pape Sylvestre II :

68 RiSlDENGES ROTALKS.

« Le duc Hugues a réuni six cents hommes d'armes, et, sur le bruit de son approche, le Parlement, qui se tenait dans le Palais de Compiègne, s est dispersé dès le 1 1 mai. Tout a pris la fuite ' . »

De Compiègne, Hugues se rendit à Noyon, où, avec Tappui du duc de Bourgogne et du duc de Normandie, il fut élevé sur le pavois et proclamé roi de France. Ce prince se fit immédiatement après sacrer *à Reims ; mais , avant de régner paisiblement, il eut à combattre et Charles de Lorraine , qui venait de se faire proclamer à Laon, et Âdatbert, comte de Périgueux, qui affectait de ne point le reconnaître. Il lui avait envoyé un héraut d'armes chargé de lui adresser cette question : icQui t'a fait comte?» — «Qui t'a fait roi ? » lui fit répoudre Adalbert.

Hugues Capet vint^ dans l'été de 990, mettre le siège devant Laon. Charles.de Lorraine occupait cette ville : il fit une sortie si vigoureuse, qu'il surprit et brûla le camp de Hugues Capet. Ce monarque ne tarda pas à recouvrer, par la trahison^ Tavantàge qu'il avait perdu en combattant. Adalbéron, évêque de Laon, avait eu à souffrir de l'inimitié de Charles de Lorraine, qui soupçonnait ce prélat d'avoir eu un commerce secret avec la reine Emma. Impatient de se venger, il

' Velly.

CHATEAU DE COMPîÈGNE. 69

céda aux séductions de Hugues, et, tandis que Charles prenait quelque repos sur son lit après son repas, Âdalbéron entra dans son appartenient^ suivi de gens armés, l'arrêta avec sa fenime et son neveu Ârnolplie, archevêque de Reims, et les livra tous trois à Hugues Capet. Un roi , prisonnier de son rival, n'a pas longtemps à vivre : Charles de Lorraine, enfermé dans la tour d'Orléans, y mourut dès la première année de sa captivité; Ârnoiphe, déposé par le concile de Reims, expia dans les fers l'opposition qu'il avait faite à l'élévation du fils de Hugues-le- Grand.

Tranquille possesseur du pouvoir souverain , Hugues Capet s'appliqua à gouverner sagement son royaume. Il allait de temps en temps à Compiègne; l'on trouve, pour traces de son séjour passager dans ce Palais , des chartes confirmant les privilèges de l'abbaye de Corbie et les immunités du monastère de Sainte-Colombe de Sens. Ce monarque, qui avait porté le titre de comtp de Paris, avait fixé sa résidence royale dans cette capitale : c'est là qu'il mourut , en 996, à l'âge de 55 ans. Il fut enterré à Saint-Denis, qui, depuis cette époque, devint le lieu ordinaire de la sépulture des rois.

Le moine Helgaud de Fleury, qui a écrit le panégyrique du roi Robert, assure que. Hugues, ^e

70 RESIDENCES ROYALES.

sentant près de sa fin, appela Robert^ son fils, auprès de son lit de mort, et lui dit :

« Mon cher fils, je te conjure, au nom de la « sainte et indivisible Trinité, de ne jamais aban- '( donner ton esprit aux conseils des flatteurs qui « chercheront, à te séduire par des présents em- « poisonnés, pour que tu disposes, selon leur a volonté, de ces abbayes que je laisse après Dieu « sous ton gouvernement. Qu'aucune légèreté « d'âme ne t'engage à piller leurs trésors, à les Cl distraire ou à les dissiper. Je te recommande « encore, et cela par-dessus toute chose, de ne c( jamais permettre qu'on t'arrache à la dévotion « du chef de notre religion, savoir, de notre père « saint Benoît ; c'est lui qui , après la mort de ce «qui n'est que chair, te procurera, auprès de a notre commun juge, l'entrée du salut, seul « port tranquille et seul asile assuré '..»

Si Hugues Capet, comme on vient de le voir par cette allocution, avait une foi superstitieuse, son fils Robert porta sur le trône une piété non moins fervente, mais plus éclairée. Ce prince aimait les sciences et les lettres ; il en fit soigneusement recueillir les débris dispersés depuis

' Sismondi.

CHATEAU DE GOMPIÈGNE. 71

Charlemagne et presque anéantis par les guerres civiles de la seconde race. Le bien qu'il fit au clergé, le respect qu'il témoignait aux évéques , les monastères qu'il aimait à bâtir, les abbayes qu'il enrichissait de ses libéralités , ne purent cependant pas le protéger contre les foudres de Rome, et son règne offre l'exemple étrange d'un roi saint, excommunié par l'Église!

Robert, par des motifs politiques, avait épousé Rerthe, fille de Conrad , duc de Bourgogne, qui avait avec lui quelque degré de parenté. Ce fait fut dénoncé à Grégoire V, qui assembla à Rome un concile dont les canons portaient :

a Le roi Robert quittera sa parente Berlhe , qu'il a épousée contre les lois, et il fera une pénitence de sept ans, selon les degrés fixés par l'Église. S'il refuse de la faire , qu'il soit anathème. Le même ordre s'étend aussi a la susdite Berthe.

«( Nous suspendons de la très-^sainte communion Archambaud, archevêque de Tours, qui a consacré ce mariage, tout comme les évêques qui ont assisté et consenti aux noces incestueuses du roi et de Berthe, sa parente, jusqu'à ce qu'ils soient venus satisfaire au sainl-siége apostolique. »

Le pape prescrivit à Robert de répudier la

7^2 BÊSIDENGES ROYilLES.

reine Berlhe; malgré son respect pour le chef de la religion, le roi refusa d'obtempérer à cet ordre: il fut excommunié; et le royaume mis en interdit.

Selon une loi publiée par Pépin dans le concile de Verberie, en 7 55 :

(c Un excommunié ne devait pas entrer dans réglise, ni boire, ni manger avec les autres chrétiens. Sachez, disent les Pères, dont le roi n'est ici que l'organe , qu'aucun ne peut ni boire, ni manger avec lui, ni recevoir ses parents, ni se joindre à lui dans la prière , ni le saluer; et si quelqu'un communique avec lui de plein gré, qu'il sache qu'il est excommunié lui-même. »

Pendant l'interdit, il était défendu de célébrer l'office divin, d'administrer les sacrements aux adultes, d'enterrer les morts en terre sainte; le son des cloches cessait ; on couvrait les tableaux dans les églises; on descendait les statues des saints, on les revêtait de noir, et on les couchait sur la cendre et sur des épines. Tout prenait uii aspect lugubre. 11 parait qu'on n'avait encore rien vu de pareil en France. Le peuple consterné déféra si humblement aux ordres du pape 9 que le roi se vit généralement abandonné

CHATEAU DE COMPlÈGNE. tS

de ses courtisans et de ses domestiques. Il ne luiresta, dit-on, que deux serviteurs, qui faisaient passer par le feu les plats ôtés de dessus sa table, et jetaient la desserte aux chiens '.

