AUGUST A
A son lit de mort, la princesse donna elle-même cette inscription avec ordre de la mettre à côté de son tombeau ; en voici la traduction : Priez pour la grande pécheresse Àugusta.
Aux deux premiers piliers de la nef, on voit deux tableaux, le prophète David et sainte Madeleine, ces deux types immortels de la pénitence et du repentir ; ici l’intention de la princesse Sibylle est évidente ; elle a voulu traduire en peinture le verset :
Teste David rdm Sibylle.
Sur la grande porte, on lit une inscription latine qui donne la date de l’inauguration de cette chapelle
delà Croix, fondée parla margravine Sibylla-Augusta, en 1719.
L’illustre fondatrice a voulu que la première pen- . sée du visiteur fût pour elle. L’inscription qui invite à prier a gardé, dans ses caractères de cuivre, dee aspérités saillantes qui arrêtentle pied sur la première dalle du parvis, et la voix de l’invisible pécheresse crie éternellement : Vous qui entrez, priez pour moil On admire ensuite l’édifice, dont l’aspect 'général est saisissant ; mais le regard qui monte à la fresque circulaire ne peut plus s’en détacher et descendre. C’est tout un poème Michel- Angesque dicté par la princesse à un peintre de génie et de foi. Là, deux mondes sont en présence ; à gauche, la mère de Constantin vient de faire la miraculeuse épreuve des trois croix’ du Calvaire ; la véritable a ressuscité un cadavre, et les chrétiens célèbrent à genoux la première adoration de la relique divine. Les ténèbres du passé idôlâtre semblent encore couvrir l’horizon. Sur le pan de mur qui domine le maître-autel, la régénération du vieux monde s’accomplit; les néophytes renversent les colonnes du temple de Vénus impudique; les ouvriers élèvent les échafaudages de l’église du Calvaire ; tout cela est superbe de grandeur et
94 LES AMOUaS DES BORDS DU RHIN d’animation. A droite, l’église chrétienne, avec ses glorieux représentants, rayonne sur un horizon de lumière, et le vieillard Siméon entonne l^Nuncdmitis, en étendant les mains vers la nouvelle Jérusalem qui s’élève à l’ombre de la croix. Mais voici qui tient du prodige, et ce que chacun peut constater aujourd’hui, car les promenades à Rastadt deviennent fréquentes : au milieu de tant de ligures groupées sur - cette immense et superbe fresque, le visage de la princesse Sibylle a gardé une fraîcheur inaltérable ; il se détache du fond avec un relief émouvant et ramène sans cesse les regaids comme un de ces portraits merveilleux auxquels le pinceau a donné la vie. La fresque porte son âge de cent quarante-deux ans, mais on dirait que les traits de la princesse Sibylle ont été peints hier par Overbeck ou Cornélius, ces grands artistes, nos contemporains.
En montant les marchés qui tournent derrière le maître-autel, on arrive à un petit oratoire contigu au château et dans lequel la princesse Sibylle a passé en prières et en macérations tout le temps qui a été consacré à bâtir la chapelle de la Croix. Devant cet oratoire on voit un double escalier qu’elle montait en s’agenouillant sur chaque marche et que les fidèles de
Rastadt montent de la même manière, le vendredi saint, en mémoire de Hllustre pénitente. La fantaisie profane qui a décoré si gracieusement le voluptueux château de la Favorite est devenue rinspiration chrétienne qui a dicté aux artistes les austères ornements de la chapelle de la Croix. La pensée pieuse de la belle convertie se retrouve là toujours. Ce n’est plus la baguette d’Armide qui donne la grâce sensuelle aux lambris, aux voussures, aux alcôves, aux galeries, aux paysages ; c’est la main de Madeleine incrustant partout les pierres précieuses qui sont les larmes du Calvaire et les divins joyaux de la rédemption. En visitant cette chapelle, cet oratoire, cet escalier, le cœur se serre au souvenir de cette adorable femme qui avait tout reçu du ciel pour être heureuse et que la fatalité précipita d’un piédestal de déesse pour lui infliger douze années de tortures, de larmes, d’abstinence et de macérations. 11 n’y a pas d’exemple d’une vie pareille dans l’histoire des femmes. Madeleine elle-même, cette Aspasie chrétienne, quittant ses vulgaires intrigues de Jérusalem pour la délicieuse forêt de la Sainte-Baume, a fait beaucoup moins que la princesse Sibylle, l’opulente reine de l’Eden allemand. C’est pourtant l’exemple donné par Madeleine
qui a inspiré le sublime repentir d’ Auguste, L’image de la pécheresse de Jérusalem se retrouve naturellement dans la* chapelle de la Croix du château de Rastadt; on voit que la sainte fut la constante préoccupation de la princesse et des peintres qui étaient dans sa confidence et qui travaillaient sous son inspiration. 11 s’est trouvé même alors un artiste flamand qui a cru devoir, pour être agréable à l’auguste pénitente, la peindre en Madeleine, au milieu d’un cortège d’anges déguisés en amours, et conduite dans une assomption miraculeuse à la forêt de la Sainte- Baume. On voit à gauche l’attirail ascétique de la macération, et dans le haut là croix de l’oratoire de la Favorite porté par deux anges. C’est une jolie peinture, un charmant tableau mondainement pieux ^ qui, par la voix de ses petits amours d’anges, semble dire : Il faut beaucoup lui pardonner^ car elle a beau>~ coup aimé.
