LE GHATKAU DE LA CHEVRETTE
royale réalisée après le mariage, le 31 mars (1) . L'octroi d'un régiment n'alla pas aussi vite; le comte de Bueil, sous-lieutenant en premier depuis moins d'un an, attendit jusqu'au V^ mai 1788 sa nomination de major en second au régiment du Maine-Infanterie. Ses beaux- frères, le vicomte et le chevalier, figurent à son contrat, tous les deux, comme capitaines au régiment de Ségur-Dragons, régiment qui avait porté le nom de Belsunce jusqu'en 1782, et devait prendre en 1788 celui de chasseurs du Hainaut. Un instant réformés, le roi leur accorda à chacun une gratification extraordinaire de six cents livres. L'aîné passera major en second dans le régiment de Bourbon-Infanterie, à Caen, le 1" mai 1*788, à la date précise où de Bueil obtiendra le pareil grade ; la bienveillance royale est mue par les mêmes ressorts; mais elle envoyait le pauvre major de Belsunce à la mort (2) .
Un mois écoulé depuis le mariage, — le 28 avril, — nous avons la nouvelle, singulièrementprompte, de ses suites naturelles. De Grimm à Catherine (3) :
J'ai pris à mon tour la clef des champs, pour être, pendant quelques jours, témoin oculaire du bonheur de deux jeunes époux qui doivent tout à Votre Majesté... J'ai donc passé huit jours à vingt-deux lieues de Paris,
(i) Archives du ministère de la Guerre, Durouz de Bueil.
(2) Jbid., DE Belsunce.
(3) Lettres de Grimm , p. 349.
dans le ménagée de Philémon et Baucis encore à la fleur de l'âgée... Bonne ^gentilhommière, possédée depuis longtemps par les ancêtres de l'époux: cela est d'une honorable médiocrité, fort éloignée de toute espèce de faste. Philémon et Baucis, avec trente mille livres de rente entre eux deux, n'y pourront pas vivre dans un grand luxe ; mais, outre que contentement passe richesse, leur médiocrité ne les rendra que plus dignes de recevoir sous lei^rtoit l'Immortelle, leur bienfaitrice, si elle se met jamais à voyager hors des limites de son empire, vers l'Occident, tout comme l'indigence des premiers Philémon et Baucis leur attira la visite du maître des dieux et des hommes, du grand Jupiter. Cependant, lorsque Emilie aura donné la sépulture à son tuteur, le souffre -douleur impérial, et Philémon de Bueil à deux oncles à peu près du même âge [les oncles du contrat sans doute], ils se trouveront dans une très honnête aisance. J'ai aussi déjà une espérance assez fondée qu'ils pourront perpétuer leur humble et profonde reconnaissance envers l'Immortelle, de génération en génération, jusqu'à leur postérité la plus reculée, puisque Émilie- Baucis éprouve déjà des symptômes de grossesse... Que la volonté de Dieu soit faite! quoique je me fusse contenté, cette année, de la savoir épouse, et que j'eusse attendu sans murmurer jusqu'à l'année prochaine pour la plénitude des droits de maternité.
Elle n'en fut pas empêchée d'assister à une fête donnée par Grimm, le 2 mai, pour l'anniversaire de la naissance de Catherine, ni de paraître à la cour, le 26, présentée par la comtesse de Guerchy, qui avait signé à son contrat : une Duroux de Sigy, mariée au mar-
quis de Guerchy-Nang^is, colonel du régiment d'Artois (1).
Grimm parlait de u celui » qui devait venir au monde, « avec le droit presque acquis d'être le filleul de Tlmmortelle. n En réalité, ce fut une fille, qu'on nomma Catherine-Hélène- Âlexandrine, parce qu'à la marraine impériale furent associés, comme seconde marraine, la grande-duchesse Hélène, et, comme parrain, le grand-duc Alexandre. Elle naquit à Paris, sur la paroisse Saint-Nicolas-des-Champs (rue Portefoin sans doute), le 13 janvier 1787, et elle eut un frère avant que Tannée ne fût close, le 23 décembre. Encore un filleul de l'Impératrice, filleul en même temps du prince Henri de Prusse, prénommé au baptême Catherine- Henri-Louis-Frédéric, et en famille Catau, comme on appelait son ainée Gatinka. Une interruption dans la correspondance de Grimm, du 12 décembre 1787 au 12 août 1790, nous prive de réflexions nouvelles sur cette seconde maternité, plus hâtive à tout prendre que la première (2). Mme d'Épinay, vivante, aurait eu à soixante ans
(1) Gazette de France (M" de Subgères, Be'pertoire, t. I). Le même recueil nous apprend que la comtesse de Bueii souâcrWit 600 livres, le 27 avril 1787. pour l'établissement, à Paris, de quatre nouveaux hôpitaux. Voyez aussi les Mémoires de Du/ort, I, 134; II, 421.
(2) La naissance de cet enfant, à vrai dire, fut sans doute prématurée, car elle eut lieu au château de Sigy (Seine-et-Marne),
son arrière-petite-fille, celle qui, devenue arrière-» grand'mère à» son tour, écrira les Souvenirs^ source déjà citée, de plus en plus précieuse avec les années.
Une génération nouvelle voit le jour au moment où Tombre s'épaissit sur le passé. Diderot est mort en 1784; en 1785, Lalive de La Briche, dont la femme, après cinq années de mariage, coulera un veuvage de soixante; le 13 avril 1786, à Saint-Glément-de-Geaux, dans le Poitou, sa sœur, la bizarre Charlotte, Mme de la Ghastre, à laquelle son mari, gouverneur de Châtillon-sur- Indre, futur député de la noblesse aux états généraux, survivra jusqu'en 1821 (1). L'année 1787 voit disparaître : Galiani, autrefois les délices de la Briche, Francueil, l'homme qui personnifia le mieux la douceur de vivre aux temps heureux de la Ghevrette, et aussi bien le vieux château de Montauron, la Chevrette elle-même La date de sa démolition s'infère du passage suivant des cahiers de Deuil, rédigés le 14 avril 1789 (2) :
chez une tante, où la mère dut être surprise. Il fui ondoyé aussitôt u à cause du péril de mort » , et baptisé le 1^'' février 1788. Ses parrains et marraines furent le comte de Cuiant, capitaine au régiment du Roi -Infanterie, et la marquise de Sigy, « tant en leur nom qu'au nom de Sa Majesté Catherine » et du prince Henri de Prusse, oncle du roi. Grimm signifie le consentement de la souveraine et du prince. De Belsunce, point. (Archives de Sigy.)
(1) De Surgèrks, 2,500 Actes de l'état civil ou notariés^ Nanres, 1865, in 8».
(2) Archives parlementaires ^ IV, 486.l3n plan de la collection
o La destruction du château de la Chevrette ayant entraîné la destruction de la^eule fontaine qui procurait de Teau à la paroisse, nous nous trouvons privés, depuis deux ans, de cet élément nécessaire à la vie, et obligés d'aller chercher de Teau à une lieue de Fendroit. » Autres marques de la fin d'un âge : toujours en 1787, le 18 avril, Louis d'Épinay se fit naturaliser Suisse, et recevoir a communier » de Givisiez, et, les 2 mai et 19 juin, obtint son admission dans la bourgeoisie patricienne et privilégiée de Fribourg; ce qui lui permettra d'échapper aux confiscations révolutionnaires. Puis Ton appréciera la mélancolie de cette nouvelle (1) :
21 juin 1787. — Mme la marquise de Gléon est un tnouvel astre qui parait sur l'horizon littéraire. [De combien d'autres horizons disparu !] Un éditeur galant [Chastellux] offre au public un Recueil de Comédies nouvelles de cette Minerve. Elles sont au nombre de trois... On s'accorde à trouver la troisième pièce [fe Nouvelliste provincial] sans prétention, vraiment gaie et digne de la scène, comme offrant une action qui pourrait aisément, avec quelques corrections, s'adapter
dite de Tlntendance, — aux Archives de Seine-et-Oise, — figure encore le château en janvier 1786.
u Peu de temps avant la Révolution, M. de Beisunce avait fait démolir (par un lïiotif de jalousie, à ce qu'on dit) son château de la Chevrette. » (L.-V. Flamakd-Ghétry, C Ermitage de J .-J . Bousseau et de Grétry, Paris, in-8°, p. 171.) Je transcris sans pouvoir aider le lecteur à comprendre.
(1) Mémoires secrets.
ET MADAME D'ÉPPNAY 207
à l'un de* nos théâtres. — Du reste, l'auteur est une femme âe qualité, qui a été, dans sa jeunesse, de la cour du feu prince de Conti, qui était belle, remplie de talents, et jouait la comédie avec beaucoup de g^oût et de grâce; aujourd'hui d'une santé misérable, jouet du mesmérisme pendant longtemps [toujours sous l'influence de Chastellux].
Et ce qui meurt enfin, c'est la royauté.
a La famille de Bueil fut pendant trois ans une des plus heureuses de la terre, lorsque la Révolution éclata, et en fit une des plus malheureuses. » Insistons avec Grimm sur le tableau des premiers temps (1) :
Le comte de Dueil, d'un caractère tranquille et doux, timide à l'excès..., est né sans ambition. Il ne faut pas le chercher parmi les hommes capables de prendre la lune avec les dents, à moins que ce ne soit le croissant placé sur Sain te -Sophie. Ne désirant rien avant la Révolution, il rendait sa femme et ses enfants parfaitement heureux. Possesseur de trois jolies terres dans la même province, avec l'espérance d'en hériter encore deux au moins, il se livrait à la seule passion qu'il avait apportée au monde, celle de s'occuper de leur administration et de leur amélioration; il suivait néanmoins la carrière militaire, avec un zèle qui n'était pas outré, mais suffisant pour n'y pas rester en arrière.
