LE CHATEAU DE ROQUE-HAULTE
Nous avons laissé la reine Blanche au moment où elle était hésitante entre la dépossession de Raymond VII, en faveur de Pierre Bermond, héritier légitime du comté de Toulouse, et une alliance entre eux, entourée de sérieuses et durables garanties de paix, par le mariage de ce dernier avec Jeanne, fille du comte.
C'est alors que le comte de Toulouse, comprenant le danger dans lequel il se trouvait, demanda lui-même à faire un traité de paix.
Les conférences préliminaires eurent lieu à Meaux, Raymond ayant pris pour médiateur le comte de Ghampa-
gne. Les plus grands intérêts y furent débattus,car la tranquillité du royaume de France dépendait du succès de cette négociation.
Ijq traité fut conclu et signé à Paris, le 12 avril 1229. La reine acceptait la fille unique du comte, Jeanne, comme garantie de sa conduite future, pour un prince de la famille royale, à la condition qu'elle serait héritière de tous les domaines qui composaient le diocèse de Toulouse, lesquels devaient faire retour à la couronne, si elle mourait sans enfants de ce mariage.
On reconnaissait au comte, par ce traité, la possession de ses domaines, à la condition que les hérétiques et les perturbateurs en seraient chassés, qu'il maintiendrait les privilèges du clergé, détruirait les fortifications de Toulouse, et prendrait la croix pour aller faire la guerre, pendant cinq ans, aux infidèles.
La jeune comtesse fut aussitôt remise entre les mains de la reine, qui se chargea de son éducation.
En apprenant Ik mort d'Etiennette, Blanche avait connu et compris la profonde douleur de Pierre, mais cette mort lui apportait la certitude que, n'étant plus alimenté par l'ombre ifnême d'une espérance, son amour subirait la loi commune, et que peu à peu il se ferait à la pensée d'une alliance qui lui permettrait d'accomplir le serment qu'il lui avait faU à son lit de mort.
Elle vécut dès lors dans cette conviction que Jeanne serait d'autant mieux acceptée par lui, que n'étant encore qu'une*enfant,il ne verrait dans cette union qu'une alliance politique, dans laquelle, à défaut d'amour, il pourrait trouver une affection réciproque.
Mais elle pensa,comme le comte de Brassac,qu'il ne fallait rien précipiter et qu'il convenait de laisser Pierre à sa douleurpendant quelque temps, elle était d'ailleurs fortoccupée, car les ligues se succédaient presque sans interrruption.
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cette lois-ci c'était contre Thibaut que l'orage allait se déchaîner.
Le roi avait formellement déclaré qu'il ne voulait pas abandonner son vassal, auquel il devait aide et protection, mais cette coalition fut bien vite apaisée, comme les précédentes, autant par les habiles négociations de la reine, que par les armées du roi.
L'heure du repos n'était cependant pas encore venue, il semblait qu'un mauvais génie planait sur ce pauvre pays de France, et agitait une torche de discorde entre ces hauts et puissants seigneurs jaloux les uns des autres et trop fiers pour s'incliner devant la majesté royale.
Les barons, toujours repoussés, en furent bientôt réduits à demander l'appui du roi d'Angleterre, qui débarqua à Saint-Malo avec quelques troupes et s'avança jusqu'à Nantes, puis, sans s'inquiéter de ceux qui l'avaient appelé à leur aide, il voulut se montrer dans les provinces qui étaient encore sous son obéissance, traversa l'Anjou, le Poitou et vint en Guyenne, où il fut reçu par son frère Richard.
Là) il apprit la soumission du comte de La Marche, la déchéance du comte de Bretagne, chef dp la ligue, et, convaincu qu'il ne pouvait plus compter sur les divisions des seigneurs, il revint en Angleterre, 'après avoir conclu avec la reine une trêve de trois ans.
Blanche profita de cette paix passagère pour marier son fils avec Marguerite de Provence, la plus charmante princesse qui fut, elle joignait une très grande franchise à beaucoup de délicatesse d'esprit ; elle n'avait encore que treize ans, et déjà les troubadours de Provence avaient célébré ses charmes et ses brillantes qualités.
Le but que se proposait Blanche était de réunir à la couronne, par cette alliance, le comté de Provence, dont la princesse Marguerite devait hériter.
Au moment où la trêve avec l'Angleterre allait expirer, le comte de Boulogne, oncle du roi, chef secret des mécontents, mourut subitement.
La i*eine avait bien été prévenue par le comte de Brassac des dangers que courait le comte de Boulogne, mais devant Timpuissance dans laquelle elle se voyait d'atteindre les assassins, elle l'avait entouré d'une surveillance qui peu à peu s'était affaiblie, les bruits d'une croisade contre les infidèles, qui étaient la cause du danger dont il était menacé, s'étant évanouis.
La reine avait sans doute oublié que la main mystérieuse et puissante qui pesait sur les destinées de la France devait constamment entretenir de nouveaux troubles dans le royaume, et que cette mort si prompte ne pourrait être imputée qu'à elle par ses ennemis, qui puiseraient là un nouvel aliment et une nouvelle force pour une prochaine prise d'armes. <
C'est précisément ce qui ne manqua pas d'arriver. A cette accusation formulée contre la rejne, on ajouta les anciennes, dont la principale était qu'elle avait fait assassiner son mari, le roi Louis VIII, par son amant Thibaut,
comte de Champagne, qui excitait d'autant plus la jalousie des hauts barons, qu'il venait d'hériter du royaume de Navarre.
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C'est alors que nous voyons apparaître une nouvelle personnalité, célèbre par ses intrigues et le rôle qu'elle devait jouer dans ces troubles incessants, dirigés contre la royauté.
Isabelle, fille d'Eymard, comte de Poitiers et d'Angoulème, avait été promise dès sa plus tendre enfance à Hugues de Lusignan, comte de La Marche, qu'elle aimait; élevée dans la famille de ce prince, au moment de l'épouser, elle avait été enlevée par Jean-Sans-Terre, roi d'Angleterre, qui l'avait forcée de recevoir sa main. Après avoir vécu dix-sept ans avec cet époux, et lui avoir donné plusieurs enfants, sa mort la rendant libre, elle revint en France, et se maria avec celui dont elle avait reçu les premiers soins.
Son fils, Henri III, était roi d'Angleterre, son second fils Richard^comte de Poitiers par sa mère,était gouverneur de Guyenne; sa fille, Marie, avait épousé l'empereur d'Allemagne, Othon, et elle était nièce par Hugues de Lusignan, son second mari, de Guy, roi de Jérusalem ; elle était donc à la fois : veuve de roi ; mère de roi ; nièce de roi et bellemère d'empereur.
Cette femme altière, intrigante et jalouse, orgueilleuse et indomptable, ambitieuse et vindicative, humiliée de n'être que la femme d'un comte, après avoir été longtemps assise sur un des premiers trônes du monde, avait voué une haine implacable à Blanche de CaStille et au roi de France.
Elle fut l'âme de cette nouvelle ligue, dont le comte de Bretagne fut le chef. Mais Louis, à la tête d'une nombreuse armée, entra dans cette province par trois côtés à la fois et le comte effrayé, n'ayant pas encore reçu les secours qu'il attendait, demanda et obtint une trêve de quelques mois, promettant de se soumettre s'il n'était pas secouru dans un bref délai.
Les conditions de la trêve furent arrêtées d'un commun accord et une ligne de séparation, que nul ne devait franchir; fut fixée entre les deux armées.
Les hostilités cessèrent donc, et pour occuper ses chevaliers et les tenir en éveil, le roi Louis qui aimait la chasse et possédait de magnifiques équipages, ainsi qu'une vénerie parfaitement organisée, voulut courre le cerf et le sanglier dans les forêts du Poitou et de l'Angoumois où le fauve abondait.
La Saint-Hubert était proche, et il fallait fêter dignement le patron des veneurs; le roi chargea Pierre Bermond, dont la science cynégétique était connue à la cour, de prendre la direction des chasses royales en qualité de grand veneur.
La fête de la Saint-Hubert a lieu le 3 novembre et tout chasseur tient à honorer son patron, riche seigneur d'Aquitaine et beau cavalier,qui se livrait aveuglément aux vanités du monde, et passait dans les bois toutes les heures qu'il ne consacrait pas à l'amour.
Cette vie d'iniquité ne pouvait toujours durer, un jour qu'il poursuivait un cerf au fond des forêts des Ardennes, une apparition des plus étranges s'offrit à lui, vivement impressionné, sur les conseils de Saint-Lambert, évêque de Maestricht, il embrassa l'état ecclésiastique, et, à sa mort, en 708, il devint évoque à sa place.
A près son décès, en 825, son corps fut transporté par ordre de l'empereur Louis le Débonnaire à Tabbaye d'Andain,
dans le&( Ardennes, qui prit dès ce moment le nom de Saint-Hubert.
Tous les chasseurs seigneurs des environs offraient à la dite abbaye les prémices de leur chasse et la dizième partie de leur gibier annuel.
On disait, ce jour-là, la messe de la Saint-Hubert, les chasseurs à cor et à cris, seuls, y étaient admis, ainsi qu^ leurs chiens quij dès lors, étaient préservés de la rage.
Par une belle et froide journée de novembre, après avoir entendu la messe réglementaire^ le cortège royal chevauchait vers la forêt de Rancurelle située à deux lieues du camp.
Les harnais de gueule avaient été expédiés dès le matin, ainsi que les chiens et les chevaux de rechange, les piqueurs avaient fait le bois, tenant leur limier en laisse, et marqué leurs brisées.
La collation devait avoir lieu au principal carrefour de la forêt, où des nattes et des tapis avaient été étendus sur le sol humide et froid. La meute attendait impatiente à l'écart, les valets de pied avaient attaché les chevaux de relais aux arbres voisins, les piqueurs en grand uniforme, étaient rangés attendant le rapport.
Le roi, accompagné d'un brillant cortège^ ayant à ses côtés le grand veneur et le commandant de la vénerie, arriva, et mit pied à terre ; les valets firent circuler les viandes froides, les verres furent remplis des vins les plus généreux d'Espagne, d'Italie et de France, et le défilé des piqueurs commença.
Louis IX, qui était non-seulement un brave guerrier, un roi juste, un homme pieux, était encore un excellent chasseur, c'est à lui que l'on doit la race des chiens gris de Tarlarie, qu'il avait ramenés de la Terre-Sainte et que la rage n'atteignait pas.
Le roi voulut entendre tous les rapports, et c'était un véritable examen qu'il faisait passer à ses piqueurs, les
reprenant souvent, et leur faisant de justes observations, avec la bonté qui lui était habituelle.
Le jour de la Saint-Hubert, le choix devait naturellement porter sur un cerf et ce fut un dix-cors auquel devait revenir l'honneur d^étre couru par le roi de France.
Celui-ci avait été remis près de la butte aux sangliers^ grand fourré qui se trouvait vers le milieu de la forêt à environ une petite lieue.
Les dispositions de Tattaque furent promptement prises, les relais de chiens et de chevaux indiqués, Pierre Bermond sachant qu'un vieux cerf peut fournir une longue course, fit, en outre, placer des porte-flambeaux avec des torches sur les divers points de la forêt, et quand il eut terminé, il revint auprès du roi, et lui dit:
— Sire, tout est prêt, nous n'attendons plus que vos ordres pour aller frapper aux brisées.
— Bien, messire Bermond^ nous vous suivons, allons messeigneurs, à cheval, et Saint-Hubert soit avec nous.
Alors le commandant de la vénerie s'approcha du roi, et mettant un genou en terre lui oiïrit respectueusement, selon Pusage, la baguette de coudrier, à laquelle il avait préalablement enlevé Técorce.
Les chevaux étaient prêts et les nombreux veneurs suivirent le roi.
Peu de temps après, les chiens étaient découplés, appuyés par les piqueurs, ils fouillèrent l'enceinte; tout à coup un magnifique cerf dix-cors, le roi de la forêt, bondit fier et dédaigneux, à vingt pas de la meute, en tournant à demi la tête vers elle, comme pour compter le nombre de ses ennemis et juger de leur vigueur, puis il allongea le cou et couchant sur ses épaules son magnifique bois, il détala, franchissant les obstacles et frôlant à peine, dans sa course rapide, les branches flexibles des taillis.
Bientôt il y eut uneassez grande distance entre la meute et lui, les aboiements d'une centaine de chiens faisaient
un effroyable vacarme dans la forêt, et ce bruit tantôt sonore et modulé, tantôt violent et désordonné faisait fuir les palombes et les vols de corneilles. Pendant ce temps, le cerf écoutait, faisait des fuites et des refuites pour embrouiller sa piste et mettre les chiens en défaut, enfin, lassé de toujours patiner dans la même randonnée, ne pouvant se débarrasser de ses terribles ennemis, il se décida à débucher dans la plaine. Le roi et quelques veneurs avaient eu le temps de prendre les grands devants, et assistèrent à ce débucher, aussitôt les trompes sonnèrent la vue, les chiens tous serrés et réunis, hurlant, buvant la voix, excités par cet appel des veneurs, traversèrent la plaine à sa poursuite à toute vitesse, et bientôt Ton entendit à peine leurs aboiements lointains, il était évident pour les veneurs les plus expérimentés que le dix-cors qui piquait droit le vent, prenait ce qu'en termes cynégétiques on appelle un grand parti, peut-être môme se dépaysait-il, ce qui arrivait quelquefois aux vieux cerfs, qui connaissaient les forêts voisines qu'ils parcouraient au temps du rut.
La course devint plus rapide, les chevaux surexcités par le son des trompes et les aboiements des chiens dévoraient l'espace, le roi était intrépide et ne voulait pas quitter l:i chasse, on galopa ainsi pendant une couple d'heures, la nuit approchait et le doute, d'abord timidement émis, devint une certitude, car les aboiements de plus en plus lointains cessèrent de parvenir jusqu'aux veneurs, les chiens avaient pris le change, ou le cerf se forlongeait. Dans l'un et l'autre cas, la nuit étant venue, il fallait sonner la retraite manquée.
Les trompes répondaient à ce signal, de tous les points de la forêt les torches s'allumaient, les seigneurs se réunissaient par groupes et venaient rejoindre le roi qui, mécontent d'avoir si mal commencé ses chasses, reprenait le chemin du camp, à la lueur des torches qui éclairaient sa route.
Maïs Pierre et le commandant de la vénerie n'avaient point paru, il était évident, et c'était leur devoir, qu'ils avaient dû suivre la chasse pour appuyer les chiens, et les rompre à la nuit close, alors que tout espoir de mettre bas l'animal de meute aurait été perdu. On espérait encore que grâce aux relais qui avaient été échelonnés à de grandes distances, sachant qu'on avait affaire à un animal vigoureux, le cerf aurait été forcé et que la nouvelle en serait donnée avant la rentrée au camp, ce qui sauverait l'honneur de la journée et celui delà meute.
Mais Pierre ne rentra point s'était-il égaré dans la forêt pendant cette nuit obcure et brumeuse ? Avait-il été victime d'un accident ? On se perdait en conjectures, car le commandant de la vénerie, ni aucun des piqueurs, ni aucun des chiens de meute n'étaient revenus au camp à l'heure avancée de la nuit où, plein d'anxiété, le roi attendait encore.
Le temps était brumeux, le terrain humide, la voie était chaude, la meute suivait en hurlant toujours, ce n'était plus une chasse, mais bien une course, car le dix-cors allait droit devant lui, et rien n'indiquait que sa vigueur pût être mise en défaut. Pierre Bermond avait un excellent cheval, et galopait avec le commandant de la vénerie, plusieurs piqueurs faisaient de vaillants efforts pour suivre les chiens.
Le commandant était inquiet, la chasse tournait à mal.
— Messire, dit-il à Bermond, à mon avis le dix-cors s'est complètement dépaysé, et nous devons renoncer à i'espoir de le ramener vers les veneurs.
— Mais, répondit Pierre, si tout au moins nous pouvions
sonner sa mort car nos chiens sont toujours vaillants, et nos chevaux peuvent résister encore.
— C'est ce que j'espérais tout à l'heure, mais je commence à craindre, et c'est ce qui m'étonne et m'embarrasse à cette heure, jamais je n'ai rencontré pareille vigueur dans un vieux cerf, il n'a pas eu dans cette longue suite, la moindre hésitation, piquant toujours droit dans le vent, il a quitté les quartiers de la forêt qu'il devait fréquenter, c'est certainement un autre dix-cors qui se sera substitué, comme cela arrive quelques fois, à la bête de meute.
— Cette explication ne-me paraît pas admissible, car nous n'avons pas relevé le moindre défaut, il n'y a eu aucune hésitation parmi les vieux chiens de meute, et d'ailleurs, il faudrait que le nouveau cerf fut en tout semblable au premier, car c'est toujours la mémo empreinte que nous avons constatée; c'est bien un cerf de même âge et de môme taille, et vous n'ignorez pas que lorsqu'un dix-cors se fait remplacer c'est toujours par Un animal plus jeune et jamais par un autre dix-cors, avec lequel il vit rarement en bonne intelligence.
— Mais, alors qu'est-ce donc ?
— Je l'ignore, mon avis est qu'il faut nous hâter de rompre leschienset nous résigner à faire buisson creux, car la nuit devient obscure.
Le commandant vit bien qu'il fallait, dans l'intérêt de la meute, prendre ce dernier parti, il prit sa trompe et sonna la retraite manquée, les piqueurs firent un effort pour se rapprocher, mais en vain, leurs chevaux étaient rendus, leurs cris, leurs appels de trompes, rien ne faisait sur les chiens surexcités de plus en plus.
Tout à coup de nombreux cavaliers sortirent d'un grand taillis et les enveloppèrent.
— Messeigneurs, leur cria le chef d'une voix forte, au
nom du comte de Bretagne, notre seigneur et maître, sur les terres duquel vous vous trouvez, je vous fais prisonniers.
Pierre voulut tout d'abord se mettre en défense contre cette attaque nocturne et imprévue, mais avec son compagnon ils étaient complètement entourés et trop loin des chasseurs pour en espérer du secours, au reste un officier s'approcha de lui l'épée basse et lui dit:
— Messire, toute résistance serait inutile, d'ailleurs aucun mal ne vous sera fait, mon devoir m'oblige de vous faire prisonnier.
— Et de quel droit? dit Pierre^ ayant à son côté le capitaine des chasses qui, comme lui, avait Tcpée à la main, prêt à défendre chèrement sa vie.
— Du droit que nous confère les conditions de la trêve qui a été acceptée par les armées belligérantes.
— Mais où sommes-nous donc ici?
— Au milieu de Tarméc du comte de Bretagne, sur les terres du comte de La Marche, son allié, et sans vous en douter peut-être^ vous avez franchi la ligne qui doit être respectée par les deux armées.
— Et que comptez-vous faire de nous ? répondit Pierre, qui reconnaissait le bien fondé de l'oincier, et qui dans Tardeur de la poursuite du cerf, avait été entraîné à une grs^nde distance du camp du roi, sans se douter un seul instant du danger qu'il courait.
— Vous conduire au comte de La Marche, chez lequel vous vous trouvez actuellement.
— Allons, puisqu'il en est ainsi, marchons; une seule recommandation, capitaine.
— Parlez, messire, et s'il est en mon pouvoir de Taccomplir, vous pourrez être tranquille.
Pierre vit bieii qu'il n'était nullement traité en ennemi, il comprenait que cet officier ne faisait que son devoir et il ne pouvait l'en blâmer.
— La meute du roi, que nous n'avons pu rompre, emportée sur la voie d'un cerf, est composée de magnifiques chiens, auxquels le roi de France attache un grand prix, veuillez envoyer quelques-uns de vos gens, pour aider les piqueurs à les rallier, afin qu'elle puisse être rendue à sa majesté.
