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Le Château de la favorite

Sur tous les chemins qui rayonnent de Bade, on trouve des curiosités ou des merveilles, œuvres de la nature ou des hommes. Ce sont d’heureux termes de promenades pour les étrangers avides de distractions dans les longs jours d’été. Parmi tant de choses curieuses, le château de la Favorite jouit d’une attraction exceptionnelle : on lui dit toujours : au revoir! quand on l’a vu, et on ne se lasse pas de le visiter.

Ce château mystérieux semble avoir une âme : il

est peuplé, quoique désert ; il est bruyant, quoique

silencieux ; et même aux heures rayonnantes du milieu du jour, on croirait voir passer de gracieux fanlômes sous la voûte de ses galeries et les arbres séculaires de son parc. Les échos des lambris semblent redire autre chose que les paroles des vivants ; il y a dans l’air le son expirant de la musique d’un autre âge; un dernier soupir des fêtes évanouies; une lueur agonisante dœ girandoles du dernier bal ; un parfum de sensualité aristocratique qui charme et fait rêver aux amours d’autrefois. Les visiteurs émus parlent bas, comme s’ils traversaient Tantichambre d’une reine ; ils sont polis avec des propriétaires qui ont plutôt l’air d’être absents que d’être morts ; ils marchent sur la pointe des pieds, comme s’ils craignaient de réveiller les margraves endormis dans ces somptueuses alcôves, toujours parées de leurs ornements.

On regarde surtout avec une curiosité fiévreuse cette salle à manger qui semble appartenir à quelque fantastique manoir des contes bleus. La source de ses quatre fontaines est tarie ; son orchestre aérien, qui a réjoui tant de convives, garde un silence de tombe ; ses fenêtres tamisent un jour crépusculaire qui donne à l’arcbitectare l’atmosphère d’un rêve sl-

nistre. La porte vermoulue est clouée sur ses gonds, comme si un arrêt mystérieux lui défendait de s’ouvrir et d’introduire le soleil. On se penche sur le haut balcon de marbre, et l’on regarde cette salle avec cette volupté âcre qui vous retient aux bords d’un précipice ; on interroge ces statues des fontaines, «t elles gardent le mutisme des sphinx ; on se recueille pour écouter les murmures intérieurs, comme s’ils allaient nous faire une confidence ; rien n’arrive; c’est le bruit du vent du midi dans les chênes du voisinage ; on interroge la jeune dceronia du château ; elle répond : Cest la salle à manger, et elle vous entraîne impérieusement dans la galerie de réception, une galerie qui ne reçoit plus que le néant.

Les touristes qui ne vont pas au fond des choses et se contentent des apparences voient cet intérieur de château sous un aspect difiérent. Il y a toujours deux manières de voir les châteaux mystérieux. Celui-ci a son côté charmant ; on peut le décrire et l’admirer comme une grande chinoiserie brodée au ciseau par le caprice d’une jeune et belle princesse ; la façade, bizarrement coquette, annonce déjà les surprises de ’ rinlérieur. Vous franchissez le seuil. Un rayon de soleil réjouit le corridor. On vous montre la cuisine ;

î LES AMOURS DBS BORDS DU RHIN

elle est fort gaie; c’est le laboratoire d’un chimiste de la gastronomie. Les fourneaux sont prêts à fonctionner pour Lucullus ou Baltbazar. Quel est ce tableau suspendu au mur? c’pstlacartedu jour, peinte par un maître-d’hôtel artiste ; elle a prévu toutes les fantaisies de la gourmandise, et exhibe un plat en relief dans chacun de ses nombreux compartiments, depuis le gigot vulgaire jusqu’au pâté d’anguille, en passant par le brouet de Lacédémone. La femme qui a fait le plan de cette carie de l’appétit sensuel était digne de figurer au festin de Trimalcion. Elle adorait au moins un des sept péchés capitaux, et le plus excusable, la gourmandise ; il est vrai que celuici reste rarement isolé. Voici ce que la tradition raconte. La belle princesse Sibylla-Âugusta se faisait présenter à son réveil cette carte appétissante, et son joli doigt indicateur désignait à la camériste les plats qui paraîtraient à sa table aux trois repas de la journée. C’est une charmante invention.

Les piles d’assiettes entassées dans le bas-office et la collection de coupes, de cristaux annoncent ' que la princesse Sibylle ne redoutait pas le nombre des convives et qu’elle poussait même l’attention jusqu’à faire graver sur les coupes les noms

des habitués de ses festins. L^idée est délicate et digne d’une femme de goût. On aime assez à boire toujours dans le même verre. Et quels verres gigantesques I ils font venir le Johannisberg à la bouche 1 On dirait qu’il n’y avait que des Goliaths à la table de ce château. Notre époque de verres-mousseline est humiliée devant ces libations de burgraves. Étonnez-vous ensuite si ces puissants gentilshommes, doués d’un estomac de granit, soutenaient une guerre de trente ans et portaient des cuirasses à la Merrimac !

Cette cuisine donne dés idées riantes aux touristes gastronomes, et lorsqu’ils sont conduits dans la salle à manger, ils s’extasient sur sa dimension, digne de repas homériques. On les voit là réunis, ces nombreux convives, autour de la châtelaine belle comme une déesse. Cinquante musiciens exécutent des symphonies écloses dans les vignobles du Rhin ; les fontaines mêlent leur quatuor aux mélodies aériennes ; la brise de midi joue avec les branches horizontales des cèdres du parc ; le cliquetis des grands verres complète cette harmonie allemande ; et nous, voyageurs, qui faisons revivre ce tableau du passé, nous nous surprenons regrettant ces nobles époques où le

festin ainsi ordonné était la fête de chaque jour, et

non pas un événement dans la vie. On donne ensuite

des sourires à toutes les ravissantes futilités du châ> teau, à toutes les créations de la princesse artiste ; aux salons incrustés de mosaïques amusantes ; aux plafonds semés de petits amours ; aux soixante portraits de la châtelaine ; aux tentures pleines de sujets mythologiques; aux cabinets tapissés de miroirs vénitiens ; aux riantes cheminées de porcelaine , à toutes les bizarreries de ce luxe qui appartient au mobilier des rêves et ne veut avoir rien à démêler avec le décorateur et le tapissier de la cour.

Il n’y a qu’une voix dans la caravane étourdie des visiteurs : C’est charmant! quelle adorable fantaisie! <juelle heureuse princesse! quels beaux jours à jamais éteints I

Une voix dit : Allons à l’Ermitage 1 et les toyristes suivent gaiement une jeune fille qui les conduit à l’Ermitage : c’est une petite chapelle fort pittoresque ; on y arrive par un sentier de fleurs et de gazons et des allées de beaux arbres. Le site est délicieux et fait penser aux anciens étés de la Favorite. Ces arbres, la princesse Sibylle les a honorés de son regard ; ces gazons, elle les a foulés dans ses rêveries ; cet air qui

descend de la montagne voisine, elle l’a respiré dans ses promenades. Sa beauté royale a donné l’enchantement et la vie à ce splendide horizon ; ceux qui la voyaient passer sous ces voûtes de feuilles étaient heureux de l’admirer de loin et de cueillir les fleurs sauvages courbées sous ses pieds divins.

On entre à l’Ermitage. C’est le passade instantané des extases de la vie aux horreurs de la mort. L’Ermitage de la Favorite aurait donné des frissons à Jérôme, à Pacome, à Paul, à Macaire, à tous les saints anachorètes de la Théhaïde du Nil. Quel contraste avec le château I il y a dans cette chapelle les formidables fantaisies du sépulcre, le luxe du repentir, l’hyperbole de l’expiation. Le cilice, la baire, la natte, la discipline attestent une pénitence au-dessus de la faiblesse de la femme. Le squelette s'y cache sous des haillons ; les images des saints y sont livides comme des fantômes ; les vitraux y reflètent les lueurs de l’enfer. La princesse Sibylle, difcoù, a porté ce cilice garni de pointes et cette croix garnie de clous ; elle a dormi sur cette natte ; elle s’est assise à cette table où elle avait pour convives ces statues de cire qui donnent le frisson dans leur béate immobihté. Sainte Madeleine, l’illustre pécheresse repentante, est la pa-

trône de cette chapelle ; voilà le tableau qui la représenté courbée sous le poids de l’expiation.

Cet appareil lugubre ressemble à une accusation muette portée contre la princesse Sibylle : on se demande quel si grand crime a pu contraindre une femme à se dénoncer ainsi elle-même, par une pareille expiation, afin de trouver grâce devant Dieu.

On raconte alors des fables, des légendes, des trar ditions, des chi?oniques, et l’Ermitage semble justifier toutes les conjectures. Eh bien, j’ose dire que l’histoire de la princesse Sibylle est encore à peu près inconnue. On a écrit çà et là quelques phrases plus ou moins ingénieuses sur sa vie ; on a hasardé timidement de graves calomnies ; on a fait confusion de dates et d’époques ; on a même dit qu’elle passait le carême dans les exercices expiatoires de l’Ermitage, et qu’elle rentrait, après Pâques, au château, pour recommencer de plus belle sa vie de folles équipées, dans le voisinage de son mari. Tout cela est faux. J’ai voulu réviser le procès dé cette illustre femme : après avoir puisé aux meilleures sources, qui sont à Rastadt, je puis aujourd’hui jeter un jour nouveau sur les mystères de la Favorite ; et si je ne parviens pas à justifier complètement la princesse Sibylle,

j’expliquerai du moins son énigme, vieille de cent trente ans.

' Le marquis Louis de Bade épousa la princesse Sibylle âgée de dix-huit ans. On peut voir au château de Rastadt le portrait de la mariée ; elle est éblouissante de grâce, de fraîcheur et de beauté ; le petit portrait de la Favorite ne lui rend pas justice.

La princesse était excellente musicienne ; elle dessinait admirablement, et, dans cette Allemagne où les femmes brodent si bien, aucune ne brodait comme elle. Allez voir à Rastadt son écran ourlé de perles. 11 représente Judith donnant à sa servante la tète d’Holopherne. C’est un chef-d’œuvre. Seulement il prouve que la belle brodeuse choisissait énergiquement ses sujets. Ceci est un trait de caractère bon à remarquer : une idylle de Gessner n’aurait pas tenté la virile main de la princesse. Si le sauvage général Mélac eût assiégé Rastadt après Heidelberg, la princesse Sibylle était femme à jouer le rôle de Judith.

Le prince Louis de Bade, dont la dynastie est éteinte depuis un siècle, naquit à Paris et fut le filleul de Louis XIV. Il prit le goût de la guerre sous le ciel trop belliqueux de la France, et la guerre occupa sa glorieuse vie. Il s’illustra sur cinquante

champs de bataille ; il prit des villes., chassa Mélae du Palatinat, se mesura héroïquement contre Turenne et Villars, et mérita le nom de grand capitaine à côté du prince Eugène et de Montecuculli. EnQn, il fît contre les Turcs .une admirable campagne sur le Danube et rapporta comme trophées à Rastadt le sérail d’un pacha. Les portraits en pied des odalisques sont toujours exposés dans une salle du château de cette ville. Les loisirs consacrés par ce héros à la princesse Sibylle, dans une guerre longue comme la vie, ne doivent pas avoir été nombreux.

* La guerre est une fort belle chose, mais vue dans le passé. La guerre est amusante pour ceux qui la font, mais ennuyeuse pour ceux qui la regardent faire. Les femmes surtout, délaissées aux manoirs, ayant pour maris des héros qui ont épousé la gloire en secondes noces, les femmes s’ennuient mortellement. La gloire est une rivale dont elles sont jalouses, et si un cruel abandon leur conseille la moindre distraction innocente, une chronique calomnieuse les noircit avec sa férocité bourgeoise et les oblige parfois à mériter l’anathème que leur lancera la vertueuse postérité. Si les femmes allaient en guerre, comme les antiques amazones, les maris s’enseveliraient au

fond de leurs cellules et garderaient aux absentes une fidélité invincible. Nous savons cela. Mais les hommes ont une force de caractère qui manque à la faiblesse des pauvres femmes, quelquefois.

Cette réflexion n’a aucun rapport au sujet; elle est faite en thèse générale et ne concerne nullement le procès que j’instruis d’après les révélations de Rastadt.

La princesse Sibylle se montra héroïque, quand elle vit son mari rentrant à son château avec un sérail de belles Géorgiennes et Circassiennes. Elle fit le meilleur accueil à ces esclaves et les classa parmi ses femmes de service ; je crois même que les portraits sont de sa main.

