‹ Le château de CroïatChapitre 9 sur 9 · î CUAlt.Vi; DE CROÏ\t · texte numérisé non relu

î CUAlt.Vi; DE CROÏ\t

— Tu Tas donc vu? dit Moustier.

— Qui?., de qui me parles-tu? demanda Thérèse en mettant sa main devant ses yeux comme si elle eut redouté quel^ que vision.

Puis elle ajouta :

— Lui?... non! j'ai fait un rêve affreux!... car ce n'est qu'un rêve, j'en suis sûre, n'est-il donc pas mort?

Moustier baissa la tête.

— Qui sait ?... murmura-t-il.

— Qui le sait , en effet , poursuivit la vieille femme, si tu ne le sais pas, Baptiste?... toi, son meurtrier.... Oh! ne plaisante pas avec ces souvenirs I

— Eh! je ne plaisante pas! dis Moustier,

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qui avait peine à dissimuler son malaise;

mais... il t'a fait des questions?

Encore !... s'écria Thérèse;— serait-ce

donc vrai , mon Dieu !

A mesure qu'elle s'éveillait plus complètement, le souvenir de son entrevue avec le Mendiant lui revenait plus distinct.

Dès qu'elle en fut arrivée à ne plus douter, l'envie lui vint de donner le change à son maître.

Thérèse détestait maintenant Moustier autant qu'elle l'avait aimé autrefois.

Son être usé, raccourci en quelque sorte par l'âge et le malheur , n'avait plus assez de conscience peut-être pour

se repentir, mais il lui restait une faculté instinctive et double.

Une rancune haineuse contre Tinstigateur premier de sa faute , et un culte superstitieux et craintif pour la mémoire de ceux qu'elle avait contribué à perdre autrefois.

— Répète-moi ce qu'il t'a dit , ma bonne Thérèse, reprit Moustier en s' appuyant familièrement sur le lit.

Thérèse le regarda d'un air inno-

cent.

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^ Sainte Vierge !... dit-elle, si c'est lui , il est bien changé, n'est-ce pas 1

— Vingt années peuvent changer le visage d'un homme... mais , répondsmoi... t'a-t-il parlé de... d'elle ?...

— Sa femme ? dit Thérèse en souriant, oui... je m'en souviens, une jolie dame, celle-là!... elle avaitnom Alice.

C'était assez l'habitude de la vieille de feindre l'idiotisme quand Moustier la pressait de questions auxquelles il ne lui plaisait pas de répondre. Aussi jouaitelle son rôle passablement.

288 LE CHATEAL' DE. CnOÏAT.

— Répoiids-iiioi ! Thérèse ! dit soii maître, avec lui commencenient d'inipatiejice.

— Oui, oui! contiiiua-t-elle,~-de beaux cheveux blonds, une voix douce coniuie la voix d'un ange.., oh! c'était une bien jolie dame!... oui, oui.

— Damnée !... murmura Moustier.

— Oh î que non , s'écria Thérèse en affectant de se méprendre , — pas elle... mais nous, Baptiste! toi, qui l'as tuée! Elle damnée ! sainte Vierge! non, elle est dans le ciel où elle prie Dieu de te

garder une bonne place en enfer.... Ah! {ih ! ah ! ah î

Thérèse [^rouinwlîi encore quelques mots avec un ricanement stupide, puis, cachant sa tête sous les couvertures, elle n'opposa plus aux questions de son maître qu'un silence morne et obstiné.

xMoustier quitta la partie , de guerrelasse.

—Quai-je besoin de sesréponses, après tout? se disait-il en descendant l'escalier de la tour; c'est lui! je ne l'ai que trop bien reconnu !...

'iuO LE CHATEAU i>E CRuÏAT.

Poursuivi par cette pensée qui ne l'avait pas laissé fermer Toeil de la nuit , et qui le tourmentait encore depuis le matin, il descendit au jardin.

Là, sous un berceau, touffu sans doute en été, mais alors dépouillé de ses feuilles,' Anne et Charles étaient assis. .

Les deux jours précédents avaient été si féconds en événements; on avait, de part et d'autre, tant de choses à se dire!.. Charles, dans le feu de son débit, avait passé son bras autour de la taille de la jeune fille , et continuait à parler avec chaleur.

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Anne, les yeux baissés, souriait et secouait doucement sa jolie tête blonde en récoutant.

Moustier, promenant au hasard sa préoccupation, passa derrière le berceau.

Le treillage nu ne put lui cacher aucun détail de la scène ; mais, absorbé par son idée fixe , il allait poursuivre sa route , après avoir jeté sur le couple un regard indifférent, lorsqu'une pensée diabolique vint à surgir dans son cerveau.

11 s'arrcMa tout-à-coup.