— Il sera fait selon votre volonté, les chiens seront pris et traités convenablement, mais je ne puis, ajouta l'officier, vous promettre de les renvoyer au camp français, le comte do La Marche seul peut vous accorder votre demande.
Le cortège se mit en route et au bout d'une heure environ, en traversant de nombreux corps de troupes qui bivouaquaient autour de grands feux, on vit à travers les ombres de la nuit se détacher les hautes tours d'un vaste château féodal.
Après les formalités nécessaires en temps de guerre, le pont-levis fut abaissé et Pierre Bermond fut introduit auprès de Hugues de Luzignan, comte de La Marche.
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On eût dit qu'il était attendu, à voir la réception que lui fit le comte.
— Soyez le bienvenu, lui dit-il, les hasards de la guerre nous ont séparés, ces mêmes hasards nous réunissent, et quoiqu'on vous ait amené à moi comme prisonnier, nous tâcherons de vous donner Thospitalité que doit un gentilhomme à un seigneur aussi haut placé que vous.
— Merci, comte, je n'attendais pas moins de votre courtoisie, mais le service du roi, mon maître, me réclame, et la guerre étant suspendue, vous ne devez pas me traiter en belligérant.
— Vous oubliez, messire, que les conditions de la trêve sont formelles, qu'une liçnedçdémç^rçation, que nul nç doit
franchir, a été tracée entre les deux armées et que vous avez manqué à cette condition essentielle.
— Je le sais, comte, mais vous en connaissez les causes et vous pouvez bien penser que ce n'est pas comme espion que je me suis introduit chez vous.
— Certes, je ne vous fais pas cette injure, mais vous avez pénétré dans notre camp, vu nos positions, nos forces, les lois militaires suffiraient déjà pour vous garder comme prisonnier, si les conditions de la trêve rompues par vous n'aggravaient encore cette situation, j'en référerai au comte do Bretagne, notre chef, et ce qu'il ordonnera sera fait. En attendant nous tâcherons de rendre agréable votre séjour parmi nous, car vous serez traité non comme un prisonnier, mais comme un hôte, selon les honneurs dus à votre rang. Je ne réclame, en échange de ces bons procédés, que votre parole de gentilhomme que vous ne ferez aucune tentative pour retourner dans l'armée du roi, jusqu'à la décision du comte de Bretagne.
Pierre, touché de cet accueil si courtois, sachant que les lois de la guerre étaient formelles et le condamnaient, consentit à faire cette promesse; dès lors il fut considéré comme l'hôte du comte do La Marche, qui s'empressa de le présenter à îa comtesse.
— Madame, dit le comte, en l'introduisant dans ses appartements, je vous amène le chcvaliqr le plus accompli de la cour de France, il est à partir de ce jour votre prisonnier sur parole, ajouta-t-il en souriant, je vous en confie la garde et j'espère que vous saurez lui rendre la captivité douce et agréable. »
— Messire chevalier, dit la comtesse, en s'adressant à Pierre qu'elle fit asseoir près d'elle, votre renom est venu depuis longtemps jusqu'à moi, je sais que vous êtes un des plus fidèles serviteurs de la reine de France et, si votre dévouement au roi m'est connu, vos malheurs le sont également et augmenteront encore l'intéi^êt que je serai
heureuse de vous témoigner pour me conformer aux désirs du comte.
On vint annoncer que la collation du soir était servie, au même instant, une charmante jeune fille entrait en souriant, et courait embrasser la comtesse.
— Ma sœur Josserande, que je vous présente, messire Bermond.
— Pierre s'inclina, muet de surprise et d'admiration, un trouble inconnu s'empara de ses sens; dans cette jeune fille il crut revoir Etiennette. La comtesse,à laquelle rien n'échappait, réprima un mouvement do joie et s'empressa de dire à Pierre :
— Votre main, chevalier, car il doit vous tarder de vous réconforter après une pareille journée, et ils entrèrent dans la salle à manger; prenez place à côté de moi, en face du comte et de ma sœur.
La conversation devint, de plus en plus, animée et familière, il semblait, tellement la comtesse savait mettre ses hôtes à leur aise par sa gracieuseté, que Pierre n'était nullement un étranger, aussi se montra-t-il aimable et sympathique, il était du reste fort bien de sa personne et son expression douce et mélancolique donnait un charme de plus à sa physionomie ; pendant tout le repas ses yeux ne pouvaient se détacher de Josserande, et la comtesse qui s'en apercevait, s'en réjouissait.
La comtesse, d'ordinaire fière et hautaine/ savait se plier aux exigences du but qu'elle désirait atteindre, elle était intrigante et politique avant tout, et elle voulait à tout prix enlever à la reine son chevalier favori et s'en faire un auxiliaire dévoué. Gomme le lecteur a pu déjà s'en douter, la venue de Pierre Bermond au château de La Marche n'était pas due à un simple hasard. Par les émissaires que la comtesse entretenait dans le camp ennemi, elle avait été informée des préparatifs do la chasse royale, elle savait que
Pierre devait la diriger, et ses mesures avaient été prises en conséquence.
Prévoyant que le roi voudrait courre un cerf, pour fêter dignement la 8aint-Hubert, elle conçut le projet d'attirer la chasse sur son territoire, qui était interdit par la trêve aux soldatsde Tarmée royale. Elle avait fait panneauter un vieux cerf qui hantait ses forêts et ses piqueurs lavaient clandestinement amené sur le territoire ennemi, avec ordre de le substituer au dix-cors que poursuivrait la meute du roi.
Les vieux cerfs transportés d'une forêt a uni^ autre, reviennent toujours à leurs demeures primitives lorsqu'ils sont vivement chassés.
Au moment où les chiens menaient chaudement la bête détournée quelques heures auparavant, qui déjà fatiguée, venait de se rembucher dans une partie de la forêt couverte d'un épais taillis, les piqueurs delà comtesse de La Marche lâchaient le cerf captif sous le nez des chiens de tête, aussitôt ils se lancèrent avec ardeur sur la voie chaude de la nouvelle bête, le change fut pris, dès lors la chasse ne fut plus qu'une véritable course, et il devint évident pour les veneurs que la bête de meute avait pris un grand parti ; à cette allure si rapide beaucoup d'entr'eux étaient restés en arrière, et lorsqu'il devint évident que le cerf s'était dépaysé, il nerestait plus à sa poursuite que quelques piqueurs, Pierre et le capitaine des chasses, qui n'ayant plus d'espoir d'atteindre l'animaU voulaient au moins rompre les chiens. C'est alors qu'ayant franchi la limite tracée entre les deux armées, ils avaient été faits prisonniers.
Le comte de La Marche avait été prévenu des projets que sa femme avait sur Pierre Bermond, et, comme toujours, il les avait approuvés.
Le roi Jean-Sans-Terre^ son premier époux, avait communiqué à Isabelle ses horribles et honteuses passions, et sa réputation était . telle qu'on la savait capable de tous les crimes pour atteindre le but qu^exigeaient d'elle son ambition, sa haine ou sa vengeance.
Le contraste était frappant entre les deux sœurs, elles n'avaient reçu ni la même éducation, ni les mêmes instincts ; leur âge et le milieu dans lequel elles avaient vécu avaient contribué à accentuer cette différence que la nature avait établie entre elles, et si la ressemblance n'existait pas au physique^ au moral elle était encore bien moins grande,
autant l'une était fière, orgueilleuse, vindicative, ambitieuse, autant l'autre était douce, aimante et dévouée.
Malgré la fatigue de cette pénible journée, le sommeil ne put venir calmer Tétat fiévreux dans lequel Pierre se trouvait, il ne pouvait se rendre compte de l'impression profonde que Josscrande avait produit sur son cœur, certainement elle était belle et séduisante, mais ce n'était pas par sa seule beauté qu'il avait été charmé et attiré irrésistiblement, mais bien par sa ressemblance de plus en plus frappante avec la pauvre Etiennette, c'était bien sa voix pénétrante et douce, cette voix, dont le murmure venait calmer ses rêves fiévreux et ses nuits sans sommeil, c'étaient aussi ses yeux, son regard, son sourire, c'était bien réellement Etiennette qu'il avait retrouvée, alors il se croyait le jouet d'une hallucination étrange, d'un songe qui allait s'évanouir aux premières lueurs du jour. Enfin n'y tenant plus, il ouvrit la fenêtre pour rafraîchir sa tète brûlante et pour chasser la fièvre de la nuit. Peu à peu le calme revint dans son esprit, et il se rendit compte de son état, c'était bien le réveil de son cœur, de ce cœur p^ngé depuis tant d'années dans un sommeil léthargique, qu'il sentait maintenant bondir dans sa poitrine. Non, ce n'était pas un nouvel amour qui venait effacer le souvenir d'Etiennette, c'était bien toujours le même, son seul amour, celui qu'il avait voué comme un culte sacré au pauvre ange envolé, qui venait de se réveiller à la vue de Josserande, portrait vivant d'Etiennette.
Mais, chose étrange, il avait tout d'abord senti que cette soudaine sympathie qu'il avait éprouvée en voyant Josserande était partagée, leurs regards s'étaient rencontrés, et du choc de ces deux âmes faites l'une pour l'autre, avait jailli cette sublime étincelle qu'on appelle l'amour.
Les journées qui suivirent se passèrent dans une douce intimité, les affaires politiques absorbaient la comtesse, et le comte qui avait le commandement de Tarmée des ligueurs.
pendant rabsence du comte de Bretagne, mettait à profit le temps que lui laissait la trêve pour compléter Torganisation d'une armée levée avec beaucoup trop de hâte et d'imprévoyknce.
La comtesse de La Marche n'était pas fâchée de laisser la plus grande liberté à Pierre et à Josserande, elle comptait beaucoup sur la beauté de sa sœur, et l'émotion qu'il avait ressentie en la voyant pour la première fois ne lui avait point échappé ; il entrait donc dans ses vues de leur faciliter de nombreux tête-à-tôte, soit à l'intérieur, soit dans de fréquentes parties de chasse ; elle comptait déjà Pierre au nombre de ses futurs alliés, car elle ne s'abusait pas sur le résultat de cette prise d'armes, elle savait nfieux que personne que son fils Henri III d'Angleterre ne pouvait encore lui envoyer des secours de troupes et d'argent, mais rien ne la décourageait, et elle préparait déjà une nouvelle ligue, qui^ cette fois, mieux organisée et mieux commandée, ne pouvait manquer de réussir lorsque les grands préparatifs de son fils Henri III seraient terminés, et surtout si, comme il l'avait promis, il en était le chef.
En attendant le retour du comte de Bretagne, porteur de la réponse officielle du roi d'Angleterre, la trêve continuait, et la comtesse, dont l'esprit actif avait besoin d'aliment, trouvait encore le temps de se livrer avec ardeur au plaisir de la chasse, et cela d'autant mieux que c'était pour elle un terrain propice pour « sa politique, ses intrigues, et ses conciliabules avec ses espions, sa sœur Josserande aimait passionnément cet exercice et en aurait facilement remontré au veneur le plus expert.
Les forêts du Poitou étaient extrêmement giboyeuses et peuplées de toute espèce de fauves, depuis le cerf, le daim, le chevreuil, jusqu'au loup et au sanglier.
L'équipage de la comtesse était partout renommé, les chiens de cette partie de la France étaient alors classés,
comme ils le sont encore de nos jours^ parmi les meilleurs pour la grande chasse.
LE SIÉ6E 215
Par une belle journée du mois de novembre il y avait une nombreuse réunion au château de La Marche. Les principaux seigneurs s'y. étaient rendus, sur l'ordre du comte, pour assister à un important conseil touchant les aiTaires militaires^ et une grande chasse avait été organisée pour le lendemain.
Le rendez-vous avait été fixé au carrefour de la Bête- Morte, dans la forêt des Charmes, Tune des plus vastes et des plus giboyeuses du Poitou. C'était là que les piqueurs , qui faisaient le bois depuis le matin devaient venir au rapport;
Les invités, armés en chasse et solidement montés,
suivaient leur seigneur suzerain, le comte de La Marche
qui avait à sa droite le capitaine des chasses et à sa gauche
. la comtesse Isabelle et sa sœur Josserande ; Pierre Ber-
mond, qu'on appelait le prisonnier des dames, chevauchait derrière elles, comme leur chevalier servant.
Dès l'arrivée des veneurs au carrefour de la Bête-Morte, le capitaine des chasses fit commencer le défilé des piqueurs. Certes, il y avait de quoi choisir au rapport, il semblait que tous les hôtes de la forêt avaient tenu à honneur de .s'y faire représenter, depuis le cerf dix-cors jusqu'au taciturne et féroce sanglier.
Le comte se tournant alors vers la comtesse :
— Madame, lui dit-il, c'est à vous qu'il appartient de fixer votre choix.
— Messire comte, et vous, seigneurs chevaliers, m'est avis qu'aujourd'hui, au moment où de sanglants combats vont bientôt se livrer, nous devons, non pa^s suivre un timide gibier, mais bien le seul qui peut présenter un réel danger, pour nous préparer à ceux que nous allons bientôt affronter, et qui, le mieux, peut tenir nos courages en éveil. Il faut donc choisir un adversaire digne de nous, et c'est avec la dague et l'épieu que nous devons chasser aujourd'hui ; j'opine donc, pour courre et mettre à mort le solitaire doyen de nos forêts qui, d'après Tundes rapports, a été détourné, et dont la bauge se trouve dans un de ces impénétrables fourrés qui sont dans la ravine que nous apercevons là-bas au pied de cette colline boisée.
Et prenant un verre de malvoisie que lui offrait son page :
— Je bois, chevaliers, à sa mort, à son vainqueur, à notre victoire.
Tous les seigneurs levant leur verre acclamèrent la comtesse qui était l'âme de la ligue, en répétant : A notre victoire ! A notre victoire !
Les relais furent aussitôt indiqués, les chasseurs se mirent en selle et les chiens, découplés sur les brisées du vieux solitaire, foulèrent l'enceinte.
— Messire Bermond, dit la comtesse, je vous recom-
mande ma sœur, elle est ardente à la chasse, intrépide et téméraire, et nos sangliers sont mauvais; le solitaire que nous allons mettre sur pied est le plus vieux de la forêt, il est bien connu pour sa férocité.
— Vous pouvez compter sur moi, madame, je connais assez les dangers d'une pareille chasse pour ne pas vous abandonner.
— Quant à moi, messire, je necours aucun péril, je serai, d'ailleurs, suffisamment accompagnée et je vous prie, même de ne vous préoccuper en rien de ma personne, car aujourd'hui surtout la chasse n'est pour moi qu'un prétexte et une occasion dont je dois profiter dans l'intérêt de ma politique et du but plus élevé que nous voulons atteindre.
Pour Josserande, c'est différent, elle connaît tous les coins de la forêt, elle vous dirigera, mais vous me promettez de ne pas la quitter, de modérer son ardeur et de la défendre si quelque danger se présentait.
Pierre n'eut que le temps de rassurer la comtesse, car les chiens entraient dans le fort où était le sanglier, qui, dérangé dans son sommeil, les reçut le crin hérissé, en faisant claquer ses dents et poussant de formidables grognements, il hésitait à quitter sa bauge, mais en voyant le nombre de ses ennemis et leurs aboiements, il se décida à prendre un parti.
Les trompes des piqueurs sonnèr.ent le lancer et aussitôt les veneurs partirent dans diverses directions pour voir débucher l'animal, mais le fourré était grand, la clairière éloignée, la direction incertaine, et les chevaux excités par le son des trompes et la voix de cent chiens hurlant à plein gosier, emportèrent sous bois les cavaliers en franchissant tous les obstacles.
Le temps était calme, un beau soleil d'automne éclairait la forêt, les aboiements, tantôt chauds et sonores, tantôt ralentis et intermittents de la meute, les chevaux ardents entraînant leurs cavaliers à travers les fourrés épineux,
sautant les haies, franchissant les ravins, donnaient à cette forêt d'ordinaire si calme, un aspect fantastique, et le son du cor répercuté d'écho en écho, avec ses mille voix, ses appels puissants, ses fanfares retentissantes, transportait ses acteurs dans un monde inconnu, où ils éprouvaient des jouissances infinies. Le sanglier, fidèle à ses habitudes, se faisait battre le plus longtemps possible dans les impénétrables forts, mais enfin il se décida, et prenant un ^and parti il débucha dans la clairière, le gros de la meute lui souflant dans le poil.
Les piqueurs faisaient les plus grands efforts pour rallier les jeunes chiens qui ravaudaient encore dans les fourrés.
Josserandc qui connaissait la forêt, et qui joignait à son instinct cynégétique une énergie peu commune, écoutait Toreille tendue les aboiements de la meute; ces aboiements tantôt lents, tantôt précipités et retentissants, lui indiquaient que le sanglier, quoique mis sur pied, se faisait battre dans les fourrés avant de prendre un grand parti, cependant sa direction s'accentua de plus en plus, et bientôt les doutes de la jeune fille se changèrent en certitude.
— Suivez-moi, dit-elle à Pierre, nous n'avons pas une minute à perdre, si nous voulons en revoir avant qu'il fasse tête aux chiens.
Elle rendit la main, et son ardente haquenée aux reflets d'argent, à la crinière longue, soyeuse et flottante, aux naseaux larges, roses et fumants, partit avec une rapidité vertigineuse. Josserande était vraiment belle et charmante avec son justaucorps qui dessinait une taille admirable, coiffée d'une toque de velours, ornée d'une plume de héron inclinée sur l'oreille, elle avait les yeux brillants, et la brise du nord qu'elle aspirait avec délice à pleins poumons lui fouettait le visage et empourprait ses joues.
Pierre ravi, la suivait, monté sur un robuste cheval limousin, l'un des meilleurs de l'écurie du comte; ils atteignirent bientôt la clairière, devançant tous les autres
chasseurs et ne tardèrent pas à voir le sanglier, pressé par les chiens, débucher et traverser le découvert pour gagner les gorges inaccessibles où il espérait se sauver.
C'était bien en effet un solitaire de grande taille, robuHte et fort, courant sans cependant trop se presser , et comme à regret, devant les chiens hurlant à plein gosier, appuyés par plusieurs piqueurs à cheval, qui sonnaient la vue, dans leur trompe de chasse.
Josserande était rayonnante, et Pierre heureux de voir le plaisir qu'elle prenait à cette poursuite.
— Oh! je le savais bien, disait-elle, que telle serait sa direction, tenez, voyez-vous ces grands rochers grisâtres qui se détachent sur le vert sombre des sapins, c'est là que le solitaire compte tenir tête aux chiens, c'est là que se livrera le combat suprême, et nous y serons des premiers.
Les chevaux qui avaient ralenti leur allure, repartirent pleins d'ardeur, traversèrent la clairière, puis laissant la meute s'enfoncer dans le bois, se dirigèrent vers l'endroit qu'avait désigné Josserande. Bientôt la forêt changea de physionomie, c'était une gorge sombre, abrupte, sauvage, couverte de rochers qui rendaient difficile la marche des chevaux; quelque habituée que fut Josserande à vaincre les obstacles, il fallut avancer lentement et avec précaution ; de temps en temps elle s'arrêtait pour écouter, elle paraissait de plus en plus anxieuse et préoccupée d'un événement inattendu.
— Qu'avez-vous donc? lui demanda Pierre, inquiéta son tour.
— N'entendez-vous pas, répondit-elle, de ce côté là-bas, des aboiements lointains ?
— Parfaitement, c'est Técho affaibli des aboiements de
la meute.