La paix d’Utrecht, qui mit fin à la guerre de la succession, en 1708, et le traité signé à Rastadt entre Villars et le prince Eugène rendirent la tranquillité à la France et à l’Allemagne ; alors les vaillants hommes de guerre; qui ne vivaient que d’activité dévorante, sentirent leurs fatigues et leurs blessures, et trouvèrent dans le calme de leurs manoirs la mort qu’ils avaient bravée mille fois sur les champs de bataille. L’héroïque prince Louis, cet Achille badois, mourut, faute d’aliments de gloire, vers 1712, et fut

inhumé dans Je château des margraves de Bade. Sa veuve, qui devait lui survivre vingt-deux ans, s’enferma dans un isolement austère, à Rastadt, et son deuil se prolongea bien au delà du terme imposé aux veuvages dans les coutumes somptuaires de son pays.

Un peu avant la mort du prince Louis, la princesse Sibylle avait fait commencer, sur ses plans, le château de la Favorite, pour donner du travail et du pain à tant de malheureuses familles, victimes des sauvages guerres de Louvois.

La princesse était alors dans tout Féclat de la jeunesse ; elle avait trente ans, ce bel âge de la femme, âge d’or qui souvent se prolonge jusqu’à cinquante. Elle avait subi toutes ces horribles souffrances et ces intolérables ennuis qui empoisonnent la solitude en temps de guerre et donnent aux femmes un veuvage anticipé du vivant de leurs maris. Elle avait vu deux fois les embrasements de la campagne palatine ; elle avait entendu les cris d’agonie de tout un peuple de laboureurs; elle avait donné asile aux fugitifs do Mannheim, de Spire, de Heidelberg et de trente-deux villages en cendres ; elle avait passé toutes ses nuits et tous ses jours à entendre le sauvage concert des

LE CHATEAU DE LA FAVORITE 13 canons de la France et de FAllemagne ; elle avait enfin connu toutes les horreurs de la guerre, sans avoir savouré, comme les hommes, ces enivrements, sublimes que donnent la bataille et la victoire. Un jour, elle attendait son mari, après une campagne étemelle, et elle le vit arriver, tout radieux de gloire, le front ceint des palmes de l’Orient, mais escorté de douze belles Géorgiennes, veuves de leur pacha 1 ! !

La princesse Sibylle fut fidèle à ses devoirs d’épouse ; elle honorait dans son mari le héros du. Danube, du Rhin et du Neckar ; et la calomnie posthume, peu soucieuse des dates et des époques, a poursuivi son ombre dans ce château de la Favorite, où le prince Louis n^est jamais entré. La jeune ciceronia qui introduit les étrangers dans ce château montre le portrait d.i prince Louis à côté de celui de la princesse SLlylle, et donne quelques détails qui font croire que le valeureux guerrier venait se reposer là

de ses glorieuses fatigues après les guerres lointaines.

Alors les visiteurs font leurs conjectures, et elles sont toujours empreintes d’une malignité humaine. Ensuite la chapelle de l’Ermitage vient corroborer ces suppositions outrageantes. On croit généralement que le scandale permanent avait son expiation pério-

dique. Eh bien , il m’est prouvé, et je le prouverai facilement aux autres, que cette chapelle date à peine . de la fin du siècle dernier et qu’elle a été bâtie et ornée bien des années après la mort de la princesse Sibylle, qui eut lieu en 1733. Les yeux exercés ne ^

peuvent s’y méprendre. A voir la fraîcheur relative de certains détails d’ameublement, à voir la table des repas frugaux et les figures de cire, on ne peut admettre que cette chapelle soit vieille de cent quarante ans. L’humidité locale aurait fait bien d’autres ravages. Oui, l’expiation a été subie par la princesse Sibylle ; oui, le repentir s’est élevé au-dessus des ,,, forces d’une femme ; mais on se trompe sur le lieu r' témoin de cette sublime pénitence. Pour éclaircir ces

rr,.,,, .mystères, il faut raconter l’histoire du château de la

/'V*. Favorite et du château de Rastadt. Le côté sinistre de la fameuse salle à manger aura son explication. •Nous allons entrer en plein drame; mais, au dénoûment, nous aurons la vérité, ou du moins sa proche voisine ; car, en histoire, la vérité absolue ne poür- » rait venir que d’une confidence de Dieu.

Un mandarin chinois fit nn jour cette question à notre ambassadeur M. de Lagrenée :

— En France, aime-t-on les feux d’artifice?

— Oui, répondit l’ambassadeur.

— En tire-t-on souvent?

— Une seule fois dans l’année, le jour de la fête du roi.

— Alors, on ne les aime pas, répliqua vivement le mandarin; car si on les aimait, on en tirerait tous les soirs, et puisqu’on ne les aime pas, je ne vois pas pourquoi on les fait servir à lâ fête du monarque.

Ce raisonnement chinois peut s’appliquer à beaucoup d’autres plaisirs qui ne sont pas des feux d’artifice, comme les bals, les concerts, les festins, les voyages, les spectacles, les fêtes et toutes les amusantes distractions que la richesse parcimonieuse ne se donne qu’à longs intervalles, et après des inter-

mèdes d’ennuis et de regrets qui durent souvent une saison. Si l’opulence ne retrouve pas le lendemain le bonheur qui l’a enchantée la veille; si ce régime d’abstinence se prolonge trop, dans un intérêt d’économie, plutôt que par une sage précaution hygiénique. la langueur, le marasme, la nostalgie couvrent de leurs vapeurs les lambris d’or et les tentures de soie. On a beau habiter môme le Louvre, on m’écrie toujours, en bâillant, cpmme sous Louis XIII : l’ennu» pleut au Louvre ! donnez-nous donc encore aujourd’hui ce qui nous amusait tant hier.

11 y a des natures vigoureuses qui ne redoutent pas d’arriver à la satiété par l’abus des amusements. Le nabab de Batavia et le banquier de Londres, qu’ils se nomment Palmer ou Rothschild, économisent les fêtes, de peur, disent-ils, de se blaser par la répétition des mêmes plaisirs. Il faut bien donner une raison, et celle-là est aussi mauvaise qu’une autre. Les femmes seules sont toujours prêtes à s’amuser ; elles dansent tout l’hiver, sans éprouver le besoin du repos. C’est une femme qui a inventé cette belle maxime qu’aucun sage de la Grèce n’a découverte : La vie devrait être un bal perpétuel. Donnez à une jeune et belle veuve la fortune de Palmer et de

Rothschild, et vous verrez si son théâtre fera souvent relâche, en été ou en hiver.

La princesse Sibylle a été cette femme : trois ans après la mort de son mari, elle était reine par la richesse, l’esprit et la beauté ; elle était libre par la grâce du veuvage ; elle était excitée aux folles distractions par les ennuis d’une longue guerre et les torturés de sa prison. Dès que le mur d’airain qui s’élevait autour d’elle se fut écroulé, elle courut à l’air libre, elle voulut respirer ; elle voulut vivre, et elle ouvrit son château de la Favorite à tous les nobles seigneurs, à tous les artistes qui brillaient dans le monde par leur esprit ou leur talent.

Cet attrait fascinateur qui luit comme une auréole sur le front des belles veuves produisit bientôt son effet ; Tidole fut entourée d’adorateurs sincères et de courtisans ambitieux. L’amour embrasa ce château» décoré sur tous ses lambris des augustes nudités de l’Olympe; un ouragan de passions se déchaîna dans ce parc mystérieux qui voilait le temple de la déesse; des rivalités formidables couvertes du masque de la courtoisie surgirent ténébreusement en attendant le jour de l’éruption, et la belle princesse, étourdie par le doux fracas de ses fêtes, joyeuse d’avoi: enfin brisé

la broderie de Pénélope, enivrée de l’encens brûlé devant elle, prodiguait les sourires à tout ce monde ,et croyait avoir réalisé le rêve de la vie heureuse en jouant le rôle d’une déesse qui tient à distance les mortels et ne leur permet que l’adoration. Les jours se suivaient en se ressemblant. Chaque heure avait sa distraction et sa joie. La musique jouait à l’aurore et ne se taisait plus. Les allées du parc et les galeries retentissaient de ces éclats de rire qui sortent, en gammes d’or, du gosier des jeunes femmes et réjouissent l’air. Les artistes chantaient les premières mélodies de l’harmonieuse Allemagne; la salle de bal était sans cesse ouverte au tourbillon des valses; la salle des festins appelait trois fois par jour les nombreux convives ; les vins du Rhin ruisselaient à flots dans d’énormes coupes de Bohème; les cascades de quatre fontaines rafraîchissaient les fronts brûlés par l’ivresse; une musique aérienne accompagnait doucement les galantes causeries de la table et le cliquetis des verres, toujours vidés et toujours remplis par ces géants des guerres du Danube et du Rhin.

Les économistes du plaisir ont peut-être raison à leur insu et Lucullus a tort. Il faut savoir mettre le bonheur au régime, et l’amusement à la diète. Le rire

ne doit pas être permanent sur les visages humains, trop bien ciselés pour les larmes. Si Dieu avait voulu mettre le paradis sur la terre, il n’aurait pas créé le sien.

Ces réflexions ou les équivalentes étaient formulées au château des fêtes par une jeune femme qui était comme une vivante protestation de la sagesse contre ce monde en délire. Elle se nommait Odilla de Sarneck et on la xdisait proche parente de la princesse Sibylle. Odilla était une belle puritaine de vingtquatre ans, affiliée à la congrégation des Bernardines de Rastadt et chanoinesse libre. Répulsive à tous les vœux par peur de les violer, elle avait toujours reculé devant les liens sacrés du mariage et du couvent. Attachée à la princesse par une vive amitié, elle se donna la mission de l’enlever à cette vie de perdition, par ses conseils et ses bons exemples. Tous les samedis, Odilla quittait le château de Rastadt et venait passer le dimanche à la Favorite, pour obliger la princesse à sanctifier au moins le jour du Seigneur par les pratiques pieuses de la rehgion. Il est inutile d’ajouter que la sage jeune fille était vue de trèsmauvais œil par les épicuriens de la Favorite.

Au milieu d’eux brillait alors de tout l’éclat de son esprit et de son élégance le jeune comte de Lille,

20 les amours des bords du RHIN

un seigneur de Versailles, qui aurait inventé les Clilandres et les Valères, s’ils n’eussent pas existé*. Ami intime du prince Louis, il s’était cru obligé de devenir amoureux de sa femme, et il eut le premier la chance de paraître dangereux à la belle veuve.

Pour conjurer un péril qui menaçait son veuvage, la princesse résolut de marier le comte avec Odilla et de rétablir par une riche dot les finances délabrées du jeune seigneur.

Quand la proposition lui fut faite sous les arbres du parc, le comte de Lille la regarda comme un piège, et l’amour-prop're aidant l’amour, il tomba au pied de la belle veuve et lui exprima sa passion dans un langage brûlant, mais que l’esprit dictait sans passer par le cœur. La princesse écoutait cette déclaration si nouvelle, et flattée d’inspirer un amour romanesque, elle ne s’en oflensa point et répondit par un de ces sourires spirituels qui signifient qu’une princesse estime un homme et ne prend pas au sérieux un discours dont la hardiesse mériterait le châtiment de

‘ Ce fut un des habitués les plus assidus de la Favorite. On peut voir son nom gravé sur une coupe dans la salle basse du château. Dans son exil, Louis XVIII avait pris le nom de comte de Lille.

l’exil. Elle fit relever Tadorateur, prit son bras et lui dit : Nous sommes en paix avec la France, ne nous brouillons pas.

Ils rentrèrent au château sans échanger d’autres paroles. La princesse s’assit devant son clavecin et joua une sonate. Le jeune comte ne se découragea point, il se posa, dans une attitude gracieuse, à l’angle de l’instrument et s'offrit pour tourner les feuillets de musique.

— Comment trouvez-vous cette sonate ? demanda la princesse d’un ton léger qui pouvait ressembler à un encouragement.

— C’est une sonate, dit le comte en s’inclinant.

— Voilà votre opinion, monsieur de Lille; elle ne compromettra pas votre goût.

— Ah I belle princesse, je suis en paix avec l’Allemagne, et je ne veux pas me brouiller avec elle.

' C’est charmant ! reprit la belle veuve, mais on ne se brouille pas pour un morceau de musique.

— Pardon, Altesse; nous nous battons en France pour Lulli et Rameau. C’est une rage. On se bat en vertu des lois de la bonne harmonie et du parfait accord. J’ai reçu, à minuit, devant la porte de l’Opéra, une égratignure faite avec la pointe d’une épée,

pour avoir soutenu que le grand air de M. Lulli, dans son opéra de Thésée, avait tué Rameau et ses successeurs...

— Ah I dit la princesse en riant, votre Lulli a tué même les musiciens qui doivent naître !

— C'est un fait acquis, répliqua le comte avec un sérieux comique.

— Chantez-moi cet air, monsieur le comte, ce grand air qui doit faire tant de ravages dans la postérité.