Cette précieuse toile est aujourd’hui la propriété de M. le docteur de Lisle, qui la conserve comme une relique dans son cabinet à Bade. Très-probablement elle aura été vendue à Rastadt après la mort de la princesse, car la manière dont le peintre a traité son sujet ne permettait pas à cette œuvre de figurer, dans
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la chapelle parmi 'd’autres tableaux sévèrement pieux.
Le château de Rastadt est tout rempli des souvenirs de la princesse Sibylle ; ses portraits, ses meubles, ses œuvres de broderie en écrans, en tabourets, en tentures se Tout admirer dans les salles et les galeries. Sa chambre de toilette conserve encore les portraits en pied des odalisques, les prisonnières de son mari : la chronique affirme qu’elles étaient belles; le peintre leur a donné une laideur étrange, ce qui fait supposer qu’une pensée de jalousie conduisit la main de l’artiste auteur dé ces portraits. Serait-ce la main de la princesse? on pourrait presque l’affirmer. Ces toiles sont émouvantes, elles semblent plaider la cause de la grande pécheresse et projettent leur ombre triste sur la gloire du héros de Bade, le prince Louis, le vainqueur des Ottomans et le ravisseur d’un sérail.
Tout auprès on visite avec émotion la chambre dans laquelle la princesse Sibylle a rendu le dernier soupir. A la dernière phase de sa maladie, elle fut arrachée à la natte dure qui était sa couche de pénitence, et déposée dans cette alcôve somptueuse ornée de colonnes. Il ne lui fut pas donné, comme à Madeleine, d’expirer sur un lit de rocher.
Quel contraste vient frapper le visiteur dans cette chambre de l’hymen et de la mort ! La même prin^ cesse qui dictait à un grand peintre l’épopée de la Croix et voulait y tenir la place de sainte Hélène, avait aussi conduit le pinceau sous ces lambris d’or qui encadraient la couche nuptiale. Le plafond est charmant, il est digne de l’Albane ; on y voit la blonde Vénus, endormie sur un lit moderne, au milieu de ces petits amours rieurs qui plus tard devaient se changer en anges. Un de ces Cupidons garde le sommeil de la déesse, les autres sont occupés à dérouler les tentures qui voileront son temple nocturne. Le génie du silence, assis au sommet de l’alcove, met le doigt indicateur sur sa bouche, comme la déesse Muta, et recommande aux profanes de ne pas troubler le sommeil de Vénus.
Aujourd’hui quel deuil dans ce Versailles badois I On dirait que ce magnifique château continue la pénitence de l’adorable Augusta. C’est le désert dans toute sa pompe, c’est le silence morne et tout retentissant encore des joyeux bruits duppssé. Il fallait un peuple de nobles dames et de gentilshommes pour.animer ces salles immenses, ces escaliers de géants, ces galeries splendides, cet Olympe idéal où les peintres, les sta-
tuaires; les mosaïstes, les décorateurs ont dépensé tant de fantaisies et de richesses pour célébrer la gloire du héros du Danube et la beauté d’une jeune princesse. L’extérieur du château fait croire aux visiteurs qu’il n’a pas perdu ce peuple brillant de ses anciens jours. Au sommet de sa façade, la statue de Jupiter a gardé sa dorure éclatante et préside encore aux divinités de l’Olympe, rangées sur les corniches comme dans un congrès homérique. On entre avec crainte et respect et on trouve une femme d’un âge mûr, mais d’allure vive, qui habite seule le Versailles de Rastadt et conduit l’étranger à travers celte merveilleuse solitude où l’ombre de la princesse Sibylle plane encore sur tous les lambris.
La tombe de la princesse a été longtemps un mystère, caria pénitente avait, dans ses dernières volontés, exprimé le vœu d’être ensevelie sans pompe et mise en terre comme la plus obscure et la dernière des femmes. En ces derniers temps, un célèbre professeur allemand vint à Rastadt et dit au desservant de la chapelle de la Croix qi>’il y avaitun trésor caché sous la nef de gauche. Sur l’autorité de son nom et de sa science, on lui donna la permissionde faire une fouille. Le professeur, après de longues recherches, découvrit
un anneau profondément incrusté dans une dalle : ce fut un indice pour lui. Il souleva le couvercle d’un caveau funèbre qu’aucune inscription ne distinguait, dans la petite chapelle de gauche, et il trouva au fond le corps de la princesse Sibylle, à quelques pas de la pierre où *sa voix semble encore sortir de la terre et dire à ceux qui vont à Bastadt : Priez pour la grande pécheresse Augiista!
Le 24 juin 1734, un voyageur français vêtu de noir descendit de cheval devant la grille du château ' de Rastadt. Il traversa lentement la grande cour d’honneur, en visiteur qui connaît le terrain, et passant sous la voûte du milieu, il se détourna vers la gauche, longea, la façade et son annexe du côté des jardins et entra dans la chapelle de la sainte Croix.
11 s’agenouilla devant l’inscription qui invite à la prière, se recueillit la tête basse et les mains jointes, et après avoir essuyé quelques larmes il sortit, reprit le même chemin, et remontant à cheval, il suivit la route de Rehl.