On sait que Tancienne société se laissa surprendre en pleine pastorale ; comme dans une symphonie célèbre, de sourds grondements d'orage se mêlèrent, sans les interrompre d'abord, aux
(L) Lettres de Grimm, p. 565.
son LE CHATEAU DE LA CHEVRETTE
jeux des campagnes. Puis la foudre, çà et là, commença à faire des victimes. Après la fin tragique des de Launey, des de Flesselles, des Foulon, des Bertier, nul événement n'excita plus de pitié et d'effroi que le massacre du major de Belsunce, le 12 août, à Caen. Tout le monde a entendu parler de cette scène de cannibalisme, où le beau jeune homme, le courageux officier, en haine à la populace, parce qu'il Tempéchait de piller les convois de grains, fut mis en pièces, et son cœur, arraché palpitant de sa poitrine, cuit et mangé par les atroces mégères d'un faubourg. Henri de Belsunce était tt le septième de son nom et de sa branche tué en servant ses rois ( 1 ) » . Grimm parle de la douleur du chevalier et de sa sœur, sans un mot pour la mère; l'omission dénonce leurs rapports (2). Emilie, nous dit-il, avait quitté. Paris six semaines avant la Révolution : il faut entendre avant le 14 juillet (3). Il la rejoignit à Varennes,
(1) Dernières années j p. 599.
(2) « Il est plus aisé d'imaginer l'état de sa malheureuse sœur et de son malheureux frère que d'en donner une idçe. » [Correspondance littérairey I, 39.)
(3) Lettres de \Grimm^ p. 397, Voici, à cet égard, un renseignement précis : « J'ai reçu de M. le baron de Grimm, au moment de mon départ de Paris, et pour compte de M. le comte de Bueil, 300 livres. Fait à Paris, le 4 juin 1789. — Signé : BblsuRCE DE BcEiL. m Je trauscris encore cette quittance donnée par Emilie au même, la veille : « Reçu depuis le mois de janvier, et pour le compte de M. le comte de Bueil, la somme de 1,919 1. 18 s. 3 d., pour la.dépense de la maison. 3 juin 1789. » (Arch. nat., T. 319^^ Letnénage de Bueil devait vivre, Chaussée d'An-
vers la fin du même mois de l'année suivante, parce que « les malheurs de la France et les siens ne lui avaient pas permis de quitter la campagne rhiver précédent.» , et qu'elle avait désiré l'avoir auprès d'elle pendant ses troisièmes couches. Il n'y a plus à compter les circonstances où la mère manque à son rôle, et son nom aux lèvres les mieux faites pour le prononcer. Adèle-Gharlotte- Rosalie vint au monde le 25 juillet 1790. Elle eut pour parrain un grand-oncle que nous connaissons, Charles-Jean Duroux, seigneur de Verdon, et pour marraine son aïeule de Belsunce, mais représentée par dame Marie-Renaud Duroux de Verdon. A son baptême, les paysans portèrent des rubans aux trois couleurs, et tirèrent de nombreuses salves. Catherine de Bueil se souvenait plus tard de ces réjouissances, encore à demi féodales, à l'entour d'une demeure où il n'y avait plus ni joie ni seigneurie (1). Les sacrifices de la nuit du 4 août s'y étaient fait durement sentir, et l'avenir était menacé dans le grade du mari, dans le douaire de la femme. «Jusqu'à présent, écrivait Grimm le 15 août (2) , l'assemblée auguste n'a rien prononcé sur la pension de Mme de Bueil, quoique M. de Wimpffen, un des membres du
tin, chez Grimm, qui avait beaucoup augmenté son loyer; à Mme d'Épinay, il payait 1,700 et 1,800 1. ; à ses héritiers, 3,000; à Canuel, 4,500. (Ibid., T 319».)
(1) Erinnerungen, p. 22.
(2) Lettres de Grimm, p. 372.
comité, en ait fait une mention particulière dansr son rapport, que je joins ici, où il a fourré un éloge de Tlmmortelle, dans un goût analogue au lieu où il devait faire son effet. . . On m'assure que cet éloge a reçu de grands applaudissements, dans Tantre des douze cents rois avocats. »
La sollicitude de Grimm s'applique aux grandes choses et aux moindres, à conjurer les dangers et à les faire oublier. Il avance les mois de nourrice d'Adèle de Bueil (181 1. 3 d. pour sept mois). De Paris, il expédie à Varennes ce qui est utile et ce qui amuse : provisions, modes, un équipage de cheval à l'anglaise, de la musique souvent, un clavecin pour les relevailles d'Emilie, le 22 septembre. Son rôle paternel, aussi bien dans les temps tragiques, lui tient aux entrailles. Écoutez ce cri, quand, revenant à Paris, après un voyage à Bourbonne et à Francfort, on lui offre, a pour spectacle national, le saccage de Thôtel de Gastries, » le 25 novembre : « Eh! qui donc, imbécile, t'obligeait de revenir? — Ah! qui m'y obligeait? Ce n'est certes ni mon plaisir ni le vœu de mon cœur qui m'ont ramené. » Puis il répète le motif exprimé déjà deux fois, dans des lettres précédentes (1) : «Je me suis donc dit que, ayant accoutumé Mme de Bueil, depuis qu'elle existe, à compter sur moi, ce n'était pas le moment de
(1) Lettres de Grimmy p. 383, 384. Cf. les lettres des 20 octobre et 12 novembre, p. 380 et 382.
l'abandonner, et que, puisqu'elle était attachée à la glèbe par les petites possessions de son mari, et puisque, avec trois enfants et une mince fortune, aussi détruite que les plus considérables de la ci-devant France, il n'était pas en mon pouvoir de la tirer d'ici et de lui faire quitter sa triste patrie, comme ont fait tous ceux qui en avaient la possibilité, c'était à moi à revenir ici partager le sort démon enfant adoptif, à la soutenir, quoiqu'à vingt-cinq lieues l'un de l'autre, autant qu'il dépendait de moi, et enfin à m'ensevelir auprès d'elle s'il le faut. »>
Les étrangers eurent, en général, la vue très lucide des écueils où allait se briser la Révolution, après qu'elle avait éveillé les espoirs les plus beaux, et envoyé des colombes au ciel pour lui apprendre le bonheur de la terre. Gouverneur Morris écrivait, quinze jours après la prise de la Bastille (1) : « Le pays est actuellement aussi près de l'anarchie qu'une société peut en approcher sans se dissoudre, w Et Grimm, l'année suivante (2) : « Je crois que nous touchons à une
(1) Lettre du 31 juillet 1789.
(2) Lettres de Grimm, 15 août 1790, p. 373.
11 avait donné cependant, le 19 août 1789, la somme de 600 livres au « trésorier {général des souscriptions ouvertes, dans chaque district de la ville de Paris, pour la subsistance des malheureux habitants de là capitale, et la paye des citoyens employés au service de la patrie, qui sont hors d*état d'employer leur temps gratuitement. » (Arch. nat., T 319^.)
crise très violente et très prochaine ; les financés aux abois et l'insurrection de toute Tarmée, prête à se débander, sont deux symptômes précurseurs d'une prochaine dissolution. » Cependant (1), tt Mme de Bueil s*est enfin hasardée à rentrer dans le gouffre, la surveille du jour de l'an [30 décembre 1790]. Sa première apparition à la cour a été cruelle... Tout le monde, en la voyant, s'est souvenu avec émotion et attendrissement de son frère, massacré et mangé à Gaen, en août 1789. La reine s'est approchée d'elle, et, les larmes roulant dans les yeux, elle lui a dit : a Madame « de Bueil, je voudrais vous parler; mais cela m'est tt impossible.» Puis, tt se détournant d'elle, et dévorant ses larmes, elle a continué à tenir sa cour. » C'est à ce moment que la question du douaire d'Emilie entra dans une phase aiguë. Grimm croyait presque avoir cause gagnée, parce qu'il y avait mêlé l'influence et le prestige de Catherine. Mme de Bueil allait recueillir, pensait-il, les fruits de a Tapostolat » auquel il avait associé le rapporteur (2) . Pour se rendre toutes les divi-
(1) Lettres de Grimm, p. 397, 398.
(2) Voici un passage intéressant du rapport de Wimpffen, présenté à l' Assemblée dans sa séance du 16 juillet 1790; Grimm Tadressa à Catherine dans sa lettre du 15 août {^Réimpression du Journal officiel, V, 149, 151) : « Il est de mon devoir, Mes** sieurs, de vous rendre compte que Timpératrice par excellence, cette souveraine du Nord, dont les institutions,, marquées au coin du plus sublime génie, ne paraissent toutes avoir pour but que de sevrer sa nation de l'esclavage, que l'impératrice des
ET MADAMjE: D'EPINAY 213
nités favorables, il avait témoigné les plus grands égards au président de T Assemblée, avec lequel nous aurons plus tard une seconde rencontre, inattendue : « L'indomptable, Tinattendrissable Camus quittait son regard farouche, m'écoutait avec complaisance, prévoyait avec satisfaction la reconnaissance que sa clémence pour Mme de Bueil inspirerait à sa protectrice, et, oubliant un moment son rang auguste, me reconduisait jusqu'à son escalier, en m'accordant le titre d'Excellence, malgré les décrets de l'Assemblée... On voulait même, pour hâter cette décision, associer dans cette opération le comité diplomatique au comité des pensions, et la faire prononcer par les deux, pour la rendre plus importante. Tout est fini, tout est détruit. »> Pour quelle raison nouvelle? Le prince de Ligne s'était laissé voler une lettre de Catherine, bientôt imprimée « dans une feuille archidémocra tique, de sorte que, en moins d'une de ses colonnes, le gazetier passe en revue la moitié de l'Asie et de l'Europe, convenablement drapée... »> Comment se représenter devant
Rusgies, enfin, a chargé M. le baron de Grimm de demander la conservation d'une pension de 5,500 livres, accordée à M. et à Mme Duroux, en faveur de leur mariage, lors de notre traité de commerce avec la Russie. Les mariés ont été dotés, de la part de l'impératrice, de 60,000 livres; de la part du roi, par la pension dont il s'agit.» Lebrevet que j'ai cité plus haut (page 202), d'après les Archives de la Guerre, est un u Brevet d'assurance d'une pension de 4,000 livres » .
le redoutable Camus et les douze cents rois, chatouilleux à Texcès et sensibles à la plus petite égratignure? Voilà donc la pension de Mme de Bueil « flambée » ! Reste un espoir en M. de Montmorin ; mais a il se passera des années avant qu'on prononce sur le sort des pensionnaires » .