— Madame, vous savez qu’il est défendu aux gentilshommes de chanter.

— Et qui a fait cette défense?

— Louis Xrv.

— Pourquoi?

— Parce qu’il ne savait pas chanter.

— Mais mon auguste futur allié, le duc d’Orléans, a bravé l’ordonnance ; il chante admirablement*.

— C’est pour faire de l’opposition au roi. Simple habitude des d’Orléans, depuis Gaston.

— Avec quel sang-froid de gentilhomme il dit cela!

* La famille d’Orléans fut alliée à la famille du prince Le jis de Bade.

remarqua la princesse, en éclatant de rire — et savezvous les paroles de cet air?

— Tout Versailles les sait.

— Voyons, dites-moi ce que sait tout Versailles.

— Les voici, belle princesse... Lorsque j’ai l’audace de fredonner l’air, entre amis, on reconnaît la musique aux paroles :

Prenez pitié de ma souffrance, Trop aimable objet de mes feax.

An moins laissez-moi l’espérance Si vous dédaignez mes aveux.

— Monsieur le comte, si la musique n’est pas meilleure que les vers, je vous félicite de l’avoir oubliée.. Continuez...

— Madame, je n’en sais pas davantage... Veuillez bien ne pas remarquer l’absence de poésie qui distingue ce quatrain ; ne vous attachez qu’au sentiment. S’il m’eût été permis de choisir, j’aurais pu vous citer quelque chose de mieux...

— Et qui ne me brouillerait pas avec la France?

— Oh 1 brouiller deux grandes nations pour ùn quatrain!

— Mais la guerre que nous a faite votre maréchal de Boufflers, en 1693, avait un prétexte qui ne valait pas un quatrain, et votre guçrre de 1683 n’avait pas de prétexte du tout!

— Madame, dit le comte, jetons un voile sur le < passé.

— Soit...

■ 7 - Me permettrez -vous le quatrain, madame?

— Votre Versailles est une manufacture de quatrains, je le sais, monsieur le comte...

— C’est la faute de Benserade... Il y a dans la vie d’une femme un moment où elle oublie de refuser, et..*

— C’est là le quatrain? interrompit vivement la • princesse.

— Non, madame, c^estun précepte de Benserade...

— Votre Benserade est un sot.

— U a été un des Quarante...

— Raison de plus.

— Au reste, ce n’est pas lui qui a fait le quatrain que je vais avoir l’honneur de vous dire.

— Allons, il faut se résigner à subir la mode de Versailles.

Madame, les quatrains sont plus légers que les

robes à paniers qui vont passer le Rhin avec la mode.

A HÂDAUE... TBOIS ÉTOILES...

— Prenez garde, monsieur le comte, les trois étoiles éclairent souvent une témérité en plein midi ; prenez garde !

— Oh ! nous faisons, nous, des madrigaux à des Iris en l’air... exemple :

Ob ! qae mon sort serait henreax Si, toojoars aimé de Sylvie,

Je pouvais, tonjours amonreax, Avec elle passer ma vie I

Le comte débita ces vers en les soulignant d’une voix amoureuse, et il laissa tomber sur la comtesse un regard qui supprimait les trois étoiles et signait le quatrain.

La princesse éprouva un sentiment indéfinissable, et, après réflexion, elle s’épouvanta de ne trouver au fond de son cœur ni révolte ni colère. Son silence devenait expressif et ressemblait à une approbation.

Le comte, toujours appuyé contre le clavecin, lutinait ses dentelles et agitait insensiblement sa jambe droite croisée sur la gauche ; il n'avait plus rien à dire, il attendait une sentence de condamnation ou d’acquittement.

Ce silence fut rompu par la princesse.

— Monsieur le comte, dit-elle, en jouant avec son éventail , à combien d’iris en l’air avez-vous récité ce quatrain?

— A une seule divinité descendue sur terre, répondit le comte . sur le ton du respect et de l’adoration religieuse.

La veuve s’éleva de la femme à la princesse au moment où une réponse trop douce allait sortir de ses lèvres, et sur le ton d’une fierté polie, elle dit :

— Monsieur le comte, vous connaissez l’histoire du Tasse qui disait des vers à la... Aidez un peu ma mémoire...

— A la princesse d’Este, dit le comte d’une voix émue.

— Vous n’avez pas oublié la qualité de cette femme, mais le Tasse l’avait oubliée ; vous savez le reste. Les octaves ne réussissent pas plus que les quatrains auprès des princesses.

— Oui, je sais le reste, reprit le comte; je sais que le poëte perdit la raison dans cet amour, et que la fierté de la princesse s’adoucit ensuite en faveur d’un . courtisan stupide qui n’avait pas fait la Jérusalem dé~ livrée.

— L’avez-vous faite, vous, monsieur le comte ?

— J’ai fait mieux.

Ah!... voyons.

— Chanter les guerres, c’est exciter les peuples à les recommencer. Je n’ai pas délivré Jérusalem en strophes poétiques, mais j’ai délivré de la guerre en bonne prose l’Allemagne et la France. Je suis l’ami du maréchal de Villars, et si je n’ai pas consacré ma plume à chanter les combats, je l’ai donnée pour signer la paix de Rastadt, le 6 mai 1714.

Le comte était sorti de son calme de gentilhomme, ^ et ces paroles furent dites avec cette furie française qui supprime toute contradiction lorsqu’elle part du foyer de la vérité.

Il y eut encore un intervalle de silence, mais cette fois il parut favorable au jeune comte. La princesse était ravie d’avoir tort au moment où elle croyait écraser son audacieux adorateur par uneinterrogation foudroyante. Elle ne s’attendait pas à la réplique, et

la trouvant juste, elle ne voulait pas la reconnaître telle par une approbation flatteuse qui pouvait provoquer cette fois une déclaration directe et sans obscurité. Le comte aurait fait trop de chemin en un jour et il venait de se révéler très-dangereux. Le silence ne devait pourtant pas se prolonger ; une phrase de transition pouvait renouer l’entretien ; elle fut cherchée et trouvée.

— Monsieur le comte,- dit la princesse, avec un sourire froid, nous sommes arrivés au sérieux I en commençant par des badinages, le quatrain nous a conduits au poëme épique. Reposons-nous un peu après ce long chemin.

— Me sera-t-il permis de me remettre en route après la halte? reprit le comte avec une légèreté charmante.

— Oui... mais je ne vous accompagnerai pas.

La musique de cette phrase signifiait : Je vous accompagnerai.

— Au reste, ajouta la princesse, je vois dans la galerie notre chevalier de Malle, qui vient me donner sa leçon de chant. 11 est exact comme le soleil ; son arrivée sonne midi.

— Mais, princesse, vous pourriez ordonner de re-

tarder d’une heure à celte horloge ambulante. Voulez-vous que je l’arrête ?

— Gardez-vous*en bien 1 avez-vous perdu la raison?

— Oui, princesse.

Le chevalier entra comme un fantôme de midi.

11 se nommait Gaetano Zinsky, un Grec originaire de Zante et né à Malte. Il paraissait âgé de trentecinq ans, quoique son visage anguleux, déjà sillonné par des rides précoces, l’eût vieilli de bonne heure. La jeunesse avec toutes ses ardeurs et ses convoitises rayonnait toujours dans ses yeux d’un vert orageux, démesurément arrondis, sous la vigoureuse saillie des protubérances du front. Il portait admirablement un costume à la Van Dyck, avec ceinturon de cuir noir et longue épée. Là croix de l’ordre de Malte était cou-

sue sur son pourpoint, avec une engrêlure de pierres ' ûnes. Ses cheveux de jais, touffus, abondants et tourmentés, donnaient à sa physionomie un caractère ' étrange dans cette époque de transition où la vaste perruque de Louis XIV commençait à se blanchir de Tamidon de Louis XV. Les femmes regardaient et écoutaient ce personnage avec cet intérêt mystérieux qu’elles attachent toujours à l’inconnu. La princesse Sibylle recherchait sa conversation et se plaisait à lui entendre chanter des airs qu’il composait lui-même et qu’il accentuait à l’italienne avec une de ces voix viriles adoucies par la grâce, une de ces voix qui émeuvent les femmes et leur font souvent aimer le chanteur.

Gaëtano Zinsky avait été chargé par le grand-maître de son ordre, qui était Allemand comme Honspeck, d’une mission auprès des électeurs catholiques, et à son retour de Francfort il s’était arrêté à Rastadt, où les invitations de la princesse Sibylle l’avaient retenu et le retenaient encore indéOniment.

— Chevalier Gaetano, dit la princesse, permettez- vous au comte de Lille d’assister à ma leçon de chant?

— Oui, dit Gaetano, à condition que je ne chanterai pas.

— Ah I et la raison ?

— Les Français n’aiment pas la musique italienne.

— Et la musique italienne n’aime pas les Français, répliqua le comte ; je vois cela... Princesse, permettez-moi de prendre congé de vous.

— Messieurs, dit la belle veuve, ceci ressemble à une brouille improvisée entre amis pour une question frivole. Vous savez que je veux voir régner la bonne harmonie dans ma maison. J’ai assez vu de guerres. Comte de Lille, je vous désigne ce fauteuil comme lieu d’exil. Je veux chanter, et il me faut un public.

— J’accepte mon exil, dit le comte ; il est doux comme le velours.

— J’adore l’obéissance... chez les autres, dit princesse. Voyons, chevalier, qu’allons-nous chanter pour amuser ce public difficile?

— Choisissez le morceau, princesse, dit le chevalier d’un air sombre.

— La Ballade de Calypso,.

— Tiens ! dit le comte , on a mis Calypso en ballade ?

— Et pourquoi pas? dit le chevalier.

— Au fait, je n’y vois pas d’inconvénient, répliqua le comte, cela regarde Monseigneur de Cambrai.

— Il faut donc vous apprendre ce que vous ignorez, monsieur le comte, dit la princesse : Calypso est une compatriote du chevalier.

— Oui, j’ignorais que Calypso fût Maltaise. Le Té~ lémaqiœ n’a pas traité cette question.

— C’est un fait admis par la science, dit le chevalier avec un sourire ironique à l’adresse du comte.

Une pensée traversa le cerveau de la princesse Sibylle ; celle-ci : — Il est impossible de mettre deux rivaux en présence d’une femme sans les voir se disputer.

— Accompagnez- moi, dit-elle au chevalier; je commence.

La princesse chanta la ballade avec sa plus belle voix, et les habitués du château, conduits par le général de Bartels, entrèrent dans la galerie, et à la fin de l’air ils applaudirent avec des mains d’amoureux et de courtisans.

Cette invasion rendit la conversation générale et suspendit momentanément les hostilités.

Et comme tout ce monde heureux suivait la princesse Sibylle à la salle du festin, le chevalier de Malte s’approcha du comte et lui dit d’un air triomphant :

— Eh bien, monsieur le comte, que dites-vous de la ballade de Calypso?

— Chevalier, la princesse Sibylle est douée d’une voix admirable.

— Et la ballade?

— La ballade, dit notre Molière, dans une comédie, est une chose fade et passée de mode.

— Je connais cette comédie, répliqua le chevalier.

Il y a même, je crois un rendez-vous donné entre les deux adversaires...

— Oui, dit le comte, d’un ton léger, un rendezvous chez Barbin. Les adversaires étaient deux poltrons, ils ne connaissaient pas le Pré-aux-Clercs. -

— Et vous, comte, dit le chevalier d’une voix sourde, connaissez- vous le grand fossé au carrefour ténébreux de la forêt de Rastadt?

— Pardieu ! si je la connais, répliqua le comte, en serrant la main du chevalier ; on s’y égorge avec délices, mais à l’ombre, au coucher du soleil... Allons nous mettre à labié, d’abord ; votre musique est une absinthe qui m’a mis en appétit. A ce soir, mon cher chevalier ; à ce soir, et sans rancune, n’est-ce pas ?

Pendant le repas, le comte de Lille montra une gaieté folle ; il dépensa l’esprit en prodigue et força

même ses rivaux à partager Thilarité générale. La princesse Sibylle, qui redoutait un esclandre, fut dupe de ce stratagème tout français ; elle sut uu gré infini au comte de ramener la sérénité sur l’horizon au moment où le nuage de la discorde se levait. Au dessert, pour dissiper jusqu’au moindre doute, le comte fit tomber l’entretien sur la ballade, et donna des éloges sans exagération au talent musical du chevalier de Malte, et sa parole avait toute la gamme naturelle de la sincérité.

Le chevalier s’inclina, avec une modestie bien jouée, pour ne pas être inférieur en courtoisie.

La princesse donna au comte un regard où semblait luire le rayon d’un heureux avenir.

