I. OCTOGiiNAlKE
pant familièrement sur son épaule, il dit d'un ton presque caressant :
— Sans ranemie, ma vieille amie!
ferme la porte et n'ouvre à personne qu'à ;aoi...
■i Entends-tu?
Thérèse baissa gravement la tète en signe d'obéissance.
Elle restait froide devant cette sorte de réparation, comme devant l'insulte qui Tavait précédée.
Moustier s'enveloppa soigneusement dans son carrick et rejoignit ses gars au dehors.
Le château de Croïat était un vieil édifice bas et irrégulier.
Deux petites toui^, surmontées de toîts coniques, et placées, l'une à l'ex-
trémité occidentale, 1" autre enclavée au centre du corps de logis, lui donnaient une physionomie originale, encore plus que pittoresque.
Le corps de logis lui-même , élevé d'un seul étage, petit, mesquinement construit et d'une architecture peu gracieuse, laissait croire au premier abord que les sires de Croïat avaient été d'assez chétifs gentilshommes.
Mais tout adepte dans la noble science du blason eût incliné son front devant les restes d'une couronne comtale surmontant le vieil écusson de Croïat, écar-
LE nO!S DE PLOUGAZ. 55
télé de Rieux et de Bretagne, et portant pour devise ce fier axiome, méconnu par le roseau du bonhomme Lafontaine :
« iîTûua^ casser que pltet, w
Maintenant, tours et bâtiments ont disparu.
Le nom de Croïat lui-même est éteint depuis plusieurs années.
Une seule pierre reste de tout l'édi-' fice, et c'est celle qui portait l'écusson
56 LE CHATEAU l)i: CROÏAT.
dix fois séculaire et la chevaleresque devise.
Nous l'avons vue, mais, hélas! dans^ quel lieu!
Un marchand de Morlaix, dont la villa bourgeoise remplace aujourd'hui le manoir , dédaignant , comme un marchand peut faire, le noble précepte, mais curieux d'utiliser le moellon, en a
fait le soubassement de la porte d'une étable, où de jeunes sangliers, déchus aussi, s'engraissent pour le plus grand comfort du marchand susdit et de son intéressante famille.
A l'époque où se passe notre histoire, le pauvre château de Croïal était, si l'on
LE BOIS D?: PLOUGAZ. 37
prend la devise à la lettre, dans un état pire encore que le néant où il est aujourd'hui.
D'abord, il avait subi le regrattage et le badigeon, ce qui, pour un manoir comme il faut, vaut un soufflet sur la joue d'un galant homme; ensuite, tout en haut des deux tourelles, impitoyablement barbouillées de chaux, se jouaient deux girouettes tricolores dont l'une était surmontée d'une découpure en ferblanc qui voulait représenter Napoléon braquant, sous le vent, une gigantesque lunette, et l'autre d'^n oiseau innommé, sorte de pinson coloss^al, tenant entre ses
pattes un faisceau de foudres de toutes les couleurs.
Ce pinson était un aigle.
L'intérieur seul était resté tel quel, sauf le grattage des armoiries et quelques autres changements de peu d'importance.
C'était là qu'Anne et Charles avaient passé leur enfance. .-.
Anne Moustier et Charles Bernard étaient deux beaux enfants. Anne , blonde, fraîche, espiègle et hardie sou-
LE BOIS 1)£ PLOUGàZ. 59
vent, plus souvent timide et sauvage; cocîuette comme une villageoise , c'està-dire outre mesure, et moins que le commun des femmes ; obéissante presque toujours, mais obstinée à l'occasion, lorsqu'elle avait mis quelque chose dans sa petite tête bretonne, du reste, aimante , bonne , et n'ayant jamais lu même le titre d'un roman, ce qui est d'un grand point pour une demoiselle de province.
Charles était grand, bien fait, d'une physionomie noble et distinguée, courageux jusqu'à l'excès, plein d'honneur, cela teilemtiit que les exemples de son
bienfaiteur Moustier n'avaient pu altérer son excellent naturel.
Charles ne savait rien, c'est à peine s'il avait quelque idée vague et incertaine des grands événements qui bouleversaient l'Europe.
Il semblait qu'on eût pris à tâche d'envelopper son esprit d'un voile d'ignorance.
Son seul précepteur avait été Moustier; une seule chose avait toujours fait l'objet de leurs entretiens : les cruautés
LE Buis D.. l'LOUGAZ. 41
inouies, les barbares exactions des nobles.