— Mais non, je vous assure, c'est la voix de quelques chiens qui ont pris le change, tenez, ils se rapprochent de nqus.
Pierre entendit efTectivement les voix qui devenaient de plus en plus distinctes, quoique le vent fût contraire.
Pendant que le gros de la meute suivait. les chiens de tète, quelques jeunes chiens en effet s'étaient séparés sur une piste plus chaude ou sur une autre bête mise sur pied à vue.
— Entendez les trompes des piqueurs, les cris et les appels réitérés des valets de chiens, cherchant à rompre la voie et rallier les quelques chiens qui ont pris une autre piste.
— Certes, mais heureusement le gros delà meute ne s'est pas laissé entraîner^ et vous entendez aussi le concert continu que le vent nous apporte ; certainement le solitaire a besoin de toute sa vigueur pour n'être pas acculé.
— Oui je reconnais la voix de nos meilleurs chiens de tête, mais avec sa vigueur et les difficultés du terrain, il ne s'arrêtera pas do sitôt, et en cela c'est un grand bpnheur, car^ avant l'arrivée des veneurs, il aurait le temps de découdre un grand nombre de chiens et des plus vaillants- Mais puisque nous avons du temps devant nous, allons rompre ceux qui ont pris le change et cela sera d'autant plus vite fait qu'ils viennent vers nous.
En effet, dix à douze chiens^ hurlant à pleine gueule, approchaient rapidement, lorsque tout à coup ils parurent s'arrêter etleurs aboiements saccadés et irréguliers indiquaient que l'animal leur tenait tête.
La jument de Josserande plus légère et mieux faite à ces terrains rocailleux, distança le limousin de Pierre.
La bête,cause de cet accident de chasse, était un marcassin sur les traces duquel les jeunes chiens s'étaient emballés ; fatigué par cette refuite, harcelé par les chiens, il s'était acculé dans l'angle d'un grand rocher, et les chiens ne pouvaient l'envelopper ou le prendre par derrière, et quoique jeune, ainsi placé, il était de force à arrêter les plus téméraires.
Josserande, pressée d'en finir, pour ramener les chiens et les rallier à la meute, sauta promptement de son cheval sur* Je sol rocailleux, puis les écartant avec son fouet, elle se fraya un passage jusqu'au marcassin, qui entrechoquait avec un bruit sec, ses dents longues et pointues; elle le servit bravement de son couteau de chasse, le sanglier blessé poussa un hurlement de rage, les chiens s'élancèrent sur lui, et, pendant qu'ils le déchiraient à belles dents, il poussait des cris perçants comme un appel suprême, mais ces cris cessèrent bientôt.... il était mort.
Josserande, de plus en plus surexcitée par cette scène émouvante, où la femme s'était effacée devant le chasseur, n'avait pas entendu un bruit de feuilles froissées, de branches brisées, qui s'élevait des halliers voisins; c'était la laie qui ac ourait à l'appel réitéré du marcassin; elle se jeta en hurlant de rage sur la jeune fille qu'elle renversa d'un coup de boutoir; Josserande poussa un cri, un nuage passa sur ses yeux, et elle perdit connaissance, mais en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, Pierrés'étaitélancéet au moment où la bête furieuse le crin hérissé, l'haleine brûlante, l œil hagard donnait tête baissée sur l'imprudente jeune fille et allait labourer son corps avec ses défenses, il lui plongea sa dague au défaut de l'épaule, et l'arme, atteignant le cœur, la bête tomba foudroyée !...
Josserande était évanouie, couverte de sang; Pierre la crut morte, il la prit dans ses bras, la déposa sur les feuilles desséchées, bassina ses tempes et son front avec un cordial qu'il avait sur lui, et lui en fit avaler quelques gouttes; peu à peu elle revint à elle.
Les piqueurs, toujours à la poursuite des chiens, arrivaient en toute hâte; ils trouvèrent Pierre Bermond agenouillé près du corps inanimé de Josserande, pendant qu'à quelques pas de là, les chiens fouillaient encore les deux sangliers.
Pierre put alors s'assurer que la blessure n'était pas dangereuse, les défenses de la laie avaient labouré le corps sans pénétrer profondément dans les chairs. Après un premier pansement, Josserande, qu'on allait emporter sur un brancard, voulut courageusement remonter à cheval, et rejoindre au plutôt la chasse, à la condition, dit-elle, avec une certaine crànerie, que nous rapporterons comme un trophée nos deux sangliers, ce sera la meilleure justification de notre absence à la mort du solitaire.
Les deux sangliers furent en effet placés et attachés sur le cheval de Tun des piqueurs, et on se mit en marche.
Pendant ce temps la chasse avait continué, le vieux sanglier avait fini par s'acculer dans un fort, et assailli de tous côtés par tous les chiens^ il se défendait vaillamment, à chacun de ses coups de boutoir un chien était éventré ; malgré les appels réitérés des trompes qui sonnaient la prise de la bête de meute, les obstacles étaient tels que les veneurs arrivaient lentement, et les meilleurs chiens se tordaient dans l'agonie de la mort.
La comtesse, au milieu d'un groupe nombreux, parut enfin, et le capitaine des chasses» lui montrant le sanglier acculé, sur lequel se ruaient les chiens sans pouvoir l'entamer, la pria de mettre fin à cette sanglante boucherie.
La comtesse cherchait en vain autour d'elle Pierre Bermond, car elle eût désiré lui réserver l'honneur de servir la bête, mais, en son absence, et ne voulant faire aucun
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jaloux, le comto de Lamarchc ayant été rappelé par un message qui lui annonçait le retour du comte de Bretagne, elle ordonna au capitaine des chasses de mettre à mort le sanglier.
Alors, arme d'un épieu, il s'avança vers le solitaire, sa présence augmenta Tardcur des chiens qui, revenant sur lui avec une nouvelle furie, parvinrent à le coiffer; alors l'officier, d'une main sûre, lui enfonça le for au défaut de l'épaule et le livra sans vie aux chiens', qui le foulèrent en hurlant de joie.
Aussitôt les trompes sonnèrent, les chiens furent couplés, et le pied droit du solitaire enguirlandé, placé sur un plat d'argent, fut respectueusement offert à la comtesse de La Marche.
L'absence de Pierre et de Josserande la préoccupait sérieusement; connaissant la témérité de sa sœur, elle redoutait un accident, mais' son inquiétude ne fut pas longue, car le son lointain d'une trompe, sonnant aussi la mort d'un animal, vint la rassurer.
Peu à peu le son se rapprocha et l'on vit bientôt appa* raitre deux sangliers attachés sur un cheval, suivis do Pierre et de Josserande.
La comtesse ne put néanmoins s'empêcher de remarquer la pâleur de la jeune fille, mais Josserande était vaillante et forte, . et, sous une apparence délicate, elle cachait une virilité que bien des chevaliers auraient pu lui envier, et elle répondit au regard interrogateur de sa sœur en montrant les deux bêtes mortes; et, souriante, elle ajouta: —Pardonnez-nous, madame et chère sœur, mais nous vous ramenons une partie de vos chiens égarés sur une autre voie et pour lesquels nous vous prions d'être indulgente, nous avons, comme vous le voyez, messireBcrmondet moi, réparé leur faute du mieux que nous avons pu.
On alluma les torches, car la nuit était venue, et le cortège se mit en marche dans l'ordre suivant: Le capitaine des
chasses, suivi des valets portant sur des brancards les trois sangliers, entourés des piqueurs sonnant dans leur trompe, puis venaient la comtesse, sa sœur, Pierre Bermond et les autres nobles veneurs; la rentrée au château où les attendaient le comte do La Marche et le comte de Bretagne^ nouvellement arrivé, fut un véritable triomphe.
La journée avait été pleine d'émotions et de fatigue^ chacun se hâta de regagner son logis pour se préparer à la collation du soir que devait présider le comte de Bretagne, porteur d'importantes nouvelles.
Le regard noyé de langueur, Josserande avait été pensive et recueillie pendant le trajet, Pierre, plein de sollicitude, silencieux et triste, chevauchait à son côté, craignant que la souffrance qu'elle endurait et renfermait en clic avec tapt de force et d'énergie, ne provoquât une crise nerveuse avant l'arrivée au château, et il avait grande hâte de la remettre aux soins de sa sœur.
Dès que la comtesse tut seule, impatiente d'interroger sa sœur sur les événements qui lui étaient arrivés, elle voulut l'entraîner dans son appartement, mais Josserande s'étant retournée, prit la main de Pierre, au moment où il sortait,et le conduisit devantla comtesse étonnée, en lui disant :
— Remerciez, messire Bermond, chère sœur, car il m'a sauvé la vie, et, à partir de ce jour, la mienne lui appartient.
Pierre, transporté de joie, tomba à ses genoux :
— Ohl merci, merci, ma bien-aimée, lui dit-il, en baisant avec transport la main qu'elle lui abandonnait.
— Qu'il soit fait comme vous le désirez, ma sœur, dit la comtesse, avec une joie qu'elle avait peine à dissimuler, vous ne pourriez trouver dans toute la chrétienté un plus vaillant et plus accompli seigneur que Pierre Bermond, et votre choix, chère enfant, me rend heureuse et fière en même temps.
Mais alors qu'elle attendait l'explication de cette
brusque décision, conséquence probable des événements mystérieux de la journée, elle vit Josserande, vaincue par la souffrance si longtemps contenue, prête à défaillir.
Elle n'eut que le temps de la recevoir dans ses bras, et, comme elle allait franchir avec son précieux fardeau la porte de son appartement, Josserande, faisant un dernier et douloureux effort, se retourna vers Pierre et lui dit avec un délicieux sourire :
— A revoir et à bientôt,Pierre. Puis laissant retomber la tapisserie qu'elle avait soulevée, elle disparut, le laissant anxieux mais ravi.
•— Enfin! murmura la comtesse triomphante, maintenant il est bien à nous.
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Le comte de Bretagne était arrivé d'Angleterre sans avoir rien obtenu d'Henri III, d'après ce qu'il avait été convenu avec Louis IX, il devait déposer les armes et faire sa soumission.
Le lendemain, un grand conseil eut lieu et il fut décidé que le comte, chef de la ligue, irait implorer le pardon du roi pour lui et pour tous ceux qui l'avaient suivi dans cette folle entreprise.
Le comte de Bretagne fut donc se jeter aux pieds du roi de France; et par son repentir, qui paraissait sincère, il obtint sa grâce. Louis, qui ne savait que pardonner, accorda une amnistie générale.
Dès que la comtesse en eut reçu la conGrmation, elle fit prier Pierre de passer ollez elle.
— Messire Bermond, lui.dit-elle alTectueusement, en allant au-devant de lui, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer^ c'est Tassurance oHicielle que je viens de recevoir du pardon du roi, la paix est donc assurée et vous êtes libre de retourner à la cour de France.
— Vous m'en voyez, madame, pénétré de joie, et je vous remercie de l'empressement que vous avez mis à m'en prévenir, car mon prompt départ ne pourra que hâter la réalisation de mon bonheur par mon union avec votre charmante sœur, que j'aime de toute mon âme.
— Votre bonheur sera le nôtre, vous n'en doutez pas, depuis que je vous connais, messire, j'ai ressenti pour vous une profonde sympathie et je vous aime déjà commç un frère.
— L'accueil que j'ai reçu auprès de vous, madame, l'affection que vous avez pour votre sœur, dont je réclamerai ma part, me font ardemment désirer de voir réaliser dans le plus bref délai une union, dont dépend' le bonheur de ma vie, je vous demanderai donc, madame, de m'autoriserà faire mes préparatifs de départ.
— Partez donc, messire, et revenez-nous bien vite.
— Dès que j'aurai obtenu du roi, en échange de mes services, son consentement à cette union.
— Mais, si, par imprévu, le roi ne vous donnait pas son assentiment?
— Le roi est bon, madame, il connaît mon dévouement à sa personne, et il ne me refusera pas la première faveur que je lui demanderai .
— Aussi, n'est-ce pas le refus du roi que je redoute.
— Et lequel, madame?
— Celui de Blanche de Gastille', de mon ennemie jurée, de cette femme hautaine et vindicative.
— La reine, madame, non-seulement m'a toujours donné des preuves de son amitié, mais encore de sa reconnaissance; elle n'a jamais oublié qu'à Montlhéry j'ai eu le
bonheur de la défendre ainsi que son fils contre ceux qui menaçaient ses jours, ou tout au moins sa liberté.
— La reine est fîère, implacable, elle a toute autorité sur son fils, et croyez-moi messire, le danger viendra de là, Veuillez donc écouter mon conseil : ne laissez rien transpirer à la cour de votre intention et de vos projets, et n'adressez votre demande au roi, que lorsque, momentanément éloigné de sa mère, une occasion favorable se présentera. Ne compromettez rien par trop de précipitation, agissez avec prudence, pour être certain du succès.
— Vous avez certainement raison, madame, mais comment pourrai-je attendre ?
— Si vous aimez Josserande, si vous tenez à réaliser cette union, que nous désirons tous, votre amour vous rendra prudent. Il faut, en effet, hâter votre départ, je vais faire appeler Josserande, afin que vous lui fassiez vos adieux.
La comtesse frappa sur un timbre, et quelques instants après josserande entra. Elle était complètement rétablie, ses joues avaient repris leur incarnat, et le bonheur rayonnait sur son front; elle rougit en voyant Pierre en conférence avec sa sœur, se doutant bien qu'il allait être question de leur projet d'union.
— Chère sœur, lui dit la comtesse, en Tembrassant, j'annonçais à Pierre Theureuse nouvelle de la conclusion de la paix.
— Oh! quel bonheur, fit la jeune fille, en interrompant la comtesse ; mais tout à coup, la pensée de la séparation qui devait en être la conséquence traversa son esprit, et s'adressant à Pierre, d'un air enjoué, qui contrastait avec la pâleur qui couvrait son visage, elle lui dit:
— Vous n'êtes donc plus notre prisonnier, messire, et vous songez déjà, sans doute, à vous envoler de la cage dans laquelle vous étiez mal à l'aise?
— En effet, dit la comtesse, Pierre doit partir et dans le plus bref délai.
— Je disais donc vrai, et vous vous enfuyez à tire-d'aile, sans môme dire que vous reviendrez.
— Que pourrai-je vous dire, chère Josserande, que voua ne sachiez déjà, que je vous aime, que je vous adore, et que si je vous quitte dans un pareil moment, c'est pour revenir le plus tôt possible vousdemanderdecouronnermonbonheur par notre union ; mais, vous le savez, il faut que j'obtienne l'assentiment du roi.
— Seulement, chère sœur, ajouta la comtesse^ messire Bermond sera, je n'en doute pas, impatient d'obtenir cette faveur , et c'est lu qu'est le danger que je redoute, il brusquera sa demande, et rencontrera peut-être quelque résistance de la part de la reine, qui a toujours conservé une grande influence sur son fils, et pour avoir voulu aller trop vite, les choses ne marcheront que plus lentement.
— Ah ! mon Dieu, fit Josserande effrayée, qui n'avait pas prévu cet obstacle, que faut-il donc faire?
— Suivre mon conseil, mon enfant, il faut que messire Bermond sache attendre le moment favorable de parler au roi, qu'il agisse avec prudence et ne laisse rien transpirer de ses intentions à la cour de France.
— Mais alors, Pierre, votre absence pourra être longue, et dans ce tourbillon de fêtes et de plaisirs de la cour, mon souvenir s'effacera de votre cœur, vous m'oublierez peutêtre ? Et un torrent de larmes inonda son visage.
— Gomment pouvez-vous le penser ? s'écria Pierre en serrant sa petite main dans les siennes.
— Oh ! mon Dieu, je vous crois, je sais que vous êtes sincère, que vous m'aimez, j'ai confiance dans votre amour, dans vos promesses, mais que deviendrai-je si votre absence se prolonge au-delà de nos prévisions? Gomment saurai-je que vous m'aimez toujours ?
La comtesse cherchait à consoler sa sœur en la couvrant de baisers, Pierre était à ses genoux, il aurait voulu mettre fin à cette scène déchirante, en l'assurant d'un prompt
retour, mais il sentait combien le conseil de la comtesse était sage, quoiquMl ne prévit aucune résistance de là part du roi.
— Chère Josserandc, lui dit-il, en se relevant, calmez vos craintes, séchez vos larmes, soyez forte et courageuse, car, je vous le jure, tout retard apporté à mon retour sera un sacrifice que j'accomplirai en vue de la réussite, mais quoi qu'il advienne, croyez à mon serment, vous serez à moi^ et aucune puissance humaine ne pourra nous séparer.
— Pardonnez-moi, Pierre, d'avoir douté, oui, je crois en vous, à votre amour, à votre loyauté, à votre foi de chevalier, je veux me montrer digne de vous et je vous le dis : Je saurai attendre.
Elle s'était relevée calme et résolue.
Adieu donc, mon ami, partez et soyez sans crainte, vous n'aurez plus à rougir de la faiblesse de celle qui doit être un jour votre compagne.
Alors, Pierre, prenant l'anneau armorié qu'il portait au doigt, le présenta à la comtesse:
— Voici mon anneau seigneurial, madame, veuillez le remettre, comme gage de mon amour et de mon serment, à celle qui doit partager ma destinée.
— Voici le mien, s'empressa d'ajouter Jossei^nde, en remettant également à sa sœur celui qu'elle portait au doigt.
Pierre et Josserande s'agenouillèrent devant la comtesse rayonnante, qui fît entré les deux amants comme Teût fait un prêtre, l'échange des anneaux des fiançailles.
Puis elle les releva, et les tenant tendrement embrassés, elle rapprocha leur tête en leur disant :
— Que ce solennel engagement, pris devant Dieu, soit scellé par votre premier baiser.
Et la rougeur au front, les yeux mouillés d'une sainte émotion, Josserande s'abandonna au chaste embrassement do Pierre, dont le cœur débordait de bonheur.
— Et maintenant, ajouta la comtesse, dont le triomphe
était complet, que vous êtes unis devant Dieu, vous pouvez vous séparer, et attendre sans crainte et pleins d'espérance rheure du retour.
Cette même année 1236, ayant atteint Tâge de vingt-un ans, le roi fut déclaré majeur, mais sa mère. Blanche de Castille, conserva la plus grande influence dans les conseils du gouvernement.
Elle remettait entre les mains de son fils le domaine royal agrandi, fortifié et respecté, après dix années de luttes contre les grands vassaux du royaume, toujours mécontents, et humiliés d'être gouvernés par une femme et surtout par une femme étrangère.
Cette femme avait su déjouer toutes leurs intrigues, repousser toutes leurs attaques, et ses succès constants avaient considérablement augmenté son prestige.
Les calomnies dont elle avait été constamment abreuvée n'avaient trouvé aucun crédit parmi ses sujets et l'histoire en a fait justice.
Les grands vassaux désuAis, affaiblis, intimidés ou décriés, n'avaient plus aucun prétexte pour continuer leurs hostilités contre la royauté; et, la paix qui venait de se conclure,suiviede la déclaration de majorité du roi, paraissait avoir de sérieuses garanties de durée.
La prédiction de Philippe-Auguste s'était accomplie de point en point, le royaume livré à une femme et à un enfant n'avait point chômé de dangers, mais cette femme par sa sagesse, son génie et son bon sens avait su triompher de tous les obstacles, et laissait à son fils une autorité affermie et respectée, un royaume apaisé et agrandi.
Toutefois cette ère de prospérité qui s'ouvrait poUr la France devait réveiller les craintes de cette implacable et sanguinaire politique orientale, dont le poignard était toujours suspendu sur la tête de ceux qui contribuaient à la faire naître.