C’était l’époque de l’aventureuse étourderie ; nos gentilshommes de Versailles tiraient l’épée en riant, • pour le motif le plus frivole ; on se rencontrait sous

les arbres de Satory ; ot\ s’abordait avec une courtoisie charmante. Un propos léger avait été tenu la veille sur une femme de la cour ; le défenseur de la beauté demandait une rétractation ; elle était refusée le plus gracieusement du monde. Aussitôt les chapeaux, tenus sous le bras, remontaient sur la tête ; on tirait répée ; on s’accordait le salut des armes et on s’attaquait vigoureusement. Une blessure mettait fin au combat et à la rancune. Il n’y avait presque jamais de témoins pour ces duels improvisés.

Le comte de Lille était un de ces gentilshommes chevaleresques toujours prêts à s’écrier, comme le héros du Tasse : Que dirait-on en France si on savait que nous avons refusé notre protection à une femme ! Il aurait rompu des lances aux tournois, dans le siècle ' des trouvères et des cours d’amour : il rompait des épées dans le siècle des quatrains et des médisances. Depuis longtemps il recherchait, sans vouloir la provoquer, une occasion de croiser sa fine lame de Versailles avec la longue épée du chevalier, à l’occasion de certains propos malsonnants que le Maltais avait tenus sur les dames delà Favorite, et l’occasion était enfin venue. Il arriva donc avec joie au rendezvous, mais seul et sans témoins, comme il convenait

à un gentilhomme lorsque le nom d’une femme se mêlait au duel. En quittant le château il avait écrit une lettre qui ensevelissait le secret avec lui.

Le soleil allait disparaître et les arbres de la forêt de Rastadt prenaient déjà cette teinte crépusculaire qui favorise les rencontres mystérieuses. Deux hommes se montrèrent bientôt dans le taillis. Le chevalier avait choisi son valet de chambre pour témoin.

— Tiens ! dit le comte, j’ai oublié mon laquais à l’antichambre, moi! Dites donc à ce drôle de se tenir un peu à l’écart. C’est une afihire entre gentilshommes.

Le chevalier ne répondit pas , il tira son épée, se fendit démésurément comme s’il se fût couché à plat-ventre, et mit sa main gauche à la hauteur du menton.

— Que diable faites-vous là ? dit le comte en éclatant de rire ; allez-vous rester longtemps ainsi ?

— Jusqu’à ce qu’un lâche vienne me trouver, dit le chevalier d’une voix sombre.

Le comte mit l’épée à la main et salua son adversaire; mais il lui fut impossible d'engager une pas$e par le croisement avec un homme qui gardait la pose d’un reptile. Ce genre d’escrime était inconnu à Ver-

sailles. Il fallait donc oublier la tierce et la quarte et accepter le combat tel qu’il était offert.

Le Maltais attendait le premier mouvement du comte pour lui porter un coup de bas en haut avec l’impétuosité de la foudre. Ce qui fut fait.

Le comte, frappé à Taine, dit avec beaucoup de sang-froid :

— Il rafûne l’assassinat, ce chevalier 1

Et il tomba évanoui sur le gazon.

Le chevalier remit tranquillement Tépée au fourreau et fît signe à son témoin de le suivre en lui disant :

— Il faut bien que les corbeaux vivent.

Et il prit le chemin de la Favorite en suivant les bois qui, à‘ cette époque, couvraient toute la plaine qui sépare la forêt de Rastadt du château de la princesse .Sibylle.

Le chien d’un braconnier, en vagabondant à travers taillis pour le compte de son maître, découvrit le comte blessé et poussa des hurlements plaintifs qui attirèrent le chasseur. Celui-ci, quoique vivant de maraude, fut attendrie» voyant un jeune homme de très-bonne mine étendu mort sur Therbe et tenant encore dans sa main une épée qui n’avait pu le

défendre contre des assassins. En examinant avec attention la figure du comte, le braconnier s’aperçut que la vie n’était pas éteinte dans ce corps, et l’idée d’un service rendu à un homme riche se confondant avec la pitié, il se mit en devoir de donner ses soins au blessé, pour faire une bonne action qui aurait sa récompense.

La nuit était noire lorsque le comte reprit ses sens, après un évanouissement occasionné par une douleur intolérable. Il vit se mouvoir autour de lui une ombre confuse, qui n’avait rien d’humain dans les ténèbres, car môme en plein jour, le braconnier, avec son costume de haillons et son étrange coiffure faite avec la dépouille d’un renard, ressemblait plus à une bête fauve qu’à un chrétien du Rhin.

— Je suis prpbablement arrivé aux sombres bords dont il est tant question là-haut, pensa le comte, et d’une voix faible, mais toujours joviale, il dit à l'ombre : Monsieur Caron, veuillez bien me faire passer le Styx ; voilà ma bourse, vous y trouverez votre obole. -

Le braconnier ne comprit pas la phrase française, mais il comprit la bourse offerte, et il s’en empara en la faisant sonner.

— Dank, dank, inein Herr, dit-il, et il serra son trésor.

— Tiens, dit le comte en réprimant un cri de douleur; Caron parle allemand !

Et comme il parlait très-bien la langue du pays il ajouta :

— Mon cher monsieur Caron, Je meurs de soif, veuillez bien me donner un verre d’eau du Styx.

— La Murg n’est pas loin, dit le braconnier, et Je vais vous remplir mon flacon.

— La Murg coule ici 1 dit le comte ; la Murg, ma rivière chérie!... Voyons... expliquons-nous... jamais je n’ai vu sur terre une nuit comme celle-ci... elle est même si noire que Je ne la vois pas...

— Vous êtes dans le taillis le plus touffu delà forêt de Rastadt, dit le braconnier, et vos assassins ont bien choisi l’endroit.,

— Oui, les coquins savaient leur métier!

A chaque instant le comte faisait de nouveaux efforts pour se relever, mais il était trahi par la faiblesse et l’engourdissement que lui donnait sa blessure.

— Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, lui dit le braconnier ; vous dérangerez mon appareil. ,

— Mais, dit le comte en élevant la voix, par Satan ! ou par Pluton ! je ne puis pas faire ma nuit dans le bois, comme un ragot dans sa bauge 1

Le braconnier tressaillit de joie en entendant ces termes de haute vénerie, et s’agenouillant tout près du comte, il lui dit à voix basse :

— Parlez plus bas, monsieur ; cela vous fait mal

aux poumons Je songe au moyen de vous tirer

d’ici.

— Votre nom ? demanda le comte.

— Appelez-moi Minck; c’est le nom de mon • chien.

— Ce bon cerbère 1 dit le blessé en caressant l’animal, qui s’était approché en entendant son nom.

— Un chien qui est mon gagne-pain, et que je ne vendrais pas pour tous les trésors de la Favorite.

— Je lui fais une pension de cinq cents florins sur

ma cassette, dit le comte; mais, au nom du ciel, aide-moi à me refaire vivant. Je m’ennuie d’être mort.

— Ah ! voilà le difficile 1 remarqua le braconnier.

— Tu me crois donc mort? demanda le comte, et mort incurable ?

— Oh ! non pas.... mais.... c’est moi qui suis mort!.... dit le braconnier avec tristesse.

— Ah ! mon ami Minck, tu n’es pas clair.

— Eh bien, reprit le braconnier, je ne peux pas me montrer à Rastadt...

— Ni moi non plus, dit le comte.

— Ni au château de la Favorite, poursuivit le braconnier.

— Ni moi non plus, ajouta le blessé.

— C’est singulier ! remarqua le chasseur ; vous avez donc maraudé aussi dans le voisinage ?

— Oui, Minck, j’ai maraudé. ^

— En ce cas, mon camarade, dit le braconnier, je vous cacherai dans ma cabane de Sandwcier, un vrai terrier de renard.

— Allons au terrier...

Il fit un nouvel effort pour se lever, et il Retomba lourdement sans pouvoir achever la phrase.

— Voulez-vous donc ne pas bouger ! cria Minck ; j’ai là dans le voisinage, près d’iffezheim, un ami... un brave homme, soyez tranquille... Je ne peux pas vous porter tout seul sur mes épaules au bois de Sandweier... il faut quatre bons bras... vous êtes b'ird, comme tous les gens riches, et moi je suis mai-

gre comme un chat de campagne... Altendez-moiune heure et gardez votre soif, Teau fraîche est un poison pour les blessés... Puis... vous me direz votre secret, n’est-ce pas? Est-ce que vous avez l’air d’un braconnier condamné à mort comme moi? Allons donc!

— Bien , mon brave Minck... je vais te dire mon secret tout de suite, et tu le garderas?...

— J’en fais serment devant les petites étoiles du bon Dieu. On est bon chrétien, quoique braconnier.

— Ecoute, Minck, je me suis battu pour une femme... une noble femme... Si mon duel est connu, cette femme est déshonorée... les mauvaiseslangues diront que je suis son amant... ce qui esfrfaux, pardieu!... Si je meurs, enterre-moi avec mes habits, à six pieds sous terre, et tu feras le signe de la croix sur ma fosse... voilà tout. Tu ir.as ensuite vendre ma montre et mes diamants à la rue des Juifs, à Francfort, et tu donneras ce que tu voudras à ton ami d’Iffezheim, en gardant un secret éternel sur ce que tu auras vu, entendu et fait.

— Vous ne mourrez pas ! vous ne méritez pas de mourir, dit le braconnier ému ; tenez, c’est trop beau ce que vous faites-là... Je devine que vous vous êtes battu pour la belle princesse...

— Tais- toi. .. interrompit le comte.

— Ah ! c’est une princesse qui fait bien parler d’elle ! reprit le braconnier.

— Comment ! dit le comte, on parle de la prin^ cesse dans ce désert de loups !

— Je crois bien, monsieur ; j’ai des amis qui fréquentent les domestiques du château de Rastadt et qui vont vendre en contrebande du gibier à la Favorite, parce que la princesse est très-gourmande...

— Après ? interrompit le comte.

— Après... voici... Eh bien , monsieur, on dit que la princesse est une femme qui a toute sorte de vertus, mais qu’elle a autant d’amants que de vertus

Le comte se souleva et mit la main sur la garde de son épée en poussant un cri sourd.

— Les domestiques, reprit le braconnier, disent ce qu’ils entendent dire aux maîtres. A la campagne on répète ce qu’on dit en ville, et dans le bois on augmente ce que dit la campagne, parce que les veillées sont plus longues le soir.

— Oui, murmura le comte en se .parlant à luimême, oui, c’est bien cela... Pauvre princesse !... a 'force de la calomnier on la rendra coupable... La veuve Artémise seule a échappé à la calomnie en ava-

lant tous les matins une cuillerée des cendres de son époux... mais ce déjeuner n’est pas du goût de toutes les veuves... et je jurerais qu’après la consommation des cendres, tous les courtisans du roi Mausole ont donné vingt amants à sa veuve si elle a déjeuné avec des œufs frais... Ma foi, ce monde m’ennuie. Je vois qu’il est très-facile de mourir... Essayons une seconde fois.

11 se roidit sur l’herbe de toute sa longueur et croisa les mains sur sa poitrine comme s’il allait rendre le dernier soupir.

Pendant le monologue le braconnier avait disparu.

Au bout d’une heure il revint avec son ami d’Iffezheim et poussa un cri de douleur qui tira le comte de sa somnolence.

— Ah I quelle peur vous m’avez donnée ! dit-il ; voilà mon camarade ; nous sommes à vos ordres.

— Bonne nuit, mon ami, dit le comte à l’autre braconnier.

— C’est à vous qu’il faut souhaiter bonne nuit, monsieur le comte... Monsieur le comte!

— Bon ! dit le blessé, en voilà un qui me connaît dans les ténèbres.

J’ai des yeux et des oreilles de chat, reprit l’au-

Ire ; j’y vois et j’entends clair dans la nuit. Vous êtes monsieur le comte de Lille... le...

— Voyons, continue... va toujours, dit le jeune homme.

— Le bon ami de la princesse... et...

— Et qu’entends-tu par bon ami ?

— Ah !... le... Moi... un paysan... je ne puis pas trouver le mot juste... mais je sais que ça flatte monsieur le comte, et...

— Assez... Ecoute... dis-moi ton nom.

— Conrad.

— Conrad, tu me parais un homme vigoureux?

— Oh ! oui, monseigneur; dans notre’ état il faut avoir de bons bras et de bons poings.

— Tant mieux!... écoute... Quand tu entendras dire que le comte de Lille est l’amant de la princesse, tu donneras un soufflet avec ton poing au menteur, et je te donnerai, moi, un frédéric d’or par soufflet.

— Ah ! monsieur le comte, dit Conrad, si nous avions fait cet accord il y a deux ans, je serais riche aujourd’hui.