Le lendemain, le brillant comte de Lille entrait au monastère des Franciscains, situé à peu de distance de Strasbourg^
Les voilà donc réduits à leur juste valeur les com-
mérages légendaires et les calomnies de ville et de campagne qui depuis cent trente ans accompagnent le nom de la princesse Sibylle. On a parlé d’amants jetés aux oubliettes, de poison versé 4^ns la coupe d’une rivale, et de soixante et douze favoris dont les noms sont gravés sur les coupes dans l’office du château criminel. Il y avait, parmi ces nombreux invités, des vieillards à tête grise, des gentilshommes accompagnés de leurs femmes et de leurs familles, des invalides de la guerre du Palatinat ; n’importe 1 la calomnie ne s’arrête pas à ces détails et maintient le fabuleux chiffre de soixante et douze amants, ni plus
ni moins. Un vil criminel a été enseveli dans les oubliettes du Vieux-Château, 'et la calomnie a exhumé les contes de la tour de Nesle. Il y a eu un crime, c’est incontestable, car l’expiation n’aurait pas été si cruelle et si éclatante pour quelques distractions de veuve; mais ce crime n’a pas été commis par cette noble princesse, la plus spirituelle, la plus artiste, la plus intelligente des femmes. Les grands crimes ne sont perpétrés que par de hideux imbéciles, ou des fous furieux, ou des voleurs assassins. Toutefois ce crime d’autrui a donné à la princesse le plus inexorable des remords par les circonstances qui l’ont ac-
compagné. Se croire la cause involontaire de la mort d’une jeune fille, être poursuivie incessamment par un fantôme accusateur, traîner un cadavre sur tous les sillons où l’on marche, voilà l’intolérable! Et . lorsqu’une femme, emportée par une imagination de feu, s’exagère encore la part indirecte qu’elle a prise dans ce crime,- alors il n’y a plus de repos pour son âme. Le souvenir de quelques intrigues d’amour vient se confondre avec l’assassinat involontaire; elle ne voit de salut et de ressources que dans 'l’expiation chrétienne, et elle la fait si grande qu’elle se purifie aux yeux de l’univers, son confident, et qu’elle attache à, son front l’auréole de la sainteté,!
Vers la ûq du mois de mars 1834, un jeune homme m’aborda devant le palais Rinuceini, à l’angle du Corso de Rome, et me dit :
— Vous avez le bonheur de voir tous les jours l’auguste mère de Napoléon, et vous pouvez me rendre on service de compatriote.
-- Mettons-nous au soleil, lui dis-je, là, devant le le palais de l’ambassade d’Autriche, et nous pourrons causer.
Voieiy monsieor, reprib*!!...; il y a déjà fort longtemps que l’Institut a commis l’imprudence de
me couronner pour ma cantate ^'Ariadne abandonnée
dans ïile de JVaxos. Nourrit, Levasseur, et madame
Damorean ont chanté ma cantate en public, et le
succès a été immense. Nourrit m’a dit :
» — Jeune homme, poursuivez, vous irez loin. La
musique est en décadence. Rossini se tait. Les vieux
s’en vont. La musique est aux jeunes gens...
» — Oui, interrompis -j e , chaque siècle dit cela;
c’est le refrain éternel. L’art, la poésie, la musique
s’en vont toujours, mais on les arrête toujours à la
frontière, ils ne partent jamais.
» On m’envoie à Rome pour continuer les fortes
études que mon art exige. L’État me donnait mille,
écns par an. En voici l’emploi : je me suis promené
du Vatican au camp Prétorien, et du château Saint-
Ange au tombeau de Cécilia ; j’ai joué aux dominos
avec les élèves de M. Ingres, au café du Grec; j’ai fait
des dettes chez Lepri, je suis devenu amoureux d’une Fornarina, et je n’ai jamais entendu une note de musique. Vous voyez que je vous parle franchement.
— Maintenant, lui dis-je, voyons le service que je puis vous rendre.
— Connaissez-vous, reprit-il, le cahier des charges que l’Institut impose aux prix de Rome?
— Non, apprenez-le moi.
— Après avoir étudié la musique à Rome, nous dit l’Institut, vous irez en Allemagne, et vous continuerez les mêmes études. Me voilà donc obligé d’aller boire de la bière, et de jouer aux dominos sur le Danube et sur le Rhin, pour être un compositeur accompli.
— Et le budget de France vous accorde encore mille écus pour ces études germaniques? lui dis-je.
— Oui, monsieur, mais il m’est impossible de quitter Rome. J’ai une passion au cœur. Si vous saviez quel mal Raphaël a fait aux jeunes artistes avec saFornarinal Voilà deux siècles que les filles des boulangers romains sont à la mode; il faut avouer aussi qu’elles sont toutes admirables de beauté , blondes comme l’or, blanches comme le lis, sculptées comime des déesses. C’est un mystère romain inexplicable. Le père Molinari prétend que le psaume IV, Cum invocareaiy a prédit cela.
— Quoil m’écriai-je, le psaume IV a prévu que toutes les boulangères seraient belles en 1834 1 Ce psaume qui se chantait à Complies,* dans les catacombes de Saint- Sébastien, sous le règne de Caligula !
— Oui, monsieur, reprit le jeune artiste ; il y a ce verset qu’on doit traduire ainsi : a Le fruit du froment les a multiplipliés ; A fructu frumenti muUiplicakp, sunt. » L’or et la beauté rayonnante des épis ont une énorme influence dans les ménages des fomari, dit le père dont je vous parle. Au reste, cela m’est bien égal, et à vous aussi, n’est-ce pas ?