Là- dessus, le pauvre enfant était très fort, Moustier lui avait farci la tête d'une foule de récils mensongers ou véridiques, peu importe, où toujours il plaçait un noble au moins, menteur, débauché, cruel ; et un paysan pauvre victime vertueuse, persécutée sans relâche, et finalement mise à mort par son implacable seigneur.
Charles écoutait et s'indignait, caria crédulité est le fait des natures généreuses.
42 LE CHATEAU lE CKOÏAT.
Il s'indignait surtout contre les anciens maîtres de Croïat, tyrans implacables et féroces, qui avaient, suivant monsieur Moustier , écrasé la contrée pendant des siècles.
Quand il s'agissait des Croïat, l'éloquence accusatrice de monsieur Moustier atteignait au sublime. '
11 racontait aussi bien souvent à Charles les particularités de sa naissance : autre variation de son thème éternel.
Pierre Bernard, brave et honnête ré-
publicain de IMorl^ix , surpris par les Chouans vers Tan mil sept cent quatrevingt-treize, au moment où il gagnait Lanmeur avec sa femme, fut égorgé de la main d'un Croïat.
La citoyenne Bernard, mère de Charles, insultée, abreuvée des derniers outrages par ces hommes de sang, mit au monde un enfant au milieu de leurs brutales clameurs, et mourut en lui donnant le jour.
Cet enfant était Charles.
Lui , Moustier, prit en pitié le pauvre orphelin, etc., etc..
44 LE CHATtAL DL CUOIAT.
Cela était-il vrai? nous le saurons plus tard, toujours est-il que l'enfant, nourri de ces idées , haïssait mortellement les nobles : cette haine et l'amour profond qu'il avait pour Anne, voilà les deux sentiments qui absorbaient ea lui tout le reste.
Il est presque superflu d'ajouter que Anne l'aimait de son côté , elle avait dix-neuf ans, et Charles était le seul être sur qui pussent se porter ses affections.
Monsieur Moustier avait-il découvert cet amour? peu de choses échap])aient à monsieur moustier ; mais, d'après ce que nous avons pu dire, le lecteur, sans connai-
tre particulièrement cet homme Ta jugé sans doute peu capable de sacrifier son intérêt au bonheur de sa fille. Or, Charles, à part même la position fausse qu'il occupait au château, était un pauvre parti pour l'héritière des domaines de Croïat.
Il est à croire que Charles lui-même n'avait jamais porté son ambition jusqu'à une alliance avec la fille de son opulent protecteur.
Il l'aimait , cet amour suffisait à occuper son cœur et .son intelligence. Il ne réfléchissait pas au-delà.
Plutôt pour éviter les regards curieux des valets que pour échapper à la sur-
46 LE CHATEAU DE CfiOÏAT.
veillance du maître , nos deux amants avaient choisi, afin de causer en toute liberté , une petite clairière du bois de Plougaz, à une demi-lieue du château.
N'allez pas croire au moins que ce fus- ^ sent là des rendez-vous !
Non, Anne et Charles en étaient encore à se dire qu'ils s'aimaient.
Leur promenade se croisait en cet endroit , voilà tout.
Il est vrai que le matin , en déjeunant ,
LE BOIS l = E PLOUGAZ, 47
l'un ou l'autre avaif manifesté son intention d'aller au bois de Plougaz.
Il est vrai encore que Charles était toujours à sa fenêtre au moment du départ d'Anne, et qu'Anne ne partait guère sans avoir fait à Charles un petit signe qui voulait dire quelque chose.
Mais tout cela prouve peu, et il faut que vous le sachiez bien : notre petite Bretonne n'était pas femme à donner un rendez-vous...
Depuis quelque temps, ces rencontres fortuites avaient cessé.
Une bande de chouans avait paru dans le pays.
On ignorait quelle retraite ils s'étaient choisie, mais leur présence ne pouvait être mise en doute ; et comme les domestiques du château ainsi que les paysans du bourg faisaient d'efifrayantes histoires, exagérant à plaisir leur nombre et leur audace, la jeune fille n'osa plus sortir.
Réellement, ces courses solitaires à une demi-lieue du château, n'étaient pas sans danger.
Quelque chose d'étrange se passait dans le pays.
Outre les chouans, on avait vu une sorte de personnage mystérieux, couvert de haillons bizarres, s'introduire dans les fermes , sous prétextes de mendier, et s'informer curieusement des habitants du château.
Il paraissait porter à la famille Moustier un intérêt tout-à-fait extraordinaire.
