CHAPITRE V
avait alors vingt-quatre ans. On ne sait pas exactement ce qu’était son père : on a dit qu’il était fermier à La Fertésous-Jouarre, d’autres assurent qu’il était boucher des Invalides, l’opinion la plus générale est qu’il était commis dans les bureaux des frères Paris : Quoi qu’il en soit, il avait été condamné pour indélicatesse et obligé de prendre la fuite. Sa mère vivait avec le Normand de Tournehem, un des syndics de la ferme générale. Mariée, en 1741, à Le Normand d’Etioles, Jeanne avait mis tout en œuvre pour réaliser la prédiction qui lui avait été faite, qu’elle serait un jour la maîtresse du RoiL
Un valet de chambre du Roi, Binet, organisa des rencontres, qui eurent lieu dans une maison située rue Croixdes-Petits-Cliamps, dont une porte donnait dans la rue des Bons-Enfants, vis-à-vis de l’hôtel d’Argenson, Louis XV n’avait envisagé cette liaison que comme un caprice, mais, pour son malheur et pour celui de la France, il se laissa entraîner. Le mari gênant reçut le conseil de s’éloigner; il obtint d’ailleurs une place de fermier général, puis un emploi de fermier des postes et un jugement régulier de séparation fut prononcé^.
Le Roi créa la nouvelle favorite, marquise de Pompadour^ et la fît présenter à la Cour, au mois de septembre.
Il y eut grand émoi, lorsque l’on vit celle que l’on nom-
1. On lit dans les Mémoires de Voltaire : « Elle m’avouait qu’elle avait toujours eu un secret pressentiment qu’elle serait aimée du Roi et qu’elle s’était senti une violente inclination pour lui, sans trop la démêler. »
2. Le Normand mourut en 1799, après s’être remarié avec une danseuse de l’Opéra.
3. Les lettres patentes sont de 1745. L’illustre maison de Pompadour, en Limousin, s’était éteinte en 1722.
LE REGNE 1)E LA POMPAÜOUR
mait une grisette ^ élevée au rang de favorite, mais il fallut s’incliner. Beaucoup même se déclarèrent satisfaits et Bernis-, qui n’était alors que poète, en attendant qu’il devînt ministre et cardinal, célébrait l’arrivée d’une beauté sage :
Tout va changer ; les crimes d'un volage Ne seront plus érigés en exploits La pudeur seule obtiendra notre hommage L’amour constant rentrera dans ses droits L’exemple en est donné par le plus grand des rois Et par la beauté la plus sage.
De son côté. Voltaire, toujours adorateur du soleil
levant, ne tarda pas à encenser la grisette et à lui adresser
ses plats hommages :
Sincère et tendre Pompadour
Car je peux vous donner d’avance
Ce nom qui rime avec l’amour
Et qui sera bientôt le plus beau nom de France.
Cette beauté sage, dont le nom devait devenir le ]jIus beau de France, résidait à Bellevue. Le Roi la pria de venir s’installer à la Muette.
On a pu dire que « le destin d’une nation avait été, pen-
1. Voltaire la désigne ainsi, au livre 11 de son ignoble poème de la Pucelle :
Telle plutôt cette heureuse grisette Que la nature ainsi que l’art forma Pour le B. ou bien pour l’Opéra Qu’une maman avisée et discrète.
Au noble lit d’un fermier éleva Et que l’amour d’uno main plus adroite Sous un monarque entre deux lits plaça Sa vive allure est un vrai port de reine Ses yeux fripons s’arment de majesté Sa voix a pris le ton de souveraine Et sur son rang son esprit s’est monté.
2. Le public ne partageait pas l’enthousiasme de Remis et de Voltaire, et l’on faisait circuler un quatrain qui donnait une note très différente :
Si la Cour se ravale Do quoi s’étonne-t’on,
N’est-ce pas de la halle Que nous vient le poisson.
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