Le Château de la Pommeraie
Sur la route de Paris à Rouen, parmi les riantes villas disséminées sur la rive droite de la Seine, il en est une plus riante encore que toutes les autres, et qui doit sans doute aux plantations dont elle est entourée son joli nom de la Pommeraie. Au printemps, quand toute la campagne se couvre comme d'une neige odorante, de sa luxueuse parure, on se ferait difficilement une idée de la grâce coquette de cette blanche maison qui baigne dans la Seine son pied de gazon, tandis que sa tête se cache sous le voile mobile des pommiers en
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ileur. Une pelouse en talus descend] usquau bord de l'eau, entre deux murs dont les bras étendus vers la route semblent plutôt un appel hospitalier au voyageur curieux, qu'une défense contre les entreprises de malfaiteurs. A droite et à gauche, sur le même plan, incliné, deux allées de peupliers forment une double voûte toujours verte et murmurante d'où l'on aperçoit, k chaque extrémité, le rideau bleu du ciel. En été, la maison, peu élevée, tient presque constams ment fermés aux rayons du midi ses contrevents bruns, tandis que tout, autour d'elle.respire la fraîcheur,! ombre et le repos. L'entrée principale, placée au côté opposé, ouvre sur une vaste cour entourée d'une gnlle en fer. On y arrive par un chemin assez large, auquel aboutissent une foule de sentiers qui serpentent au loin dans la campagne, "a travers un labyrinthe de haies vives et d'arbres en plein vent. L'enceinte n'a, d'ailleurs, ni jardin, ni bois d'agrément. Le propriétaire semble avoir compris que tous ses soins, sous ce rapport, ne produiraient jamais rien de comparable au magnifique jardin que la nature a dessiné autour de lui.
Vers la fin d'une belle journée de mai, la petite porte placée 'a l un des côtés de la grille s ouvrit pour donner passage à un groupe de cinq personnes. Deux jeunes garçons, dont l'aîné ne paraissait pas avoir plus de dix-sept ans, s'en détachèrent aussitôt et prirent leur course à travers la campagne comme deux jeunes chiens 'a qui l'on vient de lâcher la laisse. Les trois autres personnes qui lessuivaient avaient une allure beaucoup plus digne, quoique étant évidemment d âge fort différent. Le personnage important de ce second groupe, celui sur lequel les deux autres semblaient régler leur
marche et composer leur maintien, était un lioramc do plus de soixante ans, grand, un peu maigre, les traits fatigués, mais se tenant encore fort droit et ayant, d'ailleurs, dans son extérieur et dans ses manières, cet air décidé et grave qui révèle l'ancien militaire. Un ruban attaché à la boutonnière d une longue redingote bleue, fermée jusqu'au menton, ne laissait aucun doute à cet égard. Cet homme, en effet, n'était autre que le général Dumesnil, propriétaire actuel du château de la Pommeraie. Le jeune homme qui se tenait à sa gauche remplissait les honorables et difficiles fonctions de précepteur des deux enfants quenous venons de voir prendre leur volée à traversla campagne. La jeune personne qui marchait à la droite du général était sa fille Charlotte. Elle entrait à peine dans ce rapide passage de la vie qui échappe à l'adolescence, et qui n'est pas encore la jeunesse. Sa physionomie, pleine à la fois de finesse et de candeur, les grâces faciles répandues sur toute sa personne, aussi bien que son naturel aimable et bon, faisaient les délices de son père. Trop jeune pour être belle, elle n'était encore que jolie; ses traits, d'une délicatesse extrême, exprimaient une sensibilité pré-coce; sa taille était souple et déliée; ses yeux bruns, voilés de longs cils, pt^i-gnaient la rêverie, et la nuance charmante de ses cheveux châtains se fondait doucement dans les tons rosés de sa peau transparente.
Une conversation, dont le sujet semblait les intéresser également, s'était engagée entre le général et le jeune professeur.^
— Je ne suis point de votre avis, mon cher M. Urbain, disait le général Je crois qu'il faut se garder de laisser aux enfants une grande liberté pour ce que vous
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appelez leur développement moral. Je pense, au contraire, qu'on ne saurait trop s'appliquer à maîtriser leurs premiers penchants, afin de leur donner la direction que Ton jugera la plus conforme à leurs véritables intérêts. La discipline! mon cher monsieur, la discipline! ( C'était le mot favori du général.) Voilà ce qui fait la première force des armées et le fondement des bonnes éducations! Je n'aime point, s'il faut vous le dire, vos éducations à la Jean-Jacques. Elles ont produit de beaux résultats, vraiment! des enfants raisonneurs, des philosophes imberbes et des hommes sans frein! Que parlez-vous de vocations?... Eh! morbleu! Bunaparte, qui s y connaissait, je pense, aussi bien que vous et moi, n'y regardait pas de si près. Et les honmies qui sortaient des lycées, à cette époque, valaient bien vos petits collégiens pédants et ergoteurs... J'aurais été curieux, sur ma foi, de voir quel accueil Bonaparte aurait fait a toutes ces subtilités sur l'éducation, et a votre prétendu philosophe de Genève!...
Le général s'arrêta sur ce dernier trait de son thème habituel, prrce qu'il résumait toutes ses idées sur ce sujet, par le rapprochement du génie le plus positif et le plus rationnel des temps modernes et de l'esprit le plus entraînant et le plus vague qui fut jamais.
Urbain avait écouté cette brusque sortie du général d'un air impassible et résigné, accueillant par un sourire de connaissance chacune des saiUies usées et rebattues que l'orateur éperonné paraissait prendre pour un argument nouveau. Après lui avoir laissé, con^^me par courtoisie, le temps raisonnablement nécessaire pojr caresser celte illusion, le jeune homme répondit
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avec une humilité suspecte, tout en revenant sur la première opinion exprimée par son adversaire.-
— Vous avez raison., général, une liberté absolue ne convient pas aux enfants; leur esprit, comme leur corps, peut s'y dépraver; lun et l'autre y rencontreraient plus d'un danger. Nous sommes parfaitement d'accord sur ce point, et nous ne différons, évidemment, que sur la dose de liberté (passez-moi cette expression), qui doit être accordée aux enfants... car je ne suppose pas que vous refusiez toute liberté à leur intelligence, non plus qu'aux mouvements de leurs corps... — Non, assurément, interrompit naïvement le général, sans s'apercevoir qu'il commençait âéy. h perdre du terrain, par suite de cett€ concession forcée. — Aussi, continua Urbain, n'est-ce que d'une liberté restreinte qu'il s'agit ici, d'une liberté mesurée aux forces et appropriée aux besoins et aux facultés de chacun... Car, vous le savez mieux que moi, général, vous qu'un long exercice du commandement a initié profondément à la connaissance des hommes, la nature n'a pas mis moins de variété dans nos inclinations que sur l'enveloppe extérieure de notre corps. — Cela est incontestable. — Or, poursuivit Urbain en souriant, vouloir soumettre tous les esprits au même niveau, et les diriger par les mêmes moyens, n'est-ce pas dire que tous les hommes ont le même degré de force et le même tempérament? — Cela serait absurde... — Donc, vous reconnaissez avec moi, général, qu'il ne faut pas forcer, mais diriger les vocations...