Quand on lui avait dit qu'Anne était la filledelMoustier, il avait tressailli d'a
bord; puis, secouantla tête d'un air incrédule , il s'était fait faire un portrait minutieux de la jeune fille...
On n'avait à lui reprocher aucune violence, mais son abord était simajestueux sous son manteau délabré , que nul paysan n'aurait osé refuser une aumône à sa prière ou une réponse à ses questions.
Bientôt il se répandit d'étranges bruits sur son compte.
Deux paysans s'offrirent de prouver qu'il était double, l'ayant vu tous deux à
LE lîOI^ DE PLOLGAZ. 5i
la même heure, dans des lieux fort éloignés l'un de l'autre.
C'était assurément bizarre; néanmoins, nous qui savons , par la conversation du chapitre précédent, qu'il était quadruple j. nous croirons facilement le récit des deux paysans.
Mais le bourg de Croïat n*en savait pas si long et chacun se refusa d'abord à croire une circonstance aussi extraordinaire.
Seulement la crr>inte vague et mystérieuse s'en accrut, et lorsqu'on pro-
52 LE CHAÏEAL DE CROÏAT.
nonçait le nom de mendiant, on se signait comme si c'eût été un suppôt de l'enfer.
Anne et Charles , durant un mois, n'avaient donc pu se parier qu'à la dérobée.
Ils avaient une foule de choses à se dire ; — Anne surtout qui était singulièrement communicative , de son naturel.
Mais la crainte la retenait : — Si elle allait tomber entre les mains des Chouans! si elle allait rencontrer cet homme terrible, le Mendiant! !
La jeune fille résista tant qu'elle put,
LE BOIS DE PLOllGAZ. 53
ensuite elle céda, parce que Tamour était en elle plus fort que la crainte.
La veille du jour où commence notre histoire, pendant le déjeuner, elle laissa, comme autrefois, tomber la formule bien connue :
— Je vais aller faire un tour à la clairière de Plougaz.
Il était tacitement convenu que Charles ferait la sourde oreille chaque fois que cette phrase sacramentelle serait prononcée.
Ce matin, Charles était préoccupé. Il joua d'autant mieux son rôle d'indifférent qu'il n'avait point entendu l'an- 1. *
nonce, bien souhaitée pourtant , du rendez-vous.
Anne partit, moitié craintive, moitié joyeuse, rassurée d'ailleurs par la certitude de trouver Charles à mi-chemin, — mais Charles ne vint pas sur la route.
Bien plus, elle arriva la première au bois.
Il faisait un froid vif et pénétrant.
La clairière, dominée de tous côtés par d'énormes chênes auxquels pendait encore du feuillage desséché, pré-
LE BOIS D£ PLOUGAZ. 55
sentait un aspect sombre, presque lugubre.
Il n'y avait plus d'oiseaux entre les branches ; le petit ruisseau qui murmurait si doucement d'ordinaire, se taisait maintenant sous une croûte de glace épaisse.
Tout gardait un silence de mort.
Anne sentit redoubler sa frayeur.
Au moment où elle allait retourner sur ses pas , un bruit de feuilles froissées lui annonça l'approche de quelqu'un.
Ce n'était point Charles encore.
Un individu de grande taille , aux épaules larges, mais osseuses et comme décharnées, s'avança doucement dans la clairière et regarda tout autour de lui avec précaution.
Son visage disparaissait presque sous sa longue barbe grise.
Quand il eut fait l'examen des lieux, il demeura immobile au centre de la clairière.
— Ils ne sont pas arrivés... murmurat-il.
Et il resta debout , frappant du pied de ieiiips en temps, comme s'il attendait avec impatience.
Anne était restée bouche béante, elle ne pouvait détacher ses yeux de cet homme.
C'était le Mendiant ! il n'y avait plus à s'y méprendre...
Sa longue barbe, sa chevelure flottante, son manteau à jour, théâtralement drapé : c'était bien là le personnage mystérieux, héros obligé de tous les récits de la veillée....
58 LE CHAIE\U DE CROÏAT.
Tandis qu'elle le contemplait ainsi avec un mélange de crainte et de curiosité, les feuilles sèches bruirent de nouveau dans le sentier, un second personnage parut, absolument semblable au premier.
Puis les feuilles craquèrent encore et un troisième personnage se montra.
Puis un quatrième.
Et ces quatre hommes avaient mêmes costumes et mômes visages; tellement que, lorsqu'ils se furent mêlés, Anne
LE bOIS DE PLOUGAZ. 59
chercha vainement à reconnaître le premier arrivé.
