II
Il y avait deux heures que Moustier était parti.
Thérèse, Toctogénaire, était seule devant le foyer presque éteint.
La petite chandelle de résine, soutenue par une baguette fendue, fichée dans la maçonnerie intérieure de la cheminée, jetait sur la vieille sa lueur vacillante ; tout alentour, les autres objets restaient dans une demi-obscurité.
La salle, grande par elle-même, empruntait à cette clarté douteuse une étendue étrange et fantastique.
Thérèse avait porté deux ou trois fois ses regards autour d'elle ; mais, éblouie par cette immensité vague, produit des ténèbres, elle avait vu d'effrayantes figures se mouvoir dans Tomhre.
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La pauvre vieille était superstitieuse, et peut-être avait-elle peur de sa conscience.
Elle tenait maintenant ses yeux jSxés vers la terre.
Sa main faisait machinalement tourner son rouet, et, pour tromper sa terreur, elle chantonnait un de ces refrains sauvages, mélodies du page de Bretagne, pleins de 'grandeur et de mélancolie.
A mesure que Theure avançait , Tin-
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quiétude croissante se peignait sur sa figure pâle et ridée.
Une pensée qu'elle ne pouvait chasser, semblait Tobséder sans relâche, et bientôt elle se mit à interroger des yeux furtivement la lourde porte de chêne,, aux écussons soigneusement grattés, comme si ses regards avides eussent pu hâter le retour de son maître...
Enfin son chant cessa. Le rouet resta immobile, et Thérèse laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
l'exorcisme. 75
Elle songeait, — et son rêve la faisait souffrir.
— Il le faut!... murmura-t-elle après un long silence :
«Dieu ou le démon m'y pousse!...
« Il le faut!...
Elle se leva tout-à-coup, avec effort,
et s'avança vers l'autre extrémité de la salle.
Elle tenait à la main la chandelle de résine.
76 LE CHAJEAU DE CROIAT.
Les murs sombres et enfumés étaient ornés, de distance en distance, de larges cadres, aux dorures flétries : sans doute les portraits des anciens possesseurs de Croïat, mais, par une idée ingénieuse, le nouveau propriétaire, à qui ces fiers visages de seigneurs disaient par trop son néant, si même ils ne lui rappelaient quelque souvenir autrement importun, le nouveau propriétaire, disons-nous, avait imaginé de les retourner la face contre la muraille.
De cette manière, sans trop dégarnir ses lambris, il se débarrassait, le parvenu, de rhumiliant aspect de ses maîtres...
l'exorcisme. 77
La vieille passa franc devant sept ou huit de ces cadres.
Son pas était ferme, presque rapide, — elle s'arrêta devant le dernier.
Là, elle hésita quelque temps.
Elle écouta, effrayée, le vent qui mugissait furieusement au dehors.
Tous ses membres tremblaient.
La résine oscillait dans sa main comme le balancier d'une horloge...
Mais la fantaisie plus forte que la crainte remporta; elle souleva péniblement le cadre d'une main, et approchant de l'autre la résine, elle regarda.
Elle regarda longtemps...
Une personne plus forte et plus jeune,
dont l'émotion eût été moins puissante, auraitbien vite lâché prise, car le tableau était lourd et la posture fatigante ; mais Thérèse n'y songeait pas, non plus qu'à deux grosses larmes, dernier effort d'une source tarie, qui sillonnaient lentement les plis de sa joue.
— Il était beau et brave ! . . . dit-elle enfin ; — il était riche aussi... et plus noble que pas un en Basse-Bretagne! hélas!...
Elle se tut.
Le son de sa voix l'avait effrayée.
l'exorcisme. 79
On n'entendit plus que les éclats de là tempête, et les sifflements du vent qui gémissait entre les ais mal joints de la grand*pofte.
Tout-à-coup, le vent qui chassait la grêle, brisa un des châssis de la fenêtre, et la neige, précipitant ses larges flocons, vint tourbillonner jusqu'au milieu de la salle.
Thérèse lâcha le tableau qui retomba lourdement, et s'éloigna.
— Sainte Yierge ! dit-elle en se hâtant vers la croisée ;— quelle affreuse nuit!...
80 LE CHATtAU DE CKOÏAT.
il me souvient d'une autre nuit ! Oh !
que Dieu me pardonne !
