‹ Le château de CroïatChapitre 8 sur 9 · LES FI. EUES TASCHET · texte numérisé non relu

LES FI. EUES TASCHET

Il y eut fête complète ; on but à la santé du peuple dans des coupes armoriées ; on chanta le Çà ira à la barbe de tous les Croïat qui tapissaient les lambris de la salle.

Mais tandis que tous ses compagnons achevaient de s'enivrer , Baptiste sortit sous un prétexte, et se fît conduire par Thérèse au cabinet du dernier comte.

Là, il ouvrit le coffre-fort de famille, et fit main-basse sur tout ce qu'il contenait.

On devine le reste.

A l'aide des sommes soustraites, Moustier racheta d'abord, à vil prix, le château lui-même et ses dépendances, puis, quand Teffervescence se fut calmée, une grande partie des terres nobles environnantes, ce qui, en dix-huit cent-treize, le faisait un des plus recommandables propriétaires du département.

On doit penser qu'après s'être fait ce siège heureux et confortable, il ne devait pas lâcher prise comme cela au seul aspect de son ancien ami Georges.

C'était un dernier coup de collier à donner.

LtS KRÈHES TASCHET. 2\ I

En définitive, une fois débarrassé de Georges, il n'avait plus à craindre ni en> barras ni inquiétudes.

Georges était le dernier Croïat...

Après avoir laissé Alice seule , évanouie» reprendre ses sens comme elle l'entendrait, Moustier donna immédiatement des ordres pour que Georges fût dirigé sur Moriaix.

Moustier était un homme prudent, il avait prévu de longue main le retour de son ancien protecteur, toutes ses mesures étaient prises.

2^2 LE CHATEAl DF. CHOÏAT.

Entre autres attentions , il l'avait fait lui-même, et sous ses veux, inscrire sur la liste des émigrés.

Aussi, lorsque Georges se présenta devant le tribunal révolutionnaire, son procès était jugé d'avance.

Il fut condamné à mort et renvoyé dans sa prison pour attendre son tour d'échafaud.

Georges était condamné au nom de la liberté.

Pour mesurer la force de la réaction qui dut s'opérer en lui à ce coup, il suffit de songer à ses sacrifices, à son enthousiasme, à l'ardeur passionnée de sa foi politique.

LES n'.È(;ES JASCHET. 2>l 5

Georges avait aimé la liberté comme on aime sa première maîtresse-, il lui avait donné tout, jusqu'à son nom !

Et la liberté le condamnait à mort ; et en regagnant sa prison, il apprenait que sa mère avait porté sa tête sur l'échafaud !

En un jour il vieillit de vingt ans.

Dès lors, il confondit dans un mépris commun, la liberté qu'avait fait la république, la république qui exploitait la liberté au profit des passions avides ou sanguinaires de quelques misérables, et le scélérat ignoble qui servait Tune et proclamait l'autre, pour arriver à la spoliation, à l'assassinat.

Il n'avait plus assez d'ardeur pour passer de ce mépris à la haine.

Son désespoir était morne, apathique , et s'il versa une larme, ce fut au souvenir d'Alice, la pauvre femme qu'il abandonnait seule , et sur le point d'être mère, loin de sa patrie, dans une terre où il n'y avait pour elle ni un protecteur , ni un ami.

Déjà bien des heures d'attente s'étaient passées pour lui depuis son arrestation.

Le soir du deuxième jour, un geôli

LES FRÈRES TASCHET. 2^5

pénétra dans son cachot et lui remit un papier.

Georges le parcourut des yeux, négligemment d'abord; mais bientôt il se leva en poussant un cri terrible.

Le geôlier avait disparu.

Georges s'élança avec fureur contre la porte de sa prison.

Son désespoir avait changé d'aspect.

Le visage en feu, les lèvres pâles et

tremblantes, il parcourait maintenant à grands pas son étroit cachot.

— Mourir!... criait-il par intervalle.

D'autres fois des larmes brûlantes jaillissaient de ses yeux.

— Alice! ma pauvre Alice! disait-il d'un accent déchirant.

La lettre était de sa femme qui, ne connaissant pas toute l'horreur de son sort, lui demandait du secours.

