‹ Le chateau de la Chevrette et madame d'EpinayChapitre 21 sur 30 · SA DESCENDANCE. DERNIER ÉTAT DE LA CHEVRETTE · texte numérisé non relu

SA DESCENDANCE. DERNIER ÉTAT DE LA CHEVRETTE

Liquidations et partages. — Lutte pour la garde d'Emilie. •— Grimm triomphe avec Taide de Catherine. — Il la marie avec le comte de Bueil. — La nouvelle famille, le contrat. — Philémon et Baucis à Varennes. — Naissances et morts. — Démolition de la Chevrette. — Louis naturalisé Suisse. — La Révolution. — Massacre du major de Belsunce à Caen. — Le douaire d'Emilie devant l'Assemblée. — Position précaire. — Émigration.

George Sand a écrit, au sujet de Francueil (1) : « Mon grand-père mourut dix ans après son mariage [donc en 1787], laissant un grand désordre dans ses comptes avec l'État et dans ses affaires personnelles. Ma grand'mère... liquida promptementj et, toutes ses dettes payées, tant à l'État qu'aux particuliers, elle se trouva ruinée,

(1) Histoire de ma vie, I, 77.

c'est-à-dire à la tête de soixante-quinze mille livres de rente. » Telle avait été, après la sage administration de JuUy, la ruine de M. d'Épinay. Mais la rechute qui motiva son interdiction fut d'autant plus grave, que la réforme de la ferme générale allait tarir la source de beaux revenus ; au surplus, le temps manqua, cinq années ne suffirent pas pour que le régime des économies put produire, une seconde fois, ses immanquables effets.

M. d'Épinay ne laissa presque rien, en dehors des biens substitués par le testament de M. de Bellegarde. Sa fille renonça à sa succession, le 10 juin 1782; son fils l'accepta sous bénéfice d'inventaire. Elle avait reçu une dot, dont lui, sans doute, avait bien dissipé l'équivalent, dans toutes ses aventures ; quelques débris d'une avance d'hoirie figurèrent, on l'a vu, dans son contrat de mariage. Le partage eut lieu, le 21 mars 1785, sur les bases suivantes : Mme de Belsunce, ayant droit à 302,505 1. 16 s. 8 d., se vit délaisser, pour 307,687 1. 10 s., « les domaines et terres de Deuil, la Chevrette, circonstances et dépendances entre Saint-Denis et Montmorency, » ce qui impliquait le payement d'une soulte de 5,181 L 13 s. 4 d. Louis eut une part entièrement assise au village d'Épinay, une belle terre d'un revenu de 15,382 1. 17 s., comprenant : le château de la Briche, un moulin, l'étang Coquenard

et deux maisons dans le village. Le fils de l'ancien seigneur figura en tête, à grande distance du reste des imposés, dans le premier rôle du nouveau régime (1).

Mme de Belsunce eut en son lot : la Chevrette, la ferme, groupant une partie des terres, puis des pièces éparses, à Deuil, à Montmagny, à Groslay, à Épinay même, et TErmitage à Montmorency; on comprendra que le revenu en soit moins clair que celui de Tautre domaine. II y aura sujet d'y revenir au moment des ventes révolutionnaires (2) .

(i) Le rôle de 1793, établi sur les estimations de 1790^ est aux Archives dép. et com. de la Seine (^Contribution foncière. — Rôles, 1793, t. P'); 1^^ états de section, aux Archives d'Épinay, oon pns, malheureusement, conservés dans leur inté{|rité.

Voici quelques évaluations intéressantes :

— Château de la Briche, estime 1,200 liv. — 1/4 déduit . . . 900 ) ,. X^our, jardin, parc et pièce d eau, 3,280 perches, à 50 I. l'arp. 1,640 ) '

— Moulin estimé 6(10 liv. — 1/S déduit 40Ô J

— Ferme estimée 200 liv. — ljf4 déduit 160 ( 580

— Cour, bâtiments ruraux ... 60 perches, à 50 liv. l'arp . . SO \

— Étang Coquenard, 3,584 1/2 p... ) .^^,^ ^ j.^ ^.^^. . ^

— Queue duditétanp, 686 1/2 p... ) *^ ' '

Les terres de Mme de Belsunce, dans le village d'Épinay seulement, étaient, d'après les mêmes sources, d'un revenu de 2,005 livres.