A cette conclusion inattendue et qui heurtait de front toutes ses idées arrêtées sur cette matière, lo général fit un mouvement en arrière , comme un homme qui vient de donner dans une embuscade.
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— Vocal ion! vocation! s'écria-t-il avec humeur. Ce n'est là qu'un de ces mots faits pour éblouir et pour tromper les esprits superficiels ou crédules! — Oh! se hâta d'ajouter Urbain, cela s'entend, général, sans préjudice de la discipline, qui est bonne et utile partout, mais que je ne crois pas incompatible avec la liberté dont je parle.
Cette satisfaction tardive dissipa tout à coup la rancune du général. Urbain profita de cette heureuse disposition pour continuer.
— Par exemple, dit-il, voyez combien la dissemblance est frappante entre Ludovic et Eugène! Et croyez- vous que j eusse obtenu un bon résultat de l'application du même système dans l'éducation de l'un et de l'autre? Quanta moi, il m'est démontré aujourd'hui que le caractère emporté et hardi de Ludovic se fût trouvé fort mal du traitement excitant appliqué à la lenteur et à la timidité naturelle de son frère; de même que la patience, la pénétration d'esprit et lextrême aptitude de celui-ci pour les lettres répugnaient a l'ardeur impatiente de Ludovic et à son goût prononcé pour toutes les choses qui demandait surtout de l'audace et de la force. — Oui, de l'audace et delà force, s'écria le général enthousiasmé par ces deux derniers mots. Oui, c'est bien là, en etfet, le caractère de Ludovic. Celui qui dirait que ce drôle-là n'est pas mon fils serait un grand sot! Cela portera la grosse épaulette un jour, ou je ne m'y connais pas!
En parlant ainsi, le bon général frappait familièrement sur l'épaule du jeune précepteur d'un air de confidence et presque de contentement personnel.
— C'est aussi mou avis, reprit Urbain, et j'ai dirigé
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parliculièrement vers ce but les éludes de Ludovic. — Et j'espère que vos soins n'auront pas été perdus, mon cher Urbain. Quoi que je puisse faire pour vous en témoigner ma reconnaissance, je resterai toujours votre obligé.
En disant cela, le général serra sans affectation la main dUrbain, que cette démonstration peu habituelle toucha profondément.
La jeune Me elle-même, qui jusqu'alors n'avait pris qu'un faible intérêt à la conversation, parut si émue de la marque d'attachement que venaient d'échanger son père et son précepteur, qu'elle sauta au cou du premier comme pour le remercier de ce qu'il venait de faire. Puis, comme honteuse de ce mouvement de joie irréfléchie, elle baissa la (été en rougisfiant.
— Quant à Eugène, reprit le général, nous en ferons, je pense, quelque chose dd sérieux et de paisible, tel qu'un homme de robe... Car je n'entends pas qu'aucun de mes fils soit un fainéant et un citoyen inutile... iMais où sont donc ces deux bambins? En vérité, je ne les vois plus... Ah! les voilà au bout du chemin creux, près du moulin. Charlotte, mon enfant, va-t'en leur dire que je leur défends de s'éloigner de nous plus de deux cents pas.
A ces mots la jeune fille partit en courant.
— Charmante enfant, reprit le général en la regardant s'éloigner. — Oui, répondit machinalement Urbain, dont le regard semblait entraîné dans le rapide sillon d'air tracé par la course légère de la jeune fille. — Celle-là, du moins, mon cher Urbain, ne nous laisse rien à désirer, il faut en convenir... Bonne, douce, soumise, affectueuse, et avec cela, de l'esprit
comme un lutin, on plutôt comme un ange, car elfe est sans malice... Un peu trop enfant pour son âge, peut-être; mais, bah! la raison vient toujonrs assez tôt... — J'avoue, répondit Urbain, que si j'avais un tort à lui reprocher, ce ne serait pascelui-l'a... — Ohî vous, M. le censeur, (ceci soit dit sans vous offenser), je sais que vous ne la voyez pas avec des yeux de père et que vous montrez quelquefois envers la pauvre enfant une sévérité que vous devriez peut-êire réserver pour ses frères. Mais enfin, il faut savoir gré k ses amis de leurs bonnes intentions et j'apprécie les vôtres dans cette circonstance... Eh bien! qu'est-ce qui vous choque en elle? Voyons... que lui reprochez-vous? — Oh! mon Dieu, presque rien, répondit Urbain avec embarras; un peu de mobilité dans le caractère... Des accès de gaieté sans motif et puis des mélancolies profondes... Elle me semble surtout un peu trop portée à la rêverie... Cela n'est pas bon aux jeunes filles... Vous devriez, général, lui procurer pins souvent les distractions qui conviennent à son âge et à son sexe... Quelques voyages a Paris, par exemple, où elle paraîtrait déjà avec avantage dans le monde où elle est appelée à vivre bientôt... — Tout beau, mon cher monsieur! Ma fille est assez jeune pour différer son entrée dans le monde, et je crois, quoi qu'en pense votre sagesse, qu'elle y rencontrerait encore plus de dangers et de plus graves que dans notre retraite. Et puis, avez-vous réfléchi qu'elle n'a que moi pour l'y accompagner, et qu'un père est généralement un triste mentor pour une jeune fille?...
Urbain baissa les yeux avec dépit.
— Mais, du moins, reprit-il, ne pensez-vous pas (\\\\\ serait convenable do l'envoyer achever son édu-
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calion dans un pensionnat de Paris, afin qu'elle y acquit certaines connaissances, certaines perfeclions peut-être qui sont le résultat de la communauté de l'éducation? — Dieu me préserve de suivre un tel conseil! Envoyer ma fille dans un pensionnai! Non pas, certes; je craindrais bien plus la science qu'elle en rapporterait que l'ignorance qu'elle y aurait portée... — Oh! vous vous exagérez singulièrement, il me semble, les inconvénients de l'éducation en commun...