Le comte fut saisi d’un frisson convulsif qui con- , tracta ses lèvres et supprima la parole. Minck venait

d’achever une espèce de brancard dont la dureté était

adoucie par un amas de feuilles. On étendit avec précaution le comte de Lille sur ce lit, et les porteurs, conduits par le chien, prirent le chemin de la forêt de Sandweieretde la cabane du braconnier. Le trajet était long.

Pendant que ces choses se passaient dans la forêt de Rastadt, l’émotion était grande au château de la Favorite.

Tous les convives étaient rassemblés devant la façade du château, celle dont la porte introduit à la salle des festins. Huit heures sonnaient à l’horloge ' de Tautre façade ; la nuit couvrait le parc de ses premières brumes d’automne, et le comte de Lille, toujours si exact à la minute des repas, se faisait attendre pour la première fois. La princesse témoignait • fort peu d’inquiétude; elle exagérait môme son insou-

ciance, au point qu’elle laissait soupçonner un sentiment contraire à l’œil exercé de ses prétendants. Le chevalier Gaetario, assis sur une marche du perron, parlait au général de Bartels avec une tranquillité fort naturelle et ne parut pas remarquer la princesse qui s’avançait de son côté, de l’air d’une femme qui va faire une question.

— Général, dit-elle, le quart d’heure d’expectative est expiré. Le comte de Lille s’est endormi probablement à son insu dans sa chambre ; puis-je vous prier de monter chez lui et de le réveiller poliment? ^ — Très-honoré d’être votre aide de camp, princesse, dit le général.

Et il monta aux appartements.

— Princesse, dit le chevalier avec une aisance par faite, j’ai eu la même idée ; je connais les Français; lorsqu’ils n’ont pas l’occasion de parler ils dorment, à la campagne.

— Chevalier, dit la princesse en riant, vous êtes un ingrat ; le comte a fait votre éloge ce matin en excellents termes, et vous lui décochez une épigramme. C’est mal.

— Princesse, reprit le chevalier, le comte de Lille est mon ami et nous sommes dans les meilleurs ter-

mes lorsqu’il n’y a que des hommes autour de nous ; mais quand une femme entre, princesse, grande dame ou bourgeoise, le comte abuse de son esprit et veut briller tout de suite à nos dépens. C’est là le défaut national de tous les Français. En temps de guerre ils voudraient vaincre tous les hommes; en temps de paix ils voudraient conquérir toutes les femmes. Puis ' il leur arrive d’être vaincus à Hœstett, à Ramillies, à Malplaquet, par les hommes, et à Rasladt, à Bade, à la Favorite, par les femmes. Au reste, je rends pleine justice aux qualités du jeune comte. 11 mérite d’être heureux en amour.

L’arrivée du général de Bartels brisa cet entretien ; il remit une lettre à la princesse Sibylle, en . disant :

— J’ai trouvé cette lettre sur la table du comte ; elle est adressée à Votre Altesse.

, La princesse prit la lettre avec une nonchalance bien jouée, en disant :

— Le comte m’écrit au lieu de me parler... Quel original 1

Et elle lut d’un air inJifiérent cette lettre;

« Princesse,

» Partir sans prendre congé de vous, c’est commettre une faute qui ne mérite aucun pardon.

» Il fallait faire un choix impossible. Votre gracieuse ■ hospitalité me retenait ici ; mon jeune roi m’appelait à Versailles en m’ordonnant de ne pas perdre une minute dans un adieu. Entre la désobéissance et l’impolitesse j’ai choisi l’impossible ; c’est ce que je pouvais faire de plus mal et de mieux.

^ On me dit que ma présence est nécessaire dans les conseils du roi, parce que je connais l’Allemagne ' et l’allemand. Méditerait-on à Versailles une rupture du traité de 1714? je le crains, et ce qui me console un peu, c’est de croire que ma parole étouffera dans son germe le stupide projet d’une troisième campagne palatine. Une minute est précieuse souvent, et je ne veux pas la perdre. Le hasard se sert d’une minute pour bouleverser un siècle. J’ai conscience de ma responsabilité.

» Je cours à Rastadt, où je trouverai ce qu’il rae faut pour me rendre à Rehl.

» De près ou de loin, toujours aux pieds de Votre Altesse.

B Le comte de lille. o

Les convives se tenaient à l’écart et ils attendaient en silence la première parole de la princesse.

Elle plia négligemment la lettre, la serra dans son corsage et dit :

— M. le comte de Lille est absent pour le service dn roi. — Votre bras, général de Bartels. — Veuillez bien nous suivre , messieurs.

La salle du festin était resplendissante de lumière; les nappes d’eau tombaient avec un bruit charmant dans les vasques des quatre fontaines et l’orchestre aérien jouait une symphonie douce d’un maître inconnu, le Messie de Beethoven.

Trente convives prirent place. Les plus illustres étaient le colonel de Neuhof, le baron et la baronne de Bade, le colonel Hauptmann de Berlin, le baron de Saint- André, le comte Bielky, le comte et la comtesse de Griesheim, le gouverneur (obervogt) de Vas-

sold, le comte et la comtesse Cari Ludwig zu Leiningen, Hartenburg, le général de Rhod et le prince Hermann de Waldeck.

Une place était vacante à la gauche de la princesse Sibylle, et le chevalier de Malte vint s’y asseoir.

Cette place était destinée au comte de Lille. Parmi les verres de toute dimension qui se groupaient devant le couvert, il y en avait un destiné par sa forme aux vins de France; c’est une des curiosités du château de la Favorite : on peut le voir encore aujourd’hui dans l’admirable collection de l’office; il est très-bien conservé.

La princesse, qui a donné elle-même toutes les indications pour illustrer ses coupes merveilleuses, a fait graver sur ce verre-mousseline un Amour assis au bord de la mer et tenant d’une main une fleur et de l’autre un poisson , avec cette inscription en français : Il a pouvoir sur terre et sur mer.

Il y avait une intention évidente dans la pensée de la princesse, qui avait elle -même exposé ce verre à la place que devait occuper le comte de Lille ; et l’intention se trahissait encore davantage à l’œil d’un observateur comme le chevalier Gaetano, lorsqu’il arrêtait le regard sur la coupe magnifique qui paraissait pour

la première fois devant la princesse : on peut l’admirer encore aussi dans la collection du château de la Favorite. C’est un chef-d’œuvre de verrerie bohémienne. Les inscriptions sont un latin, langue qui était familière à la princesse. Elle prouve d’abord que la margravine tenait entre ses mains l’autorité souveraine après la mort de son mari : Francisca, Sibylla^ Augusta, gt^ernatrix. Une autre inscription rappelle la paix de Rastadt conclue en 1714 entre l’Allemagne et la France. Fax Rastadii in arce composïta est. Une colombe déploie ses ailes au-dessus du château de la princesse, et on lit au bas : Nidim pacis hic instruo; je construis ici le nid de la paix. Enfin, il y a ce verset de la Bible : Daho pacsm in fînibus vestris; je donnerai la paix sur vos frontières.

La princesse Sibylle s’était complue dans son idée; elle continuait avec ces coupes symboliques le dangereux entretien du matin, et répondait, sans rien dire, à une déclaration d’amour, si claire dans sa timidité nébuleuse. L’allusion à la paix de Rastadt gravée sur le cristal était adroite et ressemblait à un encouragement provocateur donné au comte de Lille, premier artisan de cette paix.

Ce plan, qu’elle trouvait si beau, venait d’ètre

renversé par la plus mystérieuse des lettres. Au serrement de son cœur la comtesse avait compris que l’amour y avait fait brèche, et que cet amour n’aurait pas de lendemain. Ce départ si précipité ne laissait aucun espoir de retour. Rien, dans toutes les phrases de cette lettre, n’annonçait une décision ni une promesse pour l’avenir. Ce drame de passion finissait au prologue. 11 fallait renoncer à tant de doux rêves à peine éclos sous les beaux arbres du parc et dans les rayons de ce soleil qui venait de s’éteindre sur un abandon. La réflexion n’amenait aucune pensée consolante. Le comte était impérieusement rappelé à Versailles, non par l’ordre du jeune roi, mais par une de ces belles et nobles dames qui éblouissaient la cour de leur esprit et de leur beauté. Ce jeune seigneur, doué de tant de charmes, était sans doute l’idole d’un monde d’élite, et sa place était marquée dans ces galeries splendides où Louis XIV divinisa la galanterie et l’amOur.

La princesse s’arrêta donc à cette dernière conjecture, qui lui parut très-naturelle, quoique désolante; mais les ressources de son esprit et sa fierté lui servirent merveilleusement dans cette heure cruelle, au milieu de tant de convives qu’il fallait tromper par le

son de la parole, la sérénité du regard, le calme de Tattitude. Elle fut, à ce festin de désespoir, ce qu’elle était toujours : la femme royale, charmante pour tous, et n’humiliant personne par l’étourderie d’une préférence. Chacun eut une part égale aux gracieuses attentions de la maîtresse, comme au service de son festin.

Le prince Hermann de Waldeck n’avait pris aucun intérêt aux entretiens de la table, et il donnait obstinément à la princesse Sibylle ces regards furtifs que les femmes surprennent au passage et qu’elles n’ont pas l’air de remarquer. C’était un jeune homme de grande naissance, car on faisait remonter son origine à l’Arminius des Romains. Les propos de cour prétendaient qu’il aspirait à l’honneur d’une alliancê avec les margraves de Bade, et les habitués de la Favorite voyaient dans ce jeune' prince le plus dangereux des rivaux. Ce serait faire injure à la mémoire de la princesse si on admettait que, connaissant 1^ assiduités d’amour et la loyale ambition d’Hermann de Waldeck, elle avait, ce soir-là même, entrevu, dans une nouvelle intrigue, une prompte consolation à son désespoir ; les choses ne s’arrangent pas ainsi à la minute, dans le cœur des femmes. A ce festin

encore, le jeune prince perdit ses avances et ses regards les plus tendres. L'esprit de la belle margravine était à Versailles. Elle attendait avec impatience le moment de la retraite, mais elle ne l’avança pas et garda son calme et ses sourires. A minuit, quand elle se trouva seule dans cette chambre dont les amours de Cythère égayaient le plafond, elle se donna la volupté des larmes, et la princesse devint la femme vulgaire qui veut faire connaissance avec l’intrigue galante et ne rencontre que le désespoir.

Si la princesse Sibylle ne s’accusait pas elle-même dans une confession devenue publique, comme nous le prouverons bientôt, jamais nous n’aurions osé nous faire l’écho de quelques-unes des médisances légendaires attachées à sa mémoire; mais c’est sa voix sortant de la tombe qui nous autorise à révéler ce qui fut, pour rendre au néant ce qui n’a pas été.

Deux mois s’écoulèrent et aucune lettre n’arriva de Versailles ou d’un autre endroit.

L’hiver était venu; les habitués de la Favorite furent invités aux fêtes du printemps prochain, et la princesse rentra au château de Rastadt avec le prince Hermann de Waldeck...

LES AMOURS DES BORDS DU RHtN

Que celui de vous qui est sam péché lui jette la pre~ tnierrc pierre ! C’est ce que dit l’Évangile.

Jamais la vie de château ne s’était annoncée si belle.

L’hiver adoucissait ses rigueurs au premier sourire du soleil de mars; les jeunes feuilles bourgeonnaient aux arbres, les premiers boutons perçaient les tiges des jardins ; toutes les magnificences dn printemps badois allaient éclore sur les montagnes et dans les vallons.

La princesse Sibylle était assise dans ce salon étroit du château de Rastadt où furent signés, sur une petite table, à l’embrasure d’une croisée, les traités de Villars et de Bonaparte. Une jeune et belle femme était debout à côté de la princesse et paraissait toute ^ fiévreuse d’agitation après un entretien fort animé.

La princesse regardait la campagne et les larmes roulaient en perles sur ses joues.

— C’est donc bien arrêté, chère cousine, dit Odilla, vous ne voulez pas recevoir le révérend Petrus, mon directeur de conscience ?

— Non, dit la princesse d’un ton sec.

— Il veut vous faire une simple visite.

— Je ne le recevrai pas.

— Vous, chère cousine, qui recevez tout le monde?

— Le monde qui me plaît.

— Et auquel vous plaisez, par malheur...

— Mais, Odilla, vous allez donc recommencer?

— C’est que, ma chère cousine, le bon moment est venu pour vous. Dieu n’a pas permis que le scandale continuât devant la chapelle de Saint-Bernard. On a fait une question d’Etat de votre intrigue avec le prince de Waldeck. Cet homme de perdition a quitté Rastadt; il est, dit-on, gardé à vue dans son château de Pyrmont, et vous ne le verrez plus, grâce à Dieu.

— Eh bien, je sais aussi tout cela, dit la princesse, il était inutile de vouloir me l’apprendre. Je suis heureuse de savoir que le prince de Waldeck ne m’a pas quittée volontairement. Il a cédé à une volonté iouveraine.