Combien étaient vaines les sollicitudes pour un avenir lointain ! L'universel naufrage ne devait guère tarder, et, en attendant, la gêne était entrée dans la maison chère à Grimm : il avait dû solliciter en sa faveur la bienfaisance impériale. Le 10 avril 1791, il croit qu'il sera forcé d'en user à propos de Tinoculation des enfants; il remercia, pour eux et pour leur mère, de « six mille roubles si généreusement placés aux Enfants trouvés de Moscou (l) ».
Il y a ici une lacune de plus de deux années, dans la correspondance de Grimm. Il va aux eaux de Bourbonne (2) , puis, incité par Catherine, il met ses amis sur le chemin de l'émigration. La fin de 1791 avait rendu les châteaux intenables : dénonciations, perquisitions, assauts de tout genre en poussèrent les malheureux habitants hors du royaume. Un grand nombre d'officiers donnèrent
(1) Lettres de Crimm^ p. 422
(2) Du 21 juÏQ (jour de la fuite du roi) au 15 juillet. II y emmena Mme de Bueil, qui lui donne, à cette dernière date, un reçu de 1,200 livres, « pour la dépense de Bourbonne. » H est à Aix-la-Chapelle du 25 août au 11 septembre. (Arch. nat.^ T 3195».^
alors leur démission. Décembre vit les de Bueil à Tournai.
L*anarchie en Navarre. — M. de BeUunce va aux eaux en Angleterre. — Mme de BeUunce émigré en Espagne. — Confiscatioii de leurs biens. -— Expertise et inventaire à la Chevrette et à TErmitage. — Vente des immeubles de Navarre. — Le vicomte et son fils dans les Pays-Bas, — Étapes successives des de Bueil. — Séjour à Gotha. — Pillage -de Grimm à Paris. — Générosité et patience de Catherine. — Grimm nommé son ministre résident à Hambourg. — Elle meurt. — Voyage de M. et de Mme de Bueil à Saint-Pétersbourg. — Grimm quitte Hambourg pour Brunswick.
Mais, avant de les suivre hors de France, nous avons à nous inquiéter des parents qu'ils y laissaient, à prêter l'oreille aux nouvelles de Méharin, et surtout de la vallée de Montmorency. Voici une page de Mme de Belsunce qui s'ajoutera utilement à l'histoire de l'anarchie révolutionnaire. Après l'assassinat de leur fils aîné (i) :
Elle et son mari, navrés de douleur, s'éloignèrent bientôt, et vinrent chercher quelque consolation dans la solitude de Méharin. Ils y vivaient tranquilles, et recevaient chaque jour des habitants de Méharin les témoignages les plus consolants d'intérêt et d'affection. Mais, quelque temps après, de malveillants étrangers profitèrent de leur infortune même pour indisposer
(1) Arch. nat., F' 5490-
contre eux les habitants de quelques communes voisines, en leur peig;nant la mort de leur fils comme la juste punition de sa haine pour la Révolution. On les leur désig[na comme des aristocrates, comme des ennemis du peuple. Bientôt les habitants de ces villages vinrent les provoquer dans leur maison, les menacer et les accabler d'outrages. Ils ne s'en tinrent pas à des menaces. Quelque temps après, une réunion considérable d'hommes se porta dans un bois, très étendu, appartenant à M. de Belsunce, et le coupa au pied... Dominique de Belsunce, déjà âgé et infirme, redoutant les suites de l'égarement de ce peuple, se détermina à abandonner ses foyers et à se retirer de nouveau à Paris.
Les dévastations de bois sont les expéditions coutumières des patriotes de village, facilement entraînes par les contrebandiers et les mauvais sujets. Cependant, les notables de Méharin attesteront plus tard, quand il s'agira de leur rouvrir les portes de la patrie, que leurs anciens seigneurs avaient « donné de tout temps des preuves non équivoques [de leur esprit] d'égalité..., qu'ils étaient aimés par les habitants de la paroisse et charitables envers les pauvres (1) » .
M. de Belsunce, à Paris, logea chez Grimm, — 3, rue Mirabeau, — ne lui ayant donc pas, personnellement, gardé rancune. Puis il adopta le parti, très commun alors, de passer à l'étranger, sous prétexte d'y faire une cure d'eaux minérales, au fond de peur que les mesures déjà prises
(1) Archives nationales, 27 février 1801^(8 ventôse* an IX).
contre rémigration n'aboutissent à lui fermer la frontière (1) . Il allégua d'anciennes blessures, des rhumatismes goutteux, son âge, se fit ordonner deux saisons consécutives à Bath et à Bristol, et, muni d'un passeport, le 29 juin 1792, se rendit en Angleterre (2). Il a pu rencontrer, à Bath, Mme de Genlis, avec la jeune princesse d'Orléans et ses deux compagnes, Henriette et Paméla. Il y prolongea au delà du terme fixé son séjour, qui devait finir le 15 octobre. La vigilance du directoire de Seine-et-Oise fut empressée à se signaler. Dès le 24, le retardataire était inscrit sur la quatrième liste des émigrés, et, le 29, ses biens de la vallée de Montmorency, et sans doute ceux de la Navarre, furent mis sous la main de la République (3) . Réclamation de Belsunce à Versailles, le 14 novembre. On répond à Sédillotv ancien notaire à Montmorency, son homme d'affaires, en visant simplement les lois des 8 avril et 6 septembre : son nom, provisoirement biffé, sera, faute de justifier sa résidence, « rétabli sur la
(1) Le 5 septembre, intervint, pour déjouer le subterfuge, une H Proclamation du Conseil exécutif provisoire, qui prononce que l'absence de l'empire français, pour cause de maladie ou pour prendre les eaux minérales, ne dispense pas des peines portées contre les émigrés » .
(2) D'après son passeport, il avait « 5 pieds 2 pouces, les cheveux châtain clair, les yeux bleus, le nez long, la bouche ordinaire, le menton aigu, le front bien découvert, le visage plein et long » .
^3) Archives de Seine-et-Oise, série Q, Émigrés, de Belsukce.
liste des émigrés possessionnés dans le district de Gonesse, et les biens meubles et immeubles qu'il y possède seront confisqués. » Et la procédure connue, — inventaires, expertises, — va suivre son cours fort lentement dans Tespèee, contre le fugitif, désormais réduit à Texil et au silence.
Entrons avec les experts dans la cour de Tancienne demeure de Mme d'Épinay, et donnonsen le triste tableau (1). Le château et seulement le pavillon de droite ont disparu. Quand on a franchi « la grille à deux battants » , visible encore de nos jours, on n'est plus en présence que des communs et du pavillon de gauche, qui est devenu Thabitation principale, et Test resté dans la propriété moderne. Cet ancien logis du « concierge » mesure dix-neuf mètres de façade; un locataire y est installé, occupant quatre pièces au rez-de-chaussée et un étage unique, que surmontent des greniers couverts d'ardoise. Là et partout règne un grand délabrement; croisées et portes sont en partie sans carreaux ni serrures. Du même côté de la cour, plus près de l'entrée,, sont deux bâtiments contigus, où habite le « portier » d'alors : anciennes remises, anciennes écuries, bûchers et autres lieux inoccupés, sans contrevents ni croisées. A droite, la grande écurie d'autrefois, garnie de portes seulement. Dans la
(1) Archives de Seine-et-Oise, Biens de rÊtat, adjudications,. ii»5.
ET MADAME DEPINAY 219
cour, un mauvais puits sans margelle, et des tas de tuyaux de fonte ayant évidemment servi autrefois à la canalisation des eaux du château, et « vendus, dit-on, par le citoyen fielsunce avant son départ » . Le potager s*étend à gauche et conserve une citerne, qui ne reçoit plus que des eaux d'égout; au fond, adossé à la ferme, un corps de bâtiment appelé communément « les pavillons m ; nous y reviendrons tout à Theure. Il reste, à l'état de ruine, un grand pavillon hexagonal, au fond du parc, à gauche. Enfin la clôture même figure dans les estimations, bien qu'en aussi pauvre condition que le reste ; « les parties qui ferment l'entrée par deux fossés, ladite grille de fer à deux battants, en mauvais état, avec différentes parties de murs restant de la destruction faite par Belsunce, lors de la démolition du château. »
Total des estimations du loyer des bâtiments, « eu égard aux dégradations et à Tétat d'inhabitation : 531 livres (1). »
La loi du 28 ventôse an IV a prescrit que la valeur des maisons soit calculée à raison de dixhuit fois leur revenu net, et le produit est ici de 9,558 livres, auxquelles s'ajoutent 400 livres pour les parties de maçonnerie à vendre. Après
(i) Voici le détail de ces estimations : Pavillon habité, 120 1. ; remise et bâtiments à gauche, 100 1. ; bâtiments à droite, 126 1. ; resserre dans le potager, 30 1.; « les Pavillons » du côté de la ferme, 150 1.; pavillon hexagonal dans le jardin, 5 1. Total : 531 livres.
cela, le mesurage de la surface de Tenclos a donné 93 arpents 5 perches, d'où il y a lieu de déduire 1 a. 25 p. environ, pour celle des bâtiments et de la ferme; reste 91 a. 80 p. de terres, en chiffres ronds, soit, à 50 livres Tarpent, un revenu de 4,590 livres, et, après multiplication par le coefficient légal, — qui est 22 pour les terres, — un capital de 100,980 livres (1). Mais, d'après la loi, l'estimation ne pouvait être inférieure à celle de 1790, et alors on commit une erreur évidente, et qui viciera le contrat passé sur cette donnée : on prit peut-être un revenu de la Chevrette, antérieur à la démolition du château; le fait est que, sur un chiffre allégué de 6,426 livres, on releva le capital à 141,372 livres, et l'estimation totale à 151,330 livres (2).