Après trois ans de lutte et de deuil, Robert finit par céder; il se sépara de Berlhe, et épousa Constance, fille de Guillaume, comte de Provence. Cette princesse , remarquable par sa beauté, faisait oublier cet avantage par son ar* rogance et la dureté inflexible de son caraclère. Elle mit la douceur et la faiblesse de Robert aux plus rudes épreuves, le contrariant dans tout ce qu'il désirait, s'opposant aux grâces qu'il voulait accorder, poussant l'audace jusqu'à faire massacrer, sous les yeux du roi, Hugues de Beaumont, qu'il avait osé élever, sans la consulter, à la dignité de comte du palais. Son esprit tracassier, vindicatif, dominateur; son amour excessif du pouvoir éclatèrent principalement , lorsqu'en lo 1 7 le roi fit sacrer et reconnaître, de son vivant, Hugues, son fils aine, âgé de douze ans. C'était une mesure de prudence, et Robert crut que tous les grands du royaume en jugeraient ainsi; mais plusieurs d'entre eux lui firent cette observation : a Laissez, prince, laissez croître cet en- « faut, jusqu'à ce qu'il soit devenu homme; ne

' Anquetil.

74 RESIDENCES ROYALES.

c( VOUS pressez pas, comme on le fit autrefois pour fi vous, de Taccabler, dans un âge sifaifole» sous le « poids de la couronne. » Le roi rejeta ce conseil, auquel Constance n'était pas étrangère, et, selon Fusage, dans une assemblée tenue à Compiègne, le 20 juin 1017, ^' ^^ placer la couronne sur la tête de son fils par la main des évéques, l'associant ainsi à la puissance souveraine.

Cette cérémonie fut marquée par une sainte exhortation de Robert à son fils, et par un vol dont les circonstances attestèrent la clémence et la bonté du monarque. Voici comme Helgaudles raconte dans la vie du roi Robert :

« On était au jour de la Pentecôte : Robert, ce père et roi glorieux, voulut s'associer comme roi, Hugues, son fils. Ce bon jeune homme était d'une grande probité, accueillait et aimait tout le monde, ne méprisait personne, et fut toujours chéri et aimé de tous. Robert, se réjouissant de son fils, lui fit cette exhortation : « Vois, mon « fils; souviens-toi toujours de Dieu qui t'associe ff aujourd'hui à la couronne, et plais*toi toujours « dans les chemins de l'équité et de la vertu. Je « prie le Seigneur de permettre que je voie cela, a et qu'il m'accorde de te voir faire sa volonté , « que trouvent toujours ceux qui la cherchent. »

« Pendant ces fêtes solennelles, un certain clerc

CHATEAU DE COMPlfeCNi:. ']5

médita dans son méchant cœur de mauvaises choses, et se dépécha de les accomplir. Le roi, cet homme de Dieu, avait dans ses trésors une figure de cerf faite en argent très-pur. 11 avait reçu ce présent de Richard, duc des Normands; mais ce prince, doux dans ses discours, doux dans ses pensées, voulait l'offrir au Dieu tout* puissant. Un vase de corne, où Ton portait le vin pour célébrer le saint sacrifice, était joint à cet ornement ; ce scélérat et méchant clerc les regarda, les prit et les enfonça dans ses bottines. Mais il ne put trouver à qui les vendre, ni comment il pourrait détruire la figure du cerf. Tandis que Robert conversait dans l'oratoire de la tour de CharleS'le-Chaui^e avec quelqu'un qui lui était très-familier, le voleur y vint, s'agenouilla devant l'autel, y répandit d'inutiles prières, poussa de longs soupirs , plaça ce qu'il avait volé, ainsi que la coupe, sous la nappe de l'aulel; et le malheureux s'en alla sans savoir quels yeux avaient été fixés sur lui. Le roi interrompit sa conversation, s'approcha doucement de l'autel avec son ami, et reprenant ses effets, les remit gaiement à un serviteur, et défendit à son compagnon, tant que cet homme vivrait, de faire connaître son nom, ou de lui causer quelque honte. f>

Le même prince donna à la ville de Compiè-

gne deux autres exemples de son indulgente bonté. C'était pendant les fêtes de Pâques : on amena devant lui douze conspirateurs , accusés d'avoir voulu troubler la paix du royaume. Il les fit garder dans son Palais, et commanda qu'après les avoir bien traités, on les fit communier. Malgré les observations de plusieurs seigneurs de sa cour, qui n'avaient point paru approuver cet excès de clémence et de dévotion, il renvoya les coupables dans leur pays, disant : « qu'il ne ce fallait pas condamner ceux qui étaient munis a de la chair et du breuvage célestes '. »

Une autre fois, un voleur ayant coupé la moitié de la frange du manteau du roi : « Va-t'en , « lui dit Robert en se retournant; contente-toi de a ce que tu as pris; un autre aura peut-être be- « soin du reste. »

Tant de douceur, tant de bonhomie ne trouvait point grâce devant la reine Constance qui, non contente de tourmenter son mari, chercha, à force de caresses et de perfidie, à susciter l'iiérilier du trône contre son père. La mort déjoua ce sinistre projet. Hugues mourut le 1 7 septembre J025, à Compiègne.

« Il n'est pas de paroles capables d'exprimer

' Velly.

quel fut le deuil général^ dit Raoul Glaber, liislorien du temps : je fis moi-même, à la demande des frères, les ïambes suivants sur sa mort :

Hugues comptait à peine dix-huit hivers , Et déjà il était la lumière des nations et le plus grand des rois.

Il faisait toute la force, toute la joie des Français^

Et la Gaule tout entière lui devait le bonheur et la paix.

L'Italie implorait à genoux la grâce de voir

Ce nouveau César lui dicter des lois en souverain.

Mais j hélas ! ô le plus beau des princes ,

Hélas ! notre âge ne méritait pas une telle félicité !

Déjà la Vierge sur les pas du Lion atteignait le Soleil , Quand une pâleur mortelle décolora tes membres. Dix jours se passent, suivis de sept autres journées , Et la renommée porte aux oreilles de ton père la nouvelle de ta mort.

Grand Dieu , souverain arbitre du monde , Il ne vous reste plus qu'à choisir aux Français un roi

qui sache veiller à leur sûreté , Et puisse repousser les attaques de ses fiers ennemis. Veuillez aussi accorder au prince que nous pleurons un repos éternel. »

Hugues fut enseveli à Compiègne, dans la même église où il avait été couronné, celle de Saint-Corneille. On plaça la statue de ce jeune

prince au haut du chœur. 11 était représenté tenant un sceptre en main; mais son manteau était tout ouvert, afin de faire comprendre qu'il n'avait régné qu'avec son père.

Un auteur, dont le nom n'est pas parvenu jusqu'à nous, avait composé son épitaphe :

Du roy Robert très-puissant et notable Fut Hugue second fils aîné affable , En vertus et mœurs jadis florissant, Fut roy de France couronné triomphant Vivant son père , qui ainsi l'ordonna : Mais peu de temps en France il régna.

L'an mil vingt-cinq finit sa vie A Compiègne , ville jolie.

Son corps rendu fut à Nostre-Dame.

Chacun de vous prie Dieu pour son âme '.

Fidèle à son système de prudence, Robert fit couronner son second fils Henri, et l'associa à la

' « La reyne Constance, qui n'aimoit pas moins Compiègne que faisoit son époux, regrettant fort ce fils très-accomply, et qui desja s'étoit conquis le surnom de Grand , ainsi que son bisayeul , elle donna de sa dot, qu'elle avoit auprès de cette ville , à l'église de Saint-Corneille, pour le salut des âmes du roy Robert, son époux, d'elle, et particulièrement de Hugue, leur fils, qui y avoit esté couronné roy, et depuis enterré de leur vivant. Fro salute animarum nostrarum , etfilii nostri Hugonùjam regnisolio antequam decederet sublimati ;et proh dolor! no s tris diebus inihi sepulti, »

CHATEA.U DE COMPIfiGNË . 79

couronne, malgré la résistance de la reine, fidèle aussi à son système de contrariétés et de persécutions. Le roi, abreuvé de chagrins domestiques, ne trouva le repos que dans la tombe, où il descendit à l'âge de soixante ans, le 20 juillet io3i. Il fut vengé par la douleur publique, et son plus bel éloge fut dans les larmes de la foule qui suivait ses funérailles, en s'écriant : « Nous avons a perdu notre père! »

Robert, nous dit le moine auteur de la chronique de Saint-Bertin , était'très-pieux, prudent, lettré, et suffisamment philosophe, mais surtout excellent musicien. Il composa, entre autres, la prose du Saint-Esprit qui commence par ces mots : Adsit nobis gratia. Sa femme Constance, le voyant toujours occupé de ces travaux , lui demanda de faire aussi quelque chose à son intention. Il écrivit alors le rhythme O constaniia martyrum. La reine ne soupçonnant pas la malice du roi , le remercia , comme d'un tendre hommage, de ce morceau qu'elle crut avoir été composé en son honneur !