Elle était seule, sans défense, et Bap-

L£S FRÉKtS TASCHET. 2\7

tiste la poursuivait de ses insultants hommages.

Georges lisait et relisait cette lettre.

Il se sentait devenir fou.

Vers le matin , Georges épuisé de larmes et de fureur, s'était laissé tomber sur son lit de paille.

Il dormait d'un sommeil fiévreux, plein d'agitation et de fatigue.

— Debout, notre Monsieur, debout!

lui cria dans Toreille une voix qui le réveilla en sursaut.

Georges se leva d'un brusque mouvement , et , à son étonnement inexprimable , ses fers limés tombèrent à ses pieds.

— Qui es-tu ? dit-il à Thomme qui se tenait à son chevet.

— Je n'ai guère le temps de vous donner des explications, notre Monsieur, répondit celui-ci ; — je suis Julien Taschet, un gars de Croïat, qui se souvient de vos bontés, voilà tout»

LES FRÊHES lASCHEF. 249

Georges avait reconnu le geôlier, porteur de la lettre.

Il lui saisit le bras , et voulut lui demander des détails.

Mais Julien Tinterrompit :

— Partez , partez, monsieur Georges , dit-il, — et Diea veuille que vous arriviez à temps !... Écoutez seulement ! je serai à Croïat presque aussitôt que vous , avant, peut-être.., allez tout droit à la ferme du père Mathurin Taschet ; mes deux frères et moi nous faisons trois gars solides, sans nous vanter, et tous

220 I,E CHATEAU DE CI'.oiAT.

trois nous sommes prêts à vous servir.,, n'oubliez pas cela.

Julien avait cambré sa haute taille en parlant ainsi ; et certe, à en juger par luimême, ce n'était pas un petit secours qu il offrait à Georges.

Celui-ci lui serra la main en silence.

Julien Taschet avait employé comme il faut son temps, depuis qu'il s'était fait porte-clefs à la prison de Morlaix.

Grâce aux mesures qu'il avait prises, Georges de Croïat put s'évader sans encombre.

— Citoyen ! souviens-toi de la ferme Taschet, lui cria de loin son sauveur,

LES FRÈRES TASCIIET. 224

lorsqu'il dépassait déjà les dernières maisons de Morlaix.

llTentendit peut-être...

Mais parmi les mille pensées qui se pressaient dans son cerveau, ces paroles glissèrent et il continua sa route en courant.

Il faisait tempête.

Ce même soir, il arriva en vue du château.

La vivacité de sa course le fracas de Torage, l'angoisse qui torturait son âme, tout avait contribué à redoubler sa fièvre.

Deux lumières brillaient; Tune dans la sa!l<^ basse où nous avons introduit le

222 LR CHATEAU DE CROÏAT.

lecteur au commencement de cette histoire, l'autre dans la chambre de feu madame la comtesse de Croïat.

Georges s'arrêta une minute pour reprendre haleine.

A ce moment , il eut un vague souvenir de la prescription de Taschet, il voulut retourner sur ses pas pour gagner la ferme, mais, dans la chambre éclairée du premier étage, aux draperies de la fenêtre, deux ombres se détachèrent.

Et Georges resta cloué à la même place.

LES FRÈRES TASCHET. 225

Une femme était à genoux, — la tête renversée ; un homme en face d'elle, le visage en avant , les bras tendus en arrière, comme s'il allait se précipiter...

— Alice !... cria Georges d'une voix étranglée par la fureur.

Un autre cri plaintif, éteint, lui répondit à travers les sifflements de la tempête.

Georges s'élança.

La porte s'ébranla sous ses coups re-

doublés, mais nul ne répondit à Tintérieur.

Alors, il monta sur une pierre, et parvint jusqu'à la fenêtre de la salle basse.

Il brisa un des vitraux avec son poing.

Il appela :

— Thérèse!...

—Sainte-Vierge ! . . . Le jeune Monsieur! dit la maîtresse de Baptiste Moustier.

LES FRÈRES TASCHET. 225

■— Ouvre, femme ! ouvre au nom de Dieu !... criait Georges épuisé.

