‹ Le Château de la favoriteChapitre 8 sur 8 · A LA PRINCESSE · texte numérisé non relu

A LA PRINCESSE

Souvent an air de vérité Se mêle ai plus grossier mensonge :

L’autre jour, dans l’erreur d'un songe Au rang des rois j’étais monté.

Je vous aimais, princesse, et n’osais vous le'dire; Les dieux, à mon réveil, ne m’ont pas tout ôté; Je n’ai perdu que mon empire.

Ainsi, la belle saison de Bade a été inaugurée par l’aristocratie allemande et française, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle; la distinction, les belles manières, l’élégance, la poésie, sont arrivées avant le luxe des villas, la splendeur des fêtes, le confortable des hôtels. Cette noble origine ne sera pas démentie dans le siècle suivant.

Vers 1838, Bade devine son avenir et le prépare. La haute et intelligente protection du grand-duc vient

27» LES AMOURS' lïES BORDS *DU' RHIN

en aide aux projets d’un homme à forte initiative qui arrive de France pour semer des colonnades sur ces pelouses désertes où la nature n’avait semé que des fleurs. Excités par les grands travaux d’art qui s’accomplissent, les architectes se mettent à l’œuvre, et le village des chaumières devient la ville des hôtels ; le val des fermes devient le vallon des villas ; la forêt vierge devient la promenade des baigneurs. C’est un changement de décor opéré par un coup de baguette de la fée allemande. Paris, Berlin, Pétersbourg, Londres, Vienne sont encore bien loin de Bade ; mais qu’importe la distance, lorsque l’Eden est au bout du voyage 1 On accourt en poste, de toutes les capitales vers la capitale de l’étél une paix douce et fraternelle règne sur tous les horizons politiques ; aucun nuage ne trouble la sérénité du ciel. L’Europe aristocrate demande une fête de réunion, Bade lui offre la sienne, longue de six mois; elle sera la consolation de l’hiver, le remède aux longs ennuis de l’opulence, la guérison des valétudinaires, la double santé de ceux qui se portent bien. Puis la fête acquiert de nouvelles ressources en se prolongeant ; elle a commencé, comme l’opéra de Lulli, avec quatre violons et le menuet d’Exaudet ; la voilà s’épanouissant au son d’un or-

èhestre et dans des salles splendides où les quadrilles de Paris font danser rEürope. Ni repos, ni trêve au plaisir ; point d’intermède ; point de place à ce fléau du monde qui s’appelle l’ennui I les grands virtuoses arrivent des quatre points du royaume de l’art ; les illustres comédiens, les cantatrices en vogue, tous les enchanteurs célèbres qui jouent d’un' instrument ou de la voix sont mandés à Bade et reçus dans un palais superbe qu’un magicien semble avoir dérobé aux galeries de Versailles. Tout à coup, le progrès fait un miracle ; il met Paris sur le Rhin avec un trait d’union de fer. Il y a encore d^ Pyrénées, mais il n’y a plus de Vosges. La locomotive perce lamontagne de Lützelbourg comme niveau. La plaine est entre les deux

villes. Le voyage se fait promenade. 11 n’y a plus de

kilomètres, il y a des buffets. On revêt le matin un eostume de bal à Paris, et on danse le soir à Bade. Le Rhin même devient ruisseau. La douane s’humanise. Le passe-port adoucit ses rigueurs. Où le progrès g’arrèlera-t-il ? il tient à son nom, il ne s’arrêtera pas.

A chaque élan du progrès, la foule voyageuse augmente. Le chiffre de l’an qui suit dépasse toujours le chiffi-e de l’an qui précède. On bâtit toujours, et les maisons manquent toujours aux locataires. Une

création inattendue, et. sortie d’une pensée généreuse et intelligente, va convier les’retardataires de l’Europe à l’universel rendez-vous de Bade. M. Edouard Bénazet découpe dans la jachère rhénane l’hippodrome d’iffezheim et ouvre la lice aux gentilshommes du Sport, Ëpsom, Lamarche, la Croix de Berny ont trouvé à Bade un rival digne d’eux. Aussitôt le jockey-club parisien arrive comme l’escadron volant de la reine, et fait rayonner ses noms héraldiques devant la pelouse d’Iffezheim. Leurs confrères de l’aristocratie hippique viennent lutter avec eux du fond de l’Allemagne ; S. A. R. le grand-duc, toujours favorable aux nouveautés qui agrandissent le renom de son duché, le plus charmant des royaumes, prend sous

son auguste patronage l’Ëpsom badois, et attache au

trophée des récompenses les plus riches joyaux. L’inauguration est magnifique, elle dépasse toutes les espérances ; et rien ne réussissant comme un succès, les courses font fortune et se distancent elles-mêmes,' d’année en année, comme si elles suivaient le vol d’un cheval victorieux. Alors un phénomène se manifeste. Ce concours olympique, ce congrès de nations, cette assemblée de peuples tout à coup se trouvent à l’étroit dans Bade. Après la course, viennent la comédie et