Le règne de Henri F"", fils et successeur de Robert, offrit un caractère particulier : il vit naître la chevalerie, qui eut sur les mœurs nationales une si brillante et si douce influence. Tourmenté, comme le roi son père, par l'infatigable Constance qui voulait faire passer la cou-

8o RÉSIDENCES ROYALES.

ronne à Robert, son plus jeuoe fils; obligé de défendre ses droits à la pointe de Tépée; veuf des deux premières femmes qu il avait épousées; désolé de voir la France en proie à une famine si horrible, que plus d'une fois on fut obligé de manger de la chair humaine, ce monarque qui , au dire de Guillaume de Jumiéges, fut a très-militaire, d'une grande valeur et d'une grande piété, » n'apparut qu'un jour à Compiègne; ce fut pour étendre et fixer la juridiction des abbés de Saint-Corneille, dont l'ambition était insatiable.

Il institua pour l'abbaye un prévôt, lui donna un sceau grand et petit, un bailli, des greffiers et des sergents. Elle eut bientôt des privilèges qui n'appartenaient qu'aux hauts justiciers. Ainsi personne dans la ville ne pouvait bâtir tour et maison forte sans son exprès consentement. Elle eut elle-même tours, sentinelles, créneaux, prison, auditoire, fourches patibulaires, foires, marchés, droits de rouage, forage sur les vins, travers et péage par les ponts et rivière d'Oise, attenant aux murs de Compiègne; elle eut aussi ses juges, ses crieurs, ses droits d'inventaire, de décrets, d'héritage et de tutelle.

Philippe r% qui aimait le séjour de Compiègne, et qui avait de la vénération pour l'église bâtie par Charles-le-Chauve, dépassa la généro-

CHATEAU D£ COHPIÈGNE. 8l

site et la faiblesse de ses prédécesseurs. En 109a; il plaça sous Tautorité de Saint-Corneille, les églises de Saint-Germain ' et de Saint-Ctément. L'année suivante, il assista avec tous les évéques du royaume à la translatipn du Saint Suaire, dans la magnifique châsse d'or, présent de Mathilde, reine d'AngIelen*e^. Indépendamment de cette châsse d'or, le trésor de Saint-Corneille renfermait un grand nombre d'objets précieux : la croix d'or de Charlemagne , cinquante-deux reliquaires de toutes formes, des statues, des bras d'or ou d'argent, des boites, des vases, des \aisseaux garnis de pierreries, des plats d'argent, des cristaux, des médailles, des couronnes, une main de justice qui était portée, dans les

' Saint-GeiTnain, paroisse ex trà-mnros de Compiègïie. Elle fat dévastée et détruite pendant le siège de Compiègne , en 1430, et réédifiée telle qu'elle existe aujourd'hui.

* Dans une charte , Philippe I*' dit : « 11 nous a plu de mettre dans une châsse d'or, enrichie de pierres précieuses , donnée à cette église par la reine d'Angleterra, les reliques de Notre-Sauveur. Nous avons vu ce linge dans lequel le corps de Notre-Seigneur a reposé, et que nous nommons Suaire^ selon le saint évangéliste ; lequel a été tiré du vase d'ivoire. » Entre lés personnes du premier rang qui accompagnaient le roi Philippe I** à la cérémonie du Saint Suaire , on remarquait le bienheureux Simon, comte de Crépy. (D. Langellé , Histoire du Saint Suaire y 1684O

82 RËSIDEfTCKS ROYA.LES.

grandes solennités, par deux appariteurs vêtus d'une casaque à Fantique de velours bleu aux armes de l'abbaye; un cor très-ancien, dont on prétend que saint Corneille se servait pour convoquer les Hdèles, avant l'invention des cloches; une statue de la Vierge, et divers manuscrits, parmi lesq^uels on remarquait un vieux missel des abbés de Saint-Corneille'.

Philippe faisait-il ces libéralités aux églises par un sentiment de piété sincère? Comme ses prédécesseurs, subissait-il la suprématie du clergé, ou n'avait-il que le désir de se faire relever de l'excommunication prononcée contre lui , pour s'être séparé de Berthe, son épouse, qu'il avait remplacée par Berlrade qu'il aimait? Les idées religieuses étaient dans toute leur ferveur, et la première croisade, que prêcha Pierre l'Ermite, avec l'autorisation d'Urbain 11 , dans le concile de Clermont, accrut encore leur empire. Toutefois il se trouva des hommes qui osèrent émettre quelques principes schismatiques : ainsi, tandis que Fulbert, évêque de Chartres, avait posé comme un dogme fondamental de la foi catholique, la présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ dans l'eucharistie, un archidiacre d'Angers, nommé Déranger^ homme de savoir,

' M. Lambert, Compiègne historique et monumental.

CHATEAU DE COMPIÈGIVE. 83

enseignait que la transsubstantiation devait être regardée comme une innovation contraire à l'ancienne doctrine de TÉglise; ainsi, un notable habitant de Compiègne» Roscelin, avait proclame a que les trois personnes divines étaient trois choses séparées comme trois anges, ou, s'il avait osé le dire, comme trois dieux. » Les évéques se réunirent en 109a dans cette ville, pour juger cette hérésie; et Roscelin^ qui craignait, comme il le déclara plus tard, d'être assommé par le peuple, abjura son erreur devant ce concile *.

Philippe crut pouvoir se faire pardonner la sienne, c'est-à-dire, sa passion pour Bertrade, en mêlant aux devoirs du trône, des habitudes superstitieuses ; on le vit à Melun revêtir les habits de moine bénédictin dans les derniers moments de sa vie, et refuser de se faire enterrer à Saint-Denis, se regardant comme indigne de reposer dans le lieu consacré à la sépulture des rois *.

<c Je sais bien, dit-il aux grands et à ses amis « qui l'entouraient, que la sépulture des rois franu çais est à Saint-Denis ; mais je me sens un trop « grand pécheur pour oser faire mettre mon

' Expilly.

• Il fut enterré dans l'église de Saint-Benoît-sur- Loire.

a corps auprès de celui d'un si grand martyr. Je « crains bien fort que mes péchés n'exigent que a je sois livré au diable; et qu'il ne m'arrive ce *cc que rÉcriture rapporte, qui est arrivé autrefois a a Charles Martel. Cependant je chéris saint Bef. noit; je supplie humblement ce père pieux des a moines de me protéger, et je désire être ena seveli dans son église sur la Loire ; car il est « clément et bénin , et il reçoit favorablement ce tous les pécheurs qui désirent corriger leur vie, a et qui cherchent à se réconcilier à Dieu, en se « soumettant à la règle de sa discipline '. »

C'est dans ces sentiments de repentir et de superstition, que Philippe mourut le 29 juillet 1 1 08, laissant le sceptre aux mains de son fils Louis-le- Gros.