Mais Thérèse, au lieu d'ouvrir, s'approcha de la fenêtre, et dit à voix basse :

— Éloignez-vous, monsieur Georges , il vous tuera !

La misérable femme, partagée entre le souvenir de son crime et son ancien attachement pour la famille de Groiat , joignait les mains avec effroi.

— Ouvre ! te dis-je , répéta le comte au comble de l'angoisse.

226 LE CHATEAU DE CnOÏAT.

— A la grâce de Dieu ! murmura Thérèse en se dirigeant vers la porte, — c'est vous qui l'aurez voulu !

La porte s'ouvrit.

Georges, écartant la vieille avec violence, monta en trois bonds à l'escalier bien connu.

D'un choc terrible, il jeta en dedans la porte de la chambre de sa mère.

Il ne s'était pas trompé : AUce était là, renversée, vaincue par l'attaque brutale de Moustier...

LES FRÈRES TASCHET. 227

Elle était là , {gisant sur le parquet , mêlant à ses gémissements d'horreur des cris de souffrance et d'agonie.

La lutte hideuse avait hâté le terme de sa grossesse...

Mais Georges ne put voir tout cela.

Moustier, troublé par lé bruit du marteau, avant d'avoir consommé son crime, avait ouvert doucement la fenêtre et reconnu Georges, pendant son pourparler avec Thérèse.

A peine celui-ci paraissait- il der-

rière la porte brisée, que deux coups de pistolet retendaient raide sur le carreau.

Dans la nuit, Alice mourut en donnant le jour à un fils.

Pour Georges, grâce aux soins des frères Taschet, arrivés sur le lieu de la scène, quelques minutes trop tard, grâce surtout à la demi-complicité de Thérèse qui crut prêter les mains à un enterrement chrétien et non à une fuite, il fut, bien que blessé grièvement, transporté à la ferme, puis embarqué à Saint-Polde-Léon. .

Depuis lors, avec ses libérateurs qui

LES FHÈRES lASCHET. 221)

ne le quittèrent jamais, il fit la guerre en Vendée.

Dans les rangs de Taraiée catholique, parmi les chouans du Nantais avec les compagnons de Cadoudal (car il suivit toutes les phases de cette lutte) il combattit, toujours, et vaillamment.

Mais ce ne fut point avec cette conviction chevaleresque qui, suivant le mot de Napoléon, fit de cette guerre un long combat de géants.

Georges n'était plus républicain, il ne croyait plus à la liberté ; mais nulle foi n'avait remplacé celle-là dans son cœur.

A diverses époques, Julien Taschet,

250 LE iHVTEAU DE CHOIAT.

envoyé par le comte , était revenu à Croïat.

C'avait été sans résultat notable.

Moustier murait soigneusement sa vie intérieure.

Tout ce que Julien put rapporter à Georges, retiré en An^jleterre, après la pacification de la Bretagne, fut une presque certitude de la mort d'Alice et l'existence d'une jeune fille élevée par Moustier comme son enfant.

Enfin, malgré sa répugnance à revoir

LE FiSÊHES T\srHr.T. 2^y\

ces lieux, témoins de son malheur, Georges ne put se résoudre à rester plus longtemps dans l'incertitude sur un intérêt si cher : l'existence de son enfant.

Il passa la mer.

Pour se mettre à l'abri des entreprises de Moustier, autant que pour faire impression sur les paysans superstitieux de ses anciens domaines, il endossa et fit endosser à ses trois compagnons, les frères Taschet, le singulier costume sous lequel nous l'avons présenté au lecteur.

Ce fut alors qu'arrivèrent à Lan-

252 LE CH\TEAL DE CROIAT,

meur, les chouans sous la conduite de Cadour.

Georges était porteur d'un brevet de lieutenant-général conquis dans les guerres de la première chouannerie, il s'en servit pour avoir sous ses ordres une troupe de ces hommes dont il avait appris à connaître la vaillance et le dévouement à leurs chefs.

Un mot encore sur Georges.

Sans vouloir prétendre qu'il eût pardonné à son misérable ennemi, nous di-

LES FRÉRëS taschet. 235

rons que son retour était exempt de tout motif de vengeance.