Cela fut dit dun ton qui indiquait qu'Urbain partageait peut-être, au fond, l'opinion qu'il combattait.
— Car enfin, ajouta-t-il, mes soins réunis à ceux de l'estimable institutrice que vous avez donnée à mademoiselle Charlotte ne sauraient suppléer à ce que le monde seul peut donner. Et cette lacune, en définitive, pourrait bien nuire un jour à rétablissement de mademoiselle Charlotte. Ce jour-là même ne saurait être bien éloigné... —Que dites-vous? demanda le général, comme s'il n'était pas certain d'avoir bien entendu. — Je dis, balbutia Urbain avec hésitation, que vous devrez bientôt songer à marier mademoiselle Charlotte.
Le général s'arrêta court en regardant Urbain avec un étonnement assez impertinent qui se termina par un grand éclat de rire.
— Une enfant! reprit -il ensuite , une enfant de seize ans à peine, et qui passerait facilement pour n'en avoir que quinze! Ah çà! mon cherW. Urbain, vous perdez l'esprit, décidément... Dans trois ou quatre ans, il sera assez tôt, je pense, pour songer h un pareil projet...
A cette déclaration, Urbain, mécontent et presque
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colère de voir lui échapper sa dernière ressource, so mit à frapper, comme pour se donner une contenance, du bout dune baguette de coudrier qu il tenait à la main, les églantines et les pâquerettes qui croissaient au bord du sentier.
Le général avait repris sa marche, regardant de temps en temps par-dessus les halliers, pour tâcher d'apercevoir les jeunes étourdis dont on entendait, a quelque dislance, les clameurs joyeuses. Charlotte s'était jointe a ses frères, dont elle partageait les jeux et la gaieté bruyante. Tout eu courant et se poursuivant tour à tour à travers les cijemins, à 1 abri des buissons ou derrière le tronc noueux de quelque prunier sauvage servant de limile à un champ de garance o;i de colza, ils étaient arrivés près d'un moulin situé sur un ruisseau qui débouchait, un peu plus loin, dans la Seine. C'était le but ordinaire des promenades du général, quand il était seul. Cette fois, 1 excursion devait être poussée plus avant. Un peu au-dessus du moulin, une poutre à peine équarrie jetée d'un bord h l'autre, dans l'endroit le plus resserré du ruisseau, servait à le traverser. Déjà Eugène et Ludovic étaient sur le bord opposé; Charlotte allait les suivre, lorsqu'un énorme chien de ferme, attiré par les éclats de voix et les ébats tumultueux de la petite troupe, s'élança furieux 'a la poursuite de Charlotte, Bientôt les cris de terreur de la jeune fille et de ses frères se mêlèrent aux aboiements du chien, dont ils excitaient la fureur.
— Qu'est-ce que cela? demanda le général interdit en reconnaissant la voix de sa fille,
Urbain s'élança sur le rebord du chemin, d'où Ion découvrait le moulin situé dans un fond, à une cen- Uuûe de pas plus loin. Au même instant il aperçut.
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GliarloUequi, près d'être atteinte par son adversaire, avait glissé en se retournant sur l'étroit passage qui servait de pont, et venait de tomber dans la rivière...
— Grand Dieu! Charlotte! s'écria Urbain envolant h son secours...
Quand il arriva au bord de la rivière, Gliarlotte, entraînée par le courant, allait infailliblement disparaître sous les roues du moulin. Déjà l'on n'apercevait plus qu'une partie de ses vêtements, dont la couleur blanche se distinguait à peine dans le sillage écumeux de la roue... Sélancer, la saisir au risque dêtre entraîné avec elle, fut pour Urbain un acte aussi prompt ([ue la pensée. La soutenant ensuite d'une main, tandis qu'il nageait de l'autre, il atteignit, non sans beaucoup d'efforts, le bord du biez large et profond...
Au moment où le général arrivait de toute la vitesse de ses jambes un peu roides et rebelles, Urbain déposait a ses pieds Charlotte évanouie. On la transporta au moulin où, parmi l'empressement curieux desspectateurs et la douleur stérile de son père, les soins intelliiients d'Urbain l'eurent bientôt rappelée à la vie... Le général, ivre de joie, embrassait tour à tour sa fille et Urbain, qu'il appelait son troisième fils.
En apprenant quel était celui qui l'avait sauvée :
— Je suis donc doublement heureuse, dit Charlotte.
Le médecin appelé dans la première alarme arriva, quand son ministère était devenu inutile. On envoya chercher d'autres vêtements pour Charlotte et Urbain, et toute la troupe reprit, en voilure, le chemin du château.
Urbain était pensif; le général, dans sa joie communicative, faisait et dirait mille folies. Charlotte riaiL
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et pleurait tour à tour de bonheur et d'allendriss»^ment naïf. Le ciel lui semblait plus beau, lair plus doux, la nature plus riante Klle s'étonnait en ellemême de trouver à la vie des charmes inconnus, et s'y sentait comme liée par les plus secrètes fibres de pon être...
11 y eut, ce soir-lë, une grande émotion parmi les habitants du chAteau de la Pommeraie, toutes ces bonnes cens s imaginant, \\ l'exemple du général, qu'elles venaient, pour ainsi dire, de retrouver leur propre enfant. Madame Morel, rinslilutrice de Charlotte, pleura beaucoup. Les paysans, instruits de 1 événement, vinrent aussi féliciter le général qui, touché de celle marque d'affection pour sa fille et pour lui, voulut les associer plus parliculièrentent a sa joie, en improvisant une sorte de fêle de famille. Les jeunes filles du village furent conviéesjon dansa sur la pelouse, on dressa des tables sous les charmilles. Charlotte, pppuyée sur les bras d'Urbain, fit plusieurs fois le tour du bal aux acclamations répétées de la joyeuso réunion, et elle y fût restée volontiers plus longtemps, sans les vives instances de son père et de son institutrice qui l'obligèrent à aller prendre le repos qui lui était nécessaire.
Urbain, de son côté, s'esquiva de bonne heure. Il éprouvait le besoin d'être seul. L'aspect de la multitude loffusquait; le bruit lui faisait mal. En dépit do tous ses efforts pour s'isoler en lui-même, le tumulie de la fêle le poursuivit longtemps, et ce ne fut quo fort avant dans la nuit qu'il commença à sentir le calmo du sommeil envahir ses sens fatigués.
Vers le matin, une sensation étrange l'éveilla tout h coup. Il lui sembla qu'une main avait passé dans ses
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cheveux et que iiuelque chose de doux el do tiè'ie, comme un baiser, s'était posé sur son front... 11 se croyait le jouet d'un rêve, lorsquen ouvrant les yeux il aperçut tout près de sa joue une petite branche de jasmin dont la fraîcheur et le parfum semblaient indiquer qu elle avait été déposée là, depuis quelques minutes a peine.