Ce prince aimait beaucoup le séjour de Compiègne. Suger dit que c'était sa ville de prédilection ; en effet , Louis le témoigne dans une charte datée de Saint-Corneille'. Cependant, il

' Orderic Vital.

* f Ludovicus propitiatione divipâ Franeorum rex , quoniam praedecessoribus nostris Francorum regibus sedem suam, villam scilicet Compendium ob dîgnitatem sanctuarii, ususque sui multiplicitatem, quoniam amoris privilégie charam fuisse

crut devoir supprimer la fabrication de la monnaie établie dans cette \ille par le roi Dagobert, afin d'augmenter et de ceiitraliser la fabrication de la monnaie à Paris. C'est le Palais de Compiègne qu'il offrit pour résidence au pape Innocent II, lorsqu'après la mort d'Honorius, ce pontife , forcé de quitter Rome dont la population s'était déclarée pour son compétiteur Anaclet II , vint demander un asile au roi de France, et à saint fiernard son éloquente protection ^

Lorsque Louis-le-6ros par sa libérale fermeté créa les communes et leurs franchises , la ville de Compiègne fut une des premières dotée de ce titre. L'an ii37, fatigué des nombreux combats qu'il avait livrés . sinon tous avec bonheur, du moins avec vaillance , ce monarque , que l'on peut considérer comme le créateur du tiers état, termina sa vie laborieuse et honorée. La reine Adélaïde de Savoie, se rappelant l'amour de son mari pour Compiègne, voulut y passer le temps de son veui^age. Louis VII , son fils , pour favoriser son désir, lui donna ce domaine à titre de douaire.

cognovimus : ideo nos quoque consideratione simili eam disposuimus diligendam. »

' Suger.

86 BÉSIBENCES ROYALES.

Cette princesse, dans la pensée de reculer les limites de la ville, s'était fait construire, au delà de réglise de Saint-Germain, une habitation qui porta d'abord le nom de Neu-Ville , comme l'atteste un diplôme de la reine Adélaïde, daté peu de temps avant sa mort. Cette villa^ agran* die par les rois, devint pour eux un repos de chasse ; plus tard , elle prit le nom de Royal- Lieu y lorsqu'en i3o3, PhilippCrle-Bel y fit bâtir une église, à laquelle il attacha vingt prêtres de l'ordre du Val des Ecoliers , qu'il choisit en i3o8 pour ses chapelains'. La reine Adélaïde avait fait, en i iSsi, l'acquisition de l'ancienne villa de Cuise; elle v fonda un couvent de- leligieuses, sous le nom de Saint-Jean-au-Bois, et lorsqu'elle mourut, elle recommanda cette fondation à la pieuse sollicitude de Louis VII ^ son fils. Ce prince, fidèle aux dernières volontés de sa mère, prit sous sa protection cette communauté , et lui accorda , par une charte de 1 155, la dime du pain et du vin qui se consommaient pendant son séjour aux Palais de Compiègne, de Verberie et de Béthizy. Mais, en i634, les religieuses de Sain t-Jean-au -Bois, effrayées de

* Cette abbaye, située à gauche de la route de Paris, pi^sque à rentrée de Compiègne , a fait place- à une maison de campagne.

se trouver dan^ les solitudes de la foret de Cuise , obtinrent de Louis XIII la permission de changer de résidence avec les religieux de Royal*Lieu.

Louis*le-Gros avait dit à* son fils, au lit de mort : « Souvenez-vous que la royauté est une « charge dont vous rendrez un compte rigou- <r reux à celui qui seul dispose des sceptres et «des couronnes. » Il ne pensait pas qu'un des premiers actes de Louis-le-Jeune serait un attentat aux droits de l'humanité , et par conséquent une offense à Dieu. Nous voulons parler de l'incendie de l'église de Vitry , où le feu , allumé par son ordre, dans un moment de colère contre le comte de Champagne, fit périr quatre mille malheureux qui s'y étaient réfugiés. Revenu à lui-même , le roi pleura sur cet acte de cruauté, et saint Bernard qui épiait ses larmes, crut avec raison le moment du remords favorable à une seconde croisade. Louis la dirigea en personne; et après une expédition où il fit éclater plus de courage que de prudence, tandis que sa femme Éléonore faisait preuve, à Antioche, de plus de faiblesse que de fidélité, il revint en France, où, grâce à la sage habileté de Suger, il trouva son royaume tranquille et prospère. 11 visita à cette époque la ville de Compiègne , lui confirma ses droits municipaux,, et lui accorda

la justice civile et criminelle dans Tintërieur des murs et dans la banlieue '. Comme ses prédécesseurs, il dota l'insatiable abbaye de Saint-Corneille de nouveaux privilèges; il obtint du pape Alexandre III une bulle qui conférait à cette abbaye tout pouvoir sur Thôpital , sur les églises Saint-Clément, Saint-Germain, Saint-Pierre, enfin sur toutes les autres chapelles de la ville et sur les léproseries. Mais il ne tarda pas à se repentir de tant de prodigalités.

Pendant un séjour qu'il fit à Compiègne, du mois d'août au moisde novembre 1179, le roi fut obligé de sévircontreces mêmes chanoines, qu'à l'exemple de ses prédécesseurs il venait de combler de biens et de puissance. Tel était le scandale de leurs mœurs et de leur conduite, que Louis VII, après avoir obtenu l'approbation du pape Eugène III, se vit obligé de supprimer cette communauté et de la remplacer par des bénédictins. Les chanoines de Saint -Corneille, au lieu d'obéir au roi, et soutenus en cela parleur abbé, frère de Louis-le-Jeune, opposèrent une

' Par la charte de commune , Louis VU accorda aux hommes de Compiègne ses mines de Compiègne , sous une redevance de trente muids de froment de Paris y et la nouvelle ville sous la redevance de ^dngt muids d'avoine et de trois cent vingt chapons, de plus les foits et la prévôté royale de Compiègne. [Mss, Decamps,Biblîoth. royale.)

CHATEAU DE COMPlÈGNE. 89

vive résistance. Le roi , forcé de se rendre luimême à l'abbaye, s'y présenta avec une suite imposante ; l'abbé, furieux, n'attendit pas la fin de la lecture de l'édit, il se retira avec son saint étatmajor, et Louis VII installa les moines nouveaux. Mais à peine le roi était-il parti, que l'église fut envahie par les chanoines de Saint-Corneille, et des soldats à leurs gages mirent le poignard sur la gorge des malheureux bénédictins. Ornements, argenterie, livres saints, vases sacrés, tout fut au pillage. C'était , sous une forme plus dramatique et plus sérieuse, le célèbre combat du Lutrin; et tel était le fiel qui était entré dans Vâme des chanoines expulsés , qu'ils revinrent pendant la nuit pour tâcher deVemparer du Saint Suaire. Mais, pour défendre cette précieuse relique, les bénédictins firent un appel au peuple, qui repoussa victorieusement les champions de Saint-Corneille.

A cette époque, Louiis-le-Jeune, selon l'usage suivi dans sa famille, conduisit, pour le fait*e couronner à Reims, son fils aine, Philippe-Auguste, alors âgé de treize ans. Il arriva à ce jeune prince, dans la foret de Compiègne, une aventure racontée avec tous ses détails par les anciens historiens :

« Aux approches de la fête de la très-sainte

90 RÉSIDKJNGES ROYALES.

Vierge Marie, le roi très-chrétien (Louis VU) vint à Karlopolis avec son fils bien-aimé. Mais Dieu voulait que tout se passât autrement que Louis ne Pavait espërë ; en effet, pendant le séjour qu'il fit en cette ville, fillusfre Philippe , selon le témoignage d'un grand nombre de personnes dont nous tenons ce fait, obtint de son père de chasser dans le bois avec les veneurs du roi. A peine y était-il entré, qu'un sanglier se présenta. A cette vue, les veneurs lâchent les chiens et se mettent à la poursuite de la béte, à travers les détours de la forêt et de cette vaste solitude, donnent du cor, et se dispersent dans les différentes battues du bois.