II n'y avait plus alors d'émigrés ; sa plainte eût été reçue par tous les tribunaux, mais, outre qu il dédaignait de recourir à un pouvoir qu'il ne reconnaissait pas, qu'il était tout prêt à combattre, sa fierté se révoltait à l'idée d'une lutte même judiciaire, contre Moustier.

Il avait, pour Moustier, un mépris sans bornes; un mépris tel que, face à face avec lui > il ne l'eût point écrasé peut-être, de peur de souiller ses mains.

D'ailleurs, Georges était une âme d'élite qui , froissée dans tout ce qu'un homme a de plus cher, s'était repliée sur elle-même , sans pouvoir devenir haineuse ou vindicative.

Nous avons laissé Moustier regagnant le château après la rencontre du mendiant dans le bois de Plougaz.

Il marchait absorbé par des réflexions

peu agréables en apparence, et plusieurs fois il lui échappa de murmurer en se parlant à lui-même.

— Ce Mendiant m'est décidément suspect!

Charles Bernard s'était rapproché de lui sans défiance. La préoccupation de cet homme, dans un moment où sa fille courait un si grand danger, l'indigna.

— Eh ! qu'importe le Mendiant, Monsieur? dit-il avec brusquerie ;— n'est-il pas temps de songer un peu à mademoiselle Anne ?

Moustier regarda le jeune homme à la dérobée.

C'était la première fois que la possibilité d'un amour entre sa fille et le fils de sa victime venait frapper son esprit.

— Comtesse de Croïat... murmurat-il avec un sourire douteux. — Eh!

eh!... si les choses venaient à changer un jour!...

C'était la première fois aussi que Charles s'émancipait jusqu'à parler sur ce ton à son bienfaiteur.

240 LE CHATEAt DE CHOÏAT.

Par un raffinement de volupté vindicative, Moustier tenait le descendant de Croïat dans un état de dépendance absolument semblable au sien, lorsque fils d'un pauvre fermier, il avait été accueilli par le vieux comte.

Le jeune homme était fier et bouillant. •

Souvent il avait frémi aux caprices insultants du parvenu ; mais cet amour que Moustier soupçonnait pour la première fois , existait dans le cœur de Charles depuis Tenfauce,

Cet amour était profond et mêlé de reconnaissance.

Charles aurait supporté plus encore.

Pouvait -il trop payer la tendresse qu'Anne, la charmante fille, Topulente héritière, daignait lui accorder, à lui, pauvre et sans parents...

Charles se croyait, en effet, comme nous avons pu le dire, le fils d'un pauvre artisan assassiné par un Croïat.

Moustîer avait rebattu ses oreilles de ce mensonge perfide, et Thérèse elle-

VM2 LE r.HATEAI] TE CPOÏAT.

même, sans le savoir, avait aidé à fortifier cette erreur.

Baptiste avait ordonné à la vieille, sous les plus terribles menaces, de garder sur tout ce qui concernait Georges un silence absolu; et lorsque, dans son enfance, Charles lui demandait des détails sur son père, la pauvre femme, le front pâle, la larme à l'œil, lui répondait en baissant la voix :

— Ne parles jamais de cela, niQn petit Charles !... ton père était un homme bon et malheureux...

— Et ma mère ?

LE ML^JlAWT. 245

— Elle étail belle, ta mère, sainte Vierge! elle était trop belle...

— Et leur assassin ? disait Charles avec la ténacité de son âge.

— Leur assassin, répétait la vieille femme, oh! celui-là était puissant!...

Ne parle pas de tout cela, mon petit Charles !

Ces réponses concordaient trop bien avec les récits de Baptiste pour ne pas entretenir la haine de Tenfant contre les nobles.

244 LE CHATEAl DE CHOÎAT.

Plus il grandissait , plus cette haine s'enracinait et devenait sérieuse...

Moustier n'eut pas Tair de prendre garde à la brusque apostrophe de Charles.

Il ajouta, certain de changer subitement le cours de ses pensées.

— C'est quelque noble déguisé, sans doute...

En effet, Tœil du jeune homme brilla tout-à-coup. •

— Un noble, dit-il vivement.— Qui peut vous porter à le croire?

Moustier ne répliqua point.

Us arrivaient devant le perron du château.