l’opéra, joüée et chanté par les plus célèbres artistes ; et la salle de spectacle se trouve alors en. disproportion ' avec cette foule sans cesse grossie par ce luxe des fêtes. L’attraction est irritante. Un flot d’auditeurs qui n’entendaient que l’orchestre du théâtre enfonce poliment la porte de la salle et fait irruption pour entendre les voix. Scandale excusable et même glorieux ; il faut pourtant prévenir un nouveau bris de porte et égaler le nombre des élus au nombre des appelés. Le remède est tout simple ; il coûtera un million ; un théâtre sera improvisé pour la comédie et l’opéra, et on respectera les portes du sanctuaire de l’art, en 1862. . :

Quand les Français fondent un établissement sur un pays nouveau, ils bâtissent, dit-on, une salle de . bal; les Anglais, un club; les Espagnols, une église;

les Allemands, une salle de musique; les Italiens, une école de chant ; mais ils bâtissent tous un théâtre quand le pays commence sa fortune. Le théâtre, est le temple de la religion de l’art et le premier besoin de la civilisation. Une ville san^ théâtre serait comme une auberge sans cuisine, et l’esprit y chercherait en vain son aliment. Il est bien entendu que le théâtre ne doit servir à ses fidèles que des œuvres saines, choisies avec délicatesse dans le domaine de la distinction et du bon goût. Aujourd’hui, plus que jamais, la musique trouve au théâtre sa manifestation la plus éclatante, et la langue qu’elle parle est comprise de tous. Weber l’Allemand, Rossini l’Italien, Auber le Français ont étudié la même grammaire, et lorsqu’ils chantent, les sourds seuls ne comprennent pas. Leur langue est universelle. Un bel opéra, une grande symphonie, un oratorio religieux sont de

grands festins de mélodies où chaque convive savouré les exquises délicatesses dont il est friand. La musique adoucit les mœurs et lie les peuples par la communauté des sensations intimes. On ne saurait trop vulgariser cette divine civilisatrice. Si tous les peuples savaient par cœur la symphonie pastorale de Beethoven, il n’y aurait plus de guerre. Les compo-

siteurs seuls se disputeraient entre eux; mais Tauditoire resterait pacifique, c’est-à-dire complètement ' civilisé.

A la troisième phase de son histoire, Bade voit s’élever un théâtre, un théâtre sérieux, un théâtre de grande ville. JJne vaillante escouade d’ouvriers allemands, dirigée par un excellent architecte, a taillé et • mis en ligne les pierres de l’édifice en moins de deux années. C’est donc l’improvisation appliquée à l’architecture. Tout doit se faire ainsi au siècle de la vapeur et de l’électricité.

Dès que le projet de ce nouveau théâtre a été émis, le grand-duc Frédéric de Bade, prince ami des arts, a spontanément accordé une protection vraiment royale au monument attendu ; et il envoie à Bade sa chapelle, orchestre et chanteurs, pour inaugurer la merveilleuse salle avec un opéra, chef-d’œuvre d’un • mmtre allemand.

- Ce puissant auxiliaire de la chapelle grand-ducale fait du théâtre de Bade le temple cosmopolite de la religion de l’art, idée que symbolisent au foyer les bustes de Beethoven et de Mozart, par Préault, et les ■ bustes de Rossini et d’Auber, par Dantan jeune ; l’ixnage du prince protecteur devait présider une m

noble compagnie de musiciens, et c’est au ciseau de Ludovic Durand que nous devons le cinquième buste, celui du grand-duc.

Vu dans son ensemble à l’intérieur, le théâtre donne complète satisfaction à l’art par son élégance monumentale ; il s’épanouit avec grâce dans la corbeille d’arbres et de fleurs où il est placé ; il n’a rien à redouter de ce dangereux voisinage où la nature allemande a prodigué toutes ses richesses de l’été. Sa façade porte sur toutes ses lignes le caractère de l’œuvre et annonce sa destination. La saillie du centre fait avancer légèrement un balcon d’un joli style; c’est le belvédère du foyer. Le point de vue n’y laissera rien à désirer aux amateurs des grands paysages; ce sera le spectscle des entr’actes, dans les nuits étoilées de la belle saison. La sculpture joue un rôle important sur cette façade. Un jeune statuaire plein /

d’avenir et qui a déjà glorieusement payé sa dette au présent, M. Ludovic Durand, a fait une grande œuvre d’art en sculptant les statues du fronton. Le groupe du milieu, fortement accusé dans sa saUlie, sort d’un ciseau qui connaît la grâce, la vigueur, la . simplicité noble et les plus intimes secrets de détails i