La pauvre enfant se crut le jouet d'un prestige, elle n'osait fuir pourtant ; le craquement de ces maudites feuilles mortes, qui jonchaient le sol comme un épais tapis , l'auraient trahie au premier pas.
Elle demeurait donc immobile , se faisant petite derrière un arbre et retenant son haleine pour faire moins de bruit.
— Quelles nouvelles? dit l'un des mendiants.
60 LE CHAlEAt DE CROÏAT.
— Rien ! répondirent à la fois les trois autres.
— Toujours !... cet homme est donc introuvable !
— Il ne sort plus vous lui faites
peur.
— Mais, reprit le premier mendiant , l'enfant qu'il appelle sa fille?...
— Sa fille, lui répondit-on, — ne met pas le pied hors du logis... j'ai vu le temps où elle venait tous les jours en ce lieu même; mais depuis un mois. .
Anne n'entendit pas le reste de la phrase.
Elle venait de comprendre qu'elle*
même et son père faisaient le sujet de la conversation.
Elle resta quelque temps plus morte que vive.
Enfin , lorsqu'elle put dominer son trouble assez pour écouter de nouveau, celui qui avait parlé le premier disait :
— Ah! ah!... les Chouans murmurent:
— Monseigneur, répliqua respectueusement un des mendiants,— il ne faut pas trop les lasser... ils disent quils sont créés et mis au monde pour Sa Majesté , non point pour vous. '
— C'est vrai ce qu'ils disent.
— Ds n'ont pas eu le temps de vous connaître encore...
« Us vous obéiront comme à leur chef; mais vous n'avez au monde que trois vrais serviteurs...
— Je le sais !.. . trois amis fidèles et dévoués 1... les seuls qui me restent sur la terre!.... mds que disent encore les Chouans ?
— Il disent que cet homme ne leur a jamais fait de mal.
Celui qu'on avait appelé Monseigneur fit un geste de surprise indignée,
— Il ne leur a janaais fait de mal !... s'écria-t-il avec amertume ; — mais ils ne savent donc pas que cet homme a égorgé plus de royalistes, lui tout seul, que dix assassins ordiiiairea.
— Nous leur avons dit son histoire...
Ils sont tombés d'accord qu'il mérite un
châtiment mais ils demandent: —
Pourquoi tant de façons? que ne met-on le feu àCroïat?...
Anne écoutait, demi pâmée.
64 LE CHATEAU DE CKOlAT,
A ce dernier mot, elle ne put retenir un faible cri.
Les quatre hommes relevèrent lestement leurs manteaux et entourèrent Tarbre, le pistolet à la main.
— C'est elle ! ^ dirent ensemble trois d'entre eux.
— Elle, qui? demanda Monseigneur, it ai.
— La fille de Baptiste Moustier.
— Ma fille!...
LE BOIS DE PLOtJGAZ. C5
En prononçant ces mots, l'homme ^u'on avait appelé Monseigneur se précipita vers Anne, et soulevant ses deux mains dont elle couvrait son visage, il la contempla longtemps en silence.
— Ce ne sont pas ses traits l dit-il
enfin, avec mélancolie.
Et, comme les autres le félicitaient de cet heureux hasard, il reprit :
— Je ne sais... mais ce ne sont point les traits de la pauvre Alice...
66 LE CHAI EAU DE CROÏAt.
— La conduirons -nous là-bas? demandèretit les tfôis mendiants.
— Oui... reprit Monseigneur; — après tout un entant peut ne point ressembler à sa mère...
Puis il ajouta, en saluant la Jeune fille avec une courtoisie douce :
— Mademoiselle, il faut nous suivre.
Anne n'avait point entendu la fin de Tentretien.
LE BOIS DE PLOrGAZ. 67
Elle se laissaMoiôber à genoux^ et pria qu'on lui permît de retourner vers son père ; mais tout fut inutile.
Le principal mendiant, qui avait dépouillé soudain ses manières brusques et impérieuses, fut, envers elle, d'une excès sive politesse , mais demeura inébranlable.
Le soir, comme nous l'avons vu, tout le bourg fut mis sur pied, on fit plusieurs battues, dans Tune desquelles on perdit Charles Bernard, que son ardeur imprudente avait séparé du gros de la troupe.
L'expédition que nous avons vu partir de Croïat, avait pour but d'explorer tout le bois de Plougaz et ses environs, seule partie du pays qu'on n'eût point encore visitée.
L'EXORCFSME.