^ J’attends toujours lé service, lui dis-je. C’est aujourd’hui le jeudi saint, et je veux aller à Saint- Pierre.
— Ah ! je vous accompagne, reprit-il. Descendons le Corso, et nous prendrons à gauche la via dei Coromri... Vous connaisses Rome?
— Mieux que Romulus, lui dis-je.
— J’arrive au service... vous saurez que j’ai fait un opéra en cinq actes.
A ce mot, je m’arrêtai comme frappé de paralysie et d’immobilité au coin de la via viella Murate..
— Cela vous étonne, poursuivit-il ; mais que dia" ble voulez-vous que je fasse à Rome?... Un élève du Monte-Pincio m’a fourni lelibretto italien: le titre est Cléopâtre. Le premier acte se passe sur la galère de la reine d’Égypte, après la bataille d’Actium, le deuxième à Memphis, le troisième à Tarse, le quatrième
i Arsinoé, le cinquième dans la pyramide de Chéops.
— C’est là que Cléopâtre se tue ? demandai>je timidement.
— Oui, monsieur, dans la chambre sépulcrale que Belsoni a découverte en 1822. Tout est conforme à l’histoire. J’ai même écrit une gamme ascendante de petite flûte, pour imiter le sifflement de l’aspic.
— C’est dangereux, remarquai-je, à la fin d’un opéra.
— Monsieur, reprit-il, permettez aux jeunes artistes d’avoir un peu d’orgueil ; c’est leur unique soutien. Je crois à un grand succès... Tenez, nous voilà devant la boutique de Merle ; voulez-vous que je vous chante deux ou trois airs de ma Cléopâtre f
Merle est un libraire qui tient garnison française à Rome depuis cinquante ans avec une armée de livres parisiens. Les Autrichiens ont voulu vingt fois le déloger, mais il a résisté à tous les assauts.
Je prétextai toujours ma visite obligée à Saint- Pierre, en refusant l’audition, ou du moins en l’ajournant au lendemain.
Le jeune musicien entra dans les plus grands détails, pour me faire comprendre sa partition, sans la chanter, et en traversant la via dei Barbiéri^ il eut
l’idée de me montrer le monament, dont la façade laisse lire cette inscription :
Aile arti di Metpomnie D’Cnterpe e di Tersicore.
— Voilà le théâtre Argentina, me dit-il, et c’est là que je veux entrer, si, grâce à une haute influence, j’obtiens la protection du cardinal Fesch. Voilà le service que je vous demande. Cléopâtre peut me donner ‘ cinq cents écus, j’épouse ma Fornarina, et, avec un succès, je deviens le fournisseur général d’ Argentins.
— Mon cher compatriote, lui dis-je, il est inutile de parler de cela à l’auguste malade du palais Rinuccini ; je connais beaucoup le chevalier Bohle, qui est très-obligeant pour moi ; nous irons ensemble chez
le cardinal Fesch, son ami, et, s’il le faut, chez Grégoire XVI, qui a daigné fort bien m’accueillir lorsque je suis venu lui soumettre un projet de fouilles avec l’oncle de l’Empereur, et, comme je n’ai pas réussi pour moi, j’espère réussir pour vous. i
— n était donc' inexécutable, votre projet? me dit-il.
— Oui, cent fois plus qu’un opéra en cinq actes ; il s^agissait de remettre en lumière toutes les merveilles enfouies dans le Tibre, depuis le temple de la Fortune virile et la rotonde de Vesta jusqu’au port Fromentaire, devant le mont Testaccio. Que sont devenues les statues et colonnades qui bordaient ce promenoir, aimé d’Horace et fréquenté par les boursiers de l’arc des Orfèvres ? Les ravageurs ne les ont pas dévorées dans leurs invasions; elles ont été ensevelies dans le fleuve, et on les retrouverait, avec bien d’autres trésors, au moyen d’un canal de dérivation qui mettrait le Tibre à sec dans le parcours indiqué.
Grégoire XVI nous a répondu ce que le pape Clément X répondit en 1675, lorsqu’on lui proposa de venir en aide aux murs croulants du Colisée: Pecuma caret; je n’ai pas le sou, traduction bour- • geoise. Mais cette raison ne serait pas admise pour votre Cléopâtre. Il suffît d’un seul mot écrit à l’mprcsario par le cardinal gouverneur.
— Ainsi, me dit le musicien transporté de joie vous me promettez d’agir pour moi?
ilo LES AMOURS DES BORDS DU RHIN
— Oui, et chaudement ; il est si aisé de rendre un service gratuit 1
' — Et pouvez-vous me promettre aussi un article * dans un journal de Paris ?
— Rien n’est si aisé. J’envoie aujourd’hui même à ^ Schlesinger, de la Gazette inmicale, un article sur la première représentation de Norrm^ que Bellini m’a demandé à Bologne, et je profiterai de l’occasion pour parler de votre Cléopâtre à mon ami Schlesinger.
Nous traversions en ce moment le pont Saint- Ange, et le jeune musicien regardait le Tibre profond et rapide avec cette tristesse noire qui accompagne une pensée de suicide. Dès ce moment, je pris au sérieux cet artiste qui me paraissait destiné à donner un chac pitre de plus au martyrologe de l’art.
