‹ Le Château de la favoriteChapitre 7 sur 8 · LE VIEUX CHATEAU A BADE · texte numérisé non relu

LE VIEUX CHATEAU A BADE

Quand on se promène à Bade, devant la colonnade de la Conversation, on découvre un horizon de montagnes boisées dont rien ne détruit l’admirable uniformité de verdure , excepté un amas de ruines rougeâtres qui se détachent sur une cime, entre des massifs de chênes et de sapins. Ce sont les ruines du Vieux Château,

L’Allemagne est pavée de ruines, comme l’Italie. Attila et Gustave-Adolphe étaient d’admirables ouvriers en dévastation. L’Allemagne et l’Italie, ces doux adorables pays, doivent peutr-être aux ruines le privi-

lége d’être les grandes maîtresses de la musique. Une ruine est le clavier inspirateur où la brise et la tempête enseignent l’andanfe et la stretta, la mélodie et le drame aux petits enfants qui seront un jour de grands compositeurs. Si ce paradoxe devenait une vérité, comme tant de paradoxes, il faudrait remercier Attila et Gustave- Adolphe; nous leur devons Mozart, Weber, Rossini, et cette pléiade de poëtes-musiciens qui font de notre siècle le plus merveilleux de tous les siècles passés, présents, et peut-être futurs.

Le Vieux Château est sans contredit la plus curieuse promenade de Bade. Une route très-douce à travers une magnifique forêt de chênes, de sapins, d’érables, conduit aux ruines. On marche toujours à l’ombre et au frais, même dans les journées ardentes. Une voûté continuelle, un corridor de verdure massive arrêtent les rayons du soleil, et les yeux mêmes se rafraîchissent en plongeant à droite et à gauche dan^ les profondes nefs de ces basiliques végétales que la nature a construites sur toutes les montagnes allemandes pour donner des leçons d’architecture à Erwin de Steinbach et à tous les ouvriers gothiques de la chrétienté.

En pénétrant d’un pas respectueux dans les vastes mines du Vieux Château, on est saisi d’un profond

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sentiment de tristesse, qui tous suivrait longtemps, si un industriel n'avait eu l’heureuse idée de fonder, au milieu de ce domaine delà dévastation, une officine de restauration qui peut lutter avantageusement avec les meilleures cuisines du boulevard parisien. On a beau se lamenter sur les catastrophes de la guerre de Trente ans et les incendies du Palatinat, on boit, à son insu, les effluves apéritives de l'absinthe qui tombe des sapins de la montagne, et l'appétit murmure des exigences inexorables à travers les ruines de 1689. Un kellner, vêtu de noir et cravaté de blanc, sort comme un agréable fantôme d’une ruine byzantine et vous offlre une carte variée en gibier, volaille, poisson, vins de France et du Rhin. Le champagne est toujours frappé dès l’aurore, et il attend le Parisien au fond des caveaux des burgraves. On déjeune et on dîne sur la terrasse, dans une salle a manger décorée par la nature, et heureusement privée de murs et de plafonds. En cas de pluie, on trouve des salons moyen âge, où préside le portrait d’Hermann, fondateur de ce château, un contemporain des premières croisades. Les attributs de la chevalerie décorent les frises, les corniches, les panneaux de ce restaurant abrité. Les convives bénissent Hermann et boivent à sa mémoire, dans des

coupes de Bohême, les vins français et allemands. Le burgrave semble sourire dans son cadre et remercier par un silence expressif, comme un amphitryon sensible que rémotion a rendu mort.