(2) Les Archives dép. de Seine-et-Oise n'ont pas conservé, comme celles de la Seine, quelques rôles de la contribution foncière du commencement du nouveau régime. D'autre part, les états de section de Deuil ne sont pas absolument entiers. Cependant, une note rencontrée à Versailles, dans le dossier de Belsunce de la série Q, m'a fait connaître le chiffre authentique du revenu du domaine de cette famille à Deuil : 8,185 l. On connait celui d'Épinay : 2,005 1.; on vena celui de l'Ermitage : 433 l. Le total 10,623 est incDmplet, en l'absence de renseignements «ur Montmagny et Groslay. Nous trouverons plus loin d'autres

De la succession de Mme d'Épinay nous n'avons guère à dire. L'adjudication de son hôtel de la Chaussée d'Antin eut lieu, sur licitation, à l'audience des criées du Chàtelet de Paris, le 21 juilliet 1784. Les enfants avaient renoncé à la succession de leur mère, le 29 septembre 1783, pour s'en tenir au legs universel de moitié fait à chacun d'eux. Louis, qui se qualifie « ancien conseiller au parlement de Pau et, à présent, capitaine à la suite des dragons au service de France » , comparait, en réalité, — ce bourgeois de Fribourg, — assisté de son conseil ; il est grevé de substitution (1). L'hôtel fut vendu 125,568 livres à Jacques-Michel Canuel, avocat, futur membre de la première commune parisienne, et qui y mourut, le 7 janvier 1822.

La vicomtesse de Belsunce regagna la Navarre, ses affaires réglées, et laissa Emilie à Paris, ayant

bases de calcul, qui nous fourniront un chiffre vraisemblablement exact.

Le seigneur suzerain s'était ému tardivement (16 juin 1784), pour la conservation de ses privilèges. Lalive d'Épinay était mort « sans avoir servi féodalement S. A. S. », à propos des deux seigneuries relevant du duché d'Anguien. « Il paraîtrait indispensable [dit-on, au conseil du prince], pour la conservation de mouvance dudit duché sur les seigneuries de Deuil et d'Épinay, d'en demander le service féodal aux enfants, héritiers et représentants du sieur Lalive d'Épinay, ensemble la communication des titres qui pourraient servir à faire connaître la consistance de ces terres, dont on ignore quels sont les domaines et les droits, faute d'aveu et de dénombrement. (Arch. de Chantilly, B A-30.) ■

(1) Arch. dép. et com. de la Seine, Lettres de ratification^ 16351^^.

eu le dessous dans un conflit singulier que Grimm raconte en ces termes (1) :

« Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que je parvins à empêcher ses parents de Temmener dans leur terre, à l'extrémité du royaume, sur la frontière d'Espagne, où elle était née, mais où Ton ne parlait pas même le français, et où son éducation et son établissement futur eussent été également à peu près impossibles. On se rendit enfin à la raison, et, pour achever son éducation, on la mit à Paris, sous ma surveillance, au couvent de Saint-Antoine, où une princesse de Beauvau était abbesse. w Grimm eut, — il ne le dit pas sans cause, — beaucoup de peine à triompher du désir très légitime des parents, de se réserver la garde délicate et l'agréable compagnie d'une fille de seize ans. Il en parle à distance, d'un ton apaisé; mais l'affaire fut chaude et débattue, et dura assez pour qu'il eût le temps de demander de l'aide à Saint-Pétersbourg.

Il employa, en effet, d'autres arguments que l'éloignement de la Navarre et les difficultés d'éducation qui en naissaient, pour arriver à ses fins. La jeune fille avait été sa pupille, en quelque sorte, depuis sa plus tendre enfance; il fit valoir une affection qui pouvait se comparer à celle des parents mêmes, et dont il lui avait donné des

(1) Correspondance littéraire j I, 35.

marqties en plaçant de Targent sur sa tête (1). Il y ajouta une promesse qu'il devait tenir, celle de sa succession, et, s'échauffant à la lutte, une menace qui se devine dans cette lettre de Catherine (2) :

Vos peines, vos afflictions et tout ce que vous me dites du sort d'Emilie me cause une vraie peine; si je pouvais contribuer à vous soulag;er tous les deux, je le ferais volontiers. Je ne sais à quoi peut vous servir la permission de retirer mon chiffre; mais ma confiance pour vous est telle, que [je suis persuadée que] vous ne ferez rien qui ne soit utile pour Emilie; mais, si vous faisiez, dans un ras extrême, un ballot du chiffre et de celle qui le porte, et que vous les envoyiez ensemble à Pétersbourg, croiriez-vous par là lui éviter un sort fâcheux?

Grimm dut ainsi faire jouer tout ce qui est propre à toucher les cœurs mortels :1a sympathie, l'espoir et la crainte. Finalement il aboutit au résultat qu'on a vu. Il le saura rendre très utile à l'avenir d'Emilie ; mais ce succès, qu'il n'aurait sûrement pas obtenu s'il n'avait été secondé par le vœu de la jeune fille, dut la mettre plus qu'en froideur avec sa mère, car il y a lieu de croire qu'elle ne la revit jamais. Mme de Belsunce ne se résigna pas sans quelques luttes encore, auxquelles fait allusion Catherine dans une lettre du 22 avril 1785 : « La mère d'Emilie n'a pa^ le sens com-

(1) Bib. nat., Mss., F. fr. 407. — Dernières années, p. 520.