Après la semaine sainte, je commençai mes .démarches et je lui procurai quelques protecteurs influents ; il avait pris le nom de Léoni, pour se rendre propice le publie romain, et c’est sous ce nom d’emprunt qu’il comparut devant l’aéropage de l’tm- * presario.
J’avais quitté Rome, mais je m’étais ménagé les moyens de connaître, par correspondance, le sort de Cléopâtre et de son jeune auteur.
Gésualda était le nom de la Fornarina de Léohi ; son père avait sa boutique dans la rue de San-Lorenzoin-Lucina, mais sa fille ne paraissait presque jamais dans cet endroit trop exposé au public ; elle habitait seule, avec son frère aîné, une de ces petites maisons assez mal bâties sur les. hauteurs de la Trinité-du- Mont, un quartier français, à cause de cette église, restaürée par la France, et qui s’élève dans le voisinage de notre école française de Monte-Pincio. Le peintre Raphaël avait rencontré la Fornarina sous une treille, au sommet du Janicule, un jour qu’il venait de travailler chez les Frères carmélites de San Pietro-in-Montorio, et notre jeune musicien avait vu apparaître Gésualda âans l’éclaircie d’un jardin d’orangers, en descendant de la Trinité-du-Mont. Ces passions qui naissent dans le cadre lumineux de l’horizon de Rome, et au milieu des fleurs et des parfums de ses jardins, ont un caractère tout particulier
dans le domaine de l’amour et le cœur des artistes ;
elles sont incurables,, comme les mauvaises fièvres qui viennent du soleil.
En ont-ils fait de beaux projets d’amour, tant de jeunes artistes qui, se complaisant dans l’admiration d’une œuvre première, franchissaient le seuil de leur
avenir avec la joyeuse confiance du bel âge, et voulaient associer une femme à leurs triomphes du lendemain ! Celui qui a beaucoup vécu et beaucoup vu doit imiter les navigateurs, et marquer, sur la carte trop séduisante de l’art, les points noirs où viennent se briser les jeunes novices, les écueils de Tarchipel des illusions.
Le lendemain de ce dimanche où le psalmiste conseille aux homme de louer Dieu comme des enfants, le lundi deQuasimodo, notre jeune Léoni entrait dans le jardin de Gésualda, pour lui annoncer une bonne nouvelle ; le printemps de 1834 semblait entrer avec lui, avec sa grâce italienne; c’était le soir; les fleurs embaumaient l’air, l’oiseau chantait sur les arbres, le ruisseau sous l’herbe, l’amour partout.
Les yeux et les gestes de Léoni avaient parlé avant sa bouche ; Gésualda joignait ses mains pour remercier le ciel, et elle n’avait encore rien entendu.
— Je suis reçu à Argentioa 1 s’écria-t-il sur une note triomphante ; ma Cleopatra sera l’opéra de la saison.
— Notre-Dame des Fleurs soit bénie ! dit la jeune fille: mon père apprendra cette bonne nouvelle, et il sera meilleur pour moi. '
— n n’anra plus rien à dire maintenant, je le fais beau-père après la première représentation. Le cardinal Fesch m'a servi à souhait. C’est un grand artiste, lui aussi ; il m'a montré sa galerie de tableaux, qui est superbe ; il a entendu ma partition, et il m’a applaudi en connaisseur. Le directeur d’Argentina s’est incliné devant lui, comme il aurait fait devant le pape, en disant : Obedisco. J’étais fou de joie. Il va engager Tacchinardi, qui rentrera au théâtre exprès pour moi ; il chantera le rôle d’Ântonio ; c’est le premier ténor de l'Italie, malgré ses soixante ans ; on donne le rôle de Cleopatra à la fameuse Corsi. Rien qu’avec ces deux voix, j'irai aux étoiles ; mon ouvrage fera fanatisme, mon nom sera illustre dans l'univers, et je te le donnerai pour tout partager avec toi.
En écoutant ces mots comme paroles d’évangile, Gésualda rayonnait de joie : sa bemité avait ce caractère angélique si commun chez les jeunes filles de Rome, et même chez les paysannes de Tivoli, d’Al-
bano, de Subiaco. On dirait qu’elle était destinée à
fournir des modèles à tous les peintres de madones qui devaient y établir leurs ateliers.
Le ciel romain a donné aussi à ces jeunes filles la mélodie de la voix, et elles chantent leurs paroles
dans la plus harmonieuse langue du monde. Les yeux, le cœur, les oreilles sont ravis ;-on les regarde et on les écoute dans l’extase ; il semble que les vierges de Raphaël, de Corrége,de Carlo Dolce, d’Andrea del Sarto, de Fiesole, sont descendues de leurs cadres etparlent des choses de l’amour dans la langue du ciel. Léoni écoutait à genoux Gésualda , qui , joyeuse comme un enfant, chantait ses rêves d’or avec la naïve confiance de ses dix-huit ans ; son riant avenir était si certain pour elle, qu’elle le savourait déjà comme chose acquise : elle avait une villa charmante, sur le lac d^Albano, achetée avec l’or de Cléopâtre ; elle recevait les grands artistes sous le dôme des grands pins, et leur faisait chanter les cavatines et les duos de son mari, pour donner un nouveau charme à cette musique égyptienne en l’éclairant par le soleil ; elle donnait une fête religieuse à Gensano le jour de la Fête-Dieu ; elle se voyait dans une loge d’Argentina, avec une couronne de verveine, une robe de popeline taillée par madame Desprez, couturière de Paris, établie au Corso, et partageait avec son jeune mari les applaudissements du peuple romain.