Ce n'était un mystère pour personne qu'autant Blanche de Castille s'était touJQurs montrée hostile aux expéditions lointaines contre les infidèles, autant Louis IX paraissait vouloir les protéger.
Pour assurer la tranquillité du royaume, il lui paraissait nécessaire de fournir un aliment aux puissants seigneurs, toujours prêts à guerroyer ; les croisades entraient donc dans la politique royale, d'autant mieux qne la fervente piété du roi le disposait à favoriser les glorieuses entreprises des soldats de la croix.
Des bruits vagues commençaient à circuler; le pape, le fougueux Grégoire IX, était prêt à les seconder et paraissait même les accréditer ; les révélations du comte de Brassac suivies de la mort du comte de Boulogne, qui avaient prouvé la réalité du danger, avaient éveillé les craintes de la reine pour la vie de son fils.
Les esclaves maures qui étaient en France furent l'objet d'une secrète surveillance, les étrangers qui arrivaient de l'Orient furent examinés avec soin, et une garde, choisie
parmi les hommes les plus dévoués, fut organisée sous le nom de Massiers du roi, et spécialement attachée à sa personne.
Pierre Bermond quitta le service particulier de la reine pour en prendre le commandement.
La garde bourgeoise, qui veillait aux portes de Paris, avait reçu des ordres sévères, les étrangers étaient interrogés et surveillés, ils devaient indiquer en entrant dans la cité, leur logement et obtenir un permis de séjour.
Pierre, quelque pressé qu'il fut d'aller rejoindre Josserande, ne pouvait abandonner le roi dans un moment où sa vie pouvait être en danger, et . il devait attendre une heure plus propice pour lui demander son consentement à cette union.
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Un soir du mois de mars, de Tannée 1237, deux hommes venaient d'aborder dans une frêle barque, sur les côtes de France, près du port d'Hyères, ils paraissaient venir dfe loin ; après avoir tenu conseil sur le moyen le plus sûr de pénétrer plus avant, ils se dirigèrent du côté de Toulon; la nuit commençait à tomber, lorsqu'ils aperçurent deux ombres noires qui se détachaient sur le sol blanchâtre et poudreux du sentier qu'ils suivaient.
Ils ne tardèrent pas à reconnaître que les arrivants étaient deux religieux, revêtus d'une robe de bure grise, dont la capuche recouvrait leur tête rasée, sauf la couronne de cheveux, qui était le signe distinctif de l'Ordre des Frères- Quêteurs, auquel ils appartenaient.
Le sentier était étroit, ils devaient nécessairement se rencontrer ; au-dessous on entendait la mer, dont les vagues venaient se briser sur les rochers noirâtres.
— Le Seigneur soit avec vous, dirent les moines, voulant passer, mais les deux étrangers ne s'écartèrent point.
— Vous êtes des frères quêteurs? demanda l'un des deux.
— Nous appartenons au couvent de St-Benoit qui se trouve derrière la montagne que vous voyez à votre droite, et nous revenons d'une tournée dans la plaine.
— Vous quêtez aloVs pour le couvent , pour les pauvres du couvent, veux-je dire. Et votre quête a-t-elle été fructueuse ?
A cette question les moines, croyant avoir à faire à des voleurs, se mirent à trembler.
— Peu nous importe, ajouta le second voyageur.
— Mais pour quêter ainsi, vous avez sans doute un titre constatant votre identité, votre mission, enfin une lettre de recommandation du couvent.
— Certes et bien en règle, s'empressa d'ajouter l'autre moine, qui commençait à se rassurer. Et tenez, la voilà avec le sceau du couvent, et nos noms au-dessous, frère Urbain et frère Placide.
— Hé bien! répondit l'étranger, il nous faut cette autorisation, car nous aussi nous avons à quêter, et un ricanement sortit de sa bouche.
— Mais nous ne pouvons vous la remettre, répondirent-ils. A l'instant les deux moines étaient terrassés, et les
poignards dirigés par des mains sûres, les clouèrent sans vie sur le rebord du sentier.
Ils tombèrent foudroyés sans pousser un cri.
Les deux étrangers ne perdirent pas un instant, ils les dépouillèrent de leur costume religieux, qu'ils revêtirent, serrèrent précieusement la lettre du couvent, et jetèrent les deux cadavres dans la mer.
Après quoi ils s^acheminèrent vers Paris, où ils arrivèrent plusieurs jours après.
Ils se présentèrent, à la tombée de la nuit, à la porte St- Honoré, et exhibèrent leur lettre de recommandation ; le chef de la garde bourgeoise, qui veillait à la porte, les examina avec une scrupuleuse attention, leur adressa un certain nombre de questions, parmi lesquelles était le nom du lieu où ils allaient demander asile, et devant le sceau du couvent qui pendait à la lettre du supérieur, il leur délivra leur billet de passe.
Ils s'éloignèrent d'un pas rapide en suivant les rues tortueuses do la cité.
Ils arrivèrent bientôt à la porte d'une maison de mauvaise apparence, et à la manière dont ils frappèrent, une figure parut aussitôt derrière le volet d'une petite lucarne, et demanda :
— Est-ce vous ?
— C'est bien nous, répondirént-ils, et ils murmurèrent un mot de passe dans une langue étrangère.
— Alors la porte s'ouvrit, ils entrèrent.
— Sommes-nçus bien seuls dans votre maison, dit l'un d'eux.
-— Parfaitement seuls, personne ne peut nous surprendre. Vous allez en juger.
Alors, passant devant eux, il leur fît visiter toute la maison, qui ne se composait que de deux petites pièces à chacun des deux étages, mais ce qu'il était important de connaître, était la porte de sortie ; une petite trappe s'ouvrait sous l'échelle qui conduisait à Tétage supérieur, l'on entendait le clapotement de l'eau de la Seine, qui passait au-dessous, une corde à nœud était fixée, et descendait jusqu'à un petit bateau qui était solidement amarré corde et bateau étaient cachés de telle manière que la trappe, même soulevée, on ne pouvait les voir dans l'angle que faisait le mur de la maison ; quant à la trappe, elle
glissait sous les autres planches du parquet, et se confondait absolument avec elles.
Cette inspection terminée, après un frugal repas, les deux voyageurs purent se reposer, bien certains de ne pas être surpris.
Dès le lendemain, ils avaient fait leur p^an pour Texécution de leurs projets mystérieux, mais il fallait pour être sûr du sucf^ès, attendre le moment propice.
Ces deux étrangers étaient des émissaires du prince de la Montagne ; heureux d'avoir reçu de ses mains, pour assassiner le roi de France,ce fameux poignard de cristal qui avait le don d'ouvrir les portes du ciel à ceux qui avaient su s'en servir pour accomplir leur mission sanguinaire.
Les membres de cette terrible association étaient répandus dans toute la France et devaient tenir leur prince au courant de ious les faits politiques qui s'accomplissaient. Ce qui faisait leur puissance, c'était le mystère absolu qui les environnait; pour des hommes comme eux, tuer n'était point chose difficile, l'important était de détourner les soupçons sur quelqu'un à qui la mort de la victime pouvait profiter. Lorsqu'il s'agissait d'une exécution importante, le prince de la Montagne donnait alors ce poignard envié, à ceux qui étaient les plus complètement fanatisés dans cette antichambre du paradis qu'il avait créé à sa cour, et où ils prenaient un avant-goût des délices et des voluptés qu'ils devaient trouver plus attrayantes encore dans l'autre.
La majorité de Louis n'avat cependant rien changé, en apparence du moins, à la conduite des affaires publiques, et le gouvernement du fils fut d'autant plus naturellement la continuation de celui de la mère, que Blanche de (îastille avait toujours dirigé l'Etat au nom de son fils, comme tutrice, et, non au sien, comme régente. Elle continua à exercer une si grande influence, même sur sa vie intime et privée que, depuis trois ans que le roi était marié avec Marguerite de Provence, la reine Blanche n'avait pu s'accoutumer à lui voir donner à sa femme une part de son affection ; d'un caractère naturellement jaloux, son amour de mère souffrait de ce partage, elle ne pouvait laisser son fils en compagnie de sa femme, et ils étaient obligés de tromper sa surveillance pour se réunir.
Les chroniqueurs racontent que le logis où se plaisaient
le plus le roi et la reine était à Pontoise, parce que la chambre du roi était au-dessus de celle de la reine, et ils tenaient parlement dans un escalier tournant qui descendait d'une pièce dans l'autre. Quand les huissiers entendaient venir la reine, ils frappaient la porte de leur verge.
Une fois le roi était auprès de sa femme en péril de mort, blessée d'un enfant qu'elle avait eu, la reine Blanche vint là, prit son fils par la main, et lui dit: « Venez-vous en, vous ne faites rien ici. » Quand Marguerite vit que la reine emmenait le roi, elle s'écria : « Hélas ! vous ne me laisserez voir mon seigneur ni morte, ni vive », et alors elle se pâma et Ton crut qu'elle était morte.
Le roi consolait sa femme et supportait sa mère.
Le premier acte de Louis, comme roi, fut de réprimer les prétentions exagérées du clergé, que les derniers troubles n'avaient fait qu'accroître. Un grand nombre de seigneurs , s'étaient réunis à St-Denis, et avaient adressé une requête au pape, par laquelle ils s'élevaient contre l'ambition des membres du clergé.
D'après le vœu de cette assemblée, le roi ordonna que les seigneurs ne seraient pas tenus de répondre aux tribunaux ecclésiastiques dans les matières profanes, et que les ecclésiastiques seraient obligés, dans toute cause civile, de répondre aux tribunaux du roi et des seigneurs ; cette décision irrita le pape, qui menaça Louis d'excommunication, mais celui-ci montra la plus grande fermeté et tint tète au violent et irrascible Grégoire IX.
Le clergé de France avait obtenu une ordonnance qui formait les personnes excommuniées par les évcqucs h se faire absoudre dans un terme fixé, sous peine de saisie de leurs biens. Le roi aboMt cette ordonnance.
Les évoques avaient profité des premiers troubles de la minorité pour accroître leur puissance. Lorsque leurs intérêts temporels étaient contrariés par les seigneurs, ils met;
talent le pays en interdit, formaient les églises, et faisaient cesser les services divins.
Les images, les saintes reliques étaient posées par terre en signe de deuil. Il ne restait des sacrements que le baptême pour les enfants, et la pénitence pour les personnes en danger de mourir.
Le Ck)nseil du roi réprima ces abus, et fit même saisir le temporel de quelques prélats.
D'un autre côté, par suite du traité de Meaux, un tribunal ecclésiastique avait été établi à Toulouse, pour réprimer les hérétiques, il était tenu par les Dominicains, les magistrats civils de cette cité s'élevèrent contre eux, le comte de Toulouse approuva leurs réclamations, et ils furent chassés, quelques-uns même périrent dans le tumulte qui en fut la conséquence ; malgré le courroux de la cour de Rome et le mécontentement des catholiques, le roi obtint du pape que ce tribunal serait suspendu.
Par suite de ces mesures, toutes récentes, l'irritation du clergé, devenu si puissant, était grande àl'encontredu roi, au moment où les deux émissaires du prince de la Montagne cherchaient àexécuterleursanguinaireprojet. L'heure était donc propice et le clergé en devait nécessairement être regardé comme l'instigateur.
Louis avait fondé l'abbaye de Royaumont dans le Beauvoisis. Cette maison lui fut toujours chère. C'était la retraite qu'il préférait, et il y allait s'y délasser des fatigues et des préoccupations de la royauté.
Au moment de ce désaccord avec le Saint-Père, il était naturel que le roi manifesta le désir d'aller à Royaumont, pour conférer avec le révérend père abbé, dans les conseils duquel il avait la plus grande confiance, aussi donna-t-il l'ordre du départ.
Le lendemain, deux frères quêteurs du couvent de St- Benôit se présentaient à Tabbaye de Royaumont, faisaient parvenir leur lettre monacale au révérend père abbé, et étaient admis dans le couvent sous les noms de frère Urbain et frère Placide.
Ils se disaient fatigués de ce long voyage et désireux de se reposer quelques jours, pour reprendre ensuite leurs quêtes au travers de la France. Ils furent chrétiennement reçus et installés dans de bonnes cellules. Ils visitèrent longuement et minutieusement toutes les parties du cou* vent, et leur curiosité, qui semblait toute naturelle^ ne pouvait éveiller le moindre soupçon sur leurs projets.
Le roi, annoncé depuis quelques jours, arriva^ accompagné de Pierre Bermond entouré de ses massiers, qui furent,
selon rhabitude, logés dans le couvent et chargé» de veiller à toutes les issues, avec ordre de ne laisser entrer ou sortir personne sans le visa de leur capitaine.
Le roi aimaitlasimplicité^etc'étaitpourlui un charme toujours nouveau d'être débarrassé de tout l'apparat de la cour,de pouvoir jouir d'une liberté complète et du calme le plus parfait. Il partageait son temps entre la lecture des pères de l'Eglise, ses longs entretiens avec le révérend père abbé, et ses promenades avec Pierre, dans les vastes jardins du couvent. ,
Tous les soirs, Pierre faisait l'inspection de ses massiers, il veillait à ce que chacun fut à son poste, plaçait un garde de nuit dans le corridor qui conduisait à la chambre royale, visitait avec soin cette chambre, afin que tout y fut à sa place, car le service était f3.it par les moines et non par les serviteurs attachés à sa personne, qui ne le suivaient pas à Royaumont. Sur un guéridon, à la portée de son lit, on plaçait un plateau sur lequel étaient quelques friandises et une carafe d'orangeade glacée, qui était la boisson habituelle du roi.
Un soir, en faisant son inspection, Pierre s'aperçut que des gouttes du liquide répandu sur le plateau avaient attiré quelques mouches qui étaient tombées mortes. Un soupçon traversa aussitôt son esprit, une sueur froide couvrit son front; immédiatement il prit la carafe, versa le liquide dans la paume de sa main, l'approcha de ses lèvres, et sans avoir besoin de les humecter, par l'odeur acre et nauséabonde qui s'en dégagea, il fut convaincu qUe c'était du poison.
A^ussitôt il demanda à parler, pour affaire urgente, dé la part du roi, au révérend père abbé, et il entra dans sa cellule. Celui-ci le voyant pâle et bouleversé, s'écria :
— Mon Dieu, seigneur Bermond, qu'avez- vous, que vous est-il arrivé ?
— Mon révérend. Dieu protège le roi, tenez, dit-il, en montrant la carafe qu'il, tenait cachée, c'est du poison.
— Du poison, s'écria l'abbé, en devenant livide à son tour, reconnaissant la carafe qu'on servait au roi chaque soir. Mais qui vous a dit?
— Personne encore, par un hasard providentiel, en préparant le coucher du roi, je me suis aperçu de l'âcreté de cette boisson.
— Mais il faut avant tout s'en assurer, dit le révérend abbé en se levant; il prit un petit flacon qui contenait un réactif, en versa quelques gouttes dans up verre, dans lequel il avait mis du liquide soupçonné, aussitôt, la liqueur de jaune et transparente qu'elle était, devint violette, et un précipité verdâtre se forma au fond du vase.
Vous avez raison, messire, c'est bien là du poison, et Tun des plus violents.
— Mais qui donc pouvez-vous soupçonner?
— Il faut d'abord interroger ceux qui, parmi nos religieux, ont préparé cette collation, mais je crois pouvoir d'avance répondre de leur innocence.
— Cependant peitsonne ne peut s'être introduit dans le couvent depuis l'arrivée du roi, mes ordres sont sévères et mes massiers fidèles.
— Mes religieux sont dévoués à Sa Majesté, et pas un n'est capable d'un tel crime, d'abord quel avantage pourraient-ils en retirer?
— Ecoutez, .dit Bermond, nous n'avons pas un instant à perdre, avant que le roi se retire dans sa chambre, faites appeler ceux qui ont préparé le breuvage.
Le révérend père abbé frappa sur un timbre, donna Tordre de faire monter le père qui était chargé de ce service, aussitôt qu'il fut devant lui, après avoir substitué une carafe semblable à celle qui contenait le poison, il lui dit : Mon i)ère, la boisson que vous avez préparée pour le roi laisse à désirer, veuillez vous en convaincre, afin de mieux
faire demain. Et il lui présenta un verre dans lequel il versa du liquide que contenait la seconde carafe.
Pierre et le révérend abbé attendaient, anxieux, mais sans aucune hésitation, le père avala une gorgée du breuvage, et répondit « Mon révérend, Torange manquait peutêtre de maturité, dorénavant j'y apporterai plus de soin» et il se préparait à sortir lorsque rabbé,heureux de voir ainsi la preuve de son innocence, le retint et l'interrogea adroitement pour savoir comment il avait préparé cette boisson, s'il avait été aidé ou conseillé par quelqu'un; la réponse du religieux fut que personne n'avait été avec lui, ni autour de lui, et que seul il s'en était occupé.
Alors l'abbé voulut faire comparaître le personnel qui avait été mis au service du roi, et donna l'ordre de faire monter tous les pères et servants, en disant que le roi devant partir le lendemain de bonne heure, tenait à leur faire ses adieux le soir même.
— Laissez-moi continuer, dit-il à Pierre, par l'application du procédé que nous venons d'employer, nous trouverons sûrement le coupable, s'il est parmi les religieux <âu couvent. Allez donc retrouver le roi, mettez-le au faitdece qui arrive, et dites-lui par quelle épreuve nous pourrons reconnaître l'auteur de cet attentat.
Prenez cette carafe, mettez la sur le guéridon du roi, et que rien ne paraisse changé. Quant à celle qui contient le poison, je la garde soigneusement comme pièce de conviction, s'il était nécessaire.
Quelques instants après, le personnel du monastère, au grand complet, était introduit dans la chambre du roi.
— Mes chers pares, leur dit le roi, d'un air souriant et familier, les affaires de l'Etat abrègent, contre mon désir, le séjour que je comptais faire parmi vous, et au moment où quelques mécontentements se produisent dans le haut clergé, j'ai voulu, avant de partir, vous mettre en garde contre les accusations injustes qui sont répandues contre
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la couronne et vous donner à' nouveau rassurance de la protection que je no cesserai jamais d'accorder à ceux qui servent fidèlement leur Dieu et leur roi, et, pour sceller cette promesse, je veux boire avec vous à la prospérité do TEglise et de son chef suprême, sa sainteté le pape, qui est le plus haut représentant de Dieu, sur cette terre. Alors Pierre Bermond, prenant la carafe, versa la boisson qu'elle contenait à tous les pères réunis. Le révérend abbé, Pierre et le roi> observaient avec la plus grande attention les visages. Tous les pères, avec le môme amour, le même sentiment de respect et d'affection pour le roi, vidèrent leurs coupes sans la moindre hésitation, l'abbé sentit un grand soulagement, éprouva une vive joie, et élevant son àme vers Dieu, pleine de gratitude, car c'était l'honneur et l'existence du couvent qui étaient en jeu, il s'inclina devant le roi, il lui dit avec une voix dans laquelle tremblait encore l'émotion qu'il avait ressentie: « Sire, mes pères et moi, venons de vous donner l'assurance de notre dévoûment, et la preuve qu'il n'y a ici que des cœurs disposés à vous aimer et à vous servir. »
Mais au moment où les religieux allaient se retirer, un grand tumulte se produisit dans les corridors du cloître.
Des massiers amenaient les deux frères quêteurs qui, proif'tant de l'absence momentanée des pères, avaient été sufpVis comme ils escaladaient les murs des jardins du couvent, et profltaieift de l'obscurité de la nuit pour gagner les champs, certains de la réussite de leurs projets.
Le roi ordonna qu'ils fussent introduits, un trait de lumière traversa son esprit.