LE MENDIAS r. 245

Moustier, au lieu de répondre, congédia la plupart des paysans, ne gardant que Hervé, monsieur Lefeuvre et ses propres domestiques.

Charles l'arrêta en haut du perron.

— J'ai une grâce à vous demander, dit-il.

— Voyons. . . répliqua Mcustier.

— Permettez-moi de prendre ces braves gens, dit Charles, —j'attaquerai les chouans dans leur repaire.

Moustier réfléchit un instant.

— J'aime mieux les payer, dit-il ensuite.

— Quoi!... traiter avec ces misérables!...

— C'est plus sûr... en attendant qu'on les prenne au piège comme des bêtes fauves qu'ils sont.

— Mais voulut encore dire Charles.

— Monsieur Bernard, interrompit sèchement Moustier, —je sais^ce que;j'ai à faire.

Il fit jouer le marteau de la grande porte.

Personne ne répondit.

Les coups redoublèrent; même silence.

— Thérèse ! vieille diablesse d'enfer ! hurlait Moustier, dont le froid doublait l'impatience.

-— Elle se sera endorpiie au coin du feu, la pauvre vieille, dit Charles.

— Dis plutôt qu'elle a mené le sabbat sur la lande, la sorcière...

Tout en parlant, Moustier poussa, par hasard, la porte qui céda.

— Toute grande ouverte, ma foi! ditil avec étonnement.

A ces mots, il entra furieux, et s'élança vers la vieille, affaissée sur son escabelle, dans la position où Tavait laissée le Mendiant.

— Pourquoi la porte est-elle ouverte, sorcière? dit-il en la secouant.

— Laissez-moi! laissez-moi! répondit Thérèse d'une voix étouffée et sans ouvrir les yeux. — Quand vous me tueriez sur la place, je n'en pourrais dire davantage.

Elle croyait avoir affaire encore au terrible Mendiant.

Moustier lui lâcha le bras.

— Elle est ivre! grommela-t-il en s'é-

loignant.

Pendant cela, les gens de sa suite qui,

aussitôt entrés, s'étaient hâtés de gagner le foyer, reculèrent comme d'un commun accord.

— Il est venu ici ! dirent plusieurs voix effravées.

2o0 LE CHATEAU DE CROÏAT.

Ces accents d'épouvante, plus en rapport avec Tétat normal de Thérèse, semblèrent la tirer à demi de son assoupissement.

Elle étendit les bras avec fatigue et dit:

— Oui ! oui ! il est venu. — Est-il donc

parti?...

— De qui parle-t-elle ? demanda de loin Moustier.

Ses gens lui montrèrent en silence le manteau laissé par le Mendiant.

Moustier changea de couleur.

— Encore cet homme ! murmurat-il.

— Quoi! il est venu ici! dit Charles en examinant le manteau.

— Toujours !... répétait Moustier ; — qui donc nous débarrassera de lui!...

— Charles, continua-t'il en prenant le jeune homme à part, j'ai réfléchi : je consens à t'envoyer vers les chouans, mon fils... mais je ne veux pas que tu t'exposes!... Viens, je vais te donner deux sacs de mille francs. Mon brave

252 LE CHATEAi: DE CdOlAT.

garçon... j'en donnerais cent fois autant plutôt que de risquer de te perdre!...

Charles le suivit, étonné de ce subit accès de tendresse.

Pendant qu'ils s'éloignaient, un colloque s'établit entre les paysans et les domestiques rangés autour de Thérèse.

— La vieille, que vous a-t-il fait? demanda Hervé.

Elle garda le sileiîce.

— Est-ce qu'on raconte ces choses là ? dit un domestique en haussant les épaules ; — à propos, avez-vous remarqué?

dans le bois?... il n'avait pas son manteau.

— Puisque le voilà, s'écria Hervé !

— C'est juste tout de même, la main me brûle de lui avoir touché son collet.

— Je crois bien!...

— On me hacherait par morceaux , murmura un vieux paysan, avant de me faire passer la nuit à Tendroit où nous Tavons rencontré.

— Bah ! dit Hervé on le rencontre partout !

— Mais que lui a-t-il dont fait à cette pauvre dame Thérèse ?

Hervé baissa la voix.

