LE CHATEAU B£ LA CHEVRETTE
naissance. Cette lecture a fait une distraction bien puissante à ses maux habituels, dont elle est plus accablée qu'à Tordinaire (I). »
Dans la série des lettres de Naples, on passe du 18 septembre 1779 au 18 mars 1780; voici quelques mots de la dernière : « Madame, vous ne sauriez imaginer le plaisir que m'a causé une lettre de vous qui me parle de tout autre chose que de votre santé. Il est vrai que le sujet de votre lettre ne m'intéresse guère, et m'embarrasse un peu; mais enfin, puisque vous regrettez si fort une défunte, c'est une preuve que vous sentez en vous*méme que vous n'allez pas la suivre. Ainsi soit-il ! Je tâcherai de vous servir de mon mieux. » De qui et de quoi s'agit-il? Il ne me paraît pas douteux que Mme d'Épinay avait demandé à l'abbé l'épitaphe latine qu'il lui envoya dans sa lettre du 3 juin, et qui était destinée au tombeau de Mme Dupleix de Pernan, morte à trente et un ans, le 7 janvier de l'année précédente. M. de Magnanville avait perdu en elle une fille charmante ; il renonça aux plaisirs et même au séjour de la Chevrette, où la rampe du fameux théâtre ne se ralluma jamais (2) . En 1 781 , Pedro deÂlcan-
(1) D*Haussonville, le Salon de Mme Necker (Revue des Deux Mondes, 1880, VI, 817.)
(2) Le 4 mai 1781, M. Duparc, l'un des administrateurs des domaines du prince de Condé, écrivait : « P^ous allons repiquer un peu vivement M. de Savalette, sur le pavé de la chaussée de rétang d'Anguien. Il parait qu'il s'en bat un peu les flancs.
tara de Toledo, duc de Tlnfantado, lui succéda; il dut se laisser attirer au souvenir du temps où son beau-frère de Starhemberg, ambassadeur d'Autriche, passait la belle saison à Épinay, fort mêlé aux plaisirs des châteaux voisins, particulièrement de la société de Dufort. Ils avaient épousé deux sœurs, princesses de Salm-Salm, des dixhuit enfants du rhingrave Nicolas-Léopold : Starhemberg, Marie-Françoise-Josèphe ; Tlnfantado, Marie-Anne. Ce dernier achètera, à Paris, en 1787, rhôtel Saint-Florentin, du duc de Fitz-James.
La lettre de Galiani, du 3 juin 1780, débute par un glas : « Madame, votre dernière lettre est du 21 février : cela fait trois mois juste que vous ne m'avez donné aucune nouvelle de votre santé. Grimm non plus. Personne ne m'écrit plus de Paris. A la fin, le temps a opéré et gagné la bataille. » Mme d'Épinay répondra par des protestations et par quelque effort, et l'on essayera, de part et d'autre, de se faire illusion; mais en vain; le silence devient de plus en plus difficile et enfin impossible à rompre. La pauvre femme est, d'ailleurs, étourdie d'un coup dont elle et Grimm exagèrent incroyablement la gravité, de « la grande réforme dans les fermes » , qui consiste en ceci : Necker a réduit à quarante le
actuellement qu'il n'a plus la Chevrette. Cela n'est pas très beau; il a reçu notre argent, et il nous laisse dans le pétrin, n (Archives de Chantilly, BA-12.)
nombre des fermiers généraux, et restreint le rôle financier de la compagnie au recouvrement des taxes douanières et des droits d'entrée à Paris, à la vente du sel et au monopole des tabacs ; les croupes sont supprimées, et les parts d'intérêt remboursées.
Cependant, voici la situation de Mme d'Épinay, que je trouve fort peu diminuée. On lui rembourse 90,000 livres, et elle obtient, sinon le privilège, accordé à quelques-uns, d'être exceptée de la réforme, du moins l'adoucissement d'une pension de 4,000 livres, qui sera reportée, après elle, sur la tête de sa fille (1). Sa maison de la Chaussée d'Antin, d'autre part, représente un revenu» de 5,000, défalcation faite de la rente de 1,000 qui paye le prix du terrain. C'est donc encore 13,500 livres, qui font plus que doubler les 13,000 qu'un beau-père riche et bienveillant, et qui savait le prix des choses, lui avait laissées tt pour subsister et s'entretenir honnêtement » ; le total est 26,500 livres, chiffre inférieur de 1,000 livres seulement à celui de 1762. Où est le revers? Pourquoi cet affolement?