Âpres le repas commence la promenade ascensionnelle à travers les ruines. Comme on ravageait bien en ce temps-là 1 c’est incroyable ! Le Vieux Château est un vrai squelette monumental. Pas un morceau de chair n’est resté sur la charpente osseuse. Il y a partout des pans de murs qui rappellent ceux des thermes d’Antonin, à Rome ; il y a des amas informes qui furent des boudoirs de châtelaines; des gouffres de ruines qui furent des galeries byzantines ; de grands espaces d’air, avec un pilier solitaire, qui marquent le gisement de la salle des chevaliers ; des spirales de marches qui conduisent à des étages disparus. Les lierres, les saxifrages, les plantes pariétaires, les guis parasites, étreignent ce chaos de pierres, et lui prêtent de gracieuses arabesques de verdure et de fleurs. Les ruines semblent s’égayer sous ce travail. On monte toujours, on monte sans peine, l’escalier vous conduit ; on ne sait trop où l’on va , mais on se fie à l’intelligence paternelle du grand-duc régnant, qui a ménagé cette route aérienne pour les voyageurs.. A la dernière

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marche, on est sur la corniche culminante du Vieux Château, et le tableau découvert est magniGque. On voit tomber la forêt sur le vallon, comme une immense cataracte de verdure ; on embrasse un cercle d’horizon sans bornes. Deux points surtout attirent le regard et le retiennent : le Rhin, maigri par l’éloignement et décrivant au soleil ses lumineux méandres, et la flèche de la cathédrale de Strasbourg, celte sentinelle de la France. Au-dessous, on voit Bade, si joyeuse dans ses ombrages, ses eaux vives, ses colonnades, ses pelouses et ses fleurs. Ceux qui aiment verrier les émotions choisissent un beau clair de lune pour visiter le Vieux Château. La lune est le vrai soleil des ruines. Ici, l’intelligence du metteur en scène a donné un charme de plus aiix promenades de nuit. La moindre brise fait chanter les harpes éoliennes suspendues aux créneaux. On dirait alors que le Vieux Château a une voix, et qu’il chante â ses visiteurs la suprême élégie des guerres du Palatinat.

Après de longues guerres, la Paix avait passé le Rhin, et rendait les laboureurs aux campagnes, le sécurité aux hameaux, la joie aux villes. Une jeune princesse allemande était appelée au trône de France; l’Allemagne devint à la mode, et les grands seigneurs de Versailles, habitués à guerroyer au delà des monts, pendant les mois de la saison chaude, changèrent de quartiers d’été ; ils vendirent leurs chevaux de ha» taille, achetèrent dès chaises de poste, passèrent le Rhin sans armes, pour la première fois, et vinrent

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s’établir à Bade pour demander un regain de jeunesse à la Jouvence ducale de l’Éden allemand.

Ce beau pays était alors au premier chapitre de sa genèse; il sortait des mains de la nature, et l’homme n’avait pas encore semé sur le flanc de ses collines ou la verdure de ses prairies les villas gracieuses, les chalets pittoresques, les hôtelleries couronnées de "treilles et de fleurs. Le torrent de l’Oos coulait dans la solitude; le silence régnait dans le vert corridor de Lichtenthal; le vallon primitif ne montrait que ses beaux arbres; les pelouses ne se paraient que de fleurs agrestes; le village seul, clair-semé devant l’église , annonçait au voyageur la présence de l’homme, et se montrait, comme le germe de la civilisation future, sur l’orteil de cette montagne qui conserve à son sommet les admirables reliques du Vieux Château.

Le service de la poste laissait tout à désirer à cette époque, comme on le pense bien. On trouvait quelquefois des chevaux de relais sur la route de Paris à Strasbourg : on ne trouvait que des étables désertes dans la chaîne des Vosges et sur les hauteurs abruptes de Lutzelbourg et de Saverne. Les plus heureux parmi les voyageurs , faisaient le trajet en vin^

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jpurnées, quand ils ne versaient pas trop souvent sur des routes entretenues aux frais de la nature, et quand ils échappaient aux spéculations des contrebandiers et des maraudeurs de grand chemin. L’attraction badoise était déjà si forte qu’elle fermait les yeux des nobles voyageurs sur les ennuis, les périls, les inconvénients de la route. Riches seigneurs et grandes dames partaient de Versailles pour faire la pacifique et toujours dangereuse campagne du Rhin; on déposait un testament chez le tabellion de la cour ; on recevait l’absolution, m articulo mortis, à l’église Saint- Louis, et on s’abandonnait à la Providence en faisant une partie de plaisir. Admirons ces gentilshommes qui fondaient ainsi, en France, le pèlerinage de Bade, mais estimons-nous heureux d’avoir échappé à la chance d’être leurs associés.