— Laissez libres ces bons frères, dit-il aux soldats.
Pierre tira sa dague et vint se placer à côté du roi.
Vous aviez grande hâte, mes frères, paraît-il, de nous quitter, maiSj avant notre séparation, vous ne refuserez pas de faire raison au roi de France, qui veut vider une coupe en
rhonneur du couvent des frères quêteurs auquel vous appartenez.
Messire Bermond, dit le roi, donnez une coupe à nos chers frères, et versez leur de ma boisson favorite, de celle qui est sur le guéridon.
Les deux frères s'avancèrent, prirent la coupe des mains de Pierre, et sans hésiter^ ni trembler, convaincus de trouver dans ce breuvage une mort prompte et sûre, la portèrent à leurs lèvres et la vidèrent d'un trait.
Pendant ce temps, l'émotion était grande chez le roi, l'abbé et Pierre; un instant, ils crurent à leur innocence, mais l'un d'eux s'avançant vers le roi, toujours surveillé par Bermond, lui dit :
— • Allah, ne veut pas que tu meures et tu seras grand parmi les sultans des Francs.
Nous avons mérité la mort puisque nous n'avons pu accomplirles ordres que nous avions reçus,et si nous avons pris ce poison versé par nos mains, sans pâlir, ni trembler, c'est que nous ne devions pas retourner couverts de honte vers celui qui nous a envoyés^ et qui nous avait promis^ en échange du succès de notre entreprise, de nous ouvrir les portes de ce paradis que Mahomet accorde à ceux qui ont aveuglement obéi à ses commandements.
Le roi, touché du courage qu'ils venaient de montrer, désirant prouver au sultan d'Egypte tout le mépris qu'il ressentait pour l'emploi de pareils moyens, et voulant lui donner une preuve éclatante de la protection que le Dieu des chrétiens accordait à ceux qui l'aimaient et le servaient fidèlement, leur fi^t grâce de la mort, ordonna qu'ils fussent reconduits en Orient et remis entre les mains du farouche et redouté Prince de la Montagne.
Le sultan, paraît-il, fut tellement impressionné du généreux procédé du roi, qu'il lui envoya le témoignage le plus vif de son repentir, et comme preuve de sa sincérité, il lui donna l'assurance que non-seulement de pareilles tenta-
tives ne se renouvelleraient pas, mais que Tassociation sanguinaire, désignée sous le nom de Fedavi, était désormais dissoute.
En effet, depuis lors, les chroniques n'ont plus relevé aucune trace de l'existence de ces barbares et farouches assassins , qui s'intitulaient les Fils du Poignard de Cristal.
Le roi revint à Paris. Quand la reine eut appris le danger que son fils avait couru, elle remercia d'abord Dieu de sa divine protection et ensuite Pierre Bcrmond, son sauveur, avec toute l'effusion dont son cœur de mère était plein.
Le nouveau service que Pierre venait de rendre à la France, en sauvant la vie du roi, et à Blanche de Gastille, en lui conservant son fils, devait être un titre de plus à son affection et à sa reconnaissance.
— Pierre, lui dit-elle, un jour qu'elle travaillait avec lui aux alTaires de l'Etat, vous savez que je vous aime comme, un fils, ce que vous venez de faire pour le roi augmente encore mon amitié, et je veux vous en donner une preuve.
Les projets que j'avais formé pour vous ne rencontrent plus d'obstacles, et l'heure est propice pour leur accomplissement.
-—Quels projets, niadame ? s'empressa de demandei; Pierre, avec une certaine inquiétude.
— Votre union avec la fille du comte Raymond.
— Avec Jeanne, mais elle est encore si jeune.
— Et qu'importe son âge, puisque cette union doit satisfaire votre ambition et vous apporter en dot le comté de Toulouse.
— Mais, madame, je vous en ai souvent donné l'assurance, je n'ai d'autre ambition que de conserver mon patrimoine et non de l'agrandir. Je suis heureux de l'amitié dont vous m'honorez, et je veux la mériter en vous servant fidèlement.
— Vous parlez comme un enfant, mon ami, non comme un homme qui a soupi de la grandeur de sa maison; toute hésitation doit cesser, quand vous aurez compris que de cette alliance dépend la pacification du Languedoc, et j'ajouterai de la France, car le turbulent comte de Toulouse est toujours prêt à déchirer les traités et à fomdnter de nouveaux troubles dans l'Etat. Gomme garantie de sa conduite à venir j'ai gardé auprès de moi sa fille Jeanne, promettant de la marier à un membre de la famille royale, et c'est à vous que j'ai toujours pensé, Pierre, car vous appartenez par votre aïeule. Constance de Toulouse, fille de Louis VI, à la maison de France, et, de plus, vous avez des droits légitimes au trône comtal de Toulouse.
Cette brillante union vous permettra de faire honneur à cette illustre origine, et de marcher de pair avec les grands vassaux de la couronne.
Pierre Bermond écoutait, sans oser interrompre la reine.
Encouragée par ce silence qu'elle prenait pour un acquiescement, elle continua :
— Jeanne, me disiez-vous, est encore une enfant, mais Jeanne a quinze ans, depuis qu'elle est auprès de moi elle a reçu une instruction solide et brillante à la fois, enfin elle est charmante do tout point, et bien des chevaliers envieront le bonheur que vous êtes appelé à goûter auprès d'elle.
— Madame, répondit enfin Pierre, je vous ai écouté avec une religieuse attention, et je vous remercie profondément do rintérêt et de Taffection que vous me témoignez ; je dois, en échange, vous ouvrir mon cœur tout entier.
La reine prévit un refus, alors qu'elle comptait que Pierre allait accepter avec empressement ce nouveau témoignage d'amitié qu'elle lui offrait, sa physionomie, de douce et enjouée qu'elle était, devint froide et sévère.
Pierre vit ce changement, mais il n'était plus temps de reculer et il continua :
— Vous connaissez, madame, la profonde douleur qui remplit mon âme ; dix années se sont écoulées et cette douleur est aussi vivante aujourd'hui qu'à l'heure de la mort de ma bien-aimée. Vous savez quel serment la pauvre Etiennette exigea de moi, je comptais sur le temps pour me préparer au sacrifice qu'elle m'avait imposé, mais plus j'attendais, et plus je me raidissais contre la réalisation de cette fatale promesse. t
Cependant il fallait Taccomplir, et je cherchais le moyen de concilier mes engagements sacrés avec le souvenir de celle que je ne voulais pas remplacer dans mon cœur.
Jeanne pouvait, par sa jeunesse, remplir le but que je désirais atteindre, mais elle était ma parente, j'avais de l'affection pour elle, et je ne pouvais me décider à la condamner à rester unie, pendant de longues années peut-être, à quelqu'un qui ne pouvait lui apporter qu'un cœur desséché, plein d'un autre amour, cette union eut fait non-seulement mon malheur, mais le sien, et je l'aimais trop pour cela.
— Mais qui vous a dit, interrompit la reine, avec une brusquerie où l'on voyait déjà percer sa mauvaise humeur, qu'une fois marié, vous resterez insensible à ses charmes ?
Pierre continua :
— Après avoir réfléchi à toutes les conditions de bonheur ou de malheur réciproque que cette union devait, nous
lipporter, ma résolution a été prise, et aujourd'hui, madame, quoique ce soit bien mal répondre à votre affection pour moi, je dois vous en remercier avec un profond sentiment de reconnaissance.
— Ainsi, vous refusez, dit la reine, avec un mouvement •de dépit et une colère mal contenue.
— Malgré tout le respect quo je dois à ma souveraine, je ne puis accepter.
— Alors, vous ne vous marierez pas? vous manquerez à votre serment ?
— Non, madame, et même si j'osais réclamer de vous une faveur, en échange de cette reconnaissance dont vous paraissiez vouloir vous acquitter envers moi...
— Une faveur, achevez, dit la reine, dont la mauvaise humeur croissait toujours, et qui se contenait avec peine, car elle n'aimait pas à être contrariée dans Texécution de ses projets, elle voyait pour la seconde fois, par les refus de Pierre, renverser une combinaison qui donnait satisfaction à la véritable amitié qu'elle éprouvait pour lui, et à ses visées politiques.
— Mais achevez donc, dit-elle, voyant son hésitation.
^- Oui, j'hésite, madame,car le moment de vous adresser cette demande est peut-être mal choisi, et répond mal aux bontés dont vous voulez me combler... Hé bien! madame, j'ai formé un projet d'union.
— Un projet d'union, dit la reine, en se levant, qui remplit sans doute toutes les conditions que vous m'énumériez tout à l'heure ?
— Oui, madame, car celle que je veux épouser est le portrait vivant de la pauvre Etiennette.
— Mais enfin, quelle est-elle, cette femme qui a su vous plaire assez pour guérir votre cœur ulcéré et vous faire oublier celle qui y avait laissé un si profond souvenir ?
— Non, madame, celle qui doit la remplacer n'effacera pas son cher souvenir, car rien ne pourra me guérir du
profond amour qui me possède tout entier, et me faire oublier... Mais cette ressemblance si parfaite le rendra plus vivant encore, et c'est à cause de cela que je Taime... C'est, puisqu'il faut vous la nommer, Josserande, fille du comte de Poitiers.
— La sœur d'Isabelle, comtesse de La Marche... Et réprimant un mouvement de colère avec une énergie qui ne permettait aucune réplique : Non, jamais le roi, mon fils, ne consentira à cette union, je puis m'en porter garant.
Et la reine frappa avec violence sur un timbre pour appeler ses gens et mettre fin à cet entretien.
Pierre comprit qu'il n'y avait plus rien à attendre de la reine et à espérer du roi, il s'inclina respectueusement devant la fière et hautaine Blanche de Gastille, qui lui rendit à peine son salut, il sortit le cœur navré, en voyant combien la reconnaissance des souverains était peu de chose, quand elle ne marchait pas d'accord avec leurs désirs ou leur volonté.
La reine ne pouvait pardonner^ car elle avait été profondément blessée, non-seulement dans son affection et dans ses projets politiques si longuement combinés, mais surtout dans son amour-propre de femme et de reine ; aussi, dès le lendemain, elle annonça à toute la cour le mariage de son fils Alphonse avec Jeanne de Toulouse.
Et comme pour répondre au coup que venait de diriger contre elle son implacable ennemie, Isabelle de La Marche, fille du comte de Poitiers, elle fit donner en dot à Alphonse le dit comté qui avait été repris à Richard d'Angleterre, son fils, issu de son premier mariage avec le roi d'Angleterre, pendant qu'il guerroyait en Terre-Sainte.
LE S|â€kE 255
Pierre Bermond n'hésita pas un instant, il remit sa charge entre les mains du roi, lui demanda la permission de quitter la cour, et après avoir pris respectueuseipent congé de Leurs Majestés^ il partit pour le château de Roque- Haulte.
En arrivant dans ce manoir, plein du souvenir d'Etiennette, en embrassant le comte et la comtesse^ il sentit son cœur faiblir, son émotion fut profonde, et il voulut revoir tout ce qui pouvait encore rajeunir son pieux souvenir.
C'était un fils qui revenait au château paternel, après dix ans d'absence.
Le vieux Richard, toujours vaillant quoique blanchi^ qui Tavait vu naître et grandir, pleurait de joie en revoyant son enfant chéri.
Hussan avait obtenu sa liberté, en échange de son repentir et de ses révélations^ qui, néanmoins, n'avaient pu sauver le comte de Boulogne, mais sans lesquelles le roi Louis IX aurait certainement trouvé la mort au monastère de Royaumont ; rien n'était changé au château, la natte sur laquelle se couchait en travers de la porte le sar» rasin, était encore à la même place ; la comtesse^ inconsolable depuis la mort de sa fille, toujours en face de sa douleur^ avait vieilli, mais elle n'était pas moins aimable et gracieuse ; le comte avait conservé la vigueur de la jeunesse, son activité et sa sollicitude pour les affaires de la seigneurie, il attendait la nouvelle de Tunion de Pierre avec Jeanne de Toulouse, sachant que la reine n'avait pas renoncé à ses projets, et qu'elle l'avait auprès d'elle à la cour, depuis le traité de Meaux, c'était là, comme nous l'avons déjà dit, le plus cher de ses vœux, et c'était sa plus ferme espérance.
— Mon père, dit Pierre au comte, dès qu'ils furent seuls, j'avais hâte de vous voir, pour vous instruire des graves événements qui viennent de s'accomplir et dans lesquels il m'a été donné âe remplir un rôle providentiel.
— Je vous écoute, mon fils, avec le plus grand intérêt, répondit le comte, qui espérait recevoir la confirmation de la bonne nouvelle attendue avec tant d'impatience.
— Je dois d'abord, mon père, vous mettre au courant du danger auquel le roi amiraculeusementéchappé, et il lui raconta, dans tous les détails, ce qui s'était passé au monastère de Royaumont. Puis, il lui fit part de sa conversation avec la reine, mais quand le comte entendit le refus formel que Pieri'e avait opposé aux projets de Blanche de Gastille, il ne put s'empêcher de l'interrompre en disant ;
— Et vous avez refusé, et votre légitime ambition ne s'est pas réveillée en présence de ce vaste horizon de grandeur qui s'ouvrait devant vous? Mais enfin, Pierre, vous aviez. Sans doute, des motifs bien puissants pour refu-
.ser une si grande récompense, qui vous assurait une position digne du nom que vous portez, du sang royal qui coule dans vos veines?
Le comte ne pouvait croire que ce qu'il entendait fût une réalité, il passait la main sur son front avec désespoir, car il voyait tout à coup s'évanouir le rêve de toute sa vie> s'eiïondrer toutes ses espérances de grandeur, pour la maison de Sauve et ses combinaisons politiques*..
— ,Oui, mon père, écoutez-moi jusqu'au bout, et vous allez en juger, puisque vous m'aimez comme un fils, car mon bonheur doit vous être plus cher encore que ma grandeur... J'ai rencontré sur ma route une jeune fille qui ressemble à Etiennette, autant moralement peut-être que physiquement, et dès la première vue, sous l'empire de cette ressemblance si complète, je me suis instinctivement senti attiré vers elle ; une sympathie réciproque s'est établie entre nous, plus je Tai connue, plus j'ai compris qu'elle devait prendre^ dans ma vie, la place de celle que je pleure toujours, et j'ai béni Dieu qui m'envoie cette double consolation, de retrouver en elle celle que j'ai tant aimée, dont elle me rappellera constamment le souvenir, et de vous rendre en même temps une nouvelle fille.
Nous croirons, en vivant réunis comme par le passé dans ce vieux château, autour du même foyer, que c'est toujours celle que nous avons tant plouréequi est revenue au milieu de nous.
Elle vous aimera comme un père, vous l'aimerez comme votre fille, et si l'illusion ne peut être absolue, alors vous l'aimerez comme la femme de votre fils, comme la sœur de la pauvre Etiennette.
Le comte était visiblement ému, et Pierre continua en lui prenant les deux mains : Vous serez heureux dans votre vieillesse^ et ma bonne mère aussi, du bonheur que nous vous ferons, et nous croirons, parfois, que par un saint
miracle, c'est notre bien«-aimée qui est descendue du ciel, heureuse et satisfaite, pour nous consoler.
Le comte sentait s'éveiller dans son cœur un sentiment nouveau, l'image du bonheur, le souvenir de sa fille, son affection pour Pierre, lui faisaient oublier ses rudes labeurs, ses froides conceptions politiques ; Pierre comprenant ce qui se passait en lui, se hâta de lui poser la question de laquelle dépendait son bonheur.
— Et maintenant, mon père, queje vous ai tout dit, que j'ai quitté à tout jamais cette cour de France, pleine de déceptions, où la reconnaissance est si légère au cœur des souverains, que j'ai refusé sans retour une alliance qui répugnait à mon cœur, désireux de tenir le serment que j'ai fait à ma chère Etiennette, à son lit de mort, je viens vous demander ce qu'il faut que je fasse ?
— Pierre, cette décision est bien grave, ses conséquences peuvent être funestes pour vous, pour votre honneur, pour vos comtés.
— J'ai longuement réfléchi, mon père, et de vos conseils que j'attends, dépendra le bonheur de ma vie.
Pour le comte, et dans toute autre circonstance, la question politique l'eût certainement emporté, le devoir envers le souverain eût passé avant tout, mais, loyal chevalier, il avait horreur de l'ingratitude, et cette ingratitude, partant du roi et de la reine, auxquels Pierre avait sauvé la vie à Montlhéri et à Royaumont, était sans excuse à ses yeux et pouvait, à la rigueur, le délier de son serment d'obéissance envers son souverain ; il était, d'ailleurs, sous l'empire du séduisant avenir de bonheur que Pierre venait de faire miroiter à ses yeux; il baissa donc la tète sans répondre, n'osant pas défendre en pareil cas le roi, son maître, et ne voulant pas le condamner.
Pierre regarda le silence du comte comme un assentiment, et laissa éclater son contentement :
LE SIÉGB 259
— Merci> dit-il, je n'attendais pas moins de votre affection et de votre justice.
Le comte couvrit son visage de ses deux mains, pour cacher ses larmes, car, prévoyant les malheurs qui pouvaient être la. conséquence de cette détermination, il en prouvait un violent désespoir ; mais, comme s'il avait honte de ce moment de faiblesse, il releva la tête; puis, prenant la main de Pierre :
— Allez donc, mon fils, où votre cœur vous conduit et que Dieu, qui nous voit et qui nous juge, soit avec nous. Quoi qu'il arrive, vous me trouverez toujours à vos côtés pour vous défendre, et s'il le faut^ pour mourir pour vous.
Peu de jours après, Pierre, qui avait hâte de revoir Josserande, était sur la route de Poitiers ; il fut reçu au château de Lusignan qui était à quelques lieues seulement de cette ville, par la Gère et vindicative comtesse, triomphante d'avoir réussi à détacher du service de son implacable ennemie le chevalier le plus aimé> le plus dévoué, le plus accompli de la cour de France.
— Soyez le bienvenu, lui dit Isabelle^ nous vous attendions depuis longtemps, et ma sœur, que je viens de faire prévenir de votre arrivée, sera bien heureuse, car elle est
fort triste depuis votre départ, votre absence lui a paru bien longue et vos nouvelles bien rares.
Josserande entra joyeuse et souriante, la comtesse lui prit la main et la mettant dans celle de Pierre :
— Mon enfant, dit-elle, voici votre époux ; messire Bermond, voilà votre femme.
Il ne restait plus qu'à faire les préparatifs de la cérémonie, et la comtesse de La Marche avait ses raisons pour lui donner le plus grand éclat, et pour attirer à Poitiers les seigneurs les plus puissants de tout le pays ; c'était une véritable manifestation et un défi qu'elle préparait contre la reine Blanche de Gastille.
Elle n'avait jamais pu se consoler de l'échec de ses diverses entreprises contre la cour de France, et elle n'était pas femme à renoncer à sa vengeance. Son esprit actif, remuant, ambitieux, cherchait toujours à prendre une revanche, et déjà elle travaillait à organiser une nouvelle ligue, avec l'appui effectif de son fils Henri III d'Angleterre.
Pour répondre au défi de la comtesse de La Marche, Blanche fit faire, avec le plus grand apparat, les préparatifs du mariage de son fils Alphonse avec Jeanne de Toulouse ; elle le fit armer chevalier, et obtint du roi sa mise en possession du comté de Poitiers, que son père, Louis VIII, lui avait donné à sa mort, et qui appartenait entore, du moins en partie, à Richard, frère du roi d'Angleterre, qui le tenait de sa mère, Isabelle de La Marche, fille et héritière d'Aymar, comte de Valentinois, d'Angoulème et de Poitiers.