Il n'a guère que deux prétextes : l'amortissement de l'emprunt à Mme Calas, puis le contretemps que je vais dire. Une somme de 8,000 livres
(i) Correspondance littéraire^ I, 34. — Deuxième Supplément historiffue et essentiel à la 2* partie de la liste des pensions juS' qua la page 104, au Palais-Royal, 1790„ in-8% I, 46.
avait été libéralement donnée à Mme d'Épinay, en novembre 1780, pour parer à « la détresse » , dit Grimm, du temps qui s'écoula/' — quelques mois, — entre la suppression des parts d'intérêts et l'octroi gracieux d'une pension. Mais Necker, le ministre bénévole, négligea de prendre là-dessus les ordres du roi, et, six mois après, ayant perdu sa place, son successeur, qui ne trouva pas « le don de cette petite somme autorisé parle bon dq roi, la redemanda à cette femme malheureuse » . Aucune démarche n'aboutit pour faire « entendre raison » au ministre des Finances. La plainte fut portée devant a la Minerve du Nord » , qui d'abord acheta les diamants de Mme d'Épinay, qu'elle trouva a fort bons dans leur espèce v , et conclut une affaire avantageuse, qu'elle n'avait point cher* chée. Elle-même s'était employée à trouver un moyen de lui faire ravoir sa pension : d J'ai si bonne opinion de Louis XVI et de ses ministres, écrivait-elle le 7 septembre 1780, que je crois que, s'ils apprennent la situation de Mme d'Épinay, ils ne manqueront pas d'y remédier ( 1 ) . » Elle échoua . Un beau jour elle donna Tordre à Grimm de verser deux fois 8,000 livres à son amie, et de mettre au cou d'Emilie le chiffre en diamants de l'impératrice, Grimm feignit de croire qu'elle faisait de la jeune fille, en lui en remettant les insignes, une
(i) Catherine II, Lettres à Grimm^ éditées par Jacques Grot, Saint-Pétersbourg, 1878, in-4% p. 190.
de ses daines d'honneur, et il ne fut pas contredit par la bonne grâce de Catherine. L' « ordre de Catherine II n , composé de 22 diamants, pesant 11 carats, fut payé 2,850 livres à a Jolivet et C*", jouaillier de Mgr. le duc d'Orléans (1) » .
Lors de la disgrâce de Necker, Mme d'Épinay lui écrivit, — le 20 mai 1781, — une lettre de regrets et d'hommages, et où elle s'excuse d'importunités dont elle se défendait jadis d'avoir jamais la pensée; j'ai annoncé cet aveu :
Je sens, Monsieur, qu'il est peut-être fort indiscret de vous parler de la peine que je partage avec tout le public, et que j'ose prendre la liberté de vous assurer que personne ne ressent aussi vivement que moi. Tous nos amis communs m'ont interdit l'honneur de vous écrire; mais mon sentiment me commande de vous réitérer l'hommage de ceux que, de tout temps, je vous ai voués; j'y joignais celui de la reconnaissance pour tout le bien public que nous devons à votre ministère, et pour avoir bien voulu vous occuper de moi dans ces moments de crise. Pardonnez mon indiscrétion : c'est une faute de mon cœur. La grâce et la distinction que j'ai l'honneur de vous demander, c'est de ne pas me répondre; je ne vous ai été que trop un sujet d'importunité. Si je puis espérer que, dans quelques jours de loisir, vous me fassiez l'honneur de me venir voir, vous mettrez le comble à mes vœux.
Recevez, avec votre bonté ordinaire, etc. (2).
(1) Catderine II, Lettres a Grimm, éditées par Jacques Grot, Saint-Pétersbourg, 1878, in-*», p. 227 (26 janvier 1782). — Lettres de Grimm, p. 99 et 143. — Arch'. nat.. Papiers séquestrés,! 319*.
