CHAPITRE VII
« On eut à recevoir, à la Muette, les révérences de deuil, de toutes les dames présentées à la Cour; aucune d’elles ne crut pouvoir se dispenser de rendre hommage aux nouveaux souverains. Les plus vieilles comme les plus jeunes dames accoururent, les petits bonnets noirs à grands papillons, les vieilles têtes chancelantes, les révérences profondes et répondant au mouvement de la tête rendirent, à la vérité, quelques vénérables douairières un peu grotesques, mais la Reine, qui avait beaucoup de dignité et de respect pour les convenances, ne commit pas la faute grave de perdre le maintien qu’elle devait observer. Une plaisanterie indiscrète d’une des dames du palais lui en donna cependant le tort apparent. Mme la Marquise de Clermont-Tonnerre, fatiguée de la longueur de cette séance, et forcée, par les fonctions de sa charge, de se tenir debout derrière la Reine, trouva plus commode de s’asseoir à terre sur le parquet, en se cachant derrière l’espèce de muraille que formaient les. paniers de la Reine et des dames du palais. Là, voulant fixer l’attention et contrefaire la gaîté, elle tirait les jupes de ces dames et faisait mille espiègleries. Le contraste de ces enfantillages avec le sérieux de la représentation qui régnait dans toute la chambre, déconcerta Sa Majesté plusieurs fois; elle porta son éventail devant son visage pour cacher un sourire involontaire et l’aréopage sévère des vieilles dames prononça que la jeune Reine s’était moquée de toutes les personnes respectables qui s’étaient empressées de lui rendre leurs devoirs, qu’elle n’aimait que la jeunesse, qu’elle avait manqué à toutes les bienséances et qu’aucune d’elles ne se présenterait plus à la Cour. Le titre de
LOUIS XVI ET MARIE-ANTOINETTE
moqueuse lui fut généralement donné et il n’en est point qui soit plus défavorablement accueilli dans le monde » Un auteur anglais disait que la France est une monarchie absolue tempérée par des chansons. Le lendemain, il circula une chanson fort méchante :
Petite reine de vingt ans,
Vous qui traitez si mal les gens,
Vous repasserez la barrière,
Laire, laire, laire, lanlaire, laire, lanla.
Le 22 mai 1774, « ce jour, fête de la Pentecôte, le Roi, la Reine et toute la famille royale assistent à l’office du matin et de l’après-midi, dans l’église des Minimes dite des Bonshommes, où ils se rendent du château de la Muette, n’ayant pas jugé à propos d’aller à l’église paroissiale de Passy, attendu qu’elle était trop petite pour contenir toute la Cour. Tout le monde admirait la conduite édifiante du jeune Roi et la louable disposition qu’il faisait paraître à vouloir réformer, par le bon exemple, les mœurs de la Cour et celles de la ville »
« Jeudi 26 mai. Toute la cour de la Muette est joyeuse; on voit la Reine, les princes et les princesses battifoler sur le grand balcon, devant le peuple qui assiège sans cesse la porte. Il y avait, hier, deux cents carrosses aux environs. Quand ils passent en sortant ou en entrant, ce sont des acclamations incroyables ^ »
1. Plus de quinze ans après, j’entendais raconter, au fond de l’Auvergne, tous les détails du jour des révérences où, disait-on, la Reine avait indécemment éclaté de rire au nez des duchesses et des princesses sexagénaires qui avaient cru devoir paraître pour cette cérémonie. {Souvenirs de Mme Campan.)