Vivant ainsi dans l’avenir, beaucoup plus dans l’heure présente, Gésualda se croyaitmariée à l’église
ÜK 3IUSICI1N COURONNÉ ' 115
de SaintrLouis-des-Français, et dans le délire de son imagination italienne, elle oublia trop que la veille n'est pas le lendemain. On voyait luire les premières étoiles dans les éclaircies des orangers, et la brise du soir, toute saturée de parfums, murmurait de dangereux conseils, comme une Circé .invisible, et trop souvent écoutée sous ee ciel romain qui semble avoir inventé l’amour.
L’abîme qui sépare le rêve amoureux de la réalité bourgeoise est plus profond que l’océan de l’équateur, et on le franchit d’un pas ! Léoni, dans sa loyauté d'artiste qui ne transige jamais avec la frivole théorie de la séduction, était descendu de Monte-Pincio avec la ferme résolution de s’occuper tout de suite de son mariage et des formalités à remplir en pays étranger. Il fallait avant toute chose se rendre chez le directeur du théâtre, rue di Torre Argentina. Neuf heures sonnaient à la Trinité-du-Mont, et il était attendu, nôn-seulement par Vimpresario , mais encore par Tacchînardi, la célèbre prima donna Corsi et la basse chantante Monella, les trois grands rôles de Cléopâtre ; ils s’étaient réunis, depuis la veille, pour étudier l’ouvrage, et Léoni allait probablement les trouver dans le fanatisme de l’admiration.
. Léoni se préparait donc à subir un quatuor d’embrassades en ouvrant la porte du salon directorial ; mais il ne trouva que quatre saluts froids et réservés. Un signe du maître lui désigna un fauteuil ; il s’assit, et s’excusa de s’ètre fait attendre, en disant qu’une affaire importante qui se rattachait à Cleopâtre l’avait retenu au palais Colonna , chez l’ambassadeur de France, M. Latour-Maubourg.
— Cela produira de l’effet et me pose bien, pensat-il.
Les trois artistes gardaient toujours le silence ; le directeur s’occupait de ses • lampes et des courants d’air, et allait de la cheminée aux fenêtres, sans paraître songer à Cléopâtre.
L’énorme partition, ornée de faveurs vertes, couvrait le pupitre du piano.
— Je les intimide, pensa-t-il, prenons la parole et attaquons la question.
Il toussa, essuya son front, rajusta ses cheveux noirs dévastés, et dit :
— Je me félicite de confier mon ouvrage à trois artistes de si haute renommée ; leur talent est déjà une garantie de succès.
Les artistes regardaient la fresque du plafond. Léoni continua :
— Vous devez avoir remarqué, mes chers et illustres interprètes, que je me suis appliqué à suivre l’exemple des grands maîtres qui ont écrit pour des voix, et non pour des tours de force...
— Ahl monsieur, interrompit la Corsi avec un accent timbré par l’ironie , vous avez prodigué le sol dans mon rôle, et vous l’avez toujours placé sur la syllabe on, je ne sais pourquoi, et vous devez savoir que je ne donne le sol que sur la syllabe t.
— C’est vrai, murmura le directeur.
Les yeux de Léoni sortirent de leur orbite, et ses lèvres laissaient avec peine échapper un Ah!
— Et puis, continua la Corsi, je n’ai pas de cavatine d’entrée. Au lever du rideau, je suis couchée sur un tapis de Perse, dites-vous, et j’écoute un quart d’heure Antonio qui me chante Regina d’amore, regina d'amore. Que voulez-vous que je fasse, moi, quand il me dit ces bètises-là ?
— Mais vous les écouterez, madame, dit Léoni d’une voix émiue.
— Je ne sais pas écouter, reprit l’actrice.
— Vous vous promènerez sur la trirème.
lié LES AM0UM8 DES BORDS DU RHIN
— Je ne sais pas me promener sur les trirèmes ; on ne m’a jamais fait un rôle aussi bête; un rôle qui me défend d’entrer en scène, avec un bel andante, lo ti sahito^ bel paese, comme dans Coriolano, et une cabaletta sfogata, comme celle de Zenobia, qui m’a valu dix-sept rappels.
Léoni venait d’être saisi par la fièvre, et il essayait de se donner des forces pour résister à cet assaut inattendu.
— Madame, dit-il, vous savez que, dans l'histoire, Cléopâtre est couchée sur une trirème, et que...
— Je me moque bien de l’histoire ! interrompit la cantatrice ; il me faut de l’agrément dans un rôle, voilà mon histoire.
— Alors, madame, faites-vous vos opéras vousmême, et chantez-les.
— Ma foi ! monsieur, je ferais toujours quelque chose d’aussi bon que Cleopatra, si je m’en mêlais.
— Allons ! allons! carina ! dit le directeur en intervenant, ne nous fâchons pas. Allons au fait. Veux-tu jouer Cleopatra, oui ou non?
— Non !
— Madame, dit Léoni tremblant d’émotion, il y a des lois et des ordres supérieurs qui peuvent...
Un éclat de rire, noté sur le finale de VItcdiana in Algieri, retentit .dans le salon, et consterna le jeune compositeur. Cet accès de gaieté folle et harmonieuse dura longtemps. Le directeur, in anyustie, cachait son visage, et s’occupait de remettre en symétrie deux ^ases étrusques sur la console du salon.