(2) Le Salon de Madame Necker^ p. 812. Necker avait acheté Saint-Ouen de De Labordê en 1770.
ET MADAxME D'ÉPINAY 179
De cet homme qu'elle reconnaît qui li'a pas le temps d'écrire, elle sollicite une visite; c'est pour l'honneur de son salon.
1782, 1783 : nous touchons aux années funestes. Acoquiné avec la survivante des demoiselles Verrière, — la d'Orgemont après la Fursy, — d'Épinay a continué de vivre loin de sa famille, selon la bassesse de ses goûts et le désordre de son esprit. Sa situation se liquide lentement : le 19 mai 1781, il vend, moyennant 13,000 livres, à Arnail Fornier, écuyer, l'usufruit d'une propriété appelée la Petite-B riche, sise sur le territoire de Saint-Denis, au bord de la Seine, et contiguë à la Briche d'Épinay. C'était, sans doute, celle où il avait installé jadis les demoiselles Verrière, au scandale du voisinage : la date de cet éclat s'en trouverait fixée à l'été de 1756 (1). Le 14 décembre 1781, il tomba assez gravement malade pour que Mme d'Épinay s'occupât éventuellement de l'apposition des scellés au château de la Chevrette, au moins « sur le chartrier où sont les papiers concernant les propriétés des terres de la Chevrette, Deuil et Épinay, et autres y relatifs » . Cependant, il ne mourut que le 1 6 février 1782. Son corps fut transporté, le 17, de la
(1) Arcbives départementales et communales de la Seine, Lestres de ratification, 12244^- . Cette lettre a été citée par M. Lucien Lazard, dans le Bulletin de la Société de V Histoire de Paris, 1903, p. 37. La vente est du 30 juillet.
Madeleine-de-la-Ville-rÉvêque en Téglise d'Épinay, accompagné de Lalive de la Briche et du vicomte de la Chastre, les deux beaux-frères réconciliés (1).
Mme d'Épinay, mourante elle-même, est toute aux soins de la seconde édition des Conversations d'Emilie^ dernier et cher souci, fruit de veilles douloureuses, et dont la récompense académique lui causa une de ses plus grandes joies (2). L'Académie les couronna, en effet, le 13 janvier 1783, les préférant à Adèle et Théodore^ de Mme de Genlis. Deux femmes seulement se disputaient le prix d'utilité de M. de Montyon. Les politesses échangées à ce propos furent exquises : Saint-Lambert fut délégué par TAcadémie pour annoncer ses suffrages à Tauteur; elle rendit grâces de cet honneur, et d'AIembert remercia du remerciement.
Qu'est-ce que les Conversations d'Emilie, très brièvement? Mme d'Épinay a répondu : un catéchisme moral. Ne vous laissez pas leurrer à l'enseigne, et ne songez pas à un livre inspiré par le moindre reste de sentiment religieux; les Affiches
(1) Deux actes de décès furent rédigés le même jour^ 17 février 1782, à Paris (Registres de la Madeleine-de-la- Ville- TÉvêque) et à Épinay. Les témoins de la sépulture, à la campagne , furent la Briche, comme ci-dessus^ et M" Nicolas-Charles Dubuisson de Blain ville, chevalier, seigneur de Blainville el autres lieux, lieutenant-colonel d'infanterie, chevalier de Saint-Louis, demeurant à Paris, rue Saint-Honoré.
(2) Le manuscrit en est conservé à la Bibliothèque nationale (F. fr.,acq. nouv., 1841-1842).