B8 les amours des BORDS DU RHIN

— C’est la Providence, reprit Odilla, qui vous a fait cette grâce. Ne vous révoltez pas contre elle. Réconciliez-vous avec Dieu ; ne donnez pas aux fidèles le spectacle de l’impénitence en temps pascal .‘Songez à ce verset de l’Évangile : Malheur à celui par qui le scandale vient!... Vous êtes émue, chère cousine; la grâce d’en haut vous touche, vos yeux se tournent vers le ciel... Que faut-il répondre au révérend père qui m’attend dans l’oratoire ?

La princesse fit un très-vif mouvement d’impatience et dit :

— Lb révérend Petrus est un saint homme que j’estime et que je verrais avec plaisir si j’étais à l’article de la mort. Vous êtes heureuse, vous, Odilla, de n’avoir de la tendresse que pour Dieu et de lui sacrifier vos jeunes ans et votre beauté. Prenez pitié des faibles et ne les fatiguez pas de vos conseils inopportuns. Odilla, j’ai besoin d’être seule; vous voyez que je suis polie avec vous.

— Oui, vous me chassez avec douceur, comme une reine bien élevée. L’esprit de ténèbres est encore avec vous, mais...

— Odilla I interrompit sèchement la princesse.

pas un conseil de plus, vous le perdriez comme les autres.

La jeune femme joignit les mains, regarda le plafond et sortit.

Ces petites scènes d’intérieur s'étaient plusieurs fois renouvelées dans les dernières soirées de l’hiver, et nous nous bornons à rapporter la plus décisive ; elle donnera une idée des autres et restera comme une des plus importantes pièces de ce procès.

Retombée dans son isolement après le départ du prince de Waldeck, et sans cesse exposée aux sévères admonestations d’Odilla et aux visites du révérend Petrus, jésuite renommé par son éloquence religieuse et le charme mondain de sa conversation, la princesse Sibylle quitta brusquement le château de Rastadt et vint s’installer à la Favorite, où elle trouva le chevalier Gaetano et le général de Bartels, les premiers exacts au rendez-vous du printemps.

Le chevalier de Gaetano arrivait de Cassel, disaitil, où il avait passé tout l’hiver; ce qui n’était pas exact, car il venait de consacrer deux mois d’intrigues diplomatiques au château de Pyrmont pour enlever le prince de Waldeck aux jardins d’Armide, manœuvre si bien ourdie par le Grec ionien, qu’elle

60 les amours des bords du rhim

avait échappé même aux soupçous de la princesse Sibylle.

Le maître de musique reçut donc le meilleur accueil à la Favorite, dont il devenait, grâce à son talent, un des habitués les plus indispensables. Llntrigue amoureuse du prince.de Waldeck prouvait que la princesse était accessible à la séduction comme la plus faible des femmes, et l’espoir entra au coeur du chevalier.

La fascination que cet homme exerçait sur la princesse Sibylle prenait tous les jours un nouvel empire ; il n’avait pas le charme sérieux et la passion vraie du prince de Waldeck; il ne brillait pas, comme le comte de Lille, par la grâce et l’esprit, mais il était artiste à un degré suprême, et sa voix possédait cette onction pénétrante qui, dans la parole ou le chant, ravissait l’oreille et donnait l’émotion au coeur. Son amour, voilé de mystère, avait ce caractère de timidité respectueuse qui plaît aux femmes et ne leur laisse rien soupçonner de dangereux, en faisant prévoir une longue intrigue amusante avec dénouement indéterminé.

Aussi la princesse ne redoutait jamais un tête-àtête avec le chevalier Gaetano; il lui suffisait d’un

LE CHATEAU DE LA FAVORITE Gt

regard pour ramener au respect une parole qui commençait à s’égarer.

Un soir, la princesse et le chevalier se promenaient, dans une petite gondole, sur la pièce d’eau du parc. La cime des grands arbres était encore dorée par les rayons du soleil couchant, mais la nuit semblait descendue aux pieds des chênes, voilés, à cette époque» par un épais rideau de peupliers.

Le chevalier tenait les rames et fredonnait une canlilène maltaise qui était accompagnée par le chant des oiseaux.

La princesse écoutait dans l’extase, et ses douleurs trouvaient un adoucissement dans ce concert de mélodies, au milieu du calme de cette soirée qu’embaumait le parfum des premières fleurs.

Tout à coup le chevalier poussa un cri sourd et laissa tomber les rames; son teint basané se couvrit d’une pâleur cadavéreuse, et ses yeux, démesurément ouverts, se fixèrent sur une apparition qui se détachait en relief, aux bords de l’étang du parc, dans le crépuscule des arbres. Un mouvement de terreur convulsive accompagna le cri, et la princesse, arrachée subitement à son extase, se leva et fît osciller la gondole. ’ -

L’apparition était un charmant jeune homme qui salua gracieusement et dit :

— Princesse, excusez-moi, je vous prie, je n^’ai trouvé personne pour me faire annoncer.

La princesse retint son cri de surprise ; elle avait reconnu le comte de Lille, et sa main eut à peine la force de rendre le salut.

Cependant, l’inexplicahle terreur du chevalier Gaëtano avait été remarquée; l’étonnement causé par une visite inattendue ne donne pas une teinte livide au visage et le frisson au cœur ; mais l’énergique femme, qui avait su retenir un cri de joie, se maîtrisa encore pour ajourner l’explication.

— Abordez donc, chevalier, dit-elle en riant; il faut que je fasse les honneurs de ma maison au nou- , vél arrivant... Vous n’avez donc pas reconnu votre ami, le comte de Lille?

— Ah! dit le chevalier, en s’efforçant de rire aussi; c’est... notre... Oui... je l’ai reconnu... à présent...

— Mais, interrompit la princesse, vous faites fausse manœuvre avec vos rames... ne vous servez que de la droite... vous vous éloignez au lieu d’aborder... Un miirin de Malte!... une île qui a cinq

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ports !... il va m’égarer dans un verre d’eau !... Sn fi n ! il a retrouvé la boussole !

La princesse s’élança légèrement sur les hauts gazons de la rive, en refusant de se servir de la main que le comte lui présentait. La rancune était mise en action, mais elle expira bientôt.

— Princesse, dit le comte sur le ton le plus respectueux, j’arrive de bien loin pour vous offrir cette main.

— "Vous êtes excusable si vous arrivez du bout du

monde, dit la princesse.

— Oh ! de bien plus loin!... Daignez au moins ac-, cepter mon bras?

Le chevalier de Malte entrait en scène malgré lui.

— Et ce cher chevalier, ajouta le comte, en lui tendant la main libre, ce cher ami, comment se portet-il?... Très-bien... allons, tant mieux! Je craignais pour vous, chevalier, le climat du Nord... Princesse, vous avez créé le printemps dans votre palatinatj c’est miraculeux! Flore ne fait pas mieux dans le pays du soleil. Des roses partout! A pareil jour, à Versailles, le printemps est représenté par une statue de marbre qui tient des fleurs de marbre, tgut est glacé aux environs.

Le chevalier se rassurait peu à peu en se voyant si bien occueilli parle comte. L’ennemi du carrefour de Rastadt ne paraissait plus à craindre ; il ne restait plus que le rival.

La princesse écoutait, observait et ne trouvait que mystère dans le jeu forcément naturel du comte et l’attitude embarrassée du chevalier.

Nos trois personnages montèrent l’escalier du perron, traversèrent la galerie supérieure de la salle à manger et s’arrêtèrent dans le petit salon du jeu, tout illustré des adorables fantaisies de la princesse et .très-bien éclairé par un lustre dont les lumières se reflétaient dans de petites glaces de Venise.

Le comte s’assit, à l’invitation de la princesse, et le chevalier crut devoir se retirer, car la main qui venait de faire le signe ne lui désignait aucun fauteuil.

— Monsieur le comte, dit la princesse, vous êtes prêt à toutes les explications?

— A toutes, madame.

— D’abord, de quel endroit plus éloigné que la fin du monde, venez-vous?

— Du tombeau. «

— En effet, dit la princesse émue, je vous trouve

bien changé... Vous paraissez avoir la faiblesse et la pâleur du convalescent.

— Oh ! madame , vous flattez mon teint, dit le comte en riant ; qu’auriez-vous dit si vous m’aviez vu le mois dernier? J’étais une illusion et en me regardant au miroir je ne voyais que mes habits, le corps avajt disparu.

— Et quelle a été votre maladie? demanda la princesse avec une voix pleine d’afifèction.

— Une maladie que les médecins ont inventée à Versailles pour donner un peu d’occupation aux gentilshommes en temps de paix. Elle a deux noms grecs...

— Qui sont?

— Céphalo-pyre. C’est une inflammation de la tête. Elle fait perdre la raison quand on ne Ta pas laissée ailleurs.

— Monsieur le comte...

— Princesse.

— Vous me cachez un secret; je suis.Sibylle, et je

clevine cela dans vos yeux.

— Oui, j’ai un secfret, belle princesse, un seul, et

vous le connaissez ; votre trépied sibyllin est inutile;

la femme la moins devineresse devine ce secret sans consulter le grand Albert.

— Oh 1 monsieur le comte, point de détours, il ne

s’agit pas de cela... il y a un mystère entre vous et le chevalier... je veux tout savoir... Vous bégayez pour la première fois de votre vie... Comte de Lille, obéissez!... ,

— Madame, balbutia le comte ému, croyez bien... que... non... demandez-moi ma vie...

— Je vous demande votre secret... Vous vous troublez!...

— Je vous aime, princesse, et...

— Eb bien, si vous m’aimez, prouvez-le-moi... Voulez-vous qu’après avoir ordonné en reine, je descende à la prière en femme?.. Comte, je vous conjure de parler.

. La princesse prononça ces dernières paroles avec une mélodie d’organe irrésistible ; sa belle main prit la main, du comte, et sa tète, en se rapprochant de lui, le caressa doucement avec les tresses flottantes de ses longs cheveux. Un frisson de joie fit tressaillir le jeune homme; il s'enivra en respirant l’haleine embaumée qui courait sur son visage, et perdit la rai-

LE CHATEAU DE LA FAVORITE qt

son et le souvenir devant un sourire divin qm rayonnait pour lui.

U fit le signe qui veut dire : Je vais parler.

Un second sourire le remercia et le serment fut violé.

Le comte parla. Rien ne fut oublié, (îar chaque détail était récompensé par un serrement de main qui ressemblait à une caresse, et il termina ainsi :

— Aucun médecin ne m’a soigné : Dieu m’a guéri. Un hiver rigoureux et le grabat d’une cabane ont prolongé ma convalescence jusqu’au premier soleil de printemps. Quand il m’a été possible de venir, je suis venu; et maintenant, madame, je vous fais à mon tour une prière, et je vous la fais à genoux : au nom du ciel et de mon honneur, que le chevalier ne connaisse jamais la violation de mon serment; ce n’est pas un second duel que je crains, c’est... .

— Ne craignez rien, interrompit la princesse avec une voix d’une douceur ineffable; vous avez été héroïque et je ne vous fournirai pas une seconde fois l’occasion de vous faire tuer pour moi par cet assassin. Le chevalier ne saura rien, ne soupçonnera rien. Nous vivrons tous ensemble comme nous avons vécu jusqu’à présent... Descendez, allez le rejoindre...

nous nous reverrons au souper... Cher comte... vous me quittez bien froidement...

Le comte saisit une main offerte, la porta à ses lèvres et la couvrit de baisers.

L’esprit, l’adresse et la sagacité du comte et de la princesse devaient indubitablement mettre en défaut la pénétration soupçonneuse du chevalier. Leur rôle fut bien joué; rien au dehors ne transpira de ce dernier entretien.

Les habitués de la Favorite étaient revenus avec les hirondelles, mais au commencement de l’été leur nombre s’éclaircit ; les femmes avaient disparu sans prendre congé, il ne resla plus que deux parasites, trois amoureux obstinés et le chevalier de Malte. Celui-ci aurait inventé l’espoir si cette consolation désolante n’était pas née avec Âdam.

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Cependant la princesse avait donné aux apparences tout ce qu’une femme adroite peut leur donner pour moraliser une situation équivoque. De son côté, le comte de Lille n’abusait jamais des avantages que lui procurait une intimité secrète, pour afflcheren public les airs fanfarons d’un homme heureux ; il se montrait tel qu’on l’avait vu à d’autres époques, lorsqu’il ctait l’égal de ses infortunés rivaux.

Le 23 juin, veille de la fête de Saint-Jean, Odilla vint faire sa visite hebdomadaire au château de la Favorite.