— Il lui aura fait une croix sur la nu-

2o4 LE CHATEAU DK CROÏAT.

que, répliqua-t-il, et elle aura vu sa mère en enfer.

— C'est pourtant possible !

— Ou il lui aura soufflé dans Toreille le jour et l'heure de sa mort....

- Pauvre vieille !

A l'approche de Moustier qui revenait avec Charles, tout se tut.

Le maître de Croïat portait dans chaque main un sac de mille francs.

LE MKNDIAÎNT, 255

Après qu'il eût dit quelques mots à Toreille du jeune homme, sans doute un

reste d'instruction, ils échangèrent un

regard ; puis Moustier fit ranger tout le

monde autour de lui.

— Mes amis, dit-il d'un ton paternel, demain vous obéirez à monsieur Charles qui me remplacera... j'avais le choix d'attaquer ce brigand à force ouverte ou de payer rançon, mais à Dieu ne {)laise, que le salut de ma fille me coûte te sang d'un homme! .. Charles, s'ils ne sont pas contents de cette somme, vous doublerez... vous triplerez, s'il le faut.

— Maintenant, écoutez-moi bien, con-

tinua-t-il en baissant involontairement la voix, — si vous rencontrez cet homme que vous appelez le Mendiant, vous Tarrêterez.

— Seigneur Dieu! dirent ensemble les paysans, — arrêter le Mendiant 1

— Si vous n'osez pas je m*en charge, moi, s'écria Charles. ^

— Avez-vous donc peur de ce misérable! ajouta Moustier avec un sourire forcé.

Comme il achevait ces mots, la porte

qu'on avait oublié de fermer donna passage à un homme, tenant par la main une femme voilée.

II. vint se poser juste en face de Moustier qui recula brusquement de trois pas.

— Le Mendiant !... dirent les domestiques épouvantés.

Thérèse toujours assise dans son coin, avait ouvert les yeux à demi à cette exclamation...

— Lui... lui! dit-elle, vient-il nous punir tous!

258 LE CHATEAU D£ CROÏAT.

Elle se leva, poussée par une terreur invincible et se jeta sur la terre, aux genoux du nouvel arrivant en criant.:

pitié !

— Silence! dit le Mendiant à voix basse.

Puis il ajouta tout haut :

— Faites retirer cette folle , monsieur Moustier,.. j'ai à vous parler d'affaires sérieuses.

Moustier qui cherchait à dominer son trouble , fit signe qu'on emmenât Thérèse.

— Que venez-vous chercher dans ma maison? dit-il ensuite d'une voix mal assurée.

— Je viens vous épargner une peine ainsi qu'à ces braves gens, repondit le nouveau venu ; — le trou des chouans estloin ; la route mal aisée... J ai été vous chercher votre fille.

— Ma fille ! dit Moustier avec plus de surprise encore que de joie.

— Anne 1 s'écria Charles avec passion.

Et il s'élançait vers elle.

— Arrêtez jeune homme ! fit tranquillement le Mendiant. Rien pour rien !

Avant de rendre mademoiselle je veux faire mes conditions.

Moustier ouvrait la bouche pour ordonner à ses gens de se précipiter sur cet homme ; mais il se contint.

Prenant ensuite une résolution soudaine, il s'avança vers le Mendiant qui avait tendu le bras de son côté en parlant et lui mit dans la main un sac de mille francs.

— Tiens, voilà ta récompense, dit-il,

es-tu content?

Le Mendiant retira sa main et Targent tomba lentement à terre.

— Entre nous deux, Baptiste Moustier, prononça-t-il d'une voix sourde, — ce n'est pas de Tor qui peut solder le compte.

Moustier était plus pâle qu'un mort.

11 considérait le Mendiant d'un air épouvanté.

— Qui es-tu donc? que veux-tu? balbutia-t-il.

— Je suis... répondit, l'étranger, — qu'importe le nom d'un mendiant? je veux.... ce jeune homme était naguère en mon pouvoir.... je veux qu'il me soit livré sur l'heure !

Rapide comme la pensée Charles avait dégainé :

— Misérable chouan ! . . . dit-il en se précipitant sur rinconnu.