de Parts trompaient leur public en imprimant : w On peut s'en servir avec le plus grand succès, pour insinuer, d'une manière douce et efficace, les sentiments d'une vraie piété et d'une religion solide, qui doivent faire la base de toute bonne éducation (1). » N'y voyez que le premier essai d'un manuel de morale indépendante. C'est cette « nouveauté » , cette a originalité » que Galiani loue, en ajoutant que le livre « pèse autant par ce qu'on y dit que par ce qu'on n'y dit pas » . Dans le fond, l'œuvre est vide et disproportionnée aux forces de l'amie des philosophes; dans la forme, nul plan, nulle méthode, un pot-pourri. Meister, tenant la plume pour Grimm, a cité, parmi les ouvrages qu'elle laissait : « Une suite encore imparfaite des Conversations d'Emilie. » Encore imparfaite, une seconde édition, mûrie pendant sept années! Ce mot tout simple juge le livre et l'impuissance de son auteur. Cent sujets y sont effleurés, les plus banals et les plus imprévus, les plus abstraits et les plus frivoles, les plus quintessenciés et les plus discords. Cherchez, dans leur amas rebutant, des réflexions sur les impropriétés du langage, l'excès d'imagination commune au génie et à la folie, l'inutilité des rosières, les embarras de Paris, la morale stoïcienne, les beautés de Gessner et celles de Plu-
(1) Numéro du 2 mai 1781.
tarque, le génie de Catherine et rexcellence du gouvernement républicain. N'oubliez pas certain conte de fées. « Quel conte! » s'écriait Galiani, si sobre et si singulier dans son admiration, qu'on doit croire qu'il ne l'avait pas lu. Quel conte! répéterai-je, après en avoir épuisé, à toute force, l'incroyable ennui. Lisez enfin, dans la dix-septième conversation, l'origine des idées expliquée, non par l'auteur à Emilie, jnais par celle-ci à sa poupée. Et vous songerez à la petite Montausier disant à Mme de Rambouillet : « Or çà, ma grand'maman, parlons d'affaires d'État, à cette heure que j'ai cinq ans. » La philosophie, au siècle suivant, a détrôné la politique; mais les précieuses y ont aussi bien établi leur empire : «Orçà, grand'mère d'Épinay, parlez de psychologie à Emilie, qui va avoir Tâge de raison. »
Elle a pris, quelque part, cette devise : Facundam faciebat amor. Et l'on sent la triste équivoque où elle s'est complu. Mais combien l'amour maternel a peu de part dans ces pages ! Écoutez-la dire à son élève, après le fameux conte : «< J'ai eu tort de vous le faire lire, parce qu'il contient une infinité de choses au-dessus de votre portée, et dont vous ne pouvez sentir le mérite ou le défaut. » Pour qui écrivait-elle donc, si ce n'est pour Grimm, Diderot, et le cénacle philosophique? Je me permettrai de proposer cette traduction de sa devise : * L'amour faisait toute ma faconde. »
En veine de franchise, toutefois, dans un passage des Conversations y elle a écrit (1) :
Du temps de mon enfance, ce n'était pas l'usage de rien apprendre aux filles. On leur enseignait les devoirs de religion tant bien que mal, pour les mettre en état de faire leur première communion. On leur donnait un fort bon maître à danser et un fort mauvais maître de musique, et tout au plus un médiocre maître de dessin. Avec cela, un peu d'histoire et de géographie, mais sans aucun attrait; il ne s'agissait que de retenir des noms et des dates, qu'on oubliait dès que le maître était réformé. Voilà à quoi se réduisaient lés éducations soignées. Surtout, on ne nous parlait jamais raison; et, quant à la science, on la trouvait très déplacée dans les personnes de notre sexe, et l'on évitait avec soin toute espèce d'instruction.
Un autre aveu, — celui-là fait à'Galiani, — peut être donné comme conclusion à ce morceau et comme épigraphe sincère au livre tout entier (2) : « Je suis trop ignorante pour qu'il me vienne assez d'idées vraies pour mettre Tesprit de côté, w Mme d'Épinay avoue la faiblesse de ses dissertations alambiquées et l'explique : à chercher l'esprit, on tombe dans le bel esprit. Après cela, répandez tout l'esprit du monde dans l'éducation, c'est vanité pure et semence infertile. Ne nous attardons pas; aucune épigraphe n'est à imaginer pour ce livre, mais bien plutôt, si j'ose dire, une épitaphe; il m'a fallu secouer, pour le
(i) Douzième conversation.
(2) Lettres de Galiani, II, 299.
retrouver, la poussière dont le juste oubli des éducateurs Ta peu à peu laissé se recouvrir. C'est un livre enterré.