Urbain s'éveilla, l'esprit troublé par la vue de la- jolie fleur, le front encore chaud de la sensation fugitive qu'il avait éprouvée. La première circonstance rendait plus vraisemblable la supposition que la seconde avait fait naître; et quant à la personne sur laquelle devaient tomber d'abord ses soupçons, il y avait, dans cette sorte de déclaration mystérieuse et hardie tout a la fois, un parfum d'amour naïf qui ne laiss;ut guère de place h un doute prolongé. Était-ce l'amour, en i ffet, ou l'erreur dune reconnaissance exagérée qui avait inspiré une aussi étrange démarche à Charlotte? Malgré sa modestie naturelle, Urbain ne put s'empêcher de reconnaître dans cette folle action une nouvelle manifestation d'un sentiment dont les révélations l'avaient plus dune fois embarrassé, et dont l'existence laliligeait sincèremenl. L'accident arrivé, la veille, a la fille du général, le courageux dévouement d'Urbain, ne faisaient que confirmer celte supposition.
Depuis longtemps, en effet, Urbain avait pu saper-
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cevoir du changement qui s'opérait insensiblement dans la nature de TafTection que ses soins tout paternels avaient développée, a son insu d abord, et malgré lui, dans le cœur de la fille du général. La liberté de la vie des champs, la fréquence et Tintimité des relations de l'élève avec 1 instituteur, les sympathies secrètes, les rapports d'âge (Urbain n'avait que vingt-quatre ans ), et. plus encore peut-être, l'inaltérable douceur, l'infatigable sollicitude d'Urbain, avaient agi peu à peu sur la sensibilité naturelle de Charlotte, et faussé le plus pur et le plus noble penchant de son âme. Eclairée par l'âge sur la nature de ce senliment, elle n'avait pas eu la force de surmonter un danger toujours présent, et dont elle Reconnaissait pas toute la gravité.
A cette époque, le hasard apporta, dans la personne de madame Morel, un auxiliaire inattendu a la fatale passion de Charlotte. Cette femme, venue de Paris, sur la recommandation banale d'un ami de M. Dumesnil, était une de ces créatures qui ont passé les deux tiers de leur existence à colporter, dans quelques riches maisons de la capitale et de la province, les dehors trompeurs d'une éducation manquée, trafiquant de leur prétendu amour pour l'enfance et de leur moralité suspecte. Urbain avait vu avec plaisir un tiers s'interposer entre Charlotte et lui, et il attendait d'heureux résultats de la sollicitude de ce nouveau mentor, Mais il ne larda pas à se convaincre que, loin d'exercer sur sou élève une surveillance salutaire, cette femme, dans je ne sais quel ignoble intérêt de position, ou par un secret penchant pour le mal, semblait encourager l'amour naissant de Charlotte en le justifiant par des insinuations perfides et aplanissant la
route devant lui. Sa présence n'était presque pas un obstacle, et Charlotte n'avait désormais d'autre barrière contre elle-même, que sa propre pudeur et la scrupuleuse loyauté d'Urbain.
L'innocence même de Charlotte et l'ingénuité de son caractère la rendaient particulièrement propre à subir, à son insu, l'influence pernicieuse de sa gouvernante. Cette influence, qui ne fut pas assez prolongée pour arriver jusquà son cœur, se révéla tout d'abord dans ses rapports avec Urbain. Au lieu de cette retenue extrême que la nature seule lui avait suggérée jusqu'alors, a l'égard du jeune précepteur, c étaient des paroles inouïes, des actions inconsidérées dont elle ignorait la portée et qu elle semblait avoir empruntées, en quelque sorte, tant elles paraissaient étrangères a sa propre nature. Souvent Urbain surprenait madame Morel et son élève dans de mystérieux entretiens que sa présence interrompait brusquement. Charlotte alors rougissait ou s'enfuyait pour cacher son trouble, tandis que madame Morel s'efforçait, en la grondant le plus doucement du monde, de faire comprendre, par ses regards, à Urbain, qu'il était l'objet des tendres préoccupations de cette charmante enfant. Ce manège et cette intelligence coupable n'échappèrent point à Urbain qui feignait de ne point s'en apercevoir, pour éviter les dangers d'une explication à ce sujet.
Sa position le condamnait au silence, et il lui était impossible de combattre personnellement le principe secret d'un mal dont il ne voyait que les résultais. Malheureusement ces résultais ne frappèrent que lui, et M. Dumesnil n'était pas homme a les remarquer et encore moins à les interpréter avec justesse.
Peut-être, au fond, la noble conduite d'Urbain n'é-
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«ait-elle pas plus méritoire que les combats et les innocentes faiblesses de Charlotte. Il y avait cinq ans qu'Urbain était venu s'établir a la Pommeraie. Il avait donc vu Charlotte toute jeune. Elle avait grandi sous ses yeux, presque sans qu'il s'en aperçût. Il s'était habitué à la regarder de cet leil paternel qui voit encore, dans la jeune fille, l'enfant dont on a reçu les caresses innocentes, dont on a plus d'une fois partagé les jeux, puni les fautes et réprimandé les défauts. L'amour naît, le plus souvent, de linconnu. Quand il n'y a pas égalité d'âge et communauté d'éducation, celte connaissance anticipée déflore l'amour et le tue dans son germe, Crbain n avait donc pour Charlotte que cette tendresse raisonnée et calme qu'inspire à une âme honnête et sensible loute créature jeune et belle, en qui l'on a, pour ainsi dire, soufflé, par l'éducation, sa propre nature et l'instinct des passions vertueuses. Deux fois, seulement, il avait cru ressentir, au contact de lajeune fille, une de ces commotions qui sont comme les avant-coureurs des passions violentes.
Un jour que, la tête appuyée sur sa main, Urbain tenait son âme et ses yeux attachés a la lecture d'un de ses livres favoris, un bruit léger se fit entendre derrière lui. Urbain se retourna et frémit... car, dans ce mouvement rapide, il avait senti glisser sur sa joue l'haleine parfumée de Charlotte qui, accourue sur la pointe du pied, avançait curieusement sa figure mutine au-dessus de celle d'Urbain, comme pour lui dérober le secret de sa lecture. Urbain la saisit et lé- Ireignit avec force, puis la repoussant aussitôt tremblante à la fois de pudeur et de plaisir, il s'éloigna avec rapidité, comme s'il eût été effrayé du désordre qui venait d'envaliir tout à coup son imagination cl
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Tout récemment encore, au moment où il venait d'arracher CharloUe à une mort certaine, tandis que ses frères étaient allés au moulin pour y solliciter des secours, Urbain réchaulTait entre ses bras ce corps inanimé dont les vêtements mouillés et en désordre trahissaient les formes charmantes et la suave beauté. Au contact de cette vierge évanouie et comme abandonnée sur son sein, un feu rapide avait circulé dans les veines glacées d'Urbain, qui, sûr de n'être point aperçu, colla furtivement ses lèvres brûlantes sur les lèvres froides de Charlotte.