(i) « Observations : i** Une parlie des murs de clôture, du côté de Montmorency, est déversée vers l'extérieur; une autre partie est tombée, et les portes de clôture sont enlevées de tous les côtés. — 2^ Les arbres de plein vent, de cinq à six ans, de nulle valeur, mal venants, p,ênent la culture à la charrue et ne produisent jamais rien. — 3** Il existait anciennement des fossés en sangsue [pour conduire les eaux à une vanne de décharge], entièrement comblés, et la vanne à moitié; d'où, dans les grandes eaux et fontes de neige, une partie considérable du parc, vers le levant, est submergée. »
(2) Voyez Auguste Rey, les Cahiers de Saint-Prix et de la subdélégation d*Enghien en 1789, Paris, 1892, in-8*, p. 40. Voir l'article de la Chevrette, relevé dans les états de section de Deuil, en 1790 :
Pavillon estimé HO 1. — 1/4 déduit 1121. 10 s.
Autre» bâtiment». . . estimés 250 1. — 1/4 déduit 187 1. 10 s. } 5,172 1. 10 s. Cours, pai-c, potaçcr. 9,745 perches à 50 1. l'arp. 4,8721. 10 s.
J'ai annoncé que je reviendrais aux « pavillons » ; ils en valent bien la peine. Ils sont construits « en moellons du pays et plâtre, couverts moitié en ardoise, moitié en tuile » ; un bâtiment faisant arrière-corps, qui les relie, servait autrefois de salle de comédie. On nous en donne la surface ; il est amusant de constater que « tout Paris w , qui, au dire de Mlle de Lespinasse, se réunit là, tenait en 328 mètres carrés. Des escaliers, dans ces deux pavillons, conduisent à un premier étage, où Ton trouve : antichambre, grande chambre à feu, cabinet et garde-robe; et à un second étage, composé : d'une antichambre, de deux chambres, dont une à feu, et d'un cabinet. Un grenier perdu règne au-dessus de l'ensemble, « grand grenier dévasté de volets et de croisées, et aussi la salle de comédie, où les croisées et portes des pavillons sont en mauvais état. »
Un aperçu du mobilier : « Vestibule de l'ancienne comédie : un tas de planches de sapin, dont cinq grandes, de la hauteur d'environ dix pieds..., deux vieux paravents, en partie pourris, chacun de six feuilles... Dans une chambre au premier, à droite, un grand coffre, rempli de rideaux d'étoffe de soie et de différents habillements de femme en soie de différentes couleurs. . . Et, de-ci, de-là, coffres remplis de brides de chevaux, cartons de dessins, jeu de trictrac, table à café, tabouret à pieds de biche couvert de soie,
deux paires de bottes, Tune forte, Tautre molle, deux réverbères, un bidet, une bergère garnie de soie... Dans une vieille armoire, papiers de musique, des livres, deux casques... Petit carton où s'est trouvée une épaulette, un trèfle en argent, une harpe... n Ailleurs, un buste de Thomme de TErmitage. Ruines pitoyables, vilain bric-à-brac, péle-méle grotesque. Un tas de planches de sapin, voilà la scène où Francueil a fait jouer l'Engage» ment téméraire, sous Toeil de Rousseau; et Chastellux, le Roméo imité de Shakespeare ! Des paravents pourris, voilà les coulisses où Mmed'Épinay et Mme de Gléon se sont prêtées, du cœur et des lèvres, à de délicieux colloques ! La carcasse gît, informe et souillée, d'un des plus .brillants feux d'artifice qu'aient jamais allumés, en leurs ardeurs confondues, la flamme de l'esprit et l'amour du plaisir.
Le faste a péri à la Chevrette; l'Ermitage s'est conservé alors dans sa simplicité, Rousseau s'y retrouverait chez lui. Le tableau de son ancien asile a toujours de quoi séduire ceux qui veulent vivre, à son exemple, « avec une bonne et simple gouvernante, avec un chien bieu-aimé, avec une vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur. » Mme d'Épinay lui avait dit, jadis, de l'habitation qu'elle lui proposait : tt Elle est située dans la plus belle vue. Il y a cinq
ET MADAME D*£PINAY 223
chambres, une cuisine, une cave, un potager d'un arpent, une source d'eau vive, et la forêt pour jardin. » Je n'ai rien à changer à ces lignes, mais à les préciser et à les compléter (I). Les experts du bien national nous apprennent d'abord qu'il comprend un jardin clos de murs, sis au sud de la forêt d'Emile, longeant au levant le chemin des Haras; et, en outre, deux champs voisins, contenant : l'un 12 3/4 perches, l'autre 50. Le jardin a une surface de 1,106 toises, où celle des bâtiments compte pour 46. On y entre, soit par une grande porte au couchant, fermée par une grille de fer à deux battants, soit par une petite porte au levant. La cour est pavée de grès; à droite, la maison d'habitation; en face, le logis du jardinier; et l'on n'a pas cru négligeables une lapinière et une niche à chien. La maison principale offre, au rez-de-chaussée, — en dehors d'une écurie et d'une remise, — une salle à manger et une office, et, à un étage unique, un salon et trois chambres ; les cinq pièces annoncées par Mme d'Épinay. La cuisine est dans le petit bâtiment du jardinier, élevé d'un étage comme l'autre. Enfin, je copie presque cette phrase dans le rapport des experts : le jardin est à l'exposition du midi, en pente à mi-côte, soutenu par des murs de clôture et de terrasse, alimenté par un filet
(1) Archives de Seine-et-Oise. Voyez, avec le dossier cité plus haut, Biens nationaux, loi du 28 ventôse an IV, n° 1653.
d'eau, planté d'arbres fruitiers et garni en partie de treillage. L'Ermitage a été loué meublé, par M. de Belsunce, le 8 février 1789, moyennant 900 livres ; nous reverrons cela. L'expertise conclut à un chiffre de 400 livres pour le loyer de rhabitation et à 33 pour les terres; d'où l'on déduisit, par les opérations connues, une valeur de 7,026 livres, en capital, pour le tout.
Les ventes des biens d'émigrés furent différées, très souvent, autour de Paris; les biens de première origine avaient, sans doute, épuisé les appétits ou les bas de laine. En Navarre, la confiscation alla bien plus promptement à ses fins : de novembre 1793 à mai 1794, la spoliation fut à peu près consommée (1). « Le ci-devant château de Méharin, avec le jardin, l'airial, la basse-cour et ses dépendances immédiates, bordes, vignes, vergers, prairies, w composèrent un seul lot, vendu 57,000 livres; l'ensemble du domaine atteignit 160,000 livres, et les biens immobiliers de cette famille en la contrée, 521,500 livres. Une belle fortune territoriale fut promptement anéantie. Mme de Belsunce s'était vainement
(i) Archives des Basses-Pyrénées, II Q 237, 240. Voici le détail par cantons : Méharin, 160,125 et 10,100; Ayherre, 132,950; Beyrie, 18,435; Amorots, 92,138; La Bastide-Glairence, 2,059; Hélette, 98,225; Orègue, 7,490. J'ai inscrit deux sommes sous le nom de Méharin, me réservant d'expliquer que la seconde, par un double emploi qui ne paraît pas douteux, fi{;ure aussi sous la rubrique de Saint-Jean-Pied-de-Port,
a flattée que la faiblesse de son sexe désarmerait les malveillants, et, absorbée par sa douleur, était demeurée à Méharin; mais bientôt des provocations, des menaces de tous les genres, Tobligèrent à s'éloigner pour sauver ses jours (1) ». Elle se réfugia à Oyarzun, en Espagne, un relais de la route de Madrid, situé à moins de deux lieues de la frontière. Elle manquera presque de pain, comme tant d'émigrés ^ obligés à la résidence par la loi, à la fuite par le péril de la vie. Les vieux juristes auraient dit : bannir et retenir ne vaut; et les philosophes : prtmum vivere.
J'ai un peu anticipé, pour n'avoir pas à revenir en Navarre; je rejoins le reste de la famille de Belsunce que j'ai laissée en Angleterre, et à la frontière du nord, vers la fin de 1792.
Le vicomte passa de Londres à la Haye, « emportant avec lui, dit Grimm, de quoi subsister frugalement pendant deux années. » Le chevalier, son fils, gagna Coblentz, s'y fit attacher au prince de Condé, et, malgré sa hâte à se rendre sur le théâtre de l'action, n'arriva à Valmy que huit jours après la bataille, le 28 septembre. Une lettre de lui au prince peint avec une grande exactitude la péripétie qui suivit, et aboutit 'à une sorte de dislocation; la canonnade de Valmy, qui ne décida pas du sort de la journée, décida du sort de la
(1) Arch. nat., F^ 5W0.
campagne. Les alliés, quittant méthodiquement leurs positions, qu'ils avaient gardées, se mirent en retraite, empêtrés, affamés, malades (1). Le chevalier de Beisunce, faute d'emploi, prit du service dans le régiment de Berchini, comme simple hussard, etentra, lui aussi, dans la période de misère (2) .