Pour rendre sa vengeance encore plus éclatante, Blanche de Gastille fit signifier à Pierre Bermond, le jour même de son mariage, sa déchéance de l'ordre de la chevalerie ; ce fut là son cadeau de noce.
Ce procédé fut d'autant plus sensible à Pierre, qu'il avait quitté la cour après tous les services qu'il avait rendus à la
reine, à son fils, à TEtat pour rentrer dans ses domaines et y trouver le calme, la paix et Toubli deB ingratitudes, Pierre, dans sa loyauté, n'avait pas soupçonné là profondeur de la blessure que son refus et son alliance avaient faite à la reine si fière, si hautaine, qui n'admettait aucune vésistancé à sa volonté, et qui n'avait jamais douté de la sou* mission à ses désirs, de celui auquel elle avait montré une si profonde affection ; il avait également ignoré le parti qu'I<> sabelle de La Marche.avait tiré de son alliance^ combien elle avait fait de bruit de sa prétendue défection, et de quelle manière elle l'avait compromis dans ses machinations contre la reine.
Les lois féodales défendaient, il est vrai, à un chevalier, de se marier sans le consentement du roi son suzerain, mais cette autorisation n'était guère exigée que pour les hauts et puissants seigneurs, et, dans le cas seulement d'alliances purement politiques.
Voici en quels termes était conçue la sentence de déchéance :
M Louis, par la grâce de Dieu, roi de France, déclarons déchu des droits et privilèges attachés aux ordres et ordonnances de la chevalerie, Pierre Bermond, baron de Sauve, seigneur d'Anduze, co-seigneur d'Alais et de Sommières, comme coupable d'avoir contrevenu aux lois féodales auxquelles il avait fait serment d'observance, ledit seigneur ayant été fait chevalier par le roi Louis VIII, mon père, de pieuse mémoire, auquel, ledit seigneur, avait fait hommagelige de ses comtés et seigneuries, comme à son roi et seigneur suzerain.
« Et^ par un effet de notre grâce et bonté, voulant reconnaître les services à nous rendus, lui faisons grâce de la dégradation publique et infamante qu'il a encourue en procédant à une alliance matrimoniale sans notre consentement de roi et de seigneur suzerain, comme l'exigent les lois féodales ayant cours dans notre royaume de France. »
• La reine Blanche avait été profondément blessée par le refus de Pierre d*une alliance qu'elle avait préparée depuis plusieurs années^ qui donnait en même temps satisfaction à son amitié, à sa reconnaissance, à ses projets politiques ; mais sa colère ne connut plus de bornes, en voyant son ennemie implacable, Tenlever à la cour de France et rattacher à sa cause par de solides liens ; aussi la femme prudente et politique s'efïaça-t-elle devant la femme espagnole offensée et elle poussa sa vengeance jusques à ses plus extrêmes limites.
La cérémonie du mariage de Pierre Bermond et de Josserande de Poitiers eut lieu au château de Lusîgnan, au commencement de l'année 1239.
Un grand nombre de seigneurs y assistèrent, les fêtes et les réjouissances durèrent plusieurs jours ; un tournoi y fut tenu sous la présidence du comte et de la comtesse de La Marche, de nombreux chevaliers s'y étaient donné rendezvous, pour mériter les faveurs des charmantes châtelaines de la province.
Isabelle de La Marche voulut répondre, par Téclat et la somptuosité de ses fêtes, à celles qui venaient d'avoir lieu à la cour de France, pour le mariage d'Alphonse, nouveau comte de Poitiers, avec Jeanne de Toulouse.
C'était un nouveau défi qui devait accentuer plus encore la jalousie et la désunion qui existaient entre Isabelle, veuve de Jean-sans-Terre et mère du roi Henri d'Angleterre, qui ne pouvait se consoler de n'être plus que la comtesse do La Marche, et Blanche de Gastille, reine de France ; c'était la préface obligée d'une nouvelle levée de boucliers contre le roi, dans laquelle Isabelle comptait bien donner un rôle important à son nouveau beau-frère, profondément blessé de sa déchéance de la chevalerie.
Les fêtes terminées, Pierre Bermond conduisit sa jeune épouse au château de Roque-Haulte, il avait hâte de la présenter au comte et à la comtesse de Brassac.
Aucune fête ne devait avoir lieu dans ce château, afiu de mieux respecter la mémoire d'Etiennette et la douleur de ses parents. Par contre, la jeune épousée devait visiter les villes des comtés, et elle fut reçue à Sauve, à Anduze, à Aîais et à Sommières avec un grand enthousiasme ; elle put so convaincre de l'amour que son époux avait su inspirer à ses sujets, et elle rentra heureuse à Roque- Haulte, pour retrouver le calme et la tranquillité dont elle avait besoin, afin de se consacrer toute entière à son époux et à sa nouvelle famille.
Josserande ne ressemblait en rien à sa sœur, son unique désir était de jouir le plus largement possible des joies modestes et pures du foyer domestique ; elle était heureuse de trouver dans ce vieux château une affection dont elle sentait d'autant mieux le prix, qu'elle en avait été complètement privée auprès de sa sœur, qui avait des goûts si différents des siens et chez laquelle une ambition démesurée avait remplacé tous les sentiments affectueux et tendres d'un cœur de femme.
Ce bonheur, promis par Pierre au comte, ne tarda donc pas à se réaliser; non-seulement la ressemblance physique qu'il avait annoncée était frappante, mais la délicatesse de sentiments, l'affabilité de Josserande, rappelant l'amour
d'£tiennette pour ses parents, contribuaient à la faire aimer, et rendait plus complète encore cette illusion dans laquelle ils semblaient se complaire de plus en plus.
Malheureusement ce bonheur devait être de courte durée; l'ambition d'Isabelle de La* Marche et ses intrigues devaient bientôt y mettre fin ; car sa haine et sa vengeance cherchaient un nouvel aliment. Elle avait décidé son fils, Henri III, à passer de nouveau en France, lui promettant l'assistance des rois de Gastiile et d'Aragon, celle du comte de Toulouse, mécontent du traité de Meaux, et de plusieurs autres puissants seigneurs, parmi lesquels était Pierre Bermond.
Cette ligue avait été ourdie dans le secret le plus profond et le succès en paraissait certain. Richard, frère du roi, revenu de la Terre-Sainte, devait entraîner la Guyenne et les autres pays de France qui tenaient encore pour le *roi
d'Angloterre. On n'attendait qu'une occasion pour se mettre en campagne, et cette occasion, provoquée par Isal)elle, ne tarda pas à se montrer.
Le roi de France se rendit à Poitiers pour installer son frère Alphonse, dans ce fief qu'il venait de reprendre à Richard d'Angleterre, fils d'Isabelle.
La reine fut avertie qu'un grand complot se tranmit pour refuser l'hommage au nouveau comte de Poitiers, mais la présence du roi le fit sans doute avorter^ car tout se passa dans l'ordre le plus parfait.
Quand le comte de La Marche, après avoir fait son hommage au nouveau comte de Poitiers, son suzerain, rejoignit sa femme qui l'avait précédé à Lusignan, il la trouva dans un état de surexcitation impossible à décrire, passant tour à tour de la colère aux larmes et des larmes à la colère :
— N'avcz-vous pas vu, dit-elle, quelle a été la réception de votre épouse à Poitiers. Le roi, la reine, ne m'ont ni appelée, ni fait asseoir auprès d'eux, et cela, à dessein, pour m'avilir devant tant de gens, et, ni à mon entrée, ni à ma sortie, ils n'ont seulement pas daigné se lever de leurs sièges.
Le comte de La Marche lui répondit :
— Madame, ordonnez, je ferai tout ce que je pourrai.
— Eh bien ! vengez votre femme, en la relevant de cette, situation humble et indigne d'une personne de son rang. Moi, veuve et mère de rois, je ne puis être placée, en France, à un rang inférieur à celui de la nouvelle comtesse de Poitiers, ni devenir vassale d'un prince, vassal lui-même du roi de France, qui a enlevé ce fief à mon fils Richard.
Le comte promit d'agir dans ce sens, à la première occasion.
Cette môme année (1241), le nouveau comte de Poitiers, qui tenait sa cour pour la première fois, convoqua à ses fêtes toute la noblesse de son apanage, et, en première ligne, le comte et la comtesse de La Marche.
Lorsque la cour d'Alphonse fut réunie, le comte de La
Marche monta sur son cheval de combat, prit sa femme Isabelle en croupe derrière lui, et, escorté de ses hommes d'armes, également à cheval, Tarbalète au poing, comme prêts pour la bataille, il s'avança vers le prince entouré do ses hôtes, et, d'une voix forte, lui dit :
— J*ai pu, dans un moment d'oubli et do faiblesse, songer à te rendre hommage ; mais jeté jure maintenant, d'un cœur résolu, que jamais je ne serai ton homme-lige ; tu te dis injustement mon seigneur, tu as indécemment dérobé ce comté à mon beau-fils Richard d'Angleterre, tandis qu'il combattait fidèlement pour Dieu en Terre-Sainte, et qu'il délivrait nos captifs par sa vaillance et sa miséricorde.
Après cette insolente déclaration, le comte de La Marche fit violemment écarter, par ses hommes d'armes, ceux qui lui barraient le passage, courut, par une dernière insulte, mettre le feu au logis que le comte Alphonse lui avait assigné, et, suivi de ses gens, sortit do Poitiers au galop de son cheval. (1)
C'était la déclaration de guerre, elle éclata, en ciïet, au printemps suivant.
Cette injure, faite au roi, servit à couvrir le véritable but de la ligue qui avait été formée au sujet du litige soulevé par la question de propriété du comté de Poitiers.
Ce comté était fief de France depuis Clovis, qui l'avait conquis sur le roi Alaric, il avait depuis lors appartenu aux Anglais par ce même droit de conquête, et Isabelle de La Marche, héritière do son père d'Aymar, comte de Valentinois et de Poitiers, en avait fait don à son fils, Richard d'Angleterre.
Pierre Bermond, dégagé de ses obligations envers le roi de France et allié à cette famille, ne pouvait rester étranger à cette revendication ; il se joignit k son oncle de Toulouse qui avait attiré à lui le roi d'Aragon et les principaux seigneurs de ses Etats.
(1). Guizot. Hist. de France.
Raymond, à la tôte de ses alliés, devait attaquer l'armée royale en môme temps que le roi d'Angleterre, qui, de son côté, venait de rompre la trêve conclue entre lui et le roi de France, par la raison qu'il devait défendre son beaupcrc, le comte de la Marche.
Louis IX se mit aussitôt en campagne et rejoignît Tarmcc du roi d'Angleterre avant l'arrivée de celle de Raymond VII, retardée par une grave et subito iudisposition de son chef.
Ce fut à Taillebourg que se livra cettecélèbre bataille qui dura deux jours ; le roi Louis, par l'éclat de sa valeur personnelle et l'enthousiasme qu'il inspira à ses troupes, remporta une éclatante victoire qui pacifia la France en mettant fin, une fois pour toutes, à ces ligues qui désolaient le royaume depuis tant d'années.
Le roi d'Angleterre et la plupart des seigneurs anglais se retirèrent, forts mécontents d'avoir été attirés dans une semblable entreprise.
Le comte de La Marche s'empressa de demander la paix, et Louis, toujours grand et magnanime, la lui accorda, à la condition que les domaines qu'il venait de conquérir demeureraient à la couronne de France et au comte de Poitiers sous la suzeraineté du roi. Pour le reste de ses terres, le comte de La Marche, sa femme et ses deux fils, furent tenus d'en demander l'octroi à pleurs et à soupirs à la pure volonté du roi, à genoux devant lui, sauf trois châteaux dans lesquels une garnison royale serait entretenue à ses frais, comme gage de sa fidélité à venir.
Le roi commit alors la grande faute de ne pas poursuivre une campagne si bien commencée, pour reconquérir tous les domaines que les Anglais détenaient encore sur la terre française de l'Aquitaine.
La victoire de Taillebourg fut si complète et amena un si grand. (Jécouragement parmi les confédérés, que le comte de Toulouse s'empressa de faire sa soumission, et, grâce à l'in-
tervention de son gendre, Alphonse de Poitiers, il obtint son pardon.
Pierre Bermond, trop fier pour demander grâce, resta sous Tacousation d'avoir pris les armes contre le roi, son seigneur suzerain, vis-à-vis duquel il était lié par son hommage-lige de 1226. Sa condamnation fut prononcée : c'était la déchéance de ses droits seigneuriaux sur ses comtés ; il devait veniràrepentanceet se rendre purement et simplement à la discrétion du roi.
Lo comte do Brassac avait prévu les conséquences terribles du mariage de Pierre avec Josserande de Poitiers, et il Tavait suivi, la mort dans Tâme, dans cette ligue contre son souverain.
Il avait néanmoins espéré, en voyant de si nombreux seigneurs coalisés contre la couronne, qu'une paix pourrait intervenir et qu'un traité accorderait des satisfactions réciproques aux parties belligérantes. Il ignorait, comme Bermond, à quel point son fils adoptif avait été compromis par Isabelle aux yeux de la reine.
Quand il vit que cette armée, malgré lo secours du roi d'Angleterre, était si rapidement et si complètement battue par le roi de France ; que chacun se soumettait, que le comte de Toulouse et le roi d'Aragon n'avaient pas même
eu le temps de commencer leur campagne, il espéra que Louis IX, comme toujours, se montrerait magnanime et pardonnerait. Il ne pouvait douter que le moins coupable dans cette révolte, celui qui y avait été fatalement entraîné, qui avait rendu de si grands services au roi et à la reine, ne fût reçu des premiers en grâce.
Le comte, rude et loyal chevalier, était peu versé dans la connaissance du cœur humain: il ignorait qu'une femme, blessée dans son amour-propre, ne pardonne jamais ; et que, plus elle avait aimé celui qui lui avait fait ces blessures, plus elle devait être implacable dans sa vengeance ; or, cette femme était une reine puissante et fière, accoutumée à voir tout plier sous sa volonté de fer, pour laquelle la reconnaissance des services rendus devait être d'un poids bien léger dans la balance de sa justice.
Pierre Bermond resta donc isolé, et, seul de tous les coalisés, il dût être traité avec la dernière rigueur, le roi qui eut volontiers pardonné, ne put rien obtenir de sa mère.
Sur le refus du baron de Sauve, seigneur dos quatre comtés, de se rendre à Paris pour s'humilier devant le roi et entendre sa déchéance, Louis IX donna l'ordre d'envoyer des troupes pour s'emparer de ses comtés.
Le comte de Brassac voyait depuis longtemps que la pente fatale, sur laquelle Pierre s'était laissé entraîner, devait le conduire à une terrible catastrophe, mais il n'était plus temps de reculer, et, tout en déplorant la lutte qui s'était engagée entre son fils d'adoption et son souverain, il n'avait pas osé lui conseiller la soumission humiliante qui lui était imposée.
La défection de Raymond de Toulouse, avec l'aide duquelil aurait pu résister aux armées royales, ne lui laissait aucun espoir ; sa seule et suprême ressource était de s'enfermer dans le château de Roque-Haulte, et d'obtenir, par une héroïque résistance, des conditions honorables, ou de s'ensevelir sous ses ruines.
Le château était, comme nous l'avons dit au commence*
ment de ce récit, considéré comme imprenable ; il pouvait résister pendant de longs mois aux efforts d'une armée, qui, pour en faire le blocus, eût été obligée de s'engager dans les gorges profondes des Gévennes, dont de nombreux châteaux gardaient les passages.
D'ailleurs, d'immenses approvisionnements emplissaient les greniers ; l'eau était recueillie dans de vastes citernes, et une légende mentionnait l'existence d'un puits mystérieux et si profond, qu'il atteignait la couche aquifère du ruisseau de Crieulon.
Les machines de guerre, indispensables pour battre en brèche les remparts, ne pouvaient être transportées sur ces hauteurs qu'avec les plus grandes difïicultés.
Pi^re Bermond réunit les principaux seigneurs de ses comtés en conseil de guerre, il leur fit le fidèle récit dn conflit qui s'était élevé entre le roi de France et lui, la ligne de conduite qu'il avait cru devoir suivre et les humiliantes conditions qui lui étaient imposées. Tous ces vaillants chevaliers approuvèrent sa résistance aux ordres de son suzerain, plutôt qu'une honteuse et déshonorante soumission.
Pierre fut touché de cette unanimité, qui était une nouvelle preuve de confiance et de dévouement à sa personne. Après les avoir chaleureusement remerciés, il leur répondit que, fidèle à la politique de ses prédécesseurs, ses efforts devaient tendre à éviter à ses bien-aimés sujets les horreurs de la guerre, et qu'il était bien décidé à attirer sur lui seul les colères de la cour de France, son projet étant de s'enfermer dans son château de Roque- Haulte, afin de provoquer, par une longue et vigoureuse résistance, un traité de paix.
D'ailleurs, ajouta-t-il, nos cités d'Alais et de Sommières n'étant que des co-seigneuries, ne peuvent embrasser notre cause, sans l'assentiment de leurs deux seigneurs.
Tous les chevaliers présents demandèrent à combattre
pour leur très aimé et vaillant seigneur, et ne pouvant s'enfermer avec lui dans son château de Roque-Haulte, ils prirent l'engagement de défendre les cités de Sauve et d'Anduze, si elles étaient attaquées.
On se hâta de faire les préparatifs nécessaires^ en prévision de l'arrivée de l'armée royale. Pierre envoya, sous bonne escorte^ la comtesse de Brassac, Josserande et son jeune fils^ chez son oncle Raymond de Toulouse, où elles devaient trouver bon accueil et complète sûreté.
Le château-fort de Roque-Haulte, qui était la place de guerre des comtés, devait être défendu par Pierre Bermond et le comte de Brassac.
Les cités de Sauve et d'Anduze, adossées à la chaîne des montagnes des Gévennes comme le château de Roque-Haulte, ne pouvaient être investies par une armée, et de solides remparts, baignéspar le Vidourle etle Gardon, constituaient une défense d'autant plus forte que plusieurs châteaux, placés sur les mamelons de la plaine, formaient une double enceinte. Ainsi organisé, il était possible de résister longtemps^ même à une armée royale.
Les armées du roi de France, après la victoire de Taillebourg et la pacification qui en avait été la conséquence, étaient entièrement libres ; mais après avoir vaincu une ligue si formidable, la résistance que pouvait leur opposer la seigneurie de Sauve ne paraissait pas devoir être sérieuse.
Aussi la petite armée qui fut chargée de s'en emparer fut-elle envoyée plutôt pour prendre possession des comtés, que pour faire le siège de leurs cités.
Ces troupes venaient du bas Languedoc, et avaient été détachées des garnisons qu'Imbert de Beaulieu y avait laissées, lorsqu'il guerroyait contre Raymond, pour s'opposer à de nouvelles prises d'armes du turbulent comte de Toulouse.
Elles s'avancèrent donc lentement, en remontant le
cours de la rivière du Vidourle. Après avoir contourné la cité de Sommières, qui avait fermé ses portes, elles vinrent dresser leurs tentes sur un des mamelons de la forêt de Savignargues, à une lieue environ du château de Roque- Haulte.
Pierre et le comte de Brassac, de la plate-forme du donjon du château qui dominait toute la contrée, purent suivre tous leurs mouvenients et se convaincre de leur importance.
Dès le lendemain, des reconnaissances furent faites par les troupes royales, de tous les côtés, avec une extrême prudence, sans rencontrer aucune résistance.