La nuit était splendide ; les constellations’ brillaient de tout leur éclat, comme sous le ciel du midi. Le comte et la princesse étaient assis sous un chêne, à peu de distance du perron, et prolongeaient un de ces entretiens charmants qui divinisent la parole humaine, lorsque les frivolités inspirées par le joyeux éclat du jour n’osent plus sortir des lèvres en présence de ce formidable inSni que les étoiles proclament dans le ciel.

L'amour, qui se mêle à tout, donnait à cette conversation un caractère ineffable ; il était l’âme de ce paysage étoilé, de cette magnifique création.

Un bruit de pas se fit entendre sur le petit chemin

qui conduit à l’étang ; une robe blanche se dessina dans Tombre des arbres et Odilla tomba comme un fantôme devant le comte et la princesse.

Aussitôt le comte se leva, salua la jeune femme et sans paraître contrarié il dit :

— Princesse, votre cousine vient de Rastadt et elle a peu de temps à passer avec vous.

Et il prit le chemin du perron en fredonnant un air de Rameau.

La princesse tendit la main à Odilla, qui croisa ses bras sur sa poitrine comme si elle eût craint de toucher un reptile venimeui.

— Nous sommes donc toujours en délicatesse ? dit la princesse en riant.

— Oui, répondit la jeune femme ; tant que vous serez sous le pouvoir de l’esprit malin.

— Oh ! mademoiselle I ceci menace de devenir éternel !

— Comme l’enfer, princesse. Oui, je cesserai de

venir au secours de votre âme quand Dieu m’ôtera le souffle de la vie. Le scandale s’est agrandi. Tout Rastadt parle de vos intrigues amoureuses. On vous compare à une impératrice romaine qui a laissé un nom infâme... • .

Taisez-vous, Odilla, interrompit la princesse ; au

lieu de venir ici comme un écho vivant des calomnies, allez à Rastadt imposer silence aux calomniateurs.

— Princesse, reprit Odilla avec feu, il vous sera bien plus facile à vous de les confondre ; oui, j^irai à Rastadt; accompagnez-moi. Fermez les portes de ce château de perdition. Chassez tous ces hommes qui sont des émissaires de Satan et remplissez vos devoirs de veuve chrétienne au milieu des saintes femmes qui ne cessent de prier pour vous.

— Odilla, dit la princesse d’une voix résolue, je suis veuve, je suis libre, je ne trompe personne.

— Vous trompez Dieu ! interrompit Odilla.

— Ah ! laissez-moi vivre à ma guise et honorezmoi de votre absence.

La cloche du château sonna le souper.

Odilla mit la main sur ses yeux comme pour retenir ses larmes et s’éloigna rapidement.

Quand elle fut seule, la princesse frappa la terre du pied et dit avec un accent énergique :

— Oh ! qui me délivrera de cette femme!

Cette parole, arrachée à la colère du moment, fut recueillie un homme qui s’était blotti dans les 4iautes herbes, comme un reptile qu’il était. .

La princesse atteignit Odilla sous la voûte du perron et lui dit :

— Vous qui redoutez tant le scandale, je vous ordonne de n’éveiller aucun soupçon par votre silence farouche ou votre attitude désolée.

— Je vais monter aux appartements, dit Odilla, et demain à l’aube je partirai pour Kastadt.

— Non pas, reprit la princesse; vous souperez avee nous et vous serez convenable devant mes convives: ceci est un ordre, mademoiselle, un ordre de reine l

Les convives étaient peu nombreux; la vaste salle à manger ne retentissait plus des symphonies de sott orchestre aérien et du murmure de ses quatre fontaines. Une gerbe de bougies éclairait la table et laissait la voûte et les angles de la salle dans une ombre sinistre.

Le chevalier était en retard; il s’excusa en disant qu’il voulait achever avant le souper la musique de l’hymne Sancte Joannes, parce que saint-Jean est le patron de Malte et de ses chevaliers.

Odilla fit un signe approbatif ; le Maltais s’assit à coté d’elle en lui disant :

— Vous saviez donc cela, mademoiselle?

— Oui, répondit Odilla; le révérend Petrus a eu»

l’honneur d’exercer le vicariat à l’église métropolitaine de Saint-Jean, où sont les tombeaux du grandraaîlre de l’ordre.

Ce début mit leur entretien sur des sujets pieux. Il n’y avait que huit convives. Le général de Bartels demanda des nouvelles de Versailles au comte de Lille, qui raconta son prétendu voyage avec son charmant esprit d’invention. Jamais le mensonge n’avait été si gracieux.

A minuit les convives se séparèrent en promettant au chevalier d’aller le lendemain à Rastadt pour lui entendre chanter son hymne de Sancte Joannes, à la chapelle de Saint-Bernard.

Le comte de Lille avait élevé Minck, le braconnier, à la dignité de valet de chambre et l’avait revêtu de la livrée de sa maison, l'ous les soirs, Minck faisait son rapport à son msutre, et comme il avait dans les yeux la vive pénétration de son emploi de braconnier, il employait cette faculté de surveillance active dans ■son nouveau rôle de valet de chambre.

— Eh bien, Minck, dit le comte en ôtant son épée, <ju’y a-t-il de nouveau ?

— On a donné au chevalier de Malte la chambre du

;£orcier, répondit Minck en déshabillant son maître.

— La chambre du sorcier! reprit le comte.

— Ah! vous ne connaissez pas cette chambre! c’est un grand secret... Vous savez que je suis assez bien avec Bertha... la première femme de chambre de la princesse...

— Drôle! fit le comte... allons, poursuis.

— C’est elle qui m’a confié ce secret en me faisant jurer de le garder.

— Alors il faut le dire, reprit le comte avec un soupir.

— C’est juste, monsieur le comte: à quoi servirait d’avoir un secret s’il fallait le garder toujours?

— Minck, c’est raisonner comme un maître ; tu feras ton chemin.

— Donc, monsieur le comte, vous saurez que cet hiver la princesse a eu l’idée de faire venir de Nuremberg un artiste qui travaille la mécanique dans la perfection ; c’est le premier horloger de l’Allemagne. Il a cloué sur les deux murs de cette chambre de grands oiseaux peints qui ressemblent à des ornements de tapisserie et, au moyen d’un ressort extérieur, tous ces oiseaux agitent les ailes, allongent le cou, remuent la tête, ouvrent le bec et poussent des

cris aigus... Comment trouvez-vous cette invention, monsieur le comte?

— Cette adorable princesse a la tête pleine de fantaisies charmantes I... Continue.

— Vous savez aussi, comme tout le monde, monsieur le comte, que le prince de Waldeck a été le... le. .. comment dirai-je ?

— Ne dis pas.

— Soit, j’aime mieux... Ce prince est très-brave, mais il a peur des revenants, comme moi, qui ne suis pas poltron, vous savez. La princesse voulait donc s’amuser de la frayeur de son... du prince... mais elle en a été pour ses frais de mécanique, le prince est parti... Je crois que Bertha, en donnant ce soir cette diambre au chevalier de Malte, veut s’amuser de lui, car enfin il faut bien que tous ces oiseaux qui ont coûté si cher travaillent pour quelqu’un... Je crois ■que nous allons bien rire celle nuit*...

— Gardez-vous bien de faire cet enfantillage cette nuit ! interrompit vivement le comte... Tu as de l’influence sur Bertha?

* Cette chambre de la Favorite est fort curieuse; elle est encore ornée de son attirail de sorcellerie, mais les ressorts sont brisés. '

— Beaucoup, monsieur le comte.

— Maraud !... eh bien , ordonne-lui de ne pas

toucher à sa mécanique de sorcier...

— J’y cours, monsieur le comte... Ah ! encore une chose que j’oubliais... La chambre que Bertha a donnée ce soir au chevalier a trois portes. Comme je ne veux pas perdre de vue cet homme par plusieurs raisons... d’abord je le soupçonne, tout chevalier qu’il est, de faire la cour à Bertha.

— Vraiment !

— Il lui parle à tous les coins du château ; il est vrai que Bertha se moque de lui, à telles enseignes qii’elle voulait l’épouvanter avec les oiseaux de Nuremberg, parce qu’elle sait que le chevalier; qui est fort mauvais chrétien le jour, a peur des revenants la nuit et fait des signes de croix.

— Ce diable de Minck sait déjà tout, remarqua le comte.

— Tout à l’heure, reprit Minck, avant le souper j’ai voulu savoir ce que faisait le chevalier, dans sa chambre et je l’observais par un trou que je me suis ménagé sur la troisième porte qui s’ouvre de ce cote-ci...

— Eh bien, voyons, que faisait-il? dit le comte.

— Ma foi, je n’en sais rien, mais c’est bien suspect ce qu’il faisait. Il débouchait de petits flacons, il mettait quelque chose dans une fiole ; il ressemblait à un sorcier qui travaille à la cuisine du diable. Puis il a ramassé tout son attirail de magie noire et il est descendu au parc. Je l’ai suivi de l’œil dans la direction de l'étang. Une minute après il a reparu, mais il ne tenait plus rien dans ses mains, et il est entré en chantant à la salle à manger.

— En effet, dit le comte d’un air soucieux , tout cela est suspect.

— Je vous l’affirme, monsieur le comte... Maintenant, vous n’avez plus besoin de moi?

— Non... tu peux te retirer.

Deux heures sonnaient à l’horloge du château, et l’aube du 24 juin, ce jour sans nuit, commençait à poindre sur la cime des montagnes de l’est. Un cri lamentable retentit dans le silence du château et fut suivi de nouveaux cris déchirants comme les râles de détresse d’une femme assassinée. Le comté s’élança de son lit, et, à moitié vêtu, il ouvrit la porte et courut, l’épée à la main, dans le corridor, en criant au secours. En un instant, toute la maison fut sur pied. La princesse, enveloppée d’une pelisse turque, parut.

un poignard à la main, terrible comme la Judith de sa broderie.

— Les cris partent de là! lui dit le comte.

Et il désignait une chambre : celle d’Odilla.

— Que tout le monde se retire ! s’écria la princesse. Et vous aussi, chevalier. Comte de Lille, restez * avec moi ; nous suffirons à tout. '

Le chevalier Gaetano feignit d’insister pour prêter secours : un signe impérieux de la princesse ne lui permit pas de faire ses offres deux fois.

Le comte enfonça la porte et courut, avant la princesse, au lit d’Odilla.

Cette jeune femme se débattait dans les convulsions de l’agonie ; sa belle figure, toute décomposée par des souffrances intolérables, avait déjà la hideur livide du cadavre ; ses lèvres distillaient une écume sanguinolente ; les veines de son col se gonflaient comme si elles allaient se rompre; ses grands yeux fixes s’aW tachaient sur une croix suspendue au pied du lit et ses deux mains crispées ne pouvaient se joindre pour la prière des agonisants.

La princesse l’embrassa, en l’inondant de larUieÈ et se retournant, elle dit au comte :

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— Courez à Rastadt et amenez le médecin du chàteau.

— Inutile, dit Odilla, d^une voix éteinte : je meurs empoisonnée par vos amants; que Dieu leur pardonne I

Et elle expira.

La princesse tomba la face contre terre, devant le cruciOx, en poussant un cri de désespoir qui retentit dans tout le château.

Le comte s’assit lourdement sur un fauteuil, appuya son visage sur ses mains et pleura.

Après quelques instants donnés aux larmes, la princesse se releva; elle était transGgurée ; l’expression de sa figure avait un caractère angélique , on aurait dit que l’âme pure d’Odilla venait de traverser la sienne en montant au ciel.

— Monsieur le comte, dit-elle, la main que je vous offre est la main d’une amie, elle serre la vôtre une dernière fois.

— Madame, dit le comte, ce cadavre nous impose de grands devoirs à vous et à moi ; je le sais, et je serai digne de vous; mais un crime a été commis, et je resterai ici tant que justice ne sera pas faite.

— Elle se fera ! dit la princesse d’une voix de sou-

veràine irritée; elle sefera, etlerrible,je lejuresurle cadavre de cet ange, dont j’ai involontairement causé la mort par une parole imprudente qu’utfvil espion a recueillie!

— Que dites-vous, madame ! s’écria le comte.

— Je dis ce que Dieu sait, et en vous le conQant à vous, je vous donne la dernière et la plus grande preuve de mon affection... Pas un mot de plus. Associez-vous avec moi à cette veillée funèbre et prions, non pas pour elle, mais pour vous.

Quinze jours après la mort d’Odilla, la princesse était assise dans sa chambre et donnait des instructions secrètes à Bertha et à Minck , qu’elle avait attachés à son service après le départ du comte. Les deux serviteurs promirent de faire exactement ce qui leur était recommandé et ils sortirent. Le plan de la

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princesse était bien conçu : elle voulait forcer le coupable à confesser lui-même son crime ; et pour arriver à ce résultat, il fallait dompter l’énergie du chevalier et anéantir ses forces par l’épouvante.