Dumouriez poussa sa pointe au nord, et la bataille de Jemappes lui livra , sept semaines après, les Pays-Bas. La bande affolée des émigrés s'éparpilla devant ses colonnes. La voie douloureuse suivie par les de Bueil et tant d'autres les conduisit de Tournai à Bruxelles, à Aix-Ia-Gha-
(i) La lettre en question est fort curieuse. Je n'en puis donner ici que les lignes caractéristiques à mon point de vue : « Cependant la suspension d'armes... était terminée. Le même jour [le 30], à midi, je vois partir le gros équipage et les malades pour les derrières de l'armée... Le soir du même jour, l'aile droite des Prussiens fit un mouvement, leva son camp; il était nuit lors* qu'elle se mit en marche ; je n'ai pu savoir quelle direction elle avait prise; plusieurs personnes m'ont assuré que l'aile droite de l'armée patriote avait levé son camp à la même heure. Mais, ce qu'il y a de certain, c'est que l'armée de Clerfayt et tout ce qui était resté de Prussiens sur les hauteurs de Valmy s'est mis en marche la nuit du 29 au 30... Une heure après le départ des armées combinées, les patriotes se sont aussi mis en marche. Les princes, le même jour, ont quitté Somme-Tourbe... On ne conçoit rien à tout cela, et chacun s'accorde à croire qu'il y a quelque arrangement, qui a déterminé ces mouvements réciproques... Tous les officiers prussiens et autrichiens regardent la campagne comme totalement finie ; ils croient tous qu'il y a quelques motifs secrets qui ont arrêté les opérations. * (Archives de Chantilly^ Y, xvi-1, f* 257.) Victoire médiocre si l'on veut, la journée de Valmy n'eut sûrement pas de médiocres résultats.
(2) Lettres de Grimm^ p. 801.
pelle, à Dusseldorf, enfin à Gotha. C'est à Aix-la- Chapelle que, durant cette période errante d'une année, Emilie fit le plus long séjour; Grimm Ty rejoignit après sa saison coutumière de Carlsbad et le couronnement de François II à Francfort. On y retrouva la plus jeune sœur du comte de Bueil, chanoinesse de Maubeuge, venue là je ne sais comment, et quelques connaissances : les Valois, les Pressac, les Esterhazy, les Nicolaï. L'historiographe de la famille nous dit (1) : « Était-ce par légèreté ou par illusion que toute la noblesse française émigrée, malgré l'inquiétude nécessairement grandissante au sujet de la patrie, continua sa vie de société joyeuse, comme auparavant dans ses terres ou dans les villes d'eaux? Je ne crois pas qu'on ait dansé; mais la musique, les jeux de société et les parties de campagne étaient à l'ordre du jour. » Emilie, « sérieuse de sa nature, ne prenait que peu de part à ces réjouissances; pourtant elle poursuivait avec zèle ses exercices musicaux et fréquentait volontiers de petits cercles d'amis, w Courtes accalmies, interrompues par les assauts de la guerre. De Dusseldorf, il fallut déguerpira la hâte, presque au bruit du canon, braver les neiges et les frimas de décembre (1792). Ces déplorables bagarres dépouillèrent Grimm, en moins de deux mois, de tout ce qu'il conservait en
(1) ErinnerungeUf p. £8.
rT«ï*
poche de sa fortune. Emilie pensa rester sur ce long chemin de quatre-vingts lieues, et arriva mourante à Gotha (1).
Elle y trouva asile, une première fois, pendant quatre ans et demi, soutenue par la protection de Catherine et l'admirable dévouement de son ami. Je ne puis qu'effleurer ici les événements et les sentiments qui agitèrent alors la petite colonie. Grimm, qui avait séjourné quelque temps à Paris, après la fuite de ses amis, fut proscrit à son tour, pillé, ruiné, tandis qu'il était deux. fois couvert par sa qualité d'étranger et par l'immunité diplomatique. Ses collègues ne perdirent qu'un mobilier dans la tourmente ; lui y vit sombrer sa for-
(1) Lettres de Grimm^ p. 755, 567.
Grimm avait des ennemis à Paris. Je n'en veux d'autre preuve que les lignes suivantes, tirées du Supplément historique et essentiel à la troisième livraison de Vétat nominatif des pensions sur le Trésor royal,, au Palais-Royal, 1490, in-8% p. 16 et 17. J'en dois l'indication à l'obligeance de M. Tourneux. A propos de Le Mercier de la Rivière^ l'auteur anonyme du pamphlet précité se livre à cette incroyable diatribe : « Les gouvernements se passionnent quelquefois pour des talents officieux; ils prennent le zèle pour la capacité, et des réflexions pour des vues. Si un homme joint à un extérieur de sagesse un peu d'habileté, il dispose ordinairement de la volonté du ministre. Par l'habileté, j'entends de la souplesse et un penchant à l'admiration. Qu'estce qu'un Grimm, par exemple? Qui peut l'entendre, excepté ceux qu'il flatte? Que sont mille autres?... On demandera ce que fait M. Grimm dans toute cette affaire. — Rien, ce n'est qu'un objet de comparaison ; mais on est trop heureux lorsque d'un mot on peut exprimer un homme médiocre, adulateur, rampant, faux, insidieux, et prostituant son suffrage comme le mensonge, selon que l'un ou l'autre convient à ses intérêts. »
tune entière, laissée à la foi de la France, qu'il avait toujours habitée. La catastrophe eut sur ses entours, dont il avait reçu des dépôts, une répercussion très douloureuse, et particulièrement sur les plus chers : « Quant aux biens du comte de Bueil, écrivait-il, je les crois perdus sans ressources. Il avait mis chez moi les titres de propriété de ses terres en dépôt. Il les y croyait bien en sûreté; par la violation de ma maison, les barbares et farouches brigands les ont découverts et les ont anéantis. . . Comment celui qui doit rentrer dans son patrimoine fera-t-il pour prouver contre des acquéreurs de mauvaise foi Tétendue de ses possessions (1)? »»
Pour le dire en passant, la plainte, sur ce point, dépassait le désastre. Le pillage, à la Chaussée d'Antin, n'alla pas sans une certaine méthode, sans un inventaire même, qui empêcha une dispersion totale. Si les serrures furent brisées, les portraits de Catherine lacérés, on retrouve, à l'Arsenal et à la Bibliothèque nationale, des débris intéressants des manuscrits et des livres de l'émigré prétendu, et, aux Archives, les papiers les plus divers : depuis les comptes de la cuisine jusqu'au manuscrit des Mémoires de Mme d'Épinay, depuis les notes du parfumeur jusqu'aux titres de propriété de la terre de Varennes (2).
(1) Lettres de Grimm, p. 461.
(2) Grimm et de Bueil ont une cote commune aux Papiers
De Bueil passa de rétat-major du duc de Nassau au régiment de Castries, où il obtint une compagnie. Trois fois, il fallut payer les frais d'une entrée en campagne, pour aboutir toujours à une suppression d'emploi; le dernier licenciement Tatteignit en Angleterre, où il ne faisait que de débarquer. Emilie n'eut, en ces angoisses, d'autre consolation que ses enfants, qui grandissaient et travaillaient dans une innocente sécurité.
Le grand refuge est la généreuse Catherine.
Grimm poursuit avec elle une correspondance où ses affaires personnelles tiennent une large place. Les événements de France sont une occasion fréquente de revenir sur le sort de ceux qu'il a arrachés à ses cruels maîtres. Avec une insistance lourde, une monotonie lassante, où les soucis d'un cœur paternel réduisent l'esprit du diplomate, il demande à Timpératrice de reprendre le fardeau des responsabilités qu'il a assumées; il est obsédé par la crainte que la disparition du septuagénaire qu'il est ne mette ses pupilles sur le pavé. Dans un testament qu'il compare à celui d'Eudamidas, il lègue à leur commune bienfaitrice le père, la mère, les enfants et jusqu'à une servante, qui, après avoir défendu admirablement son ancien foyer, lui arrive de Paris, et qu'il ne peut aban-
séquestrés des Archives nationales (T 319**). — Correspondance littéraire^ « la Bibliothèque et les papiers de Grimm pendant et après la Révolution, » XVI, 542.
■wr^
ET MADAME D'ÉPIJVAY 231
donner. Et elle accepte : Catherine, laborieuse souveraine d'un vaste empire, Catherine le Grand, compatissante, patiente, inlassable, consent à lire des pages et des pages sur le chétif sujet des ennuis d'une obscure famille étrangère. Comme on dit qu'elle se montrait dans son intérieur, elle est, ici, bonne et familière. Si elle a, en amour, un goût du changement qui dépasse l'inconstance, on la voit justifier cet éloge qu'elle n'abandonnait ni un projet ni un ami.
Grimm aurait voulu qu'elle fît d'Emilie la lectrice d'une archiduchesse, qu'elle accordât à son mari un grade ou une terre, et, pour obtenir plus sûrement ces grâces, la permission d'aller les solliciter, avec ses protégés, aux pieds du trône. Je crois, à dire vrai, que Catherine se soucia médio-t crement du voyage et de l'entrevue. Elle les différa sous des prétextes variés, jusqu'à ce que, Grimm lui représentant que Gotha n'était plus un lieu sûr, elle le nommât son ministre résident à Hambourg, le 31 octobre 1796. Il la remercia avec effusion, au fond très déçu de n'avoir pas obtenu pour les de Bueil une grâce, directe. Mais elle était morte, le 16 novembre, avant qu'il n'eût reçu sa dernière lettre. Grimm écrivait, éploré, le 13 décembre, à une amie (1) : « Je ne puis ni vivre ni mourir... Vous me plaignez. C'est une
(i) Erinnerungen, p. 222.
consolation que je sentirai; mais ce sera à la fin de mon ag^onie. » Cependant Paul l" confirma sa nomination à Hambourg, ville encombrée d'émigrés et du séjour le plus coûteux, et il s'y rendit au printemps de 1797. Il obtintque M. et Mme de Bueil iraient à Saint-Pétersbourg demander la protection de l'empereur; il les embarqua à Lubeck, le 19 juillet, avec leur fils, et demeura chargé de la garde des deux filles.