Madame de Grave, qui recevait nombreuse compagnie, à Versailles, dans son hôtel de la rue du Réservoir, entra la première en campagne, pour faire à Bade la saison thermale de Vichy. Louis XIV avait, à son insu, ciselé une magnifique réclame en faveur du Rhin sur la porte Saint-Denis. La révocation de l’édit de Nantes avait envoyé en Allemagne cent mille professeurs de français ; tout sert au progrès du bien.

même le mal. Le germe rhénan déposé sous Louis XÏV fit éèlor© la moisson sous Louis XV. On grava dans le journal des modes de l’époque l’image du Rhin,

Al pied da mont Adiile, entre mille roseaux;

et, à la suite de madame de Grave, les gentilshommes voulurent rendre leur visite au fort de Tolhuis illustré par Louis XIV, à la tombe de Turenne élevée sous Louis XIV, et aux villages protestants peuplés par Louis XfV. Les hôtelleries manquaient à B0e; mais il y avait des cabarets qui valaient bien le premier restaurant ouvert à Pans, à l’enseigne de la Pomme de pin, avec cette inscription : Vos qui famé laboratù, intrate, et restaurabo vos. (Vous qui souffliez de la faim, entrez, et je vous restaurerai. )

Les grands seigneurs, qui ne souffraient jamais de la faim, achalandèrent ce premier restaurateur, et ils trouvèrent l’équivalent, à Bade, à l’enseigne de la CroMB d'Or, sous une treille de feuilles de maïs, sur la berge du torrent où s’alignent aujourd’hui les façades monumentales des hôtels, caravansérail de l’univers.

D’ailleurs Jean-Jacques et les toiles champêtres de

Watteau avaient mis à la mode les repas sur Therbe, madame de Qrave^ le duc et la duchesse d'Bsguillon ; mademoiselle de Longueville, petite-fille du seul homme qui périt au fameux passage du Rhin ; le dnc de Fronsae; le marquis de Biancourt; le comte d'Esprémenil, ensociété des belles pèlerines de Versailles, se faisaient une joie de s’ébattre autour d'une table de verdure, sans nappe, et dressée à la cascade de Ge» roldsau, ou sur les pelouses désertes que dominaient ces deux peupliers magnifiques tombés de vieillesse, en 1858, devant la gare du chemin de fer. Après ces dîners champêtres, les convives, exaltés par la naïade rhénane, dansaient le menuet national, au son d’un violon faux, seul orchestre de Bade, ou réunis dans une grange décorée pour la circonstance, ils jouaient le Devin du village, et s’écriaient en chœur, comme Louis XV : La musique n’ira jamais plus loin!

Cette prédiction, fausse comme toutes les prédictions humaines, était hardiment formulée devant cet horizon allemand où rayonnait déjà l’aube divine qui annonçait Mozart, Weber et Beethoven.

Gluck était encore contesté ou peu connu ; il avait le malheur d’être vivant.

Un jour, le bruit se répandit à Bade que M. de

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Voltaire allait arriver sous prétexte de prendre les eaux, mais eu réalité pour corriger, loin du fracas de Paris, deux vers du poème de Frédéric II sur VArt de la guerre.

. Chose incroyable 1 les deux vers du grand roi étaient bons, mais ils choquaient le goût trop classique de Voltaire, parce que la loi de l’hémistiche était violée par l’héroïque poète de Potsdam.

Frédéric avait devancé l’alexandrin romantique de Lamartine et de Victor Hugo ; il écrivait ces vers eu 1760 :

Point d’arme à fea, si vous combattez à cberal, Son vain bruit sc dissipe, et ne fait point de mal.

Les deux vers corrigés par Voltaire à Bade ne valent pas ceux du grand roi.

Mais, en revanche, on }»eut excuser Voltaire de cette correction maladroite, puisque le même ciel allemand lui a inspiré cet admirable madrigal apporté des bords du Rhin aux rives enchantées du Havel^ à Potsdam :

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