La nuit tombait. '

La princesse tenait ses yeux fixés sur un petit basrelief qu’on voit à l’angle gauche du plafond de cette chambre et qui représente la mort violente de Lucrèce. Aux jours de l’inuocence, elle avait elle-même donné le dessin de ce bas-relief à son sculpteur, pour avoir toujours sous les yeux ce glorieux exemple de vertu conjugale. C’était la dernière fois que ses regards s’attachaient à cet angle du plafond.

Elle descendit pour respirer la fraîcheur du soir et se donner le calme nécessaire à l’accomplissement d’un grand projet. Autour d’elle régnait la plus triste

des solitudes, celle qui arrive après la foule et le » •

bruit. Le château ne montrait sur ses façades que

des fenêtres closes, des balcons déserts, des vitres

noires ; les lustres et les girandoles avaient perdu

leurs lumières. La Favorite était en deuil.

Les domestiques, encore assez nombreux, ne se

montraient qu’au3^ heures et selon les besoins du

service, ün seul homme n’avait pas quitté le château,

83 LES AMOURS DBS BORDS DU RHI»

OÙ la princesso le retenait avec une habileté merveil^. leuse pour arriver à ses fias , et elle avait pour auiâ- : liaire cet aveuglement stupide qui ferme les yeux des plus habiles et des plus rusés, dans la folie de l^r amour-propre et de leur passion. Le chevalier Gaetano s’était donc persuade qu’à force de tactique il avait mis en fuite ses rivaux désespérés , éloigné de lui tous les soupçons en les faisant planer sur d’autres et conquis pour toujours la domination absolue dans ce château qui ne restait ouvert que pour lui.

L’orgueil caressait amoureusement ses idées et les rendait plus que vraisemblables ; c’était la vérité de la situation.

Ce soir-là même, la princesse rencontra, comme par hasard, le chevalier devant le perron, au milieu des ténèbres les plus profondes, car le ciel était voilé de nuages et pas une lumière ne donnait ses rayons aux vitres de la façade. La grande porte de la salle du festin, la salle du crime, était fermée pour de jamais se rouvrir, et la ^ûte qui lui sert de vestibule laissait entrevoir, malgré l’obscurité, les formes blanchâtres de ses deux statues, qui ressemblent encore aujourd’hui à deux fantômes posés en sentinelles pour défendre l’entrée de cette salle où tant

de joyeux festins furent clôturés par le festin de la mort. . .

La princesse continua le rôle qu’elle jouait depuis quinze jours avec une adresse qui n^arrivait jamais à l’exagération et adrait trompé le plus soupçonneux des hommes. Elle s’entretint avec le chevalier sur le ton d’une intimité douce et affectueuse, accordant quelquefois à une répartie heureuse ce sourire modéré qu'un deuil trop récent ne permet point d’élever jusqu’à l’éclat.

Le prompt départ du comte de Lille ressemblait à une expulsion, et le chevalier avait toutes les raisons de croire qu’il restait enfin seul maître dans cette lice d’amour, autrefois encombrée de tant de rivaux. ,

Un peu avant minuit, la princesse dit au chevalier :

— Vous connaissez mes goûts de promenades nocturne; la nuit est tiède. Demain, soyez levé de bonne heure, je promets de vous faire faire une charmante ascension aux ruines du Vieux-Château.

Elle salua familièrement de la main et fit une fausse sortie du côté des premiers arbres du parc.

Le chevalier enivré de joie monta le perron d’un pas de U“iomphateur; il ouvrit la grande porte de la

galerie supérieure, celle qui domine la salle à manger, et la referma, comme il faisait tous les soirs. C’était le chemin bien connu qu’il suivait pour rentrer dans la chambre aux trois portes.

En longeant la balustrade de marbre , il entenditun soupir qui montait des profondeurs de la salle, et son regard se porta involontairement sur le parquet inf)érieur.

Un cri d’épouvante fut retenu par ses lèvres glacées; sa langue se dessécha; ses cheveux se hérissèrent; ses pieds, frappés de paralysie, n’avancèrent plus ; ses yeux se fermèrent et se rouvrirent sur la. plus horrible des apparitions.

Un cercueil remplaçait la table du festin; de& lampes funèbres jetaient des clartés livides au fond de cette salle, qui ressemblait à un gouffre infernal; une femme, voilée d’un suaire blanc , se leva lentement comme d’un lit sépulcral et désigna le chevalier avec un signe de menace qui disait :

— Voilà mon assassin I

Cette lugubre apparition était intolérable au regard : le chevalier se cramponna sur la balustrade et, à défaut de ses pieds, il se servit de ses bras pour se traîner jusqu’à l’extrémité de la galerie. Par inter-

valle, il tournait un œil furtif dans les profondeurs de la salle, comme pour se prouver qu’il était dupe d’un mensonge nocturne , et toujours il voyait dans sa réalité formidable ce spectre de femme qui le suivait de la main et du regard en le menaçant. Hors d’baleine, brisé par la terreur, inondé d’une sueur de fièvre, il rampa jusqu’à la porte et trouva un souffle de respiration en entrant dans le premier salon éclairé par un bougeoir et n’appartenant plus au domaine des morts. Ses pieds se raflermirent; en trois bonds il atteignit sa chambre, dont le joyeux ameublement le rassura. . Mais ce répit ne fut pas long.

Les figures fantastiques plaquées aux murs s’agitèrent en poussant des cris aigus et semblèrent sortir des tentures pour accuser l’assassin. Au même instant le vent du sud déchaîna une de ses raffales dans les arbres du parc, agita les persiennes du château, fit grincer les girouettes et donna aux échos des corridors la gamme des plaintes sinistres. Toutes les voix de l’air, de la tombe, des galeries, des arbres, se réunirent dans une concert lamentable qui ressemblait à la malédiction de Dieu.

Une porte s’ouvrit en tournant violemment sur ses

S3, LES ÂM0Ü119 DES DORDS DU RHIH

gends, comme si k main d’un fantôme l’eût poussée, et le chevalier, immobile comme l’homme foudroyéqui garde encore le sentiment de sa vie, vit entrer' la princesse Sibylle en robe de deuil et la tête voilée d’un crêpe noir.

La sibylle d’Endor, foudroyant Saül la veille de Gelboë, n’avait pas sur sa figure k formidable ex-^' pression de la princesse de ilastadt; c’était l’archange exterminateur avec la sublime beauté de la femme; elle semblait descendre du ciel avec le secret de Dieu et la conCdence de la tombe; sa main, digne du sceptre, se tendit vers l’homme coupable , et une voix stridente fît retentir ces mots :

— Tu es l’assassin d’Odilla 1 tombe à genoux et accuse-toi.

Le chevalier, épuisé par des émotions au-dessus ' des forces humaines, se précipita aux pieds de la princesse et murmura des paroles confuses qui laissèrent à peine distinguer le mot pardon.

•— Le pardon ne vient que de Dieu, dit la princesse, mais le châtiment vient de la main des rois.

Elle fît un signe et le révérend Pétrus entra.

— Voilà le criminel, reprit la princesse; je vous le livre ; je ne veux pas vous obliger, mon père, à

violer le secret de la confession, car vous me désobéiriez; mais comme la justice humaine veut être éclairée pour être approuvée par la justice de Dieu, je puis l’obliger, lui, à répondre à sOn juge souverain sur la terre. Parle, Gaetano, et accuse-toi.

— Que faut-il dire? demanda le chevalier d’une voix éteinte.

~ Tout, reprit la princesse d’une voix foudroyante. Veux-tu que je t’aide? Je t’aiderai... Le soir du crime j’ai vu^ dans le voisinage d’un arbre, les hautes herbes couchées dans la longueur d’un corps humain... Tu étais là, comme un'espion. Est-ce vrai?

— Oui, madame.

— Tu as entendu une parole coupable sortir de ma bouche ?... Tu vois que je m’accuse aussi.

— Oui..^ vous ayez dit, qm ms délivrera de cette femme?

— C’est vrai... et sans faire la part de mon irritation d’un moment, sans examiner si ma phrase réclamait un crime , sans me demander le sens vrai et l’interprétation de ma parole, tu t’es fait le justicier de ma cour, et tu as commis le plus lâche, le plus infâme des crimes ; tu as empoisonné cette pauvre Odillal Est-ce vrai?

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— Oui.

— Avec quel poison?

— Avec le suc d’une plante d’Afrique cultivée dans mon jardin de Saint-Antoine à Malte.

— En as-tu encore de ce poison, misérable ?

— Non; pour le soustraire aux recherches, j’ai jeté les deux fioles dans la pièce d’eau.

— Tant pis ! dit la princesse à voix basse. Et elle réfléchit un instant.

— Maintenant, reprit-elle, je^ te donne un quart d’heure pour te réconcilier avec Dieu, si le diable qui te possède n’est pas le plus fort.

Elle sortit et laissa le chevalier avec le prêtre.

Le sursis expiré, elle rentra et dit au révérend Pétrus :

— A demain, à Rastadt, mon père, et ce sera mon tour.

Le prêtre sortit.

Minck et Conrad entrèrent et exécutèrent les ordres qui venaient de leur être donnés.

Gaetano fut conduit par eux, au milieu de la nuit, aux ruines du Vieux-Château. Arrivé au sommet du chemin qui tourne sur les flancs de la montagne, il ^ chancela et tomba lourdement de toute sa hauteur.

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Ses pieds ne pouvaient plus le soutenir- Conrad, doué d’une force herculéenne, le souleva et le chargea sur ses épaules comme il eût fait d’un chevreuil abattu en braconnant.

Les exécuteurs et le condamné arrivèrent au centre des ruines par des chemins alors impraticables, et on s’arrêta au pied de ce gigantesque pan de muraille qui s’élève sur lé gouffre béant des oubliettes. La herse n’avait pas disparu dans la dévastation du château : c’était la porte de l’enfer; le grincement aigu qu’elle poussait en retombant ressemblait au cri de la damnation éternelle, qui, pour la première fois, arrache l’espoir au cœur de l’homme. C’est dans cet abîme de ténèbres que fut jeté Gaetano, et tous les énormes blocs de granit tombés sur les hautes herbes furent amoncelés devant la herse comme surcroît de précaution. L’évasion était impossible. Gaetano ne devait plus avoir pour compagnons que les immondes reptiles qui peuplent les souterrains de la mort, et réveillent les prisonniers en passant comme des glaçons infects sur leur visage et leurs mains.

Telle fut l’exécution de la sentence prononcée par Sibylla-Augusta de Lauenbourg, margravine de Bade, Rastadt et lieux circonvoisins ; haute justicière par droit

souverain, ratifié par f archevêque de Trêves et son coadjuteur.

Minck et Conrad retournèrent à la Favorite, un peu après le lever du soleil, pour exécuter les derniers ordres de ■ la princesse, lis emmenaient avec eux des ouvriers de Bade chargés de construire une petite chapelle dans le voisinage du château, et le. curé d’Oos, ayant licence de biner, reçut la mission d"y venir célébrer la messe tous les dimanches. C’est là que furent tranférés, après la mort de la princesse, plusieurs objets de dévotion et de pénitence ayant servi à la princesse et apportés de Rastadt. Un décorateur rempli de foi naïve a essayé d’orner cette chapelle rustique avec des accessoires qui remontent à l’enfance de l’art et qui auraient révolté l’excelleni goût artistique de la princesse Sibylle si elle avait pu les voir. Le révérend Pétrus, son directeur de conscience, dont le nom est gravé sur une thèse latine placardée, on ne sait pourquoi, dans la même chapelle, a, dit-on, donné ses conseils pour compléter sa naïve décoration telle qu’on la voit encore aujourd’hui.

Le château de la Favorite fut fermé sur toutes ses façades. La grande porte de la salle des festins fut scellée du sceau de la princesse souveraine, comme

LE CHATEAU DE LA FAVORITE ' 0l

condamnée à ne plus se rouvrir, et le côté du perron prit ce caractère sinistre de désolation qu’il gardera toujours. ;

L’expiation attendait la princesse au château de Rastadt, où nous allons la retrouver.

Recluse à Rastadt, la Madeleine du Rhin prit le nom de sœur Augusta, car Sibylle était morte au monde.

A l’extrémité du château elle fît bâtir une chapelle sous l’invocation de la sainte Croix. Le peintre Freinshemius fut chargé d’illustrer les murs de grandes fresques représentant le miracle opéré par sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin. On reconndt la princesse Sibylle sous les traits de l’auguste femme '♦ qui découvre la croix de la rédemption. A l’entrée des nefs latérales on lit d’un côté : Vexilla régis pro~

deunt^ et de l’autre : Fulget crucis mysterium. Devant la porte le regard est arrêté par cette inscriptioD gravée en lettres d’or sur le pavé :

BETET

FÛR DIE GROSSE SÜNDERIN

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