La Corsi se leva en disant d’un Ion leste :
— Je n’ai plus rien à faire ici; ma mèfa m’attend. Et elle prit congé de la société en fredonnant le
Buona sera du Barbier.
Léoni, faisant un appel nouveau à ses forces, prit un air digne, et dit aux épaules du directeur :
— J’espère, monsieur, que dans un théâtre de premier ordre, un théâtre di cariello, il sera facile de remplacer la folle qui vient de sortir.
Le directeur, s’étant composé un visage sérieux, se retourna et dit :
— Je pourrai vous donner la Franceschini...
— Va pour la Franceschini, dit le musicien.
— Mais, poursuivit le directeur, elle est engagée au Carlo-Felice.
— C’était bien la peine de me la proposer! dit
Léoni... Enfin... vovons... éclairez un novice .. .T’u-
borde le domaine de l’inconnu... Monsieur Tacchinardi, vous êtes un grand artiste et un homme d’expérience... Vous connaissez toute l’Italie, venez à mon aide...
— Mon cher maestro, interrompitTacchinardi avec une grande douceur, je voudrais bien vous être utile^ mais je suis moi-même obligé de refuser mon rôle d’Antonio...
Léoni bondit sur son fauteuil comme si la terre eût tremblé.
— Et quelle raison?... murmnra-t-il d’une voix éteinte.
— La raison vous paraîtra mesquine, reprit le célèbre ténor; mais elle est grave pour moi... Vous savez sans doute ce que toute l’Italie sait... Vons savez qu’à cause de ma petite taille je fais toujours mes entrées en scène à cheval ; c’est une clause de mes traités. Votre premier acte se passe sur la galère de Cléopâtre, vous voyez donc qu’il m’est impossible d’accepter le rôle d’ Antonio
* Rien n’est inventé dans cette nouvelle historique, pas même l’entrée à ciieval de Tacchinardi, stipulée dans tous les traités du célèbre ténor.
Léoni passait graduellement à l’état de fossile, il était pétrifié.
— Ensuite, poursuivit Tacchinardi, dans mon grand duo avec Cléopâtre, Amor, fiamma del mondo, tous les effets sont pour le soprano; vous ne m’avez ménagé qu’un la bémol, et, dans tout mon rôle, je n’ai pas une seule 'occasion de donner mon ré bémol d'Otello, et mon »i de tête d’Alessandro in Bahilonia. On voit que vous avez le beau défaut d’être trop jeune. Moi, j’ai soixante ans, et les amoureux ne me vont plus. Voyez mes cheveux gris. Cependant, je dois vous dire que j’ai lu attentivement votre partition, et qu’elle renferme de très-belles choses. Vous avez de l’avenir, mais vous n’entendez rien encore au théâtre; la ficelle scénique est plus facile à apprendre que le contre-point.
Tacchinardi se leva, , salua le directeur, et dit à Monella : .
— Viens-tu prendre uii sorbet au café del Giglio?
Monella se pencha du côté de Léoni, et lui dit :
— Vous avez écrit tout mon rôle du roi d’Ethiopie pour une basse profonde, et je suis la première basse chantante de ritalie. Avez-vous entendu mes voca-
laa LES AMOURS DES BORDS DU RHIN
Uses de Scmiramide^ daos Al suo trono il sitcceisnre, la regina ?
— Non.
— Êhbien, venez les entendre, et tous verrez si je dois me compromettre avec votre roi d’Ethiopie, qui fait descendre toutes ses notes au fond d’un ton* neau.
Et la basse chantante se leva aussi, fredonnant la mélodieuse arabesque de l’entrée d’Âssur : La mia fedc, il mio mlore.
Léon! gardait son effrayante immobilité. Le direc* tour, resté seul, vint à lui et dit :
— Cher maestro, vous voyez que j’ai fait tout mon possible pour montrer votre capo d’opera, mais tous les artistes me rendraient fou; avec eux, on ne peut donner que du vieux ; ils ont peur du neuf, et le public est de leur avis... Allons, mon ami, ne vous découragez pas... vous en verrez bien d’autres, si vous aimez le théâtre... Vous pgirlez sans me tendre la main?... N’oubliez pas votre partition... je n’en répondrais pas... il vient chez moi toutes sortes de gens... Ce pauvre garçon! a-t-il l’air malheureux!... je crois mo voir, le soir où je fis un si beau fiasco à San~Carlo, avec mon opéra de Cesare... Ehl nous
UN MUSICIEN COUHONNFÎ 123
avons tous fait notre opéra en Italie, c’est la première communion de la musique... Allons, courage, vous serez directeur un jour, comme moi, comme Barbaïa, comme Micali; c’est un bon métier quand il réussit.
Et il tendit la main à Léoni, qui l’effleura sans la serrer et sortit avec précipitation.
La rue était obscure, le jeune mi]^icien marchait auhasard, et au lieu de se diriger du côté Corso, il prit le chemin opposé, celui de la rivière. Cette erreur le fit sourire comme sourit un damné. An milieu du pont Saint-Ange il s’arrêta, et, s’appuyant sur le parapet, il regarda le Tibre, qui semblait rouler une eau noire dans l’ombre sinistre du tombeau d’Adrien. Il savoura longtemps cette atroce volupté que donne la pensée d’une mort subite qui guérit de la vie; mais en levant la tête pour donner un dernier regard au ciel, il apei*^ çut un des anges du pont qui semblait s’incliner vers lui, et dans cette figure séraphique il crut reconnaître les traits célestes de Gésualda.
