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Le château de Croïat

En mil huit cent treize, par une froide soirée d'hiver, vingt à trente paysans bretons se pressaient autour de l'immense cheminée, dans la salle basse du vieux château de Croiat.

Ils semblaient fatigués et mécon-

tents.

La journée entière s'était passée à battre le pays, et leurs vêtements, trempés de pluie , couverts de boue , témoignaient assez qu'ils n'avaient pas épargné leurs peines.

Cependant, au lieu du bon repas qu'ils étaient en droit d'attendre, on venait de leur annoncer une expédition nocturne.

Et c'étaient de grandes doléances sous

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le haut manteau de la cheminée, car la soirée était froide.

Chacun songeait tristement au souper promis et retardé.

Voici ce qui tenait ainsi sur pied les domestiques et tenanciers du manoir.

Anne Moustier, la jolie fille du propriétaire de Croïat, n'avait point reparu au château depuis la veille au soir : on avait fait, pour la retrouver, des recherches qui toutes avaient été vaines.

Un jeune homme, Charles Bernard,

élevé par monsieur Moustîer dans cette position douteuse qui tient le milieu en-* tre le fils d'adoption et le valet , avait disparu comme elle, — sans doute pour s'être obstiné dans sa recherche.

Anne était Tunique enfant de monsieur Moustier, et bien que celui-ci, maire du bourg de Croïat et Tun des plus riches propriétaires du département, ne fut pas homme à se déranger volontiers, il devait , vu la circonstance, diriger luimême les battues, cette nuit.

Sous le manteau de la cheminée à quelques ])ieds seulement du foyer, ou

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plutôt de l'incendie alimenté par cinq ou six troncs d'arbres, une femme parvenue aux dernières limites de la vieillesse, chauffait silencieusement ses membres étiques, en fumant une petite pipe de terre rouge à tuyau grossièrement historié.

Nul , parmi les paysans , ne lui adressait la parole.

Elle remuait de temps en temps les lèvres, comme si elle eut conversé avec elle-même; mais on n'entendait aucun son.

N'eut été ce mouvement machinal et

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la bouffée périodique qui , toutes les secondes, allait joindre sa spirale grisâtre au noir tourbillon du bûcher, cette créature à l'aspect somnolent et morne eut semblé complètement inanimée.

Les paysans causaient à voix basse et d'un air découragé.

— Et, comme ça nous allons recommencer ?... disait Jean Hervé, le tailleur du bourg.

— Et pour trouver rien de rien..... répliqua-t-on à la ronde, — c'est dur !

— Ça c'est la vérité, reprit le tailleur en haussant les épaules ; — les pauvres enfants sont autant dire...

Hervé n'acheva pas, mais l'assemblée

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secouant la iête en chœur, montra qu'elle comprenait et approuvait son lugubre pronostic.

— Il faut dire aussi , reprit Alain Lefeuvre, un demi-monsieur qui était l'adjoint du maire, et le second personnage de Croïat; — il faut dire aussi que c'est une honte pour le pays qu'il y ait encore des chouans aux environs !

— Et qu'on ne peut découvrir leur retraite !

~ Ali! pour ça... dit Jean Hervé, le . tailleur, en contenant sa voix, — autant vaudrait chercher la maison du Mendiant, > .^A ce nom, qui n'avait pourtant par

lui-même rien de bien diabolique, trente

« bras s'élevèrent simultanément pour

faire à la hâte le signe de la croix.

Puis les gars, resserrant leur cercle, se regardèrent comme effrayés.

Le silence le plus profond régna pendant quelques minutes, et, lorsqu Hervé reprit le premier la parole d'un ton timide et indécis, ses voisins tressaillirent visiblement.

— Quelqu'un Ta-t-il rencontré aujourd'hui, dit-il?

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