Le Mendiant mit froidement la jeume fille entre lui et son adversaire.

Puis posant son doigt dans sa bouche il fit entendre un sifflement aigu.

Tout le monde, dans la salle, connaissait ce signal.

Tout le monde se tourna vers la porte avec une anxiété terrible.

L'attente ne fut pas longue, une seconde après, vingt-cinq chouans armés jusqu'aux dents, étaient rangés entre le Mendiant et les spectateurs effrayés.

— Us ne sont que deux contre un, mes braves 1 s'écria Charles au comble de l'exaltation : en avant! — en avant!...

L'intrépide jeune homme joignant l'exemple au précepte, s'était jeté au

milieu des assaillants, mais personne ne le suivait, et, malgré ses efforts désespérés, il fut désarmé et fait prisonnier.

2G4 LE CHATEAL' DE CUOi\T.

Anne elle-même lui fit un obstacle involontaire ; car au moment où il s'élançait sur les chouans elle se dégagea vivement des bras qui la retenaient, et, au lieu de se retirer vers son père, elle se jeta en pleurant au devant de Charles.

Le Mendiant avait vu avec une joie évidente l'attaque chevaleresque du jeune homme.

— Qu'il ne lui soit point fait de mal ! cria-t-il d'une voix forte.

Et il ajouta mentalement: Dieu soit

loué ! le sang des Croïat n'a point dégénéré !

A la vue des chouans, Moustier s'était reculé jusqu'à la muraille; sa tête se courbait sur sa poitrine avec découragement.

De loin, son œil furtif et inquiet suivait tout les mouvements du Mendiant.

— Serait-ce lui!... se disait-il.

Le Mendiant ou le comte Georges de Croïat, comme voudra Tappeler le lecteur, s'avança lentement vers lui.

— Baptiste Moustier, dit-il d'une voix grave, — tu es en mon pouvoir, toi qui as versé le sang de tant de nobles royalistes!....

Les chouans s'agitèrent sourdement à ce préambule.

— Silence ! continua le comte. Tu es, dis-je, en mon pouvoir... que je fasse un signe et mes hommes vont te broyer sous leurs pieds 1....

Un piétinement de terrible augure fit grincer le plancher de la salle ; les

chouans semblaient s'exercer à vide en attendant le corps de Moustier.

Celui-ci tremblait de tous ses membres et ses dents claquaient.

— Silence ! dit encore le comte ; — ce seraitjustice,Baptiste Moustier... Mais je te pardonne en faveur de ce brave enfant que voilà !

Il montrait Charles.

Moustier, dont la respiration était interrompue depuis Je commencement de ce discours, poussa un long soupir de soulagement.

— Reprends ta fille ! ajouta le Mendiant.

—Oh! ce ne peut-être lui! murmura en lui-même Moustier; — il ne pardonnerait pas !

— Pour vous, jeune homme, reprit le Mendiant en s'adressant à Charles, — il ne me convient pas que vous soyiez prisonnier... vous êtes libre...

— Quoi!... Monsieur! dit Charles étonné.

— Mais, reprit le Mendiant , il faut que demain soir, à neuf heures, vous vous rendiez seul à la clairière du bois de Plougaz... seul, entendez- vous !

— J'v serai.

Lfc MEI^DUINT. 260

— Sur votre honneur ?

— Sur mon honneur.

— J'y compte.

A ces mots le Mendiant fit à la jeune fille un salut respectueux ; puis, prenant congé de Charles avec une politesse étrange, dans un moment pareil , il ordonna la retraite.

Les Chouans avaient rendu le jeune prisonnier avec une mauvaise humeur non équivoque.

A Tordre de leur chef, ils restèrent indécis.

—-Elle vieux buveur de sang?... disaient-ils ; — on le laissera donc comme

ca!...

Le Mendiant qui avait déjà fait quelques pas vers la porte revint d'un bond au milieu de la salle.

— M'avez-vous entendu!... dit-il.

— Faut-être j uste , murmura un paysan , rendre les prisonniers, refuser l'argent des patauds!... ça ne peut pas nous aller !... pas vrai, vous autres ?