(c Cependant Philippe, monté sur un cheval plein de feu, fut emporté loin des autres, et longtemps il poursuivit seul le sanglier avec la plus grande vitesse, par un sentier écarté. Enfin, au déclin du jour, il jeta les yeux derrière lui, et s'aperçut qu'il n'avait plus de veneurs à sa suite. Se voyant donc resté seul dans cette vaste étendue de forêts, il commença à concevoir de justes craintes. Il erra quelque temps au gré de son cheval. Enfin ses alarmes croissaietlt : il avait beau porter partout les yeux , il ne voyait personne; il se mit donc à pousser des gémissements et des soupirs; et imprimant sur son front le signe de la sainVe croix, il se reconi-

CHATEMJ DE COMPlÈGWE. Qi

iiiauda très-dévoteoiept à Dieu , à la bienheureuse Vierge Marie , et au. bienheureux Denis, patron et défenseur des rois de France. Â la fin de sa prière, il regarda à droite, et tout^-coup il vit près de lui un paysan qui soufflait sur des charbons ardents. Sa taille était haute, son as* pect horrible , son visage hideux et noirci par le charbon ; il tenait une grande hache sur son cou. D'abord, à cette vue, Philippe, trembla comme un enfant; mais bientôt sa grande âme surmonta ses premières frayeurs. Il s'approcha de cet homme et le salua avec bienveillance : oc Dieu te gart ; où vas-tu à cette hei^re, enfant? « lui dit-il d'une voix forte. — Sire, je suis un (c gentilhomme qui viens de chasser en la forêt; a j'y ai tous mes compagnons perdus qui me dot- « vent garder. Pour ce , sire , je vous prie et re* a quiers de me conduire pu la ville; vous y aurez « bon bénéfice. — Soit fait ainsi que tu le dis, « enfant, répondit le vilain ; » et, remettant sa hache sur son épaule, il le conduisit tout tremblant jusqu'à Compiègne '. »

Lorsque ce jeune prince monta sur le trône, il eut à disputer à Philippe de Flandre , naéconlenl d'avoir perdu la régence, le comté de Ver*

* Rigord, Guillaume le Breton, D. BriaK

mandois. Il convoqua les grands du royaume dans le Palais de Couipiègne; et, sûr de leur adhésion, il leva une armée formidable. « Tous « ces seigneurs, dit Philippe de Flandre, n'ont «produit que du vent; ils n'ont ourdi que des « toiles d'araignées ; je jure par la force de mon «( bras que je me défendrai envers et contre tous^ tt et que je planterai ma bannière sur le petit pont « de Paris.» Il n'eut à faire preuve que de sa jac-

tance : on négocia; le comte de Flandre garda le Vermandois; le roi retint Péronne et Saint- Quentin.

A son retour de la croisade, Philippe-Auguste, qui était devenu veuf de la reine Isabelle, n'avait encore que vingt-cinq ans ; il songea à se remarier. Dans le but sans doute d'éviter ces liens de parenté dont TÉglise était trop souvent portée à tirer parti contre les souverains, il pensa à Ingerburge, fille du roi de Danemark, dont l'évéque de Hambourg lui avait vanté « les beaux «cheveux, les mains éclatantes de blancheur, <c les bonnes grâces et les bonnes mœurs. » Etienne, évêque de Noyon, les comtes.de Nevers et de Montmorency, furent chargés de se rendre à la cour de Danemark, pour demander la main de la princesse. Canut, son frère, stipula les conditions du mariage , et Ingerburge partit pour venir trouver son royal époux. Philippe-

CHATEAU DE COMPIÈGIVE. ^3

Auguste alla au-devant d'elle jusqu'à Amiens* Quelle fut sa surprise , lorsque, au lieu de cette belle pripcesse dont on lui avait fait un portrait si flatteur, il aperçut une femme rousse, sans grâce, sans physionomie , gauche de manières, ne sachant s'exprimer ni en français ni même en langue romane! Comme il dut maudire l'évé^ que de Hambourg! Toutefois, il était engagé par ses ambassadeurs; il se résigna à la célébration du mariage. Mais tel était le dégoût que lui inspirait Ingerburge, qu'après la cérémonie religieuse, il s'enfuit pour ne plus la revoir. Humiliée de n'être que reine in partibus^ la jRlle de Waldemar éclata en reproches et en lamentations; Philippe la fit enfermer dans une tour, et l'archevêque de Reims, dans un concile coni^oqué à Compiègne, en présence des évêques du royaume, prononça la nullité du mariage. La reine en appela au saint-siége, qui envoya en France deux légats pour examiner la validité du divorce. « C'étaient, disent les chroniques, deux chiens muets qui craignaient pour leur peau , et n'osèrent aboyer. »

Philippe-Auguste offrit sa main et sa couronne à Agnès de Méranie, qui devait payer par l'exil et les larmes la tendresse du roi et quelques jours d'éclat et de bonheur. Agnès était d'une beauté ravissante : de blonds cheveux descendaient sur

ses épaules; le moine de Saint-Denis loue beaucoup son petit pied et sa main d'une blancheur éclatante. Lorsqu'elle parut à Compiègne, montée sur sa haquenée, les joutes furent suspendues; tous les yeux se portèrent vers elle, et un murmure approbateur éclata subitement parmi la foule; plusieurs jeunes chevaliers, les fils des comtes de Nevers et de Montreuil, disaient entre eux : « Qu'il est heureux, notre sire, d'avoir une <K telle dame! nous prendrions volontiers ses « couleurs. » Le roi s'approcha de la fiancée, qui baissa son voile et vint se reposer sous une tente qu'on lui avait destinée ; le lendemain , on célébra le mariage ' .

Rome ne permit pas que cette union fût heureuse; et peu de temps après, Agnès, contrainte de quitter le palais de Philippe*Auguste, s'écriait au milieu de ses regrets :

a £t pai'ce que mon cœur est resté pur toujours , Je me vois arrachée à mes chastes amours. Je m*en vais , sous le poids de la haine publique , Emportant Tanathème et le nom d'impudique , Loin de mes deux enfants, et loin de mon mari , Traîner dans mon exil un veuvage flétri !

Votre France ! il sied bien que je m*en mette en peine , Quand elle n'a rien fait pour défendre sa reine!

* CapeBgue.

CHATEAU DE COMPlÈGNE. gS

Palais où je croyais pouvoir finir mes jours s Je te quitte^ palais , qui gardes mes amours l C'est donc fini ! Pour croître encore mon supplice. De tout ce que je perds je sens mieux le délice. Je n'en ai pas jadis assez bien profité : Je m'abandonnais trop à ma sécurité.

Ah ! quand je serai loin , de souvenirs avide J'envîrai même un jour cet adieu si rapide. Adieu, palais, adieu, mon paradis! défens De ce qui leur nuirait Philippe et mes enfants ! Adieu ! La cour des rois chez toi va repai*aître ; Philippe y trouvera d'aub-es amours peut-être ; Philippe m'oublîra ; mais je l'ignorerai ; Avant de le savoir , je crois que je mouirai '.