Il n'entrait pas dans les plans de Pierre Bermond de repousser les soldats royaux dès leur arrivée et de les combattre en rase campagne, quelque peu nombreux qu'ils parussent être, il fallait, bien au contraire, leur laisser prendre toute confiance et les attendre derrière les remparts.
L'essentiel pour luiétaitde gagner du temps par unedéfense rendue facile par la situation des villes et des châteaux situés dans un pays montagneux, coupé de ravins, de fondrières, hérissé de rochers. Il fallait lasser la patieace des assaillants, les décourager, mais non livrer des combats à découvert où leur nombre, sans cesse renaissant, leur aurait assuré une facile victoire.
En effet en voyant qu'ils n'étaient nullement inquiétés, les soldats royaux se persuadèrent que leurs adversaires s'étaient enfermés dans leurs châteaux, déjà effrayés par le prestige d'une armée royale, et qu'ils n'avaient qu'à se présenter pour recevoir leur soumission.
Leur but évident était de s'emparer d'abord du château de Roque-Haulte, qui était, comme nous l'avons dit, «la place forte des comtés.
Le seul chemin qui permit de s'en approcher était du nord au midi, en suivant la pente de la montagne, séparée
de la plaine par une arrête rocheuse, véritable mur, difficile à franchir; à Textrémité se dressait, pour en défendre l'entrée, le château de Puech-Reddon, qui s'élevait sur un grand rocher.
11 aurait donc fallu s'emparer de ce château, ce qui n'étaitpas chose aisée, car il pouvait être prompteraent secouru par la garnison de Sauve; d'ailleurs un siège en règle aurait fait perdre un temps précieux.
On finit par trouver un endroit où la rampe rocheuse formait une véritable brèche, dissimulée par de grands fourrés de ronces et de yeuses ; ce passage conduisait également à une grotte profonde et spacieuse, qui pouvait servir à emmagasiner des armes, des provisions et à cacher des soldats. Dès lors, on arrêta un plan d'attaque du château de Roque-Haulte. et on se hâta de le mettre à exécution.
Profitant d'une nuit obscure, une troupe de soldats royaux se mit silencieusement en marche, portant des crampons, des échelles, enfin tous les engins nécessaires pour prendre d*assaut ou escalader les remparts, et on établit dans la grotte un véritable arsenal ; les hommes s'y installèrent et attendirent de nouveaux ordres.
Le lendemain^ une seconde troupe, tambours battants, enseignes déployées, s'avança vers le château de Puech- Reddon, avec rintention apparente d*en faire le siège, mais au fond pour empêcher la garnison du château de se porter sur le derrière des assaillants.
. Dès que les ombres de la nuit s'étendirent sur la contrée, une troisième troupe contourna silencieusement le château et, gravissant la montagne par les défilés de la forêt de Logrian, se dirigea vers le château de Roque-Haulte ; pendant ce temps et à la même heure, les soldats renfermés dans la grotte, depuis la veille, se faufilant à travers les grands rochers calcaires, dont l'arête principale s'élevait jusqu'à la plate-forme du château, opéraient leur jonction avec l'autre troupe^ et faisaient, toujours dans le plus grand
silence, les derniers préparatifs d'une escalade qui devait les rendre maîtres du château, qu'ils croyaient surprendre.
Mais le fidèle et vaillant Richard, l'écuyer du comte de Brassac, était de veille, à la tour du pont-levis ; il commandait à ceux qui gardaient la double enceinte, qui précédait le château du seul côté auquel il était accessible.
Un bruit lointain, sonore et régulier, avait frappé son oreille, aussi, toujours méfiant comme un vieux routier, il n'avait pas tardé à reconnaître la marche d'une troupe d'hommes sur les rochers calcaires de la montagne, dont la sonorité lui était bien connue.
Aussitôt il fit prévenir Pierre Bermond, quiarrivaav«cle comte de Brassac. Le bruit augmentait toujours et de venait plus distinct, il n'y avait plus aucun doute, c'était bien l'ennemi qui s'avançait pour surprendre la garnison du château.
Le comte de Brassac, avec sa vieille expérience de la guerre, pénétra immédiatement les projets des soldats royaux ; il n'y avait pas un moment à perdre, il demanda à Richard un homme sûr, lui donna à voix basse un ordre à porter au commandant de la garnison de Sauve, et, s'adressant à Pierre, il lui dit :
— Notre plan de défense était bien conçu, car il a inspiré à nos adversaires une grande confiance dans notre faiblesse, mais cette confiance leur sera fatale, écoutez-moi tous deux, et si vous suivez de point en point- mes instructions, je vous promets qu'une sanglante leçon leur sera donnée.
Les assaillants arrivaient au pied des remparts peu élevés de la première enceinte ; par le silence qui régnait autour d'eux, ils eurent la certitude que la surprise était complète; ils dressèrent leurs échelles avec précaution et sans bruit, puis la hache au poing et l'épée aux dents, ils eurent bientôt atteint le. faîte des murs ; aucune sentinelle ne se trouvait derrière les créneaux pour donner l'alarme.
Les premiers soldats furent bientôt rassurés, ils coururent au pont-levis, aucune garde n*y veillait, la garnison devait être dans le château, alors ils abaissèrent le pont-levis et tous les autres soldats entrèrent comme dans une cité conquise ; et le dernier homme pénétrait dans la cour, comme l'aube blanehissalt rhorizon. Mais tout à coup les chaînes du pont se détachèrent, et il tomba avec un grand fracas au fond du fossé.
A ce bruit, qui raisonna jusque dans les profondeurs du château, comme un véritable coup de théâtre, les assaillants comprirent que leur retraite était coupée, mais quelle ne fut pas leur stupéfaction en voj'^ant les tours du château, les meurtrières, les créneaux du chemin de ronde et des remparts, se garnir à Pinstant de soldats, dont les traits, lancés de tous côtés sur la masse compacte des soldats royaux, faisaient parmi eux un effroyable carnage.
La terreur s'empara d'eux, alors les portes du château s'ouvrirent, donnant passage à Pierre, au comte et à Richard suivis d'une troupe bardée de fer qui, frappant d'estoc et de taille, les refoula jusqu'à la porte du pont-levis effondré, et les précipita pêle-mêle dans le fossé.
Ce spectacle était horrible, c'était une véritable boucherie. Les cris des blessés se mêlaient aux râles des mourants, le sang ruisselait partout, et la troupe royale entière fut anéantie.
Pendant ce temps, la garnison de Sauve, prévenue par le message du comte, tombait à Timproviste sur le détachement qui, pour donner le change et occuper la garnison, avait simulé le siège du château de Puech-Reddon, et poursuivant les fuyards jusqu'au campde Savignargues, où il n'était resté que quelques hommes, ils l'incendièrent. , Ainsi, en quelques heures, cette armée royale, trop peu nombreuse, il est vrai, et victime d'une trop grande confiance dans sa force et son prestige, fut entièrement détruite.
Quand on apprit, à la cour de France, la défaite des troupes royales, la reine Blanche fut en grand émoi et en grande colère ; des ordres furent aussitôt donnés pour qu'on réparât promptement cet échec, qui atteignait si gravement le prestige et la puissance de la royauté.
Blanche avait une volonté de fer, tout devait plier devant elle, et cette résistance d'un simple vassal, l'humiliait d'autant plus- qu'elle venait de vaincre la plus vaste coalition qui se fut formée contre un monarque.
On réunit au plus vite une nombreuse armée, et de formidables engins de sièges furent transportés au camp de Savignargues, qui fut mis à Tabri de toute agression.
Deux autres positions furent également occupées, l'une sur les hauteurs où se trouve aujourd'hui le village de Gan-
nés, Tautre sur celles de Villesèche pour surveiller les garnisons d'Anduze et de Sauve ; ces trois points stratégiques formaient un triangle dont Roque-Haulte était le centre, blocus incomplet, mais qui rendait néanmoins dilïîciles les secours et les ravitaillements.
Le nouveau plan d'attaque des assaillants fut de prendre d'abord le château de Puech-Reddon, afin d'avoir un passage pour le matériel de siège ^qu*il fallait amener sous les murs de Roque-Haulte.
La reine Blanche avait donné des instructions précises, d'après lesquelles il fallait avoir des intelligences dans la place ; on devait séduire, convaincre ou acheter, enfin, ne rien épargner pour s'emparer, par la ruse ou par Ja trahison, de ces châteaux d'un accès si difficile.
11 fut d'autant plus facile de trouver un homme tout disposé à trahir son seigneur, que le sire de Puech-Reddon était très sévère envers les braconniers, et l'on découvrit un pauvre diable qui, pris en flagrant délit de chasse, avait été pendu à un arbre de la forêt et n'avait dû son salut qu'à un heureux hasard : la branche de l'arbre avait cédé sous le poids de son corps, après le départ de ses exécuteurs. Ancien serviteur du sire de Puech-Reddon, il connaissait les passages secrets, et, pendant la nuit, il trouva le moyen d'introduire quelques hommes de l'armée royale qui, après avoir égorgé ceux qui veillaient à la porte principale, l'ouvrirent toute grande à leurs camarades.
Le sire de Puech-Reddon, surpris dans son sommeil, fut tué, les sentinelles subirent le même sort, et les autres hommes d'armes se rendirent à discrétion. Au lever du soleil, l'étendard royal flottait au sommet de la tour du château.
L'importance de cette prise était considérable, et l'on put amener, sans être inquiété, sous les murs du château de Roque-Haulte, les lourds madrier^, les pièces de bois et
de fer nécessaires pour construire les béliers devant servir à battre les murs en brèche ; les pierriers et les mangonnaux pour lancer les pierres ; les tours roulantes avec des ponts qui s'accrochaient aux murs et livraient passage aux soldats ; les boucliers et les balistes pour protéger les mineurs, qui devaient saper les remparts.
De son côté, Pierre, pour répondre à ces préparatifs du siège, fit dresser de vastes fourneaux pour arroser les assaillants avec de Teau et de l'huile bouillantes ; il fit amonceler des pierres, de la résine et des matières inflammables, des nèchesdo bois de sapin, dont le fer pointu était garni d etoupes imprégnées d*huile pour brûler les engins de siège.
Le comte de Brassac devenait soucieux en vovant Tactivite des assiégeants, et les grandes machines se dresser menaçantes; il avait de la peine à calmer Tardeur de Pierre, qui, n'écoutant que son courage, voulait faire de fréquentes sorties pour empêcher ces effrayantes constructions ; les soldats, eux aussi, murmuraient d'une inaction qu'ils ne pouvaient comprendre.
Les machines allaient être terminées, c'était le moment que le comte de Brassac attendait pour agir.
L'armée assiégeante avait hâte d'en finit ; on ne pouvait comprendre, à la cour de France, qu'un simple château, pût tenir si longtemps en échec des forces si considérables.
Enfin les travaux touchaient à leur fin, tout taisait prévoir une attaque prochaine.
Le temps était sombre ; de gros nuages noirs s'amoncelaient du côté des Gévennes, l'air était lourd et embrasé, la nuit arrivait pleine d'obs3urité. Pierre sortit du châ-' teau avec quelques hommes, choisis parmi les plus vail- . lants, par la poterne que nous connaissons déjà, et qui était située sur la pente même du rocher sur lequel était bâti le château ; un étroit sentier, taillé dans le rocj suspendu sur le précipice, offrait un passage dangereux; il
fallait, non-seulement connaître ce chemin, mais encore avoir le pied solide et n3 pas craindre le vertige. Ces hommes franchirent cet obstacle avec l'adresse du montagnard cévenol, puis ils s^avancèrent en rampant sous bois, tout près des chantiers, et, cachés dans les grands buissons épineux, ils attendirent le signal convenu.
Quelques instants après, à Thcure où le soldat fatigué se laisse facilement aller au sommeil réparateur^ tout à coup le château s'illumine, le pont-levis s'abaisse, et le comte de Brassac s'élance, à la tète de la garnison, sur les soldats ennemis qui se reposaient des rudes travaux auxquels ils étaient occupés depuis si longtemps.
Le combat s'engage sanglant et acharné ; mais, ô prodige, une énorme colonne de flammes s'élève derrière les assiégeants épouvantés ; ils se croient attaqués par une autre troupe; le désordre se met dans leurs rangs.
(Vest l'incendie des engins de siège, allumé par Pierre et ses hommes, activé par une brise du nord, qui s'avance, comme un mur de feu, sur les soldats royaux, pendant que le comte auquel Pierre vient prêter main forte, les rejeté dans cet airdent brasier, où ils trouvent la mort.
Tout le matériel du siège, si péniblement construit, fut brûlé, et les soldats du château rentrèrent dans ses murs, fiers d'un pareil succès et pleins de confiance dans leurs chefs.
La garnison de Sauve, en voyant s'élever dans le ciel cette immense flamme, n'avait pas douté un seul instant que ce ne fût la prise du château ; ce fut aussi avec la plus grande joie qu'elle apprit le lendemain la victoire de Pierre Bermond.
Mais Tarmée royale était nombreuse, et cette défaite, loin d'abattre le courage des soldats, ne fit que rendre plus ardent le désir de prendre une revanche, pour réhabiliter rhonneur du drapeau.
La reine Blanche, de plus en plus irritée de cette résistance, ne put s'empêcher de se plaindre au roi de ce que ses conseils n'avaient pas été écoutés ; il aurait mieux valu répandre plus d'argent et moins de sang.
Et voulant montrer une fois de plus qu'elle avait remporté plus de victoires par sa politique que son fils par son chevaleresque courage, elle envoya de nombreux émissaires, qui agirent sur les habitants des cités de Sauve et d'Anduze, en organisant un parti nombreux dans la bourgeoisie, en faveur de la paix.
Ces émissaires firent facilement comprendre aux bourgeois que cette guerre était sans issue, que le sang coulait en pure perte, qu'elle était une cause de ruine pour
les populations, car il était bien certain que les armées du roi auraient raison d^une poignée de soldats, quelque braves et vaillants qu'ils fussent.
On lit ressortir, d'ailleurs, que le roi, victorieux, punirait les puissants, mais serait clément pour le populaire ; que de nombreuses franchises seraient accordées aux cités, et que la prospérité renaîtrait partout, dès qu'une paix durable serait la conséquence de l'annexion des comtés à la couronne de France.
La bourgeoisie, dans les villes de Sauve et d'Anduze, fut fortement ébranlée, et Pierre Bermond menacé d'un abandon prochain.
Il fallait, pour en finir avec le siège du château, avoir des émissaires dans la place, ce qui était facile, car pendant que l'armée royale se reformait et avançait ses cantonnements trop éloignés, Pierre Bermond recrutait aussi des hommes pour la garnison du château, parmi lesquels on fît entrer des hommes vendus à la cause de la reine.
Les communications entre la cité de Sauve et Roque- Haulte furent rendues de plus en plus diffictles, mais la garnison avait été augmentée et ravitaillée, et le comte de Brassac espérait pouvoir tenir longtemps encore.
Le siège duraitdepuis plus de deux mois, on était au plus fortde l'été; la sécheresse et la chaleur se prolongeaient, les gens du nord souffraient beaucoup de cette température à laquelle iis n'étaient pas accoutumés; le comte se préoccupait de l'abaissement des citernes ; si les pluies tardaient à venir, il faudrait avoir recours au puits, qu'on gardait comme suprême ressource.
Ce puits avait donné lieu à une ancienne légende, d'uprcs laquelle on prétendait qu'il était sans fond, et que ceux qui y étaient descendus n'en étaient jamais remontés, de là le nom de puits mystérieux, qui lui était resté.
La vérité était qu'il avait une profondeur telle, qu'il attei-
gnait les couches aquifères du ruisseau de Grieulon, et devait donner de Teau en quantité suffisante, pour alimenter la garnison pendant le siège.
- Une sortie qui avait été ménagée et dissimulée dans les rochers et les buissons épineux qui poussaient avec vigueur, expliquait le Bens mystérieux de la légende.
On augmenta la ration de vin pour ménager Teau, et les soldats n'y perdirent rien, mais les agents secrets de la reine ne manquèrent pas de faire remarquer que c'était là un mauvais symptôme, que bientôt l'eau et le vin man« qucraient, et que cette légende du puits avait été inventée pour faire prendre patience aux soldats.
Le comte visitait constamment les approvisionnements et surtout les citernes ; il s'aperçut que l'eau diminuait rapidement malgré la parcimonie avec laquelle elle était distribuée, et un examen attentif lui permit de constater qu'une fente avait été pratiquée de main d'homme, par où l'eau s'écoulait. Il pressentit l'œuvre d'un traître ; déjà il avait entendu des soldats murmurer contre la longueur d'un siège qui devait amener les plus dures privations, sans espérance de salut pour ses défenseurs, et il devenait soucieux. Enfin une demande lui fut directement adressée.
— Vous demandez de l'eau, leur dit Pierre» j'ai le moyen de vous en donner, mais comme le puisage sera fort pénible, ce ne sera que lorsque les citernes seront complètement vides, car d'ici là une bienfaisante pluie peut les remplir et nous épargner un inutile travail.
Au lieu de calmer les esprits, ces paroles de Pierre excitèrent les murmures, et une voix s'éleva pour dire que les soldats réclamaient la preuve de l'existence d'une réserve d'eau.
— Qu'à cela ne tienne, répondit Pierre, vous serez satisfaits, demain, dès la première heure du jour, quatre hommes choisis parmi vous, feront la corvée du puisage do Teau dans le puits mystérieux^ qui n'a pas été ouvert
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depuis longtemps, mais qui est creusé jusqu à la nappo d'eau souterraine.
L'apaisement se fit parmi les soldats, au grand mécon* tentement de ceux qui cherchaient à les pousser à la révolte.
Le lendemain, dès la première heure,, le puits fut ouvert, les seaux furent descendus au moyen d'un tour puissant, manœuvré par quatre hommes, remplacés toutes les heures, mais les seaux remontèrent vides, et le désappointement fut grand.
Alors Richard voulut en connaître la cause; après avoiipris les instructions du comte, qui seul pouvait les lui fournir, il descendit dans le seau dans lequel plusieurs hommes pouvaient tenir à Taise; la chaîne était solide, le tour bien organisé, et cette descente n'offrait aucun danger.
On attendait néanmoins avec anxiété le signal de Richard pour opérer la remonte, car ce signal se faisait bien attendre et on commençait à craindre quelque accident imprévu, le comte seul ne paraissait nullement soucieux. Enfin on fut prévenu, et au bout d'un temps assez long, il parut à Torifice du puits, mais il était pâle, défait, couvert de boue, il n'avait trouvé qu'un sol humide, sans eau potable.
Ge funeste résultat avait sans doute été causé par la sécheresse exceptionnelle de Tété, mais le comte, toujours soupçonneux, crut retrouver encore là la même cause que celle qui avait amené la crevasse des citernes, il pensa qu'on avait pénétré le mystère du puits et détourné les eaux du ruisseau deCrieulon, d'ailleurs fort basses à cette époque de l'année.
Dès lors, le découragement gagna tous les assistants; les soldats désappointés allèrent en porter la nouvelle à leurs camarades, et le mécontement devint général : ils prétendirent qu'on s'était moqué d'eux avec l'histoire du puits mystérieux, et quelques-uns, plus hardis, osèrent même
crier que leur seigneur leur ayant promis de l'eau devait leur en donner ou les renvoyer à Sauve, où elle était abondante, plutôt que de les laisser mourir jusqu'au dernier dans ce château.
Le comte de Brassac voulut essayer de les calmer, mais ils accueillirent ses premières paroles par des ricanements, et ne voulurent pas le laisser continuer, couvrant sa voix par les cris constamment répétés : De Teau ! de Peau ! L*un d'eux même s'avança insolemment vers lui et le somma de le laisser sortir du château; mais avant que le comte, étonné de tant d'audace, eut songé à le punir, la hache d'armes de Pierre, l'avait abattu sanglant à ses pieds.