— Vivons pour elle, dit-il en tournant ses yeux vers les hauteurs du Monte-Pincio.
Et il rentra dans la ville d’un pas précipité.
Le mensonge est, sans doute, un abominable defaut.
et pourtant si on le supprimait, la vie serait impossible. Le plus fervent adorateur de la vérité se voit fatalement réduit à mentir dans des circonstances impérieuses, et les sept péchés que le juste commet par jour sont, à coup sûr, sept mensonges obligés. Notre jeune musicien, malgré sa noble franchise d’artiste et son horreur pour le mensonge, se vit pour la première fois contraint de cacher la vérité désolante à la belle Gésualda. Cette vérité serait devenue un coup de poignard pour cette jeune fille, qui s’était endormie avec son rêve d’or et qui se réveillait en continuant son rêve. Aussi, au premier rendez-vous sous les orangers, Léoni se garda bien de raconter, dans sa brutalité désespérante, sa visite au directeur du théâtre et les détails de la soirée. 11 laissa toutes ses chères illusions à Gésualda, avec la ferme résolution de s’armer de courage et de remettre à flot la trirème de Cléopâtre, s’il trouvait des artistes'moins orgueilleux et plus disposés à le seconder. En attendant, il fallait chaque soir inventer du nouveau et renchérir sur les mensonges de la veille, tactique intolérable, et qui lui rendait même criminelles et odieuses les consolations d’un amour heureux.
N’osant faire de trop fréquentes visites à l’iwprcsa-
rio, il stationnait parfois plusieurs heures sous le porche de l’église Saint- Augustin, pour le rencontrer, comme par hasard, au passage, lorsqu’il rentrait chez lui ou lorsqu’il en sortait. Le rusé directeur italien se doutait de ce guet-apens, mais il jouait la surprise et donnait au malheureux musicien des satisfactions équivoques; mais un jour que sa mauvaise humeur venait d’être excitée par une vive discussion avec un contralto, il voulut eu finir avec ces rencontres fortuites devant Saint-Augustin, et il employa l’arme rude de la franchise.
— Maestro, dit-il à Léoni avec un grand luxe de gestes, maestro, votre opéra est impossible ; il faudrait dépenser vingt mille /rancMConi pour le monter et je n’ai pas une baïoque! Je monte un chef-d’œuvre de Donizetti, Rosmonda (Tlnghilterra, un opéra qui a fait fureur à la Pergola dans la dernière saison. J’ai mes magasins remplis de cuirasses de chevaliers, de casques et de lances, et je les ferai servir dans cet ouvrage sans dépenser un écu.
— Mais, dit Léoni, je ne vois pas quelle grande
dépense vous coûtera ma Cleopatra!
— Ah! vous ne le voyez pas! Quelle diable d’idée
ave£-vou8 eue de mettre en scène une seconde fois la galère de Cléopâtre qui remonte le Gydnus !
— C’est de l’histoire, monsieur; vous connaisse* les quatre beaux vers de la Henriade ?
— Non, répondit sèchement le directenr.
— Les voici, reprit Léoni :
Telk et noins belle eneore à Th'arse, od rit paraître Celle qui des Romains avait flxé le maître Lorsque les habitants des rives du Cydnus L’encensoir à la main . . .
— Bah ! l’encensoir, le Cydnus ! interrompit le directeur; toutes ces bêtises me coûteraient dix mille écus ! Et puis voyez-vous, monsieur, votre musique a un grand défaut.
Léoni recula en levant les mains au ciel.
— Oui, monsieur, un défaut énorme pour nous, Italiens ; votre musique est allemande, et il y a beaucoup de réminiscences de Robert le Diable, qu’on vient de jouer à Paris .
— Ah! ceci est fort! s’écria Léoni; je ne connais pas cet opéra, je ne l’ai jamais vu jouer, je n’ai pas
lu la partition.. . Voulez-vous entrer dans St-Augustini je vous le jurerai sur le maîlre-autel.
— Ah I monsieur, allez à tous les diables avec votre Cleopatra! s’écria le directeur.
Et il s’enfuit à grands pas, laissant Léoni planté comme une statue devant Saint-Augustin.
La colère succéda bientôt à la satisfaction. Une insulte légère reçue en pays étranger prend des proportions énormes chez les tempéraments susceptibles', et surtout chez les jeunes musiciens, qui ont pour nerfs des cordes de violoncelle. Rentré chez lui, Léoni écrivit au directeur le billet suivant:
« Vous m'avez insulté sur la place publique, insulté par la parole et par un geste qui a souffleté l’air. Vous trouverez une épée dans votre arsenal de chevalerie; quant au courage, c’est douteux. Enfin, je ne désespère de rien quand je m’adresse à un homme, moi qui suis un enfant.
» Le duel étant défendu sur le territoire pontifical, je vous attends après-demain sous Ponte-Centino, sur la route de Radicofîani ; c’est un terrain neutre, qui n’appartient ni à la Toscane ni au pape. Celui qui tue l'autre n’est pas compromis. Je choisis le
pistolet. Apportez vos armes, je les accepte comme mienoes.
» Votre insulté,