Le climat de Hambourg ne lui convint pas. Le 17 janvier 1798, il perdit l'œil gauche. Résolu à changer de résidence, il accepta la proposition que lui fit son ami le baron de Féronce, ministre à Brunswick, de venir habiter cette ville, et il y passa deux années, de l'été de 1798 à celui de 1800, où Féronce mourut. Nouveau déplacement : on revient au point de départ, pour répondre aux instances affectueuses du duc de Saxe-Gotha. On s'y donne rendez-vous avec les de Bueil, qui, de leur côté, rentrent de Russie, après une absence inutile de trois années. L'émigration, lasse et misérable, commence à s'orienter vers le retour. Les souvenirs de la famille et de la France emplissent les imaginations.
Le vicomte de BeUunce et sa kelle-fîlle, veuve. — Mort de Henri de Belsunce à Saint-Domingue. — Détresse de Mme de Belsunce en Espagne. — Première vente de la Chevrette à la marquise de Gondorcet. — Seconde vente à Camus. — Vente de r£rmitage. — Légende au sujet de l'habitation par Robespierre. — Rentrées d'émigrés. — Arrêté du 28 vendémiaire an IX, décret du 6 floréal an X. — M. de Rueil, héritier d'une tante, rachète Yarennes.
A Brunswick, on avait retrouvé le vieux vicomte de Belsunce et sa belle-fille, déjà veuve. Mais ces derniers mots ont besoin d'explications ; le commencement en est donné, dans une lettre du 19 août 1796, par Grimm, dont la sollicitude s'étend à tout ce qui intéresse les affections d'Emilie, à son père, naturellement (1) :
En janvier 1795, au momeat de Tinvasion des Républicains, il était à la Haye, et, à Vàge de soixante-dix ans, il fut obligée de se sauver à pied par le froid le plus rigoureux, sur les g^laces du Zuyderzée, et arriva à moitié gelé de ce côté-ci du Rhin. Il trouva, depuis, un asile à Brunswrick (2), où il commença par tomber dangereusement malade; mais, quand on considère tout ce que l'homme peut supporter de maux physiques, on est presque convaincu de ce que disait M. de Buffon, qu'on ne meurt que parce qu'on y consent (3). J'ai
(i^ Lettres de Grimm ^ p. 772.
(2) Il ne produisit pourtant, plus tard, qu'une attestation de domicile datée de 1797.
(3) Répétition d'une phrase écrite déjà à Catherine, à propos de Mme d'Épinay, le 29 août 1780, seize années auparavant.
ju^é que Votre Majesté approuverait que je ne le laisse pas sans secours. Sa subsistance est presque aussi frugale que celle de M. de la Hardière (1), car, Tannée dernière, il ne m'a coûté que vingt louis, et, dans tout le cours de celle-ci, il n'a encore reçu que dix louis; je présume, à la vérité, qu'il ne tardera pas à frapper à la porte de la Miséricorde impériale. Son fils sert dans la légion de Rohan, à la solde de l'Angleterre. Il a été transporté, au commencement de cette année, avec sou corps, en Amérique, et se trouve en ce moment.à Saint- Domingue. C'est la dispersion la plus complète possible. Le père végète à Brunswick, la mère, en Espagne, et subsiste Dieu sait comment; le fils est à Saint-Domingue.
L'épisode se poursuit dans une lettre du 30 septembre de la même année (2) :
Et c'est là [à Saint-Domingue] que ce malheureux vient de périr de la fièvre jaune, qui a fait des ravages prodigieux parmi les troupes anglaises, et enlevé les trois quarts des officiers, et au delà. C'était un excellent sujet... le seul rejeton d'une famille ancienne... Sa sœur est écrasée de cette perte... Elle aimait passionnément ce frère, depuis son enfance. 11 ne lui avait donné, ainsi qu'à moi, qu'un seul chagrin, mais bien vif, il y a deux ans. C'est qu'il s'était marié sans nous consulter. Il n'y avait rien à dire contre son choix; il avait épousé la sœur du comte deBueil, son beau-frère, chanoinesse de Maubeuge; mais ils n'avaient rien au
(1) M. de la Hardière est un gentilhomme du Poitou, qui a versé dans le corps de Condé comme simple soldat. Sa santé ne le lui permettant plus, il est venu dans ces contrées, et il existe a Gotha, depuis un an environ, miraculeusement, étant parvenu à vivre avec 60 gros par mois, ce qui fait environ 2 gros écu» de France ou 12 francs. (Note de Grimm.)
(2) Lettres de Grimm^ p. 801.
monde, ni l'un ni l'autre, et peu s'en faut que je ne trouve que c'est presque manquer à l'honneur et à la probité que de se marier, dans cette détresse, pendant l'émigration... Il reste de ce mariage deux enfants, dont le fils n'a pas, je pense, deux mois, et pour les<i quels je ne vois pas d'autre ressource au monde que de les mettre quelque part aux enfants trouvés. Après l'invasion de la Hollande, la mère s'était sauvée avec son beau-père, le vieux Belsunce, à Brunswick, où ils végètent dans la misère (1).
Le duc de Brunswick, parrain du dernier-né,, ne peut accorder de secours efficace. Conclusion : prière à Catherine de faire intercéder auprès du ministère anglais, pour qu'une pension, a au pied de la lettre alimentaire, » vienne en aide à ces infortunés. Je ne sais quelle suite y avait été donnée, quand les enfants de Bueil rencontrèrent à Brunswick cette pauvre famille. L'aînée, Catherine, avait alors onze ans passés, et une raison suffisante pour observer les choses qu'elle a consignées, plus tard, dans ses Souvenirs (2) :
A Brunswick, résidait alors notre grand-père le vicomte de Belsunce, ainsi que notre tante et ses deux enfants... Nous fûmes accueillis très amicalement par eux. Ce n'est que plus tard qu'une tension survint
(1) J'ajoute de quoi préciser ce récit : le cbevalier de Belsunce avait épousé, le 2 septembre 1793, Jean ne- Marguerite de Bueil, et il en avait eu, en 1794, à Malines, Marie-Victoire-Dominique ; et, le 28 août 1796, à Brunswick, Charles-Philippe-Henri-Louis. Celui-ci, — fils posthume, — ■ n'avait donc que cinq semaines, le- 30 septembre. r
(2) Erinnerungen, p. 64.
entre le baron [de GrimmJ et ma tante, tension qui, comme je l'ai appris dans la 'suite, remontait à des événements antérieurs... Nous étions conduites deux fois par semaine, chez elle, pour jouer quelques heures avec ses enfants.
Elle venait rarement chez nous, et le baron ne faisait absolument aucune visite à Brunswick. Il ne quittait sa maison que pour aller voir son ami le baron Féronce, ou se rendre dans les environs immédiats de la ville; promenades nécessaires à sa santé. Quant au bon g^randpère, qui n'avait cure de ces dissentiments, et gardait là-dedans une stricte neutralité, nous le visitions plus souvent dans son pauvre petit log^ement. Lui, qui avait été riche autrefois, il en était réduit aux libéralités de rimpératrice de Russie; il abandonnait la plus grande part des faibles revenus qui lui étaient restés après le bouleversement g;énéral de la France à sa femme, demeurée à leur foyer. Il nous faisait visite plusieurs fois la semaine » aux heures où il nous savait libres de leçons. Il s'installait dans notre chambre, et nous entretenait du passé et de ses nombreuses aventures; il nous parlait aussi beaucoup de notre grand'mère, qu'il estimait comme un modèle de toutes les vertus, et avec laquelle il souhaitait vivement d'être réuni de nouveau. Bien des raisons s'opposaient alors à la réalisation de ce vœu, par suite de la proscription des émigrés ; il pouvait aussi peu rentrer en France qu'elle quitter le pays, sans courir le risque de perdre du même coup le peu qu'ils avaient sauvé. Le dimanche, il dînait d'ordinaire chez le baron. Mon grand-père, qui possédait un caractère doux, aimable et conciliant, sans don particulier de l'esprit, avait servi dans la guerre que la France, peu avant la Révolution, avait soutenue en Amérique contre l'Angleterre, et il y avait reçu une si grave blessure à la tête, qu'il avait dû être trépané, et que, dès lors, il souffrait, de temps en temps, de maux de tête très violents.
Il semble, d'après cela, que les enfants d'Emilie firent alors la connaissance de leur grand-père, et entendirent parler pour la première fois de leur grand'mère, avec quelques détails. Dans les Souvenirs^ que je traduis, trois courts passages seulement ont trait à celle-ci ; on vient de lire le second. Le premier, qui se réfère au temps où elle abandonna l'éducation d'Emilie à Mme d'Épinay, après avoir fait allusion à « son attachement au monde », à « ses distractions frivoles » , aux dissentiments que suscitèrent entre elle et son mari « ses dépenses exagérées et son genre de vie » , se termine par l'éloge du repentir religieux où elle devait aboutir et par une phrase dans le ton des lignes précitées : «Je ne la connus encore que comme une pieuse et respectable femme, aimée et honorée de son époux, et qui se montra la mère la plus fidèle et la plus dévouée pour les enfants du fils qu'elle avait perdu de bonne heure (1). » En attendant sa conversion, on voit le langage que sa petite-fille avait entendu tenir snr elle. Celle-là était, d'ailleurs, fort peu au courant de son sort. Grimm savait bien, cependant, que, rejetée en Espagne, loin des bienfaits qui faisaient vivre tous les siens, elle y menait une existence de misère et d'abandon.