A l'exception de ces deux circonstances et des innocentes manifeslcilions de l'amour de Charlotte, la vie d Urbain s écoulait douce et i)aisible entre les soins de sa profession et les témoignages de la confiance affectueuse du général. Celui-ci l'avait estimé d abord pour son caractère honnête et fier, pour son instruction solide et pour son exaciiiude rigoureuse dans laccomplissement de ses devoirs; il l'aima ensuite à cause de la fraternité de leurs opinions politiques et de son admiration exclusive pour Bonaparte. C'était là, en effet, la pierre de louche des atfeclions de l'honorable général, le mobile et le secr^ de ses haines et de ses sympathies. Pour surcroît r't mérite, c'était Urbain qui écoutait, aux heures de -isir, avec une constance héroïque, les longs récils ( - vieux bravé, lui lisait ses journaux le matin et repr: ait, le soir, la lecture do (juelque merveilleux épisooe de l'épopée militaire de la France. Souvent il était suppléé par Charlotte dans cette dernière tâche. Alors, rangés en demi-cercle devant la cheminée du grand salon, ou assis à l'ombre deschannilles, leiiéneralau milieu, Urbain et madame Morel, places l'un à sa droite, l'autre à sa gaucho, et
les enfants disposés par rang dâge, sur les deux ailes, on écoutait en silence, jusqu'au moment où un signe de M. Dumesnil laissait un libre cours au babil des enfants et a la conversation générale. Madame iMorel alors reprenait sa tapisserie. Quand Charlotte n'étudiait pas son piano, elle écoutait les commentaires ou les discussions stratégiques de son père et d'Urbain. Eugène préparait sa leçon du lendemain; Ludovic faisait aboyer Dragon, le chien du jardinier, ou dérangeait malicieusement, en passant, les plis symétriques de la robe de madame Morel ou la savante disposition des boucles de sa coiffure. Le général se fâchait tout haut et finissait par rire tout bas des taquineries de celui qu'il appelait son tapageur. Quelquefois, il disputait avec acharnement, contre Urbain, une longue partie d'échecs, image des combats qui avaient occupé une partie de sa vie.
Le caractère sérieux d'Urbain se prêtait merveilleusement aux habitudes de ceJte existence monotone. Sa gra\ité prématurée, développée par les nécessités de sa condition, n avait rien de pédantesque, et sharmoniait d'ailleurs parfaitement avec l'expression de sa physionomie. Quoique froid en apparence, sa voix était caressante et son regard avait de ces éclairs profonds qui décèlent les ardeurs de l'âme. Du reste, son front était rêveur et un peu hautain, ses traits réguliers, et il y avait, dans les tons bistrés de son visage et dans toute sa personne, ce je ne sais quoi de mélancolique et de passionné qui est le propre des puissantes natures. Placé dans des conditions favorables, Urbain, doué d'ailleurs d'une grande énergie de volonté, aurait pu devenir un de ces hommes marqués par la Providence pour de hautes destinées. Dans la région où le
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sort Tavait placé, c'était une de ces organisations com • primées qui se dévorent elles-mêmes en attendant que le hasard ou un brusque élan les emporte irrésistiblement vers le bien ou vers le mal. A lâge où les hommes suivent dordinaire, par divers chemins, la loi de leur propre nature, Urbain luttait perpétuellement avec lui-même. Il était calme, en apparence, et sa poitrine était pleine de passion. Cet état, cependant, n avait rien de violent;rhabitude Tavait adouci et rendu comme naturel. C'était une rumeur sourde, mais continuelle, une sorte de convalescence indéfinie qui n est pas sans charmes.
L'affection du général pour Urbain reposait bien moins sur ces rares qualités, qu'il entrevoyait a peine, que sur Tégalité inaltérable de son caractère et les déférences respectueuses qu'il en accueillait. Un seul point les divisait, et sur celui-là Urbain n'avait fait aucune concession, attendu que sa responsabilité tout entière y était engagée : il s'agissait du système à suivre dans l'éducation des enfants du général. Celui-ci, comme nous l'avons vu, penchait pour une méthode toute militaire dont l'uniformité et la rigueur faisaient le fond Urbain défendait opiniâtrement le principe d'une certaine tolérance et du traitement rationnel des vocations. Dans la dernière discussion, il avait saisi adroitement l'occasion d'éveiller la sollicitude du général sur Charlotte, et de déterminer, au moins, son éloignement momentané. Il avait mis à ce prix, dans sa conscience alarmée, la prolongation de son séjour au château de la Pommeraie. L'échec qu'éprouva son projet, sous tous les déguisements qu'il essaya successivement de lui donner; l'accident qui vint, presque au même instant, lui révéler sa propre faiblesse; le nou-
veau gage qu'il avait reçu de celle de Charlotte : tout lui faisait un devoir impérieux d'une prompte retraite. Urbain n'hésita plus
Un instant il avait eu la pensée daller dénoncer au général lacriminellecomplaisance du dangereux mentor qu'il avait donné à sa fille. C'était là, peut-être, le seul moyen de tout sauver; mais, outre que ce moyen répugnait à sa loyauté, il n'avait, en réalité, à alléguer que des présomptions, l'astucieuse gouvernante ayant eu soin d'éloigner toute preuve matérielle d'une connivence coupable.
Urbain ne pouvait sortir que par un mensonge de la position diflBcile oij il se trouvait. Décidé à sacrifier ses propres intérêts, il ne se sentait pas le courage de se montrer volontairement ingrat envers le père de Charlotte en quittant sa maison sans un grave motif. Quant à la cause réelle de son départ, il ne pouvait la faire connaître sans compromettre la paix de toute une famille et le bonheur de Charlotte. Dans cette perplexité, il n'imagina rien de mieux que de prétexter la nécessité d'une absence momentanée pour une affaire imprévue. Une fois parti, il aviserait au moyen de se faire pardonner cette retraite précipitée. Quant à l'exécution, il devait se rendre d'abord à Rouen, de ■peur d'éveiller les soupçons, et partir de là pour Paris. Et pour s'ôter à lui-même, par un plus long délai, les occasions de faiblir dans sa résolution et de transiger avec ce qu il regardait comme un devoir d honneur, il se détermina à partir le soir même.