(2) Lettres de Catherine^ 20 septembre 1783, p. 284.

mun; » et, quatre jours après (1) : a N'ayez pas peur; je ne ferai rien sans vous consulter, sur le compte d'Emilie. Mariez-la, et au plus tôt, le plus convenablement possible, w

C'était tout le rêve de Grimm; il commença de le réaliser avant la fin de Tannée ; le 31 décembre, Emilie étaitaccordéeaucomtedeBueil. Louis XVI, sur la recommandation de Catherine, à lui transmise par le maréchal de Ségur, père du ministre de France en Russie (2), avait éventuellement promis un régiment au fiancé de Mlle de Belsunce, si sa naissance et ses services le mettaient en état de recevoir cette faveur, et un douaire de quatre tnille livres à la fiancée elle-même, a Alexandre- Louis-Auguste Duroux de Chevrier, comte souverain de Bueil en Piémont, seigneur de Courtemont-Varennes, et, pour moitié, de Roulages, sous-lieutenant en premier au régiment des gardes françaises (3), w fut proposé par Grimm, agréé de la famille et de la cour.

Il était le troisième enfant et le fils unique, — nous verrons ses deux sœurs, — d'un Duroux de Chevrier (Robert-Gabriel, marquis de Courte-

(i) Lettres de Catherine, p. 335, '338.

(2) Jbid., p. 373.

(3) Archives du ministère de la Guerre. « Durou^ » est quelquefois écrit a du Roux » ; mais toutes les signatures que j'ai vues sont conformes à la première orthographe, qui est aussi bien celle de la comtesse de Bechtolsheim dans ses Souvenirs {^Erinnerungen).

mont) et d'une Duroux de Tachy.; petit-neveu, par sa mère, d'un de Bueil, dont il hérita la comté ; domicilié a en son château de Yarennes, près Château -Thierry, diocèse de Soissons ». Nous n'avons pas affaire ici d'une généalogie (1) ; toutefois, un trisaïeul ne saurait être passé sous silence : « Jean Chevrier Duroux, seigneur de Sigy et de Villeneuve-sur-Gher en Berry, » qui épousa, en 1646, Françoise de Mascrani, fille d'une Lumague, parente des PoUalion, et qui dut fréquenter à la Chevrette, un siècle et demi avant que ses arrière-neveux ne fussent en passe d'en hériter. Notre marié (2) , orphelin, fut assisté et autorisé d'un oncle paternel, Charles-Jean, comte de Verdon, vicomte de Couvrel, que représenta son frère, Charles-Marie, seigneur de Verdon, chevalier de Malte; un troisième oncle, — soit dit en passant, — était François-Hermenégilde,

(i) Bib. nat., M88., Cabinet dei titres, carrés d'Hozier, vol. 556, Roux, f«- 307, 322, 327, 328, 332.

(2) Voyez un extrait de son contrat de mariage, donné dans les Erinnerungeny p. 469. Du côté de la fiancée, ont signé à ce contrat : ses deux frères; le marquis de Beisunce, maréchal de camp, menin de Mgr le dauphin à présent roi, et Mlle de Verges son épouse, cousins; M. de Lalive [Gaspard-François], conseiller honoraire au Parlement, grand-oncle; M. le comte d'Houdetol, lieutenant général des armées du roi, et Mme d*Houdetot, oncle et tante; Mme de Nettine, veuve de Lalive de JuUy, Mme Prévost, veuve de Lalive de la Briche, tantes; M^ le comte de Vintimille et Mlle de Lalive [de Jully], son épouse, cousins; Mme Gabrielle-Charlotte de Beauvau, abbesse de l'abbaye royale de Saint- Antoine, amie.

seigneur de TÉchelle, officier au régiment du Roi. La mariée, encore « demeurante à Tabbaye royale de Saint-Antoine » , eut l'assistance et l'autorisation de son père, qui lui constitua une dot de cent mille livres, tant en son nom que comme mandataire de sa femme, — première absence significative de la mère ! — Catherine tint la promesse d'une lettre à Grimm du 9 septembre 1784 (1) : tt Quand Emilie se mariera, donnezlui douze mille roubles ; mais que cela ne soit pas mis dans les gazettes. » Cela fut mis dans le contrat, par le " baron Grimm de Grimmhof et du Saint-Empire, conseiller d'État de S. M. l'Impératrice de Russie, ministre plénipotentiaire... demeurant à Paris, rue de la Chaussée d'Antin » . Le mariage fut célébré, le 22 mars 1786, à Sainte- Marguerite, une paroisse du faubourg Saint- Antoine dont le cimetière devait recevoir les restes de Louis XVII.

Grimm habitait encore l'ancien hôtel de Mme d'Épinay. C'est à lui et là qu'on envoya, du département de la Guerre, le 8 mai, le brevet de la pension de quatre mille livres que le roi avait assignée sur le trésor royal à Emilie de Belsunce, le jour de ses fiançailles, « à titre de douaire, dans le cas et à compter du jour où elle survivrait » à son époux. Brevet confirmé, promesse

(1) Lettres de Catherine, p. 318.

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