Elle sera nommée encore une fois, incidemment,
(1) Erinnerungen, p. 7,
par notre auteur; mais il est clair qu'elle ne tint pas plus de place dans les affections de ses enfants de Bueil que son nom dans les Souvenirs,
En ce temps même, la ruine de cette famille s'aggravait sur le sol français. Le lendemain du jour où Grimm, effrayé du progrès des armées françaises et de ne voir pas un homme entre Francfort et Gotha, redoutant un coup de main heureux de « cinquante soldats du parti bleu » , priait Catherine de lui fixer un nouveau séjour, plus paisible, sur le chemin de ses courriers, — le 17 juillet 1796, — le parc de la Chevrette et la ferme étaient vendus. Un acquéreur d'un nom célèbre se présenta : Marie-Louise-Sophie de Grouchy, veuve de Condorcet, femme belle, philosophe et sensible, maltraitée par la Révolution, mais vite et plusieurs fois consolée (l). Elle fit une soumission aux prix d'expertise que l'on a vus, et donc, suivant la loi du 28 ventôse an IV, aurait dû s'assurer la propriété des deux lots, l'un pour 151,330 francs, l'autre 45,105 francs (2).
(i) Elle demeurait alors à Paris, rue de Lille, n® 505. (Arch, de Seine-et-Oise, ^/cn5 deVÈtat, adjudications, n®5.) Cf. Antoine Guillois, la Marquise de Condorcet, Paris, 1897, in-S". L'auteur n'a pas connu le projet d'achat de la Chevrette. Mme de Condorcet, réintégrée dans ses biens en 1795, acquit, en 1798, une maison de campagne, dite « la Maisonnette », au-dessus de Meulan.
(2) Ce chiffre s'établit ainsi : la ferme de la Chevrette, comprenant 11 pièces de terre, sur Deuil et Montmagny, presque toutes contiguës au parc, et d'une contenance ensemble de 141 a. 18 3/4 p., avait été louée pour 9 années, du 13 mars 1787,
ViT-'
Mais, — sans doute à cause de Terreur d'estimation qui a été signalée, — le contrat relatif à la Chevrette fut annulé, par un arrêté du 2* complémentaire an IV (13 septembre). Une seconde vente eut lieu, suivant un mode encore une fois changé par la loi du 16 brumaire an V (6 novembre 1796), qui rétablit les enchères. La mise à prix, — et c'est ce qui autorise encore mon hypothèse, — fut fixée aux trois quarts de l'évaluation des experts, sans référence à un ancien rôle.
La Chevrette, le 6 mars 1797, tomba en d'autres mains que la première fois : Armand-Gaston Camus, garde des Archives de la République, Tacquit, moyennant 251,000 francs, payables, bien entendu, en assignats. C'était ce terrible homme, président de l'Assemblée Constituante, que Grimm avait cherché à amadouer, au sujet de la pension d'Emilie. Comme les plus purs, comme Roland lui-même, acheteur de biens nationaux dans le village tout voisin de Villeron, il ne répugnait pas à profiter des temps pour faire un bon placement. Les pièces isolées de l'ancien
moyennant 1,600 francs, plus un agneau et un cochon de lait estimés 10 fr., et 6 transports de provisions par voiture à 3 che^ vaux, estimés 72 fr. ; total : 1,682 fr. Le fermier dut payer ultérieurement, pour l'indemnité relative à la suppression de la dime, 102 fr. 19, et, pour impositions, 266 fr. 05; d'où le loyer ressortit énalement à 2,050 fr. 24. Le capital, obtenu en multipliant par 22, est 45,105 fr. 28.
domaine, éparses sur Deuil et les villag^es circon- Yoisins, furent vendues, jusqu'à concurrence de 68 arpents environ, entrejuillet 1796etjuin 1797. Camus acheta, avec la Chevrette, une partie des meubles dont nous avons entrevu l'inventaire, dans le bâtiment de la Comédie, qu'il prit pour un ancien château. La régularisation de ces marchés tardant, il écrivit au Département, le 1" août 1797, une lettre qui complète l'état des lieux retrace plus haut, et nous mettra sur la voie d'un redressement aux Confessions :
Le domaine national de la Chevrette, dont le citoyen Camus s'est rendu adjudicataire, le 26 ventôse dernier, est composé de terres closes de murs et de bâtiments. 11 y a, quant aux murs de clôture, environ soixante toises à relever et à faire à neuf. Quant aux bâtiments, il y a les restes d'un ancien château, où il ne se trouve plus ni portes ni fenêtres; les planchers sont crevés. La réparation de ce bâtiment excéderait beaucoup sa valeur, et le bâtiment serait inutile au citoyen Camus; il le serait également à l'exploitation des terres, parce qu'il existe d'autres bâtiments en quantité suffisante. On peut même conserver, dans le vieux château dont il s'agit, une aile qui est en meilleur état que le reste. Le citoyen Camus désirerait faire démolir le corps et l'aile du vieux château qui tombent en ruines, pour en employer la démolition, ou le prix des matériaux qui en proviendront, â reconstruire les murs de clôture, qui sont à refaire.
« L'ancien château « est évidemment ce que les experts ont appelé « les pavillons » . Une tt aile en meilleur état que le reste » : ne faut-il
pas y volrraile construite en 1755, que Rousseau nous dit avoir été ajoutée au château, tandis qu'elle le fut au bâtiment de la Comédie (1)? Rousseau, comme Camus, a pu qualifier le bâtiment d'après son architecture . Il n'estpas croyable, au surplus, que M. de Belsunce ait fait la folie de démolir une construction neuve, tandis qu'il conservait un assemblage incohérent de tout ce qui tenait debout (2).
A l'Ermitage, entre la sortie de Rousseau comme locataire, en 1757, et l'entrée de Grétry comme propriétaire, en 1798, on ne trouve, authentiquement, que des noms obscurs. Cependant, la tradition y encadre, â l'époque de la Terreur, ceux de Regnaud de Saint-Jean-d'Angély et de Robespierre. Je l'avais acceptée jadis ; j'y dois contredire aujourd'hui. Quand la Nation
(1) Les Confessions, Partie II, Livre VIII (1754-1756) : « M. d'Épinay, voulant ajouter une aile qui manquait au château de la Chevrette, faisait une dépense immense pour l'achever. »
^2) Voici la fin du fief de la Barre (voir note, p. 43). 11 a passée à la mort de Nicolas Baille, le 18 mars 1761, à sa légataire Marie- Anne Guérin de Boullancourt, femme de Claude Hocquet, commissaire d'artillerie intéressé dans les affaires du roi ; puis, de celle-ci, h André de Trénonay, receveur des finances de la généralité d*Alençon, le 2 juin 17S3; enfin, le 28 janvier 1789, à Claude de Bard, intendant des domaines de Monsieur, après Papillon de la Ferté. De Bard émigra. Ses biens furent confisqués. La maison de la Barre et le parc clos de murs, dont le revenu était estimé 2,053 livres dans le cadastre de 1791, -furent adjugés, le 30 mai 1794, moyennant 140,200 livres, à Joseph-Constantin Cottin, demeurant à Paris, rue Caumartin, n® 751« La superficie du parc était de 29 arpents 7 1/3 perches*
mit la main sur TErmitage, en octobre 1792, il était loué à un « M. Guillaume » , depuis le 8 février 1789, pour quatre années, et un supplément d'environ deux mois, qui établissait un raccord avec les termes en usage : 1" avril, P' octobre. Vacance donc au 1" avril 1793 ; il fallut quelques délais pour l'adjudication d'un nouveau bail, dont la durée fut fixée à trois ans et la jouissance attribuée à Nicolas-Pierre Bénard, architecte, demeurant à Paris, rue Sainte-Avoye n" 19, le 28 juin 1793. Nouvelle vacance, le 1*" avril 1796; troisième bail d'un an, passé dès le 27 mars, devant l'administration municipale, avec le citoyen Pionin, demeurant à Paris, place Vendôme (1). Voilà des locations continues de l'Ermitage jusqu'au delà de l'existence de Robespierre, et sans le moindre intervalle pour y placer son séjour, non plus que celui de Regnaud de Saint-Jean-d'Angély. Quant à la propriété, elle ne fut transférée qu'une fois, le 17 décembre 1796, — entre les deux ventes de la Chevrette, — au citoyen Devouge, demeurant à Paris, rue du Bouloi n* 59, sur soumission faite dans les formes de la loi de ventôse (2). M. Hamel, l'historien si informé de Robespierre, a entendu parler, sur ce point, d'une « tradition un peu incertaine » et de la possibi-
(1) Archives de Seine-et-Oise, Biens nationaux, loi du 28 ventôse an IV, district de Gonesse, n® 1653.
(2) Ibidem^
ET MADAME DÉPINAY 243
lité d'un ce pèlerinage à Ermenonville (1) n. Et nous cherchons son héros à Montmorency ! Il ne quitta guère Paris dans les jours où se prépara la bataille du 8 thermidor; sa présence s'y trouve constatée par les registres du Comité de salut public. Admettons, si Ton veut, que Robespierre soit venu en promenade ou en visite à l'Ermitage ; il est impossible de rien concéder de plus aux amateurs de légende (2). Quatre propriétaires, d'un jour, se succédèrent à l'Ermitage avant qu'il ne tombât, le 19 septembre 1798, en la possession de Grétry (3), qui écrivait juste un an après, le 20 septembre 1799 : « J'écris de sa chambre
(1) Ernest Hamel, Histoire de Robespierre^ Paris, 1867, 3 v. m-8% m, 719.
(2) La tradition a été accueillie par Flamand-Grétry [VErmiiage de J,-J. Bousseau et de Grétry^ 1820, in-S**, p. 171), que Lefeuve a copié {le Tour de la Vallée ^ 1867, 2 vol. in-8", I, 77), et par le baron Cuvier (Éloge historique de M. Bosc. — Mémoires de V Académie des Sciences ^ t. X, 1831). Ce dernier avait été renseigné, sur le fait dont il s'agit, par la famille du naturaliste. Bosc aurait rencontré Robespierre, se promenant autour de sa demeure de Montmorency, dans la forêt voisine, où lui-même était caché. Mais voici qu'un fragment, nouvellement retrouvé, des mémoires de Bosc (parmi les papiers Faugère), place cette rencontre^ non dans la forêt de Montmorency, mais dans les vignes de Puteaux. Reste donc, en définitive, le témoignage de Flamand-Gréiry, venu à l'Ermitage en 1798, et, je dois ajouter, ceux qu'a recueillis, et que m'a très obligeamment communiqués M. Ponsin, architecte à Montmorency. M. Ponsin m'a démontré que la tradition remonte jusqu'à la Révolution même, mais non pas que mon enquête ne la détruise.