Urbain se mit à l'œuvre aussitôt et fit ses préparatifs. Il éprouva, en entrant dans sa chambre, une tristesse profonde à laquelle il ne s'était pas attendu. La vue de co pclii^^ace. où il avait vécu longtemps pui-
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sible, sinon heureux, lui strra le cœur. Il lui semblait quftles murs avaient pris, pour le retenir, une teinte plus riante, et que chaque objet empruntait un visage ami pour lui sourire. Ses pas s'embarrassaient, malgré lui, comme dans des pièges caressants, et chaque meuble, en s'ouvrantouse refermant sur son passage, l'arrêtait par quelque endroit de son vêtement. Pourtant, cette retraite l'avait vu bien souvent plongé dans d amères pensées et de sombres découragements. Mais, parunbizarre capricede notre nature, les lieux témoins de notre bonheur n'excitent pas seuls nos regrets, et il semble qu'il y ait dans le souvenir de nos tristesses mêmes je ne sais quelle douceur et quel charme secrets... Urbain allait et venait, en proie à une agitation fiévreuse, résultat de la surexcitation morale k laquelle il avait recours, comme un poltron à un cordial ^ moment du danger. Apres avoir vingt fois recommencé les mêmes soins et le même travail, il aperçut la petite branche de jasmin oubliée à l'angle d'un meuble, et qui paraissait, elle aussi, vouloir lui reprocher son abandon. Il avança la main avec quelque hésitation et la saisit convulsivement. C'était une concession, la dernière, la seule qu'il voulait accorder k «ne pensée qu'il essayait en vain de combattre. Il sortit, pour se soustraire a cette obsession et pour s'abreuver à son aise des différents aspects de cette maison qu'il allait quitter pour toujours. Il rôda longtemps alentour, comme s'il eût voulu emporter dans son âme le souvenir des moindres détails de sa configuration extérieure, et, pour ainsi dire, chacun des traits de sa physionomie. Il visita le petit bois, il erra délicieusement sous les charmilles, courant, s'arrêtant. disant adieu à chaque arbre qui l'avait abrité; à
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chaque plante, à chaque fleur qu'il avait vue naître r-t se développer. Il respirait avec volupté l'air qui caressait toutes ces riantes images, afin de receler dans son sein quelque chose qui les eût touchées, ou de les envelopper en quelque sorte dans un même embrassement...
En passant sous les fenêtres de la chambre de Charlotte, il entendit la voix de la jeune fille qui chantait, en s'accompagnant au piano, une de ces naïves romances des montagnes, qui peignent si bien les charmes du foyer et le mal du pays. Charlotte avait bien souvent répété pour lui seul cette chanson qu'il aimait. Urbain écoutait avec délices ces sons purs qui flottaient dans l'air tels qu'un souvenir vague, et cette voix fraîche qui disait si bien les pensées et les peines de son âme... Des larmes roulaient dans ses yeux. Il lui semblait qu'une voix chérie le rappelait et lui criait de ne point abandonner ceux qui l'aimaient. .. Les sons avaient cessé, la voix s'était éteinte qu'Urbain l'écoutait et croyait l'entendre encore. Si, dans ce moment, Charlotte se fût présentée à ses regards en lui tendant la main, Urbain ne fût point parti... Hors de lui, il s'éloigna et vint s'asseoir, au bord de l'eau, sur un banc de pierre d'où Ton voyait la Seine se dérouler à travers la campagne.
Cet endroit était celui qu'Urbain affectionnait le plus pour ses rêveries solitaires. Entre une demeure paisible et un fleuve rapide, il offrait la double image des agitations de la vie et du repos delà solitude. Souvent Urbain s'était assis à cette même place, à côté de Charlotte, lui grave et pensif, et elle cherchant de son regard naïvement inquiet à comprendre la cause de sa tristesse.
— Et moi aussi, dit Urbain en regardant fuir à ses pieds le flot rapide, moi aussi, je vais quitter cette terre qui m'est chère et cette douce retraite où je cachais ma vie! Plus heureux que moi, du moins, ce flot se perdra demain au sein de l'Océan, tandis que, remontant le même chemin qu'il aura parcouru, j'irai demander le repos et l'oubli à la cité de fange et de bruit qu'il vient de traverser... Demain j'aurai laissé ici tout mon cœur, mes rêves insensés, mes joies si courtes et mes chagrins si doux; demain je ne serai plus ici pour ceux que j'aimais qu'un souvenir pénible! Ah! périsse aussi ce souvenir d'un amour funeste!...
En parlant ainsi, Urbain, regardant la petite branche de jasmin qu'il tenait encore à la main, fit un geste de colère pour la lancer loin de lui, dans le courant du fleuve... Mais, au même instant, un léger froissement se fit entendre près de lui, sous la charmille... Urbain tourna vivement la tête de ce côté, craignant d avoir été entendu. Mais il ne vit rien et se leva pour rentrer au château... La cloche sonnait • iheure du dîner.
Urbain s'assit à sa place accoutumée, étonné que tout fût, comme à l'ordinaire, tranquille autour de lui. Charlotte seule paraissait préoccupée, et une légère pâleur voilait son front. Urbain se rappela involontairement, dans ce moment, qu'il avait été pendant toute la journée l'objet d'une sorte d'espionnage do la part de madame Morel et de Charlotte elle-même, dont les conférences myst-érieuses et les signes d'intelligence avaient redoublé, comme si elles eussent deviné quelque chose de son projet. Il se rassura pourtant, en rencontrant le regard caressant de Charlotte (jui semblait chercher le sien pour lui sourire. Alors,
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('run ton qu'il s'efforçait de rendre dégagé et d'un air indifférent, il annonça qu'une affaire imprévue l'appelait sans retard à Rouen, où il serait forcé de rester plusieurs jours. La joie naïve de ses élèves excitée par la pensée d'un loisir inattendu fut la seule manifestation qui accueillit cette déclaration. Charlotte se troubla; mais un regard de madame Morel lui rendit un calme apparent. Le général ordonna aussitôt de tenir la calèche prête pour le départ d'Urbain, afin qu'elle pût être ramenée ce soir même au château.