Le Mendiant se dressa de toute sa hauteur, et rejetant en arrière le lorig manteau qui le couvrait, il parut tout-à-coup revêtu d'un brillant costume de lieutenant-général.

LE MENDIANT. 27i

— Qui a parlé ! dit-il en parcourant sa troupe d'un regard hautain et sévère.

— Moi; sauf votre respect, dit humblement le paysan.

C'était un vieillard à tête chauve.

Le Mendiant fit un signe, et il sortit des rangs.

A un second signe, il s'avança, le front bas, en roulant son bonnet entre ses doigts.

— Plus près encore ! dit froidement le chef.

Et il armait un pistolet.

En ce moment , la résine presque consumée jetait une dernière et lugubre clarté.

Le Mendiant tournait le dos à la lumière.

Sa grande taille se dessinait, dans ces demi ténèbres avec une majesté presque surnaturelle.

Ses longs cheveux flottaient sur son écharpe blanche , et son habit resplen-

dissant d'or envoyait un pâle reflet jusqu'à son visage.

Moustier le dévorait des yeux.

— Fais ta prière , dit-il au Chouan.

Celui-ci se mit à genoux et récita lentement un Pater.

Avant de se relever, il dit:

— Il y a vingt ans que je sers le roi dans les landes.

— C'est vrai! appuya toute la troupe.

274 LE CHATEAt DE CROÏAT.

— Pielève-toi ! dit le iMendiant.

Le pauvre diable obéit.

— J'ai perdu trois fils à la bataille , reprit-il ; ~ que le bon Dieu ait pitié de moi!...

— Grâce !... grâce !... murmurait-on à Tentour.

Le Mendiant hésita une seconde, puis, remettant le pistolet à sa ceinture.

— Comment te nommes- tu ? dit-il.

LE MEI^OIaNT. 275

— Mathurin Morvan, de Pornic.

— Au nom du Roi , prononça solennellement le Mendiant, — Mathurin Morvan, je te fais grâce de la vie... va ! tu ne fais plus partie des armées de Sa Majesté.

Le paysan resta comme frappé de la foudre.

— Tuez-moi ! dit-il enfin, — tuez-moi, pour l'amour de Dieu.

— Grâce! répétait toute la bande ^ le bonnet à la main.

Le Mendiant se dirigea vers la porte.

— En route ! dit-il.

Le ton bref et impérieux de cet ordre n*admettait pas de réplique.

Les Chouans se retirèrent en silence , non sans jeter un dernier regard à leur malheureux camarade.

— A neuf heures, demain ! dit le comte à Charles , en sortant le dernier. •

Le jeune homme répondit :

-— Je ne Tai pas oublié !...

Cependant le chouan dégradé s'était mis à genoux sur le passage de son chef.

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Celui-ci le repoussa sans rudesse, mais avec fermeté.

11 sortit.

— Pauvre malheureux, dit Charles ému de compassion , tu resteras avec nous.

Le chouan qui avait laissé tomber sa tête dans ses mains , se releva brusquement.

Un sourire méprisant et amer éclaira son visage, et, sans dire une parole , tirant un pistolet de sa ceinture, il se fit sauter la cervelle...

C'était le lendemain des événements que nous venons de rapporter.

Dans une petite chambre octogone, éclairée par une seule meurtrière, et formant 1e dernier étage de la tour enclavée au corps ^'^^ l^^B*^ ^^^ cbàteau. Thé-

rèse dormait , couchée sur un misérable grabat.

Un homme était assis à son chevet.

Thérèse, dans son sommeil , laissait tomber des paroles sans suite, que cet homme recueillait avidement.

Moustier, c'était lui, semblait suivre les diverses phases du rêve de la pauvre vieille avee une singulière inquiétude.

De grosses gouttes de sueur tombaient à chaque instant de son front ; il se

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levait, puis se remettait aussitôt aux écoutes , comme s'il eût espéré quelques paroles qui dussent enfin diminuer sa frayeur.

Mais à mesure que Thérèse avançait d^ns son rêve , loin de se rassurer, le maître de Croïat perdait de plus en plus contenance.

Enfin, n'y pouvant plus tenir, il éveilla la vieille femme.

Celle-ci se dressa sur sa couche , et promena autour d'elle un regard épouvanté.

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