(3) Voyez Flamand-Grétry, /oc. ctf.,p. 171. Acte passé devant M' Paulmier^ notaire à Paris.
TT-^sr
[celle de J.-J. Rousseau], où j'ai couché. Oii a conservé tous ses meubles, et certainement je ne les échangerai pas contre de plus modernes. On fera tout ce qu'on voudra dans le reste de la maison; mais sa chambre, qui est devenue là mienne, on n'y changera rien. Je suis le vicaire de la sacristie; voilà tout (1) . »
Nous avons passé peu à peu à des jours moins sombres. C'est le temps des premiers efforts faits par l'émigration pour revoir cette France loin de laquelle elle a tant et si longuement souffert, et où elle entend dire que, malgré les supplices, la guerre, la faillite et tous les bouleversements, la vie heureuse commence à renaître. Le Directoire avait eu à son égard des dispositions fort variables, des alternatives de tolérance et de sévérité cruelle. Le Consulat fut loin de se départir de toute suspicion; mais il tendit à une certaine catégorie d'absents une main cordiale; l'arrêté du 28 vendémiaire an IX (20 octobre 1800) rouvrit au plus grand nombre les portes de la patrie. La mode s'en mêla : on rentra comme on était sorti, nous dit-on avec un souvenir imprécis des choses. La première de sa famille, Mme de Belsunce invoque le bénéfice de la loi. Les femmes sont éliminées de la liste des émigrés, à la condition que leur
(1) Catalogue des autographes composant la collection de M, E, Gourio de Refuge (3* vente), Paris, Noël Charavay, 1904, in.8% n*» 712.
mari ou leurs enfants n'aient pas porté les armes contre la France, ne soient ni attachés à la maison des princes, ni agents des puissances ennemies. Mme de Belsunce avait présenté une requête pour son mari aux administrateurs des Basses-Pyrénées, dès le 20 novembre 1799, et plaidé sa cause facilement, se bornant à dire, au sujet de son fils, qu'il était mort à Tîle de la Barbade, où il avait été chercher des moyens d'existence.
Sa situation personnelle se rég^ularisa, non sans quelque délai; elle promit, de son village espagnol d'Oyarzun, fidélité à la constitution, le 1 1 novembre 1800, et elle était rayée de la liste funeste le H septembre 1801. Rentrée, elle rédigea pour le vicomte de Belsunce, le 1*' juillet 1802, une seconde supplique au ministre de la police générale, la fortifiant de la preuve des faits allégués dans la première et de Tappui du ministre de Russie, le chevalier de Kalitscheff. Le rapport aux Consuls, du 10, faisait ressortir Tâge, les malheurs de l'intéressé et le vœu du représentant d'une puissance amie, et tendait à une solution clémente (1). L'affaire traîna. Mme de Belsunce fut obligée, pour se procurer des ressources, de réaliser des portions de son patrimoine immobilier invendues (2), et réduite à subir la procédure
(1) Arch. nat., F^ 5490.
(2) « L'état des biens non vendus appartenant à l'émigré de Belsunce » avait été dressé par le maire de Deuil, des le 4 avril
du divorce d'avec son mari, toujours proscrit- Divorcée le 11 janvier 1802, elle vendit, le 1'*^ juillet, quelques terres sises dans la vallée de Montmorency, et, vers le même temps, deux maisons et des landes à Méharin (1). Le 12 septembre, son mari, alors âgé de soixante-quinze ans, mourait loin d'elle et loin de la France, à Gotha, où l'hospitalité de Grimm lui avait permis de recevoir les soins et l'adieu de ses enfants. Cependant, depuis le 26 avril (6 floréal an X), un décret consulaire avait permis le retour en France à tous les émigrés qui ne seraient pas nominativement exclus du bienfait de la loi.
Quoique ce ne fût pas une véritable amnistie, la loi en porta le nom. Le comte de Bueil, qui parait avoir obtenu, je ne sais comment, sa radiation
1801 (14 germinal an IX). 11 lui restait, en somme, sur Deuil, Épinay et Montmagny, 22 arpents 86 perches (7 h. 81 a. 13 c), d'un revenu d'environ 1,125 francs. Notons, en vue d'un calcul ultérieur, que, le revenu d'Épinay déduit, lesolde est de 1,037 francs. (Archives de Seine-et-Oise, dossier de Belsunce, série Q.)
(1) L'acte de vente, en Seine-et-Oise, fut passé, le 8 juillet
1802 (19 messidor an X), devant Lesguillier, notaire à Montmorency. Mme de Belsunce y fut représentée par « F.-M. Gobert, receveur des Domaines nationaux et de l'Enregistrement à Emile- Montmorency » ; mais elle était venue à Paris pour le règlement de ses affaire.s. Dans l'acte du 7 juin (18 prairial), passé devant Caffart-Durvilliers, notaire à Paris, elle y est domiciliée, rue Basse-du-Rempart n** 5. Elle vendit chez Lesguillier, a la date précitée, 14 pièces, d'ensemble il arpents environ, dont la plusgrande partie, 8 1/2 arp., sur Deuil, le reste sur Épinay et Montmagny; le prix total en Fut de 11 ,600 francs, chiffres ronds. L'acquéreur le plus important fut Camus, qui acheta huit pièces^, d'ensemble 4 arpents 65 perches, joignant la Chevrette.
dès le 2 novembre 1801, jugea utile, sans doute, de repasser par les formalités nouvellement prescrites, et se présenta devant le commissaire délégué à Mayence, le 11 septembre 1802 (veille de la mort de son beau-père), pour y faire la déclaration qu'il rentrait sur le territoire de la République, en vertu de l'amnistie, et demandait à prêter le serment nécessaire. Et, le 9 décembre, il eut un certificat d'amnistie (l). Il ne s'éloigna plus guère du sol natal. Il s'y occupait à recueillir les débris de sa fortune, quand il la vit relevée tout d'un coup, grâce à l'héritage important qu'une tante lui laissa. Un patrimoine nouveau, non pas sans doute égal à l'ancien, lui permit de reprendre possession de Varennes et du noyau de son ancienne terre. Il fit restaurer le château, où il pouvait désormais rappeler sa famille ; mais le moment était venu pour celle-ci de payer sa dette de reconnaissance à Grimm, à l'homme qui, pendant une longue épreuve, de toute manière l'avait fait vivre. Elle n'avait eu que lui; il approchait de quatre-vingts ans, et n'avait plus qu'elle.
(1) Arch. nal.,F^59l5.
Séjour prolongé des de Bueil à Gotha. — La cour de Weimar. — Mariage de Catherine avec le baron de Bechtolsheim. — Mort de Grimm. — Retour en France. — Mort d*Ëniilie. — Mariage d'Adèle avec le comte de Causans. — Mme de Beisunce à Gemozac. — Louis d'Épinay toujours en détresse. — Sa mort, sa postérité. — Mort de Mme de Belsunce. — Les deux branches de sa descendance. — Son fils au château de Saînt- Leu, en 1830. — Mort de Camus. — Morcellement de la Chevrette. — Ce qu'on en voit du chemin de fer.
On resta donc à Gotha, acceptant un éloignement de la France qui n'alla pas sans tristesse, peut-on croire. Nous sommes mal renseignés sur ce point par l'auteur des Souvenirs, qui paraît avoir été une femme un peu vaine, et plus préoccupée de sa personne que du reste du monde.
Elle devient dame de la cour dès sa plus tendre jeunesse, et y éprouve, comme il était naturel, le souci dominant d'attirer l'attention et de plaire. Sa famille passe au second plan. Elle lit, prend un tour d'imagination romanesque, compose des poésies en allemand; elle semble faire les honneurs du salon de Grimm plus que sa mère. La brillante cour de Weimar, toute voisine, leur est une occasion de visites, reçues et rendues, et qui les met en rapport avec nombre de personnages illustres. Mlle de Bueil, à la table du vieux philo-
sophe, voit Mme de Staël et Benjamin Constant, Wieland, Herder et Gœthe, à qui elle garde quelque rancune de n'avoir pas attaché assez de prix à son entretien. La jeune fille lui dit qu'elle avait lu Hermann et Dorothée; à quoi il répondit d'une voix grave, et comme comptant ses syllabes : «Ah! vous avez lu ça ! » Et ce fut tout son effort (1). Elle voit encore plus de soldats que de poètes, comme on peut supposer en pareil temps. Un jeune officier de cavalerie d'Eisenach, le baron de Bechtolsheim, épris d'elle, se déclare et se fait agréer, bien qu'il soit de la religion protestante et presque sans fortune. Les accords eurent lieu le 1" septembre 1806, et furent traversés par ce que nous appelons la campagne de Pru3se. La fiancée entendit, de loin, le canon d'iéna ; le fiancé, de plus près. Appartenant au corps du prince Hohenlohe-Ingelfingen, qui se rendit à Murât, il revint bientôt, prisonnier sur parole. Le mariage s'en trouva avancé, malgré l'absence du père. Catherine de Bueil se maria à l'église catholique d'Erfurt et au temple protestant de Stedten,
(1) tt Ce fut le 13 décembre 1803... que Mmç de Staël fit son entrée dans Weimar. Elle se proposait d'y rester quinze jours; elle n'en partit que dans les premiers jours de mars 1804. » (Paul Gautier, Madame de Staël et Napoléon, Paris, 1903, in -8°, p. 147.) Pendant le même hiver, Mme de Bueil alla passer à Weimar, avec ses deux filles, quelques semaines d'une saison qui fut très intéressante. L'aînée s'enthousiasma pour Schiller, bien qu'il fût taciturne.