Le dîner achevé, Urbain embrassa Eugène et Ludovic, dit adieu à Charlotte sans la regarder, serra la main que le général lui tendait, et monta en voiture... Il était temps... Une émotion irrésistible commençait à gonfler sa poitrine.. . Il se jeta dans le fond de la voiture, et appuya ses deux mains sur ses yeux pour so dérober à lui-même la vue des objets dont il s'éloignait... Ce ne fut qu'au terme de sa course qu'il sortit de l'accablement où il était plongé... A peine descendu, il renvoya la voiture, et courut retenir sa place dans la première diligence qui devait se diriger sur Paris... il avait hâte de mettre une plus longue distance entre lui et les objets de ses regrets.
Il était minuit quand la diligence qui l'emportait sortit de la ville. Urbain occupait seul le coupé. Le trot des chevaux, le babillement des grelots suspendus à leur col, le cliquetis des chaînes et les claquements répétés du fouet du postillon formaient a son oreille une harmonie bizarre qui amortissait sa douleur en absorbant toutes ses facultés. Il croyait, parfois, entendre comme la rumeur d'une populace en révolte, puis des cris et des éclats de rire... et la lourde machine avançait avec de sourds eémissesements.
A la sortie dn village situé à environ trois lieues fin la ville, deux femmes, qui paraissaient attendre le passage de la voiture, demandèrent une seule place pour Paris. La diligence s'arrêta. On ouvrit la portière du coupé, et Tune des deux femmes s'enfonça dans Tangle laissé vide par Urbain. Celui-ci ne parut même pas s'apercevoir de l'arrivée de cette compagne de voyage, occupé qu'il était, depuis quelques instants, à contempler, par la portière opposée, le paysage qui venait de lui apparaître.
De l'autre côté du fleuve qui bordait la route, au détour des sentiers tortueux, du milieu des champs et des vergers, de riantes maisonnettes montraient de toutes parts leur toit de chaume et leurs blanches murailles. Et le vent soufflait doucement alentour, et les saules flexibles et les pruniers fleuris, et les colzas jaunissants, balançaient mystérieusement leur tête sur toute la campagne endormie... Mais Urbain ne voyait rien de tout cela. Il ne voyait qu'une seule maison, placée sur un terrain incliné, au bord de l'eau, entre deux rangées de peupliers... C'était le château de la Pommeraie!... Il était là silencieux et paisible sous les rayons de la lune, comme s'il eût abrité ses habitants de chaque jour, comme si rien n'tût pu troubler la paix qu'on y respirait! Ainsi il était hier, pensa Urbain, ainsi il sera demain et toujours! Il n'y a rien de changé là... Il n'y a qu'un misérable insensé de moins...
Urbain se rejeta dans le fond de la voiture, le cœur navré, l'esprit agité de mille pensées diverses. Le château avait disparu... La campagne avait fui... D'autres aspects, d'autres lieux apparaissaient et se succédaient rapidement dans l'encadrement de la por-
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tière, comme les tableaux changeants d'une scène d'optique... Urbain ne sentait plus; il lui semblait que sou âme avait quitté ce je ne sais quoi d'inerte et diusignifîant qui constituait son être.
Tout à coup un soupir étouffé lui rappela qu'il n'était point seul. Il tressaillit en apercevant une femme à son côté... Sa figure était voilée; elle tenait la tête penchée dans ses deux mains, et quoique entièrement plongé dans l'obscurité, son corps tremblait visiblement, et des sanglots s'échappaient de sa poitrine... Urbain la regardait avec une vague inquiétude, lorsque, a un détour delà route, la lune pénétra dans la voiture, et les flots de sa blanche lumière couvrirent toute la personne de l'inconnue.
— Grand Dieu!... Charlotte!... s'écria Urbain. Charlotte, c'était elle, en effet, venait de s'évanouir.
Le cri de surprise douloureuse et presque de terreur échappé 'a Urbain avait brisé tout à coup la force factice qu'elle devait à la violence même de sa position... Urbain la soutint dans ses bras, détacha de son menton les rubans qui retenaient son chapeau, et prenant sa jeune tête entre ses mains, présenta son front pâle au soufile vivifiant de la brise. En voyant cette frêle enfant que le premier choc des passions avait failli briser k ses pieds, il se st-ntit pris dune profonde pitié, et ne retrouva plus dans son cœur que la tendresse paternelle qu il avait ressentie pour elle.
— Malheureusel lui dit-il, quand elle eut recouvré assez de forces et de lucidité d'esprit pour le comprendre, quavez-vous fait, et que prétendez-vous? — Je vous aime, balbutia Charlotte dont les joues se colorèrent subitement d'une vive rougeur. — Vous m'aimez, insensée! s'écria Urbain avec une énergie inspirée
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par la conscience dun grand devoir à remplir. Et qui vous a dit que je vous aimais, moi? Qui a pu vous faire croire que je partageais votre coupable folie?... Malheureuse enfant, qui avez pris pour deTamour les premières rêveries de votre imagination!... Non, vous ne m'aimez pas... Votre inexpérience vous égare... Revenez à vous... ou plutôt, si vous m'aimez, retournez, je vous en conjure, dans votre famille que vous allez déshonorer, auprès de votre père que voire faute ferait mourir de honte et de regrets. — Ohl rassurezvous, répondit ingénument Charlotte, mon père ne mourra pas... Il vivra, au contraire, pour être l'auteur et le témoin de notre bonheur... Car il m'aime et il vous estime, et il ne voudra pas que nous soyons malheureux... Je le sais, j'en suis certaine, et madame Rlorel me l'a juré. ..Car elle nous aime aussi tous deux; elle me l'a dit et m'a bien promis, de plus, d'intercéder pour nous auprès de mon père... — La misérable!... II la maudira et vous aussi, pauvre insensée!... Et quel sera votre sort alors? Savez-vous la destinée qui vous est réservée dans la société d'un homme sans fortune et sans appui? Savez-vous ce qu'il y a de déceptions, de misères et de remords dans cette communauté d'existence et de crime; car c'est un double crime que votre pensée a osé caresser; dites, le savezvous?... — Un crime! s'écria Charlotte hors d'ellemême. Oh! vous dites cela pour m'effrayer, sans doute, afin de me faire renoncer a ma résolution, mais c'est en vain que vous avez voulu nous fuir... Je sais tous vos projets...