La cour plénière, où Agnès de Méranie avait apparu pour la première fois, avait pour objet rhommage que Baudouin , comte de Flandre, venait rendre à Philippe-Auguste, en présence de Guillaume, archevêque de Reims, premier ministre du roi ; de Marie, comtesse de Champagne, et d'un grand nombre de seigneurs français. L'époque de cette cérémonie fut marquée par une série d'orages prodigieux dont les contemporains nous ont conservé le tableau ;

« L'année 1 194? dans le Beauvoisis, entre Clermont et Compiègne,tombèrent des pluies accom-

' Agnès de Méranie. — M. Ponsard.

pagnées de tonnerres, de foudres et de tempêtes, telles qu'on n'en trouve point de comparables dans l'histoire la plus reculée. Des pierres de la grosseur d'un œuf, de forme triangulaire ou carrée, tombèrent du ciel avec la pluie, et détruisirent complètement tous les vergers, les vignes et les moissons. Des villages furent aussi réduits en cendres par la foudre ou par l'incendie. On vit souvent, au milieu de ces orages, des corbeaux voler dans les airs de tous côtés, portant dans leur bec des charbons ardents dont ils em-^ brasaient les maisons * / »

Baudouin ne garda pas longtemps la foi jurée. Pressé par les Flamands qui préféraient l'alliance de Richard , roi d'Angleterre, à celle de Philippe-Auguste dont ils redoutaient l'humeur envahissante, il fit appel à la noblesse de Hainaut et de Flandre, et, tombant à l'improviste sur la Picardie , il s'empara de plusieurs villes, en ravagea d'autres, n'épargna ni Compiègne ^,

' Rigord.

* On lit ces vers dans la Chronique métrique de Guillaume Guiart :

Tant li monstr», tant 1i sermone Que li roys ses oz en renvoie , Le Flamand se remet en voie , Qui pense qne c'est couardie.

CHATEAU DE COMPIEGNE. 9-7

ni Amiens^ et rentra à Gand, trop fier d'une campagne où il n'avait pas rencontré d'adversaire devant lui.

Philippe-Auguste était à la fois guerrier et administrateur. Il ne se borna pas à fortifier", à éclairer, à embellir Paris : Compiègne aussi attira sa royale sollicitude. La population de la ville s'était accrue; et, depuis les nouvelles fortifications, l'église paroissiale de Saint-Germain se trouvait hors des murs. Philippe fonda, dans la nouvelle ville, les deux églises de Saint-Antoine ' et de Saint-Jacques, qui sont encore debout. La première, d'une architecture remarquable^ porte les traces des ravages du temps et de la dévastation révolutionnaire; elle appelle l'attention réparatrice du gouvernement *.

Lui et ses genz vers Piquardie y Entre Compiègne et Amiuois , Gastent tout ce Biau-Yoisinois ; Chastiaus versent et villes bruslent; Enfants braient et villains uUent.

' « La guerre ayant forcé les bourgeois de se i*etirer dans Tenclos de Saint-Corneille, qu'on appelle la Clôture de Chariemagne^ qui était alors bien fortifiée , on y bâtit une nouvelle ville, et Tabbé Richard obtint, en 1 199 , l'érection des deux paroisses de Saint-Jacques et de Saint-Antoine, sur lesquelles l'abbaye se conserva les mêmes droits qu'elle avait sur celle de Saint-Germaiîi, paroisse de l'ancienne ville. »

' Le chœur de cette église a été construit à la fin du qUa-

Philippe-Auguste avait foi dans le soleil de Compiègne : il fit planter des vignes sur les coteaux qui couronnent les bords de l'Oise. Dans un compte général des dépenses du roi, rendu en iio'k^ on porte 29 livres lo ^oms pour la façon des vignes de Compiègne et de Ri^ecourt\ Ce prince fut moins heureux que François V^ à Fontainebleau, car le raisin de Compiègne, comme son vin , a toujours gardé un prudent incognito.

Foulques de Neuilly, qui avait contribué à faire entreprendre la troisième croisade, imagina d'en provoquer une quatrième; mais Philippe- Auguste , qui n'avait pas toujours eu à se féliciter de son expédition avec Richard-Cœur-de- Lion, refusa de se mettre à la tête de cette sainte campagne. Ce refus ne découragea point les principaux chefs de la croisade : ils se réunirent à Compiègne , et donnèrent le commandement de l'expédition à Thibaut, comte de Champagne. On décida, dans la même assemblée, que l'armée des croisés se rendrait par mer en Orient; d'après cette résolution, six députés furent envoyés à Venise, afin d'obtenir de la république les vais-

torzième siècle, par les soins du célèbre Pierre Dailly, né à Compiègne , archevêque de Cambrai , et devenu cardinal.

' VUlage près Compiègne, vis-à-vis la Croix-Saint -Ouen.

GHATEAl] DE GOMPIÈGNE. 99

seaux nécessaires pour le transport des hommes et des chevaux.

Le roi était resté dans sqs états pour les défendre contre l'irruption des partisans de Ferrand/comte de Flandre, qui s'étaient répandus sur les bords de la Loire. A la tête d'une nombreuse armée, il vint mettre le siège devant Chinon , dont il emporta le château après quelques jours d'une vigoureuse résistance, et fit plusieurs prisonniers de marque qui furent conduits à Compiègne et enfermés dans la tour du Palais de Charles-le-Chauve, sur les bords de l'Oise.

Ces escarmouches n'étaient que le prélude de la guerre plus sérieuse que faisait présager la ligue formée contre Philippe-Auguste. Mais avant de partir pour les combats , le roi voulut créer chevaliers son fils Louis, ainsi que Robert et Pierre de Dreux. « L'an du Seigneur 1209, Louis, fils aîné du roi Philippe, fut par la main de son père revêtu de l'écharpe de chevalier. Il y avait une si belle réunion des grands du royaume, une telle multitude d'hommes et une si excessive abondance de vivres et de dons, qu'on n'a point lu nulle part qu'il y en eût eu de semblables jusqu'à ce jour'. »

' Duchesne , Histoire de la Maison de Chdtillon.

lOO RESIDENCES ROYALES.

Ce fut dans cette même cour plénière qu'Eudes, duc de Bourgogne ; Henri , comte de Nevers; Siméon de Mont fort, comte de Leicester, et Gamaches de Châtillon, comte de Saint-Pol, se croisèrent contre Raymond , comte de Toulouse, accusé d'avoir fait assassiner le légat du pape.

La ligue était formidable : Jean-sans*Terre et Othon en étaient les chefs; ils avaient pour auxiliaires Ferrand, comte de Flandre , et Renaud, comte de Boulogne. Les confédérés, dans une assemblée tenue à Valenciennes , s'étaient déjà partagé la France : Ferrand devait avoir l'Ile-de- France et Paris; Renaud, le Vermandois; le roi d'Angleterre, les pays d'outre-Loire; l'empereur, tout le reste du royaume. Othon amena une armée de i5o,ooo combattants, tandis quePhilippe-Augusle n'avait pu rassembler que 5o,ooo hommes.