Mme d'Épinay se vit entourée de soins assidus, dans les derniers temps de sa vie, par Mme Dufort, et par le mari de cette amie, lid-même, — à ce qu'il raconte, — mais surtout par Mme Sedaine, tt qui se dérobait à son chez elle, qu'elle aimait beaucoup, pour la voir presque tous les jours (1). » Elle passa son dernier été, souffrant d'une attaque d'influenza qui s'était ajoutée à ses maux, dans une maison de campagne louée à Ghaillot; elle l'avait quittée avec esprit de retour, car elle y fit creuser, à ses frais, un puits fort coûteux. Au moment où la belle saison commençante allait l'y ramener, le 15 avril 1783, elle mourut, en son hôtel de la Chaussée d'Ântin. Elle avait demandé, dans son testament, à être enterrée là où elle finirait ses jours. C'était une mianière détournée de refuser la sépulture qui l'attendait dans l'église d'Épinay; il lui répugna, sans doute, d'aller retrouver le voisinage de son mari, et de laisser un monument, en apparence éternel, de l'union la plus éphémère. L'inhumation eut lieu, le 17 avril, dans le cimetière de la Madeleine-de-la-Ville-l'Évêque, en présence de son gendre et de ses deux petitsfils de Belsunce. L'absence de Louis d'Épinay
1) Mémoires, I, 421.
donnerait à penser que la vie de sa mère se termina d'une façon brusque, sinon imprévue.
Cne heure après sa mort, à dix heures du soir, les scellés sont apposés chez elle. Le procès-verbal dénombre un personnel de sept serviteurs, sans compter une fille de basse-cour qui n'était pas là. Si l'on ajoute que Mme d'Épinay donnait une rétribution « aux femmes » de sa petite-fille Emilie, à la gouvernante de sa petite-fille Louise d'Épinay, — qu'elle avait donc aussi chez elle, — à la femme de charge de Grimm, et payait, de compte à demi avec lui, les services d'un homme d'affaires, ceux qui ont pris au mot l'histoire de sa ruine ne seront pas peu étonnés d'un pareil état de maison. Quel beau sujet d'économies elle aurait dédaigné jusqu'à la fin! Grimm et Lecourt de Villierre, secrétaire de la légation de Saxe-Gotha et de Mme d'Épinay, assistèrent à l'apposition des scellés, et Grimm, plus tard, fut séquestre des meubles, parmi lesquels une vaisselle d'argent de six mille livres (1).
(1) Arch. nat., T 319».
Quatre oppositions furent formées à la liquidation de la succession de Mme d'Épinay, et nous révèlent les créanciers suivants :
Dame Anne-Rose Cabibel, veuve Calas, pour 10,000 livres, restant dues sur Tobligation du 25 mai 1778, qui nous est connue;
Le propriétaire de la maison de campagne de Chaillot, pour 750 livres, loyer semestriel échu le 1" avril précédent, et 400 livres, frais de fora{>e d'un puits ;
La veuve d'un pharmacien de la rue d'Argenteuil, et un com-
Un coup d'oeil au testament de Mme d'Epiriay. Les pauvres de Deuil y sont gratifiés de 300 livres, à distribuer par le curé; la paroisse d'Épinay, de 1,000 livres, à placer en rentes, et dont les arrérages, touchés par le curé, seront employés •aux œuvres d'instruction et au soulagement des pauvres et des malades. Chaque domestique reçoit 30 livres de pension viagère par année de service.