Urbain, à cette déclaration faite d'un ton naïf et ferme tout à la fois, se rejeta en arrière, comme épouvanié de la situation où il se trouvait et de l'aspect
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nouveau sous lequel Charlotte se montrait à lui. — Ah! ne me regardez pas ainsi, poursuivit-elle, comme si vous ne me compreniez pas... Depuis quelques jours, avertie par madame Morel, je vous observais. Une sombre préoccupation se lisait, malgré vous, sur votre figure. Je ne sais quel combat troublait votre poitrine... Voussembliez parfois rassembler vos forces pour une grande résolution. .. Je pressentais quelque malheur, et je me suis attachée à vos pas. Hier, j'étais là, tout près de vous, lorsque assis au bord de leau vous laissâtes échapper le secret de votre départ. Je compris qu'il serait sans retour, et, ne pouvant désormais vivre sans vous, j'ai résolu de vous suivre... Quel crime ai-je donc commis, puisque je vous aime? Et ne suis-je pas accoutumée à vous suivre partout? Quel mal y a-t-il à ce que je vous accompagne aujourd'hui, quand nous avons tant de fois erré seuls ensemble dans la campagne, loin des regards de mon père? Ne m'a-t-il pas confiée a vous?... Rappelez-vous nos lointaines excursions à travers les prairies, au bord des ruisseaux... — Charlotte! s'écria Urbain, ému par ce souvenir, ne rappelez pas cela. Laissez-moi partir seul; il en est temps encore... Madame Morel pourra cacher quelques heures d'absence, .. Je trouverai facilement au plus prochain village un guide sûr qui vous ramènera à la Pommeraie... Allez .. croyez-moi... Jfr reviendrai... un jour... si vous l'exigez... — Oh! non, vous ne reviendrez pa.«... je le sais... répondit Charlotte. Madame Morel m'a bien dit que je devais combattre vos raisonnements... J'ai été si longtemps heureuse auprès de vous! Comment pourrais-je vous quitter aujourd hui? Oh! si vous saviez combien, dans nos promenades, jaimais à marcher sur vos traces, à
me sentir à vos côtés, à respirer T^ir que vous respiriez... Je m'imaginais alors être seule avec vous sur la terre... J'étais votre compagne, votre sœur... Si vous parliez, je vous écoutais, sans songer à comprendre le sens de vos paroles; si vous vous taisiez, je retombais dans ma rêverie... Je m'amusais h toucher les branches des arbres qui vous avaient touché. Souvent je me prenais à rire, comme une enfant, pour les moindres causes, et souvent aussi je sentais mes paupières se mouiller sans la moindre raison de tristesse ou de regret... Combien de fois j'ai frémi au contact de votre main, au souffle échappé de vos lèvres!...
En disant cela, Charlotte cacha son visage dans ses mains... elle pleurait... Urbain de plus en plus ému cherchait quel mensonge pourrait le soustraire à cette nouvelle séduction. L'embarras, la colère, peutêtre un secret sentiment de joie bouleversait son âme.
— Et si je ne vous aime pas, moi? s'écria- t-il tout à coup comme pour enlever, par ce mensonge vertueux, tout espoir à cette passion aveugle.
Charlotte releva lentement vers lui son visage tout inondé de larmes à travers lesquelles brillait un rayon de joie céleste.
'—• Oh! vous m'aimez, Urbain, lui dit-elle. Je vous aime tant, moi! Il y a longtemps que mes yeux, à force de s'arrêter sur votre figure, ont appris à lire dans votre âme! Voilà cinq ans que je cherche à découvrir le secret de ma destinée dans chacun des traits de votre visage. Encore. enfant, j'ai épelé vos moindres sourires; chaque pli de votre front m'a révélé un de vos sentiments, et vos regards rêveurs n'ont pas eu de voiles assez épais pour ma jeune intelligence! J'ai
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pénétré le mystère de vos tristesses, de vos sombres désespoirs et de ces longues rêveries qui m ont causé de si vives alarmes, et que vous m'avez tant reprochées, plus tard, à votre tour... Et pourquoi nem'auriez-vous pas aimée? Ne suis-je pas votre ouvrage? Existe-t-il en moi quelque chose qui ne vous appartienne? Y a-t-il un seul coin de mon âme qui ne vous soit connu, où votre image ne soit gravée? Depuis que je vous ai vu, y a-t-il eu dans mon esprit encore enfant, dans ma riante imagination, une seule pensée, un seul rêve qui ne soit allé vers vous? Vous m'avez vous-même façonnée et vous m'avez faite selon vos sentiments. Ces vaines inspirations, ces désirs immenses qui m'emportent vers vous, ces abîmes de tendresse ou de désespoir où mon cœur se noie en votre présence, ma jeunesse, mes larmes sont a vous... Vous voyez bien, Urbain, que vous m'aimez... — Tais-loi... oh! tais-toi, imprudente enfant, s'écria tout à coup Urbain, posant, par un mouvement irréfléchi, sa main sur la bouche enlr'ouverte de Charlotte comme pour y étouffer les dangereuses paroles qui s'en échappaient. Ne sais-tu pas que ces paroles sont fatales, et que cet amour que tu demandes peut donner la mort.'^
Au contact brûlant des lèvres de la jeune fille, Urbain se recula épouvanté de la commotion qu'il venait de ressentir.
Charlotte tomba a genoux, en proie à une sorte de délire.
— Oh! ne crains rien de ma faiblesse, s'écria-t-ellc trompée par le sens apparent des dernières paroles d'Urbain. Un mot, un seul mot me donnera le courage et la force... Il me semble déjà que. je suis plus forte
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sons ton regard... Tiens, regarde, je ne pleure plus... voila le sourire qui reparaît sur mes lèvres.,. Je veux redevenir belle, pour que tu m'aimes, pour que je sois digne de toi, pour que tu arrêtes toujours ainsi sur moi ces longs regards de feu qui m'agitent si doucement, pour que ta voix me rassure et me dise : Viens! — Anges du ciel! s'écria Urbain en la serrant entre ses bras, priez pour elle et pour moi!...
Le jour commençait à paraître... Le soleil dorait la cime des arbres qui bordaient la route... Les oiseaux chaulaient le long des chemins... Un air plus frais pénétra par la portière... Urbain regardait Charlotte endormie dans ses bras; sa tête 'a demi renversée en arrière sétait appuyée à l'épaule du jeune homme, et sa bouche souriait comme sous l'impression d'une caresse, tandis que le vent, en se jouant autour de son cou, soulevait doucement les boucles dénouées de ses cheveux... Tout à coup la voiture roula avec un fracas assourdissant... La diligence entrait dans Paris... Charlotte s'éveilla; mais son sourire était devenu triste... L'image de son père venait de lui apparaître tout à coup au sortir de son rêve.
Jil
' C'était l'heure où, fidèle aux habitudes de la vie dos camps, le général quittait son appartement. Souvent alors il aimait 'a venir interrompre le sommeil de ses enfants, comme autrefois celui de ses soldats, pour quelque promenade matinale, ou à déposer un baiser circonspect sur le front de sa fille endormie.