292 LE CHATEAL DE CaOÏAT.

— Oui... oui! dit-il, tandis que son œil brillait d'un éclat cruel derrière son épais sourcil, — oui!... cependant....

diable! ce serait trop forl! son père!... non ; il ne faut pas qu'il le tue... qu'il me l'amène seulement ; après... après, nous verrons.

Le bruit d'un baiser qui retentit à son oreille, coupa court à ses réflexions.

— Je t'aime!... oh! je t'aime! disait Charles.

— A moi la réplique, pensa Moustier.

Il composa rapidement son visage et

entra sous le berceau.

— Oh!... Ht-il en reculant, comme si

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Tétonnement et la douleur Teussent frappé à l'improviste.

Puis il ajouta avec une amertume admirablement jouée :

— Voilà donc la récompense de mon hospitalité. . . de mes bienfaits !

— Monsieur Moustier!...

— Mon père ! dirent ensemble les deux jeunes gens.

Moustier s'était croisé les bras sur sa poitrine pour donner plus de force à son apostrophe.

Charles se tenait debout devant son juge , tandis qu'Anne, confuse, cachait sa figure entre ses mains.

— Sortez à l'instant de ma maison ,

monsieur! reprit Moustier d'un* ton grave.

— Monsieur !... balbutia Charles.

Moustier leva les yeux au ciel.

— Je croyais connaître la perversité des hommes ! murmura -t-il eh se parlant à lui-même, — mais l'ingratitude poussée à ce point !...

Il s'arrêta comme suffoqué.

— Par pitié, monsieur, veuillez m'entendre, reprit Charles qui avait recouvré

quelque assurance. — Je suis innocent.

— Silence , monsieur, n'ajoutez pas le mensonge

— Monsieur... je vous proteste.,.

— Silence, vous dis-je!... Et vous, mademoiselle, osez-vous vous dire innocente ?

Anne, la pauvre enfant, ne répondit que par un torrent de larmes.

— Je répondrai pour elle, moi ! dit Charles avec di^juité : — oui, monsieur,

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elle est innocente , innocente comme les anges du ciel !

— Trêve de grands mots, s'il vous plaît répliqua Moustier durement , — espérez-vous me tromper encore ? je vous ai recueilli , je vous ai servi de père... et vous !... vous avez séduit ma fille !

— Je vous jure...

— Car elle t'aime! s'écria Moustier en changeant de ton , — je ferais le serment qu'elle t'aime !...

Il regarda Charles en face et tijouta en croisant ses bras sur sa poitrine.

— Qu'avez VOUS espéré, monsieur?

Charles n'eut garde de répoudre.

11 ne sfitait jamais adressé à lui-même cette question, si simple pourtant; aussi, quand il vint à mesurer la distance que mettait , entre sa maîtresse et lui , la fortune de monsieur Moustier, il baissa la iéiQ à son tour.

Moustier lui jeta un regard foudroyant et prit à part la jeune fille.

— Anne, Taimez-vous? dit-il d'un ton sévère et paternel tout à la fois.

298 LE CnATEAU LE CROÏÀT.

Pour obtenir réponse, il fut obligé de répeter à trois reprises sa question, enfin la jeune fille articula, entre haut et bas, un oui suffisamment intelligible.

— Malheureuse enfant ! s'écria Moustier avec un geste théâtral. — Voilà ce que je craignais

lis !...

Il saisit le bras de la jeune fille et regagna le château à grand pas.

Dix minutes après, Charles, mandé par son ordre, était introduit dans son cabinet.

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Moustier lui montra gravement un siège, le regarda d'un œil austère et commença :

— J'ai réfléchi, Monsieur... Il faut que vous épousiez ma fille !...

— Se pourrait-il? interrompit Charles subitement ravi au septième ciel.

— Ou que vous soyez chassé du pays comme un misérable et un mendiant!...

continua Moustier d'un ton glacial.

€ Ne m'interrompez pas, reprit-il au moment où Charles ouvrait la bouche

pour lui répondre ; — je suis maire de Croïat; ce sera la chose du monde la plus facile... bien, bien!.. Encore une fois, ne m'interrompez pas!... Je sais que vous allez me dire : Je ne demande pas mieux que d'épouser Anne; mais, moi, je ne veux pas, Monsieur, entendezvous !

— S'il faut partir, Monsieur... dit enfin Charles, tandis que Moustier reprenait haleine.

Mais celui-ci lui imposa silence d'un geste, et reprit aussitôt.

— Non, Monsieur, je ne le veux pas...

ou plutôt, je ne le veux qu'à une seule condition.

- LE BEUCEÂU. ^01

— Laquelle? demanda vivement Charles.

— Veuillez m'écouter attentivement,

je vous prie je vous ai déjà touché

quelques mots sur ce sujet , et vous m'avez paru disposé...

— Par grâce ! de quoi s'agit-il?