Les deux armées se rencontrèrent au mois de juillet 12 1 4? près du pont de Bouvines; là était l'église de Saint-Pierre : le roi y entra et y fit une courte prière. Quelques historiens ajoutent à ce fait une action théâtrale : « Étant remonté à cheval au milieu de ses grands officiers, disent-ils, le roi alla droit à l'autel de campagne qui avait servi à la célébration des saints mystères (c'était un dimanche), déposa son casque, surmonté

d'une couronne, sur la table de cet autel, et dit : « Compagnons , voici ma couronne : si vous <c connaissez quelqu'un parmi vous plus digne « que moi de la porter, qu'il la mette sur sa tête, <c qu'il nous conduise au combat; je jure de lui « obéir et d'être le premier à le suivre. » Ceux qui l'entourent s'écrient : «Que Philippe soit toujours « notre roi ! »L'éIan se communique à toute l'armée qui fait retentir l'air de ses acclamations; tous, par un mouvement spontané^ tombent à genoux et demandent sa bénédiction, qu'il leur donne avec attendrissement '. »

Prête au combat, l'armée française était ainsi rangée : la cavalerie d'élite occupait le centre, où la fleur de la noblesse se trouvait réunie auprès du roi; la droite, commandée par Eudes, duc de Bourgogne, se composait de troupes plus légères; et la gauche, formée par les milices de Pontbieu, de Gamaches, des ribauds et quelques corps de gendarmerie du ban, était confiée aux ordres des comtes de Dreux, d'Auxerre, et de Tévêque de Soissons.

' Cette scèae dramatique est acquise à l'histoire et au théâtre, et nous nous en félicitons; mais comment l'admettre sans défiance 9 lorsque Guillaume le Breton, témoin oculaire, historiographe , chapelain et médecin du roi , qui resta derrière lui pendant tout le temps de la bataille, n'en dit pas ua mot?

lOa RESIDENCES ROYALES.

L'étonnement de Tempereur fut grand, quand^ au lieu d'adversaires battant en retraite , il trouva les Français en état de répondre à ses attaques. Othon , placé au centre de son armée, au milieu d'une phalange triangulaire, était suivi de la plus brillante escorte. Il avait à ses côtés un char attelé de quatre chevaux ^ d'où s'élançait un pal qui supportait un aigle doré d'immense envergure, et tenant entre ses serres un dragon subjugué. L'aigle représentait l'Empire, et le dragon, la France. Le comte Ferrand était chargé du commandement de l'aile gauche, et le comte de Boulogne, secondé parSalisbury et Bigot de Clifford, dirigeait l'aile droite. Quoique l'armée impériale fût de beaucoup la plus nombreuse , le front des deux armées occupait une égale étendue, mille quarante pas environ , et l'espace qui les séparait était d'un trait d'arbalète à toute volée. <c Soldats, dit Philippe au moment du « combat, notre espérance est en Dieu; l'empea reur Othon et son armée sont excommuniés a du souverain pontife. »£n parcourant les rangs : a Craindriez-vous , disait-il, de combattre le di- <c manche? Les Machabées, ces enfants chéris de a Dieu , ne firent aucune difliculté de marcher à « l'ennemi le jour du sabbat, et l'Éternel protégea ce leurs armes. »

 une heure et demie, au moment du jour où

CHATEAU DÉ GOMPIÈGNE. Io3

la chaleur était le plus intense, le roi donna le signal du combat. Guillaume le Breton, chapelain, médecin et historiographe du roi de France, accompagné d'un clerc, se tenait à quelques pas derrière lui, et se mit à réciter les psaumes : Benedictus qui doceL.. Exsurgat DeuSy et Domine y lœtahitur rex in virtute tua. Les larmes et les sanglots dont il était suffoqué le forçaient parfois de suspendre ses chants pieux, mais c'était pour reprendre bientôt avec une ferveur nouvelle.

L'action cependant avait commencé sur les trois points principaux , et ces combats avaient des aspects et des résultats différents. Au centre , la cavalerie allemande charge inutilement et à plusieurs reprises la noblesse française, que soutient la milice des communes de Beauvais, de Compiègne , de Ham et de Corbie. Mais l'infanterie ennemie se fait jour jusqu'au roi; ar-» mes de hallebardes à croc, quatre de ces fantassins sont parvenus à blesser Philippe à la gor^e et à le faire tomber de son cheval. Le péril est imminent : Montigny , le porte-étendard , tout en agitant sa bannière pour appeler au secours, pare tous les coups qui sont destinés au roi. Si la lutte se prolonge, c'en est fait de Philippe... Mais on accourt : un gentilhomme nommé Tristan lui présente son cheval, lui fait un rem-^ part de son corps, et tombe percé de coups,

lo4 RKSlDElfCES ROYALES.

quand le salut de son maître est assuré. Le roi de France est sauvé, il rallie tout son monde, et la charge recommence.

L'affaire s'était engagée plus promptement entre l'aile droite des Français et la gauche des Impériaux. Le combat dura sur ce point pendant trois heures avec des succès balancés : la noblesse française fit des prodiges de valeur, et les Flamands se firent tuer avec héroïsme. Mais des pertes continues mettent à découvert le comte Ferrand qui, tombé de cheval pour la seconde fois, et combattant encore un genou en terre^ est enfin obligé de se rendre à Hugues de Mareuil , après s'être conduit comme un héros. On voit que si la victoire était encore incertaine au centre, elle était bien gagnée à l'aile droite des Français. Des ressentiments personnels existaient dans le cœur de Tévéque de Soissons , l'un des chefs de l'aile gauche, contre la nation anglaise, et dans le cœur de Renaud, comte de Boulogne, qui commandait l'aile droite ennemie , contre le roi Philippe- Auguste. Ces ressentiments doublèrent les forces et le courage du prélat, mais ils égarèrent le comte de Boulogne, dont la fausse manœuvre lui valut un échec. En effet , constamment préoccupé de chercher le roi de France , aveuglé par la haine dont il était animé, il abandonna

CHATEAU DE COMPIÈGNE. Io5

son corps d'armée^ se lança au hasard sur les traces de son ancien maitre, et saisi, dit-on , d'une respectueuse crainte en se trouvant face à face avec lui , tourna bride sans oser rien entreprendre.

De son côté, l'évéque de Beauvais^ qui se rappelait encore tout ce qu'il avait souffert pendant sa longue prison en Angleterre, s'écria, en voyant venir Salisbury : « Ha! ba! veci venir Longues- « pée; a donc je veuil nae adrecier à li. » Puis il se précipita à sa rencontre et le renversa d'un coup de lance ^ quelques historiens disent d'un coup de massue^ arme dont se servait le prélat, pour ne pas contrevenir aux canons de l'Église^ disant quL assommer ri était pas la même chose que ré^ pandre du sang : distinction digne des disciples de Lofbla ! La fausse manœuvre de Renaud et la mort de Salisbury concordant avec la prise du comte Ferrand, les chances de la victoire se fixèrent, dès ce moment, du côté des Français >. et l'empereur Othon courut à son tour les dangers les plus grands. Gérard Scrophe, pénétrant jusqu'à lui, le frappe d'un coup d'épée qui porte à faux ; mais Guillaume des Barres le saisit à bras le corps , et tous deux désarçonnés roulent dans la mêlée. Quelques fidèles serviteurs aident Othon à se débarrasser des étreintes de Guillaume des Barres; Bernard d'Ostermale

I06 RESIDEIVCES ROYALES.

lui procure un cheval, le remet en selle; et Philippe -Auguste qui voit l'empereur tourner bride et prendre la fuite j s'écrie avec raison : « Mes amis, voici l'empereur qui s'en va; nous « n'en verrons plus aujourd'hui que le dos. » Il disait vrai : le char de l'empereur, l'aigle d'or et le dragon restèrent entre les mains des Français comme un trophée de cette brillante victoire'. Si nous sommes entrés dans quelques détails sur la bataille de Bouvines , c'est que les habitants de Compiègne se distinguèrent dans cette mémorable journée. « Les communes de Beauvais, de Compiègne, dit Jean de Guyse, pénétrèrent à travers les rangs des chevaliers, et vinrent se placer noblement devant le roi , au com-

' Les sergents d'armes de Philippe-Auguste contribuèrent à la victoire de Bouvines ; et l'on voit à Saint-Denis , dans les caveaux , cette inscription qui rappelle leur dévouement, et le vœu qu'ils firent au moment de la bataille :

INSG&IPTION.