Parmi les souvenirs particuliers, trois personnes sont à tirer de pair : Grimm, Emilie de Belsunce et Mme Lalive de Jully. A Grimm, la testatrice ne peut témoigner que « son estime et sa confiance » , en lui léguant tous ses manuscrits, et le priant, « s'il les juge dignes de l'impression, de vouloir bien les rédiger lui-même » . Emilie, avec le titre de comtesse, dévolu à la nouvelle chanoinesse du chapitre de Notre-Dame-de-Goyse à Largentière, est nommée trois fois, dans le testament et dans un codicille, où sa grand'mère lui lègue : une montre enrichie de diamants, des livres de piété, du linge et des meubles destinés « à monter son ménage, dans son appartement au chapitre » , deux rentes viagères, de 500 livres chacune, à partager avec ses cousins d'Épinay, enfin, la médaille d'or que l'Académie vient de
pagnon parcheminier de Chartres, pour des sommes négligeables. Ce parcheminier était peut-être celui auquel Mme d*Épinay s'était adressée, sur le dcsir exprimé par Galiani d'avoir du véliui préparé pour la miniature. (Lettre du 13 juin 1778.)
décerner à l'ouvrage fait pour son éducation. Les autres petits-enfants de Mme d'Épinay sont nommés aussi avec quelque sollicitude, surtout le chevalier de Belsunce. Mme de Jully reçoit ce témoignage de particulière affection : « Je donne et lègue à Mme de Lalive, ma belle-sœur, la bonne et tendre amie de mon cœur, quinze volumes de ina bibliothèque, de son choix. Je là prie de conserver à mes enfants et petits-enfants les mêmes sentiments qu'elle avait pour moi ; je lui recommande spécialement Emilie. J'exhorte mes enfants à ne jamais se décider, dans les occasions importantes, sans avis et conseil de Mme de Lalive en tout. » C'est la preuve d'une confiance extrême, et qui, au sujet d'Emilie, n'est pas sans faire quelque tort à la mère. Mme d'Houdetot vient après, sur le même rang que son frère de la Briche; puis une amie d'enfance, Mlle de Valori; enfin des amitiés plus récentes et d'estime à. peu près semblable : la baronne d'Holbach, Mme Sedaine et Mme de Vandeul.
Louis d'Épinay et sa sœur ont, en outre d'un legs universel de moitié, des legs particuliers de peu de valeur : Mme de Belsunce, du linge de ménage et des provisions de mousseline brodée; l'un et l'autre nommés, d'ailleurs, sans nulle expression de tendresse. Telle était, du moins, la teneur du testament; un codicille la modifie, en cette disposition : « D'après les conversations que
j'ai eues avec Mme la vicomtesse de Belsunce, ma fille, je vois que les lots que je lui avais destinés dans mon testament ne lui feraient pas le plaisir que j'aurais cru; aussi je les rétracte tous les deux. Je passe, et je donne celui de toutes mes mousselines brodées à Mme la comtesse Emilie de Belsunce, et celui du linge de ménage... au chevalier de Belsunce, pour commencer à monter son ménagr. » Cette révocation de legs, si sèche, la vive recommandation d'Emilie à une autre que sa mère durent être pour Mme de Belsunce une amertume mêlée à l'adieu, et comme une rupture après la séparation.
Grimm, on Ta vu, hérite de manuscrits, à publier s'ils lui paraissent dignes de Timpression, et avec une rédaction au besoin modifiée. Qu'estce que vaut, en présence de ce désir formel, la fameuse déclaration faite par Mme d'Épinay à Sedaine, après une lecture des Mémoires qu'il avait fort applaudie : « Aucun suffrage ne pouvait me flatter plus que le vôtre. J'espère qu'il est sincère, et que vous m'estimez assez pour me dire la vérité. Mais je suis très forte dans mes principes, et jamais cet ouvrage ne verra le jour. Je redoute toute célébrité; mais, quand je serais sûre d'un grand succès, je ne l'imprimerais pas davantage. »
La force des principes de Mme d'Épinay ! On y a cru naïvement, quand on avait tant de bonnes raisons pour en sourire. On a consenti à voir un
mémoire justificatif dans un récit où elle masque la plupart des gens, dans un roman plutôt, où, de son propre aveu, la fantaisie abonde. Ses personnages sont des marionnettes. On l'a surprise les habillant dans la coulisse, et arrangeant leurs rôles : « Oter un bras à M de Lucé [pour le punir peut-être de Tavoir serrée si fort entre les deux]; faire de M. de Bellegarde un inspecteur des eaux et forêts; faire naître Grimm en Ecosse, et désigner le duc d'Orléans sous le titre du dauphin, w Puis, n*a-t-on pas vu tel parent changé, tels autres supprimés, une enfant mise à la place d'une sœur morte? D'habitude, le plaideur écrit un mémoire pour rendre la vérité plus claire; elle, c'est pour l'embrouiller. Elle arrange une comédie où elle veut que l'on devine : une charade.