découverts dans les traditions de la ronde -bosse an- *

tique. Les statues de la Poésie, de la Musique et de la Peinture, forment ce groupe et font vivre la pierre; malgré la noble sévérité de leur pose, ce sont les trois Grâces des arts. Elles ont le charme de leur sexe et la fierté de leur mission. Deux autres grandes figures, très-habilement posées,, se lient par la direction de leurs regards au groupe principal, et forment corps avec lui. Elles représentent l’art théâtral et l’art décoratif ; on les reconnaît aux attributs distincts et aux figurines que le sculpteur a très-ingénieusemenf placés dans leur voisinage. Au-dessous, deux autres statues, posées avec une suprême distinction, représentent le Rhin et l’Allemagne, et le bel écusson grandducal scelle le monument, avec son champ d'or pointillé, sa barre de gueules aux lignes verticales, et les deux grifibns contournés qui servent de supports. Deux médaillons aux effigies de Goethe et de Schiller, ces rois de la littérature allemande, couronnent dignement cette superbe page de sculpture, qui honore ' le ciseau de Ludovic Durand.

Un théâtre aussi artistement annoncé au dehors

contracte de sérieuses obligations à l’endroit de Tœu-

vre intérieure. Hâtons-nous de dire que le sanctuaire

est digne du péristyle. M. Couteau, l’architecte du

moDumeiit, a triomphalement répondu à rattente du fondateur. Les mains heureuses choisissent toujours bien. Au choix du sculpteur et de l’aichiteete, on reconnaît la main de M. Édouard Bénazet. >

. Le vestibule du théâtre est un atrium étrusque, original dans son imitation antique ; il laisse voir, à. droite et à gauche, deux larges corridors gracieusement arrondis, comme deux bras conducteurs qui n’étouhéront pas la foule à la sortie. Dès l’entrée, on .devihe que tout le monde pourra jouir à son aise du spectacle, quo les crinolines mêmes pourront s’étaler sans péril, et que le supplice des coudes pointus ne sera pas imposé aux spectateurs. Un théâtre doit être ie plus élégant des salons et le plus commode aussL Le premier coup d’oeil jeté sur l’ensemble de la salle est suivi d’un éloge spontané; en arrivant aux détails l’éloge continue, et quand tout est vu minutieusement, on se résume ainsi : C’est beau, riche et charr mant. Trois galeries superposées et un ampithéâtre en saillie au premier rang attirent d’abord les regards. La coupe de ce grand travail est d’une rare élégance. Là, comme dans tout le reste de la salle, une exquise sobriété règne dans la richesse et n’ah- 4ère jamais la pureté des lignes tracées par l’archi-

teele. L’or se détache sur un fond gris-perle et charme Toeil sans l’éblouir. Des peintures, légères comme des ailes de colibris, papillonnent sous les rampes des galeries, amortissent les reflets des dorures, et cou- • vrent, par intervalles, la nudité du fond. Les deux loges ducales sont deux chefs-d’œuvre d’ornementation et de style ; on croirait voir les balcons royaux d’un palais d’or dans le domaine des fées. Le parterre et l’orchestre sont garnis de stalles à deux places pour un ; on leur a prodigué le velours rebondi et ^espace. Un fauteuil doit retenir et non chasser. La musique n’est agréable qu’aux oreilles des gens mollement assis. Le lustre sort des ateliers de Marqua,' c’est tout dire ; jamais soleil de nuit n’a été plus charmant avec son costume Louis XV ; il a des rayons doux qui éclairent admirablement la salle et n’éblouissent pas. Cet astre coûte sept mille florins, comme un ténor de passage, mais il restera sur l’horizon.

C’est notre célèbre Cambon, le poète du décor, qui a illustré la salle de ses peintures. Le plafond joue la coupole à merveille et donne dix mètres de plus à son élévation par le savant artifice du trompe-l’œil. Un vol de figures allégoriques sillonne l’azur de ce firma-

ment de l’art et sert de cortège aérien à la reine du théâtre, à la Mélodie, divinité adorable, en costume d’Olympe, et toute rayonnante de lignes harmonieuses et de suaves contours. Cette personnification de la mélodie fait honneur au peintre et à la pensée do . poëtè. Les anciens ne' connaissaient que la sévère mélopée ; s’ils eussent connu la mélodie, ils en au-' raient fait la soeur, de Vénus. Notre grand peintre.

Cambon a rempli cette lacune mythologique dans la patrie de Weber et de Mozart.

Tous les vœux de l’heureuse ville de Bade et de son peuple cosmopolite sont remplis. Ouvrez à la foule les portes du temple de l’art ; les grands prêtres, qui sont les grands artistes, vont arriver pour cette i

solennelle inauguration.

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