« Les sergens d'armes pour le temps gardoient le dit pont , et vouèrent pour ce Dieu leur donnoit la victoire, ils fonderoient une église en l'honneur de dame sainte Catherine ; et ainsi fut-il. A la prière des sergens d'armes, monsieur saint Loys fonda cette église , et y mit la première pierre : ce fut pour la joie de la victoire qui fut au pont de Bovine, l'an M€C et XIIII. »

mencement de la bataille. » Philippe-Auguste , pour reconnaître le dévouement et le courage des habitants de Compiègne^ donna à leur cité, par lettres patentes de i a 1 8 , des armes qui étaient ce d'argent au lion d'azur, armées et lampassées de gueules, couronnées d'or et chargées de six fleurs de lys de même, avec la devise Régi et regno fidelissima. y> On voit encore aujourd'hui sur la façade de Thôtel de ville quelques traces de ces armes, dont les supports étaienjt un sauvage et une sauvagesse nus. Le temps a fait disparaître les fleurs de lis , mais il a respecté la devise, témoignage glorieux d'une fidélité et d'un patriotisme dont Compiègne a donné des preuves dans tous les siècles.

Les troupes fournies par cette ville dans cette grande bataille firent pour leur propre compte cinq prisonniers de haut parage dont Guillaume le Breton nous a transmis les noms : Raoul de Clifort , frère du comte de Salisbury tué par l'évêque de Beauvais; Robert Danelière, Baudouin de Beauvais, Hugues de Mallers, René de Vismes. Renaud, comte de Boulogne, qui à Bouvines dans la mêlée avait été sur le point de renverser Philippe- Auguste de son cheval, était par un retour de la fortune devenu le captif du roi. Il espéra qu'en donnant sa fille Mahaut à Philippe Hurepel, fils de ce monarque et d'Agnès

lo8 RESIDRirCES ROYALES.

de Méranie, il obtiendrait sa grâce et-sa liberté. Les fiançailles eurent lieu à Compiègne. La Généalogie rimée des comtes de Dammartin fait ainsi parler Renaud à cette occasion :

« Comte de Dammartin, de Boulogne, de Montreuil y

Je ne mourus jamais que je ne visse à l'œil

Mahaud, ma fille, mariée à mon veuil.

Comte fu de Yarenne, et aussi fu d'Aumale.

Je n'eus que cette fille , et n'eus point d'hoir masle ;

Mais Dieu-Donné Philippe à ma fille donna

Son fils nommé Philippe, et tout me perdonna.

Cela m'avint l'an mil deux cens et quatorze ;

La chronique en fait foy, et n'y met point de gloze. »

Vain espoir! Loin de lui pardonner, Philippe- Auguste et Louis YIII, son successeur, retinrent dans les fers l'infortuné comte de Boulogne qui mourut de chagrin , en 1^27, dans les prisons de Pérou ne.

Sous le règne de Louis VIII, il se tint à Compiègne une assemblée pour interroger et juger le faux Baudouin^ comte de Flandre. On se rappelle que le véritable avait prêté foi et hommage à Compiègne entre les mains de Philippe-Auguste, le jour même où Agnès de Méranie apparaissait à la cour de France comme un astre de paix et d'amour. Le bruit s'était répandu que Baudouin, dont on avait publié la mort, était sorti vivant

du cachot où l'avaient enfermé les Bulgares, et qu'après avoir passé quelque temps dans un er-mitage, il avait reparu dans ses élals. En effet, un ermite des environs de Mortagne sort de sa relraile, se donne pour le comte de Flandre, et parcourt triomphalement les villes du Hainaut. Quelques traits de ressemblance favorisent son imposture, qui est accueillie avec empressement par la noblesse, mécontente du gouvernement de la comtesse Jeanne, fille de Baudouin. Cependant le bailli de Quesnoy fait des difficultés pour le recevoir. L'imposteur lui trace un touchant tableau de ses malheurs, a Je trouve , «lui dit-il, dans mon domicile des ennemis plus « cruels que parmi mes véritables ennemis. « Flandre, ma mère et ma nourrice, vous repous- « sez celui que la Grèce et la Macédoine ont reçu « à bras ouverts! Pris, à Andrinople, par les Bul- « gares, grâce à l'incurie de mes gardes, je pus a m'échapper. Je tombe entre les mains d'autres « barbares qui me mènent en Asie; et là, comme « un vil esclave, moi qui portais un sceptre, je « labourai la terre, jusqu'à ce que des marchands « allemands à qui je confiai mes secrets, me ra- « chetassent et me renvoyassent dans mes foyers : a j'arrive et vous me repoussez. Croyant toucher « au port, c'est maintenant que je rencontre les « écueils; et ma fille Jeanne ne veut pas recon-

IIO RESIDENCES ROYALES.

<c naître son père, pour ne pas tomber sous la do- 4c nûuation d'un comte! » On lui répondit en lui racontant toutes les circonstances de la mort de Baudouin, qui avait été jeté dans un précipice. Il n'en persista pas moins dans sou rôle ; alors la comtesse s'adressa à Louis VIll qui se rendit à Compiègne, où il manda le prétendu comte. L'ermite, vêtu de pourpre, une verge de bois blanc en main, se présenta avec hardiesse devant cette auguste assemblée, et salua le roi avec un air de fierté. Louis VIII chercha à lembarrasser par quelques questions sur sa généalogie : il s'en tira à merveille , et il allait gagner la partie, lorsque l'évéque de Beauvais eut l'idée de lui demander * :

i^'En quel lieu il avait rendu hommage au roi Philippe-Auguste pour le comté de Flandre ?

21^ Par qui et en quel lieu il avait été fait chevalier?

3^ En quel lieu enfin il avait épousé Marie de Champagne?

Le soi-disant Baudouin se troubla et demanda du temps pour répondre; aussitôt toute l'assem-

' Yoçatus publicà fide ab rege y ibat G)mpendium haud exiguum trahens comîtatum , togâ vestitus rubrâ, albamque dexterâ gerens virgam. £o loco ab episcopo Bellovacorum publicè interrogatus, primùm : quo loco in verba jurasset Philippi régis. (Chronique de Meyer.)

GHiiTEAV DE GOMPIEGNE. f I I

blée le proclama fourbe et imposteur. 11 se retira d'abord à Valenciennes, dont il avait mis le gouverneur dans ses intérêts , puis il s'enfuit en Bourgogne sous un déguisement. Là , reconnu par un gentilhomme , il fut arrêté et livré à la comtesse Jeanne qui le fit pendre. Elle était convaincue, selon certains historiens, que c'était un imposteur : d'autres prétendent, à sa honte, qu'elle avait bien reconnu son père, et qu'elle l'avait sacrifié à l'amour du pouvoir,

La guerre avait fatigué la France et l'Angleterre ; les deux monarques songèrent à suspendre les hostilités; on entama des négociations. Le roi d'Angleterre envoya à Louis VIII vingt-cinq otages : ce on les mit à Compiègne, étant la résidence ordinaire de la cour, et on leur donna des gardes'. » C'est au milieu de cette trêve que Louis VIII mourut victime d'une épidémie.

A un règne insignifiant va succéder un règne de vertus et de gloire.

* P. Daniel.

CHATEAU PB GOMPIÈGNE. Il3

Page 1