‹ Le château de CroïatChapitre 2 sur 9 · L-OCTOGÉNMUE. >I · texte numérisé non relu

L-OCTOGÉNMUE. >I

— Moi, dit un jeune gars, — sur la grand'route de Lanmeur.

— Et moi, ajouta un autre, — sur le chemin de Morlaix.

— Et moi, reprit un troisième, — au carrefour de Plougaz.

A quelle heure ?

Hervé fit cette question avec ce ton d'emphase solennelle que prend le juge au moment de constater une vérité importante.

IG LE CUATEAt DE CROÏAT,

Les trois gars répondirent en même temps.

— A midi.

— Pas possible!... murmura le tailleur, tandis que chaque figure de paysan exprimait la stupéfaction la plus complète.

Les trois gars, aussi surpris que les autres de cette coïncidence étrange, répétèrent pourtant leur assertion.

— C'est un diable à trois, voilà tout ! ajouta le dernier.

l'octogéwaire, A7

Hervé leva la main pour obtenir silence et dit, en ponctuant son débit avec dignité :

— C'est un diable à quatre, vous autres !... car, moi aussi, je l'ai rencontré à la croix de Rergoat... à deux lieues de chacun des endroits que vous avez nommés.... et il était midi !..., ni plus ni moins!...

m « Que saint Sauveur de Croïat nous

protège !

Les "paysans répétèrent de bon cœur la pieuse exclamation.

iS LE CHATEAU DE CROÏAT.

L'adjoint haussa les épaules avec mépris.

— L'histoire est bonne, — dit-il ; tu n'en sais pas d'autre, Hervé?

— Monsieur Lefeuvre , dit gravement celui-ci, — j'en ai vu d'autres que vous plaisanter sur ces choses de l'enfer.

« Ils s'en sont repentis avant de mourir.

— Eh !... s'écria monsieur Lefeuvre d'un air narquois, — je ne plaisante

pas

l'octogénaire. >I9

— C'est bon !... Il y a ici une créature, dit le tailleur en baissant la voix davantage, — qui en sait pliïs long que nous tous!... interrogez-la, monsieur Lefeuvre.

Il montrait Thérèse, la vieille femme octogénaire, assise sous la saillie de la cheminée.

Mais Thérèse n'entendit pas ou feignit de ne pas entendre.

Elle secoua lentement les cendres de sa pipe, laissa tomber sa tète sur Ses genoux, et s'apprêta à dormir tout de bon.

— Laisse-la tranquille, dit monsieur Lefeuvre. — Il y a vingt ans que je con* nais la vieille Thérèse, et, depuis dix ans, je me bouche les oreilles dès qu'elle parle, de peur d'entendre une prédiction de malheur!..

— Vous avez raison, monsieur Lefeuvre, répliqua le tailleur; — car bien malin qui entenditjamais la vieille Thérèse prédire autre chose que des calamités !

A ce moment, la porte intérieure s'ouvrit, et Baptiste Moustier, le maî-

l'octogénaire. 24

tre du château, parut en équipage de chasse.

C'était un homme de soixante à soixante-cinq ans, petit, trapu, fortement constitué.

Une chevelure épaisse et laineuse, d'un fauve tirant sur le roux, descendait en pointe sur son front saillant et montueux, de manière à rejoindre ses sourcils, touffus outre mesure.

La couleur de ses yeux était difficile à deviner sous ceite manière de toison.

Celui qu'il regardait en face, — et cela n'arrivait pas tous les jours, — voyait

22 LE CilVTEW DE CnOlAT,

seulement qu'ils brillaient d'un éclat changeant et furtif.

Le reste de son visage avait dû être vigoureusement dessiné autrefois, mais alors, ses joues grossies et tombantes lui prêtaient une sorte de bénignité qui n'était certes pas son expression naturelle.

A son aspect, les paysans se levèrent en silence et portèrent la main à leur bonnet.

Il y avait quelque chose de féodal dans cet accueil.

l'octogé\ai!.e. 25

Cela ressemblait de loin au salut du tenancier à son seigneur, — comme la caricature peut vaguement rappeler Toriginal.

C'était la crainte encore, mais le respect avait disparu.

C'était l'obéissance, mais c'était aussi la haine, la haine du salarié pour son maître, cachée, patiente, implacable, et qui n'avait plus pour contre-poids la gratitude ou le prestige du souvenir.

Ce n'était plus le vassal devant le noble, c'était le pauvre devant le riche.

24 LE CHATEAlJ DE CROIAT.

Moustier parcourut du regard rassemblée, et murmura quelques mots d'une voix grondeuse surle résultat négatif des recherches de la journée.

Puis, ayant fait allumer des lanternes et commis deux paysans à la garde du château, il se dirigea vers la porte, suivi du reste de la troupe.

Arrivé sur le seuil , il parut se raviser :

— Ces drôles vont s'endormir! grommela-t-il en ref>ardant les deux paysans.

l'octogéinaike. 25

« Je ne les paie pas pour cela!...

Venez! ajouta-t-ilplus haut, —la vieille Thérèse vaut autant que vous tous pour garder ma maison des chouettes et des orfraies...

« Je la nourris ; il faut qu'elle gagne son pain !

Les deux gars, qui avaient déjà repris leurs escabelles avec un plaisir évident, se joignirent à la troupe, non sans jeter un piteux regard vers Tâtre, où le brasier redoublait coquettement de chaleur et de lumière, comme pour se faire regretter davantage.

-Ô LE CHAiEAU DE CROÏAT,

La troupe était au complet.

— Entends-tu , vieille ! fit Moustier avec impatience.

Et comme Thérèse ne répondait pas encore, il s'élança vers elle, et la secoua rudement.

Le bras de l'octogénaire rendit sous la main de son maître, un bruit sec et strident; on eût dit le craquement d'une vieille branche morte, froissée par le pied d'un voyageur.

Elle tressaillit, et, gardant de son ré-

L OCTuGENAillb. li

veil subit un tremblement général, elle leva sur Moustier son œil terne et vitreux. **.

— Entei;ids-tu? repéta-t-il; — tu vas rester ici seule!...

— Seule !... dit Thérèse ; — J'ai quatrevingts ans!...

— Bah! prends ton rouet... veille, si tu peux; dors, si tu veux ; mais sois là tantôt pour nous recevoir.

Thérèse étendit lentement son bras maigre et raide.

28 LE ClIAlEAi: DE CP.OiAT.

Elle ramena vers elle le rouet qui était à sa portée.

— J'aurai grand'peur! fit-elle; — • seule!., toute seule!... ici!...

Moustier lui tourna le dos, se prit à rire avec une amertume railleuse.

— Récite ton Pater à rebours, sorcière!... dit-il durement.

« Le diable f enverra de la compagnie.

Puis il fit un geste, et tous les gars, le fusil sur Tépaule, défilèrent devant lui.

Quand il fut seul avec Thérèse, monsieur Moustier s'approcha d'elle et frap-

Page 1