Elle tressaillit à ce souvenir, et, secouant sa tête grise comme pour chasser de sombres idées, elle essaya de coller un lambeau de toile à la place du châssis renversé.
Mais le vent lui rejetait violemment la toile au visage. Son capuchon de mi-laine fanée, était tout blanc de neige.
— Sainte Vierge ! sainte Vierge ! . . murmurait-elle en frissonnant, — c'est tout comme cette nuit d'autrefois!... le veut
i/exorcisme. S\
soufflait la pluie ruisselait ohl....
c'était horrible!...
La vieille abandonna la toile qui fut lancée aussitôt jusqu'à Tautre extrémité de la salle.
Elle reprit en rej^agnant le foyer :
— Il vint frapper au châssis... je savais queThospitalitépourlui, c'était la mort."., aussi, je ne répondais pas...
« Il se mit à crier : — Thérèse !
— Thérèse ! fit une voix au-dehors.
— Oh ! je deviens folle ! dit la vieille qui pressa son front à deux mains.
— Thérèse ! répéta la voix.
— Mon Dieu!... mon Dieu!... ayez pitié!...
— Thérèse ! ! répéta la voix pour la troisième fois.
Et Ton frappa rudement aux carreaux de la croisée.
— C'est sa voix ! dit la vieille femme, dont l'agitation touchait au déUre :
t Mon Dieu !... sainte Vierge !...
D'un geste convulsif , elle se boucha les oreilles en murmurant d'autres exclamations ; puis, prenant une résolution désespérée, elle saisit la résine :
— Aujourd'hui comme cette fois dit-elle d'un accent égaré.
Un instant après la porte était grande ouverte, et Thérèse debout sur le seuil.
Un bruit de pas se fit.
La vieille leva la résine et plongea dans Tobscurité un regard avide.
— Lui!.... lui!.... dit-elle avec horreur.
Elle tomba pesamment à la renverse, et laissa échapper la résine, qui s'éteignit.
Un homme était entré.
— Allons, je n'en pourrai rien tirer ce soir ! dit le nouvel arrivant en rallumant froidement la résine ; — Thérèse ! relèvetoi, bonne femme !
Tout en parlant, il approchait la lumière, et semblait chercher sur la face livide de la vieille femme évanouie,
les lignes et les contours d'un autre visage.
— Il y a vingt ans que tout cela s'est passé !... dit-il enfin, comme conclusion de son examen.
« Que Dieu lui pardonne comme je le fais du fond du cœur!
« Pauvre créature!... elle ne fut que l'instrument du forfait... ce serait une pauvre vengeance, qui prendrait si bas ses victimes!...
Il souleva la vieille et la porta jusqu'à son siège ordinaire, près du foyer ; puis il ranima le feu pour réchauffer ses membres transis de froid , et s'assit en
86 LE CHATEAU DK CUOIAT.
face d'elle, de Tautre côté de la cheminée.
Il eût été difficile de fixer l'âge de cet homme.
Son visage était jeune , et ses cheveux blancs.
Ses membres, à en juger par leur vigueur musculaire etJa netteté du dessin, avaient dû avoir de fort belles proportions, mais maintenant, leur étonnante maigreur faisait seulement ressortir Fénormité d'une taille presque gigantesque.
l'exokcisme. 87
Son nez mince et droit, aux narines brusquement saillantes, sa bouche étroite et pincée, dont les coins se relevaient inégalement sous les mèches de sa moustache grise, son menton court et formant un angle aigu avec ses pommettes singulièrement écartées et proéminentes, auraient donné à sa physionomie une expression de dureté, augmentée encore par la barbe longue et rigide qui descendait carrément sur sa poitrine, sans la douceur étrange de ses grands yeux bleus, dont le regard, sortant de deux orbites profondément caves et ombragés d'épais sourcils, semblait un
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rayon de lune illuminant une nuit sombre.
Son costume ainsi que son visage, se composait d'éléments divers et presque discordants.
Il portait le bragou-bras ou large pantalon, et la ceinture bariolée des habitants du Finistère ; mais, au lieu de leur veste courte, il drapait sur ses épaules, un large manteau de cavalerie, usé, râpé, troué même en plusieurs endroits, mais dont les plis disposés avec une certaine majesté excentrique, ajoutaient