.«- Voilà : J'ai un fort grand intérêt à ce que cet homme qu'on appelle le Mendiant, et qui n'est autre, je vous l'ai déjà dit, qu'un ancien noble du pays...

Moustier sembla hésiter.

~ Eh bien!... fit Charles bouillant d'impatience.

— Permettez!... J'ai un fort grand intérêt à ce que cet homme soit arrêté.

502 LE CHATEAU i»E CROÏAT.

— Donnez-moi vingt-cinq hommes , interrompit Charles.

— Je vous les donnerai... J'ai surtout à cœur d'éviter le bruit.

Moustier s'arrêta encore, croyant être compris à demi-mot.

Voyant que Charles le regardait toujours, comme s'il attendait une explication, il reprit, non sans quelqu'embarras.

— Je voudrais que cette capture se fît... en famille... c'est-à-dire... enfin.

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Monsieur, je veux éviter le retentissement atout prix!

— A tout prix ! répéta Charles avec hésitation.

— A tout prix !... me comprenez-vous?

— Je ne sais...

— Je vais donc m'expliquer davantage.... Vous avez un rendez-vous avec cet homme

Charles fit un geste auquel Moustier se méprit.

~ Fi donc! continua-t-il, croyant deviner la pensée du jeune homme, — vous ne courrez aucun danger... je l'entends comme cela. Vos hommes seront embusqués d'avance...

— Jamais ! s'écria Charles avec force , c'est une infâme trahison que vous nie proposez-là, Monsieur!

Il y avait tant d'énergie, tant de noblesse hautaine dans la pose et dans la voix du jeune homme , que Moustier n'osa poursuivre.

Cependant il bali)utia au bout de quelques secondes :

KK BH'.CEAU. 505

— Permettez ! c'est une simple ruse de guerre.

Mais Charles s'inclina froidement, et gagna la porte sans l'écouter davantage.

Moustier resta quelques instants déconcerté.

— Ce damnable sang ne peut donc mentir! murmura-t-il enfin avec humeur, — nous tâcherons de nous passer délai.

Et sans plus s'occuper de l'amour de Charles et de l'imprudence de sa fille,

306 LE CH4TEAt DE CROÏAT.

l'excellent père se mit à bâtir un plan de campagne pour s'emparer du Mendiant.

Par extraordinaire, il avait parlé franchement.

Il lui importait qu'à tout prix cette capture se fît sans éclat...

En effet, les formes de la justice criminelle ont peu varié depuis dix-huit centtreize, alors comme aujourd'hui, la publicité d'un débat judiciaire était chose redoutable pour un homme dans la position de Moustier.

Si le Mendiant s'asseyait en face d'un

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jury, le maître de Croïat, n'avait plus qu'à fuir la France à son tour ; car, si vieux que soit un forfait, il surgit toujours des témoins quand vient à sonner rheure de la justice.

* Or, Moustier savait jusqu à quel point on pouvait se fier à la parole de Charles, si le jeune homme eût voulu promettre son aide et le silence, toute inquiétude aurait disparu; mais il n'y fallait plus compter, et l'embarras était de le remplacer convenablement.

Pour ce, Moustier jeta les yeux sur son adjoint, monsieur Lefeuvre.

508 LE CHATEAU DE CROKaT,

Monsieur Lefeuvre n'était ni brave ni dévoué pourtant; mais il passait pour ne pas craindre le diable, et, dans la circonstance, c'était un grand point.

Moustier eut avec lui une longue conférence.

L'adjoint n'était pas sans se douter d'une partie des hauts faits de son opulent supérieur.

Cette entrevue lui valut profit double :

D'abord, une conviction complète touchant la scélératesse de Monsieur le maire.

Ensuite, une somme assez ronde pour payer sa discrétion.

Moyennant quoi, monsieur Lefeuvre consentit à prendre vingt-cinq hommes parmi les plus résolus du JDOurg , et à guetter le Mendiant, au lieu du rendezvous.

-—Ah çà! monsieur Lefeuvre, dit Moustieren prenantcongédelui, — bien entendu qu'il n'est pas nécessaire de tuer cet homme.

rrii'il réit>iste'/. . i*ifeinua i*u(iji)inl.

Trr

510 LE CHAH AU l)t tkOÏAT.

— S'il résiste?... répéta Mouslier, dam !... écoutez-donc, vous ferez pour le mieux!... dans un pareil moment, un malheureux coup est si vite porté !

Lefeuvre fit un geste énergiquement approbateur.

Bien que cet homme fut fort avant dans sa confiance maintenant, Moustier craignit d avoir été par trop explicite.

— Non pas, non pas ! contmua-l-il, en répondant à cette crainte, -— je n'ai pas

LE BEHCëAU. ta f

pu dire cela... au demeurant, monsieur Lefeuvre, vous êtes un homme prudent ; je m'en rapporte tout-à-faità vous...

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