Il y avait beau jour que Mme d'Épinay, quand elle donnait ce bon billet à Sedaine, n'écrivait plus que de la « copie » . Je l'ai fait remarquer pour ses lettres mêmes, que Galiani livrait à l'imprimeur sans autre cérémonie, et à charge de réciprocité; ils en avaient la licence mutuelle. L'abbé écrivait : « Vous savez bien, ma belle dame, que notre correspondance, après notre mort commune, sera imprimée. »> — « Vous êtes insupportable, répondit-elle, en me rappelant que notre correspondance sera imprimée après nous. Je le savais bien; mais je l'avais oublié. » Son testament met hors de doute qu'elle désirait,
pour ses Mémoires, la même destinée. Elle ne les a pas publiés elle-même, peut-être par peur d'un scandale, sûrement dissuadée par Grimm. Elle lui demande un nouvel avis, et s'en remet à son jugement pour attendre, pour atténuer au besoin. Et lui s'est si peu soucié de l'œuvre, qu'après le pillage révolutionnaire d'un exemplaire mêlé à ses papiers, il n'a pas songé à redemander à son secrétaire celui qu'il lui avait confié. C'est ainsi qu'à la prudence d'un ami, s'est substituée l'indiscrétion d'un curieux.
Entendons, cependant, l'ami etréchodeGrimm, une dernière fois, sur Mme d'Épinay, et, du long éloge qu'il lui a consacré dans la Correspondance littéraire, retenons quelques lignes concernant son état d'esprit au regard des problèmes éternels (1) :
Au-dessus de tous les préjugées, personne n^avaît mieux appris qu'elle ce qu'une femme doit à l'opinion publique, même la plus vaine. Elle avait pour nos vieux usages et pour nos modes nouvelles la complaisance et la considération que leur empire aurait pu attendre d'une femme ordinaire. Quoique toujours malade et toujours renfermée chez elle, on la voyait assez attentive à mettre exactement la robe du jour. Sans croire à d'autres catéchismes qu'à celui du bon sens, elle ne manqua jamais de recevoir ses sacrements de la meilleure grâce du monde, quelque pénible que lui fût cette triste cérémonie, toutes les fois que la décence ou les scrupules de sa famille parurent l'exiger.
. (1) Tome XIII, p. 397.
Nous achevons de connaître Mme d'Épinay par ses dispositions morales de Theure dernière, et de nous convaincre qu'il n*y eut rien de profond sous ses dehors parés, et que, vaine comme l'opinion qu'elle flattait, démoralisée comme elle, son âme ne fut jamais pénétrée de tendresse ni de sincérité. Elle n'eut que du talent, auquel ajoutez, pour être juste, le charme et un courage patient et invincible à la douleur. Puis vous inclinerez à l'indulgence, parce qu'elle a beaucoup «ouffert : souffert de la nature et de la fortune. Quelle autre femme elle eût été, épouse de Grimm! Ce « tyran » l'a maintenue fidèle; il lui aurait montré comment on aime une fille, et, n'ayant plus de cour à lui faire, il l'aurait empêchée d'écrire, et préservée même des amoureux posthumes.
Tandis que, de son vivant, elle avait voilé ses fautes, elle offensa la logique autant que la déli-r catesse en étalant, après sa^mort, les Mémoires à côté des Confessions, Par vanité d'auteur, elle s'est contentée de moins de respect pour sa mémoire que pour elle-même. Cette âme si fine n'eut pas de conscience. Cependant gardons-nous des familiarités où inclinent ceux à qui son portrait passe sous les yeux; n'y cherchons pas, au coin de la lèvre, le sourire de l'amoureuse, et, à cause d'Emilie, souvenons-nous de l'aïeule.
Elle a laissé des portraits, elle n'a plus de tombeau : celui de son mari ne s'est pas retrouvé à