Ce fut le signal de la révolte : aussitôt les épées sortirent du fourreau, et les cris de mort se firent entendre, quelques soldats fidèles entourèrent Pierre et le comte, et leur firent un rempart de leur corps, mais ce fut avec une vive douleur que M. de Brassac constata que leur nombre était bien petit. Aussi le découragement dans l'âme, il se laissa entraîner, sans songer à se défendre, jusques dans le château, dont les portes furent fermées, laissant les révoltés dans la cour.
Alors les traîtres qui étaient parmi les soldats, et qui les avaient poussés à la révolte, arborèrent une oriflamme blanche sur l'une des tours de la double enceinte, etabaissèrent le pont-levis.
Les assiégeants, qui se tenaient prêts, entrèrent en foule et vinrent prêter main-forte à ceux qui cherchaient à enfoncer la porte du château.
Mais Pierre avait eu le temps de faire entrer les autres soldats dévoués dans le château, et d'organiser la résistance ; protégés parles créneaux, chacune deleurs flèches mettait un homme hors de combat, et les projectiles, accumulés sur les remparts, pleuvaient sur ceux qui battaient en brèche la porte, les assaillants qui ne s'attendaient pas à cette
résistance, se virent forcés de contenir leur rage etd« modérer leur ardeur.
Malgré cette vigoureuse défense, le comte vit bien que tout espoir était perdu, qu'il fallait se préparer à mourir en vaillant soldat; mais, avant, il avait un devoir à remplir, il fallait sauver Pierre ; il appela Richard et lui dit :
— Mon vaillant et fidèle serviteur, nous touchons à l'heure suprême ; avant de mourir, j'attends de toi un dernier et important service. Jure-moi, d'abord, que tu accompliras de point en point mes dernières volontés.
— Mon maître bien-aimé, je n'aspire qu'à une seule chose, c'est de vous servir jusqu'à ma dernière heure, c'est de mourir à vos côtés en vous défendant.
— Non, mon ami, ton heure n'est pas encore venue, et voici ce que j'attends de toi ; je ne peux quitter ce château avant d'avoir sauvé tous ceux qui nous sont restés fidèles ; c'est l'œuvre que je veux accomplir avant de mourir, et j'ai compté sur toi pour te confier mon fils, pour l'aider à reconquérir ses comtés et pour nous venger.
— Parlez, mon maître, que faut-il donc faire pour sauver mon seigneur, celui que j'ai vu naître, que j'ai vu grandir et dont la vie est si précieuse, je vous le jure, au nom du Dieu qui nous voit, et nous entend tout ce qu'il me sera possible de faire, je le ferai.
— Prends quatre hommes parmi les plus dévoués, et souviens-toi des instructions que je t'ai données lors de ta descente au fond du puits mystérieux.
— Oui, j'ai découvert, d'après vos indications, le passage qui a été ménagé avec l'extérieur et savamment dissimulé dans les rochers et les fourrés impénétrables.
— C'est par cette voie que tu pourras, avec Pierre et les hommes qui vous accompagneront, gagner les bords du Vidourle, où vous trouverez un bateau qui vous conduira sûrement à Sommières, ville neutre, où vous serez en sûreté, pour aller de là à Toulouse.
— Mais, sire comte, Pierre Bermond ne consentira jamais à nous suivre sans vous,
— Il y consentira, je l'espère, cat ja luL en ferai un devoir.
— Mais s*il s*y refuse d'une manière absolue?
— S'il s'y refuse^ eh ! bien, vous l'emporterez de force !
— Mais vous, mon cher maître, quel sera votre sort ?
— Quand j'aurai mis en sûreté mes fidèles soldats, ceux qui n'ont pas craint de s'exposer à une mort certaine pour nous sauver de Témeute, j'accomplirai mon serment, car j'ai juré de sortir vainqueur de ce château ou de m'ensevellr sous ses ruines. Va donc, mon cher Richard, car nos moments sont comptés.
Et comme Richard allait sortir, il lui tendit les bras.
— Embrasse-moi donc, bon et fidèle serviteur, ami tendre et dévoué ; adieu, et à revoir là-haut, dans cette patrie des cœurs braves et croyants.
Ce fut un spectacle touchant que de voir ces deux rudes soldats, qui avaient vingt fois affronté Ja mort sans trembler, sans la moindre émotion, mêler leurs premières et dernières larmes dans une suprême étreinte.
Pendant ce temps les révoltés et les soldats royaux faisaient cause commune, ils avaient dressé des échelles et continuaient à battre la grande porte avec des * madriers.
Les assiégés repoussaient encore ces furieuses attaques, ils renversaient les échelles chargées d'hommes, et faisaient pleuvoir du haut des créneaux les lourdes pierres qui y avaient été accumulées ainsi que l'eau et l'huile bouillantes ; le carnage était affreux dans cette épaisse mêlée, Pierre allait et venait, encourageant les siens et faisant des prodiges de force, d'adresse et d'activité.
Le comte vit que la lutte pouvait se prolonger encore quelques heures, car les assaillants, un moment découragés, avaient suspendu le siège de la porte, qui leur coûtait
trop de monde, pour aller chercher des matières inflammables et y mettre le feu.
Pierre profita de cet instant de répit pour reprendre haleine. Le comte s^approcha et lui dit :
— Mon fils, malgré tous nos efforts, l'heure fatale est venue, notre résistance ne peut se prolonger^ mais il ne faut pas qu'un seul de nous tombe vivant aux mains de l'ennemi.
— Oh ! mon père, nous devons mourir en vaillants soldats, les armes à la main, et je n'ai qu'un remords^ mais un remords cuisant, c'est de vous avoir entraîné à cette fatale issue, et de ne pouvoir racheter ma faute, en mourant pour vous sauver.
— Mais, Pierre, d'autres pensées ne viennent-elles pas assaillir votre âme, à cette heure suprême ?
— Pardonnez-moi, mon père, je pense à ma chère femme, que je ne reverrai plus, à mon pauvre fils que je laisse orphelin et que personne ne protégera au milieu de ses nombreux ennemis, qui auront le plus grand intérêt à sa perte.
— C'est son avenir qui doit, avant tout autre chose, vous préoccuper, et votre devoir est de vivre, pour veiller sur lui, pour l'aider à reconquérir l'héritage paternel, car, vous le voyez, au temps où nous sommes^ la fortune a de fréquents retours.
— Mais, mon père> je dois à l'heure présente fermer mon cœur aux sentiments les plus chers, à mes plus douces affections, pour ne me souvenir que d'une chose, c'est qu'avant tout je suis homme, je suis soldat, et que mon honneur veut que je meure les armes à la main, à la tête de mes hommes restés fidèles, et certes je n'y faillirai pas.
— Mourir, mon fils; non, grâce au ciel, votre heure n'est pas venue, car je viens vous apporter un moyen de salut, il faut que vous viviez pour votre fils, je vous le répète encore, et, au besoin, c'est au nom du devoir que je vous
Tordonne. Il faut aussi qu'un jour vous puissiez nous venger.
— Quel est donc cet espoir que vous m'offrez ?
— Le passage secret qui est au fond du puits mystérieux donne accès dans les bois, où vous serez bientôt en sûreté.
— Et nos fidèles défenseurs ?
— Gomme je vous l'ai dit, pour que notre honneur soit sauf, pas un de nous ne doit tomber dans les mains de nos ennemis. J'ai tout prévu, et ils sortiront du château par la poterne» que les soldats du roi ne pensent certainement pas à surveiller, à cette heure.
— Mais vous, mon père ?
— Je protégerai leur fuite, le reste me regarde, toutes mes dispositions, je vous l'assure, sont prises et ce plan ne peut manquer de réussir.
— Gomment avez-vous pu penser, mon père, que je vous laisserai seul accomplir ce dangereux projet ; oui, votre plan est bien conçu ; oui, nous pouvons abandonner le châ-^ teau après l'avoir vaillamment défendu, et notre honneur sera sauf si, comme lorsqu'un navire sombre, nous quittons son bord alors que le dernier matelot est sauvé.
— Pierre, au nom de votre fils, je vous en conjure une dernière fois, car l'heure presse, laissez-moi le périlleux honneur de sortir le dernier ; il le faut, je l'exige même au besoin. Pierre, mon enfant, je t'en supplie, ne repousse pas ma dernière prière, tu vois mes larmes, c'est au nom de ton pauvre père que je te le demande.
Mais Pierre faisant un effort sur lui-même- pour cacher son émotion, répondit :
— Tout pour vous, mon père, sauf de vous abandonner au moment du danger.
Alors le comte appelant Richard, lui dit brièvement :
— Qu'on exécute mes ordres.
Au même instant une flamme s'éleva, c'était le feu qui
gagnait la porte ; le comte s'élança l'épée à la main, car il importait de prolonger la résistance pour que le sauvetage pût s'accomplir ; Richard, Pierre et quelques saldats le suivirent, ils traversèrent la flamme et firent reculer les assaillants malgré leur nombre ; un combat acharné de part et d'autre commença ; les cadavres amoncelés devant eux leur faisaient un véritable rempart, mais il fallut néanmoins céder au nombre et rentrer une dernière fois dans le château.
La porte^ à demi-brisée, fut barricadée ; à peine Pierre eutil pénétré dans la salle qu'il s'afTaissa sur le pavé, sans connaissance.
Richard^ qui ne le perdait pas de vue avec ses quatre aides, épiant le moment propice pour exécuter les ordres du comte, s'empressa de le débarrasser de son casque et de sa cotte de maille, pensant que cette défaillance était la conséquence de la fatigue du combat, mais il découvrit une large blessure d'où le sang coulait en abondance.
Après ♦'avoir examinée avec précaution, il acquit la certitude qu'elle n'était pas mortelle et put rassurer le camte ; il posa un appareil pour arrêter le sang, fit un signe à ses quatre serviteurs, et ils opérèrent la descente du puits mystérieux, emportant Pierre toujours évanoui.
Le comte, qui les avait suivis, étouffa un sanglot.
— Et maintenant, dit-il, en refermant le puits, sauvons nos fidèles soldats.
Profitant d'un moment de calme, pendant lequel les assiégeants reprenaient haleine, attendant de nouveaux renforts, il réunit ses derniers soldats et les conduisit à la poterne.
Peu de temps après ils étaient en sûreté. dans les bois.
— Dieu soit loué, dit-il, ils sont tous sauvés, et mon œuvre touche à sa fin... à mon tour maintenant... Il visita les différentes salles du château^s'assurant que les ordres qu'il avait donnés avaient été fidèlement exécutés, que
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les matières inflammables avaient été accumulées dans toutes les pièces; il alluma une torclie et se tint prêt.
Les assiégés, pressés d'en finir, travaillaient avec une nouvelle ardeur à ébranler la lourde porte de chêne à demiconsumée, étonnés que les défenseurs du château eussent cessé toute résistance, ils se croyaient déjà maîtres de la place et des cris de victoire s'élevaient de cette masse en délire.
Enfin la porte céda, tombant avec un grand fracas ; aussi tôt les assaillants s'élancèrent; mais une épaisse fumée d'où s'éleva une énorme colonne de flammes, les fit reculer précipitamment et les frappa de stupeur.
Alors le château s'illumina comme par enchantement; les flammes sortaient par toutes les ouvertures, et la fumée, chassée par le vent, leur laissa voir le comte de Brassac, seul, debout dans sa haute taille, qui, pareil au génie de la vengeance, son épée flamboyante à la main, semblait les braver et les défier d'avancer.
Puis élevant la voix, il leur jeta à la face ces fières paroles :
— Allez direfà votre maître que le château deRoque-Haulte n'a jamais été pris ni rendu, et que l'illustre maison de Sauve renaîtra un jour de ses cendres, plus puissante encore.
Les flammes l'enveloppaient, il prit son épée par la lame, et élevant la poignée qui était en forme de croix, il la baisa avec ferveur. On l'entendit murmurer une courte prière dans laquelle le nom d'Etiennette était prononcé, et il rendit son âme à Dieu en laissant tomber ces mots : Salvia, Salviatrix, comme une invocation et une espérance.
Alors un craquement terrible se fit entendre, les murs du château s'écroulèrent, et les assaillants terrifiés, s'enfuirent en désordre.
Le château fut entièrement consumé par les flammes, il ne resta que quelques pans de murs et la porte de la pre-
mière enceinte, que l'on aperçoit encore se détachant à l'horizon lointain sur le rocher de Roque-Haulte.
L:\ où les armées de Louis IX avaient été impuissantes, la politique et les intrigues de la reine Blanche avaient triomphé, sa vengeance aurait dû être satisfaite, mais elle devait prouver une fois de plus, que lorsque la politique est entrée dans le cœur elle le dessèche et le rend insensible à tous les autres sentiments^ et que, pour les grands, l'amitié n'est plus rien et la reconnaissance bien moins encore.
Richard et ses serviteurs, portant leur précieux fardeau, atteignirent bientôt les bords du Vidourle, oùils trouvèrent une barque amarrée au rivage; ils se laissèrent aller au courant des eaux, s'aidant des rames et de la perche.
Pierre avait repris ses sens, mais il était dans une grande faiblesse qui ne lui permettait pas de se rendre compte de la situation dans laquelle il se trouvait, il avait perdu beaucoup de sang par sa blessure, mais le danger paraissait écarté, rien n'indiquant qu'elle pût être mortelle.
Tout à coup, une vive lueur éclaira l'horizon du côté du couchant.
— Qu'est-ce que cela? dit Pierre, en essayant de se soulever ?
— C'est le château qui brûle, lui répondit Richard.
— Le château, oh! mon Dieu! Je me souviens, maintenant. Et le comte, où est-il ?
— Dieu seul le sait, dit Richard, en levant ses yeux mouil» lés de larmes vers le ciel,' car il avait juré de s'ensevelir sous ses ruines fumantes.
— Et vous m'avez emporté sans me laisser partager son sort, sans souci de mon honneur ?
— Nous avons agi d'après l'ordre formel du comte.
Et dansson désespoir, Pierre fît un violent mouvement pour arracher l'appareil qui était sur sa blessure, en disant :
— Je ne veux pas lui survivre et s'il est mort , je mourrai. Mais sa faiblesse était extrême, et vaincu par la douleur, il retomba sur le lit de mousse sur lequel on Tavait couché au fond du bateau.
Richard ajouta :
— Le comte a voulu que vous viviez pour votre enfant, afin que vous releviez un jour pour lui, la maison do Sauve.
— Oh ! mon père, mon père ! s'écria Pierre dans un élan d'amour et de reconnaissance, sois mille fois béni, car jusqu'au bout tu m'as conduit dans le chemin de l'honneur et du devoir. Que Dieu te juge selon tes œuvres, car ta vie a été toute d'abnégation et de dévouement, tu m'as aimé comme un fils, tu as veillé sur mon enfance toute remplie d'écueils et de dangers, avec une constante sollicitude; tu as vécu pour moi et tu es mort pour me conserver la vie ; oui, je suivrai la voie que tu m'as tracée, je veillerai sur mon fils, et si je ne puis lui rendre l'héritage paternel, je tâcherai du moins d'assurer son bonheur. Dors en paix, loyal chevalier, car tu as bien t?nu le serment que tu fis à mon père, de veiller sur moi et de me conserver son héritage, ton souvenir restera gravé dans mon cœur à côté de celui de ta pauvre fille, ma douce fiancée.
Puis il retomba dans sa douleur, et se laissa entraîner comme un enfant dans la cité de Sommières, où. à l'abri
de toute poursuite, il devait rester jusqu'au moment où sa blessure lui permettrait d*aller rejoindre sa femme et son fils, à la cour de son oncle de Toulouse.
Ce fut alors que survint le traité de Lorris, qui pacifia d'une manière définitive tout le royaume. Pierre fut contpris dans ce traité comme son oncle Raymond VIF, mais, victime de la haine persévérante de Blanche de Gastillo, les conditions les plus dures lui furent imposées.
Déclaré déchude ses comtés, qui furent réunis àla couronne de France, il obtint néanmoins, par l'intervention d'Alphonse, frère du roi, devenu son cousin par son mariage avec Jeanne de Toulouse, en échange des dits comtés, une rente de six cents livres sur la baronnie d'Hyerle et le château de Roquedure.
11 devait, par cette convention, rentrer en possession de ces domaines, que ses ancêtres avaient possédés et qui étaient composés de plusieurs châteaux et villages situés
dans les Gévennes sur les frontières des diocèses de Lodève, de Nîmes et de Mende.
Le roi s*y réserva le droit de chevauchée, le château de Meyrueis et la liberté de faire détruire tout ce qu'il jugerait convenable du château de Roquedure, avec défense à Pierre Bermond d'élever aucune fortification, sans sa permission, et d'entrer, lui et ses héritiers, dans les château}c ou villes d'Alais, Sauve, Anduze et Sommières ; enfin, le droit d'assigner ailleurs les six cents livrés de rente accordées à Pierre Bermond, qui promit de lui être fidèle à Tavenfr.
Cette assignation lui fut faite avec toutes les formalités d'usage par Oudouard de Villars, sénéchal de Beaucaire, au mois de juillet 1243, en présence de Raymond, évêque de Nimes ; de Raymond Pierre, de Ganges, de Bernard de Barre, chevaliers et autres.
Ainsi finit la maison de Sauve, qui avait été pendant plus de trois siècles, avec la maison d'Anduze, dentelle était une branche, l'une des plus puissantes du Languedoc.
LE 8IÉGE 303
La reine Blanche de Gastille, après un régime glorieux^ mourut en 1252, à Tâge de 66 ans. Sentant sa vigoureuse santé chanceler, ses forces faiblir, elle manda près d'elle Tabbesse de Maubuisson et fît entre ses mains profession comme religieuse de Tordre de Cîteaux. Cinq jours après elle -rendait son âme à Dieu.
Sa fille Isabelle, qui était née en 1226 au château de Roque-Haulte^ avait été élevée par sa mère dans la plus haute piété ; ne voulant passe marier, elle refusa pour époux Conrad, fils de Frédéric II, empereur d'Allemagne ; et déclara vouloir se consacrer à Dieu. Elle mourut à Tâge de 45 ans^ abbesse du couvent de Longchamps, dont elle était la fondatrice ; elle trouva le bonheur dans la vie monastique, et mourut çomn^e une sainte^
Jeanne de Toulouse, épouse d'Alphonse, frère du roi, mourut sans enfants en 1270, et Philippe le Hardi, en vertu du traité de 1229, prit possession du comté de Toulouse et tout le Languedoc fut alors réuni à la couronne de France.
Quant à Pierre Bermond, il vécut retiré dans ses domaines des Gévennes, que ses ancêtres avaient possédés ; il eut plusieurs enfants de Josserande et mourut en 1254, âgé seulement de 48 ans.
Les ruines, aujourd'hui muettes et désolées de Torgueilleux château de Roque-Haulte, sont les derniers vestiges d'une féodalité ignorante et fanatique, et du règne brutal de la force.
Une faible lueur de liberté religieuse avait prématurément brillé dans cette obscurité ; sous 1© nom d'hérésie, à l'appel de la cour de Rome,elle avait été bientôt éteinte sous des flots de sang.
Mais la semence, déposée dans cette terre de Languedoc, devait y germer, et, malgré les massacres et les persécutions, y reparaître quelques siècles plus tard, plus éclatante encore, pour préparer par ses apôtres-martyrs, cette liberté de conscience, qui devait être un jour la plus précieuse de nos libertés, et la base sur laquelle devait se fonder la société moderne.
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